‹ La légende de Pierre Faifeu. PubliéeChapitre 14 sur 60 · FIN DE L'EPISTRE DUDIT FAIFEU · texte numérisé non relu

FIN DE L'EPISTRE DUDIT FAIFEU

lo, Da, org.

S^ensuyvent les gestes dudict maistre Pierre Faifeu, composez par maistre Cliarles de Bourdigné, prebstre, le tout au long comme ilz s'eusuyvent.

A tous nobles lecteurs ayans voulloir et affection de veoir choses nouvelles, plaisantes et facescieuses, pour passetemps et récréation tant seulement, non pour detracter et par envye mal dire especiallement de ce présent petit œuvre (toutesfois mal et rudement compillé et ordonné) intitulé les Faictz et Dictz joyeulx de feu maistre Pierre Faifeu, escollier natif d'Angers: aussi et pareillement à toutes honnestes corrections et reveuës, le Compillateur d'iceluy, humble recomniendation et amyable salut.

OBLES lecteurs qui fort délectez veoir, Ne vous fasehez de mon petit sçavoir Qii'ay ûppliccjué, en faisant collectiire De et lihvret, dont vous orrez lecture.

Ce sont les Faiciz de feu Pierre Fa'ifeu {Natif d'Angers^, qneh, au mieulx quej'ay sceu, Ay retirez de mainiz seigneur et dame, Qui bien l'aymoient, voire de corps et d'ame, Non présumant d'aulcun Vhonncur blesser Ne oppresser, on en rien rabaisser; Mais augmenter de toute ma puissance {Aidant mon Dieu, car rien je ne puis sans ce^. Si j'y metz rien qui ne soit à plaisir, Je vous supply ne prendre en desplaisir; Mais l'excuser : car, ainsi qu'on le conte, Je l'ay escript et icy mis en compte : Je m Vay veu, dont n'en sçauroys parler Que par ouyr; mais son renom par Vaer Court et bruict fort : par quoy prens adventure Les rédiger et en faire ouverture, En protestant ne voulloir abuser, Ne de mesdire aulcunement user.

Sy je le fais, pour Dieu! ne soit admys. Mais pardonnez si rien j'y [ay] ohmys, Ou bien trop mis: à la faulte on pardonne.

Pour supplier, cesie Espistre à part donne A vous, lecteurs, si que facez, par don, A mes deffaulz joyeusement pardon ; Car maintesfois on voit bien pardonner Les grands dcffaultz et erreurs, par donner.

Priant à Dieu qu'il vous vueille resduyre, Les lire et veoir et gentement desduyre, Bien les gouster ; puis, par faictz et par dicîz, Vous translater en son hault Paradis.

Amen.

Au troncq de tout honneur, surgeon, branche ou jecton, produyt du tige de vertu, source mellifluant tresamenes, délectables, savoureuses et dulcisonnantes musicque, rhetoricque, et trop suave éloquence, sublevateur, vray support, soustien, et tresferme consonne, lance, armes, et invincible escu des chevalliers errans, soubz te crédit et à la poursuytte d'icelles, très vénérable et discret mon trescher seigneur, monsieur maistre Jehan Alain, prebstre, bachelier es droictz, abbé commendatoire du cenobe ou abbaye du Perrayneuf, de l'ordre de Premonstré, au diocèse d'Anjou, et chanoine en l'église royale et collégiale monsieur Sainct Lo, lez la ville d'Angers, vostre treshumble serf, petit disciple, et obeyssant chappelain, Charles de BORDlGNÉ, salut avec treshumble obeyssance.

MON trescher sieur, pour à vous ni'alUer, Ung jour, esîoys comme familier, Avecques vous, où de la rostre grâce, Benignement, dont pas je ne m'esgace, Me teniez plusieurs joyeulx propos, Y alléguant maintz gays et gens suppostz;

E PISTRE 19

Entre lescjuelz niisîes en apparence

Pierre Faifeu, ayant en espérance

Que j'en dlroys quelque bon conte ou faictz:

Car disiez[-vous] que plusieurs en a faictz,

Mais pour le temps je n'en sçavoys nuit faire.

