DES DEUX SUTRAS DU KANJUR, TRADUITS PAGES
En sanskrit, en tibétain. — Les Sûtras du Kanjur sont précédés de la mention du titre, en sanskrit d'abord, en tibétain ensuite. Quelques-uns n'ont pas le titre sanskrit; il en est dont le titre est donné en chinois, ou dans quelques autres langues peu connues. Le texte sanskrit d'un grand nombre d'ouvrages est perdu; nous n'avons pas celui de nos deux Sûtras.
Adoration aux trois joyaux. — Les trois joyaux sont le Buddha, la Loi (dharma) et l'Assembée (sàmgha) : on les appelle en sanskrit triratnum ou ratnatrayam. La profession de foi buddhique consiste a dire : je prends mon refuge dans le Buddha, — la loi (du Buddha), l'assemblée (des buddhistes). Le triple refuge (triçaranam) est pour les disciples de Çàkyamuni, ce que sont pour les musulmans les deux témoignages : La Elah ellâ Allah we Mohammed reçul Ullah (il n'y a pas d'autre Dieu que Allah, et Mohammed est l'envoyé d'Allah). — Il y a dans le Kanjur un petit Sûtra intitulé : triçaranam gachchhâmi y )o. vais dans le triple refuge. — L'adoration aux trois joyaux (namô ralnatrayâya) figure en tête de tous les Sûtras binlhiqueS : elle est quelquefois remplacée par l'adoration à tous les Buddhas, Bodbisaltvas, etc., formule qui parait moins ancienne que l'autre.
Voici le discours. — Il est peu de Sûtras qui ne commencent par cette formule : elle aurait été prescrite par Çâkyamuui luimême, comme cela est expliqué dans le Lotus de la grande compassion {Mahâkarunâ pundarîka). Il ne faut pas oublier que les Sûtras sont censés être la parole même du Buddha, ayant été recueillis de la bouche de son disciple Ananda, et récités par celui-ci dans le Concile tenu aussitôt après la mort de Çàkyamuni. Ananda, interrogé dans le Concile sur tel ou tel point de la loi, répondait d'après les instructions de son matlre : Voici ce que j'ai entendu. Et de ses diverses réponses se serait formée la collection des Sûtras buddhiques. Telle ost la tradition, et rien n'empêche de croire que les choses ont dû se passer de cette
manière ou d'une manière analogue, quoique, bien certainement, nous n'ayons pas les Sûtras tels qu'ils sont sortis de la bouche d'Ananda.
Bhagavat résidait. — L'indication du lieu dans lequel chaque Sûlra a été" prononcé est de rigueur, par l'ordre même de Çakyamuni; elle ne manque dans aucun Sûtra. — Bhagavat est un des noms les plus fréquents du Buddba : il signifie proprement victorieux,— qui a une part (du butin), les Tibétains le traduisent par Bchom-ldan-hdas (qui a été victorieux). Ce mot se rencontre souvent chez les brahmanes; nous l'avons vu appliqué à Visbnu dans les textes relatifs à Rahu. Il est devenu tellement propre a Çâkyamuni chez les buddhistes, qu'employé seul, il ne peut être considéré que comme un nom propre, et doit être conservé sous sa forme sansrkite ou tibétaine : quelquefois, il accompagne le mot Buddba, alors il est qualificatif et on doit le traduire par bienheureux : Bhagavân Buddha f le bienheureux Buddha. Mais nos deux textes si courts ne nous en offrent pas d'exemple.
Le pays de Champavalî. — Le mot Champavaiî, en tibétain tsampa-chan, signifie : qui possède la fleur Champa (Bauhinia variejata ou érèbe de montagne), et désigne le territoire de la ville de Cliampa, capitale du pays de Anga, et dont les ruines subsistent encore près de Bhagalpur. Le pays d'Anga, limitrophe du Magadha, lui étaitalors uni, et dans les biographies de Çàkyamnni les noms d'Anga et de Magadha sont souvent associés. Sous Mahâpadma, le Magadha avait été conquis par le roi d'Anga ; mais le fils de Mahâuadma, Bimbasara, contemporain et disciple de Çâkyamuni, délivra son père captif, affranchit sa patrie, et subjugua le pays d'Anga qu'il réunit au Magadha.
