‹ La legende de TrajanChapitre 6 sur 6 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

* Var. VII, 6. — Voyez la description de ce forum, ainsi que les témoignages des anciens et l'indication des événements dont il fut le témoin, dans G. de la Berge, Essai sur le règne de Trajan, p. 98.

^ Voy. G. de la Berge, /. /.

** Voy. G. de la Berge, p. 95.

en question; cependant, à vrai dire, il semble résulter des termes de la légende que saint Grégoire, quand il s'arrêta devant cette représentation, passait sur la place et non sous l'arc. On conserve au musée de Latran un bas -relief qui représente Trajan, accompagné de licteurs, adressant une allocution à des sénateurs^; ce bas-relief provient du ^rwm Trajani ei ne se trouvait certainement pas sur l'arc de triomphe. Il formait sans doute avec d'autres le revêtement d'un des murs qui entouraient ïarea Trajani^. C'est là qu'il faut aussi chercher le bas-relief devant lequel s'arrêta saint Grégoire. Et que représentait-il? Sans doute l'empereur à cheval, et devant lui une province conquise, figurée par une femme agenouillée, implorant sa clémence. C'est un symbolisme dont l'art romain nous offre plus d'un exemple^, notamment en ce qui concerne Trajan : nous avons plusieurs médailles de lui oii la Dacie est figurée comme une femme dans diverses attitudes; l'une d'elles nous la montre môme à genoux^. Qu'on se figure sur un basrelief une scène dans ce genre; qu'on mette Trajan à cheval; qu'on l'entoure de ses principaux officiers et de ses troupes ; qu'on oppose à toute cette grandeur , à cette puissance éclatante, la figure isolée, douloureuse, prosternée de la femme suppliante, et on aura la scène qu'interprétaient comme nous l'avons vu les Romains du vi* siècle. Plus d'un des tableaux de la colonne Trajane pourrait, en y changeant peu de chose, donner lieu à une interprétation semblable ^.

Ce n'est pas la première fois qu'on explique à peu près comme je viens de le faire l'origine de notre légende*^, mais

* Benndorf et Schœne, Die antiken Bildwerhe des hteran. Muséums (Leipzig, 1867), 11° 28.

^ Voy. G. de la Berge, /. /.

^ On a de nombreuses médailles d'Hadrien, où une province, une nation vaincue, sont à genoux devant lui.

* Voy. Cohen, Médailles impériales, Trajan, n" 355.

^ On peut encore comparer plusieui-s médailles de Trajan oii le cheval qu'il monte et qui galope va fouler aux pieds un Dace suppliant.

* ffll racconto di Trajano e délia vedova, immortalato da Dante, esisteva già prima d' esser riferito a Trajano. Probabilmente perô an bassorilievo d' arco trionfale rappresentante quell' imperatore trionfante a cavallo, e dinanzi a lui la provincia sottomessa, in sembianza di donna in ginocchio, fece attribuir quel racconto a Trajano.» Je suis presque

on ne s'est pas attaché autant qu'il aurait fallu à cette circonstance essentielle que Grégoire, d'après î es anciens récits, en aurait vu le sujet représenté sur un monument du forum Trajani. M. de Rossi, grand connaisseur assurément de Rome antique et chrétienne, est tombé à ce propos dans une erreur qui me paraît évidente : parlant du bas -relief que Dante vit dans le Purgatoire et où était représenté Trajan écoutant la veuve, il ajoute : «Ce relief n'était pas imaginaire, mais réel; il ne se trouvait pas dans l'autre monde, il était sculpté sur un arc triomphal élevé presque en face du Panthéon d'Agrippa. C'est ce que nous indique l'auteur inconnu du petit livre intitulé Mtrabilia urbis Romœ, et il en décrit l'aspect de telle manière que ce sont pour ainsi dire ses paroles versifiées que nous lisons dans la Divine Comédie, La sculpture qui faisait l'ornement de cet arc représentait certainement une nation vaincue suppliante, demandant merci à l'auguste vainqueur. L'imagination ignorante des hommes du moyen âge y crut voir la fameuse légende de Trajan, tout à fait digne d'être enregistrée, avec tant d'autres contes, dans le livre barbare des Mirahilia ^ j? Il y a dans ces paroles plusieurs erreurs ou inexactitudes : la forme de la légende qu'offrent les Mirahilia n'est pas celle qu'a connue Dante (voy. ci-dessus), et une différence essentielle, qui aurait dû frapper le savant antiquaire, c'est que les Mirahilia représentent l'empereur sur un char; Dante, au contraire, d'accord avec toute la tradition, à cheval. En second lieu, M. de Rossi aurait dû faire attention que cette histoire n'apparaît pas dans les Mirahilia avant les manuscrits du xiv** siècle, où elle a été interpolée; j'ai d'ailleurs montré plus haut qu'elle appartient à un développement de la légende relativement récent. Ce texte dit, en effet, après avoir parlé des arcs de triomphe : «Sunt prœterea alii arcus qui non sunt triumphales sed memoriales, ut est arcus Pietatis ante Sanctam Mariam Rotundam , ubi cum esset imperator paratus in curru,» etc. Mais quelle valeur peut avoir ce témoignage si