Or. congnoissant de vosire estât l'affaire,

Et que, sur tous, cas joyeux vous amez,

fay tant cherché et serré les rainetz,

En plusieurs lieux, que, selon ma puissance.

Petit sçavoir et infime science,

En ay trouvé grant portion et part,

Qu'ay bien voulu mettre et escripre à part,

En espérant de vous faire service ;

Et, regardant que c'est à ung serf vice

Ne mettre peine à complaire à son maistre,

Je m'y suys mys et bien voulu soubzmeîire.

Aussy l'ay faict et ainsy je l'entends,

Que plusieurs gens y prendront passetemps,

Mais j'ay voulu soubz vostre adveu le faire,

Car soubz meilleur je ne le sçauroys faire.

Pour ce, Monsieur, qu'il me soit advoué,

Et que par vous ne soys desadvoué :

Aultre guerdon de vous je ne demande,

Si non que soys par vous tins en commande.

Adieu.

L'ACTEUR

TOUT endormy, songeard, melencolique , Ungjour d'apvril, comme ung vray caîholicque, Que les oyseaulx commencent jargonner; Au temps pasqual, que don apostolicque, Sayges et f aulx de bon voulloir, colique A sainct Trotter ung chascun va gaigner, En plusieurs lieux sans argent desgainner. Me transportay faire mes stations :

Qui doibt argent craint les citations.

Me pour menant, ung roussignol s'esveille;

De son doulx chant tresfort je m'esmerveille,

Car il disait, en son chant, fy, fy, fy :

Fy de dormir, fy d'homme qui sommeille,

Fy de songeard, fy d'homme qui ne veille

A son honneur; alors, je vous affy,

Que j' heu bien peur et ung tresgrand deffy

De perdre honneur, par magrant nonchallance ,

Veu qu'on n'acquiert sans bien grant pour chatzlance.

Je l'escouttay : lors commença à dire, Tournant son chant mieulx qu'une harpe ou lire. En chant bien doulx et playsant : suy, suy, suy ; A l'escouter je ne peuz contredire, Mais suis fâché, quasi rencontre d'ire.

Que ne le voy, et il semble estre icy : Car il disoit : « Vien tost, aussy, aussy, Ne soys lassé; le gaing est à poursuyvre : Tel va bientost, qu'on aconsuyt, pour suyvre.»

Le poursuyvir je me mis en la chasse, Tant me plaisait; sans baston ou eschasse, Je le suivy, par montz, par vaulx, par plains; Autre desduyt d'avccques moy je chasse, Car nul plaisir, fors le veoir, ne pourchasse; Mais je ne puis, dont tresfort je me plaings, Et nul ne voy à qui en face plainctz ; Lors je pensoys estre cheut en fayerye : Qui joyeulx est, bien il fault qu'en faiîz rye.

En ce penser me metz à l'adventure De plus en plus, pour veoir quelle adventure Pourroys trouver, suyvant ce bel oyseau : Car de Vouyr c'est chose oultre nature; Nul plus doulx chant par b mol ou nature Oncques ne ouyt dame ne damoyseau.

En ce désert, où avoit maint roseau,

Va s'arrester, là me metz à Fescoiitle : Escot donné vault mieulx que cil qui couste.

A escouter, son chant m'a endormy, Non pas du tout, mais quasi à demy ; Lors fut tombé, resvani, en îremhlerie : Plus n^avois soing ne de fa ne de my, Ne de parents, parentes, ne d'amy, Oncques ne fut en telle diablerye, En tel tourment ne sçay quel diable rye; Plus n'heu remors, ne de chant, ne d'oyseau : A bon ivrongne il ne fault jamais eau.

De ce dormyr, qui tant m'a tourmenté, Tout mal content, le cerveau evantc, Suys éveillé en grand esbahissance, Pour tantquay veu qu'on m'avoit absenté, Et transporté, sans mal, mais en santé, Du premier lieu où fy obéissance Ouyr l'oysean; parquoy j'heuz def fiance Avoir esté en ce lien enchanté :

Souvent veoit~on pleurer qui a chanté.