L'Étang de Hgrô-va-pô. — Je conserve le mot tibétain Hgrova-pô (le marcheur), faute de connaître le terme sanskrit correspondant : le dictionnaire tibétain-sanscrit (inédit) de la bibliothèque impériale, le traduit par vàta (le vent). Ce mot doit être le nom du propriétaire de l'Étang ou de l'Étang lui-même. D'ordinaire, quand Çâkyamuni résidait à Cbampa, il faisait ses prédications sur le bord de lÉtang creusé par Garga. Celui dont parle notre Sûtra serait-il le même sous un autre nom, ou plutôt sous son nom véritable? Je l'ignore.
Vlndra des Asuras. — Je rends par Indra le terme tibétain dvang-pô chef, seigneur. Il n'est pas douteux qu'il correspond ici à ce mot sanskrit. Au commencement du Lotus de la bonne loi, Rahu est cité avec la qualification oindra des Asuras. Indra est le nom du chef des dieux brahmaniques, mais il s'emploie comme nom commun pour désigner un chef quelconque.
Il adora, avec la tête, les pieds de Bhagavat, et se plaça à un de ses côtés. — Ces expressions reviennent invariablement chaque fois qu'un personnage (même un dieu, môme Brahma) vient trouver le Buddha : des dessins pris au Tibet nous montrent des Tibétains prosternés devant le trône du Dalaï-lama, le front dans la poussière, et exécutant l'adoration des pieds avec la téle.
Il l'implora par cette Gâthâ. — Le terme implorer, prier, convient à la situation, puisqu'il s'agit d'échapper à un danger. Mais toute parole adressée au Buddha est qualifiée demande, prière {gsol), de même que toute parole du Buddha est appelée ordre, commandement (bkah-htsâl) : ces expressions reviennent constamment. — La Gàlhâ (libétain, ts'igs-su-bchad) n'est ici qu'une simple slance : ce terme désigne une des douze espèces d'Écritures budtlliiques. Il y a bien quelques ouvrages intitulés Gàtbâ : Eka GâtM, Chatur-Gàthà, Prasênajita- Gâthâ (une stauce, quatre stances, stances de Prasênajit) ; mais, en général, les Gâlhâs, comme le remarque Burnouf, sont un élément des livres buddhiques, non une classe délivres. La plupart du temps les Gatuâs sont intercalées dans une prose qu'elles ne font que répéter, en sorle que beaucoup de Sûtras se dédoublent en deux parties, une exposilion en prose et une exposilion versifiée du même sujet. Les cas où l'exposition versifiée continue, sans la reproduire, l'exposition non- versifiée, sont les plus rares ; mais ils existent : nos deux Sûtras nous en offrent un exemple.
Un refuge. — L'expression refuge, comme celle tfimplorer, si appropriée à la circonstance, a aussi un sens général expliqué plus haut à propos de la profession de foi buddhique. Se réfugier dans le Buddha, la Loi et l'Assemblée, c'est se mettre à l'abri de la naissance, de la mort, de la transmigration, en un mot, de la douleur et de la misère, sous toutes leurs formes.