tout à fait d'accord avec ces paroles de M. Comparetti (Virgilio nel medio evo, II, 68); je ferai seulement remarquer que, d'après moi, le récit n'existait pas tel quel avant d'être attribué à Trajan; en outre, je ne pense pas que la scène ait été représentée sur un arc de triomphe. * Bulle ttino di cornspondenza archeologica , 1871, p. 6.

récent, et, si je ne me trompe, absolument unique ^ en faveur d'un monument que Finterpolateur paraît avoir introduit là fort gauchement, et uniquement pour servir de prétexte à l'histoire qu'il voulait raconter? Remarquons, d'ailleurs, qu'd ne dit nullement que l'entretien de l'empereur (il ne sait même pas son nom!) et de la veuve ait été représenté sur cet arc prétendu; il dit que l'arc fut élevé en souvenir de cette action. Il n'y a donc pas lieu, à mon avis, de s'arrêter à la conjecture de M. de Rossi, et de faire des fouilles devant la Rotonde avec l'espoir de retrouver des vestiges de l'arc de la Piété et peut-être même le bas-relief décrit par Dante ^.

Une autre hypothèse , présentée par un écrivain fort distingué, mais parfois peu exact, est encore moins acceptable ♦ bien qu'elle ait le mérite de nous ramener au forum de ïrajan. «Le regard de Grégoire, dit M. Gregorovius en prétendant résumer la légende du viii^ siècle ^ s'arrêta sur un groupe de bronze qui représentait Trajan à cheval, et devant lui une femme à genoux*, j? Il n'est dit un mot, ni dans Paul ni dans Jean, d'un groupe de bronze, et le spirituel historien de la ville de Rome substitue un peu trop librement son imagination aux textes^. Ayant ainsi préparé le terrain, il recon-

^ M. de Rossi dit en note qu'il parlera plus en détail de cet arc à une autre occasion; c'est une promesse que jusqu'à présent il n'a pas tenue.

* Notons qu'en parlant de ffrimagination des hommes du moyen âge», l'auteur semble donner à la légende une date trop moderne : elle remonte au moins au vi* siècle.

^ ff Au temps de Paul Diacre, qui raconte la légende, ainsi au vni" siècle, » dit ailleurs l'auteur. Il n'a pas distingué les éléments qui entrent dans la Vita Gregorii de Paul; il aurait vu que la légende saxonne, qui sert de base à cette partie de la Vita, est du vu* siècle , et qu'elle suppose l'existence du récit sur Trajan dès ie vi* siècle.

* Geschichte der Stadt Rom, t. II, p. 86.

^ Peut-être a-t-il été influencé par la discussion de Baronius avec Chacon, qui raconte en effet, comme s'il le trouvait dans ses sourœs, que l'action de Trajan fat, par ordre du sénat, représentée sur son forum par une statue de marbre ou de bronze. Le commentateur anonyme de Dante publié par M. Fanfani (voy. ci-dessus, p. 971, n. 1) dit, sans plus de fondement, que saint Grégoire vit l'histoire peinte dans un temple. Buti (voy. ci-dessus, p. 288, n. 1) rapporte que ttpev questa iustizia fu fatta la statua di Traiano ne la piassa, come fece iustizia a la vedova;» et c'est là, sans doute, la source plus ou moins directe de l'assertion de Chacon.

naît naturellement ce «groupe de bronze» dans la statue équestre de Trajan qui ornait le milieu du forum. Il y a à cela une première difficulté, c'est que cette statue n'était accompagnée d'aucune figure de femme à genoux. Nous en avons la représentation sur une médaille : l'empereur, comme dans la statue pédestre qui figurait au sommet de la colonne, tenait une lance de la main droite et portait dans la main gauche étendue une petite victoire ^ Puis il est fort peu probable que la statue de Trajan ait encore orné son forum à l'époque de saint Grégoire : nous savons que, plus tard, elle se trouvait à Constantinople 2, et il est vraisemblable que, comme d'autres monuments romains, elle fut enlevée et transportée à Byzance du temps de Justinien.

