‹ La légende des ateliersChapitre 11 sur 11 · PE [NT U HE · texte numérisé non relu

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Le Génie artistique, -y compris la Littérature, prose et surtout poésie, tel que je le comprends, c’est-à-dire comme le fait d’une vision, d’un sentiment et d’une production très individuels, n’existe pas seulement dans de grandes œuvres mais peut aussi se révéler, sinon à un degré supérieur, dans de petites. M’ayant été donné d’approcher tout auprès quelques-unes de ces individualités à diverses doses, je me suis trouvé fort surpris, étonné et débouté du tout au tout en y constatant, chez la personne, presque sans exception et également, une complète inconscience ou même ignorance de la nature propre, du sens et de la portée de son œuvre. Peut-être même en ai -je pu arriver à penser que ce serait là la caractéristique du Génie, à l’opposé de celle du talent, lequel se possède tandis que le premier est un possédé ? Et ceci va parfois jusqu’au naïf démenti doublement abj aratoire du soi-même intérieur et extérieur. Ainsi Eugène Delacroix, l’illustrateur attitré de Shaks. peare, de Goethe et de lord Byron, souffrait jusqu’à la révolte si, à côté des Viennet, des Picot et Drolling, on le glorifiait de la qualité de révolutionnaire romantique. Lorsqu’il a pris la plume de critique d’art dans la Revue des Deux Mondes, nous nous sommes tous dit logiquement : il va parler de Paul Yéronèse, de Rubens et de Rembrandt. Pas du tout, ç’a été en honneur exclusif de Nicolas Poussin, de Racine, et pourquoi pas alors de Boileau ! Bref, en tournant le dos à tous ceux qui marchaient dans la même voie que lui, sa grande prétention consiste à se croire, à se réclamer et se produire exécutivemcnt classique par excellence^

Ingres, ce pur grec de Y Apothéose d’Homère et intime romain du Tu Marcellus eris, se professait lui-même non moins antique, toujours antique dans ces foncières et exquises moyennageusetés de Y Angélique et Roger , du Paul et Françoise de Rimini, et dans ces réalistes modernités de La Chapelle Sixtine et du portrait d ’ Armand Rertin.

Victor Hugo, au lendemain des Châtiments et de la Légende des Siècles , semblait, j’ai quelque peine à le rapporter, vouloir laisser penser, au cours d’une de nos causeries en tête à tête, qu’il se fût depuis longtemps volontiers borné à la flânerie, pour ne pas dire au far niente de plume sinon d’esprit, si ses devoirs de grand’père ne l’obligeaient à ajouter plus ou moins de gâteaux au pain de ses petits-enfants. « Car, pour moi personnellement, ajoutait-il, j’estime qu’avec du pain et du fromage un homme peut toujours avoir raison de sa faim ; de même que quatre murs nus, blanchis à la chaux, suffiraient à mon habitacle, »

Mais ma pleine déconvenue psychologique, sans rancune d’ailleurs dès lors qu’elle prenait place dans une série collective et habituelle, s’est produite pendant une seconde visite à Robert-Fleury dans son atelier de l’Institut. On y voyait, en dernières retouches sur le chevalet, un Michel-Ange malheureux, accablé sous l’ennui de. ses humiliants démêlés avec trois Papes. L’auteur avait déjà montré un Bernard Palissy , un Thomas Morus , une Jane Shore et autres opprimés ou victimes de l’inintelligence et surtout du fanatisme et de l’intolérance catholiques. On peut dire que depuis l’admirable

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début du Colloque de Poissy, il n’a pas interrompu cette succession progressive de sujets de combat. La Condamnation de Galilée ,1e Sac des Juifs à Venise , les Derniers moments de Montaigne , etc., sont horriblement couronnés par V Autodafé. En outre de la psychologie qui a dicté leur choix, la physiologie attribuée par celui des types et des expressions est invariablement toute établie en faveur des dissidents de Rome. Ce cas de sectarisme apparaît, saute aux yeux dans sa partialité comme le nerf et le but revendicateur. Vérifier dans le Colloque , chez les figures d’aspect malsain du jeune Charles IX et dur de la reine- mère, et celles forcément endiablées des moines, en opposition avec celle évangélique et toute distinguée de Théodore de Bèze ; et dans le Montaigne près de quérir un grand peut-être sa tête de fin intellectuel à côté du profil et de la tournure grossièrement vulgaire du prêtre qui dit la messe; bref, de chaque tableau et du même obstiné peintre qui a exécuté du tout un faisceau de chefs-d’œuvre, ressortent d’autant plus puissamment une moralité confessionnelle et une

volonté de plaidoyer Sur ce Robert-Fleury ne

pouvait être pour moi que protestant, on le serait à beaucoup moins, et des plus militants. Aussi, étant donnée une telle notoriété de l’œuvre et du maître, dus-je trouver prodigieusement malavisée sa nomination au directoriat de l’Académie de France à la Villa Médicis. Surtout en pleine tension des circonstances diplomatiques, c’était là une insigne gaffe, à forme, on eut pu croire, de provocation. De fait, notre homme ne tint le poste, si flatteur et agréable en lui-même,, que fort peu de temps. Certes, me dis-je, la situation n’était pas

tenable, et il a fallu abdiquer, couper court au scandale pour le Vatican.

Eh bien, voici que, me permettant quelques considérations sur le caractère philosophique et social du programme des susdites peintures, pour y louer d’ailleurs l’éclatant courageux accord de la conscience et du talent, puis faisant allusion au rapide séjour romain, cet homme ne comprend d’abord guère au fond de mon point de vue.; et, comme je le précise du mot « protestantisme, » il s’écrie tout d’un coup, surpris à la fois du sens et de la cause que je donne à son œuvre : « Vous me croyez donc protestant? Je suis catholique, très catholique ! Je n’ai quitté prématurément la capitale des Papes, où mes rapports personnels avec Pie IX ont été et même se continuent à Paris des plus aimables,^que par mauvais état de santé et nostalgie de ma femme, laquelle s’est retrouvée toute religieusement heureuse ici entre les mains de votre compatriote le chanoine Seguin. »

Quelque chose de plus qu’analogue à cette histoire m’est aussi arrivé notamment auprès de M. Jean-Paul- Laurens, paraissant se défendre de l’intention anticléricale violente en permanence dans la plupart de ses compositions.

Bastion Lepage. — Vu, la première fois, dans son atelier, quartier du Maine, où me conduisit Charles Hayem, l’amateur bien connu ; la seconde, rue Legendre, avec Paul Vayson, le propriétaire de la maison (construite par Formigé). U y mettait en cadre son Vieux mendiant , d’une individualité ou portraiture saisissante et, chose aussi étonnante, dont le modèle avait pourtant fort peu posé, fut-il

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répondu à ma première observation du contraire. Peu après, nous nous retrouvions collègues et voisins de siège aux séances de la commission conventionnelle des « Quatre-vingt-un » à laquelle l’Etat abandonnait l’administration des Salons et qui a eu le tort de se constituer ultérieurement en société. Voir, pour l’appréciation passionnée et d’ailleurs très 'consciente des qualités de B. Lepage, le ce JournaQde Marie Baskirstcheff. »

Une école actuelle qui, faute d’aptitude et de goût, trouve plus commode de contrefaire et, sans autre conviction, de naturellement parodier les naïvetés et les impuissances des quatrocentistes, se paye, par dessus le marché, de mépriser surtout l’école bolonaise : rien moins que les Carrache, le Guide, le Guerchin, le Dominiquin, l’Albare. Certes pour ses nouvelles recrues, imiter Puvis de Ghavannes, Millet, G. Moreau ou Roll est incontestablement plus facile que de le taire de ces" autres méprisés Nicolas Poussin, Charles Lebrun, Léopold de Robert, Sclmetz, Ingres, Delaroche et même Horace Ver net.

Qui est- ce qui fera ce joli volume Les grotesques de la peinture , digne de l’ingéniosité passionnée d’un Paul de Saint Victor et de la vive formule d’un Edmond About ? Allons ! Messieurs, je vous donne, pour rien, mon lièvre que voici : G..., Moreau, T..., Courbet, Penguilly-Laridon, Manet, Nazon, Puvis de Chavannes, Millet, Lambron, F;.., Ribot, R..., Aligny, B. D..., Ghintreuil..., tous, bien entendu et explications réservées, gens de

talent, mais..., mais... Leur valeur même rehausse et ne démontre que mieux ma susdite définition.

La peinture de X. . est munie de toutes les facultés, possède toutes les qualités du talent : et elle n’est que parfaite. Lui manquerait-il donc quelque défaut du Génie ?

Ânch’io son pittore. — Un peintre badigeonneur, guère plus, travaillait dans une rue de banlieue, entouré de ses baquets de couleurs et monté sur un escabeau, prêta attaquer le bariolage d’un grillage en boiserie. Un passant amateur s’arrête, regarde d’importance, s’engage à parler beaux-arts en général et peinture en à-propos. « Après tout, par dessus tout, conclut-il, je suis moi pour Raphaël ; le plus fort des peintres, c’est Raphaël. »

— Raphaël, Raphaël ! lait l’ouvrier-artiste, tout en tournant magistralement dans le pot son composé de bichromate de potasse et d’acide borique, je n’en dirai pas de mal de votre Raphaël. Raphaël est mon homme aussi. Mais, repassez-vous par ici dans une heure ou deux ? Je voudrais bien savoir ce que vous penserez de mes barreaux verts !

À un duel à l’épée, entre un lieutenant de la garde impériale et le spirituel dessinateur X..., celui-ci se présenta muni de son seul crayon. On jugea que les armes n’étaient pas suffisamment égales-, et, malgré cette bonne mauvaise raison d’en changer, le duel n’eut pas lieu.

Un Persan, que semblaient signaler de grandes

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facultés pour la peinture, fut envoyé étudier en Italie par son gouvernement. A peine arrivé, il écrivit qu’ayant vu Rapphël, Michel-Ange, Titien, toutes ces fameuses merveilles d’art de Rome, Florence, Venise, il les trouvait bien au-dessous de leur réputation, et qu’il se faisait fort de les surpasser dès le premier envoi de ses propres travaux... Une, deux, trois, quatre années, tout le temps de sa pension, se passent sans qu’on reçoive de lui aucun signe de vie. Enfin, à l’heure du retour, il écrit une seconde lettre. « J’ai mieux et beaucoup revu et étudié, y disait-il, tout ce qui m’entoure. Or, au jour le jour, la réalité et la grandeur de ses mérites m'en sont apparues telles que je renonce à jamais seulement essayer de la carrière de peintre. »

Vayson. — Encore, comme pour Jules Didier, un discipulus magister. Si, de fait, il a commencé chez moi des sortes de leçons en préparant, d’après l’aquarelle que je rapportais d’Auvergne, le portrait en buste et mains, grandeur nature, de la vieille fileuse Jouhandouncr, si nous avons fait ensemble, sous ma direction immédiate, une campagne d’études dans la forêt de Fontainebleau ; s’il a exécuté de même quelques premiers ouvrages, je n’aurais assurément trop rien su lui apprendre, non plus qu’à Didier également, dans le genre de peinture d’animaux où ils sont devenus l’un et l’autre non seulement les maîtres de leur maître, mais des maîtres entre tous. Ce que, plus et mieux que mon exemple et mon professorat personnels, le certain nombre de ceux qui ont bien voulu se dire mes plus ou moins élèves ou qui furent parfois

mes praticiens — pourraient être nommés Pinque, Georges Bellenger, Chauvet, Lévy, Letoula, Gounon et d’autres encore — rencontrèrent dans mon atelier, ainsi que l’avait été pour moi la maison de mon frère à Montpellier, c’est un rare milieu de fréquentations et de niveau esthétiques et intellectuels. On ne devait qu'y bénéficier, suivant le degré, bien entendu, de ses propres aptitudes, au contact et dirai-je dans l’atmosphère spéciale, aussi excitante et génératrice que renouvelée, de familiers ou de visiteurs tels que les frères Flandrin, Cabanel, Thiers, de Curzon, Gustave Doré, Ravaisson.... je m’arrête pour ne pas recommencer d’interminables listes déjà données. Ce que ces soi-disant élèves en reportent à mon honneur n’est après tout, et c’est beaucoup, qu’un témoignage de leur bon cœur et de leur bénévole reconnaissance.

Table ou cuvette ? — « Vous êtes pas, vous, mossieu Sén-L ...., i me semble ? «

— Si bien.

« L’artiste péntre ? »

— Oui, le peintre.

«'Alors c’est pour vous dire que fei mon fils, mon

einé Tophile, qu’il é aussi de votre même partie

Ah ! met , il en est passionné, là, freinte ut ique f »

— Et s’en occupe-t-il régulièrement, sérieusement ?

« Oh ! diantre ! il a été à Paris à étudier, à travailler trois ans, trois ans dans l’atelier de Caro- 1 us Durand, lé fameux !... et mêntenmt il est pharmacien à Tulle... mets toujours passionné pour sa pénlure , là, freuneutique , oh ! diable ! »

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En suite de quoi je demandai un jour à Carolus, nous rencontrant dans la rue de Notre-Dame-des- Ghamps, et croyant l’amuser : « Depuis quand faites-vous donc des pharmaciens ? « Mais il ne la trouva pas drôle, y flairant quelque scie d’atelier.

Méiancholia. — Le pauvre diable de peintre X..., voyant éternellement rentrer, retour de toutes sortes d’expositions, ses toiles et cadres plus ou moins endommagés, se lamentait ainsi : « Les tableaux se cassent mais ne se casent pas. »

A tableau donné on ne regarde pas au cadre.

N’est pas épicier qui veut. — On ne peut pas raconter les chagrins, les désolations que ce garçon nous a causés (me disaient les père et mère). Fort comme un taureau, avec un appétit d’ogre, timide à l’excès, et d’ailleurs bonne pâte d’enfant s’il en fût, croiriez-vous qu’il nous était arrivé jusqu’à l’âge de seize ans sans avoir su rien apprendre ni rien pu faire ! Aux Frères de l’école chrétienne, en divers apprentissages, dans ses manières, dans sa conversation, en tout et pour tout il ne montrait que stupidité et maladresse ! Ah ! nous en avons assez pleuré, mon pauvre homme et moi!.... Lorsqu’un jour un bravemonsieur du voisinage, auquel on avait dit la chose, nous conseilla d’en finir, de nous en débarrasser, en le mettant dans te dessin , pour en faire un artiste. De guerre lasse, et comme pis-aller, nous avons dû nous y décider. Eh bien ! monsieur, il y a parfaitement réussi, mais là, parfaitement ; et de-

puis lors nous n’en avons plus eu que delà satisfaction. »

On demandait au peintre M... des nouvelles d’une personne avec laquelle il avait été très lié : « Il y a une éternité, dit-il, que nous ne nous sommes plus vus lace à face ; tout au plus, de temps à autre, l’aperçois-je encore de profil... perdu. »

Une drôlette petite fille de ma concierge, Elisa Blateau, que je conduis au Musée du Louvre, lève la tête à un plafond par Meynier, représentant des figures allégoriques dans les nuages. £ Qué-que c’est-y donc, demande-t-elle, que toutes ces bell’ dam’ et ces beaux messieurs assis comm’ça à califourchon, à cloche-pied ou couchés sur rien du tout ? » — Devant les Noces de Cana de Paul Véronèse : « Où donc qu’elle est la mariée? » — Arrivée devant la Fête de la Madone de l'Arc , par Léopold de Robert : « Oh! le bœuf-gras, n’est~ce pas ?

— « Mais non, mon enfant, dis-je, c’est une fête en -Italie.

— « Eh ! bé quoi ! c’est le bœuf gras italien ! »

Au Musée de Versailles, galerie des Souverains

français, je désigne solennellement les portraits de Louis XIV dit Le Grand, des Louis XV, XVI etXVIfl, ce dernier presque en simple bourgeois, à l’anglaise, le premier en grand apparat du grand siècle : « Pourquoi donc, dis, qu’il a plus d'affiquets, le seulement quatorzième, que le dix-huitième (elle compte sur ses doigts), qu’est quatre fois plus ? »

Confession et Préface » tel pourrait être le

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litre du fragment qui suit, acte de foi et explication d’une partie de l’œuvre d’un artiste remarquable, qui me tient de très près et qui est mort il y a quelques années. Simplement écoutons-le donc se confesser et s’expliquer.

Ces jours derniers, disait-il, à l’intention de retrouver \e( portrait d’une fillette dessiné depuis longtemps, j’ai dû revoir beaucoup de paquets de feuilles entassées dans mes armoires. Je n’ai pas trouvé ce que je cherchais, mais cette recherche m’a causé peut-être un peu d’admiration, je l’avoue naïvement, beaucoup d’étonnement au moins, j’ajouterai avoir été aussi assez effrayé. C’est que ces milliers défigurés -de jeunes filles, dont la plupart n’ont pas même leur chemise pour tout vêtement, paraîtront une énigme dont la solution serait que j’ai dû vivre, comme un pacha., en affreux libertin; et cette accusation serait tout ce qu’il y a de plus faux. Je n’accepte même pas le titre de « paillard platonique » que me donnait le grand Rieur provençal Gastil Blaze, quoique j’aie eu dans ma vie des affections qui fhotiveraient cette qualification. C’est dans la philosophie et dans l’art qu’il faut chercher l’explication de l’énigme.

Suivant certains naturalistes, qualifiés d’athées, il n’y a pas de causes finales, et si l’homme aime la femme c’est parce que le hasard les a façonnés l’un pour l’autre. Eh bien ! quelque libre-penseur que je puisse être, je pense, je crois qu’il y a dans la Nature des lois qui ont un but ; et je crxûs conséquemment que, dans l’espèce • humaine, dans tous les animaux, dans le règne végétal même, il y a des formes anatomiques, des instincts, une fatalité parfaitement logique qui démontrent que la

femme a été créée pour plaire au mâle, de même que chaque fleur a des*étamines pour les pistils. Et la Nature n’a pas manqué son but en créant la femme belle au suprême degré. En la considérant comme telle, je suis de l’avis des grands artistes de la Grèce et de l’Italie. Or, comme l’expression de Ta Beauté est le- but de l’art, on ne peut rien faire de mieux que d’étudier et de contempler cette beauté. Raphaël dans son temps et Ingres dans le nôtre ont travaillé avec cette pensée ; et comme les œuvres d’un artiste constituent ■ sa confession, j’espère que les yeux intelligents verront dans mes dessins les plus nus une pure, pour ne pas dire exclusive admiration et un exercice artistique qui ne sauraient souvent se satisfaire dans les figures les mieux habillées.

Je ne céderai donc pas au premier mouvement qui a pu se présenter de brûler mes études de Nu, et dont on eut pourtant pu faire un si beau ccic/iofio (feu de joie). En les feuilletant, j’en ai rencontré plus d’une qui méritent une conservation à part, savoir : trois portraits à'mi-corps d’H. R..., ayant davantage son caractère personnel que d’autres reproductions que d’habiles ont exécutées d’elle; et trois autres de Marie A...., celte brave fille qui a eu, toute sa vie, deux amours bien inutiles, celui pour moi et celui pour le bon Dieu de sa paroisse.

Conclusion. A notre prochaine entrevue il sera confectionné un ballot de tous ces tas de dessins, et on les cachera à peu près ou tout à fait au besoin, dans quelque salle-grenier du Musée de ma ville natale.. J’ajoute que pour moi, comme à plus forte raison pour les grands maîtres devenus

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vieux, le dessin du nu qui avait été l’alpha de l’éducation en reste l’oméga. C’est pour les vMuoses de la peinture taire ce que font ceux de la musique, c’est-à-dire taire des gammes encore et toujours des gammes; et les miennes ont été laites dans le mode mineur, alors que Michel-Ange les faisait dans le ton majeur.

AMATEURS, CONNAISSEURS, CRITIQUES, etc.

Avant de parler formes ou couleurs avec un myope, un presbyte ou un daltonien, bien reconnaître, comme appogiatura à la clef de la conversation, celles de vos lunettes respectives ; se donner le la entre exécutants de musique avant de chanter ou jouer.

L’ange a fait la bête. — Un jour, la plume de Pascal (Biaise, s’il vous plait) s'est écriée : « Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire pas les originaux! » Ce jour-là, le profond, le sublime penseur dit-on, a perdu une belle occasion de ne se pas solidariser, par une telle stupéfiante ineptie, où l’inconsistance de la pensée le dispute à l’équivoque de la langue, avec tous les mossieus Prud’homme, Perrichon et autres philistins de la haute et de la moyenne bourgeoisie. Mais voici qu’un autre jour de l’an 1891, quelques deux cent cinquante ans plus tard, on met la chose au concours, pour « démontrer l’erreur ou la vérité contenue

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dans... etc. » Où ce concours ? A l’Institut de France (prix Bordin), Par quelle section ? Celle de l’Académie des Beaux-Arts conséquemment. Par qui plus précisément ? Par (oh ! mais il faut donc tout vous dire) MM. les membres de la division de peinture, lesquels, sans doute, sommes-nous forcés de croire, tous les premiers, trop longtemps et péniblement indécis à ce sujet, se décidèrent à éclairer et asseoir leurs propres consciences, celle de la nation, et aussi, du même coup et par-dessus le marché, celle du monde entier. Or, j’eus personnellement la bêtise d’envoyer à ce concours un mémoire d’autres bêtises, gros d’environ cent à cent cinquante pages grand-écolier. Quel heureux concurrent obtint les 3.000 fr. du prix, sinon l’éloquente résolution du soi-disant problème ? D’après quelles appréciations a-t-on jugé ? Bien en a-t-il jamais été publié, aucunement su ?... Peut-être n’a-t-on pas seulement rien décerné. L’Institut, comme à la rue du Croissant, reçoit des manuscrits et n’en rend pas ; les opérations s’y pratiquent, en famille, derrière le rideau, comme se passent, derrière la coulisse, les morts de la tragédie classique : le pudique huis clos y règne dans toute sa souveraineté et sa disgrâce : un peu beaucoup donc à l’instar des conseils de guerre. Mais, obtenu ou non, bien ou mal, le prix a été, haut la main, mérité cet autre troisième jour où la courtisanne vénitienne Zulietta jugeait et déboutait de ses faveurs le philosophe Jean-Jacques Bousseau avec ces paroles, que j’ai topiquement retournées à Pascal en épigraphe même de mon manuscrit : « Zanello, lascia le donne e îtudia la matematica. »

Due D.... — Quand, vers 18.,., je pris logement rue Bonaparte, souvent je trouvais assis, en causerie d’attente ou de repos dans l’exiguë loge des concierges, les époux Blateau, dont -il caressait volontiers le second entant, la toute petite fillette Elisa, un aimable vieillard d’aspect général modeste, mais de physionomie empreinte d’un frappant cachet aristocratique. Je m’arrêtais alors à causer aussi et potiner, tout en prenant ma clef, décachetant mes correspondance et paquets divers, de la pluie et du beau temps, de la ville et de la cour... Des mois se passèrent pendant lesquels j’appris comme par hasard, au jour le jour, que le vieillard, parfois en compagnie de sa femme, venait là avant ou après visite chez ses deux fils, l’aîné d’allure avantageuse, l’autre moitié atrophié, aux façons de crétin — qu’il n’était du reste pas « tant que ça » réfutaient les concierges — et occupant l’appartement du premier étage. J’entendais couramment et employais moi-même le nom de tout ce monde jusqu’au moment où, entre deux coups de balai et de torchon de Mme Blateau, faisant mon ménage, j’appris enfin que la personne du vieillard n’était authentiquement rien moins que celle d’un personnage des plus historiques du monde, à savoir M. le duc Elie Decazes, lequel avait représenté en luimême et presque seul, par les plus inouies faveurs d’un roi et des circonstances politiques, la dizaine d’années de la vie de la France sous la Bestauration.

On savait encore, vers 1830, que sa femme était une de Saint-Aulaire. Au moment dont je parle, seul peut-être quelque abonné delà Revue des Deux Mondes se demandait si le lameux duc était ou n’éiait pas mort ?

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Adolphe Thiers. — J’ai pas ma!, je pourrais même avancer avoir beaucoup vu Thiers ; dont Hugo me disait, à Jersey : « Bon orateur, mauvais écrivain. » Nous étions compatriotes de départements limitrophes. J’y ai cohabité avec de ses parents, le père, un frère (ce qui, soit dit en passant, pouvait ne pas m’être un titre auprès du fils et du frère). J’y ai connu deux ou trois de ses camarades intimes ; l’un surtout, carpentrassien, qui fut préfet de Montpellier et de Toulouse, et dont le fils l’était récemment de Marseille. En 1846, quand je partis pour un long voyage et séjour en Orient, Thiers me gratifia, avec son compère M. de Rémusat, de trois inappréciables lettres de recommandation pour les ambassadeurs de Turin, de Naples et d'Athènes (étaient-ce Bresson, de Montebello et Piscatory ? Il ne m’en souvient que mal, n’ayant pas été me présenter et préférant plus simplement garder les lettres comme autographes), tandis que le docteur Lallemand, de l’Institut, y en joignait une de son client fbrahinuPacha pour l’intendant du palais kédival au Caire. A ma rentrée, je rencontrai et revoyais Thiers chez notre ami commun Adalbert de Beaumont. — On sait les goûts, la passion pour les beaux-arts de l’illustre homme d’Etat et historien, dans le monde desquels sa collection léguée et installée au Louvre lui a fait une des plus éminentes réputations d’amateur et connaisseur. — Il voulut voir mes portefeuilles d’aquarelles et de dessins, que le comte de Sartiges, rentré aussi de Perse où je le connus comme ministre et hôte, colportait volontiers en illustration de sa mission, y compris leur auteur, un peu partout dans Paris : chez Mmc Lehon, chez les de Salvandy, Delessert, etc.

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Peu de jours après deux ou trois séances à les compulser, il me demanda d’y puiser les copies deplus d’une centaine de numéros parmi les sujets plus spécialement de vues de villes, de monuments et d’ornementations diverses. Il attachait alors une importance essentielle à tous les documents de ce genre comme base naturelle, technique presque, d’un ouvrage mis et repris de temps à autre sur chantier, sorte d 'Histoire universelle par l'Art. C’était toujours là, à, travers sa carrière politique si agitée, ses visites ou séjours studieux à l’étranger comme intermèdes, ses relations préférées avec les artistes et les critiques, la préoccupation foncière, dominante, l'exegi monumentum en préparation de son esprit et de ses ambitions les plus hautes à satisfaire. Au moins le croyait-il et répétait-il volontiers en ces termes : « Je fais, à côté de cet ouvrage, bon marché de tout le reste de mes actes et travaux, qui pourront bien faire, eux, défaut à ma renommée, plus et mieux établie, un jour, sur ceiui-ci. »

Dans ce même but, et en utilisant la longue lacune et peut-être, arrivait-il à penser sous le second Empire, le temps de loisir d’une retraite définitive des affaires publiques, Thiers se mit en tête le projet d’aller ensemble, lui et moi, jusqu’... en extrême Chine ! et par des itinéraires illimités d'école buissonnière ; le tout bel et bien au bénéfice à peu près exclusif de la récolte et du dossier des documents archéologiques en question. Etant donné ses intelligence et vivacité habituelles, il s’affectionna progressivement et quotidiennement, tantôt avec méthode, tantôt avec une versatilité d’enfant qui, je dois le déclarer, réagissait en calme

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chez moi, à l’étude de cette épique expédition. Sans tomber dans trop de scepticisme, je sentais de jour en jour n’avoir jamais à exécuter un tel programme, au moins en son entier, et encore moins, sinon qu’en son prologue jusqu’à Moscou ou même seulement Vienne, en compagnie d’un tel chef. Le tait est que la chose, alors qu’elle paraissait combinée, arrêtée dans ses grandes lignes et toutes ses conditions pratiques, que facilitaient à souhait les moyens personnels uniques de l’entrepreneur, parut, au lendemain d’une veille où elle avait jeté les plus flambantes gerbes d’un feu de paille, ne plus brûler que sous ses cendres. En tous cas, comme je l’avais pressenti, l’ensemble du fabuleux voyage était décidément abandonné quand enfin, vers l’approche de la « Débâcle » de «l’Année Terrible », il se trouvait réduit à une modeste tournée ou pointe que j’aurais opérée seul, commandité partiellement par la maison de l’éditeur Goupil, et dont même la réalisation n’a pas dépassé ce que j’en raconte ici pour simple mémoire.