- :jo —
Arhat du monde. — Le mot Ârhat (digne) désigne le degré le plus élevé de ln perfection : l'Arhat, à sa mort, entre dans le Nirvana. Du reste, les buddhistes n'ont pas toujours été d'accord entre eux sur la nature de l'étal que ce mot exprime. — Le Buddha est appelé Arhal du monde, ce qui équivaut à Arhat suprême, tandis que le simple mot Arhat ne désigne qu'une classe des disciples du Buddha. Mais c'est une question de savoir si le terme Arbat, primitivement appliqué au Buddba, l'aurait ensuite été avec restriction, ou si l'on veut, par extension, à ses disciples; — ou si, appliqué dans l'origine aux seuls disciples, il aurait été plus tard donné au maître avec un supplément de désignation, destiné à prévenir les malentendus. Cette dernière manière de voir est l'opinion commune : cependant M. Wassiliew (Der Buddhismus p. 105, trad. allemande) pense que le nom de Arhat pouvait avoir été appliqué dans l'origine à Çakyatnuni, et que le nom de Buddha serait alors d'un usage plus récent. Le mot Arhat, qui désigne la perfection morale, tandis que celui de Buddha répond à l'idée de science, semble en effet mieux convenir au fondateur d'une religion dont la morale est restée la partie essentielle, môme au milieu des spéculations métaphysiques les plus aventureuses, les plus abstruses, les plus inseusées. Le mot sangs-rgyas (pronoucez sang-je) par lequel les Tibétains désignent le Buddha, et qui signilie étendu en pureté, paraît mieux répondre au sens de Arhat (digne, parfait) qu'à celui de Buddha (savant). Cependant, quand le Buddhisme fut introduit au Tibet, le mot Buddha devait avoir été substitué depuis longtemps au mot Arhat, si tant est que cette substitution ait jamais été faite. Du reste, les idées de perfection morale et de lumière intellectuelle, de science, ont été si étroitement associées partout et de tout temps (surtout dans les temps anciens) que, à moins de renseignements bien positifs, on ne peut rien décider sur la question.
Il est à remarquer que les buddhistes, tant ceux du nord que ceux du sud, ont donné une fausse interprétation du mot Arhat, en lui attribuant une élyinologie de fantaisie. Au lieu d'y voir la racine Arh (mériter, être digne) et le suffixe ant, ils y ont cherché le mot Ari (ennemi) han (qui tue, qui frappe) et ils ne manquent pas de traduire ce composé de leur invention par ces mots, vainqueur de Vennemi; l'illusion devient d'autant plus séduisante
que cette interprétation est au fond très-exacte, et que les mots vainqueur de l'ennemi sont un bon commentaire du terme Ar- Aaf.Car la perfection, dont ce terme exprime l'idée, ne s'acquiert que par la victoire sur le mal, sur le génie du mal, Mara, le dieu des passions et le grand ennemi. D'ailleurs l'expression vainqueur de l'ennemi existe sous la forme Jetàri* ; mais donner cette expression comme la traduction du mot Arhat c'est commettre une inexactitude flagrante, en s'appuyant sur une étymologie entièrement erronée.
Par suite de cette traduction interprétative, les mots tibétains qui font l'objet de la présente note, hdjig-rten-dgra-bchom signifient proprement vainqueur — de l'ennemi — du monde, traduction inexacte que l'on ne pourrait pas éviter, si l'on ne savait que dgra- bchom représente un mot sanskrit unique, Arhat, et que par conséquent hdjig-rten, le monde, est le complément, non pas de l'un des éléments du composé (dgra, ennemi) mais du composé tout entier (dgra-bchom vainqueur de l'ennemi). — Je cite cette petite difficulté comme un exemple des pièges que recèlent les noms propres à cause de l'habitude de la traduction , adoptée pour celte classe de mots par les auteurs des versions des livres buddhiques.
Sugata. — (En tibétain vdê gshêgs) bienvenu, terme bien connu, fréquemment employé pour désigner le Buddha, et qui s'entend de soi-même.
Buddha, les délices du monde. Hdjig-rten thugs-brtsernams,\e composé thugsbrtsé signifie bonté de cœur et indique l'affection, la compassion que l'on éprouve plutôt que l'amour dont on est l'objet : et ce sens est particulièrement buddhique. Cependant la présence de la particule du pluriel rnams a quelque chose d'insolite, et paraît modifier le sens naturel et ordinaire des mots. Il semble que notre phrase tibétaine rende à merveille le mot de Suétone sur Titus : « amor et deliciœ generis bumani. »
Lumière blanche. — Le texte autographié porte dgar, qui signifie séparer. Il est impossible de dire si l'édition du Kanjur,
' On le trouve par exemple dans le Sumagadhâ avadàna (Manuscrit de la Bibliothèque impériale, fol. 36, 1 . 5), appliqué au Buddha dans une invocation que lui adresse Sumagadhâ.
fort mal imprimée, que nous avons à la Bibliothèque impériale, a un k ou g. Toutes réflexions faites, je lis dkar blanc, et non dgar, séparer : le sens y oblige.
