‹ La legende de TrajanChapitre 5 sur 6 · ORIGIINE DE LA LEGENDE · texte numérisé non relu

ORIGIINE DE LA LEGENDE

On a reconnu, il y a longtemps ^, que l'histoire de la veuve et de Trajan a pour source une anecdote rapportée par Dion Cassius à Hadrien : «Un jour, il rencontra dans la rue une femme qui lui adressa une requête; il lui répondit d'abord : Je n'ai pas le temps. Elle s'écria : Alors ne règne pas ! Il se retourna et lui donna audience ^. v Ce trait devait frapper le peuple; on en conserva le souvenir, mais on l'attribua bientôt à Trajan. Rien n'est plus fréquent que les substitutions de ce genre, et celle-ci s'explique sans peine. Hadrien

Bruseho, theohgo Veronense (Vérone, s. a.), n'a pas d'intérêt; c'est une simple compilation de ce qu'ont dit les théologiens antérieurs. Parmi ceux qui, après Baronius et Bellarmin, se sont encore occupés de notre légende, il faut surtout citer le théologien Irançais Noël Alexandre, qui Fa également réfutée en forme.

^ De Trajaiw impet^atore prectbus Gregorii magni ex infemo Uberato (thèse soutenue à Leipzig le la février 1710).

^ Je ne sais quel érudil est le premier à l'avoir fait. Chacon signale déjà ce rapprochement, mais, convaincu de l'authenticité de l'histoire relative à Trajan, il est porté à croire que c'est par confusion ou malveillance que Dion l'a transportée, en l'altérant, à Hadrien.

' Dion, LXIX, 6. Il est curieux qu'un trait presque identiquement pareil soit raconté de Saladin. Voici comment le rapporte Reinaud {Btbl. des Croisades, IV, 3 18) : ffUne autre fois, pendant qu'il délibérait avec ses généraux, une femme lui présenta un placet; il lui fit dire d'attendre. Et pourquoi, s'écria cette femme, êtes-vous notre roi, si vous ne voulez pas être notre juge? Elle a raison, répondit le sultan. Il quitta aussitôt l'assemblée, s'approcha de cette femme, et lui accorda ce qu'elle désirait.» Reinaud ne dit pas de quel auteur il tire cette anecdote, qui ne se trouve pas dans Beha-Eddin, comme on pourrait le croire par le contexte. M. Defrémery, qui a bien voulu s'assurer pour moi de ce point, pense cependant que l'histoire est authentique et puisée dans le récit d'un auteur contemporain. Sans cela on pourrait croire à un empnmt : Saladin, ainsi que Trajan, a été considéré comme un type de souverain justicier, et on sait que les chrétiens ont essayé aussi de croire au salut de son âme.

ne fut pas aime : il ne savait pas se rendre populaire. Trajan , au contraire, laiissa un souvenir incomparable de grandeur, de justice, et surtout de bonté. «Tout concourut à perpétuer le souvenir de sa bonté. A chaque nouvel avènement, on souhaitait au prince d'être plm heureux qu'Auguste, meilleur que Trajan.,. Ce type d'un prince équitable et puissant, que l'esprit construit à l'aide de quelques grands faits bien constatés, ne saurait suffire à l'imagination populaire. Elle invente, ou elle emprunte ailleurs des traits caractéristiques... Dès le uf siècle, on saisit autour de la personne de Trajan les traces d'un semblable travail. Tous les traits un peu remarquables de bonté lui sont attribués. Alexandre Sévère tire d'un conspirateur une vengeance généreuse accompagnée, dans l'exécution, d'une certaine espièglerie (Lampride, Sev, Alex. 48) : on en fait honneur à Trajan. Lampride discute la version populaire et montre qu'elle n'est pas fondée, mais il ne se cache pas qu'il est trop tard pour ébranler cette tradition déjà invétérée. On relève un trait d'équité dans là vie d'Hadrien, on l'embellit... alors il devient digne de Trajan Kv La substitution avait dû se faire de bonne heure, peut-être aussi anciennement que celle dont pouvait se plaindre Alexandre Sévère dès l'époque de Lampride.

Mais d'où provient la transformation qui a fait changer de caractère à cette anecdote , et qui l'a rendue invraisemblable et romanesque? Pourquoi s'est-on représenté Trajan à cheval, au milieu de ses généraux, partant pour une expédition, quand la suppliante le rencontre et l'arrête? Pourquoi a-t-on fait de cette femme une veuve? Pourquoi a-t-on racontéqu'elle demandait justice de la mort de son fils? C'est ce que pourra nous indiquer l'examen attentif de nos plus anciens textes, çç Grégoire, dit la légende saxonne conservée dans l'ouvrage interpolé de Paul Diacre, passait un jour par le forum de Trajan, construit, comme on sait, avec une rare magnificence; il regardait les marques de la bonté de cet empereur, et il prit connaissance entre autres de cette mémorable action,» etc. Le texte de Jean est moins précis, mais il a cependant conservé la circonstance essentielle : ce fut en

* G. de la Berge, Essai sur le règfie de Trajan, p. 292.