Ces détails, fort négatifs, j’en conviens, peuvent sembler assez mesquins et négligeables, surtout vus à distance et parmi les accidents ou plutôt évènements historiques d’une carrière et d’une biographie comme celles de Thiers. Leur substance est pourtant la vérité plus vraie, c’est-à-dire la vie plus réelle chez chacun de nous, grands et petits, que celle qui lui est composée par la collectivité et les contingences extérieures et plus ou moins relatives des hommes, des choses et des circonstances. J. -J. Rousseau peut apparaître plus intéressant, plus grand même, au sens le plus significatif, dans les pages domestiques des Con -

fessions que dans le libellé des codes humanitaires de V Emile et du Contrat; et mon Adolphe Thiers, dans son cabinet, écrivant une correspondance familière ou parlant en une causerie d’art, entre une aquarelle de Tourny, d’après le « Parnasse » des Stanze et un bronze du Verrochio, vaut bien en lui-même celui qui, en l’année terrible de 1870-71, courait chez nos voisins, d’une cour à un ministère, pour les apitoyer sur nos désastres et n’y être, entre deux gracieuses tasses de thé, que cruellement berné. A coup sûr, mes relations avec l’habitant de l’ancien hôtel de la place Fontaine- Saint-Georges et le visiteur des, deux ateliers que j’ai habités rues Visconti et Bonaparte n’avaient, on le pense, rien de politique, mais étaient assez caractérisées sous le rapport artistique pour que la figure d’une telle personnalité, non moins intellectuelle que populaire, puisse prendre ici une large place dans mes notes,,

Je reviens donc à ce remarquable intérieur, qui a été reconstitué en meilleure partie dans des salles du Louvre. Le cabinet de travail précisément, à la fois bureau, bibliothèque et musée-, se trouvait presque tout occupé en longueur par une table-armoire garnie d’objets d’art, entre autres un petit portrait dessiné de Thiers : esquisse ou reproduction de la peinture grandeur nature représentant le modèle à la tribune parlementaire, et qui fut, je crois, le dernier et très peu connu ouvrage de ce genre par Paul Deiaroche. Sous le pinceau et sous le crayon de ce maître pourtant, et tant comme ressemblance que comme entente pittoresque et valeur picturale, la chose, quoique ou parce que plus compliquée, manque du cachet qu’offrit plus tard dans ses

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frappantes simplicité et force la toile du même sujet signée Bonnat. — Thiers paraissait très satisfait du susdit dessin, le plaçant et replaçant sous les regards, et donc paraissant non moins contrarié que, pour mon compte, je parûsse toujours garder, à son égard, une certaine réticence d’appréciation. ce Qu’avez-vous à en dire ? Parlez! », demanda-t-il enfin. Eli bien, je préférerais un portrait de Thiers, me décidai-je à avouer, fait... « Par qui? » fait par Ingres, comme ceux de Molé et d’Armand Bertin. Mais évidemment, et c’est 'là ce qui me gênait comme un cas d’accusation à porter, c’est Delaroche, un homme de rare talent (que je respecte en plus comme mon professeur) mais rien de moins ni de plus, que, par nature et mesure de tempérament, et non Ingres un homme de génie, devait mieux goûter et choisir l’homme qu’était Thiers.— C’est lui, dit-on, qui eut la naïveté arcliiprudhommesque et imprudente de demander à Ingres, partant pour aller prendre la direction de l’Académie de France à la Villa Médicis, si Raphaël était bien réellement à la hauteur de son immense, exceptionnelle réputation ?

On a fait à Thiers, c’est bien, une réputation de grand amateur et connaisseur d’art ; mais il me reste à dire: amateur, oui ; connaisseur, au point de vue intime, intrinsèque en quelque sorte et supérieurement-artistique du mot, j’ai plus qu-e des doutes. Chez ce haut bourgeois, l’intérêt historique, documentaire, classique, et sans doute l’agrément décoratif, devaient remplacer la sensation pure, tout individuelle, le mens clivinior de l’artiste et du poète. (On verra au cours de ma véridique a Légende » combien un Hugo, par grand exemple,

était, devait être différent ) . Ainsi nombre de gens, et non des moindres, proclament admirativement l’énergie de Tacite et de Corneille, la grâce de Racine, celle divine du Sanzio ou de Mozart, l’esprit de Voltaire et de Courier, etc. Là-dessus vous et moi et tout le monde, n'est-eepas ? sommes d’accord, sans toutefois en fournir la preuve d’une méritante initiative et hardiesse de ^oût. Notre homme s’est fait copier à bon prix et sûre sélection, les principaux archiconsacrés chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture, et c’est fort louable ; mais eût-il distingué da se dans un croquis, un fragment imprévus, la marque et la portée d’un génie ou talent original ? Le fameux premier article, lors de ses débuts littéraires, qu’il écrivit sur le Salon, où il parlait, avec une indépendance dont on lui a su tant de gré, comme d’une véritable intuition, du tableau de début aussi d’Eugène Delacroix, La Barque du Dante , cet article pourrait bien n’avoir été qu‘une audace de jeune homme mettant le pied à l’étrier et de préférence sur un cheval difficile. Quoi qu’il en soit, plus tard Delacroix, encore plus que Ingres, durt céder le pas, on l’a vu, à l’auteur de « l’Hémicycle ». Au résumé, constatons avec reconnaissance que Thicrs aimait l’Art en général, peut-être autant, sinon davantage, que la politique, et aussi les relations d’artistes plus que toutes autres. S’il a eu avec quelques-uns d’entre eux (le sculpteur Maniglier, par exemple, à la suite d’une grave avarie d’emballage ou de transport survenue à une petite copie d’an tique) des difficultés taxées de parcimonie, .c’est qu’avant et après tout homme d’ordre n’ayant pas un chiffre de fortune en rapport illimité avec

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celui de ses goûts, il voulait et devait l’administrer de façon à en satisfaire le plus possible, quitte à ne pas jouer au prince. Qui l’en blâmerait trop ? Pas moi, au moins, à qui il s’excusait de ne pas mieux payer mon travail commandé, sans être marchandé d’ailleurs, avec l’intention de le comprendre dans ses legs à l’Etat. (Soit dit en passant, je n’ai jamais su si cette collection turco-persane, dont un autre fonds spécial entier, distrait de l’ensemble de mes portefeuilles, se trouve aujourd’hui à l’Ecole des Beaux-Arts, a péri ou non dans les incendies de la. Commune.)

J’estime qu’en bien des choses politiques ou diplomatiques, sociales et artistiques, Thiers a montré plus d’esprit que d’intelligence ; j’oserai même dire qu’au point de vue psychologique ou sentimental il témoignait de plus de cœur que d’âme. Quant aux services (je me permets ici une parenthèse en général) de grand serviteur du pays et aussi de ceux de Dieu, j’estime encore que tout prince ou soldat fait roi, tout prêtre fait pape ou cardinal, tout député devenu ministre ou fonctionnaire quelconque aveu surtout le pays comme servant. Si celui-ci leur doit des remerciements pour une mission plus ou moins bien remplie, ceux-là lui doivent, salaire à part, leur honneur, leur gloire et soit aussi parfois une ingratitude qui en est la plus haute consécration. — Oh ! il savait, ce rival de Guizot et copain de Mignet, et bien aimer et bien haïr ; fidèle surtout, en lutteur public qui a besoin d’amis contre des ennemis ouverts ou cachés, aux anciennes et cordiales solidarités. — Gomme je me plaignais, un jour, du ton impertinent et des boutades volontairement saugrenues de

Prosper Mérimée, au cours de séances d’une commission où j’étais appelé au ministère de l’Instruction publique, entre Elie de Beaumont, le poète dramatique Pierre Lebrun, Guigniaut, de Nieuwerkerke et de Mercey, « Mérimée, s’écria-t-il péremptoirement sans attendre aucun exposé du cas, c’est un animal. » On connaît son mot sur le princeprésident qui devint Napoléon III : « Il ne manque pas d’habileté dans la confection des plats, mais je n’aime pas plus sa cuisine que le cuisinier. »

Sur ce que je lui faisais valoir de ma réserve à ne pas servir d’intermédiaire auprès de lui, vu surtout la difficulté du choix, a trop de solliciteurs ou de curieux, « Envoyez-les moi, envoyez-les toujours. Ne vous gênez pas tant que ça. Je ne me gênerai pas de mon côté pour me débarrasser immédiatement des uns, et mener, s’il y a lieu, mes affaires avec les autres. C’est une pratique, vous pensez bien, dont j’ai dû forcément et depuis longtempsjaréndre l’habitude. »

Entre autres rares personnes de celles que je me permis de lui présenter ou adresser, ce furent le peintre Richomme, fils d’un graveur, membre de l’Institut, dont il désirait céder quelques très belles épreuves d’auteur ; un voyageur autour de Monde qui postulait auprès de la ville de Paris pour un emplacement de terrain et les auspices de quelques gros bonnets, à cette fin d’établir un panorama monstre, et avec lequel nous tînmes en tête-à-tête trinital une inspection de ses matériaux ; le peintre et dessinateur Emile Vernier, ayant à lithographier le portrait par Donnât; enfin mon frère, moins intéressé, si ce n’est désireux du de visu etaudüu personnel d’une des plus universelles célé-

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bri tés contemporaines. Malheureusement, ici, la conversation devait s’engager a tond sur le parallèle comparatif des facultés et productions scientifiques et artistiques de la France avec celles des diverses nations, de l’Allemagne plus particulièrement, que mon frère avait visitée plusieurs fois, et dont il possédait bien la connaissance par la langue et notamment par des relations intimes avec les sommités de la musique et de la peinture, à son regret trop ignorées ou méconnues chez nous. Thiers qui, sur bien des sujets aussi, avait son siège tout fait, lâchait la bride à un chauvinisme respectable, mais, ainsi que tout chauvinisme, assez étroit, et, agacé, poussé dans ses retranchements, y tirait comme arguments ses dernières cartouches en tambourinant 9 pleins cinq et dix doigts (sic) sur les vitres de fenêtre.

Aux époques de ses interrègnes, l’ex et futur ministre, chef de ministère et finalement premier magistrat de la République, consacrait volontiers des après-midi à visiter les artistes dans leurs ateliers, s’instruisant et distrayant à leurs conversations et travaux. Il vint plus d’une fois dans le mien, s’y rencontrant et en paraissant très heureux avec Beuley, Henri Monnier (en partie son prototype caricatural à la scène), About, de Curzon et une fois, assez funambulesque, avec Penguilly-Lharidon, capitaine d’artillerie et peintre, accompagné do son camarade, le fils ' Maréchal de Metz, lesquels, grands et forts gaillards, furent si émotionnés par l’apparition du minuscule grand homme que, sans attendre aucune présentation, ils détalèrent à sauve qui peut, ce qui le surprit et en fut sincèrement regretté.

Rue Yisconti, boyau étroit, irrégulier, sombre, humide, tristissime, j’occupai, quelque temps, au tond d’une arrière-cour puisarde, un atelier improvisé, se délabrant à vue d’œil, d’atmosphère macabre sous un jour avare et livide, et où prospéraient, à ravir le laboratoire d'un savant naturaliste, les plus horribles rats, champignons et araignées. Eh bien! sont passés, venus et revenus là, Robert-Fleury, les deux Flandrin, Diaz, Gabat, Edouard Bertin, Castil-Biaze, d’Ortigues, Etex, Alexandre Desgoffes, Raffet, Dauzats, les princes Soltikoff et Gagarine, Théophile Gautier, Louis Boulanger, de Tournemine, les frères Benouville, Eugène Cicéri et Eug. Isabey, comte Léon de Laborde, Cabanel, Perraud, Eug. Guillaume, Gharton, Doré, Gouvy, Stéphen Heller, Mouilleron, Bellel, les deux Andrieux (Auguste et Pierre) les deux Didier, (Jules et Adrien) Pasini, Bourée, colonel Duhousset, vicomte de Matharel, baron Davilliers, Chauvel, Chodzko, Auguste Barbier, Mérimée, Prisse d’Avennes, Laurent-Pichat, Charles Débureau, Tchikatcheff, Mesdames Hommaire de Hell, Colombari, Blanchecotte.., et qui donc pas encore !

Voici qu’un soir, entre chien et loup, j’entends mon concierge à la jambe de bois, non moins ruiné et sordide que l’immeuble, bougonnant à quelqu’un qui tâtonnait les murs aux abords de ma porte : « Quand je vous dis qu’il y est, pour sûr. Donnez de la voix... plus fort! Donnez de la voix..,.» J’ouvre: c’était M. Thiers. Hélas! Ma mémoire, très incomplète encore vis-à-vis de ce déjà vieux annuaire de contemporains, la plupart disparus, n’est plus elle-même qu’une sorte de vieille gardienne de cimetière.

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Thiers me demanda plusieurs fois de l’accompagner aux Salons où, évidemment, l’intéressaient surtout la catégorie des sujets et la génération des peintres militaires. En cicérone émérite et avisé, je lui signalais les Dumaresq, les Dupray, les Détaillé : recommandant l’auteur de ces dernières toiles, quoique y faisant seulement encore ses premières armes, à titre de meilleur élève de Meissonnier et probablement, un jour prochain, l’héritier de son domaine de la Sabretache : « Oh ! ta ta ta, comme vous y allez ! C’est facile à prétendre, plus que d’y atteindre. Nous verrons bien.» Secouait-on mon dire, pourtant non trop hasardé, avec un mouvement d’épaules et péremptoire geste manuel de ce chauvinisme en tout plutôt de la veille que du lendemain. Mais ces visites se trouvaient fatalement écourtées par l’inéluctable notoriété publique y compris la personne même de mon compagnon, lesquelles si difficilement dérobées un certain peu de temps étaient sournoisement dépistées par quelque groupe et éclataient aussitôt au centre d’une corbeille de foule qu’il fallait pourfendre pour s’enfuir. Parvenus enfin à gagner une sortie, je restais seul avec moins d’honneur, mais pouvant, par mon genre de grandeur négative, bénéficier démon attache au rivage.

Du jour où il redevint, encore plus que dans le passé, la cheville ouvrière des évènements, puis assuma le rôle de citoyen providentiel, et enfin fut promu le premier des Présidents de la nouvelle République, je ne vis plus Thiers, n’ayant lui le temps ni le souci et moi le besoin ni l’envie de nous rien demander l’un à l’autre , pas même, de ma part, une décoration ou un bureau de tabac.

Du ruban j’en possède un et deux petits bouts, un national et un étranger, plus que suffisants certes ; du tabac ? devais-je, en mon horreur pathologique de la chose et de ses pratiquants, me faire trop bénévolement le pourvoyeur et propagandiste de ses culte et consommation ? J’eusse pu solliciter pour d’autres, dira-t-on : les occasions ne manquent pas. Heureusement il ne s’en présenta pas une de sérieuse ; et j’évitai, aussi heureusement ainsi, l’éventualité d’une désillusion possible vis-à-vis d’un ex-simple am : de cabinet et d’atelier (qu’il pardonne ma crainte ^ j besoin !) devenu monté sur le trône d’un chef de nation... Mais je revoyais et reverrai encore souvent, en attachant et aimable souvenir, la petite chambre à coucher sur le lit de laquelle le vieux valet provençal Joseph tenait toujours si irréprochablement prêts le chapeau, le pardessus, les gants et la canne de son maître le grand petit homme. La dernière fois que nous sortimes ensemble c’était pour aller visiter des peintures murales dans diverses églises. Au pied de l’escalier, je remarquais, assez en désordre, tout un attirail photographique, qui me fit lui demander s’il s’amusait à des essais. « Oh ! ma foi non, dit-il : j’ai bien, et très mal, commencé mais vite abandonné la chose à ma belle-sœur, Mlle Dosne, moins répugnante que moi à se mettre les' mains par trop sales. » Et il en agitait encore les siennes comme pour les égoutter.

Il est assez singulier que le hasard des circonstances, ou plutôt faut-il dire la raison de mon métier, m’ait fait connaître, dans des conditions d’un caractère toujours plus ou moins familier, les trois

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premiers Présidents de notre République. Après Thiers voici Mac-Mahon. Colonel en Afrique, il venait volontiers et facilement, passant l’eau entre Alger et Cette, voir à Montpellier sa toute charmante sœur la marquise de Roquefeuille, chez laquelle j’étais comme en partie élevé et donnais, enfant professeur et très aimé, mais rien moins qu’imposant, des leçons de dessin et, Dieu me pardonne, de violon aussi à une folle ribambelle de camarades des deux sexes. Or, le frère et oncle, futur maréchal, duc et président, y assistant, le matin ou à la veillée, et dessinaillant même quelques bonshommes ou chevaux arabes, me passa gentiment, plus d’une fois, tantôt le bol de café au lait, tantôt la tasse de thé qui lui étaient servis premièrement.

Puis c’est Grévy. Venant à quelques portes de la mienne, rue Ronaparte, déjeuner chez son confrère, ami et collègue Adolphe Crémieux, ii montait, après, dans mon atelier fumer un cigare et, à la fois très aimable quoique d’ordinaire assez taciturne, meregardant travailler avec intérêt semblaitil. J’étais obligé de faire la plus grande partie des frais de la conversation, plus n’importe quoi que politique, on le pense, sollicitant çà et là quelque observation de critique à côté des compliments. Si je l’obtenais enfin .après beaucoup de peine, il s’en excusait aussitôt avec une insistance certes toute gratuite vis-à-vis de moi, mais comme s’il en eût trouvé, à son propre compte, la responsabilité trop lourde. Pour juste et praticable que je la déclarasse, rien ou peu n’y faisait. « Eh bien ! disais-je alors, vous verrez à votre prochaine visite, fut-ce dès demain, que la correction aura été intégrale-

ment exécutée »... Il revenait, constatait effectivement et restait néanmoins persuadé que j’y avais dépensé un excès de courtoisie ; il faudrait dire de courtisanerie, si j’avais pu calculer dès lors que mon visiteur deviendrait prochainement notre Roi républicain. — Epris d’une certaine étude de dahlias que j’avais peinte à Marlotte, une fin de récent septembre, mais toujours réservé de lui-même, il me la fit demander et solder par une personne tierce. Sa réception fut accusée avec grand remerciements dans un billet dont toutefois le post-scriptum se plaignait plaisamment d’une épreuve d’eau-forte où j'avais représenté un aigle, et qui, sans trop d’attention, servit d’enveloppe à la peinture. — Un aigle! l’aigle impérial U... Le Grévy du fameux « amendement » protestait.

Il est des esprits et des mains qui possèdent, ou plutôt en sont possédés, l’admirable don de grandir, de sublimiser en quelque sorte, sans avoir pour cela à le transfigurer, tout ce qu’ils voient, tout ce qu’ils touchent. D’autres, au contraire hélas ! ont celui, et y prenant forte peine, de tout amoindrir, tout rabaisser... à leur propre taille naturellement. Les premiers obtiennent, avec la synthèse du Vrai, le Bon et le Beau ; les derniers,' de parti pris ou inconsciemment, aboutissent à la caricature calomnieuse^ ce qui est peut-être pire, en art, au mauvais goût. On pourrait faire entre les deux une sélection de véritables penseurs et artistes, et de simples cuistres.

Le Moniteur universel publia jadis une série d’articles sous ce titre Les Amis de la Nature , signés Champfleury. Cet auteur, puisque auteur il y a,

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passait, dès lors, pour marcher hardiment mais combien maladroitement ! dans des vieux souliers laissés dans la détroque du grand Honoré de Balzac. En vertu de l’axiome « le style c’est l’homme » il donne ici toute la raison de l’œuvre, fonds et forme, la main y étant aussi maladroite que le pied. On sait ce qu’un tel manouvrier de lettres a fait de la si délicate et belle figure d’un Alfred Bruyas. De nouveau il s’en prend, sous ce sobriquet d 'Amis de la Nature, mais de même façon aussi vulgaire et balourde que peu et mal déguisée, à un ensemble de génies ou de talents : rien moins que Chateaubriand, Laberge, Michelet, Félicien David, Karl Bodmer, etc. Durant de longues pages, c’est particulièrement le tour decette noble Forêt de Fontainebleau, l’admiration de tous, poussée jusqu’à la religion, jusqu’à l’adoption exclusive par des générations de littérateurs et d’artistes qui en ont fait leur temple et leur séjour même, ou qui la fréquentent une partie de leur existence, à titre de thème auquel il faut toujours revenir. La forêt de « Grateloup » est-elle appelée par le sieur Fleury dit Champüeury ; et nous y voyons apparaitre la parodie d’un des hommes les plus méritants ; lequel, en réalité, a voué à la région, de ses peines et de ses deniers, un culte non moins généreux qu’intelligent et utile à tous : établissant des itinéraires, des lieux de halte ou de refuge, et ménageant, avec un grand tact des prérogatives du pittoresque, les abords de sites jusque-là inconnus ou peu abordables. Certes, moins soucieux du véritable respect dû à la Nature laissée à sa liberté, se sont montrés des artistes mêmes d’une certaine école qui, pour satisfaire au « style voulu » de

leurs études et tableaux, avaient préalablement fait écorcher et fourbir jusques à l’os, de leur peau de mousses et chevelures de plantes, des groupes entiers de roches, y compris le balayage des premiers plans. Bref, vous aurez, plus haut, déjà nommé Dennecourt. Mais Champfleury, lui, le dépaptise en «Gorenflot ». Grateloup et Gorenflot avec, plus loin, son M. de Bois-d’hiver, quelles géniales et exquises trouvailles ! « Gorenflot , qui fait penser à un gâteau de province » ajoute-t-il en pavé de l’ours, et convaincu probablement d’avoir donné, avec, une réplique aux types de Prudhomme et de César Birotteau. L’objectif de ses lunettes (car il portait lunettes ou lorgnon, et quels !) nous gratifie encore d’un pseudo-Decamps, item d’un Diaz, d’un Théodore Rousseau, Bodmer, Eugène Cicéri, Henri Murger, etc. ; lesquels, toujours présentés en grotesques « amants de la Nature » ne seraient, vis-àvis de la Forêt, que des' inventeurs d'une mode bizarre et comme ses piliers de brasserie. Tâchez de reconnaître les originaux sous les noms de Pickersgill, de Lavertujeon, Bougon, Bigle, etc. Tout cela n’infirme pas, heureusement, le volume en pendant que dédiait à Dennecourt la reconnaissance presque nationale ; volume composé des plus belles pages inspirées par les forêts à la poésie et à la prose contemporaines, depuis Chateaubriand, Hugo, Michelet, jusqu’à tout digne dévot. Mais il n’en reste pas moins déplaisant de faire, à côté de ces nobles émotions, la rencontre de leur contre-pied. Le plus triste, c’est que la chose déprave, satisfait et développe les instincts de la majeure partie du public.

Tureois (le chevalier). — Voici un fameux original ! sympathique toutefois. C’était, à Montpellier, vers 1844 (?) ; quelqu’un me dit « Il y a en séjour chezNevet, à Y Hôtel du Midi , « un monsieur de Paris » qui, ayant vu, au Musée Fabre, mais en votre absence, que vous faites une copie du tableau de Granet, le Tasse en prison visité par Montaigne,, désirerait l’acheter et voudrait donc vous voir.... et peut-être bien aussi pour quelque autre commande. — Je me présentai, et l’affaire du Tasse fut immédiatement conclue. « Ce n’est pas tout, fit alors le Mécène — un gros bonhomme d’un certain âge, au peu d’allures du podagre, à large face couperosée mais avec un nez de carlin et des yeux singulièrement vifs, drolatiques presque ; quelque chose, beaucoup même de la tête et delapersonne entière bien connuesdu docteur Véron « le Bourgeois de Paris.» — «Faites-vous le portrait? Oui n’est-ce pas? Vous allez faire le mien ; là, à mi-corps, grandeur naturelle, avec les mains, en habit bleu à boutons de métal. Vous n’avez pas le temps ni avec vous ce qu’il faut pour commencer sur le champ. Mais arrangez-vous pour que ce soit dès demain; c’est entendu^ » Et en quatre séances, dans les plus défavorables conditions de place et de jour, j’enlevai la chose. A dix-huit ans on n’hésite en rien ! Mon modèle, enchanté, babilla tout notre tempsd’un semblant de pose : me racontant ex-abrupto et in-exlenso sa famille — que, mécontent, brouillé avec, une nièce seule à peine exceptée, il avait définitivement jetée par dessus bord ; — ses opinions politiques juste-milieu, religieuses et voltairiennes à l’égard du dogme mais tout évangéliques à celui de l’humanité; ses rela-

tions où figuraient des célébrités très diverses, mêlées même de Lafayette à Vidocq, nombre de personnages officiels tant étrangers que français, y compris des Souverains et au premier rang le Pape actuel Grégoire XVI, auprès duquel il était bel et bien persona grata , et qui, d’après ses libéralités à des établissements mi-cléricaux, l’avait fait d’abord comte et puis commandeur romains ; enfin ses goûts et ses dégoûts quelconques.

« Lorsque, après mon départ, me recommanda Turcois, le portrait sera sec et vernis, vous voudrez bien le faire encadrer mais delà plus humble bordure en bois blanc de sapin tout cru, et le faire emballer, avec soin par exemple, en y joignant, que d’ici là je vous enverrai, la collection d’un Abrégé de Y Acta Sanctorum des Bollandistes, quelques volumes de romans religieux (sic) et une paire de pistolets (!) déjà commandés et qui vont nous arriver. La caisse devra être expédiée, toujours par vos bons, meilleurs soins, à Madame la Supérieure des sœurs de l hôpital d’Issoudun, que j’ai récemment, ainsi que depuis longtemps plus d’une autre communauté, dotées d’assez jolies sommes. »

Devant, de mon côté, rentrer à Paris, d’où j’étais venu seulement passer l’hiver dans le Midi, Turcois me donna une lettre pour son vieil ami le sculpteur Raggi, membre de l’Institut. De plus, propriétaire de toute une île de maisons située sur les confins des quartiers du Temple et du Marais, il m’en laissa une secondeen forme de procuration de pleins pouvoirs auprès de son intendant, de ses concierges et toutes gens à lui, vivant là comme dans une cité privée, à cet effet de m’y choisir un logement et créer une installation illimités. J’acceptai volon-

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tiers la première de ces lettres et ne pus refuser celle par trop obligeante, mais bien décidé à ne pas dépasser son simple bénéfice de curiosité. Or, la seule présentation de ma personne et de ma cédule jeta à la fois la méfiance, lé trouble, la crainte ou un trac prêt à atteindre, il me sembla, une sorte de désespoir dansl’âme et la normalité de ce monde. On s’excusa, sedébattit au milieu des mille réticences de l’accueil « vu l’abus que le maître avait souvent ainsi fait et donné lieu de faire avec tant d’exploiteurs, d’éhontés parasites de sa naïve ..onté, de sa bizarrerie pour ne pas dire folie, devant finir par appeler une interdiction judiciaire. » Voilà le gros mot lâché; et on ne se calma, en apparence du moins mais non au fond certainement, que sur mon assurance de ne pas profiter de la recommandation en carte blanche, toutefois pour le moment crus-je devoir ajouter, de n’user en rien de son sésame ouvre-toi ! Evidemment je surprenais là et dérangeais fort la quiétude d’un parasitisme, probablement même une coupe réglée passée du laisser-aller dans l’illicite impuni. Me contentant donc d’y avoir causé et implanté une belle et plus ou moins salutaire peur, j’en disparus atout jamais.

Pendant deux ans, mon chevalier-errant, tantôt de Naples, tantôt de Malte ou de Jérusalem, tous lieux où il avait des pied-à-terre en longue location, sinon même en pleine propriété, m’écrivit trimestriellement des lettres les plus abracadabrantes par l’écriture, une orthographe à la Frédéric II, émaillées, sans plus de gène, d’idiotismes de faubourg parisien et que je regrette bien de ne pas avoir conservées. Dans chacune d’elles il m’invitait instamment à aller le rejoindre, et offrait, en tous cas, la libre disposition de ses logis.

Au printemps de 1845 nous nous retrouvâmes à Paris, rue de Richelieu, Hôtel des Hautes-Alpes , où, encore, Turcois louait à Tannée deux ou trois pièces du premier étage. « Donnez-moi donc quelques unes de vos soirées, quémandait-il, en venant charitablement dîner à ma table d’hôte. Je comprends bien que vous craigniez de ne guère vous amuser en mon tête-à-tête de vieux bonhomme par-dessus le marché assez mal hypothéqué et de philosophie sinon d’humeur grincheuse. Eh bien venez avec de vos camarades, un ou deux au choix. » Il insista tellement qu’un soir, nous rendant avec Cabanel à notre petit restaurant habituel de la rue de Valois, et passant devant ses fenêtres éclairées, il me prit de lui dire comme en bravade : « Si tu veux que nous fassions un repas de Lucullus, montons là. » Et, sans plus de réflexion ni vergogne, je le présentai à titre de camarade intime, de confrère déjà fort distingué et de franc dîneur. Turcois, tout regaillardi, nous régala de son mieux. Après, aussitôt la veillée commencée, il. proposa de faire avancer un landau pour nous conduire en prome nade au Bois, si toutefois nous ne préférions les Français ou le Grand-Opéra. Nous nous en tînmes pudiquement à la causerie sur place et une tasse de thé finale vers les dix heures. — Apprenant tout à coup, un jour, que j’étais en loges, comme' concurrent pour le Grand prix de Rome (paysage historique,), il court me trouver à l’Ecole des Beaux- Arts. « Quels sont, fait-il, vos professeur et futurs juges, vos amis, connaissances, références quelconques? Je crois en connaître, de mon côté, plus d’un, et je vais de ce pas les aller voir tous. ,11 faut absolument que vous obteniez le prix : cela

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me regarde seul au besoin, et je m’en charge en tous vouloir et pouvoir... » Pour le coup ceci à mon sentiment était véritablement fou et tout déplaisant. J’eus la plus grande peine à dissuader mon malencontreux protecteur d’un pareil et aussi inutile attentat, ne pouvant qu’offenser qui de droit et nous rendre tous deux odieux et ridicucules. Mais on voyait bien qu’il restait convaincu de la toute puissance d’un millionnaire. Hélas ! le cas présent excepté, il basait sans doc le sa loi sur d’aussi sûres que fréquentes et tristes expériences.

Une fois, en revanche, je fus convoqué par Turcois pour affaire grave et solennelle : son testament à retoucher et homologuer.il me présenta à deux officiers ministériels et à un second témoin d’occasion en ces termes. « Messieurs, voici M. Jules Laurens, artiste peintre, un ami,, mieux qu’un parent, un grand ami. J’ai voulu, dans mon isolement actuel, d’ailleurs très volontaire, l’avoir là, me tenant lieu d’une famille où je ne dois plus compter tout au plus qu’une jeune nièce. » La séance s’ouvrit et continua longtemps, tandis que, embarrassé et retiré en un coin, je feuilletais des volumes et revues. — Peu de semaines après, Turcois repartit pour ses stations méditerranéennes. Une lettre fut le seul signe de vie qu’il me donna, et je n’en ai plus entendu parler que dans les journaux annonçant sa mort avec mention de legs de millions à divers hospices de Paris et de la Province.