Le corps couvert de sueur. — Les mots tibétains sont : lus kyang-rngul : mais les lettres rng du troisième mot sont douteuses. La phrase se retrouve un peu plus loin, et le mot s'y lit plus clairement rdul ou rngul : les lettres d et ng se ressemblent beaucoup et sont souvent mises l'une pour l'autre : on pourrait même supposer rtul. Avec rtul, le membre de phrase signifierait quoique son corps soit peu sensible; mais le sons parait forcé, et la leçon n'est d'ailleurs pas probable; — avec rdul, on aura le corps s'en allant en poussière, mais le sens ne parait pas non plus très-naturel. Enfin avec rngul, on traduira le corps étant ensueur: ce qui paraît le sens le plus satisfaisant.
Avec trouble et précipitation. — Le texte autographié porte ici : btang-va-yin. — 11 faut lire : brtadpa-yis.
Le grand fils de Virùchana. — Les mots tibétains : Rnamparsnangbyedkyi bu-chen-pô doivent représenter ici le sanskrit Mahà-Yairôchana. Virôchana dont Vairôchana est un dérivé, es* un des noms du soleil (Mahà-Bahrata. Vaua-Parva 193. Amara- Kôska, p. 20, 1. 12) : c'est aussi le nom d'un Asura ou Dattya, lils de Prahlada et père de Bali (M.-B. Adi-parva, 2527-8). Notre personnage ne serait donc autre que Bali lui-môme. Bali est cité sous son propre nom dans le Lalitavistara une seule fois. Lors de l'entrée de Çakyamuni à Rajagriha, les habitants, étonnés de sa majesté, se demandant quel dieu pouvait être cet inconnu, disent entre autres choses : ne serait-ce pas Bali? (Hgya-cherrol-pa-Ed. Foucaux, p. 250. Quant au nom de Vairôchana, on le rencontre deux fois. Au chapitre xui, des voix exhortant le prince SarvârlhasitMha (Çakyamuni) à quitter le palais de son père pour devenir Buddha et sauver le monde, et lui rappelant tous les dévoûments accomplis par lui dans des existences antérieures, citent ce trait: « tu as regardé quelques instants Vairôchana avec une pensée bienveillante (p. 167)»; — et au chapitre xxiv, quand Çakyamuni, récemment arrivé à la Bodhi, se dispose à accepter la nourriture préparée par lesmarchands Trapusha et Bkallika, qu'il s'agit seulement de savoir dans quel vase elle lui sera offerte, les quatre grands rois du mont Meru lui pré-
sentent les vases, que d'après le conseil de Vairôchana, ils tenaient en réserve pour cette grande occasion. « Quatre vases de « pierre, » disent ces rois, « nous furent donnés par les flls des « dieux Nilakâyikas, et, alors, nous eûmes la pensée de nous en « servir. Mais un fils des dieux Nilakâyikas, Vairôchana (c'est son « nom) nous parla ainsi : Ne vous servez pas de ces vases, conser- « vez-les. Le victorieux du nom de Càkyamuni étant né. vous lui « offrirez ces vases » (même ouvrage, 358). — Le dieu Nilakâyika (de la section des bleus) Vairôchana est-il le môme que YAsura de ce nom ? On peut en douter. — Il importe de remarquer que le texte tibétain du Lalitavistara (édit. Foucaux) porte rnam-parsnang-bxjed ou mdzad qui correspond & Virochana, tandis que notre texte ajoute à ces mots kyi-bu, fils de, ce qui répond à Vairôchana : néanmoins le texte sanskrit du Lalitavistara donne Vairôchana, et non Virochana, dans le passage du chapitre un, cité plus haut ; quant au passage du chapitre xxiv, je n'en puis rien dire; celte partie du texte n'a pas encore été publiée. Le texte sanskrit dit donc : fils de Virochana, tandis que le texte tibétain dit : Virochana. — Vairôchana est aussi le premier des Dhyâni-Buddhas, ou Buddhas de la contemplation ; mais c'est un tout autre personnage dont il n'est pas question dans notre texte. Enfin il y a un Bodhisattva du nom de Vairôchana qui figure très-souvent dans les tantras du Kanjur, mais qui n'est pas davantage le Vairôchana du Chandra Sûtra.
