‹ La légende de Rahu, chez les Bramanes et les Buddhistes par m. FeerChapitre 6 sur 7 · TR0:I6IÈME PÉRIODE · texte numérisé non relu

TR0:I6IÈME PÉRIODE

Les Tibétains ont une légende qui reprend d'un bout à l'autre l'histoire de RAhu pour la transformer et lui donner, jusque dans les détails qui reproduisent les traits du récit indien, le sceau du buddhisme lamaïque. D'après eux, TAmrita fut bien tiré de la mer, mais par de compatissants Buddhas, qui voulaient armer le genre humain d'un antidote contre un poison redoutable, le Hala-hala. La garde du

breuvage d'immortalité fut confiée à Vajrapâni, Pun des Dhyàni-Bodhisatvas ou Bodhisatvas de la contemplation '. Mais Ràhu eut l'adresse de boire à la dérobée l'Amrita, mal gardé par Vajrapâni, et s'enfuit promptement. VajrapAni eut quelque peine à trouver son voleur, mais quand il l'eut atteint, il le frappa violemment de son sceptre (apparemment la foudre ) et lui fit d'affreuses blessures : le corps de Ràhu fut même partagé en deux parties. Les Buddhas se gardèrent bien de le guérir entièrement, mais ils ne pouvaient le tuer (car il avait bu l'immortalité) ; ils durent se résigner à le changer en un monstre hideux. La partie inférieure de son corps devint une queue de dragon ; ses grandes blessures formèrent une gorge énorme, ses petites blessures devinrent autant d'yeux ; des débris de sa tète fracassée il se forma sept tètes distinctes. Ainsi transformé, R«lhu, qui n'avait jamais eu un bon naturel, devint plus malfaisant que jamais. Sa colère fut surtout dirigée contre le soleil et la lune ; il avait passé près de ces astres en fuyant après le mauvais coup qu'il avait fait, et leur avait enjoint avec menaces de ne rien dire. Toutefois, le soleil et la lune, n'avaient pas osé celer à Vajrapâni le fait dont ils avaient été témoins ; le soleil ne put s'empêcher d'avouer qu'il avait vu passer quelqu'un. La lune alla jusqu'à nommer Ràhu, en priant bien VajrapAni de tenir cette dénonciation secrète. Mais Rahu fut informé de tout: aussi attaque-t-il plus volontiers la lune que le soleil, et ainsi s'expli-

• In Bodhisattva (qui a en soi l'essence de la Bôdhi) est un être qui se trouve dans les conditions requises pour devenir un Buddha; les Buddhas et les Bodhisattvas de la contemplation (Dhyâni-Buddhas, Dhyâni-Bodhisaltvas) sont des types, des figures idéales créées par le Buddhismc arrivé aux dernières limites de la spéculation métaphysique et de la rêverie. Le nom de Vajrapâni signifie qui a un foudre à la main : il désigne quelquefois Indra dans les livres brahmaniques : le VajrapAni de notre légende joue parfois le rôle d'Indra, mais par la place qu'il occupe dans la mythologie buddhique, il ne représente ce dieu en aucune manière : il n'est cependant pas impossible qu'on ait fait ici une confusion, qu'on ait mêlé les notions d'Indra, chef des dieux brahmaniques sous le nom de Vajrapâni, avec Vajrapâni, le Dhyani-Bôdhisattva du Buddhisme-ÇirUte.

que la fréquence apparence des éclipses de lune. Si Râhu ne dévore pas entièrement et ne détruit pas les deux astres, objet de sa colère, c'est parce que Vajrapâni les garde avec un soin vigilant et force Râhu de lâcher prise.

Vajrapâni avait appris à ses dépens à se bien garder de Râhu ; ce monstre en buvant PAmrita avait laissé à la place de ce breuvage un mortel venin. Les Buddhas délibérèrent sur ce qu'il en fallait faire, et, comme il eût été dangereux de le jeter (le monde en eût été empoisonné), ils décidèrent que Vajrapâni serait condamné à l'avaler, qu'il porterait ainsi la peine de sa négligence. Cette potion le rendit tout noir, aussi est-il plein de rage contre les mauvais génies, et surtout contre Râhu, auquel il n'est pas disposé à passer la moindre incartade.