Il faut donc s'en tenir à l'idée d'un bas-relief, qu'un heureux hasard fera peut-être retrouver, où se voyait une scène symbolique telle que je l'ai supposée. Cette scène, en devenant aux yeux du peuple la représentation de l'histoire de Trajan et de la solliciteuse , transforma à son tour cette histoire à son image. Que penser maintenant de l'anecdote relative à saint Grégoire ? Je suis fort disposé à la croire authentique. Grégoire n'était pas un savant, tant s'en faut; il interprétait comme tout le monde alors le bas-relief devant lequel il passait souvent en allant du Latran à Saint-Pierre, et rien ne s'oppose à ce que son âme, naïve et tendre malgré son ardeur et son activité prodigieuse, ait été émue à cette terrible pensée, que tant de chrétiens ont peine à regarder en face : la damnation irrémissible des infidèles, même vertueux. Qu'il ait, sous l'empire de cette émotion, prié pour Trajan^, qu'il ait cru, dans une vision, entendre une voix qui lui disait qu'il

^ G. de la Berge, /. /.

* G. de la Berge , /. /.

^ ïf Trajan, dit M. Pingaiid {La politique de saint Grégoire le Grand, Paris ,1872, p. 210 ), était digne d'être admiré par Grégoire , et il ne faut pas s'étonner si, dans la tradition populaire, le saint pontife a demandé à Dieu pour un aussi bon prince l'entrée du ciel des chrétiens, w Baronius et Bellarmin n'en jugeaient pas ainsi; mais c'est se tromper que de croire que Grégoire ait admiré ou môme connu les qualités du Trajan liislorique. Il est encore moins juste d'attribuer les larmes du pape à ffun élan de fierté patriotique." De semblables idées étaient bien étrangères à l'esprit des hommes d'alors et surtout de Grégoire.

était exaucé, c'est ce qui ne me semble pas plus impossible qu'aux auteurs des Aaia Sanctorum, On objecte qu'il a enseigné lui-même qu'il ne faut pas prier pour les infidèles; on pourrait objecter aussi que cette tendresse pour l'âme d'un païen est étrange dans le cœur de l'homme qui gourmandait si sévèrement un évéque pour avoir lu et enseigné Virgile, et qui a constamment manifesté une telle aversion pour ce qui, de près ou de loin , pouvait rappeler l'époque de l'idolâtrie. Mais l'homme est plein de contradictions, et Grégoire surtout en offre plus d'une à qui étudie sa vie et son œuvre : «Esprit mystique et contemplatif, a dit un excellent critique, il s'abandonnait aux impulsions du moment, et ces impulsions étant souvent contradictoires, il en résultait un certain décousu dans sa conduite ^ w Le même homme qu'indignait Virgile a donc pu pleurer sur Trajan. Son attendrissement dans cette circonstance rappelle celui qu'il éprouva en voyant pour la [iremière fois des enfants angles, qu'on vendait à Rome comme esclaves : «Ce sont des anges, dit-il, et non des Angles! Hélas! quelle douleur de songer que le prince des ténèbres possède ces visages lumineux ! v? Et il s'occupa de convertir la Bretagne. L'impression de justice et de puissance qui se dégageait, pour son esprit, de la contemplation du bas-relief impérial le frappa d'autant plus , qu'il se sentait vivre dans un temps bien différent de celui dont les monuments magnifiques du ^rum Trajani attestaient la splendeur et la majesté. Grégoire, qui passait sa vie à défendre des violences le troupeau qui lui était confié, Grégoire, sans cesse abandonné par la protection impuissante des Césars byzantins, se prit à rêver à ce que pourrait être le monde si un Trajan unissait la soumission à l'Eglise à tant de gloire et de vertu. Il pleura devant Dieu et sur son temps, qui n'avait pas de Trajan, et sur Trajan, qui n'avait pas connu la vérité; il se persuada qu'il l'aurait aimée comme la justice s'il l'avait connue; il osa demander à Dieu de faire pour lui, en considération de cet acte magnanime, où il avait laissé un si bel exemple aux rois, une exception à ses décrets. Que se passa-t-il alors? Sans doute il crut entendre une voix lui dire qu'à sa prière l'âme de Trajan était délivrée, et il ne