Ma tète se fendra en sept morceaux. — Il est à remarquer que le Buddha n'a rien dit de pareil. Son discours était à peine impératif, presque suppliant, nullement menaçant. Cependant la même particularité se retrouve dans les deux Sûlras. Dans chacun d'eux, Rahu cite des paroles que le Buddha aurait dites et que le texte ne rapporte pas. Les répétitions ne coûtent pourtant rien aux écrivains buddhistes : nos deux Sûtras, si courts, en fournissent la preuve. L'auteur aurait-il voulu montrer que les paroles du Buddha emportent par elles-mêmes une sanction dont ceux qui les entendent ont conscience, encore que cette sanction ne soit pas exprimée? — Quant à l'expression ma tête se fendra en sept morceaux, elle rappelle untraitduMahâbharata ; Çakuntalâ, dans la verte semonce qu'elle adresse justement au roi Dushyanta, qui, après l'avoir séduite et rendue mère, refuse de la recevoir comme épouse et de reconnaître son enfant, lui
dit : « Si tu refuses d'accomplir cette parole dont je réclame l'exécution, ta tête sera brisée aujourd'hui même en cent morceaux, Dushyanta (Adi. Parva. 3923). »
Les Buddhas. — On sait qu'il y a un nombre infini de Buddhas : Çakyamuni est le cinquième ou le septième de la période actuelle : mais il y a eu d'autres buddhas dans les périodes antérieures : il y en aura d'autres dans les périodes subséquentes, après ftfailrêya, successeur futur de Çakyamuni et dernier Buddha de la période actuelle. Un Sûtra du Kanjur, le Bhadra-Kalpika (âge heureux), en énumère mille.
ÇRAVASTI.— Capitale du pays de Kôçala dans lequel le royaume des Çâkyas paraît avoir élé compris. Le Kôçala répondait à peu près au pays d'Oude actuel. — Çrâvasti est l'une des villes où le prédicateur de la religion nouvelle fut le mieux accueilli : il y débita plus de sûlras que partout ailleurs. — Jêtavana était un parc appartenant dans l'origine au prince royal.— Anâihapindada ou Anâlhapindika (celui qui donne des aliments aux gens sans ressources) était un riche habitant de Çràvasii. Touché par la doctrine et la vertu de Çakyamuni, il voulut lui offrir le jardin du prince royal après en avoir payé le prix; le prince royal exigea pour prix les pièces d'or qui couvriraient entièrement la surface du terrain. Anàthapindada exécuta presque la condition : néanmoins une petite partie resta découverte. Mais le prince royal abandonna le jardin au maître de maison qui s'empressa de l'offrir au Buddha : celui-ci l'accepta et déclara que, pour ne pas séparer les noms des deux donateurs, on l'appellerait Parc du Prince Royal (Jêtavana) et Jardin a" Anàthapindada (Anâthapindadasyâràma). Les buddhistes du Nord et ceux du Sud sont d'accord sur celte tradition (Stanislas Julien, Voyages des pèlerins buddhistes I, 296. — Spence Hardy, Manual of Bud~ dhism, 218-20). Çakyamuni paraît avoir eu une prédilection pour cette résidence.
Le fils de dieu Lunus. L'expression fils de dieu équivaut à
dieu. Elle revient toujours dans ce Sûtra, tandis que dans l'autre on emploie le mot lune sans distinguer entre le dieu et l'astre. Les termes fils de dieu nous forcent d'employer le mot Lunus: ce qui est d'autant plus utile que le nom de la lune ëtant masculin en sanskrit, les Hindus n'ont pas, comme les Grecs, l'idée d'une déesse Lune, sœur d'un dieu Soleil.