Je pose de tout ce qui précède la moralité suivante, relevant aur moins de ma pratique personnelle. Quatre fois, dans le cours de la première moitié déjà de mon humble existence et carrière, j’ai été en occasion et l’objet bien déterminés des

plus généreuses et aimables largesses. Il faut le dire par profonde reconnaissance envers ceux, morts depuis longtemps, qui, par ainsi, c’est-àdire par une sorte d’adoption, se sont mis à même de me créer une notable situation pécuniaire soit immédiate, soit par héritage. Voici seulement les initiales de leurs noms, que pourraient compléter bien des gens nous ayant connus les uns et les autres, et qu’il me suffit de garder respectueusement dans mon cœur. C’est d’abord A. R..., appartenant à une famille riche qui le rendit malheureux jusqu’à en mourir, et qui n’eut que moi au monde ^comme intimité et recours. De même pour A. B.., y joint de ma part de réels services. C’est ensuite L. P...., le riche poète et sénateur, célibataire longtemps isolé, à une sorte d’index social, et m’offrant une cohabitation à son foyer. C’est enfin, comme on vient d’en avoir la preuve, le chevalier T... Il faut vite décliner en conclusion que non seulement je ne veux pas me targuer ici, pour m’être plus que soustrait aux susdites situations et à leurs conséquences, mais pour les avoir découragées et déboutées, parfois même très incivilement, d’aucune vertu, d’aucun mérite. Non, plus simplement, je me suis toujours dit, peu confiant en moi, que je ne saurais jamais, par la suite, rendre à de tels bienfaiteurs, en talent et honneur, la monnaie grande ou petite de leur grosse pièce.... Et puis, pour tout dire, j’ai aussi toujours redouté par instinct et par prophylactique philosophie, le collier dont est attaché certain dogue delà Fable, et j’en suis resté le maître loup qui s'enfuit et court encor.

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Le baron Taylor aura laissé un nom respectable, attaché qu’il est à l’excellente fondation des diverses associations d’artistes. Mais grands dieux ! quel homme bouffi, puant! ayant fini, sous les broderies de l’habit de sénateur, par ne plus être entouré que de faméliques et de courtisans besogneux qu’il humiliait encore plus, comme à son habitude, qu’il ne les patronnait et secourait! Il ne lui manqua, pendant les longues années de ses petits levers et de ses réceptions de l’après-midi des dimanches, rue de Bondy, au milieu des magnifiques collections toutes composées de cadeaux, que la traîne de robe d’un cardinal bénisseur et qu’une mule papale aux pieds à baiser. Déjà avec sa tête relevée dans le cadre de longs cheveux, la mélopée de sa voix en fausset, fonction autocratique de ses gestes seuls, le pontife et l’aspergeur s’y manifestaient assez

pleinement Après tout mettons, sans rancune,

que c’était au fond un bonhomme, mais bien gâté et répugnant sous une forme opposée. Je ne le revois que trop dans les souvenirs de mes premiers temps à Paris, et me demande, en le suivant dans l’autre monde, si ce n’est pas à la dextre de Louis XIV qu’il est allé s’asseoir en Paradis plutôt qu’à celle du üieu des bonnes gens.

Félix Ravaisson.— Aristote, qui, pour ceux qui l’aiment et qu’il aime, a encore le bras très long — long depuis le ivme siècle avant J.-C. jusqu’au nôtre, — en a ouvert de bonne heure à Ravaisson, son éminent traducteur et commentateur, les portes de l’Institut. Or, comme conséquence ordinaire de toute faveur, non imméritée ici mais facilement octroyée, le favorisé a été un ingrat. L’Académie

des Inscriptions et Belles-Lettres, et solidairement celle des Sciences morales et politiques, ont pu se plaindre, poules, d’avoir couvé un canard qui, soudain, préféra les eaux de l’Académie rivale des Beaux-Arts. Professeur, membre de Conseils supérieurs de l’Instruction publique, président de commissions, inspecteur général de l’Enseignement, soit, notre savant lettré n’en a que de plus en plus vécu de goûts et même de pratiques en peinture et en sculpture. Un torse de statuaire grecque, une tête du Corrège l’ont plus passionné et finalement absorbé que toutes autres choses. Aussi l’avait-on établi Conservateur des Antiques au Louvre et chargé de maintes missions relatives à ces fonctions en recherches et acquisitions. C’est dans ces circonstances que s’éleva, entre lui et mon ami le poète Jean Aicard, une vive polémique tournant aigrement jusqu’à l’intransigeante assertiqn d’un côté et à l’absolu démenti de l’autre, «au sujet des bras absents, mais existant ou non, jadis perdus ou aujourd’hui seulement égarés, de la sublime Vénus de Milo. Aicard par-ci, Ravaisson par-là, les deux antagonistes m’écartelaient de leurs contradictions, provocations et menaces réciproques, desquelles, pris pour transmetteur, je commençai et nous finîmes tous trois par rire. — Vers la même époque, Ravaisson montait fréquemment suivre le cours de mon travail pour la collection de modèles classiques dont l’avait nommé Directeur le Ministère. J'ai aussi exécuté, d’après l’antique, des peintures et des dessins de maîtres, une centaine de grandes planches, — non compris une autre série primaire, — dans le choix et la surveillance desquelles mon directeur se montrait, mieux que cela, un confrère

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de critique non moins autorisée et de tous aimables rapports.

Dure rectification. — Bien mieux qu’au Vatican, où la garde qui veille aux barrières des Papes ne les défend plus des incrédules, l’infaillibilité régné ou voudrait bien régner au musée du Louvre, chez l’Administration en général et de par Monsieur le conservateur de la peinture en particulier. La salle dite des Sept Cheminées (?) montrait encore récemment, entre l’esquisse du Cuirassier de Géricault et un portrait de Mmc Haudebourt-Lescot, un intéressant tableau , Paysage cC Auvergne, portant sur plaquette de métal le nom célèbre de Prosper MARILHAT, avec les dates de sa naissance et de sa mort : 1811-1847. C’est un legs de M. His de La Salle. Or cette toile n*est nullement du maître en question, dont, hélas! le musée du Luxembourg déjà n’a jamais pensé à rien posséder de son vivant. Elle est d’un autre grand artiste, Jean-Joseph -Bellel, notre contemporain actuel même, et elle en est signée, pour le moindre connaisseur et bien plus authentiquement que ne peuvent l’imposer les étiquettes officielles, par ta nature du sujet, par le style de composition et de dessin, par la couleur et par chaque touche de l’exécution... Eh bien! l’autorité locale à tous les degrés, avertie, informée, priée, à l’huissier près, par tous les moyens et à tous titres et droits, de bien vouloir faire cesser l’erreur et la situation, ne s’est d’abord pas même étonnée d’elle-même, mais bien des autres ; puis elle s’est fâchée, oui vraiment, comme les gens qui ont tort et avec une pointe d’ironie encore; et enfin reprenant l’aplomb de sa

dignité un moment scandalisée, elle est restée deux années avant d’en venir à résipiscence forcée, dans un mutisme et un statu quo de sa faute abso^ lus. C’est que, savez-vous, l’Ad-mi-nis-tra-tion, que l’Europe ne nous envie pas, cette femme de César (César n’y est plus, mais nombre de nos institutions et de personnes sont encore de son origine et en perpétuent les traditions) ne doit pas même être soupçonnée d’un fil de ses cheveux. Saurait-on pourtant trouver une plus forte occasion de la soupçonner toute, au passé et à l’avenir, d’après ce qu’elle commet en plein présent !

Henri IVIonnier fréquentait assidûment chez mon frère, à Montpellier, pendant un assez long séjour au cours duquel il donna au théâtre des représentations du Roman chez la portière et de Joseph Prudhomme. En ^conséquence de ces premières relations, il vint me voir à Paris dans mon atelier de la rue Bonaparte, rencontrant généralement à qui parler avec les allant venant, qui, de leur côté, s’en régalaient fort. Il voulut bien, par occasion de l’heure, accepter d’être emmené dîner à ma crémerie habituelle de La petite vache , rue Mazarine, dans un incognito que, dès l’entrée, son masque prudhomméen stéréotypé partout faisait suspecter et que révélaient bientôt pleinement et d’ailleurs volontiers scs lazzis classiques débités de cette voix d’emprunt à un phonographe nazillard. Disons qu’à cela près du personnage, le fond de la personne, au physique et au moral, n’était pas exclusivement comique, ainsi que l’a chargé la tradition —.qui a pu l’assimiler à celle de Thiers — mais présentait, au contraire, comme

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plastique et comme tenue un véritable cachet de distinction et même de noblesse. Dans quelques salons où, non sans quelque crainte d’abord, l’avait produit mon frère, on de trouva toujours de la meilleure compagnie.

Toutes ces raisons expliquent pourquoi le peintre Gérome ait pu l’avoir voulu exactement portraiturer, y compris l’adjonction de la toge, en Mécène si ce n’est en Horace, parmi le personnel de sa vaste composition Le Siècle d'Auguste. Déjà on savait, et ceci vaut un titre de parchemin, que le grand moraliste de Balzac appréciait particulièrement ce qu’ont signé le crayon et la plume humoristiques de Monnier.

Le Play. - J’ en ai déjà parlé d’autre part, mais j’y reviens pour me demander s’il n’est pas mort de la peur du fameux — et peut-être rien autre — « péril jaune», c’est-à-dire les races de l’Extrême-Orient envahissant, supprimant un jour les nôtres. Ç’a été au moins dans ses crainte et prédiction à terme inéluctable. Il en fut obsédé y a cru, en parlait et en a doctoralement écrit, comme on le faisait, vers l’an mille, de la « fin du monde. »

Un excès ds logique. — C’était au Salon de 185.... Signol exposa le Supplice d'une vestale. Par l’étroite ouverture supérieure d’un noir cachot, tout le champ de la toile étant occupé, au fond, à droite et à gauche, par trois pans des parois intérieures, on voyait descendre, pour y mourir enfermée, l’apitoyante victime. Personne, dans la foule stationnée devant, qui ne fût absolument

ému. Seul un individu ne l’était pas du tout, se raisonnant ainsi tout haut la chose : « Mais cette composition est absurde, ce tableau est impossible... La condamnée ne s’y trouve nullement claquemurée, puisque le caveau reste grand ouvert du côté des spectateurs. »

Guillaume (Alexandre) fut le « Grand Esthéti ■ queur», ainsi que le titre lui en a été tout spécialement attribué. Nul plus ni mieux que lui, il semble, n’a pu disserter avec passion et subtilité de toutes professions et productions de l’Art, qu’il pratiquait lui-même d’ailleurs peu ou prou, en amateur. A propos d’une peinture, d’un dessin surtout, comme de leurs modèles en nature, c’étaient une analyse, une glose, un commentaire à la fois admirables et amusants, profonds et humoristiques. — Chef de division au Ministère du Commerce, il possédait en outre, et à fond, la connaissance technique des questions commerciales et en conférenciait volontiers d’une manière non moins brillante que substantielle le faisant rechercher par les intéressés de tous, degrés. Aussi bien faisait -il prime dans les salons et invitations diverses. On l’avait chargé, au plein de sa carrière, d’une importante mission en Amérique, avec un bateau de l’Etat à sa discrétion personnelle. Mais je crois bien que ce qui l’y occupa et qu’il en rapporta de plus net c’est la contemplation admirative des chûtes du Niagara {Niagara f ail s ). Très lettré, poète à ses' heures même, et épris de controverse, l’ayant, par excès, conduit à quelque versatilité, il approcha de près Lamartine et de Montalembert, Hugo et Lamennais, Béranger et de Balzac. Ses familiers étaient

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Théophile Roman, inspecteur général des hôpitaux, hospices et établissements de bienfaisance de France et des colonies, auteur des tragédies du Bourgeois de Gand , jouée par Guyon, et de Catherine II jouée par Rachel ; Daguerre et d’Ortigues, rédacteurs du Globe et des Débats ; le docteur Récamier et son secrétaire Jules Massé ; St-René-Taillandier, Fieffet, commis aux rédactions de ministère et vaudevilliste pseudonyme ; Mourier, vice-recteur de l’Université de Paris ; les peintres Bellel, Vidal et Cabanel ; Meynier, le doux illuminé et révolutionnaire d’une science nouvelle et qu’on pourvut charitablement d’un poste de consul à Dantzig ; Rouher, camarade qu’il tutoyait ; celui, entendez bien, qui était devenu le vice-roi du Second Empire et maintes fois le sauva, non pas Napoléon, mais lui Guillaume, de disgrâces méritées par archinégligence de service. C’est à Rouher, cherchant un peintre de portraits pour lui et sa femme que, sur demande de recommandations, je fis proposer et choisir Cabanel. De là, pour celui-ci, la suite de nombreux travaux de ce genre et autres, jusqu’au portrait de l’Empereur, à lacour duquel, et tout particulièrement pour l’Impératrice, il devint le peintre préféré et attitré.

Comme étiquette extérieure d’un contenu assez peu^discipliné, Guillaume, de sa personne grand et svelte, se montrait d’une tenue plus que correcte, soignée et correspondante donc aux sociabilités mondaines et distinguées de son milieu.

Deux fois il m’enrôla pour une saison d'études en Auvergne, où il se fit, la première, mon hôte exclusif à Tauves, son village natal, et le parfait cicérone de nos courses. La seconde fut plus plato-

nique de sa part — sans doute paree qu’elle le resta moins a Paris auprès de certaine dame puisje penser. O amour ! qu’il lui soit donc pardonné. — « Nous partons tel jour, savez-vous ? il le faut. Etes-vous prêt ? » me harcelait- il. Ce jour arrivé : « Je ne puis forcément pas partir aujourd’hui avec vous ; mais partez seul tout de même. Attendezmoi à Clermont où je vous rejoins dès demain mamatin. » J’attends, et il écrit seulement : « Filez jusqu’à Tauves. Vous y êtes annoncé, impatiemment désiré. Je vous y arrive d’un moment à l’autre. »... Or, je passe là chez sa sœur, Mme veuve Fauverteix, de façon d’ailleurs aussi charmante que laborieuse, deux grands mois pleins, à chaque semaine desquels nous comptions devoir enfin récupérer le tardigrade : ce qui — on désespère alors qu’on espère toujours — ne se produisit pour moi qu’à la rentrée à Paris.

Autre chose, mais en digne pendant. Guillaume, tout un été, nous avait fait combiner, de concert avec Georges Brillouin, Jules Didier, Chauvèl et qui encore ? la campagne d’un mois mi-septembre mioctobre dans la forêt de Fontainebleau, prenant Marlotte pour base d’opérations. Il commence encore par faire défaut au départ et finit en ne nous venant que l’avant-veille du retour. Le voyant, alors, décidé à rester seul peu oif prou après nous je voulus, et n’en eus que juste le temps, le présenter, comme intérêt artistique et éventualités de référence, à Cicéri, à Coignart et Deshayes... chez lesquels il ne reparut plus jamais durant un séjour de sept semaines ; et cela en la survenue de la plus dure saison, réduit au strict tête-à-tête des animaux de la forêt, et à peine deviné par quelque garde

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forestier, fantômatiquement emmitouflé de manteau, cache-nez et couvertures ; tapi, un jour, dans la broussaille, l’autre dans une anfractuosité de roche et dessinant quelque tronc de chêne ou de hêtre, dont il caressait d’un crayon aussi opiniâtre que négatif le profil et jusqu’aux moindres nodosités... Adorant les arbres, en longs intermèdes d’avec les hommes, cela lui suffisait, sans le moindre des regrets de Socrate qu’ils ne parlassent point. Lui, assurément, devait les entendre, les comprendre et, au besoin, devait les interpeller.. Et maintenant ? maintenant voilà longtemps que, encore peu âgé, le Grand Pan Esthétiqueur est mort. Sera-t-il entré au sein de l’Etre et de l’Esthétique suprêmes ?... « Il est mort » : c’est le refrain accéléré de mes soixante et quinze années sur presque tous ceux qui ont été la- réalité de mon passé et ne sont plus qu’un souvenir dans mon présent.

SYÎens divinior. — Au beau milieu de la rue de l'endroit, un cercle de gamins villageois regardait peindre un artiste paysagiste, s’écriant, à la ronde, en mêlant aux éclats de voix les cascades de rire :

— Tiens ! il fait le clocher !

— Et puis l’arbre au père Simonneau.

— Eh ! donc, là, sur la droiete, vois-tu pas l’enseigne de l’auberge ?

— Attendé, un p’tit peu, qu 'il va tirer toutes les bâtisses l’une-s-après l’autre, et tout’à la fouès.

— Et oussi tous nos poartroets, à nous-maîmes.

L’un d’eux, évidemment doué d"un sens lyrique

bien intime et très différent de l’esprit de ses camarades, c’est-à-dire en dehors et au-dessus de l’attache à la représentation du côté des objets vul-

gaires, ne comptait ni avec la route traversant la haie de maisons, ni avec ces maisons, ni avec des échappées sur les jardins potagers, ni avec aucune figure ou aucun accessoire prosaïque. Ce qu’il voit, ce qui l’absorbe et le ravit, c’est la profondeur atmosphérique du clair-obscur, c’est la perspective ambiante de l’air, c’est le jeu d’un nuage, d’une écharpe de vapeur dans les champs de l’éther. Il s’explique alors à lui-même, et il explique à l’assistance que « ce monsieur-là peint l'air. »

Telle page de Corot ne ferait pas dire autre chose ni mieux au plus intelligent et plus subtil des critiques d’art. Et « l’enfant », comme TAymerillot de la Légende des siècles , dont

Deux liards couvriraient fort bien toutes les terres,

mais

Dont tout le grand ciel bleu n’emplirait pas le coeur,

parlait ainsi d’un air de loyauté,

Regardant tout le monde avec simplicité.

Un Mécène entre autres. — Je commence le portrait à l’aquarelle du fils d’un notaire de village. Le père est là debout derrière moi, haletant d’atteniion, d’intérêt. Il suit d’un regard stupide de fixité ou fixe de stupidité les premières touches du pinceau. Mais, appelé tout à coup par quelque affaire de métier : « Je tâcherai, dit-il, d’être vite de retour pour le moment au moins où vous passerez la seconde couche ; car c’est bien entendu, n’est-ce pas ? je n’y plaindrai pas le prix : nous faisons la.chose à deux couches. »

Une bonne femme regardait depuis longtemps, sans y trop rien distinguer, une « Marine , effet de

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nuit », de plus, poussé au noir, par Joseph Vernet. « C’est encore heureux, dit-elle enfin, qu’il y fasse quelque peu de lune : sans quoi on ne verrait pechère rien du tout. »

J’avais trouvé, pour trois francs, une tête peinte par quelque maître. Ma concierge me félicitait de la chose et de l’occasion : « Et lequel c’est-y là de vos parents ou amis ? »

— Mais ce n’en est absolument aucun.

« Oh ! alors, trois francs ou même seulement trois sous c’est encore bien trop cher pour le portrait de quelqu’un qu’on ne connaît pas. »

Autre exemple de cette originelle naïve dépravation du sens mental et physique. Le peintre Tollet avait offert à quelque tombola la très belle étude grandeur nature d’une tête de Démosthène peinte à cru sur la toile, alors qu’il se trouvait en loges de concours pour le grand prix de Rome. Ce plus précieux et pour bien du monde plus enviable des lots fut gagné, naturellement, par une bonne femme de campagne, qui n’éprouva que de la frayeur devant une telle teste coupade (tête coupée), le front ceint de bandelettes figurant à ses yeux un bandage chirurgical.^ Superstitieuse, de plus, elle la mit immédiatement au rancart, en attendant de la brûler... Je lui dépêchai au plus tôt son curé, mieux connaisseur, qui en fit l’échange, enthousiasmés de part et d’autre, contre une pourtant bien autrement épouvantable chromo représentant La Vierge aux Sept- Douleurs, avec un cœur ruisselant de sang sous la percée d’une panoplie d’épées. Ceci la pauvre femme sans peur ni

reproche l’admirait, l’adorait, s'y tondait en extase d’amour ! Faut-il répéter, de Jean Hus : Sancta simplicitas !

Par une matinée de belle journée vauclusienne, je voyageais pédestrement, pendant trois à quatre kilomètres de route communale, en compagnie de certain brave vitrier ambulant, chargé de son très lourd bagage. Au bout de quelques pas, il m’entama généreusement/ et n’en discontinua plus, le naïf récit de ses origine, profession, affaires, famille, relations et du programme analytique de sa tournée actuelle : le tout non certes dépourvu d’intérêt, touchant même, à plus d’un endroit. Le débit n’allait pourtant pas sans un grand et progressif fonds de réticences à base, d'ailleurs fort légitime, de curiosité et d’allusions vis-à-vis de ce que, de mon côté, pouvait bien être et signifier le bataclan d’une boîte à couleurs, d’un cartable, d’un pliant et d’une pique-parasol...? Arrivés à la bifurcation de nos deux itinéraires de séparation, il se décida à poser net la question si je n’étais pas, comme lui, « un genre de colporteur ou d’ouvrier quelconque ? » Non, dis-je avec modestie, je suis artiste peintre de tableaux. Or, l’effet de cette déclaration chez le vitrier rural, évidemment frappé de commisération pour moi, fut déplorable. Il en resta, un bon moment, sans pouvoir s’exprimer. Puis, se ressaisissant, il pensa le faire le moins impoliment sous cette forme de condoléance : « Eh bien que voulez- vous ? tout est métier ... quand il y a commande. » Me sentis-je assez aplati !

Autre aplatissement. — Sur une grande

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route du Valromay, dans l’Ain, où je croquais de magnifiques frênes et noyers, vient à passer un chemineau assez équivoque mais à coup sûr philosophe pyrhonnien. Ne m’ayant qu’à peine accordé un regard, et sans le moindre arrêt, il continue son chemin, murmurant en un aparté fait à la fois de mépris et de tolérance : * Euh !... c’est bien le cas du proverbe : « Chacun prend son plaisir où il le trouve. » Ainsi, tant qu'à moi , je préfère rudement un verre de vin blcnc. »

Glorification. — Dessinant une Vue générale de Vals-les-bains, j’entends venir derrière moi, à pas comptés, un tout discret curieux, soudain cloué sur place en respect et admiration, me plaisais-je à croire, de mon travail, d’ailleurs très consciencieux et absorbant. On ne percevait guère, dans le silence général des choses, des hommes et des bêtes, que son souffle d’autant plus oppressé qu’il était plus ému et retenu. Une demi heure durant, je le sentais en quelque sorte suivra mon crayon Conté, en même temps que le soleil éclatant de la dixième à la onzième heure promenait son ombre portée et allongée jusque devant moi, et que ma précisante main, passant des basaltes et des châtaigniers du premier et du second plan, aux montagnes du fond, revenait enfin, sur les bords de la rivière Volane, enjambée de pont et d’aqueduc, au groupe de maisons' de la petite ville. Mais lorsque, après avoir établi et fixé ça et là les lignes silhouettantes de celle-ci, j’y indiquai de quelques points, sur les toits et dans les façades, des cheminées et des trous de fenêtres, oh ! alors mon amateur (un doucheur des fameux bains, appre-

nais-je subséquemment) oh ! alors, pour lors, ayant atteint le comble de l’extase, disons, à la moderne, de Yépatement , il n’y tint pas davantage. Poussant un grand soupir tiré de creux et pirouettant sur lui-même, il me couronna, avec un ton de conviction et sanction qui m’a toujours, depuis, retenti droit au coeur, de ce suprême « Vous n’éçappez rienn ! »...Le mot, que je racontai, par la suite, au peintre Philippe Rousseau, l’amusa énormément, jusqu’à s’en faire un drolatique dicton d’atelier.

A la descente dans la « Gorge aux loups » (Forêt de Fontainebleau) se dresse, à droite, une roche dite « des Fées ». D’aspect druidique et de forme pittoresque, elle est souvent et à juste titre dessinée ou peinte par un chacun, professionnels austères et amateurs mondains. C’est ce que je faisais aussi à mon tour, un jour que s’arrêta quelque temps un individu semblant s’intéresser à courtoisement regarder ma médiocre mais fidèle « étude. » Il voulut bien même en exprimer des compliments. Puis il reprit sa promenade sylvestre, disparaissant peu à peu à travers les profondeurs de verdures... Mais un second personnage, garde-chasse ou plus simple forestier, était intervenu, toutefois resté jusque là en figure accessoire, et qui, d’un geste officiel, me désigna le second dans le lointain, au moment où il allait s’y effacer complètement, à l’instar d’un Dieu de la fable. En même temps, par plus de mystère et d’importance, comme si l’on avait affaire à l’incognito d’un souverain de la Terre, il s’approchait de mon oreille et y glissa : « Vous ne savez pas quel est ce Monsieur qui s’est

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arrêté à regarder votre travail et qui vous a parlé ? Eh bien! ce n'est rien moins que le gendre !... du chef de gare de Montigny-Marlotteü. . . » Gomment, d’une telle rencontre, d’un tel homme, ne fus-je pas étranglé,, écrasé d’émotion!

Le Pinceau d’Orphée. — La nuit tombe; je plie bagage, l’étude que je vais emporter à la main posée par terre. A côté de moi (je m’en aperçois alors seulement) se trouve debout non pas un homme, est-ce bien tout au plus un être quelconque plutôt qu’une larve, qu’un haillon ? mais un spectre, qui reste là comme vont y rester, il semble, en s’absorbant dans l’ombre nocturne, les rochers et les arbres environnants. C’est un pauvre diable de vieux berger, relativement inférieur dans l’échelle animale à certaines des bêtes qu’il garde ou qui le gardent :

* Le fantôme suspect devant qui l’on recule,

Regardé de travers quand vient le. crépuscule,

Frère sombre et pensif des arbres frissonnants.

Il regarde fixement, depuis longtemps peut-être, mon travail d’art. Le voit-il ? et qu’y voit-il ? que comprend-il ?... Mais il perçoit là, je veux le penser, quelque chose d’un monde intellectuel, supérieur, idéal. Une lueur, un sentiment nouveau en arrivent jusqu’aux profondeurs des terrestres limbes où vague cette infime existence d’une brute momentanément comme charmée ; car d’une voix qui, avec le son d’un pleur, est un bégaiement d’un bégaiement de pensée , il dit lamentablement : « Euh ! je n’ai jamais rien su faire, moi. Je ne suis qu’une bête. » —

De Beaumont (Adalbert). — Ah! l’homme charmant : courtois, allègre, passionné pour toutes choses d’art, et obligeant et fidèle ami ; en un mot, pour en finir, un vrai gentleman intellectuel, — gentleman non au sens anglais mais bien français. — De même, je l’ai dit, que Davillier renonça aux bénéfices lucratifs d’une exploitation industrielle, de Beaumont échangea ceux d’une haute situation aristocratique ni plus ni moins toutefois contre le libre exercice de ses facultés d’artiste et d’écrivain. Son frère aîné, pair de France, avait épousé les millions de la fille unique de Dupuytren; d’où, par son monde, encore plus envieux sans doute que scandalisé, la dénomination de « Beaumont-bistouri ». Adalbert habitant par là aux environs des Invalides, quand je l’ai connu, une et deux pièces de logement d’étudiant et y confectionnant lui-même une partie de ses repas, en avait fait le fromage du rat de la fable, retiré de nombreux voyages dans l’extrême Nord et dans la Turquie méditerranéenne, y compris Constantinople et l’Egypte, publiant leurs résultats descriptifs et critiques en atlas pittoresques et en articles, parus la plupart dans la Revue des Deux-Mondes et autres. Je ne me rappelle plus si c’est là ou dans le journal L'Illustration qu’il écrivit, sur la sensationnelle restauration de Sainte-Sophie, un compte-rendu détaillé d’après mes notes, prises à la. faveur de cir constances exceptionnelles, celle surtout de mes relations avec les architectes frères Fossati. Mais l’objectif supérieur à tout pour lui c’était la Perse, son art monumental et surtout- décoratif. Il ne la connaissait malheureusement (pie par des documents encore très insuffisants, lorsque la vue de

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mes portefeuilles parut répondre à la spécialité de ses désiderata. De là, entre nous, un culte et une solidarité permanenls.il me servit, en remerciement de ses emprunts, tou les les livraisons de son grand album d’eaux-fortes, véritable cours et dictionnaire d’ornementation orientale. — C’est dans une des susdites chambrettes que, pour communiquer à Thiers, qui en avait manifesté la curiosité, un choix des susdits portefeuilles, il lui fut donné un rendez-vous qui aboutit, par la suite, à la commande d’un grand nombre de copies. Je pus rappeler au grand petit homme l’avoir vu, dès mon enfance, à Carpentras, chez son frère, directeur de la Poste, où le mien était premier, commis, en même temps que, de l’autre côté de la rue, un neveu de Guizot gérait les Hypothèques.

En conséquence du goût de l’Orient, dont il admirait l’esthétique et estimait non moins les indigènes — goût parfois un peu exclusif et à l’état de nostalgie galopante, si l’on peut joindre ces deux mois — de Beaumont se fit d’abord constituer, au milieu de terrains vagues du Gros-Caillou, une habitation ou Konak turc, à l’imitation de ceux des rives du Bosphore. Il avait retrouvé un ex-zouave, son frère de lait, avec lequel ils associèrent là leur ménage et leurs travaux, comme deux insulaires sur les confins parisiens. C’était d’aulant plus original que de Beaumont pratiquait chez lui, et dans le monde les plus brillantes relations, figurant dans ce dernier en fréquent habitué de dîners

et réunions Un beau matin, voici que, l’ex-

zouave de plus en plus aidant, on se transporte au Bois de Boulogne, Avenue des Princes , et y édifie ce charmant petit palais tout émaillé de faïences bleu-

turquoise et « bleu après la pluie », bien connu et Salué des promeneurs sous le nom .de Maison persane. Bientôt s’y adjoignit une fabrique de céramique à la rapide extension et dont un magasin de la rue Royale, au nom de Gollinot, débitait les produits en en offrant la magnifique exposition. Des commandes importantes, entre autres pour revêtement de parois de bains et de fumoirs, furent faites tant à l’étranger qu’en France, certaines par des têtes couronnées. Maison et ateliers recevaient les visites du monde élégant, officiel ou artiste. Notam- 'ment la princesse Démidoff, les comtes Waleskv et de Lavalette et diverses grandes mondaines du high-life faisaient de la maison persane une station privilégiée de leurs promenades. De par ainsi les propriétaires vécurent là, quelques années, en pleine

réalisation de leur « rêve étoilé » quand, au

début d’une belle journée qui remplissait de soleil et de fête le salon-atelier comme chantant de tous ses éléments esthétiques et de confort matériel, de Beaumont, étant debout près de sa table à travail, tomba tout d’une masse. Il était mort

Aucune oraison funèbre ne lui fut assurément plus sincère que celle des paroles échangées sur l’impériale d’un omnibus entre Lacaze, le grand collectionneur de Musée, et moi, nous rendant aux obsèques.