En tel ennuy, pour me cuyder retraire, Charche chemin; mais on me vint soubztraire Incontinent, car je ouy à travers Bien hault sonner une clochette et traire : A y aller nul ne me fut contraire,

Moyne ou nonnain, jacobin ou convers, Fors le désert qui fort estoit divers.

Je îiray là où je ouy la clochette :

Bon crocheteur toutes portes crochette.

J'ay tant erré par chemin et par voye, Tantost le droict, et puis je nie desvoye; Mais tant ay faict que j'ay veu ung parquet Tout cloz à mur : le bon Dieu me pourvoye Sy je congnois que c'est ^ tant de prés voye, Fors que dedcns y avait grand cacquet : Tous mes espritz mis tost e.n ung pacquet, Pour adviser sy rien pourray congnoistre : Pas grant sens n'a cil qui ne fait que naystre.

Je ni'approchay au plus prés de la porte: Bien peu hardy, d'y entrer me déporte.

Comme honteux; mais soubdain le portier, Nommé Bon Cueur, envers moy se transporte Avecques clefz, lesquelles il m'apporte, Et me disant : « Sy vous [vousl déportiez Entrer céans, pas ne emporteriez L'heur d'avoir veu ceulx qui sont cy posez : Souvent lassez ne sont pretz reposer. »

Quant j'aperceu que Bon Cueur me commande Entrer leans, à hiy me recommande, Le suppliant qu'il me face suppoit,

Sy j'ay mestier; lors il me dist : « Au port

Tu es venu, qu'en avant te fault mettre,

Pour rédiger, ou en prose, ou en mètre.

Les faitz et dictz de ceux qui cy reposent.

Que les mondains ja perduz presuposent. »

Je m^excusay; mais Bon Cueur ferme l'huys

Quant fuz entré; lors je m'esvanouys

Quasi de peur de veoir tant de tombeaulx,

Epitaphes et funereux lambeaulx,

Tombes, cercueulz, sépultures et lames,

Où gysent corps évacuez des âmes.

Bon Cueur me dist : « Pas icy ne demeure,

Car temps il n'est encores que tu meure.

Je te merray où verras les espritz

Des corps gysans; pas n'auras en despris

Mettre en escript de chascun la requeste;

Puis, bien soubdain auras fine ta queste. »

Tout traversé tant par faitz que pas ditz,

Vinsmes entrer, quasi en Paradis,

Au lieu nommé les beaulx champs Elisées,

Où on nous fist grans chères et risées.

Là je trouvay pappes et patriarches,

Archevesques, cardinaulx plaines arches,

Abbez, curez, evesques, archeprebstres,

Gens séculiers, nonnains, et simples prebstres ,

Empereurs, roys, ducz, archeduz et contes.

Barons, seigneurs, dont je ne sçay les comptes ,

Marchans, boiirgcoys, roturiers, labourcux. Lors mon esprit fut fort laborieux Conjecturer que tout ce povoit estre Veoir tant d'espritz reposer en tel aestre. Bon Cueur me dist, me voyant en tel point : « Trescher amy, or' ne fesbahys point, Car ce lieu-cy est le propre demeure D'esprit joyeux, sans que jamais il meure; En ce lieu-cy n'y a que gens gaillards, Qui ont esté gaudisseurs et raillards; De ce lieu-cy s'enfuyt melencolye, De peur que nul au cœur ne au col lye; De ce lieu-cy sont chassez tous contemps^ Riotz, desbatz, noysettes et contends; En ce lieu-cy n'habite point de bruyt, Que de plaisir, qui à tousjours y bruyt; Brief, ce lieu-cy est dist Parc de plaisir, Où tous espritz vivent sans desplaisir.

Les regarder jamais ne me lassasse., Car en ce lieu n'a barat ne fallace, Fors joye et rys; soucy est en oubly.