Telle est la légende tibétaine \ Ces Buddhas imaginaires, ce Vajrapâni fantastique nous éloignent bien du Buddha historique Çâkyamuni. Nous sommes ici dans un monde spécial, le monde du système tantrika 2 propre au Tibet. Malgré cette déviation remarquable, il est intéressant de voir tous les traits de la légende bràhmanique reproduits sous une forme nouvelle ; elle est refaite en entier, rian n'est omis. Le Buddhas jouent le rôle des dieux du Mahâbhârata. Vajrapâni, en gardant î'Amrita, se comporte comme Vishnu ou comme Indra 3 : en avalant le poison, il se comporte comme Çiva, qui, sur l'ordre de Brahmâ, avala un poison mortel, le kàlakûta produit par le barrattementde la mer, et en eut la gorge

' Elle est exposée dans l'ouvrage de M. Emile Schlagintweit (Buddhism in Tibet). L'auteur dit l'avoir prise du livre tibétain intitulé: Dri-med-Shelphreng (la guirlande des cristaux sans tache), ouvrage qui, autant que j<; le puis savoir, ne se tronve ni dans le Kanjur, ni môme dans le Tanjur, et qui doit être un livre à part.

» Le système Tantrika est une alliance du Buddhisme avec le Çïvaïsme ou culte de Çiva. Il parait avoir subi l'influence des cultes anciens antérieurs à l'introduction du Buddhisme venu de l'Inde.

'Mahâbhârata, Adi-Parva, çl. 4179-1540. ( Je donne les chiffres de M. Fauche qui, dans celte partie du livre, ne correspondent pas à ceux de l'édition de Calcutta.)

toute bleue \ Râhu, en buvant ou dérobant PAmritiî, répond soilau Ràhu duMahâbhârata, soit au célèbre oiseau Garuda 2 . Je ne puis insister sur tous les détails de ce récit qui repro - Cfuisent ceux de l'histoire de l'Anirita 3 . Ce qu'il importe surtout de remarquer comme caractère distinctif, dans la légende de Ràhu et de Vajrapàni, c'est : i° la fantaisie pure qui y domine, puisque la personnalité du Buddha historique en est absente ; 2° le retour a une foule de détails d'origine brâhmanique ; 3° l'atrocité qui y règne : à part la compassion presque infructueuse des buddhas imaginaires, tout y est horrible et révoltant. Ce récit porte des traces visibles du Chamanisme primitif des peuples de l'Asie centrale, ou du Civaisme qui semble avoir avec lui une origine commune ou du moins des liens fort étroits.

Le buddhisme du sud nous présente une autre légende, d'un caractère tout différent, mais évidemment moderne ; elle a cours h Siam et fait de Ràhu un frère puîné du soleil (appelé en siamois Phra-Athit, du mot sanscrit Aditya)ei de la lune (dont le nom Phra Chan vient du sanskrit Chandrd). Dans une de leurs existences précédentes, les trois frères avaient offert l'aumône aux moines buddhistes, le soleil dans un vase d'or, la lune dans une vase d'argent, Ràhu dans un vase de bois noir. C'était de la part de Ràhu, témoigner peu de respect et d'empressement pour les moines mendiants ; aussi naquit-il depuis parmi les Asuras avec les dimensions que l'on connaît, ayant pour demeure les souterrains du mont Meru. Jaloux de la prospérité de ses frères aînés

4 Mahâbharata, Adi-Parva, 4143-45. Le Ualahala tibétain répond au Kâlakùta sanscrit.

1 Mahâbharata, Adi-Paiva, 1504-5.

* Ainsi la légende tibétaine rapporte que lors du châtiment rigoureux infligé à Ràhu par Vajrapàni, l'anirita dégoutta par les plaies de Hahu, et, tombant sur la terre, y fit pousser les herbes médicinales. Celte idée est empruntée au Mahâbharata, où nous voyons que les herbes kuça acquirent la vertu de purifier par le contact de l'amrita que Garuda y avait déposé après Tavoir enlevé aux dieux.

d'autrefois, et leur gardant rancune de quelques mauvais traitements qu'ils lui avaient fait subir, il se jette sur eux de temps à autre pour dévorer leurs palais. Mais le soleil et la lune lui échappent par leur vitesse ; leurs palais, d'ailleurs, si Ràhu ne lâchait prise, lui briseraient la tète'.