Alfred Bruyas et Jules Fleury (dit Champ fleury). — Ceci, je vous le dis en vérité, est la belle histoire du premier, dont le second a écrit un vilain conte, ou l’histoire vraie d’une vraie histoire :

Il y aune vingtaine d’années, un fait considéra-

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ble et des plus intéressants venait de se passer à Montpellier. M. Alfred Bruyas, de son plein vivant, donnait à la ville, qui acceptait, sa galerie de peinture, déjà célèbre à plus d’un titre. Elle se joignait à celle du Musée Fabre, la plus belle certainement de la province. On sait, mais ne sait pas assez, tous les embarras de difficultés opiniâtres en délicatesse et formalités interminables qui peuvent séparer un donateur d’un donataire; c’est-à-dire d’ordinaire créer longue distance de la coupe du premier aux lèvres singulièrement façon nières du second. Ils sont tels parfois qu'ils ont humilié et découragé les offres de la plus généreuse et précieuse spontanéité.

Voici en deux mots (un volume ne serait pas de trop) ce qu’est, ce en quoi se recommande particulièrement la collection en question. Elle s’est formée envers et contre tous on peut le dire, au milieu de conditions domestiques et locales dont la plume d’un Balzac ne dédaignerait pas la comédie et le drame. D’un autre côté, des fragments biographiques et des légendes aussi sur les artistes dont les œuvres la composent, recueillis au moment ou leurs personnes se sont trouvées en contact plus ou moins familier avec son fondateur, fourniraient ample matière aux mémoires de tout un monde de ce temps. Mais nous devons glisser ici, quitte à l’exposer en partie au moins une autre fois, en véritable juridiction, sur des points où il n’a été du reste que trop appuyé souvent par des méchants ou de pires maladroits. Dès l’âge de vingt ans Alfred Bruyas, mort prématurément, était posé en « original » aux yeux de ses compatriotes, qui le jugèrent, le condamnèrent et ne ces-

saient de le frapper comme coupable apparemment de préférer avec passion au vermouth, au cigare et au baccarat les livres, la musique et surtout la peinture. Effectivement cela ne s’était jamais vu. L’emploi le plus ordinaire de sa grande fortune, les mœurs et coutumes de son milieirsocial devaient en faire un « lion » de club et un loup-cervier de banque : il se déroba cyniquement à cette gloire et à ces bénéfices par des voyages ou plutôt des séjours répétés à Paris et en Italie, par la fréquentation exclusive des musées et des ateliers, par la religieuse contemplation de tous les genres de chefs-d'œuvre du passé et du présent, mais plus pratiquement par l’étude et l’appui hardis de ceux derniers ou de l'avenir, pour inattendus et niés qu’ils fussent à leur apparition ; il n’y eut que de l’indignation et du mépris pour lui dans Landernau. Bien des fois, j’ai été obligé d’observer à cet ami intime « vous aimez l’Art : c’est bien, mais vous aimez trop, avec, les artistes. » Oui, il les a trop aimés, et c’est ce qui l’a tûé : martyre public du croyant, de l’apôtre, supporté aussi simplement que vaillamment avec la béatitude intérieure de la foi et du devoir.

Dans les choix et achats de sa galerie, Bruyas n’a pas, comme A..., commandé de cent mille et unième copie du « terrible Buonarotti » ou du «divin Sanzio ». Gomme B..., il n’a pas guetté le mot d’ordre du petit marteau des commissaires-priseurs, pour mettre, à son tour, en coupe réglée, chaque période de dix années l’une dans l’autre, la hausse et la baisse du talent, de la réputation ou de la mode. Gomme C..., il n’a jamais accouplé, par exemple, Diaz avec Victor Adam ; quitte à

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placer volontiers, dans le sanctuaire, la lithographie enluminée et gaufrée, et, dans le corridor, la merveille de pittoresque et de poésie. Comme D..., il n’a pas « utilisé » de la peinture au seul titre d’accessoire meublant de ses appartements. Comme E..., etc., etc. C’est juste le contraire qu’a fait le naïf et noble fou, soit, assez semblable, par antithèse des gens raisonnables, à certain maître Favilla de Georges Sand. Souvent juge et adhérent de la veille aux bonnes et belles choses du lendemain, avec une intelligence très intuitive, il s’éprend d’une toile, d’un croquis et ose le patronner. Par ainsi, il s’est trouvé, plus tard, avoir donné à chacune de ses acquisitions, en plus de leur valeur individuelle, le haut intérêt d’une signification et d’une date historiques dans l’évolution de l’art contemporain. Cela ressort bien manifestement, entre autres, des esquisses de la Mort de César , par Court, et de la Naissance d'Henri IV, par Eug. Devéria ;de V Ontario, d’Ary Scheffer ; de la Baigneuse, de Courbet ; des Paysages, de Doré; d’une première pensée du Rêve de Bonheur , par Papety.

Mais voici la grosse affaire, celle qui servira de tremplin aux bateleurs devant le gros public. La chronique a beaucoup bavardé, et naturellement à tort et à travers, des nombreux portraits qu’Alfred Bruyas s’est fait exécuter par divers artistes, peintres et sculpteurs : Couture, Cabanel, Eug. Delacroix, (dont, soit dit en passant, c’est, je crois, la seule véritable page de ce genre), Tassaert, Ricart, Aug. Glaize, Courbet, Matet, Eug. Guillaume. La prude Revue des Deux- Mondes, elle-même, a conté, par le ministère d’un écrivain huissier réaliste, que la quantité de ces portraits ne s'élevait pas à un chif-

fre moindre de qua-ran-te et sept! alors qu’elle n’est tout au plus que d’une douzaine. Puisse ce détail prouver à un vain peuple que réalisme et réalité ne font pas infailliblement qu’un. La chose sera d'ailleurs tirée au clair dans l’exposé contradictoire suivant que je vais engager avec M. Jules Fleury (dit .Champfleury) : lequel a pu passer pendant quelque temps (oh ! combien peu) pour le chef d’une école soi-disant réaliste. De Balzac avant lui et Zola après s’y sont faits de bien autres titres. Mais, avant d’aller plus loin et ne pas avoir à y revenir, voici un aperçu de catalogue de la galerie en question. Léon Benou ville y figure avec un de ses meilleurs envois de Borne: la Colère d'Achille ; Barrias avec un fragment de ses Exilés de Tibère; Bonvin avec un de ses plus substantiels intérieurs. Cabanel compte cinq toiles, au nombre desquelles sa Velleda et un portrait de Madame Marès hors de pair ; Corot deux'; Courbet six ou sept; Eug. Delacroix également ; Gustave Doré deux ; Diaz trois, ainsi queTroyon; Aug. Glaize deux; huit de Tassaert dont Ciel et Enfer est l’œuvre la plus considérable. Puis viennent Coignart, Chenavard, Th. Couture, Couturier, Decamps, Daubigoy, Didier, Fromentin, Hippolyte Flandrin, Géricault, Adrien Guignet, Hervier, Jacque, Ingres, Laurens (pardon!), Marilhat, Millet, Baffet, Bobert-Fleury, Théod. Bousseau, Verdier, Ziem et quelques autres toiles de maîtres anciens. En voilà assez, n’est-ce pas ? pour espérer, sans oser l’affirmer toutefois, qu’aucun des heureux visiteurs qui sortiront de la « Salle Bruyas » au musée de Montpellier, ne saurait penser qu’il y avait là à réaliser aux enchères de la rue Drouot un « assez joli denier, » un titre de rentes à se constituer, pré-

férables à la noble satisfaction d’un grand acte d’intelligence artistique et de libéralité civique.

Ce n’est pas précisément une antipathie de tempérament littéraire qui m’incite contre un travail de M. Fleury, lequel, du reste, au seul point de vue du métier, je crois valoir d’être lu non sans quelque intérêt, mais qui, aux yeux de ma conscience, estime insigne mauvaise action, dont il importe à tout galant homme, possédant la moindre des armes nécessaires, de combattre de funestes conséquences. Pendant des années, à partir du 15 août 1857, si je ne me trompe, date de la publication dans la Revue des Deux-Mondes des Sensations de Josquin , par Ghampfleury, il y a eu une victime qui, frappée, calomniée dans toute sa nature physique et morale, essentiellement sensitive, devait cruellement souffrir et d’autant plus martyre qu’elle ne pouvait ou plutôt ne voulait pas se plaindre. Il est vrai que la question d’esthétique littéraire se trouve impliquée dans les motifs comme dans les matériaux mêmes de ma réfutation, puisque, chose qui surprendra les croyants en Champfleury, c’est pour ne pas s’être contenté de la nature, de la vérité vraie, delà réalité en un mot du sujet, pourtant si heureux tel quel, mais d’un choix peu en rapport, eut-on cru, avec l’âme et la touche du portraitiste, que celui-ci est tombé dans une fable dont la poétique a le grave tort de blesser le système fondamental de sa propre école, dite réaliste, tout autant, ce qui n’est pas trop dire, que les plus simples délicatesses du cœur. Conteur, poète même, au plus ou moins de son réalisme près, Champfleury-Josquin pourra-t-il arguer, tout au.’plus, qu’il a pris, un jour d’école buissonnière, son bien où il l’a trouvé et

qu’il en a usé et l’a modifié suivant ses libres caprice et volonté; ayant, du reste, pris soin de satisfaire aux mesures puériles et honnêtes de la discrétion, en pareille occurence, par le pseudonyme d’une initiale de nom propre et par la description du milieu, en enfreignant « l’unité de lieu » au second acte de la pièce. Je lui réponds que l’on ne joue pas à la nouvelle, au conte bleu dans les conditionsd’un sujet à la fois public et privé, comme l’est celui-ci au premier chef : conditions mêmes de vie ou de mort de l’existence sociale de qui que ce soit. Mais quel dégoût et quel blâme n’exciteraient pas le cynisme du cœur et la... légèreté morale de la lourde plume du sieur Josquin, s’il était convaincu (je ne veux pas dépasser la supposition) de s’être introduit comme hôte et ami dans la maison et dans l’intimité de l’homme de la vie duquel il nous vient débiter, à tant la ligne, une longue et triste parodie ! N’en semblerait-il pas quelque chose comme d’un convive sorti de table en emportant son couvert ? et les mots d’abus de confiance et de diffamation ne paraîtraient que justes. Ajoutons que, étant donnée la pénible situation de Bruyas avec sa famille, la chose pouvait àvoir l’air d’une commande de plaidoyer en interdiction... Mais examinons le cas dans son objet même.

Je pose d’abord, avant même d’entrer en matière, mes compétence et droit de le faire, sur cette première- déclaration que M. T... n’est autre que M. Alfred Broyas tout autant que Champfleury n’est autre, lui, que Fleury.

« Il est écrit, commence-t-il, que je ne rencontrerai jamais que des êtres singuliers ». Eh ! parbleu, cela va de soi, lorsqu’on y procède avec de tout exprès et fortes lunettes.

« J’en subis une influence défavorable». Et celle qu’il en fait subir donc !

«... Le dernier en date qui a pris une chambre meublée dans mon cerceau ». Expression malheureusement trop juste en elle-même, car l’auteur entretient véritablement en garni son imagination.

« Aussitôt entré, il n’y a plus eu de place que pour lui» (le héros singulier). L’auteur l’a immédiatement et démesurément gonflé de son propre fonds.

« Je ne pouvais m’occuper exclusivement que de ses grimaces ». Ce que c’est que d’avoir enfourché à priori des lunettes grimaçantes !

« Regardez-moi » (disait le « locataire incommode »). C’était bien le cas pour ce d’ôter ces diables de lunettes.

« Je l’ai couché sur le papier ». Hélas ! pour lui faire subir nombre de tortures vindicatives on croirait ; mais vindicatives pourquoi ?

« La petite ville de S... ». C’est la ville de Montpellier, chef-lieu du département de l’Hérault, située à 750 kilomètres au sud sud-est de Paris, à 8 de la Méditerranée, dit Marc- Carty.

«La manie du jeune T... consistait à ne collectionner que des portraits d'après sa propre physionomie ». (Ce dernier mot assez impropre ici). J’ai dit, plus haut, que leur nombre se réduisait à une douzaine parmi des centaines d’autres numéros du Catalogue. Eh î quoi de plus naturel qu’un riche amateur, en relations d’achats et d’amitié avec des peintres, y compris ceux de figures au premier rang, soit amené à leur commander son portrait ? Mais, de plus, la chose n’est-elle pas ingénieuse et fort intéressante en elle-même comme

moyen de comparaison, sur documents catégoriques, entre les aptitudes, le génie particulier et très divers de plusieurs artistes traitant le même sujet, ainsi que dans un concours ? Un tel cas, seul, tenté par un dilettantisme d’art, eut dû être compris avec reconnaissance et dignement exposé par tout esprit critique et plus spécialement encore par l’observateur duquel on aurait cru pouvoir le plus l’exiger sinon l’attendre.

«... mais les chroniqueurs de petites villes, portés à l’exagération. » Gomment alors appeler celle de notre homme, qui rendrait des points à M. de Crac? Voyez plutôt :

«... il arriverait certainement à plusieurs milliers de portraits. » Ici se trahit, mais bien lourdement, le traducteur ou nouvel éditeur des Contes fantastiques d’Hoffmann.

« La vérité (!) est que le jeune T... faisait à peu près toutes les années un voyage à Paris, et qu’il rapportait chaque fois de nouveaux exemplaires de sa physionomie peinte. » Huit ou neuf de la douzaine de portraits ayant été exécutés à Montpellier ou à Rome, il n’en reste que trois ou quatre pour toutes les années de voyages à Paris.

« Celui qui n’a pas la force de résister à ces pourquoi curieux (passons sur le pléonasme), se prépare dans la vie d’amères déceptions. » Combien de ces pourquoi, et aussi de comment, m’ontils pas, pour ma part, obsédé à l’endroit de l’article de Champüeury et de sa non moins intruse ou subreptice publication dans l’intègre Revue du père Ruloz, en plein cénacle de burgraves et doctrinaires de lettres? Si j’y apporte quelque plus ou moins de résistance vis-à-vis d'amères révélations

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ou suppositions, maitre Josquin peut se flatter d’y trouver quelque bénéfice de non-lieux.

<r D’apparence normande par le blond roussâtre delà barbe et des cheveux, M. T... se faisait remarquer par son nez mince, bien dessiné et d’une certaine aristocratie ; ce nez, s’élançant avec un certain développement à partir de l’arcade sourcilière, portait ombre dans des orbites un peu creusées, au fond desquelles des yeux bleus voilés semblaient plutôt relever de sommeil que regarder. Le teint était d’nn aspect d’opale; je ne saurais mieux le comparer, pour la transparence, qu’à une lampe de porcelaine éclairée par une veilleuse mourante sur la table de nuit d’un malade. » Ce portrait est assez exact, trop, pourrait-on dire, alors qu’il va à l’encontre de l’anonymat; mais au moins ne dépasse-t-il pas en lui-même les prérogatives du romancier. Pourquoi le tout n’est-il pas aussi près d’une toute avantageuse véracité ? .

« Une sorte de surexcitation particulière qui se manifestait dans son petit doigt... » Nous voilà revenu, et pour toujours, à la fantaisie funambulesque.

« M. T... en habit de masque, M. T... surpris en Italie par des brigands, M.T... faisant une déclaration à une danseuse, M... T. admirant l’Océan. Un des peintres avait imité l’ancienne manière en dessinant tout au fond de son atelier un imperceptible M. T..., tandis que lui, le peintre, s’était placé tout au premier plan... C’était un véritable tableau, d’autant plus comique que le modèle qui en payait les frais y était sacrifié. . . M.T... n’était guère plus grand qu’une allumette, tandis que l’artiste s’était décerné les honneurs de la grandeur

naturelle. » Voilà une foule de choses que ne me rappellent nullement ou me rappellent trop différentes mon souvenir familier et un inventaire, même annoté de la main de Bruyasetdela mienne, de la galerie que Fleury n’a pu que visiter en passant. Ce qu’il décrit si complaisamment ici me paraît tout au plus faire allusion à une composition de Tassaert, à moins qu’elle ne soit d’Aug. Glaize ; peut-être même y en a-t-il deux, chacune d’un de ces peintres, où, somme toute, la personne du prétendu M. T... occupe bel et bien la plus importante place. Les proportions relatives, inventées par le pauvre pamphlétaire, sont d’ailleurs, bien entendu, d’une donnée impossible dans le cadre de cette peinture d’intérieur.

« Deux Espagnoles à leur balcon regardent passer dans la rue M. T... » J’affirme, en tout cas, que Bruyas n’a jamais mis les pieds en Espagne.

« C’est dans l’exécution de ces portraits que les peintres modernes montraient leur vulgarité et le peu de connaissance qu’ils ont de l’homme intérieur. » Des réserves seront' permises, entre nous, pour les remarquables ouvrages de ce genre qu’ont signé Ingres, Hippolyte Flandrin, Carolus Durand, Bonnat, bien d’autres encore, et, pour Bruyas en particulier, Delacroix, Couture, Cabanel, Delaunay, etc.

« Un certain portrait crispé, d’une étrange peinture, qui ne pouvait venir que d’un célèbre peintre romantique... Cette toile remarquable par de lointains rochers verts qui donnaient une grande valeur de ton à la toque rouge que portait M. T. . . » Ce portrait est celui par Eug. Delacroix, à cela près qu’il n’y figure ni rochers verts, ni toque rouge,

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et qu’en en parlant différemment, pour travestir spirituellement l’original et le copiste, Fleury-Josquin ne ridiculise sottement que lui-même.

« Dans cette troisième salle, on voyait accrochés dix portraits qui avaient dû coûter une centaine de mille francs. » Dix mille francs chaque ! Ceci renchérit, pour l’époque, sur l’estimation des toiles de la fameuse collection du Cousin Pons, et c’est bien l’antithèse d’un réaliste qui hante les peintres faméliques de brasserie.

« Ainsi l’homme qui a pour habitude d’envelopper de brume la nature du matin et du soir, le peintre qui ne cherche que des effets de rosée, les légères vapeurs..., les demi-jours ; le même dont les feuillages sontà demi-estompés dans une atmosphère grise avait abandonné un moment sa chère nature pour peindre M. T..., mais aussi quel singulier portrait! Des traits flottants, une physionomie analogue aux formes que dessine tout à coup un nuage qui passe, tel était M. T. interprêté par le paysagiste ». Je ne connais pas, il n’existe nulle part ce prétendu portrait qui serait, d’après sa soidisant description, du pinceau de Corot. Or Corot, c’est à -le remarquer en passant, dès qu’il traite, comme étude, une figure de certaine dimension, y consacre une singulière fermeté de touche. Mais que deviendrait la logique des illogiques de M. Josquin ? Mes Effets avant tout.

•« Un troisième artiste avait fait de la figure du jeune homme une sorte de muraille pleine d’accidents, de petits ravins. C’étaient comme des raclements avec les ongles, des gravures, de vieux tons rouillés, des épaisseurs de couleur... La physionomie avait quelque chose de turc ou d’albanais, et

M. T... ne pouvait se plaindre du peu de travail de l’artiste, car la peine avait passé par là. » Il s’agit, cetfe fois, d’une œuvre de Couture aussi facilement, n’en déplaise au critique, que brillammentenlevée. Elle n’a guère dû demander certainement qu’une séance. Mieux que cela, dès le lendemain peut-être bien, il s’ensuivit une variante.

« Tout était également léché et verni dans ce portrait.» Pour le coup c’est du Cabanel; et il y avait quelque chose autre à en dire. Mais nous avons affaire, avec Josquin Fleury, à un objectif où toutes gens et choses, fussent-elles des plus belles ou des plus respectables, ne se traduisent qu’en caricatures, parodies, pures josquinades quoi? Heureux encore sommes-nous si elles ne sont pas malintentionnées, sciemment calomnieuses. Mais attention ! voici de l’épique.

« Dans le fond de la galerie était une estrade à laquelle on arrivait par six marches tendues de velours noir. Sur la plate-forme, une espèce de tabernacle... Les étoffes qui se déroulaient lentement sur la fenêtre du toit offraient diverses gammes ten dres. — C’était le portrait du Christ ! M. T... s’était fait peindre en Christ!» Ayant pu fréquenter, de tous temps et en toutes circonstances, Bruyas et sa galerie, je n’en ai jamais rien connu d’une telle mise en scène ni interprétation; et le soi-disant portrait mystique est tout bonnement une tête d’étude de Christ quelconque peinte par Verdier.

« Heureusement la maison de M. T... donnait sur un cours planté d’ormes et de tilleuls ». Pas d’ormes et encore moins de tilleuls sur ce cours qui est une promenade dite Y Esplanade, mais des mûriers de la Chine (Broussonetia papy ri fer a).

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« Une petite rivière borde le . cours, de riches prairies s’étendent au loin... Dans ces prairies pâturaient de grands bœufs qui, en apercevant un promeneur, fait rare sans doute pour ces animaux, etc. » Est-ce avec cette eau et cette verdure toutes normandes que l’auteur nous dira avoir voulu suffisamment déguiser la localité, si différente de celle qu’il attribue à son sujet? Quant aux « grands bœufs », ces animaux y sont bien plus rares encore pour le promeneur qui s’assied-sur les talus des terrains bouleversés par les travaux des mineurs du Génie.

« L’analyse se livrait à son mystérieux travail... La nature maladive du jeune T..., cette prodigieuse quantité de portraits me donnèrent la certitude que, tout à la fois plein de respect et d’adoration pour sa propre image, plein de défiance et de faiblesse à l’idée du rôle qu’il avait à jouer dans la société... Pourquoi ne serai s -je pas Y Homme au gant de ce temps-ci.. ?» L’analyse mystérieuse ou métaphysique et suggestive à laquelle se déclare en proie Josquin est bien surprenante chez un réaliste de son étoffe, mais elle n’est surtout que peu bienveillante, ne concluant, pour son héros, qu’au plus sot amour de soi-même, poussé jusqu’à la démence. Comment ce Josquin n’a-t-il pas été avisé d’une main seule provenant du même modèle, peinte par Matet et inspirée probablement d'un morceau semblable par Vandyck qui figure dans la grande salle du musée Fabre? C’étaient bien là un objet et une occasion à chiromancie ou divagations psychologiques.

« J’avisai dans un coin un vieillard qui prenait silencieusement une lasse de café». Ceci est encore bien conventionnel, presque classique , ô Josquin. Voilà que, prétendu réaliste intransigeant, vous

allez emprunter, dans le magasin d’accessoires du Théâtre-Français, cet éternel confident, cet imperturbable donneur de réplique !

(f... Une galerie qui ne renferme qu’un seul et même portrait ». Encore et toujours ce pavé de l’ours !

« La famille de M. T... n’est pas enthousiaste de cette collection ». Ici le sujet devient aussi délicat qu’il est indélicatement exposé. ^

« Sa famille... avait manifesté l’intention de le faire interdire (Ah ! ah !)... Rien n’est plus triste qu’une interdiction. » Ceci est aussi malheureusement vraisemblable que malheureusement traité, avec ou sans mandat, par un écrivain fantaisiste de journal ou de revue venant ainsi y laver, en pleine place publique et devant cet enfant terrible qu’on appelle la foule, le linge sale d’une famille qui n’est pas la sienne et dont il eut dû rester l’hôte courtois.

«... Il aura détruit le restant des exemplaires. » Il s’agit d’un catalogue qui datait d’au moins une douzaine d’années et auquel Josquin feint le regret de ne pouvoir recourir et encore mieux appuyer ses preuves. Je prouverais, moi, s’il en était besoin, que les. deux tiers des passages qu’il dit en extraire proviennent de faits et de documents intimes bien postérieurs à sa visite, tout récents même.

« J’aurais voulu voir si, la plume à la main, M. T... n’offrait pas de prises à ses adversaires. » Mais notre présent nouvelliste, par le parti pris de son rapport, sè trouve être péremptoirement le plus actif, le plus draconien de ces adversaires, capable de renouveler, dans la pratique, la célèbre proposition : « Donnez-moi deux lignes d’un homme, et je me charge de le faire pendre. » Or, voyons quelque

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échantillon du prétendu catalogue... Mais non, au fait, c’est assez inutile, car j’aurais à affirmer, après, que la chose, lue imprimée ou inédite, et devant servir de pièce à conviction vis-à-vis l’état mental d’un accusé, n’émane en rien de celui-ci, mais tout au plus de certains libres et individuellement responsables rédacteurs de ce qu’ils ont pu croire sa pensée.

Je m’arrête, quoique bien loin encore d’avoir tout relevé; mais c’est assez pour faire reconnaître, dans les éléments des « sensations de Josquin », un fâcheux mélange volontaire, constant et fort inextricable pour tout autre que moi- même, de vrai et de faux, de réel et de fantastique : tissu de mensonges souvent et, toujours, de sottes exagérations. Si, en renonçant au point de vue moral, il ne fallait voir qu’un thème et un jeu de romancier au fond et à la surface des vingt-cinq pages de Histoire de M. T..., il resterait à se plaindre que le littérateur bohème du quartier latin, l’esprit et le cœur indépendants d’une philosophie artistique, rencontrant une noble et touchante nature d’élite, n’en aient été inspirés que pour la traduire en grotesque? Comment nous la montre-t-il exclusivement singulière, vivant en dehors des habitudes reçues , choquante , grimaçante, incommode pour ses propres pensées (à lui Josquin), maniaque , à tic , à idée fixe , mystique , utopiste , maladive , amoureuse d- elle-même, vaniteuse , fabuleusement dépensière. (Voilà l’accusation qui aura fait dresser le plus d’oreilles), folle au total ; et comment l’a -t- il impitoyablement jetée, ainsi pieds et poings liés avec toutes ces épithètes considératives, à la meute des Philistins d’une ville de province ?

« Au milieu de cè groupe amassé,

Qui vient de voir le fond d’un cœur qui se déchire, Qu’entendez-vous toujours ? Un long éclat de rire.

— Certes, on va le couronner ! — On le hue !

Et sur ce, M. Fleury, à la fois Hoffmann et Prud’homme, passe à la caisse Buloz, un samedi, jour de paye, toucher le salaire de son factum.

Les notices historiques du cataloge du Musée Fabre et de la Galerie Bruyas contiennent une erreur qu’il m’importe de relever, étant donnée l’occasion. Me trouvant particulièrement cité, surtout au sujet de la dernière, il y est dit que Bruyas «ne cessa, au cours de nos relations, de me venir en aide. » Certes Bruyas fut mon ami, je fus le sien et lui garde le plus affectionné souvenir. Si, au lieu de n’avoir fait que me dérober à ses générosités, toujours à l’affût et espoir de se produire, de s’imposer même, j’en eusse eu le besoin, sa joie, je puis le dire en toute reconnaissance, s’y fut précipitée. Or, c’est sur un pied contraire que je voulus toujours rester avec lui : cela sans croire en faire acte de vertu, et seulement avec quelque peine de le voir entouré de certains parasitismes abusifs. Au demeurant je regrette d’avoir, en ma pudeur du sujet, à venir établir ici, quoique sans entrer dans les détails du pourquoi et comment, que Bruyas pouvait se considérer et se considérait effectivement bien plus mon obligé que je n’étais le sien. Quant à l’Album de lithographies empruntées à sa collection et que l’on n’a pas manqué de croire et de répéter m’avoir été commandé par lui, c’est un simple extrait et tirage partiel, consenti par mon

éditeur, de certaines planches d’une publication plus étendue, toute indépendante et au courant de laquelle Bruyas m’avait permis très aimablement, ni plus ni moins, de puiser chez lui divers originaux.

Duhoussef. — Aujourd’hui colonel, alors seulement commandant, fut envoyé en Perse, à Téhéran, comme officier instructeur de l’armée indigène. Il voulut, avant le départ, prendre en ma connaissance, rue des Marais-Saint-Germain, quelque contact du pays, lointain .

Après un long et familier séjour auprès du Schah, à qui le rendaient précieux, en outre de ses qualités professionnelles, ses aptitudes artistiques et littéraires, il fit diverses pointes, du nord au sud, jusqu’à Caschan et Ispahan. Là, dans le cimetière arménien du faubourg de Djulfa, it avait à visiter quelques sépultures d'Européens. Quels ne furent pas sa stupéfaction, son vertige moral en voyant, accouplée à la tombe de Hommaire de Hell, mon chef de mission mort à Djulfa le 30 août 1848, celle portant le nom, avec la même date, de Jules LAURENS!... Voici ce qui était arrivé. En quittant Ispahan, où je laissais la dépouille mortelle de mon compagnon, je donnai des ordres et la somme nécessaire pour une pierre et une inscription funéraires, et dès le lendemain disparus de la ville, me repliant, à travers les plus graves difficultés, dans la direction de Téhéran. — Méhemet- Schah venait de mourir aussi, et tout le royaume était en révolution et livré au brigandage sans frein. Une équipe d'hommes que notre ambassadeur, le comte de Sartiges, s’empressa d’envoyer à

mes devants ne put parvenir à me découvrir, et l’on dut me croire perdu. — Entre temps une légende se torma qu’il était mort non seulement un voyageur français mais deux : goût contestable qu’un tel macabre bis repetita placent ! — Et les ouvriers du cimetière, s’étant trouvés en reliquat sur la tourniture de pierre, m’en ont, dans un non moins macabre excès de zèle, gracieusement fait bénéficier... De retour en France, le brave Duhousset, encore ému de l’aventure, éprouva une double satisfaction à m’y retrouver bien vivant de mes corps et âme.