passant par le forum de Trajan que Grégoire se ressouvint du plus beau trait de la vie de ce prince ^ La tradition d'un basrelief vu par Grégoire paraît d'ailleurs s'être conservée, car les Annales Magdeburgenses disent expressément : «In ejus foro ubi cuncta Trajani insignia facta expressa sunt, inter cetera hoc quoque mira caelatura depictum est. »

Ainsi, vers la fin du vi® siècle, et déjà sans doute plus anciennement, on croyait voir représentée, sur un monument du forum de Trajan, l'action dont on lui faisait honneur, au préjudice d'Hadrien. Entre l'action et la représentation, il fallait qu'il y eût un point commun, qui avait motivé cette opinion : ce point commun ne pouvait être que la rencontre ^de Trajan et d'une femme. Les traits propres à la représentation passèrent ensuite à l'histoire le plus naturellement du monde. Trajan, sur Je bas-relief, était à cheval, entouré de troupes : c'est donc qu'il partait pour une expédition militaire, et qu'il avait arrêté sa marche pour rendre justice à la pauvre femme. Cette femme était éplorée, elle était à genoux peut-être, elle semblait profondément émue : ce devait être une veuve, ce

^ Les paroles du traité grec attribuées à saint Jean Damascène sont fort obscures: ovràs tsots àvà Tr)v \ldivov 'zsopeiav 'zsoioviiévos,xai alàs é^eTrhïfZes, Les traducteurs latins rendent ty^v XiOivov par locum lapidibus stratum, ce qui ne veut pas dire grand'chose. Hugo d'Eteria, qui suivait, comme on fa vu (p. 281, n. 2), le texte grec, dit: Hic aliquando per lapideum pontem quem Trajanns eœstruxerat gradiens modicum tardato eundi officio ex industria, 11 semble donc que quelques mots comme yé^pav i}v avTOKpàTûùp Tpaïavds KaTe(Txsijaxev soient tombés entre Xidtvov et ^sfopeiav. Godefroi de Viterbe parle aussi d'un pont (voy. ci-dessus, p. 268, n. 3), ce qui indique une source commune : il est vrai que ce pont est ici la scène de Taction de Trajan et non de Tëmotion de Grégoire, mais cela revient à peu près au même. Salmeron et Chacon donnent, comme texte de Jean Damascène, cum per forum Trajani, lapidibus stralum, iterfaceret. Ces deux auteurs ont-ils suppléé ex ingenio les mois forum Trajani? C'est peu probable, car ils sont indépendants l'un de l'autre. Il faut donc qu'ils aient eu sous les yeux la même traduction latine du traité attribué à Jean de Damas, mais dans cette traduction les mots en question étaient peut-être interpolés. Le pont dont il s'agit ici paraît d'ailleurs être le pont Saint-Ange, construit par Hadrien , et peut-être le texte grec nous a-t-il conservé une forme particulière du récit, où saint Grégoire aurait songé à Trajan en passant sur ce pont : il est probable que la tradition populaire attribuait à Trajan cet ouvrage fort admiré, dépouillant encore ici son successeur à son proflt.

type éternel de la faiblesse innocente et persécutée, cet objet toujours rappelé de la protection comme de la violence; et qu'avait-on pu lui faire qui la jetât dans un tel état de désespoir, et lui fît demander justice avec tant d'ardeur, si ce n'est de lui tuer sans raison son fils unique? Ainsi la légende se constitue , par des procédés simples et pour ainsi dire nécessaires; ainsi Grégoire l'avait sans doute entendu raconter dans son enfance et se la rappelait naturellement en passant dans le forum où se dressait la colonne Trajane.

Le forum de Trajan paraît avoir existé en partie jusqu'au \iif siècle^ ; la bibliothèque même et la basilique, à en croire des indices à la vérité , quelque peu contestables, servaient encore du temps de Grégoire^. Dans cette œuvre colossale d'ApoUodore de Damas, l'art gréco-romain avait fait un suprême effort et avait atteint son apogée : la décadence commença presque aussitôt. L'imagination de ceux qui voyaient pour la première fois cet ensemble unique de monuments somptueux en étail tellement frappée que plusieurs témoignages d'admiration enthousiaste sont arrivés jusqu'à nous : «Constructions gigantesques, dit Ammien Marcellin, qu'on ne peut essayer de décrire , et que les efforts des mortels ne sauraient réaliser une seconde fois ^. » — « Même quand on le voit constamment , s'écrie Cassiodore, le forum de Trajan est une merveille ^. » Plusieurs médailles ^ nous en ont conservé le plan : nous savons qu'on y accédait par un arc triomphal. On a cru longtemps, mais à tort, que c'était cet arc qui avait été dépouillé des bas-reliefs qui ornent aujourd'hui l'arc de Constantin près du Colisée : c'est un autre monument, élevé aussi par Trajan, qui a subi ce traitement barbare^'. Il est donc possible que la représentation qui nous occupe figurât sur l'une des faces intérieures de l'arc

^ L'anonyme d'Einsiedeln , dont le ms. est de cette époque , le mentionne (Uriichs, Codex topogr, , p. 7/i).

* Fortunat, Carm, 111, 28; Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom, t. II, p. 85.

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