Râhu-Graha. Je traduis ainsi les mots tibétains Sgra-gchanlldzin, qui répondent cerlainemcnt au sanskrit Râhu-grahana ou Râhu-graha. Ces mots signifient Y éclipse, la saisie ou la prise de Rftbu (celle qu'il opère). Notre expression tibétaine est précisément celle par laquelle on traduit Ràhula, nom du fils de YacôdharA et de Çakyamuni, appelé du nom de l'Éclipsé, parce qu'il y eut, le jour de sa naissance, une éclipse de lune. Mais, dans notre texte, cette expression désigne Râhu : Sgra-Gchan traduit Ràhu,IIdzin traduit Graha. Ce dernier mot peut désigner celui qui prend, aussi bien que l'action de prendre : d'ailleurs nous avons vu dans deux passages du Mababharata (Adi-Parva, ÇI. 1267 et 2675), Graha employé commel'undes noms de Râhu. Puisque Graha peut remplacer Râhu, il n'est pas étonnant qu'il lui soit adjoint, et qu'on dise Râhu le preneur ou le capteur. M l'on veut soutenir que Sgra-Gchan Hdzin ne peut désigner que le phénomène de l'éclipsé, il faudra reconnaître qu'il est ici personnifié. Or, l'éclipsé personnifiée, cYst Râhu. L'ensemble du récit prouve d'ailleurs que Râhu-Graha désigne Râhu et doit se traduire par Râhu le preneur ou le voracc, et non par Yéclipse.
Délivre promptemenl tous les êtres. — Les mots thams chad myur-du-grol-var gyis ne semblent pas pouvoir se prêter à un autre sens. Ils correspondent aux mots du premier Sûtra : Kunlas rnam-par-rab-grol-va (spécialement et grandement sauvé de tout mal). — Dans la partie correspondante du Sûtra pâli, II. Gogerly traduit : thou art perfectly free from evil (tu es absolument à l'abri du mal) , ce qui traduit la phrase de notre premier Sûtra et contredit notre traduction du deuxième. Il ne parait cependant pas possible de changer celle-ci. Il est vrai que cette proposition générale à l'impératif : sauve promptemenl tous les êtres ne vient pas très-bien ici. Il devrait y avoir dans la phrase un relatif : puisque tu sauves, etc. Ou pourrait y arriver eu
modifiant légèrement le texte, en lisant grol-va-yis an lieu de grol-var-gyis. Quoi qu'il en soit, les deux phrases de nos deux Sûtras, avec leur sens différent, s'agencent bien l'une avec l'autre. Mises à la môme place dans deux Sûlras semblables, mais distincts, elles réunissent les deux idées qui résument l'œuvre du Buddha, sa propre délivrauce et celle des autres êtres. Cette idée est clairement exprimée dans le passage suivant du Lotus de la bonne loi: nJesuisleTathâgala vénérable: passé à l'autre rive, j'y fais passer les autres : délivré, je délivre; consolé, je console, arrivé au Nirvâna complet, j'y conduis les autres » (page 76), passage duquel Burnouf rapproche le suivant emprunté à un livre pâli : « Moi, je suis passé à l'autre rive, et le monde n'y est pas passé, et moi je suis délivré, et le monde n'est pas délivré... Je puis, arrivé à l'autre rive, y faire arriver le monde; délivré, le délivrer, etc.»
Aham chamhi linnô lôkô cha alinnô, Aham chamhi mutlô lôkô cha amuttô.
Pahâmi chaham linnô târetum, muttô môchôtum.
Muttô'môchêtum. Délivré-dèlivrer. — Le premier de ces deux termes se trouve rendu dans notre premier Sûtra, le deuxième dans le second.