Bourée. — Nommé ministre en Perse, il voulut m’y emmener avec lui. Mon Dieu! quoique revenu depuis peu je serais bien reparti de plus belle, mais je me trouvais engagé par l’Etat dans la publication de mon voyage avec feu Hommaire de Hell. Tout en refusant, malgré les plus aimables insistances, j’indiquai des confrères les plus propres à me remplacer et en tous avantages : Tesson, Berchère, Pasini. C’est celui-ci qui se décida et a, par ainsi, pu rapporter de sa campagne toutes les pierres précieuses, on peut le dire, dont il charge sa palette. — Au cours des allées venues avec Bourée, il me proposa d’entrer chez son ami Cottier, possesseur de plusieurs tableaux remarquables de l’Ecole moderne, entre autres de la célèbre Bataille des Ombres par Decamps : une merveille léguée au Louvre, a-t-on dit, après un certain usufruit; — en sera-t il pas comme du portrait « Bertin » d’Ingres, que l’héritière disait vouloir sinon devait donner, et qui n’en a pas moins été acheté 80.000 francs? — Bourée désirait du De-

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camps une copie pour laquelle je nommai Adrien Guignet comme le seul artiste adéquat capable de se mesurer avec un tel original. Mais ne comprenant pas l’importance du travail, on recula devant sa rémunération, que j’avais pourtant cru estimer à un minimum que Guignet n’eût peut-être pas même consenti.

Morel. — Il édita, alors rue Vivienne, un Album des Vosges par souscription locale, dont Bellel avait fait les dessins au fusain, Théophile Gautier le texte et moi je fis les planches. Lorsque, sa maison prenant un grand développement surtout en la spécialité de l’architecture et des arts décoratifs, il fut venu s’établir rue Bonaparte, où j’habitai successivement les numéros 17, 15 et 13, nous nous trouvâmes tout voisins, cohabitants presque, ce qui aida fort à continuer nos relations de travaux et de fréquentations amicales. Je fournis di vers sujets à ses livraisons de U Art pour tous, dirigé par Sauvageot, et nous étions convenus d’une importante publication de mes documents, de fragments d’architecture et ornementation turco-persane, détachés de la partie architecturale de mes portefeuilles comme une sorte de résidu ou notes à l’appui. — Le tout est conservé aujourd’hui à l’Ecole des Beaux-Arts. — Il y avait même eu commencement notable d’exécution — une douzaine de planches. — Mais ne pouvant seul de mon côté me livrer exclusivement, ainsi que de nécessaire, à cette besogne et le temps s’allongeant à travers, la suite se trouva renvoyée par la brusque mort de Morel et jusqu’ici abandonnée. — Morel était un

bel homme à carrure solide et à face large et ouverte. Sa mort fut un malheur particulièrement sensible pour l’avenir de la maison qu’il avait fondée. Je l’ai connu durant vingt ans, peut être trente... et voici pourtant ce qui s’est passé d’étrange entre nous deux peu de semaines avant sa disparition. Un soir de septembre, je sortais quand je le croise enjambant de notre trottoir dans un fiacre qui l’attendait, pour l’emmener dîner, pensai-je, en son domicile privé.

— « Bon appétit et à moi aussi, dis-je.

— Oh! j’ai dîné et je m’encours à la gare de Lyon.

— Voyage de vacances ? De mon côté, je partirai demain.

— Pour ?

— Pour le Midi.

— Et moi de même. Pour quelle région précisément ? si je ne suis pas trop curieux.

— Pour du côté d’Avignon.

— Tiens ! mais voilà qui devient très intéressant ! Je vais juste par là aussi ; et dans quel endroit donc ?

— Eh ! tout chez moi, à Carpentras.

— Allons, j’ai été indiscret et vous me la faites « au Carpentras », tout en vous flattant, car n’est pas de Carpentras qui veut. Non, vous n’êtes pas de Carpentras ; je connais assez familièrement la ville et chacun de ses dix mille habitants pour en être sûr, moi qui suis réellement de Carpentras.

— Vous êtes, vous, là vrai, de Carpentras ! Eh bien, moi, vrai aussi, je ne suis pas né dans ses remparts même mais bien — c’est tout comme — dans sa banlieue, au village de Saint-Didier, où se

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trouve encore ma famille paternelle en frères, sœurs, cousins, etc....

— Ah ! bien, voilà qui est fort !!!

— Elle est bien bonne !1! »

Un tel incognito de leur même origine entre Carpeptrassiens, quel parisianisme !

Davillier (Baron Charles.) — Comme Adalbcrt de Beaumont, rejetant aux orties le harnais d’une situation purement aristocratique, il renonça de bonne heure aux occupations et gains d’une grande industrie de draps, à Gisors, qui enrichissait la famille ; se faisant régler en modeste hoirie sa part de revenus pour posséder ainsi la pleine liberté de ses goûts, voyages et relations artistiques. Son intérieur, limité à deux ou trois pièces, rue des Moulins, devint bientôt un petit musée d’abord assez exclusivement de céramique, surtout en faïences de Moustiers, sur lesquelles il publia une excellente brochure ; puis, la vocation s’accentuant, se développa dans divers genres de l’archéologie dits «objets d’art et de curiosité...» Grand amateur aussi de peinture, mais moins en mesure de se satisfaire en achats, il se lia au moins avec les peintres, fréquenta beaucoup leurs ateliers, où ses joviales personne et humeur faisaient merveille. C’est, ainsi qu’il connut chez moi Gustave Doré, avec qui il devait, un jour, publier le grand beau volume sur l’Espagne. J’ai reçu, au cours du voyage qui le produisit, et où on fit tout pour m’entraîner, les plus folles lettres qu’il se puisse. Chacune se composait de trois parties écrites et signées séparément Doré, Charles et Léopold (un frère) Davillier. Fait inattendu : c’est l’artiste qui,

tout en étant d’essence le plus lou des trois, n’y dépassait pas certaines limites du quand même bon goût. L’une d’elles a été donnée dans 1 e Figaro.

Entre temps de fugues en ce pays de Don Quichotte, qu’il adorait, y vivant avec la stricte simplicité d’un étudiant touriste, Davillier se trouva, à Paris, en soirée de bal où un ami — je tiens l’histoire de son héros même — lui demanda à brûle-pourpoint, d’une belle veuve que sans doute il regardait, « Comment la trouves-tu ? |— Mais fort bien. — Tu devrais l’épouser. — Je n’ai certes aucune des conditions pour cela.— Comment donc ? tu es ou seras baron, si je ne me trompe,

tu t’occupes d’art. Elle est très riche "et —

Très riche ! nous voilà précisément bien hors de' compte. — Eh bien, tu sais, c’est chose faite. ».... Et voilà comment notre contempteur de l’argent se maria très richement, sans y penser, avec du reste une personne, comme on le voit, très intelligente de Inexistence. Ceci n’aida pas peu d’abord à des acquisitions progressives, mais qui devinrent plus tard d’elles-mêmes une source de gains. De partout, d’après sa notoriété, affluaient chez l’acheteur toutes sortes d’offres, souvent de premier ordre, qui, par des échanges ou cessions avantageuses, le transformaient en leur principale agence, en « juif boutiquier » finirent par accuser sous cape quelques jalouses langues. On voit pourtant, au Louvre et à Sèvres, devant les belles et inestimables collections qui leur étaient destinées et y ont, en partie, été installées déjà du vivant de sa femme, que Davillier comprenait de plus haut les pratiques du collectionneur.

C’est à dîner, chez lui, avec les peintres Fortuny,

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qu’il connaissait exceptionnellement, Jules Didier etde commandant Duhousset, que je vis mon ami pour l’avant-dernière fois ; et la dernière dans son cabinet, avec un conservateur du Musée du Louvre, Barbey de Jouy, sauf erreur de nom. Je fus péniblement frappé de l’altération subite d’un physique ayant toujours présenté jusque là l’image de la plus invulnérable santé.

Buvette. — Sur le manomètre rougissant bout dans la marmite bâloise l’eau où sont jetées et infusent et macèrent des écorces d’oranges... On va y adjoindre deux kilos de sucre et y versera un litre de cognac ; puis à l’aide d’une cuillère de bazar, chacun puisera, à prendre dans un récipient quelconque, un « verre » d’une sorte de curacao plus ou moins classiquement dosé, mais pas du tout désagréable... « Chacun » c’est et ce sont au cours de l’après-dîner, qui entrent et qui sortent, Bracquemond, porteur de sa dernière eau-forte mise à la retouche, et l’imprimeur Delâtre, se rendant chez celui-ci, rue Saint-Jacques, en tirer de nouvelles épreuves d’essai ; Davillier, qui vient de brocanter un vieux marteau de porte et me de ■ mande si je n’aurais pas à lui indiquer, pour un ami, le prince russe X..., un beau château qu’il voudrait acheter et habiter illico dans les environs ' de la Fontaine de Vaucluse; Jules Didier, s’installant à l’exécution en train sur pierre lithographique, d’après des costumes et sites de mes dessins sur nature, d’un portrait (!) d’actualité, celui de Schamyl enfin capturé ; l’imprimeur Bertauts, qui l’a commandé et s’en informe impatiemment ; un troisième imprimeur, Lemercier, que j’envoie vite,

chez un bric-à-brac de la rue Grégoire de Tours, acheter une très importante et rarissime planche d’après le Saint- Symphorien d’Ingres ; Henri Monnier rentrant de l’enterrement d’un frère à Gérôme, je crois. « Comment, lni avait dit un sceptique de profession, Henri Monnier à un enterrement !— Je prends bien part, répondait Prudbomme offusqué, aux plaisirs de mes amis : c’est doublement que je voudrais le faire à leurs peines » . Puis le jeune de Boispreaux m’approvisionnant, de sa campagne, d’une corbeille de pommes et d’un pot de confiture; l’austro-hongrois Obermayer, correspondant de journaux et revues viennois et secrétaire traducteur de ceux-ci auprès de Laurent-Pichat, autrement dit pour le journal Le Phare de la Loire ; Jacques d’Ortigues, musicologue et feuilletonniste spécial aux Débats en succession de Castil-Blaze et de Berlioz ; il s’éprend de ma vareuse, la palpe, demande l’adresse du marchand, veut en avoir une exactement semblable, séduit surtout « parce qu’elle est bien ignoble » {sic). C’est Beulé, alors secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux-Arts en attendant d’être ministre, qui apporte des billets pour la représentation aux Français de Guillery, de notre ami commun About, représentation menacée d’intransigeante cabale par la jeunesse clérico-dorée ; l’architecte Thomas, l’archéologue de Guillermy, Edmond Saglio, les deux frères Marcille, etc., etc. Il faut dire qu’avec de Curzon, nos deux ateliers étant mitoyens et ouvrant sur le même palier, nous nous repassions nos visites d’amis et connaissances : une jolie collectivité de personnel. Ah ! on ne s’ennuyait pas, tout en y piochant fer-

me, dans ma turne — oh ! pardon ' — de la rue Bonaparte n° 13.

Talabot (Madame). — « Me voici, dit-elle, entrant chez nous — accompagnée d’un monsieur à prestance martiale — avec mon « introducteur des ambassadeurs» monsieur M...»; ce que je pris bonnement pour une fantaisie d’antithèse de la dame: le soi-disant introducteur me paraissant ici bien plutôt introduit lui-même par une ambassadrice. J’avais, au demeurant, entendu peu et mal le nom du présenté et n’y arrêtai pas d’attention particulière... On sembla s’intéresser au tableau que je terminais pour être envoyé au prochain Salon « Une des portes d’Uscoup ad hypium en Bythi nie » . Puis on parla d’un peintre de portraits à choisir, demandant des appréciations et conseils entre Cabanel, Henner, Carolus Durand, Bonnat, Lefebvre. Je dus donner, avec le moins de réticences possible, mon opinion aussi délicate que variée sur chacun et offrir une visite à l’atelier des deux premiers. La chose, m’étant d’ailleurs très facile, fut exécutée dès le surlendemain. — Madame Talabot se défendait presque du désir de se faire peindre, surtouten y dépensant une forte somme, alors que son mari, devenu aveugle, ne bénéficierait pas du tout personnellement du résultat... Est-ce en combinaison d’un prix inférieur à ceux tarifés chez les maîtres ci-dénommés ou de circonstances occasionnelles quelconques que parut au Salon de Tannée suivante le portrait commandé à Delaunay? Or, et très malheureusement, l’artiste, pourtant plus qu’estimable et vanté hors de pair, ne l’avait rien moins que réussi. Le modèle, d’une beauté

digne de meilleur sort, y figurait maladroitement attifé, surtout avec un aspect des plus défavorables en ce qu’il paraissait donner raison, le pire, aux fâcheuses chroniques sur son origine et ses débuts sociaux. Cette fois encore donc, comme en bien des cas, ç’a pu être le bon marché qui, à l’inventaire d’emploi, s’est trouvé le plus cher. — Tenue au dehors d’un monde qui, du reste, n’a souvent d’autre mérite que son esprit d’« inclusivisme, » Madame Talabot, en revanche et d’autant plus librement, put et sut se créer un milieu avec celui où tout membre doit apporter une individualité intéressante, une valeur manifeste ; c’est-à-dire le dessus du panier des savants, des voyageurs, artistes, écrivains, de collaborateurs de son mari en finances ou professions techniques, de débutants mettant le pied sur les premières marches d’un avenir brillant, de jeunes, jolies et intelligentes femmes.Par exemple, au cours des réunions de ce monde, venu dîner, luncher ou en soirée ouverte, on rencontrait le plus fréquemment Hausmann, « le grand baron » avec lequel je causai naïvement, une fois, ne me doutant pas de la notabilité du personnage, Yriarte le touriste érudit, Gavarni fils, l’excellent peintre de genre Heibuth, Wenker qui venait de remporter le prix de Rome, le sculpteur Guilbert, Madame la comtesse de Vogué, encore fort belle, Madame Fuchs qui chante magistralement du Bach et du Haendel... Le maître de la maison, que, de plus en plus, la cécité et quelque misanthropie d’esprit mais non d’humeur confinaient dans son appartement du second étage, où toutefois il faisait prier de monter le voir tel et tel des invités ou visiteurs du premier, était représenté

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par le tout actif et familier Mollard : le même précisément qui me fut amené dans la scène qui ouvre ces lignes et lequel était bien, en toutes fonctions officielles, le Mollard authentique et seul véritable Introducteur des Ambassadeurs.

Duc Elzéar de Sabran-Pontevés. — Je

lithographiai trois de ses peintures, d’une exécution vraiment peu ordinaire chez les amateurs : deux vues prises dans le département de l’Aude et une en Italie, au temps de garnison des zouaves pontificaux. Ayant épousé une de Chevreuse, il habitait et recevait, les mardis, dans cet hôtel de Luynes plein de traditions artistiques — j’y avais vu gracieusement installé l’atelier d’Adrien Guignet, y peignant, en style de bas-relief égyptien, une partie de l’histoire de Joseph — mais où dominait alors l’élément politique en rendez-vous de toutes les personnalités du parti. C’est dire que le général de Charette y figurait au premier plan. Ce monde à part se montrait d’ailleurs très aimable en fumant des londrès, sablant le champagne et ingurgitant le thé dont il cassait le sucre à tous propos sur les têtes de turcs des ministres, sénateurs et députés républicains. C’est ce pauvre Gambetta qui écopait le plus de points. Mais le comble de l’abomination se trouvait être l’expropriation, en cours de procès, de la cour d’honneur de l’hôtel même au bénéfice de l’élargissement de l’ancienne rue St-Dominique en boulevard Saint-Germain... Sous raison de causer affaires je dus, une fois, accepter à déjeûner avec la charmante jeune fille du duc; mais ce dont on eut moins à me prier c’est d’être emmené au châ-

teau de Dampierre, propriété de la famille de Luynes et Chevreuse, y visiter, par faveur exceptionnelle, les fameuses peintures commencées et abandonnées par Ingres, tombé en malentente bien déplorable avec le duc de Luynes, une malentente restée contradictoirement inexpliquée.

Voici les réflexions esthétiques résumant mon impression de ces peintures : « Seuls le talent et même la médiocrité sont toujours égaux à euxmêmes ; mais sentes aussi les inégalités du génie comportent toujours quelque intérêt supérieur qui manque trop aux premiers. »

Pendant un voyage en Suisse qu’il faisait avec sa fille et où il recueillait de jolies pochades, dont certaines à mon intention, je reçus de de Sabran une très longue et dernière lettre, car depuis son second mariage et avant sa morl je ne le revis plus. Né, je crois, dans l’Aude, il se réclamait volontiers d’une mitoyenneté d’origine entre nous, sa famille, issue du Comtat-Venaissin, ayant ses tombeaux et une chapelle dans l’église d’Apt,

Super Grammafîcam. — « Votre perspective (mathématiquement parlant), votre perspective, — disait un éditeur très pressé à Eug. Cicéri ayant à reproduire en lithographie un dessin panoramique criblé de fautes de perspective, — c’est bon, je le veux bien, d’en mettre un peu... plus ou moins ; mais n’en abusons pas. Tenez, mettez- en là dans ce coin seulement, s’il vous en faut quand même ; et puis en voilà assez pour le reste..., parce que pas de retard, eh ! »

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Certains dilettanti du beau monde ne sont pas doués, et pour cause, d’un aussi robuste appétit aux choses d'art qu’ils voudraient le 'paraître. C’est eux qui ont institué de bon ton de fausser auditoire à la dernière partie d’un opéra, d’une comédie : exactement de même qu’il serait de haute inconvenance, à leur table, d’achever le contenu de son assiette ou de son verre. Pour moi, je l’avoue, quand il s’agit, par exemple, du Freyschutz ou du Misanthrope , c’est avec la plus religieuse incongruité que je frotte et lèche mon assiette, et que j’égoutte mon verre.

Souvent, après de longues veillées à travailler pour quelque reproduction lithographique, le nez sur un tableau ou dans un livre, si ce n’était dans de la musique, j’éprouvais une répugnance légitime à me mettre immédiatement au lit. Logeant à peu de distance, d’un côté, des quais, de l’autre, de la place de Saint-Sulpice, je dégringolais vite humer, avant, quelque effluve d’air nocturne. Entre nous soit dit, c’est vers le second côté que j’étais, par sybaritisme de régime, le plus fréquemment attiré : ma sortie aboutissant à un café débitant certaine bière blanche à nulle autre pareille, pouvait-on croire, dans tout Paris... Il était parfois bien tard, la demi-heure après minuit, pour que l’établissement ne fût pas fermé. N’importe, j’allais ; et le café était encore pénétrable par la fente des panneaux de la porte aux trois quarts repliés. Or, j’y trouvais immanquablement, depuis des années, d’abord trois ou deux clients, puis un seul, à la fin, avec lequel le tète-à-tête s’engagea volontiers en conversations mi-artistiques.

Assez âgé, mais robuste, la chevelure en boucles solides et embroussaillées, point beau, la peau rugueuse et bistrée, mal engoncé dans des vêtements plus que négligés — d’aucuns diraient sales, — les manières plutôt rustiques, l’impression du premier aspect pouvait vous suggérer la supposition d’un ex-portier de grande maison, s’y étant ramassé un certain pécule de petit rentier ; mais aussitôt le causeur, se révélant original et en intellectuel supérieur, taisait prendre une toute autre piste. Dans les questions d’art contemporain, il parlait des premiers maîtres, Ingres, Horace Yernet, Belaroche, Robert-Fleury, Pradier, comme on le fait de collègues et d’amis. Bien volontiers donc, au cours de la plupart des séances, j'écoutais plus que je ne parlais... Il n’a jamais su qui j’étais-, sinon un professionnel d’art quelconque. De son côté, il a toujours pu se penser à peu près aussi inconnu de moi ; tandis que je le connaissais parfaitement pour être l’illustre physicien astronome et météorologue Jacques Babinet, de l’Institut. Gela m’avait été appris dès longtemps en assistant à de ses conférences, sous la coupole du Panthéon, d’où pendait une certaine boule-pendule subtilement expérimentale des faits et gestes de notre globe terrestre.., Et, sur ce, nous nous invitâmes réciproquement plus d’une fois à un verre de l’exquise, incomparable bière blanche.

A côté de l’imprimerie Claye, rue Saint-Benoît, dans une crémerie-restaurant, où je prenais quotidiennement du café au lait, parfois quelques repas, et y voyant des élèves de l’Ecole voisine des Beaux- Arts, entre autres, aux époques des concours de

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Rome, Jules Lefebre et Layraud (dit Le Boléro ), nous nous trouvions, pendant toute une saison, juste à la même heure matinale, attablés face à face, avec un même individu caractérisé par quelque physionomie et teint comme mâtiné de breton et d’arabe. Etant, lui, taciturne ou d’ordinaire absorbé dans un dossier de paperasses, moi, de tempérament plus que discrètement démonstratif ; de plus des journaux et revues s’élevant en rempart entre nos modestes personnes mêmes, nous n’échangeâmes jamais ni une phrase ni un geste.... Voici que, un jour, mon ami le secrétaire inamovible de la Société de géographie, Charles Maunoir^ demande à m’amener une célébrité fort désireuse de ma connaissance, et pouvant, de son côté, beaucoup m’intéresser. Son nom seul était d’ailleurs la meilleure des recommandations. « Vous êtes deux grands voyageurs, conclut Maunoir, ayant visité quelques-unes des mêmes contrées, tout faits donc pour vous trouver réciproquement à qui parler. Vos portefeuilles de documents le régaleront. Il s’agit de Guillaume Lejean, un des premiers explorateurs et publicistes de l’Afrique ». — Très bien, amenez... C’était mon homme, comme j’étais le sien, de la crémerie Saint-Benoit !

Chez le coiffeur de la rue Jacob, Duseigneur, je rencontrais, durant nombre d’années où j’habitais la même susdite rue, un client de première marque, charmant causeur surtout. De belle prestance,tenue et manières quelque peu militaires (je ne me trompais que sur le fond) et bonapartiste (ceci de toute vérité). Aimable avec moi comme avec tout le monde, j’y répondais en causeries devenues

rapidement presque familières, les questions de peinture en fournissant du reste le plus fréquent programme ; mais notre réciprocité n’allait jamais plus loin. — « Voulez-vous monter avec moi, me fait un jour Tarai Mauzat-Laroche , accroché d’occasion près du Louvre, à la Direction des Beaux-Arts ? J’ai un mot à dire à Alfred Arago. Et, au fait, il peut vous être bon de lui être présenté. » — Soit... Or, je me retrouvai devant mon co-barbifié et coiffé de la rue Jacob ; lequel devint, par la suite, un de mes meilleurs amis.

B... adore la Nature... moins le vent, moins la pluie, la neige, le midi, le minuit, la solitude, les insectes, la poussière, etc., etc. Sous tant de bénéfices d’inventaire, cet amour-tà me paraît bien ressembler à de la haine.

Des parisiens fourvoyés visitent cette campagne romaine où planent, dans la plus auguste des solitudes, les aigles et l’âme des siècles ; et, n’y trouvant pas de Moulin de la galette, disent : « Quelle mystification ! »

Comment trouveriez-vous de soi-disant passionnés pour les femmes, qui ne les apprécieraient et même ne les regarderaient que d’après leurs extraits de naissance ? Ils ne sont et ne font pas autrement nombre d 'amateurs d’œuvres d’art, dont ils cherchent d’abord la signature.

Beaucoup de ces amateurs, fièvreusement enthousiastes, ressemblent à beaucoup de femmes sean-

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daleusemeht coquettes ou même galantes. Les uns et les autres n’ont qu’une passion et un goût fort contestables, où ils n’apportent le don d’aucune aptitude de sens, ni par conséquent le besoin légitime d’une satisfaction réelle. On n’est, en dépit de l’en seigne et du métier, pas plus eunuque ni plus vestale.

Faites-en autant. — Il y a une chose que lout le ?nonde sait , c’est-à-dire que les bourgeois ne peuvent trop répéter pour apprécier entre eux à leur haute et juste valeur ces deux suprêmes génies qui ont noms Michel-Ange et Raphaël. On sait donc que l’un de ces grands hommes, mettons Raphaël, si l’on veut sortant, un jour, du Vatican, au milieu de la foule respectueuse, la stupéfia d’admiration en décrivant sur un mur, d’un seul tour de bras et seul coup de crayon, une circonférence parfaite !...

C’était comme un défi jeté à l’autre, de grand homme, qui, sombre un instant, arrive peu après devant le même mur, où, d’un seul élan du bras, R marque un point, un seul, juste le centre delà ci-devant circonférence !... Ce fut une apothéose !

C’est pourquoi, ajoute l’esthétique et la moralité de M. Prudhomme, le culte exceptionnel de la postérité restera toujours partagé entre Michel- Ange et Raphaël.

Vous voulez prouver votre adoration de Raphaël en ajoutant que vous abhorrez Rubens : ce qui ne me prouve qu’un défaut d’équilibre ou une lacune dans le registre de vos aptitudes.

Dante, guidé par Virgile et Béatrix, traverse et

décrit le cycle de Y Enfer, du Purgatoire et du Paradis. Tout autre y séjournera, sans même s’en douter, s’il est privé du sens révélateur dont Virgile est l’image.

Vis-à-vis de ce qn’ils ne sentent ni comprennent, des gens se croient dispensés et absous de ne pas le goûter, disant qiTil faut y mettre de l’enthousiasme, du fanatisme... et qu’ils en manquent.Ils assimilent ainsi les belles œuvres de l’intelligence et de l’art à un mets quelconque, de l’appréciation duquel on se récuse par manque de préférence ou de simple appétit.

Les vrais valeurs, mérite et succès, pour qui ou quoi que ce soit, ce n’est pas de plaire moyennement à tout le monde, mais passionnément à la minorité de quelques dignes amoureux.

Si tel marbre, telle toile pouvaient se mouvoir d’eux-mêmes, comme on les verrait souvent tourner brusquemment le dos à de faux adorateurs!

D... attend, pour dûment admirer la sublime statue trouvée à Milo, un mémoire de G... qui doit, en dernière hypothèse, expliquer son sujet.

L’industriel qui confectionnera une Vénus de Médicis en caoutchouc colorié et à ressorts, avec musique, aura dit pour M. Prudhomme « le dernier mot de l'art. '

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La Joconde du Vinci, la Fornarinà du Sanzio et la Maîtresse du Vecelli, venant à parler, démentiraient nombre de fats criant partout qu’ils sont au mieux avec elles !

Sur le mur délabré de la Farnésine , le gros du public ne voit, ne comprend trop rien à la Galathée de Raphaël, le chef-d’œuvre de la peinture. Il s’attendait à mieux d’après les estampes. Mais chez Curtius, à la bonne heure!

Les peintres Prudhon et Fromentin, la Vénus de Milo, La légende des siècles de V. Hugo ont des admirateurs fanatiques qui les appellent Proudhon, Formentin, la Vénus de Melo, Les légendes du siècle.

Dans tout jugement d’une chose, c’est bien plus le juge que la chose qui se trouve jugé*

Ils sont mieux partagés les grands hommes et les chefs-d’œuvre inconnus que beaucoup des plus connus, si mal compris.

Particulièrement au point de vue artistique et critique, je m’inscris contre l’absolu du prdverbe « Des goûts et des couleurs on ne saurait disputer.» Certes s’il est un sujet de discussions et disputes sans fin où l’on puisse se livrer c’est bien celui-là au premier chef. En tous cas, l’on ne s’en fait point faute.

On s’étonne de ce que les choses les plus simples et les plus faciles nous soient, généralement, si compliquées et si difficiles : c’est que nous appliquons à la ligne droite d’un point à un autre de leur Vrai la ligne courbe de notre esprit bossu.

Chercher, dans une personne ou dans une œuvre, à estimer en même temps qu’aimer ou admirer, c’est bien ; mais s’il vous faut absolument satisfaire un besoin personnel d’estime, d’amour ou d’admiration, décidez-vous-y quand même au plus ou moins de mésestime près : sans quoi il pourrait bien vous arriver de mourir avant d’avoir trouvé à aimer ou à admirer.

Les médiocrités qui marchandent, n’admeltant pas telle ou telle supériorité, me font l’effet de pigmées ou d’impotents en vue d'une montagne à gravir et exigeant que la montagne s’abaisse et vienne jusqu’à eux. C’est parce qne Mahomet était grand, plus grand peut-être que la montagne, qu’il allait à elle.

Notre goût pour les plus belles choses doit en êlre intelligent, conscient. Aimer sans comprendre, c’est, comme; on dirait, consommer sans payer.

Si l’envie qui nie équivaut, pour son objet, à la plus forte des confirmations, l’inintelligence qui ignore établit, dans son fait, la plus absolue des négations. Chez les aveugles le soleil en personne ne serait pas même à l’ordre du jour comme dis-

cussion. Plus encore « La question , ainsi que suivant certain magistrat, n’en serait posée. »

Devant une grande, belle œuvre,, la plupart des critiques de profession obéiront, un jour ou l’autre, à ce commandement: « Que celui d’entre vous qui est sans la moindre lui jette la première pierre.»

Il n’est pas de navire, bateau ou nageur en mer, dans les parages des Antilles, plus suivi, plus entouré, plus traqué par des requins, que l’est, dans son œuvre et dans sa vie, l’homme supérieur par ses critiques ou biographes faméliques, ou, pires encore, ses commentateurs. Or le Fluctuât nec mergitur n’en reste pas moins triomphant et triomphal.

Je ne crois que sous forte caution à ces jugement et justesse prétendus définitifs de là postérité. Tel homme, tel mérite de nos jours pourront être, dans l’avenir, à. tort ou à raison, tour à tour oubliés, méprisés ou très en succès. Les morts aussi ont leurs modes.