Le lieu est fort de beaulté ennobly :

Y demourer sur tous lieux je vouldroys. Car c'est ung lieu plaisant en tous endroictz. De toutes pars je fuz environné Des assistans, et d'eulx arraisonné Que je queroys, et qui vers eux me meine

En leur manoir et tant plaisant dommaine /

Bon Cueur respond que vers eulx m'' a conduyt ,

Pour les servyr, et pour prendre desduyt

A rédiger, tout à leurs appetiz,

Ce que vouldront tant les grans que petiz,

Les faitz joyeulx, non pas grandes cronicques,

Faitz belliqueux, ne les ditz canoniques :

Tous il les laisse aux hystoriographes,

Ce leur partient passer par soubz leurs graphes.

Car il ne veult emprendre à leur affaire :

Quand le vouldroit, il ne le sçauroit faire.

Lors, tout soubdain qu'ilz virent mon voulloir, Tous de grand cueur, sans en rien leur doulloir, Vont racomptcr, chascun en sa partye, Leurs faitz et ditz, leur aller et partye, Leurs tours subtilz, leur petit passetemps, Qu'au monde ont fait pour faire passer temps, Leur entretien qu'ont fait en amourettes. Les promesses transmuées en sornettes.

Pour parvenir par sur leurs entreprinses : Se gaudissant, au monde Hz ont aprinses, Mais pensent bien que pdus n'en soit mémoire En nul endroit, es loix, ne en grammoire : Parquoy me prient que tout mette en escript, Dontfuz troublé, et quasi tout perscript. Car Hz estaient si grande multitude Que n'en pourrois prendre solicitude.

Mais tout souhdain je me voys adviser,

Et à part moy subtilement viser.

Que de tous ceulx que veoys en présence

On a escript par grande préférence:

Là je congneu Pathelin o son drap,

Françoys Villon, et antre maint satrap,

Jehan le Senre, et Jehan de Mandeville,

Maint affronteur et de bourg et de ville,

Quelz en leur temps souvent se sont desduttz

Faire creditz, sans les avoir resduitz,

Mais à gaudir mettoient leur estudye.

De tous entr'eulxpas je ne sçay que dye,

Fors que leur dys que par fort grande estime

Leurs faitz on voit, tant en prose qu'en rime,

Par chascun lieu, voire jusqu'à Paris :

En nul endroict leurs noms ne sont perys.

Les assistans tous de moy sont contens,

Mais Bon Cueur vint, qui me dist : <iJe n^entens

Qjie de céans en vain tu t'en retourne. »

En ce dysant, mon visage je tourne

Devers Bon Cueur : lors je vy en ung angle

Ung compagnon, ayant sa robbe sangle,

Qui bien sembloit avoir esté galland,

Mais de primsault ne congneu tel allant.

Quant m'apperccutf son escabeau ou chaesre

Il laissa là, et me vint faire chère.

Je le congneu, pour tant qu'il a fait feu

A bien gaudir : c'esîoiî Pierre Faifeu.

Pour m'accoller de bon cuear se rebrace,

Et voulentiers joyeusement ni'embrace,

Me suppliant, sans noise et sans rioîte,

De bon voulloir, par amour patriotîe,

Sy rien on na de luy mis par escript,

En rédiger je ne prengne despit.

Je luy responds n'avoir en congnoissance

Rien estre escript, mais bien de sa naissance

Je sçay le lieu, dont, de grand voulenté,

L'amour du pays m'a fort entallenté

Faire son vueil, moyennant qu'on me conte

Ses faitz, de quoy on pourra tenir conte.

Lors me bailla en ung petit papier

Ce que s'ensuyl, pour tost le copier,

Me requérant qu'en donnasse le double

A ung seigneur, duquel l'honneur redouble,

Notable abbé, chanoine îresdiscret,

Mixte en sçavoir, en loix et en décret.

Tant que l'on voyt, voire jusque à bien loing.

Son nom florir : c'est maistre Jehan Alain;

Luy supplyant que pas ne soit si lasche

Tant le celer que chascun ne le sache.

Son dict ouy,je prins de luy le livre :

Par le conseil de Bon Cueur, me délivre

Le copier, comme on m'a fait requeste.

Avec espoir de tost finir ma queste.

Comment maistre Pierre Faifeu commença aller à l'escolle.

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