Que Râhu-Graha laisse aller la lune. Après ces mots, on lit dans le Sûnja-Sûtra (Sûtra du soleil), identique d'ailleurs, a quelques variantes près, au Chandra Sûtra, la stance suivante, qui continue le discours du Buddha : « Ce soleil, qui, par sa « clarté, illumine les ténèbres, dont le disque éclatant et majes- « tueux est plein de splendeur et de force, ce soleil du ciel que « Rahu ne l'obscurcisse pas, que Râhu laisse aller ce soleil! » On voit que cette stance répond à celle qui se trouve daus le premier Chandra Sûtra.
Le Thalhàgata. Ce mot signifie venu de la même manière, parti de la même manière, et, en général, entré dans la même voie : c'est l'un des noms les plus fréquents du Buddha, et même des Buddhas, car il repose sur la notion de la multiplicité des Buddhas. Chacun d'eux, accomplissant la même œuvre que ses
prédécesseurs, est dit suivre la môme voie. De là le nom de Talhâgata 1 .
Ayant perdu sa fière contenance d'autrefois. La phrase tibétaine est Sngar-Lyigzugs-vjin-du gang-su jig-gis. Elle est assez difficile et d'une construction embarrassée, à cause de la place qu'occupe gang-su. Je considère jig comme le passé de hjdig périr, et je traduis littéralement en latin: priorem corporis habitum secundum quo deleto (lui, ayant péri, quant à sa contenance première).
Vémachitri. Le terme tibétain est thags-bzang ris (section, classe d'un bon tissu). Ce composé se trouve dans la version tibétaine du Lalitavislara où il répond au sanskrit Vémachitri. La comparaison du passage où il est cité avec le texte de nos Sûtras est digne d'attention. Car il y est voisin non-seulement du nom de Bali, identique à Vairochana, mais encore des noms de Râhu, du soleil et de la lune.en sorte que tous les personnages de nos deux textes se trouvent groupés ensemble dans celte partie du Lalitavistara. Ce passage se trouve dans le chapitre wi, où l'auteur, avec sa prolixité et son exagération ordinaires, décrit l'étonnement causé dans la ville de Rajagriha par l'apparition de Çakyamuni. On vient rapporter au roi les remarques et les conjectures faites parla foule sur ce personnage mystérieux: «Quelques-uns ont dit que c'était Çakra, le roi des dieux; d'autres, que c'était Suyama, le fils d'un dieu, ou bien un dieu Santushita Nirmita. D'autres ont dit: c'est Surya ou Chandra. Ceux-là : c'est Râhu, Bali ou Vémachitri : d'autres, enfin, ont dit que c'était celui qui demeurait sur le Pandava, le roi des monts. » (Foucaux, 229, 230.)
J'ai cité tout le passage, pour qu'on puisse mieux juger de l'intention évidente qui a fait mettre successivement à côté les uns des autres les personnages du drame raconté dans nos deux Sûtras. II y a entre eux une connexion évidente. Surya et Chandra font penser à Râhu; nous voyons de plus que le nom du Râhu amène ceux des Asuras Bali et Vémachitri. Le passage
1 M. Wassiliew croit qu'il sert plus particulièrement à désigner le Buddha entré dans le Nirvana.
du Lalitavistara et dos doux Sûtras nous les présentent comme ses acolythes ordinaires. Le Lotus de la bonne loi vient encore confirmer cette supposition en joignant les noms de ces Asuras à celui de Rahu : car nous y lisons dans l énumération des personnages qui entendirent prononcer cet important traité : l'Indra des Asuras fiali, l'Indra des Asuras Suraskandha, l'Indra des Asuras Vémacbitra, l'Indra des Asuras Rahu. On remarquera la différence d'ailleurs insignifiante des deux formes Vômachitri et Yémachitra. Ce qui est plus important c'est que le terme ris, équivalent du sanskrit Kàya (corps), reproduit dans nos deux textes et dans le Lalivistara tibétain, ne l'est pas dans le sanskrit; car l'équivalent sanskrit de thags-vzang-ris serait Vêmachitra-kâya. Quoi qu'il eu soit, il ne peut y avoir de doute sur l'identité des personnages.
Malade de désespoir. Au lieu de bsnu langs-var, qui se trouve dans cette partie du texte autograpuié, il faut lire : snun-vlangsvar.