Il n’est comparable à l’ennui des sots pour les choses dites sérieuses que celui des vrais connaisseurs pour celles dites amusantes.

Il faut bien reconnaître que les marchands de vin, les courtiers, les boutiquiers, les épiciers, en un gros mot, ne font pas mal les choses de l’art, et même très artistiquement quand ils s’y mettent : témoins les palais de Venise-, les clubs de Londres,

les collections d’Amsterdam, toute la ville de Bordeaux. Au reste l’Angleterre, la Hollande, la France même auraient mauvaise grâce à se détendre d’être une marchande de cotonnades, une marchande de harengs et une marchande de vins et spiritueux. Athènes, ce sanctuaire des siècles passés, resté l’idéal des nôtres pour la perfection des ouvrages littéraires et artistiques de la pensée et de la plastique, n’était-elle pas issue et solidaire du Pyrée, ce port de caboteurs hardis et si industrieux qui lui a survécu tant bien que mal et qui la „ ressucitera sans doute !

On m’apporte tous les jours, on me prie d’aller voir quelque œuvre d’art à expertiser. Les moindres, parfois risibles, sont, du reste, péremptoirerement baptisées déjà par leurs propriétaires des noms les plus ronflants du Dictionnaire biographique de la région : ceux des Mignard, Parrocel, Joseph Yernet, Pujet, Bernus, Jean et Charles Vanloo, Sauvan, Balechou, Boucthay, Duplessis.... à moins que, par une cynique bénévolence, on ne soit remonté d’emblée et sans s’excuser du peu à Michel-Ange, à Baphaël ou Bubens ! En tous cas et vrai dire, l’horreur du vide, si particulièrement propre aux natures méridionales, ne saurait, quelle que soit la non valeur en question, y admettre un inconnu. Or, ne fut-ce que d’après ces conditions, ce n’est jamais le comment vaut en elle même la besogne qui m’est posé, mais, en toutes insistances, le toujours combien vaut-elle à titre de vente ou achat.

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Fantaisie. — Y a’t’un moment, comme ça, où j’ei’s’u le goût de la pénture, disait un Marseillais. Eh bien, ça m’a passé, que voulez-vous ! Une fois, n’es-pas ? c’est la chasse ; une otre fois c’es le commerce : on n’est pas meitre de soi-même ; et puis y’atemps pour tout. C’est pour vous dire que un jour à la Carmebierre, dessus le port, je vois par terre une montagne de queisses de tablox. Moi je démande: « Ca embarque ou ça débarque? » — Ça débarque, qu’on mé reupond.... C/éteient tous de cheufs-d’œuvre qu’ils véneient de l’Italie. Feuctivement, mossieu , tout des Raphaelle, des Michelange-à-l’eau, des Titien, enfèn tous les fameux des fameux.

« Je seis pas si vous les voulez vendre o détaillé ; meis moi je prends tou’en gros, qué je fais. Com bienn ? »

— Dise-sette mille francs.

« Eh ! bien c’est achetté. » Plus tard le goût il m’a totalement passé. J’ei tout brocanté d’un seul coup pour quinze cents francs ; et jé le régrette

mon Dieu pas ' Que voulez- vous, je vous dis :

On n’est pas meitre de soi. Eh !

ANECDOTES, DBOLERIES, ETC.

Comment on conte Thistoire. — Monsieur Michel-Angelo, ou plutôt Michel-Ange à l’eau, disait mon conteur bourguignon, ainsi surnommé parce qu’il peignait beaucoup à l’eau, ou bien encore a la fresca, à la fraîche (en se levant de bon matin, suivant l’expression italienne), était un vrai bourreau de travail. On raconte même que, pour continuer de nuit ses ouvrages les plus pressés, il adaptait sur a visière de sa casquette une sorte d’invention de lampion à réflecteur. Mais, tout robuste à la dure qu’il fût, il se sentit un jour assez fatigué au milieu des grands travaux commandés par les papes dans leur palais du Vatican : « Il ne s’agit pas, se dit-il, d’aller toujours de plus fort en plus fort, mais il faut aussi prendre quelquefois un peu de repos et de bon temps », d’autant plus qu’en ce moment, par extraordinaire chez les artistes, il avait le gousset bien garni de sa dernière paye. « Qu’est-ce que je pourrais bien faire, mais là de véritablement

ANECDOTES, ETC

chouette pour mon agrément et qui flatte ma curiosité?» Il se décida d’abord pour un voyage, pour un grand beau voyage, oui, mais lequel ? où ?... Tout à coup il s’écria :

« J’irai visiter Chalon-sur-Saône ! »

Et le voilà parti avec sa malle sur le dos...

Arrivé, un beau soir, au sommet d’une butte, non loin du terme du voyage, et un peu fourbu, entre nous, il pose sa malle par terre, il s’assied dessus et regarde à son aise le pays et la ville de Châlon en panorama, étudiant et reconnaissant tous les quartiers de l’endroit pour y choisir, et se faire traiter en prince, celui où pourrait se trouver J a meilleure auberge.

Très dépensier, car il vivait véritablement en prince, et imprévoyant comme tous ses confrères, voilà qu’au bout de quelques jours il se trouva embarrassé pour payer sa note. Plus le sou... Alors qu’imagina-t-il ? Dans sa chambre, à même le mur et juste en face de la porte, il peignit, toujours à la fresca, dont les couleurs et les pinceaux ne le quittaient jamais, il peignit d’après nature le portrait de sa propre malle, copiée avec le couvercle levé et laissant bien voir dedans tous les effets, les chemises, les chaussettes, jusques à leurs marques, et la clef sur la serrure, le tout bien imité en raccourci (puisqu’on dit que les raccourcis c’était son fort à cet homme), et il s’esquiva ni vu ni connu, emportant sur le dos sa malle véritable.

Pendant plusieurs jours les filles de l’auberge d’abord et ensuite le patron pensèrent, en ne voyant pas rentrer, pour les repas ni pour le coucher, leur

monsieur Michel- Ange, qu’il avait lait des connaissances en ville. (Ces artistes, ça se faufile partout,). Puis devenantnaturellement de plus en plus inquiets ils vinrent à sa porte écouter, cogner, et en apercevant si bien, répétaient-ils, sa malle par le trou de la serrure, ils redescendaient parfaitement rassurés, sinon sur la présence du voyageur, au moins sur une garantie de sa dépense. Mais enfin cela ne pouvant pas toujours durer, on appelle, on frappe à coups redoublés et, craignant un malheur, on ouvre de force... personne! On s’approche de la malle, on la touche.. Monsieur, c’était peint!

L’aubergiste jurait, se désolait, injuriait le gueux de peintre, allait détruire la peinture. «Taisez-vous , et ne bougez pas s’écrie à temps un connaisseur accouru parmi la foule. Respectez comme la prunelle, de vos yeux ce travail de M. Michel-Ange : un véritable capo (Topera. Rien qu’à le montrer votre fortune est faite. »

Et, défait, j’ai toujours entendu dire de l’auteur (il y a des amateurs qui ont été à Rome, dans la chapelle Sixtine, pour contrôler la chose) que le Jugement dernier et cette malle ce sont ses deux chefs-d’œuvre.

Un professeur d’impolitesse. — R..., peintre, professeur à l’Ecole des Reaux-Arls de Lyon, était au physique et au moral un vrai bourru pas bienfaisant. Il reçoit pendant son travail, qu’il continue sans le moindre dérangement, la très humble visite d’une sorte de paysan, père de son plus médiocre élève.

— Je venais, monsieur le patron, pour un peu

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des nouvelles du petit ; voir s’il va pas trop mal.

— Il se porte comme le Louis XIV de la place Bellecour.

— Mais je veux dire s’il travaille, si... enfin quoi ! s’il mord ?... Mord-il ?

— S’il mordait, votre petit, je l’aurais vite fait f..... dans le Rhône.

— Ah ! mais, monsieur, ce que je veux dire, bien entendu, c’est s’il a de l’intelligence, du savoir-faire, s’il apprend bien... enfin quoi ! s’il a do l’esprit ?

— Votre petit ? c’est une f bête.

Restes de préjugés. — Une de ces grandes diligences qui font encore l’héroïque traversée du Simplon emportait vers l’Italie, au nombre de ses voyageurs, très variés, plusieurs pensionnaires de la Villa Médicis à Rome et un marchand de soie lyonnais, prématurément habillé, en bonne foi du ' « climat italien, » d’un pantalon et d’un saute-enbarque de nankin. La conversation allait bon train» s’étant liée sur les motifs cTèpatement immanquables et permanents entre artistes et bourgeois.

« Alors, disait l’aimable canut , vous allez, comme moi, de ce pas ensemble, à Milan, à Florence, (les artistes rêvaient, sur ces noms, de Léonard de Vinci, de Michel-Ange !)... A Florence ils ne filent leur soie qu’à trois cocons. Ah ! par exemple pour ce qui est de beau noir, il se faut aller à Milan : à Milan il’ont de beau noir. Mais pensez donc, de la soie rien qu’à trois bouts, c’est que de la vraie saloperie. — Et peut-on bien savoir ce que vous faites, vous autres messieurs : pour quelle partie donc vous voyagez comme- çà ?

— Nous sommes tous artistes: peintre, sculpteur, musicien....

« Ah !... et c’est donc comme ça pour rien du tout que que vous allez flâner quatre ou cinq ans à Rome, vous avez dit, et dans le pays !... Ah! vous éte’artisses... :• alors, est-ce que, aussi, vous seriez pas tous, par hasard, un peu tous ?

Un iconoclaste. — Le peintre cynégétique Godefroy Jadin possédait un chien bien connu des lecteurs d’Alexandre Dumas. Celte bête énorme, superbe et féroce, fut la terreur de l’univers des chats particulièrement. Ce qu’il occit de la gent féline, brisant les reins d’un simple coup de mâchoire, peuplerait tout une hypogée égytienne . A Rome notamment, ses méfaits devinrent tels que son maître dut, les jours de sortie en ville, le laisser au logis, enfermé entre les quatre grands murs d’une pièce du palais Yittoria lui servant d’atelier.

Et voici ce qui sê passait là d’infernal.

Le chien avait toujours vu avec un déplaisir manifeste, au point de le faire loucher, certain portrait en pied de lui dont les séances de pose lui furent sans doute imposées tyranniquement, peutêtre en tiers et collaboration d’une cravache , et la toile, pour cause de cette incompatibilité d’humeur et rancune chez le modèle, se trouvait hissée le plus haut possible, hors de toute portée, sous la ligne de corniche même du plafond. Eh bien ! pendant des journées entières de réclusion, le chien, prenant son élan furieux, exaspéré le soir jusqu’à la rage, n’employait sa solitude qu’à s’élancer follement après elle. On peut encore au-

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jourd’hui en aller voir le mur tout détérioré de profondes cannelures par la retombée des griffes de l’assaillant. Ce fut, des semaines durant, un duel à mort, mais interminable : heureusement pour la toile qui reste, intacte, un des meilleurs témoignages du talent du maître; et malheureusement pour le chien, mille fois exténué, par intermèdes, de fatigues pires qu’uue seule mort.

Un malentendu. — Le peintre botaniste X.,.. dessinait à la chambre claire, sur le territoire de Rognac, de magnifiques chênes verts, dignes de ceux qui forment la célèbre entrée en Galeria d’Albano. Tout à coup, de. derrière leurs pieds, sort et s’avance sur lui une vieille femme' en furie, menaçante et s’écriant :

« Moussu! aquéléis aoubré vous clavoun rèn » (Monsieur, ces arbres ne vous doivent rien).

L’artiste fort interdit d’abord, en attendant d’être vraiment effrayé, ne parvint pas à s’expliquer, c’est-à-dire à se faire comprendre, à se défendre ; se compromettant au contraire de plus en plus, naturellement, par les mots d -étude, d’œuvre d’art, de portrait à recueillir, à collectionner documentairement en portefeuille. Bref ! il lui fallut déguer- . pir, pour emporter au. moins sa vie sauve.

La chose s’expliqua plus simplement, à quelques pas de là, chez un grand fermier limitrophe de propriété, avec lequel, justement, notre terrible temme, qui en était devenue à peu près folle, plaidait, depuis des années, à propos de ces mêmes arbres, un procès de litige. Le malheureux peintre avait été pris, il va sans . dire donc, pour le plus ennemi des tireurs de plans experts.

Fausse étiquette. — « Saourias péréou, éscréou ré? » (Vous sauriez aussi écrire?) demande une jeune fille à un peintre qu’elle regarde travailler dans la rue.

Sur la réponse affirmative :

« Alors , sé vouyas, pourriàs tant bén estré Frère/» (Alors, si vous vouliez, vous pourriez aussi être Frère ! (de l’Ecole chrétienne.)

« Mais (je traduis du provençal) qu’est-ce que cette cocarde rouge (le ruban de la Légion d’Honneur) que vous avez là attachée (nousade) à la boutonnnière ? (En aparté). Cela doit vouloir dire que cet homme est républicain ou païen. »

— Eh! qu’est-ce donc pour vous, mon enfant, demande à son tour l’artiste, ce que vous appelez un païen et un républicain ? Le savez-vous bien ?

Longtemps à répondre. Puis, avec un ton de naïve horreur, aussi craintif que convaincu, et en s’éloignant presque : « Républicain et païen, ce qui est la même chose, c’est de ne pas croire à la sainte Vierge.» C’était bien envoyé. Le pauvre peintre faillit ne pas pouvoir s’en relever. Toutefois, il finit par répliquer avec un petit bout de sermon dont la morale instructive ne relevait pas précisément des canons du Syllabus.

Un soir de juin 1846 nous cherchions à dîner dans la banlieue romaine, moins en appétit d’un repas n’y pouvant être que rudimentaire, qu’en celui tout artistique de couleur locale. (Voir, dans Rome , par Zola, l’admirable épisode de la poule empoisonnée.)

L’objectif du menu à rencontrer ne dépassait

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guère une salade, peut-être un rôti de cabretto, du fromage, quelques fruits. Eh bien, renvoyés d’une ostéria ou cabaret à l’autre, dans Les quartiers del pino, de Roma Vecchia et de Moni-Testaccio, nous ne trouvâmes rien de rien et dûmes, la noire nuit tombée et nos estomacs devenus pressants, nous rabattre piteusement en ville, à la Trattoria assez renommée del Falcone , mitoyenne, s’il vous plait, avec le mur des Thermes formant abside au Panthéon. Là,’ à la lueur de chandelles et entre des parois crépies au simple mortier, furent servis une minestra ou soupe au macaroni et aux légumes, un stuffatino di vitello, des carcioffi (artichauts/ et des triangles de pasta f voila, aux cerises : le tout arrosé d’un ordinaire rouge de %agarollo e t d’un extra blanc d 'Orvieto... Jusqu’ici vous n’aurez peut-être apprécié ie récit que faiblement intéressant, mais voici qui le rend davantage, le corse même d’une certaine patine historique. Mes compagnons — j'étais leur invité en adieux de mon départ pour Ispahan et Persépolis — étaient les six pensionnaires suivants de l’Académie de France à la Villa- Médicis : Alexandre Cabanel, les deux frères Léon et Achille Benouville, Jean Aubert, Victor Massé et Eugène Guillaume.

Du vrai invraisemblable. — Ceci n’est pas une légende mais bien de. belle et bonne histoire.

Le simple modélç Duboscq, mort très âgé, dès cinq ans posait pour les enfants du premier plan du tableau de L'enlèvement des Sabines, par David. Toute sa vie s’est passée laborieusement, honnêtement, sobrement dans les ateliers, notamment

ceux de l’Ecole des Beaux-Arts, dont il se considérait à juste titre comme un fonctionnaire inamovible, un membre officiel. Il a laissé toute une fortune, dix mille francs de rentes, amassés au jour le jour et sou à sou avec les artistes, qu’il lègue à distribuer, chaque année, aux élèves sculpteurs et peintres qui entrent en loges pour le concours du grand prix de Rome.

L’économiste Proudhon, moi/ et les logistes donc! . nous sommes joliment contents !

Le modèle des modèles. — Celui-là, Lambert, apportait en toutes choses de sa profession, pratiquée à la hauteur d'un sacerdoce, une conscience rigide. En voici, entre autres, un exemple vraiment Spartiate. Dans une saison assez fraîche, il arrive de grand matin, à la minute, devant la porte fermée de 1 artiste, absent, chez lequel il était en cours de poser un Mercure. En quatre temps il se déshabille tout nu, prend strictement la pose et la tient jusqu’à la plus ou moins tardive rentrée de son client... Heureusement la chose avait lieu sur le palier d’un dernier étage où ne venait à passer aucun autre locataire.

Poisson d’avril à un vieux modèle alsacien.

— « Moi Mayem percher (Mayen berger) on m’a tit t’aller à Crinel (Grenelle), vin vond Crinel, bosser gez un tame, zibérieure ti goulentet beindre. Moi Mayenpercher allé, allé; marger, marger duchurs, louin, louin, pien louin !... Moi toud en nache. Envin moi arrifé à la maisson de la tame, tans li goufent, et endré tans l’adelier. Il y afait la tame zibérieure et drois brèdres (prêtres) cross, crass,

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ruches (gros, gras, rouges). Ils me recarteut dons, la lame et les drois brèdres, cross, crass, ruches ; et ils tissent enzemble : Oh! non Mayenpercher, non il vaut bas, il gonflent bas Mayenpercher, bour une dède te Ghrisd. Il vaut bour une dêde de Ghrisd lin pel peau chün-homm, afeg gefeux loncs, plonts un beu pouglés... Non, non bour un Ghrisd gonflent bas Mayenpercher, Mayenpercher bas ün pel peau chüun-homm ; non vaut bas; il vaut brentre ün audre motel... Et la tame zibérieure et les drois brèdres cross, crass, ruches, ils m’ont tit gu’il vallait m’en aller et retenir bour audre j bosse, une audre vois. Et moi, bauffre Mayenpercher, retourner zans aseoir ün zeul minude de vin vond Crinel, et allé engore, margé, margé dude la churnée, en nache bour rien tu dout. » Pends-toi, Nucingen !

... ? — l e violoniste D..,, voyageant en Suisse avec le compositeur Réber, de l’Institut, traversait une rue de l’adorable ville de Lucerne. Il avise, à l’étalage d’une sorte de marchand-épicier, une superbe pipe en faïence jaunâtre fort à son goût; mais, très pressé en ce moment, et surtout ne voulant pas abuser de son respectable compagnon pour un sujet qui pouvait lui être plus qu’indifférent, il se contente d’un coup-d’œil d’admiration et passe outre.

Le lendemain, rentrant de faire un tour du lac des Quatre-Cantons, et la belle pipe n’ayant cessé de lui trotter par la tête, même en face de la Chapelle de Guillaume Tell, du Grütli et du rocher de Schiller, il repasse pour voir à l’acheter.

Elle n’y était plus... à l’étalage au moins.

Il demande au marchand, qui malheureusement ne savait ni comprenait pas plus de français que D... ne comprenait ni savait d’allemand. On met, en recherches, toute la collection de pipes de la boutique sens dessus dessous, croyant toujours trouver un peu, beaucoup, mais ne trouvant jamais que pas du tout. Encore plus passionné et rendu plus désireux par ses déceptions, notre amateur se prodigue et morfond en vaines paroles et en gestes descriptifs.

Tout d’un coup, chose bien simple et bien commode pour lui qui manie aussi familièrement le fusain du dessinateur que l’archet du violoniste, il pense à figurer en quelques traits de crayon sur son carnet le bienheureux ou malheureux objet en question, particulièrement caractérisé et intéressant par un certain motif d’ornementation de sa tête ... A peine était tracée en deux signes cette dernière et selon lui décisive indication, que le brave marchand, en la regardant comme stupéfait d’abord, part immédiatement d’un rire à se tenir les côtes, un rire prodigieux, un rire sans fin! Il appelle sa femme qui, elle aussi, regarde non moins stupéfaite et se tord non moins les côtes. D..., en contraste tout autant comique, était interdit, se décontenançait sérieusement d’un pareil effet. Il regardait son croquis par tous les sens, ne parvenant pas à reconnaître en quoi il pouvait amener ce résultat extraordinaire, à la fois aussi mystérieux pour lui qu’éclatant pour d’autres. Et, à chaque nouveau regard tombé sur le croquis, nos rieurs riaient de plus belle, riaient encore, riaient toujours4!... Bien plus, voici qu’un voisin, un pas-

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sant, deux passants surviennent et s’arrêtent; puis se forme un groupe véritable, un rassemblement où chacun, aussitôt le croquis aperçu, pouffe, s’éclaffe et tombe en syncopes de rire...!

D... dut prendre le parti, renonçant à sa pipe et à toutes explications, de se dérobera la situation. Aujourd’hui, après quinze ans, il en est encore resté là.

Tragédies. — L’imprimeur Lemercier— le plus charmant dès hommes, soit dit par provision,-— entre, une après-midi, chez moi et tombe s’affaler sur un canapé. « Il vient de m’en arriver une, suftoque-t-il, mais, une pendable ! désespérante !!. Karl Bodmer m’apporte hier le plus grand, le plus compliqué de ses dessins sur papier autolithographique. Il y avait là le travail de plusieurs mois et, en résultat, un chef-d’œuvre. Son imprimeur habituel, Bertauts, me les renvoyait, l’homme et la chose, n’ayant pu prendre sur lui de tenter les préparation et transport sur pierre. « Ça, s’était-il récusé en dernière raison, c’est avant et après tout, beaucoup plus mon que affaire celle de Lemercier, qui en a eu l’initiative et s’y est créé une spécialité. » Avec une pareille pièce la partie était grosse à jouer. Mais je ne pouvais reculer, surtout Bodmer acceptant d’avance la responsabilité de toutes aventures. Donc, allons-y! — Les deux ou trois opérations préliminaires marchent bien, et voici le moment de plonger le papier primordialement. gommé dans un bain devant à la fois raffermir la matière grasse du dessin et prédisposer la feuille au report sur pierre, où auront lieu, comme

pour la lithographie directe, l’acidulation et le lavage définitif. — G’esf fait!.. Quelques minutes se passent.. ; quand, tout à coup et en un rien de temps, tout le corps de crayon qui constitue le fait de l’artiste se détache intégralement du papier, celui-ci coulant au fond de la cuve, et reste à fleur d’eau qu’elle moire, damasquine dans sa merveilleuse agrégation d’abord, mais ne tarde pas à peu à peu se désagréger, se brouiller et dissoudre jusqu’à effrondrement et noyade complète, sans plus laisser aucune trace... — Voilà, mon pauvre ami, ce qu’il m’a fallu commettre, voir se produire, cloué sur place d’effarement, ne m’en expliquant rien encore et à jamais désolé !... Regardez à mes cheveux, ils en ont dû blanchir. »

Je me bornai à compatir sincèrement plutôt qu’à vouloir consoler vis-à-vis d’un mal aussi réel, aussi irrémédiable. Et Lemercier de reprendre : «Mon terrible fiasco d’aujourd’hui peut seul être comparé à un accident moins personnel mais relevant de ma vie professionnelle et certainement plus déplorable encore. Un de mes porteurs, choisi le plus fort et le plus adroit, allait prendre dans l’atelier de Léon Noël, situé comme toujours à un étage élevé, l’énorme pierre d’une commande de l’Etat, ou était représenté, d’après Winterhalter, le groupe de personnages de la Cour : ouvrage considérable et payé en conséquence. Trainée jusque hors la porte sur le palier, et là posée et ficelée sur un crochet ad hoc, le porteur, assis en contrebas de deux marches d’escalier, en passe les bretelles à chaque bras, s’incline, se tâte, cale du mieux pour se relever, aidé de quelque coup de main, sous le dur fardeau... « Ca va, ça y est, çà

ira, dit-il en commençant à descendre; vous pouvez être tranquille ; rentrez M. Noël. » A peine la porte refermée, retentit, ébranlant la maison, le plus épouvantable patatras, prolongé comme en cascades !... Une bretelle, une corde avait-elle cassé? les pieds glissèrent-ils sur le bois en spirale de marches cirées ? — crime permanent des propriétaires parisiens. — La pierre dételée dégringolait par bonds tout un étage, se retrouvant miraculeusement intacte, et l’homme, ayant réagi de quelque effort à rupture interne, restait assis... mort.

Comédie. — Un élève de Brascassat, nommé Bour, allait prendre rang parmi les lithographes, surtout comme reproducteur attitré de tableaux du maître. Il exécuta ainsi une importante planche d’après la toile célèbre du « Combat de deux taureaux.»— Je me trouvais assister à coté de lui-même aux épreuves d’essai sur la presse et par les mains de Lemercier. En telle circonstance, il y a toujours quelque aléa à craindre et notre auteur, jusque-là très modeste à tous égards, dans l’attente d’un résultat qui pouvait, très bon ou décevant, influer décisivement sur son renom et sur ses ressources, paraissait fort ému... Au moment ou était levée la première feuille, voilà qu’on lui remet une lettre très urgente. Il la parcourt, devenant alors touUàfait tremblant, bouleversé, puis s’écriant « C’est un gros héritage, une fortune qui me sont notifiés!» (Le chiffre m’en échappe, mais il était réellement considérable). Sur ce, le trois fois heureux mortel nous embrasse et part, sans un coup d’œil à l’accouche-

ment de son œuvre, et jamais plus il ne toucha un crayon ni on ne le revit parmi ses confrères. Il s’enfuit grignotter quiétement son fromage en on ne savait trop quel recoin de province ou de banlieue. Soit, mais sans la lorte aubaine, il eut pu être quelqu'un et il n’aura été que rien du tout... Peut-être, faut-il le dire ? les individus, comme certaines nations, sont-ils d’autant plus heureux qu’ils ne font point parler d’eux. Il en coûte cher généralement de compter dans l’histoire et de figurer dans un dictionnaire biographique.

Détails de ménage. — Mon jeune ami le peintre G. B... est charmant, doux jusqu’à la suavité et d’un désordre idéal. Sa peinture, ses dessins surtout disent bien tout cela d’une façon originale et exquise. Son existence extérieure, mi -noctambule et mêlée, comme celle de son esprit, à toutes sortes d’êtres plus ou moins fantaisistes et de rêvasseries chimériques, vague on peut dire entre la nuit et le jour, sans trop de distinction, de sensation ni d’emploi particulier de l’un ou de l’autre. Souvent même l’esprit sonne-t-il midi, à minuit, et le corps minuit à midi. Vous connaissez tous, n’est-ce pas ? de ces genres d’organisations; mais celle-ci en est un type classique. Or, imaginez G. B... obligé d’opérer un déménagement et emménagement! ce qui lui est arrivé l’autre jour, chassé qu’il était de la rue de Y Ancienne- Comédie par le percement du parcours du boulevard Saint- Germain... Un déménagement et emménagement ! le fait le plus brutal et ahurissant de la vie parisienne. Depuis des semaines, il est vrai, la chose

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avait été effectuée partiellement en famille, à l’amiable. Mais on se trouve, à la dernière heure, en face d’un monumental divan en velours d’Utrecht jaune immortelle, la seule pièce du reste bien réeüe et importante du très modeste mobilier. C’était le monstre tragique du dernier acte. Il ne fallait plus penser à la descente des sept étages d’un escalier fort biscornu, qui fut, à la montée déjà, par trop difficile ; et le châssis de l’atelier avait dans toute sa dimension une de ces ouvertures latérales propres aux entrées et sorties directes par la cour des grands tableaux et autres grands objets. Disons que cette cour, très étroite, était hérissée de mille saillies et se terminait, au rezde-chaussée, par les ateliers à couverture de vitrages d’une fabrique d’instruments de précision.

On fit venir un commissionnairé-amateur (encore un type) qui paraissait, hélas! plus encore qu’il ne l’avouait, avoir déjeûné de choucroute et devin à discrétion. Il apportait en bandoulière une forte corde provenant, arguait-il, de l’Ecole des Beaux- Arts ; corde garantie donc du gouvernement, corde superlative et officielle, avec laquelle on descendait solennellement les sculptures des logistes du concours de Rome. Il entoure, il lie, serre, noue, tour sur tour, nœud sur nœud, le terrible divan qui, à grande crispation de muscles et à la sueur des fronts, est enfin amené presque en bascule jusqu’au-delà du rebord de la fenêtre.

Minute suprême !.. . B... pâle demande

« Etes vous trois fois sûr des cordes, du cordage, de vous même surtout? »

Et l’homme d’un ton et d’un geste à la Jean- Bartetà la Kléber: «Nous sommes Frrrançais! » Et

avec une prosodie imitative et familière, à. la Mélingue-d’Artagnan : « Je vas te lui faire faire une petite pi -rouet- te... »

— Cours vite, dit B..., à son plus jeune frère monté tout exprès pour ce moment ; descends assister à la chose dans la cour.

Pal ratrali !.!!..!!!... En tout fracassant, arrachant, brisant tout en route, avec un bruit de détonation répercutée, le divan est tombé sur le pavé, brisé lui-même en plusieurs pièces. Deux cents têtes sont aux fenêtres. L’allee de la maison, la rue sont pleines de voisins, de sergents de ville, croyant tous pour le moins à une explosion de gaz ou à un effondrement dans les catacombes.

Bienheureusement le petit frère avait été devancé en bas par le divan ; tandis que l’auteur de la catastrophe, digne d’un fait divers , restait pétrifié sur place, disant flegmatiquement : « C’est égal, ça ne se fait pas ; c’est un cas pendable. — J’en ai été malade, » répète- t-il depuis.

L’ex propriétaire du feu divan en a retiré une quinzaine de francs de sa bourre, aidant à payer une partie de la casse des vitres produite par sa chute.