Cette légende reproduit dans son ensemble les traits gênéraux et certains détails des récits que nous avons déjà étudiés. Elle se distingue néanmoins par quelques innovations: et d'abord la parenté qu'elle établit entre Râhu et ses ennemis, et dont la trace ne se retrouve nulle part ailleurs, que je sache. Mais ce qui est peut-être plus remarquable, c'est le rôle que joue ici la doctrine de la transmigration des âmes, et l'explication de la guerre que RAhu fait au soleil et à la lune au moyen de cette loi universelle, qui, selon les idées indiennes, règle les conditions de l'existence actuelle d'après les mérites ou les démérites acquis dans des existences antérieures. Un dernier trait, le plus nouveau et le plus significatif, caractérise cette légende siamoise, c'est la cause première assignée à l'enchaînement de malheurs et de crimes par suite duquel le soleil et la lune sont exposés à périr sous la dent de leur ennemi : Râhu n'a pas suffisamment honoré les moines ! Voilà qui nous éloigne bien de la légende brahmanique, et il faut reconnaître ici que les brahmanes n'avaient pas songé à mêler à l'histoire de Ràhu les considérations qui, d'ailleurs, reviennent si souvent dans leurs livres, sur le respect dû à leur ordre sacerdotal. Les buddhistes des premiers temps n'ont pas non plus obéi à cette tendance ; elle s'est fait jour plus tard et sous l'empire de certaines circonstances. 11 n'est pas étonnant qu'elle se soit manifestée chez les Siamois. On reconnaît là l'influence monastique, et l'ordre d'idées naturel à un peuple chez lequel presque tous les individus sont appelés à faire au moins l'apprentissage de la vie cénobitique 2 .

Cette légende siamoise me paraît compléter les notions sur

1 Pallegoix, Description du royaume Thaï ou Siatn, I, 446. • Pallegoix, II, p. 60.

le mythe de Râhu ; et les livres d'astronomie ne me paraissent point pouvoir y lien ajouter. Quelque lien qui ait pu exister à l'origine entre ce mythe et les théories astronomiques, la légende s'est détachée entièrement de la science. Les astronomes indigènes professent hautement cette séparation : obligés d'admettre la croyance populaire et sacrée, ils tentent bien quelques efforts pour faire cadrer le récit fabuleux avec les données de l'observation ; puis ils finissent par déclarer que les faits enseignés par les Çâstras (livres qui font autorité) peuvent bien avoir eu lieu jadis et se produire encore aujourd'hui, mais que cependant, en matière d'astronomie, il faut suivre les règles de l'astronomie \ — Du reste une connaissance plus complète, soit des traditions populaires, soit des écritures sacrées ou des livres profanes des peuples buddhistes, permettrait sans doute de donner plus de développement à cet exposé. Cependant le peu que nous avons pu recueillir donne une idée des phases par lesquelles le mythe a passé, non pour se former, mais pour se déformer ou se transformer. On l'a vu se modifier, s'altérer de plus en plus selon les temps, les peuples, les institutions, les écoles, mais retenir toujours les données fondamentales, y revenir sans cesse et les reproduire même d'une manière plus minutieuse dans les développements les plus récents. La tradition indienne est comme une source féconde et vivante où va se retremper l'imagination des peuples. Spectacle étrange et curieux que celui de ces mythes brahmaniques, adoptés par le buddhisme, portés par lui à des peuples étrangers, retravaillés de diverses façons, mais attestant toujours, sous les formes qu'ils revêtent, la fascination exercée par le génie indien, la puissance inteflcctuelle, religieuse et morale de la race âryenne !

• Spencc Hardy, p. 23, note.

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