* M. Reuss, dans la Revue critique , 1872, t 11, p. 385.

s'étonna pas de cette réponse divine à sa méditation et à ses pleurs. Certains traits de sa biographie nous montrent qu'autour de iui on le croyait en relations habituelles et familières avec le ciel, et il paraît n'avoir pas trop découragé cette croyance. Il est donc fort possible qu'il ait raconté à quelque témoin de ses larmes, par exemple au diacre Pierre, son confident ordinaire ^, la vision qui l'avait consolé , et que celui-ci l'ait redite à son tour, comme il raconta l'histoire de la colombe céleste qu'il avait vue dicter à Grégoire ses écrits. Mais il est possible aussi que le pape ait eu plus tard des remords de cette infraction aux lois de l'Eglise, qu'il en ait demandé pardon à Dieu et qu'il ait vu dans la continuité de la maladie dont il souffrait une expiation de sa témérité.

L'intérêt de l'étude qu'on vient de lire est surtout de mettre en lumière le développement d'une légende , non pas précisément dans le peuple, mais dans ce public à moitié instruit qui est seul propre à conserver et à amplifier les fables historiques. Née d'un fait réel, qui honore Hadrien, transportée à Trajan par une usurpation comme les riches, même involontairement, en commettent sur les pauvres, transformée une première fois sous l'influence d'une de ces interprétations populaires auxquelles les œuvres d'art ont si souvent donné lieu, l'histoire de la. justice de Trajan, une fois que l'intérêt qu'elle avait inspiré à saint Grégoire l'eut conservée pour le moyen âge littéraire, se modifia de différentes façons, mais toujours dans une direction logique et explicable. On la rendit plus chrétienne en amplifiant le dialogue; on la rendit plus dramatique en plaçant Trajan entre son devoir de juge et son amour de père; on la confondit avec l'histoire de Zaleucus, oii ces deux mobiles étaient également en lutte. L'imagination de Dante, retrouvant à son insu l'une des étapes les plus importantes qu'elle avait parcourues, s'en empara pour un tableau saisissant que Delacroix a cru reproduire en le transformant.

* Il lui en raconte bien d'antres dans ses Dialogues. 11 est vrai que les miracles qui en remplissent toutes les pages ne se font pas par lui, mais par les saints dont il rapporte les vertus; mais comment l'homme qui croyait tout cela aurait-il douté que Dieu pût communiquer avec lui?

D'autre part, l'intercession de saint Grégoire, contraire au dogme rigoureux, a charmé les uns, étonné, scandalisé les autres; les théologiens l'ont adoucie, expliquée pu niée; les légendaires l'ont insensiblement travestie, jusqu'à donner à leur récit l'apparence d'un conte d'enfant. Grâce aux larmes de Grégoire, l'âme de Trajan n'a sans doute pas été tirée de l'enfer, mais sa mémoire a bien réellement été tirée des gouffres d'oubli où l'antiquité tout entière avait sombré pour le moyen âge, elle a reçu, pendant des siècles, l'admiration à laquelle elle avait droit sans qu'on le sût, et deux fois, par la lyre et le pinceau, l'hommage glorieux du génie'.

* La légende de Trajan a été étudiée plus d'une fois, notamment par Massmann et par MM. A. d'Ancona, Oesteriey et R. Kôhler; j ai trouvé dans leurs travaux les indications les plus utiles. — Je ne prétends pas avoir réuni ici tous les passages relatifs h notre légende dans les auteurs du moyen âge : il y en a certainement que je n'ai pas connus; il y en a (par exemple, saint Antonin, Jacques-Philippe de Rergame, etc. parmi les théologiens; Scot, Durand de Saint-Pourçain , etc. parmi les historiens) qui, vu leur date ou leur caractère, ne méritaient guère d'être cités; enfin, il y en a dont j'ai connu l'existence et que je n'ai pu vérifier (par exemple, le Rosarium de Bemardinus de Bustis et ]e Selentroist , cités par M. Oesteriey, ou le passage d'Hugues de Saint- Victor donné par Preuser avec une fausse indication). — Je dois remercier, en terminant, MM. les employés de la Bibliothèque nationale, dont l'inépuisable obligeance m'a facilité dçs recherches et des vérifications souvent malaisées.

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