Enthousiasme. — On montrait au peintre Léon O..., qui en raffole, des croquis originaux et inédits de l’humoriste Topffer. Comme il ne pouvait se décider à en aimer aucun, plus que les autres, il disait seulement parfois, devant certains «En voici peut-être un que je préférerais moins. »

Un lundi de Pâques. — Le lundi de Pâques est la lête spécialement, en principe, des artistes et

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chefs d’atelier lithographes, qui la célèbrent par une pleine journée de campagne avec déjeûner et dîner. Tout le monde — très peu de lithographes et beaucoup de divers autres : peintres, journalistes, sculpteurs, musiciens, petits rentiers, amateurs, architectes, poètes, recrues d’occasion, bohèmes, mais pas la moindre femme — tout le monde y est jeune, très jeune ou doit se montrer tel, même c’est-à-dire surtout les barbes sel et poivre, et il y figure d’office, pour bien faire en pittoresque physique et moral, jusqu’à un ou deux vieux. Je ne puis énumérer tous les, noms des personnes plus ou moins connues déjà ou le devenues depuis ayant fait partie de ces réunions vers le temps d’où je parle. On pourrait chercher et facilement trouver leurs initiales sous presque toutes les lettres de l’alphabet d'un « Vapereau ». L’essentiel, en l’occurence, c’était de compter, dans la majorité des fous, un plus fou encore que les autres : sorte de protagoniste ou coryphée donnant la note dominante, la tonique, si l’on veut, de la gamme chorale, le détenteur du leit-motive - soyons musicologue jusqu’au bout — de la partition d’opéra bouffe. Or, les deux fois où j'ai pris part moi-même à la chose, nous avons été servis magistralement par Emile Vernier. Quel type inénarrable ! incarnant toutes les drôlatiqueries possibles et impossibles, se dépensant à jet continu dans les plus excentriques funambuleries imaginables et inimaginables. Je ne puis m’empêcher d’aller jusqu’à admirer, sans la moindre envie bien entendu, ces natures tout extérieures, débordantes qui disent et font ce que je ne sais et ne peux faire moi-même. Etre quotidiennement drôle à outrance et avec

ùne verve réelle pendant dix-huit heures sur vingtquatre me paraît un don, une puissance de son espèce ; et je m’étonne donc encore qu’il y ait presque toujours un de -ces prodiges -la par chaque atelier, chambrée ou groupe quelconque. A nous qui bavons connu et journellement pratiqué, d’ailleurs en pleine cordialité, Vernier a fait dire souvent combien il eut sensiblement manqué à notre existence de ne l’y point avoir rencontré. Avec cela grand et méritant travailleur et distingué producteur. — On apprécie 'surtout ses peintures de marine et ses si justes traductions lithographiques d’après Corot. — Hélas ! il devait s’user et il est mort prématurément, n’ayant cessé, a un tel train, de brûler, comme on dit, la chandelle par les deux bouts... Que la présente mention lui soit un hommage de ma vieille, confraternelle et fidèle amitié.

Voici les notes, comme d’un programme après coup, d’un de ces mémorables lundis de Pâques.

De huit à neuf heures du matin rendez-vous à un ca!é du boulevard Montmartre pour, de là, se rendre à l’embarcadère du chemin de fer de Vincennes à la Varenne-Saint-Maur. Peu après le départ — à 65 centimes, en troisième classe, de Paris, comme répond l’un de nous à la demande de la distance et du temps entre la Capitale, par Bel-Air, St-Mandé, Vincennes ou la Branche-du- Pont-de-St-Maur et Joinville-le-PonC descente à ce joli village sur la Marne. La rivière est à la fois plombée et agitée sous un ciel couvert, triste et Iroid, qui nous oblige, sans effort du reste, à redoubler de folle et chaude gaîté.

Aux premiers pas au-delà des maisons, trou-

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vaille dans le fossé de la route d’un chapeau de berger probablement, que l’âge et les aventures, sa vie et sa carrière, qu’on . voit écrites dessus quoique en caractères par trop effacés, avaient réduit à leur dernière extrémité. Combien on eut voulu les lui entendre raconter ! Mais les questionneurs dûrent se contenter de faire eux-mêmes les réponses, et il s’en produisit, par collaboration générale, des plus originales. En tous cas l’objet est incomparable, unique de pittoresque. Jacques Gallot, François Millet, Charles Jacque ne l’auraient pas osé inventer. Aussi va-t-il nous suivre ou plutôt nous précéder à grands coups de pied d’un chacun pendant toute la journée jusqu’à la rentrée à Paris. On voit les coiffures et tètes suggestives que n’auront pas manqué de s’en faire, à la Tabarin, quelques-uns de nous ! Puis alors, comme Mazeppa, en épilogue de sa martyrisante course, le pitoyable bienheureux pétase « se relève roi » dans l’atelier de Vernier, où il régnera, admiré et glorifié durant de longues années.

D’un bord à l’autre de la Marne, avec un pêcheur à la ligne tapi dans un tronc de saule, Interpellations et dialogues sur les plus absconces questions morales, religieuses et politiques : le libre arbitre, l’essence divine, la meilleure des constitutions, etc. etc. ; lesquelles concluent, de notre part, à une invitation à déjeûner, allègrement acceptée.

Traversée de la rivière par notre adhérent dans un bachot comiquement dangereux. I)’un âge de retraité, il se déclare amant de la Nature avant tout et, à ses heures, poète-amateur; mais il avait été professionnellement, pendant une quarantaine

d’années, devinez quoi ?... contrebassiste dans l’orchestre du Grand-Opéra.

Présentation picaresque au récipiendaire de toute la bande par son doyen d’âge Alexandre Collette, peintre et dessinateur d’imageries à la plume bien connu et qui a fait école. A son tour, présentation de Papa Collette par le sous-doyen. Le brin de discours obligatoire peut se résumer en ces deux termes de biographie: «Tel que vous le voyez, notre cher Maître, non encore trop décati n’est-ce pas ? est parti de son village il y a une cinquantaine d’années, en sabots et dix-sept francs trentecinq centimes dans la poche, mon Dieu oui, et au jor d’ojord’hui le voilà un homme /« arrivé. » Il n’attend que la première vacance pour obtenir, à Montmartre, à l’entrée de Yimpasse de l'Elysée des Beaux-Arts , oui Mossieu, la place et la médaille municipales de commissionnaire du coin. »,

Sur notre droite se développe indéfiniment un mur de clôture assez élevé. De grands massifs d'arbres à la ramure noir-violacé, dont le feuillage n’est encore qu’à l’état d’une sorte de poussière verte, apparaissent par-dessus, nous donnant grande curiosité de voir dans l’enclos. Et voilà que F. F..., véritable acrobate et, soit remarqué, le plus pauvrement bohème de la Terre — a-t-il seulement jamais pu payer un terme de loyer ! — grimpe au mur, gagne son arête à califourchon et, découvrant une princière habitation du siècle dernier au milieu du parc, s’écrie avec concupiscence « Oh ! l’opulence ; oh ! la vie de châateau ! Quelle crâne invention ! C’est moi qui suis un peu né pour ça ! »

Contournement du village de Chennevières. D’un

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coup de pied merveilleux, secondé sans doute par un coup de vent, notre haillon de chapeau est envoyé jusque sur le toit de la petite église de l’endroit et... y j’este. Faut- il l’y laisser? — Ce serait une belle fin. — Faut-il l’y aller chercher coûte que coûte ? La seconde proposition étant la plus téméraire, on n'hésite pas à la voter et mettre à exécution. Accidents émouvants de l’épisode. Courte-échelle, escalade, prouesses, succès! obtenu non sans de rudes épreuves pour plusieurs coudes de manches, genoux et fonds de pantalon.

A midi, entrée triomphale à Champigny, avec imitation en trompe-oreille de la partie des saxophones seuls du « chœur des soldats » de Faust par Gounod.

Commande du déjeûner dans moins qu’une auberge, un cabaret, mais tout avenant. Recommandation hors pair de deux immenses tartes au sucre « avec trop de sucre ! » invoque, en scandant fortement, le père Collette, qui adorait les douceurs.

A première vue d’une des bonnes, très plantureuse filles, l’étique Vernier s’enflamme et brûle tellement qu’il parle de se jeter dans la Marne comme moyen calmant ; et, comme madrigal, il exprime le regretde n’avoir pas là, sous la main, la place Vendôme à dépaver sans désemparer en l’honneur de la belle.

Pour attendre de se mettre à table, visite aux « monuments et curiosités» de la localité... Nous ne découvrîmes de plus monumental et plus curieux qu’un archéologique, peut-être traditionnellement celtique pressoir à cidre, remisé au fond de son hangar, où faisaient la sieste, à ce moment,

d’innombrables poules et canards bourgeoisement repus et satisfaits. Plus idéalement, on cueille des violettes sur les talus d’un champ d’à côté, et s’en décore les boutonnières. — Bonapartisme réservé.

Dès le beurre, le saucisson et les radis, on vote des regrets unanimes à l’absence de Gustave Doré, qui devait être de la fête. — Il travaillait en coup de. feu à sa grande machine de la Bataille d’Inkermann , commandée pour les galeries de Versailles. — On reconnaît que tout est prodigieux, phénoménal chez ce jeune peintre, œuvres déjà produites et projets ; qu’il a fait cela de gigantesque et fera ceci de pyramidal ! D’extravagances en délires on en arrive à estimer que, pour ses cadres seuls, les ministres du Commerce, des Travaux publics, de la Guerre et de la Marine décréteraient une levée en masse d’ouvriers bûcherons et charpentiers dans les départements forestiers et dans les colonies, à l’effet d’abatlre et faire transporter les plus grands arbres, qui devront'fournir la matière première des dits cadres. Tandis qu’à la dernière heure encore des escouades d’aides peintres, armés de palettes et de brosses en guise de boucliers et d’épées ou de lances manœuvreront militairement, commandés par le Maître, devant le tableau à terminer : posant, une, deux ! les touches de lumière, jaune de chrome ne 3, sur tous les accessoires de métal ; une, deux ! celles, jaune de Naples et vermillon, sur tous les nez ; et ainsi pour chaque partie.

Le débris de chapeau, qu’on foulait par oubli sous la table, est intronisé provisoirement sur la cloche en verre de la pendule ornant ou plutôt déshonorant de son style troubadouresque une cheminée en bois sculpté vieux Louis XV.

ANECDOTES, ETC

Attention ! le nommé Nazosky se lève, grave, pontifical 11 sort, gare ! de dessous son gilet, un rouleau écrasé de papier. D’un geste et d’un accent qu’on peut littérairement qualifier de jésuitiques : « Messieurs et chers amis, fait-il, je pense que le moment ne saurait être plus propice pour vous lire un petit discours de circonstance que j’ai pré... » Sa voix est coupée net par une clameur générale d’effroi, se modulant en variétés de grognements d’indignation prolongée. L’orateur conspué se rasseoit. Mais il renouvellera fréquemment sa tentative. Cette petite charge, excellente satire de nos mœurs et coutumes, tant domestiques qu’officielles, est très exactement mimée, et reste une des plus réussies de tout le programme de la journée.

Une salve de trois bans accueille l’arrivée de la tarte !!! L’exaltation et la convoitise gastronomiques du père Collette se manifestent imprudemment trop. Les parts et l’itinéraire de leur distribution sont malignement limitées et combinées par une conspiration générale auprès de l’écuyer tranchant de façon à ce que le plateau n’atteigne que vide à la barbe et sous le nez du principal intéressé. Il éclate en fureur, fait irruption armée chez ses voisins, force leurs assiettes, prend, est repris, réclame pathétiquement son droit, implore pour sa légitime gourmandise, menace et pleure. La comédie a tourné au drame. Enfin, le vice de gourmandise étant assez éprouvé et puni, chacun prélève un mince filet de son propre morceau, et il en est ainsi constitué au qui de droit la plus grosse, en définitive, de toutes les parts. Une fois de plus, par ainsi, le vice se trouve récompensé, font observer amèrement quelques jaloux.

A deux heures, au sortir de table, petite excurcursion aux ruines voisines d’une abbaye gothique égrenées dans les ronces. Un pâle, mais non moins bienvenu soleil nous rassemble quelquesuns, un moment, en Décaméron recueilli, poétiquement ému et presque silencieux, dans ce qui fut le préau du cloître disparu. Nous entendons et écoutons avec un naïf ravissement le chant enivré de lui-même d’une alouette huppée ou calandre, laquelle plane, immobile on dirait et presque invisible, dans l’infinie profondeur nacrée du zénith. Les trilles, les staccato , points d’orgues et rin forzando con fuoco de son hymne-récitatif nous arrivent pourtant avec une surprenante netteté, à travers les couches d’air d’un coin de ciel balayé de nuages. L... le pessimiste, B... le libre-penseur, M... le rabelaisien, tout comme D... l’élégiaque, bientôt abondent, se fondent et confondent et morfondent en bravos et strophes sentimentales. Puis, tout à coup, le regard d’un de nous descendu se fixer sur le dernier pan de mur richement coloré de l’église: « Avec quoi, fait-il, en composeriez-vous le ton sur la palette ?» On se le demande et répond à la ronde, y compris les adresses des meilleurs marchands de couleurs ; et voilà tout l’idéal céleste s’abîmant dans de la technique de métier. S’étant remis en marche, trouvaille par un autre d’un motif. ..le splendide, inouï, devant lequel il tombe en convulsion, les quatre pattes en l’air. « Possible, lui est-il observé à froid, avec une moue de salonnier grincheux ; possible pour une étude, mais insuffisant pour un tableau. » — Ah ! te voilà bien toi, vieille portière, riposte l’enthousiaste blessé : il te faut d’abord intéresser le

ANECDOTES, ETC

sujet, n’est-ce pas ? ne lût-ce qu’avec la moindre des choses : des figures anecdotiques, un parc d’animaux, un convoi de déménagement de la maison Bailly, le J01me de ligne passant au second plan, un train de marchandises de chemin de fer! Pourquoi, alors, sortir de la turne des Batignolles si ce n’est pour rentrera Ste-Perrine.

En vue de Chelles, dissertation d’histoire tintamaresque sur les rois de la première race, qui y possédèrent une résidence, villa regalis , et s’y assassinèrent même un peu beaucoup, vers 584.

Quatre heures sonnantes, passage, par l’ouest, du département Seine-et-Marne dans celui Seineet-Oise.

L’approche de Montfermeil donne lieu, cette fois, à un débat de littérature et philosophie comparées et très mêlées, à propos de Paul de Kock et de Victor Hugo, dont les romans La laitière de Montfermeil et Les Misérables ont placé plusieurs de leurs scènes dans cette localité. La dispute est d’autant plus grande et insoluble que le fond en est peu discutable.

Notre compagnon adjoint, le pêcheur de la matinée, nous procure l’entrée du jardin d’un de ses amis lequel nous en livre aussi ses bosquets défilas en fleurs à discrétion. Nous sortons tous approvisionnés de véritables brassées qui font ressembler le groupe de leurs nombreux porteurs à la fatidique forêt qui marche du dénouement de Machet h.

La nuit tombe... la nuit est tombée.

Traversée de Montfermeil au pas de patrouille, ce qui amène assez intempestivement des commentaires sur Rembrandt et sa fameuse Ronde de

nuit laquelle se trouverait, sous un fort dévernissage, être une ronde de. jour. A notre mystérieux passage s’ouvrent les portes et quelques fenêtres de bourgeois muets d’ahurissement.

Toujours sur les bords de la forêt de Bondy, venus à Gagny, puis à Rosny-sous-bois en suivant la ligne du chemin de fer de Mulhouse à Paris, on médite et parle de dîner et entre dans un caféauberge ; lorsqu’un judicieux et très opportun examen du caissier de la compagnie établit que le modeste reliquat de tous nos tonds forcera, pour pouvoir au moins regagner honnêtement nos foyers, à la plus stricte sobriété, c’est-à-dire préventive économie. Notre dernière agape se compose, en conséquence, d’à peine le nécessaire : omelettes au lard, fromage de gruyère, vin bleu et pain rassis. En quelque compensation, un suprême regain de gaîté est offert par la vue d’ultra-chauvines gravures à l’aqua-tinta qui décorent la salle du festin absent. Voici quelques- uns de leurs titres : Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux ; La valeur est immortelle en France ; Mille succès pour un revers. Mais il faut contempler, dépassant encore le su^sum corda de ce style démodé, celui de la composition, des costumes et accessoires, du dessin ! Chaque planche équivaut à rien moins qu’un volume de mémoires contemporains.

A neuf heures et demie, reprise d’un train de rentrée aux places, la plupart d’impériale, que nos branchages et bouquets de fleurs, mêlés à l’éclairage de grands globes dépolis, transforment féeriquement en pavillon de jardin suspendu et en salle de fête. Vernier, le satyre, apparaît d’un coup sur levagon, dans l’intérieur duquel il était resté par m égard e.

ANECDOTES, ETC

((.... rictus ouvert au vent, tête éblouie A la fois par les yeux, l’odorat et l’ouie

Son bras toujours tendu....

Traversait l’ombre /

Poursuivant les vagues formes blanches. »

et, passant d’an globe lumineux à l’autre, carressait voluptueusement des deux mains leur rotondité opalisée et chaude comme de « molles nudités. »

Nous brûlons Noisy-le-Sec, Pantin, etc...

Divers voyageurs se joignent irrésistiblement à notre entrain, à nos lazzis. Un seul, vrai type de professeur de lycée provincial, qu’on dirait plutôt un abbé déguisé en civil, garde une tenue glaciale d’abord, puis seulement une réserve timide, encore assez sauvage, lesquelles excitent d’autant nos coquetteries d'assaut et enfin des provocations directes. Soudain il dégèle, s’épanouit, se laisse tout aller. Venant à Paris pour la première lois, Vernier — toujours Vernier en chef d’attaque et lutte corps à corps — lui en débite la préface « Paris, oh ! Paris, la ville lumière et des merveilles ! Paris le centre de l’humanité civilisée et sa.... cloacci maxima ; Paris que l’Univers terrestre et astral nous envie ! Demain vous visiterez le « Palais de nos rois » ,les « Temples de l’Art »,les sanctuaires de la science et la rue Mouffetard, enfin quoi Paris, l’unique Paris !

Nous descendons de vagon, et, casés immédiatement, sur la place de Roubaix, dans plusieurs fiacres à destination de nos demeures respectives, l’on entend sortir de l’un ce dernier écho des cent mille et une folies précédentes, en réponse à la demande

du coche « Où faut-il vous conduire, mes petits agneaux ? » « Au bout , tout au bout du boulevard de V abrutissement prolongé »... Cet ordre insensé, émis en un timbre de voix éreintée comme un râle suprême, sortait lui-même, au dehors de la portière, d’une tête coiffée du malheureux lambeau de chapeau, et dont la face et le profil inquiétants apparaissaient semblables à ceux que Ton doit voir entre les barreaux des cabanons de Charenton et de Bicêtre.Et aussi, comme les morts, les tous vont vite !

Digne des galères. — Je n’avais que vingt-qua tre heures à passer dans une ville, au milieu de gens et de choses des plus intéressantes et obligatoires pour moi. Intervient un certain Tastavin, une simple connaissance, ravi, enthousiasmé de ma rencontre, hélas ! Propriétaire d’une maison de campagne, au Pont-des-Vaches, sur la rivière de Sorgues, entre Carpentras et Avignon, il s’y rendait dans son tilbury et voulut m’y emmener incontinent : simple affaire, vraiment, d’une douzaine de kilomètres pour aller et autant pour revenir ; alors que mes minutes étaient déjà toutes comptées sur place même.

« Je veux te montrer dans mon jardin, criait-il, à toi artiste paysagiste et grand voyageur, je veux te montrer le plus merveilleux des arbres: un arbre comme tu n’en as pu rencontrer de pareil ni comparable nulle part, un arbre comme il n’y en a pas, un arbre !...»

J’eus beau refuser, rager, résister des pieds et des mains, je fus enlevé, emporté de vive force ; finissant par me dire en route que je contemple-

ANECDOTES, ETC

rais au moins, quoique malgré moi et Irop chèrement, quelqu’un de ces nobles peupliers blancs, par exemple, qui dominent la plaine aux bords provençaux du Rhône. Dans la vision de ce désir consolateur, je dessinais son tronc robuste à la peau satinée et tachetée de ces cicatrices d’amputation de ses branches basses qui ressemblent si curieusement à d’énormes yeux étrusques braqués sur le passant ; je développais le réseau de ses innombrables branches et massais son épais et frissonant feuillage aux reflets moirés vert et blanc et mon regard, de plus en plus avide, le cherchait trop vainement dans la direction de notre interminable course.

Enfin nous descendons devant une sorte de grange bourgeoise accostée d’un bosquet ni plus ni moins. On m’invite avec une certaine emphase, sûre de tous les triomphes de propriétaire, à me préparer aux coups d’une admiration foudroyante par une libation de muscat du crû; et nous passons dans un jardin, mi-d’agrément, mi-potager. Le poing sur la hanche, et avec un sourire d’une exaltation convaincue, que je trouvai infernalement idiot, Tastavin dit alors : « Voilà ! Eh !... » Là, devant moi, au milieu d’un cercle de petit buis, s’élevait à. hauteur d’environ trois ou quatre pieds un malheureux if taillé, estropié, profané en forme d’une espèce de guéridon sur lequel serait posée une espèce de lyre surmontée d’une espèce de coucou !!! Si je n’ai pas assassiné ce jour-là, c’est que la volonté en a été paralysée par l’excès même du premier mouvement, ou purement faute d’un 'couteau ou d’un révolver sous la main.

Rira bien qui rira.... etc. — Trois mois durant, à Barbison-lès-Fontainebleau, où il menait une saison d’études qui devaient contribuer à en faire plus tard un de nos paysagistes les plus distingués, le graveur Y... fut l’objet d’une scie de plaisanteries permanentes à propos de son chapeau d’un genre méridional composite et plus ou moins cocasse, il est vrai.

— Est-ce qu’il fera des petits, ton chapeau ?

— Tu sais, j’en retiens un.

— Moi j’en retiens deux, dont un pour le musée de Cluny.

— Et moi une grosse pour la foire au pain d’épice.

— Tu nous en enverras, hein ?

Nous payons tous la caisse, le port, etc.

Y...., le jour du départ encore, se contentait de répondre: « Je vous le promets. »

Le fait est qu’au printemps suivant, la même colonie de rapins à peu près se retrouvant réunie au même endroit, il arriva à son adresse, et contre rembousement de tous frais, une énorme caisse expédiée d’un des points les plus éloignés du Midi. Soigneusement confectionnée et fort lourde, elle fut ouverte en grande cérémonie, et, à côte d’un lest de gros cailloux, on y trouva un nombre infini de plus ou moins tout petits, tout petits chapeaux façonnés en absolus fac-similé réduits duci-devant héros de notre histoire.

Pourboire. — La comtesse russe X..., veuve d’un ministre de Nicolas Ier, faisait exécuter en France une importante pnblication des œuvres posthumes de son mari. Dans ces circontances et

ANECDOTES, ETC

parallèlement à ce but, un grand portrait de l’auteur, tête et buste de grandeur naturelle, fut commamdé à un artiste lithographe, choisi par un intermédiaire spécial, avec lequel étaient convenues toutes les conditions, nature, dimensions et prix de ce travail.

La chose se termine, se paye même. Mais le tirage des essais est renvoyé à l’arrivée à Paris de la comtesse, qu’on attendait d’un jour à l’autre. Elle vint et, tout d’abord, devant la pierre, s’exclama d’admiration sur le frappant de la ressemblance et l’habileté de main de l’interprête, d’autant plus méritants et méritoires effectivement qu’ils avaient dù se traduire d’une mauvaise petite plaque de daguerréotype. Seulement, comme toujours, il y restait un rien à retoucher au coin gauche de la bouche, un presque rien à l’un des yeux, un moins que rien à Pautre, un rien de rien au nez, et bien d’autres et cœteras.

Le moellon , d’une grandeur et lourdeur de couverture de dolmen druidique, fut transporté forcément, rue de Richelieu, à Y hôtel clés Hautes- Alpes, dans la chambre même de la comtesse qui s’y trouvait consignée par un accès d’une infirmité aux jambes. Là, sous sa dictée continue, pendant une séance de cinq à six heures, l’artiste corrigea, améliora, résolut à la pointe du crayon gras et du grattoir tous les points sujets à la moindre observation. Ce n’était remplir que son devoir, mais il l’accomplit avec une soumission, un soin et une réussite absolus aux yeux de la grande dame, qui se montra satisfaite et heureuse jusqu’aux larmes ; déclarant que ce portrait ressuscitait son cher mari, le rendait à tous, que sa reconnaissance

n’avait pas de bornes, etc. I/artiste craignait qu’elle en vint à lui demander ou lui offrir de l’embrasser, lorsque, sur le seuil de la porte, et prié gracieusement de Taccepter, elle mit dans sa main.... la gratificafion d’une pièce de cent sous !

Pas de clerc. — M. de...., ex-Lovelace et présent galantin, est un assez haut fonctionnaire d’une de nos grandes administrations artistiques. Il sonne, de bon matin, chez le graveur D..., dont la jeune et accorte femme va ouvrir, encore en tablier et bonnet de ménagère.

— Monsieur D.... ?

— Il est sorti, monsieur.

— Et Madame ?

— Egalement.

— Ah! diable!... Eh! bien, dites que je repasserai, n’est-ce pas ? (et tapotant sur les joues de la dame): Allons, n’oublie. pas ma commission, eh ! Adieu, petite, adieu, mignonne, adieu.

Je croyais très sensiblement expliquer à un ouvrier mapon mes labeurs de peintre : études d’après nature, tableaux d’atelier, longues séances d’arrache-pied, etc. etc. : « Je comprends , conclutil, ça vous fait toujours passer le temps. » Il en eut dit de même à Ingres ou à Delacroix.

Faut des peintres, pas trop n’en faut. —

Des artistes s’introduisent dans la cour d’une très pittoresque maison de village. Leur pique-parasols, pliants, trois pieds de chambre-claire, etc., les font prendre pour des marchands de para-

pluies par la maîtresse du lieu, qui s’empresse de les congédier avec ces paroles :

« Il o’en faut pas de parapluies, il n’en faut pas. Une autre fois. »

— Mais notre brave femme, nous ne sommes pas clu tout ce que vous croyez : nous sommes des artistes peintres ; et votre maison, nous ne voudrions, s’il vous plaît, que la peindre....

« La peindre ? la peindre ! encore la peindre ! Ah! bén, elle n’en a, vous pouvez bien voir, nul besoin. Il n’y a pas déjà tant de temps qu’on l’a toute réparée et toute repeinte à neuf ! »

Fumisteries champêtres. — C’était sous le règne du préfet Hausmann. A l’entrée d’un village éloigné de Paris de dix kilomètres, dans la direction Nord-Ouest, des artistes peintres (on pourrait citer leurs noms bien connus depuis) s’installaient pour leur séance d’études. Aussitôt un villageois, gros bonnet du pays, d’apparaitre, d’avancer et de s’approcher. « Que vous prenez là des mesures, vous autres messieurs ? ^

— Oui bien, s’empresse de répondre le loustic de la bande ; nous prenons des mesures, comme vous dites parfaitement. Nous prenons toujours des mesures nous antres. Nous ne faisons même que ça, prendre des mesures. C’est notre métier, tel que vous le voyez.

« Ah !.... ; c’est- i sans doute sûrement pour queuque alignement ? à la commande du gouvernement, peut-être bien aussi ?.. Qu’il trimballe et bouleverse tout le gouvernement.

— Justement, c’est pour des alignements ; et.

tenez ! ce grand mur que voilà là-bas, devant nous tout en face...

« Mais c’est le mur même de not prop’ jardin !- »

— Eh bien, votre mur donc (mettez-vous par ici et suivez avec mon bras) votre mur, allez ! il va être coupé en plein milieu et abattu de tout un côté. ..

« Ah ! mais queuque vous dites-là ! Je savons rien de tout ça nous autres par ici ». De nouveaux et nombreux villageois surviennent ; et c’est un groupe, un rassemblement général à questions, à émotions et discussions croissantes et presque menaçantes. Un orage, une émeute peut-être allait éclater. Imprudemment provoquée, il fallait la détourner.

— - Cette bicoque là-haut, continue froidement le mauvais plaisant, celle qui joue au château, plus loin, sur la droite, et celle à sa gauche, et puis bien d’autres encore, elles vont toutes partir à ras de terre, et plus bas encore s’il le faut.

« Mais, Seigneur Dieu ! pourquoi donc faire ?

— Eh ! bien mais donc, vous avez dù en entendre assez souvent parler, c’est pour le prolongement de Paris jusqu’à la mer de la rue de Rivoli, devanl passer directement par ici.

Le mémé d'Alcibiade. — Un brave garçon d’artiste décorateur, très fantaisiste au demeurant mais rien de plus, avait été posé aux yeux des bons bourgeois d’un Molinchart quelconque, où il s’était établi pendant une saison d’études, comme un effréné et épouvantable révolutionnaire, suppôt de l’Internationale, du pétrole, de la dynamite, etc. Un chapeau à grandes ailes et des bottes à l’écuyère avaient suffi pour cela.

x ANECDOTES, ETC.

Il s’avisa un jour, jouant avec cette situation qui paraissait quelque peu tombée, de s’adjoindre le plus joli petit mouton du monde, savonné, lavé à blanc, frisé, pomponné, muscadé, poudré et maquillé ; et il passait et repassait devant la porte et sous les fenêtres desdits bourgeois, tenant la mignonne bête avec une laisse en ruban rose sur laquelle un chacun pouvait lire « Hydre de V anarchie».

C’est le même faiseur de charges à fond qui, à chaque retour d’un de ses voyages à Paris, obsédé par les camarades de demandes impératives de journaux et accablé de plaintes et reproches, en revint enfin une fois avec un véritable fourgon de toutes sortes de journaux... vieux.

Trop d’Hormeur. — Les époux Joret étaient incontestablement les plus grandes notabilités et curiosités de la petite population du village de Marlotte, sur la lisière méridionale de la forêt de Fontainebleau. Ayant ramassé une sorte de fortune dans la culture principalement des haricots, pliaseolus vulgaris (les haricots, c’est proprement ma partie , disait de lui-même le père Joret), ils se sont mis en frais, un peu sur le tard, passé la soixantedizaine, de réparations, modifications, constructions nouvelles et embellissements de toutes sortes pour leur rustique maison, où depuis quarante ans des artistes locataires ont goûté, à des prix doux... jusqu’à leur trop complet esquivement parfois, toutes les saveurs de l'installation la plus élémentaire. Qui d’entre eux (je pourrais en citer plusieurs célébrités actuelles ou même déjà défuntes) ne s’est rappelé avec un bon sourire d’âme la tournure peu idéale, la voix à la fois aiguë et martiale, les façons,

ies dires de la Mère et du Père Joret ? Qui ne raconte volontiers leurs repas d’anachorète tournant à l’indigestion au moindre casuel d’extra ; leurs siestes d’aussitôt après-midi, qu’ils appelaient se mett su la couteiette, et pour laquelle ils grimpaient sans peur ni vergogne, par une échelle appliquée extérieurement à la baie du guernier , rebouchée avec une botte de paille ; leur fils et fille, Rosaminde et Flore, leurs gendre Charlemagne et Sylvain, leurs brus, leurs grands et petits innombrables cousins ; leur. âne Martin plus poilu qu’un ourson, leurs chats surtout ; et les intarissables, permanents potins , les chansons à boire, les romances larmoyantes et les pharamineuses toilettes dominicales du crû, leur four banal, devenant vraiment épique les jours de boulangerie, ainsi que 1-a lessive, le battage en grange ; et le babillage fou des hirondelles entendu par les tuyaux de cheminée ; et leurs vergers à cerises, pouères et chasselas ?.. .

Bref ! je me trouvai impatiemment attendu, une année, au milieu des susdits projets et travaux d’embellissement.

« Ah ! venez-donc vite un peu par ici, not cher Mossieu, s’écrie la bonne femme. Nous avons, Jorait et moé, voulu vous attendre et ne nous adressair qu’à vous maîme pour une affaire des plus conséquentes qui réclame ben toute vot anteuligeance, vot science, vot counseil et pleine deucision tout tel quel, et oussi premièrement et finalement toute vot aimabileté, enfin quoi? tout vot goût : à savouer par lequel plus favourable et satisfaisant endrouet de not cour i faudrait là parfectement établir les nouveaux... lieux d’aisances. »

Bon pays, bonnes gens, bon temps. — Au

pied même des escarpes calcaires du plateau du Vélan, un admirable premier contrefort des Alpes dauphinoises, se trouvent les maisons éparses de Plan de Baix, le plus villageois des villages. J’y passai deux jours, en 1855, avec un compagnon, (logés à l’auberge de Y Arbre d’or , tenue par Raillon, où était un chien renommé qui fermait la porte sur commandement). Nous mangions des omelettes aux truffes blanches, du poulet, du fromage au poivre d’âne ( Satureia montanâ) même des grives, faute de merles : le tout excellentissime, et le vin aussi et à discrétion. Mais arrive le moment de payer la carte et la très humble hôtesse énumère et compte timidement : — « Deux omelettes... six sous; Un poulet... quinze...? Fromage... cinq. . . »

A chaque chiffre nous nous exclamions, récrions progressivement. On croit que c’est de l’indignation, de la révolte.

-«Est-ce trop? Vin... pain... Et ! bien, tenez si vous voulez, mettons pour le tout 4 francs... 14 sous. »

— Et le coucher ? fais-je observer.

« Eh! bien... le coucher, mettez-vous encore deux sous ? » (Absolument historique.)

Je laissai une pièce de dix francs, ce qui me fit prendre ouvertement pour un milord en rupture d’incognito.

Gomment fut fondée la Société méridionale de La Cigale ? Voilà un point historique qui, sans être de premier ordre ni remonter bien haut, se trouve déjà, dans ses transvasements successifs

de bouches et de plumes, les unes dans les autres, passablement altéré, déformé. Puisque ladite Société a pris décidément une notable importance et signification, y compris les chances d’un long avenir, il peut être légitime et intéressant de préciser à temps et envers qui de droit personnel l’exacte initiative qui, de jour en jour, a tendu à se fondre dans une inexacte pour ne pas dire ingrate collectivité, et risque de finir, volontairement peutêtre chez d’aucuns, par s’ignorer elle-même. C’est, in priucipium , sous le crâne fulgurant d’Eugène Baudouin, en permanente gésine de projets, de combinaisons et entreprises, d’ailleurs toutes libérales et sympathiques, qu’est éclose l’idée et s’est poursuivi en rapides progrès l’établissement, âme et corps, de La Cigale. Cet artiste, natif de Montpellier et resté si pur montpelliérais dans l’existence parisienne, a produit, comme peintre paysagiste, plus d’une toile remarquable, entre autres les très grandes décorant de vues de sites et cités du département l’escalier de l’hôtel de la préfecture de l’Hérault. (C’est lui, disons-le en passant, et qu’on se le dise en parfaite reconnaissance, qui, rentrant d’une après-midi d’études et sur quelques notes entendues par hasard, «inventa »,dans une modeste buvette de Meudon,chez sa grand’mère, la cantatrice Delna, devenue l’étoile, de nos trois premiers'théâtres lyriques). Or, ce brave confrère et ami voulut nous réunir quelques-uns, un soir, autour d’une théière, au n* 125 du boulevard Montparnasse qu’il habitait, cela à l’effet de jeter les bases de la susdite Société. Nous étions, les convoqués : Jules Troubat, de Montpellier aussi, le secrétaire de Sainte-Beuve, depuis bibliothécaire de

Chantilly ou Compïègne ; Jean Aicard, do Toulon, le poète romancier et journaliste ; Xavier de Ricard, historien critique et sociologue ; Maurice Faure, le vaillant député de la Drôme ; l’avocat Jules Gaillard, avignonnais, qui fut aussi le représentant du Vaucluse, et, enfin, votre serviteur. Le tout donc fait sept, nombre et chiffre sacramentels. On fuma, plutôt peu que prou, mais but beaucoup, « car L'affaire était chaude. » Contre l’ordinaire méridional, il se fit, soyons justes, à discuter et libeller une constitution, autant de besogne que de bruit. La chose, pourtant, dois-j^ l’avouer, m’apparaissait, en mon for intérieur, aussi purement fantaisiste que de peu de suite, c’est-à-dire non viable. Payant médiocrement de ma personne en semblables occurrences, je n’acceptais même d’y contribuer et participer qu’à mon corps sinon cœur défendant, en la croyance d’éventualités négatives et avec l’arrière-pensée tout au moins de me dérober dès le prochain second rendez-vous. En certitude du succès, j’eusse carrément refusé. Mais Baudoin (i beau de loin), Maurice Faure ( très fort), Troübat ( troubadour ), Gaillard (comme une épée) et consorts l’entendaient d’autre façon, à la fois naïvement et sérieusement « emballés ». Il me fallut donc récidiver, à la théière près, et au grand jour de l’après-midi. Décidément, cela prenait tournure, se cristallisait pour de vrai et de bon. J’en fus même bientôt péniblement convaincu, une fois que l’un de nous, ayant été l’objet d’accusations anonymes, des plus vilaines il va sans dire, il y eut convocation spéciale, tirée au sort d’entre nous sept, pour appeler l’accusé à comparoir à leur barre et l’y sommer d’explications

suffisantes pour qu’il ne restât pas disqualifié,

« exécuté sur place ». — Il ne fut point besoin de lancer une circulaire ; les adhésions affluaient drues, pressées et pressantes. On put et dut alors se compter, réunis dans une salle de café de boulevard extérieur, en une assembléeplénière qui nomma son président, M. Henri de Bornier, et son bureau... Depuis, La Cigale n’a fait que grandir chaque jour, prospérer, et, de ce fait, grouper, à l’heure présente, une majorité de toutes les notabilités diverses de la région de la France dite, assez élastiquement parfois, méridionale. Ses agapes parisiennes et ses pèlerinages provinciaux, avec tambours et trompettes, dans les départements de langues romanes d’Oc et d’Oïl, donnent lieu aux interviews et aux chroniques de journaux.

Les deux premières, moralité à part, et inséparables conditions pour se présenter, flanqué de deux parrains du reste, en dignus intrare à La Cigale exigent absolument (?) la natalité méridionale et le goût pratiqué, sinon professionne même, de quelque production artistique ou littéraire. Mais il y a, en marges de ces conditions, sur le premier et aussi le second point, de très bénévoles accomodements. C’est ainsi, par exemple, que, cédant moi-même aux ardentes sollicitations d’un certain M. Grenier- d’Alaret, seulement riche et aimable Cettois, mais ambitieux de coudoyer à table des membres de l’Institut et des deux Chambres, des sociétaires de la Comédie-Française, surtout ses. plus proches compatriotes Aicard, Falguière, Louis Figuier, Paladilhe, j’eus l’idée, après bien des non-recevoirs, et par d’unanimes accla-

ANECDOTES, ETC

mations alors, de le présenter comme propriétaire, sur la montagne de Cette précisément, d’une villa et d’un bois de pins-parasol (pinus italicus) « d’où l’on jouit d’une des plus belles vues du monde sur l’étang de Thau, la mer et les limites, à l’horizon, de plusieurs départements ! »

La Société, tenons-lui en compte, a publié, chez Fischbaeher, le beau volume de La Cigale ; elle a organisé des expositions, des concerts (au Conservatoire, s’il vous plaît), des fêtes à Paris et en province. Mais c’est dans les réunions mensuelles de dîners agrémentésde soirées artistiques en discours, musique, récitations de pièces littéraires, qu’elle se manifeste, comme en famille, le. plus et le mieux. Joignons- y un mignon bulletin mensuel lui constituant un facile « Livre d’or » exclusivement consacré à l’intense glorification de ces faits et gestes. Son style conséquemment se borne et se satisfait, non sans quelque ébaudissenrent du public non cigalier, à épuiser dans chaque numéro, quitte à renouveler dans le suivant, et sans jamais se lasser, le vocabulaire de tous les adverbes, points d’exclamations, substantifs, qualificatifs superlatifs et formules d’admiration mutuefle... En somme, dirai-je par résumé et paternelle bénédiction, La Cigale n’a jamais voulu ni pu faire de mal à personne, oh! non certes, et s’est trouvée, en belle et bonne mère providentielle, faire du bien à plus d’un de ses membres, qui n’eut pu s’en passer. Mais qu’elle oublie d’autant moins alors ou qu’elle ne démarque pas les noms de ses premiers parents, que je répète ici instamment : Eugène Baudouin, jules Troubat, Xavier de Ricard, Maurice Faure, Jean Aicard, Jules Gaillard et J.

■Laurens. Pour finir, n’est-il pas trop joli de bêtise ou d’humour le mot de ce cigalier s’écriant, devant Emilio Gastelar, je crois* dans un pseudo-géographique élan d’envie et de regret de la sélection cigalièrement forcée entre, par exemple, provençaux et auvergnats, bretons et normands : a Ah ! vous êtes, vous autres Catalans et Andalous, plus heureux que nous en France : tous du Midi ! il n'y a pas de Nord en Espagne .

Lamento. — Lettre à un membre du jury du Salon .

Paris, ce 12 mai 1879

Ouverture solennelle du Salon, pour les Bourgeois, Gogos et autres Joseph Prudhomme de Parisiens que nous sommes.

Mon cher Monsieur L *\,

« Ma chance est complète : je suis placé aussi haut que possible ; c’est vertigineux ! J’ai attrape un torticolis en m’obstinant hier à me voir. Je crois qu’un séjour de six semaines à deux mois, dans les hautes régions que j’occupe, va complètement congeler mon cadre et le verre. Ma lithographie a le n1 5879, qui n’était pas encore collé. Il me restera probablement du tout un glaçon bien réussi : cela sera peut-être agréable à prendre en boisson s’il fait chaud plus tard... Voyez l’effet des contrastes : cette position si élevée dans les froides régions m’échauffe, m’exalte, m’enflamme. (Néanmoins je voudrais bien ne pas séjourner à ce calvaire. J’ai consigné sur le registre ad hoc une petite demande d’abaissement. Suis-je assez intrigant !) Il y a des gens qui ne demandent qu’à monter ,

ANECDOTES, ETC

moi je voudrais dégringoler. Si vous pouviez me pousser... par le haut, par le haut, par le haut, mon Dieu ! — On m’avait dit que j’étais bien placé; je crois qu’on m’avait même ajouté très bien placé (aimable farceur d’eau bénite va !). Peutêtre aussi que je ne m'y connais pas?... Au fait, si Von m’y avait mis au faîte, sur le plus haut paratonnerre du palais (empalé), c’eût été plus... turc. — Le maître d’un de nos maîtres actuels, le papa Collette, a fait jadis une lithographie sous laquelle était cette légende : « Les amis sont des Turcs ». Ça doit être pur ça; et je commence alors à comprendre que le comble du bonheur, c’est d’y être aux combles.

« Excusez mes folles boutades de rageur, etc.

« Votre élève et ami, J. X... »

Elle est bien bonne ! — L’usage des voitures de place est peu dans les mœurs des petits ménages d’artiste. Or, voici ce dont s’avisa et profita largement, par circonstance, la femme très pratique de l’un d’eux. L’atelier recevait souvent et par trop abusivement, surtout comme longueur de temps, les visites périodiques, une et deux fois la semaine, d’un assez riche flâneur, dont le fiacre, comme oublié, stationnait indéfiniment à la porte. Au bruit du roulement de son arrivée, la dame, plus ou moins préparée, en attente et sur le quivive, mettait lestement chapeau et mante, dégringolait instantanément par un escalier de service derrière le monsieur, et fouette cocher ! courait en véhicule, vaquer, aux quatre coins de Paris, à ses affaires variées. Elle rentrait toujours assez tôt encore pour un visiteur aussi sempiternel, qui ne

s’en allait jamais que par congé de ses hôtes".. Un jour ou l’autre sut-il la chose ? Elle était d’un goût contestable mais d’une espièglerie et d’une loi de compensation fort légitimes.

Ménagerie. — La maison Charles Hayem est celle de Paris qui reçoit le plus, et à peu près exclusivement, de poètes, de journalistes et d’artistes de tous genres. Joignez-y seulement quelques savants.

On demandait comment s’y prennent les maîtres pour pouvoir réunir et faire vivre passablement tous ces gens-là entre eux autrement qu’en anthropophages ?

«Passe encore entre littérateurs et peintres. C’est comme de Turcs à Chrétiens, lesquels, assez loin les uns des autres, peuvent se faire des concessions chevaleresques. Mais, par exemple, entre sculpteurs et peintres, qui se touchent de trop près, comme catholiques et protestants! Schïïtes et Sunnites...! »

— Oh! répondit pittoresquement un de ceux-ci, d’abord les choses ne peuvent que se passer convenablement dans l’appartement même et sous les yeux d'aussi bons et spirituels hôtes qui, ensuite, sachez-le, ont eu soin d’établir, pour entrer chez eux et pour en sortir, deux escaliers bien séparés: Pun pour les peintres, l’autre pour les sculpteurs.

Lazzaronisme provençal. — Un fils de famille avait, par un état d’oisiveté prolongé jusqu’à l’âge mûr, absolument exaspéré, lassé son père d’ailleurs fort avare.

ANECDOTES, ETC

«Une dernière fois, dit celui-ci, je te donne encore un délaide six mois, au bout desquels, si tu n’as pris une profession, une occupation quelconques, tu devras quitter la maison, et aller brouter, au besoin, l’herbe du fossé sur le bord des routes. »

Au terme, à l’heure convenue, le fils terrible se présente.

« J’ai trouvé, j’ai choisi. »

Ah! enfin ! et...?

« Je voulais, un moment, entre autres carrières, me faire artiste peintre ou franc-maçon; mais, mieux que cela : pour à coup sûr ne pas retomber et finir dans l’impénitence finale, je suis décidé à me faire pénitent gris. »

— Va-t-en au diable !

Je n’arrivais pas à temps, tout à l’heure, pour empêcher ma bonne de laver au savon, rincera grande eau et grands coups d’éponge, et même sans l’avoir préalablement épousseté, le beau plaire demi-nature de la Diane de Gabies, jusque là d’une pureté d’épreuve et d’un blanc immaculés. C'est la même bonne (et on appelle cela une bonne? je livre de celle-ci son nom et son lieu de naissance: Augusta Métivier, jl’Aubignan, Vaucluse), la même bonne, dis-je, qui s’obstine à laver autant mais moins criminellement la petite « catte » placée sur ma table-bureau et qui est, autrement dite, la Panthère de bronze par Barye. La même aussi (elle est très jeune, mais sa valeur n’attend pas et bénéficie de pardon pour tout ce qu’elle fait sans le savoir), la même qui lave encore... : que ne lave-t-elle pas, grands Dieux! Une vraie fanatique

servante hollandaise quoi ?... La même qui s’exclame sur la terre cuite d’une tête de bœuf quart * nature que je viens d’acheter : « Oh ! té, le zoli, zoli Mouton. » Et de faire imitativement: Béé, béé ! Mais ce n’est pas là un mouton ; tu vois donc seulement sans regarder ? Regarde bien. « Eh ! que. c’est ? ». Une vache pardi. « Ça, une vace ! Mé quand c’est si pétit... !! » Ecoutez-la devant un daguerréotype.

Y regardant celui des deux fameux lions du tombeau de Clément XÏII, dans Saint-Pierre, que Canova a placés aux pieds du Génie de la Mort, lequel, une de ses jambes élégamment ramenée sous l’autre, tient renversé le flambeau de la vie : « Y a là, décrit la simpliste Augusta, de devant son meitre, qu’il a une zambe estropiée et qu’il tient lin bâton, y a fin gros cien qu’il dort. » Où diable prends-tu un chien? « Que c’est donc, si c’est pa’ ün cien?» — C’est un lion. — « Un lion ! (et comptant deux mesures de trouble, de réflexion et de solution), eh bé alors c’es’ün lion qu’il rapproce le cien.»— Tournant diverses plaques plus loin, elle n’hésite pas à reconnaitre « Tout lou Grand lavadoù », le Grand lavoir public de la ville de Carpentras,- dans la cour, le sacro-saint Hiram de la sublime mosquée d’Omar à Jérusalem ! — Devant un% suivante, représentant la mer Morte, elle se rappelle l’avoir dernièrement « vu zouer ». — Jouer qui ? Jouer quoi ? jouer où ? Quand ? « Eh ! ben voui, Lucie de Lamermoor, quand ze suis été ô thiatre de Marsèye... C’es pas ça?» — A celle de la Vénus de Médicis dans la Tribune de Elorence, « Ah ! en voilà une, oh ! la vilène ! qu’elle a oté sa cemise ; et que meinténan elle é oblizée de se tapé (cacher) avec sa mein. » —

ANECDOTES, ETC

Aux rapides du Niagara elle se redresse jetant un cri ‘de boudieou ! (bon Dieu) et s’enfuit follement épouvantée. Etc., etc.

Eh bien on va voir qu’à côté et peut-être en raison même de ses naïvetés, ma bonne n’est pas dépourvue d’aussi justes qu’indépendants sentiments ou sensations esthétiques. Je pourrais en fournir plusieurs exemples. En voici un qui, au moins, se manifesta avec une singulière vivacité. Venant reprendre le quartier d’hiver nous étions rentrés de la campagne, où Augusta m’avait seulement encore toujours vu en vêtements et surtout coiffure de paille des plus pittoresques, lorsque j’ai à faire aussitôt sortie pour visite. Stupéfiée, comme hagarde à mon premier coup d’œil, tout à coup elle s’esclaffe de rire, se tord, se détourne, se soustrait à mon spectacle et à mes demandes d’explications non moins stupéfaites. Si elle me regarde de force mais à la dérobée, tête baissée, c’est pour recommencer de plus belle, tomber jusqu’en des convulsions et finalement se sauver, disparaître au fond de la laverie, où, ma foi, je la laissais non sans inquiétude et fus appeler des secours... Tout cela, elle a pu enfin l’avouer, moi parti, avait été causé par ma tête évidemment aussi grotesque qu’imprévue surmontée d’un chapeau tuyau de poêle. Morale : Quelle leçon de goût donnée par le peuple à nos aristocratie et bourgeoisie !

Le graveur X”* montrait solennellement sa grosse médaille d’argent obtenue au Salon. « Ça, dit un diable de petite fille, c’est très utile pour, quand on se fait des bosses au front, mettre dessus. »

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lYïes modèles en Orient. — On sait qu’en Orient il est très difficile pour l’artiste peintre, surtout en cours de voyage, de trouver des modèles à faire poser. La religion fanatique, les mœurs et la langue, si differentes et ignorantes des nôtres, la politique aussi, toute méfiante au moins, y font obstacle. Chez les Turcs, plus particulièrement, l’exclusivisme serait absolu si, çà et là par occasions ou raccrocs, le ciel de Mahomet n’admettait, comme celui de Tartuffe, certains accommodemenls. Pour mon compte je crois, n’ayant pas trop à me plaindre, en avoir rencontré d’exceptionnels. Mais, à l’ordinaire, ce n’est guère que dans la rue, dans les bazars ou boutiques que l’artiste peut récolter subrepticement sur album de poche les croquis de quelques « bonshommes » ou vrais types. Dès la banlieue, la chasse devient dangereuse : son téméraire essai m’a valu plus d’une

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menace, montre de griffes et même lapidation be^ et bien perpétrée. A Constantinople et, de 1 à? jusqu’aux portes d’Odessa par la Bulgarie, la Debruska et les principautés du Danube, il ne m’a été donné, en dehors de nos bateliers grecs, Stavri, Yanko, Hussein-capitan, etc., et d’une demi-douzaine de serviteurs et fonctionnaires militaires ou civils, de tenir un peu congrûment sous mon crayon qu’un vieux canonnier, Ali-Tchaous, devenu cafetier au cap Kara-Bournou ; un évêque ou pope orthodoxe, Sophronios, à Akialou, et, à Varna, un garde de nuit costumé à rendre jaloux un héros de lord Byron ou de Théophile Gautier en personne. Donc le fond des populations., Turcs, Grecs, Arméniens, Bulgares, Moldo-Valaques, Israélites, Busses, n’a pu fournir qu’à de rapides croquaillons.

En revenant sur ses pas, et sautant le Bosphore « pour entrer en Asie-Mineure par la Bithynie, les choses vont s’améliorer. D’abord, ce sont encore des équipes successives de bateliers, de muletiers et divers domestiques à notre service immédiat ; puis le maire d’Héraclée et son chef des gardes tatars Méhémet-Ali ; le cadi. et un mollah même d’Inéboli. Enfin, à Sinope du Pont, j’obtiens mes premières séances sérieuses avec le jeune et charmant Hallil- Bey, fils du pacha ou préfet de la province, tout fier et heureux de s’étaler dans un riche et coquet costume albanais et de recevoir, sur sa demande et en échange de sa bonne volonté, un paquet de cigarettes que j’envoie acheter sur le port et dont il fume * sans discontinuer. Puis, ce sont, deux jeunes femmes grecques, gagnées de force, à vrai dire, par le vice-consul d’Italie, lesquelles

revêtent divers de leurs plus compliqués mais tout de même seyants atours, y compris ceux, moins pittoresques, pour cérémonie de mariage, dominés par une sorte de schako-tiare ( tarbouch). Malheureusement, tout le temps des séances, elles tondent en pleurs de gros désespoir, persuadées que, par l’abandon de leurs portraits, elles aliènent avec eux, dans la substance même du papier et de l’exécution de mon travail, une partie de leurs individualités passant désormais en ma puissance d’incantation; envoûtement ou suggestion. Hélas ! rien ne peut les raisonner ni consoler, pas davantage que les décider, et c’est logique, à se défaire , n’importe à quelles enchères d’achat, du moindre échantillon de leurs colliers et sous-mentonnières, (afthispanah) composé des plus précieuses et rarissimes pièces de monnaies arsacides et sassanides, autant dire un incomparable médailler.

Après avoir mis en portefeuille un second maire, celui d’Alatcham, Hadji-Péristèh-Méhémet, et le gouverneur de Kérésoun, l’ancien Cérasus qui a donné son nom aux cerises, nous voici, à Trébizonde, où le consul, M. de Clairambault, met à ma disposition une très jolie Arménienne, amie delà maison, et sa suivante négresse, ainsique les cavachs ou officiers de police Ahmet et Ruchinn. — Repassant plus tard par Trébizonde, et devant y purger une quarantaine de dix jours, le gardien Hassan, un Laze, originaire de l’antique Colchide, me servit du plus caractérisé et commode des modèles. Aussi m’en donnais-je en ensemble .et au détail, de face et de profil, dessinés et aquarelles, le tout jusqu’à satiété. — Pendant une halte en

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plein senlier de montagne, je croquai un beau jeune homme, véritable dandy tout de rouge habillé, y compris les bottes, chamarré d’or sur toutes les coutures et garni d’un arsenal complet de fort belles armes. Eh bien ! c’est un marchand de fromages rural. En franchissant l’Euphrate et le Tigre, j’ai, à Diarbékir, une des cités typiques de l’Orient à tous égards, le portrait du gouverneur, beau-frère du Sultan ; dans le rude Kurdistan, à Bismil et à Keuvehn, un pâtre plus que farouche, et des femmes moitié nomades ; à Zorq, près de la frontière, sous les arceaux d’un caravansérail ruiné, deux jeunes chefs des plus fantastiquement accoutrés, surtout par J a coiffure, turban comprenant parfois, comme ici, jusqu’à trente foulards. Puis, c’est un Géorgien, ou Circassien, de passage, d’aspect plus caucasien que Schamyl même, et un spécimen, habillé tout de noir avec liserés rouges, de la secte inclusivement locale, à Gharzén,des Adorateurs du Diable. A ne pas oublier Limanah, l’officier de conduite et d’honneur attribué à notre service de route entre Constantinople et la Perse jusqu’à Tauris par le Séraskiériat ou Ministère de la guerre turc.

Ene fois en Perse, on a affaire à une autre race et à un autre ordre d’idées, plus intellectuel, plus indépendant et donc plus libéral, sinon, faut-il dire, plus moral, mais par ainsi facilitant sensiblement l’objet de mes travaux. Dès Khoy et Tauris, comme par un subit changement de climat psychologique, singulièrement manifeste à l’esprit et à l’œil, on y est à la fois très curieux et très intelligent, avec seulement quelque trop de naïveté d'orgueil national. — C’est, en première ligne,

Malek-Hassem-Mirza, prince de la famille royale, oncle du roi régnant, franc et spirituel viveur criblé de dettes, lecteur de la Revue des Deux- Mondes et du Charivari , qui sollicite lui-même le plaisir de poser. Il s’excuse préalablement de ne pas avoir sur lui ses plus belles armes, surtout un camak ou sorte de poignard-coutelas circassien, lesquelles se trouvent en gage au Mont-de-Piété. C’est le noble padre Nicolo Isaïa de Giacobbe, évêque de Tauris, patriarche de Babylone, de l’Haderbaidjan et de la région chaldéenne, pourtant mis à l’index, autant dire excommunié par la Cour de Rome pour cause de trop ostensible faux céli bat (!). C'est enfin, au sommet politique et social, le Beylerbey ou vice-roi gouverneur de la ville et de la province, qui comptent pour rien moins que les deux secondes en titres, mais en réalité les deux premières du royaume. Puis viennent un artiste peintre, un courrier, une Arménienne, maîtresse de notre hôte le banquier Sagrandy, des hommes de lettres, des mollahs, des marchands de curiosités, etc. Une série de représentations ou lectures dramatiques, Taziéhs , de la mort de Hossein, le gendre et lieutenant de Mahomet, auxquelles j’assistais en cachette ou à la dérobée, me fournit les riches motifs de groupes et de scènes entières; comme aussi des campements de derviches, uneséance d’improvisateurs etthaumaturges, diverses cérémonies officielles ou traditions populaires.

Dans la Capitale, où d’ailleurs un long séjour, quoique divisé par d’importantes excursions, favorise l’étendue et l’emploi de mes relations, je vais avoir pour modèles les plus grands personnages, à commencer par le Roi et le prince héritier

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{Veliat/i) e t, cas plus rare, plus exceptionnel, quelques grandes dames, dont une, la Sultane-mère exceptée, la plus grande sans doute. Je ne dessinai pourtant pas le grand vizir Mirza-Aghassi, celui qu’on appelait simplement, familièrement même chez le peuple « le Hadji » (titre de tout pèlerin à la Mecque) mais qui renouvelait si exactement avec son maître l’absolu pouvoir du cardinal de Richelieu auprès de Louis XIII, l’avatar de celui-ci n’étant pas moins complet chez le Schah. En revanche, si je ne le dessinai pas, Mirza-Aghassi daigna m’octroyer bénévolement une leçon de dessin. Devant l’assistance aussi nombreuse que choisie de son Sélam ou audience du matin, il démontra et instrumenta, compas en main, reportant des mesures prises sur les parties du visage du drogman M. Nicolas, qui nous servait d’interprète, à celles de mes dessins de têtes, n’importe dans quelle position, les proportions et l’action musculaire et physiognomonique du cciput hominis ; et cela avec plus d’aplomb que n’eût pu l’oser un Léonard de Vinci ou M. Charles Lebrun, peintre du roi. Ah ! seulement il y oubliait le cas des plus rudimentaires et impérieuses conditions de la perspective, au moins sans doute fort négligeables dans ses très hautsenseignement et esthétique picturaux. Bref, aux yeux de la foule courtisanesque des spectateurs de l’expérience, je me sentis, et tout l’art européen avec moi, en sortir diminué à plat.

Heureusement, le Schah, «Roi des rois, cousin de la Lune, parent des étoiles, certre et pivot de l’Univers, etc., etc.», fut infiniment plus humble, pour ne pas dire moins naïvement arrogant que son ministre. Purement et simplement, il posa,

deux lois pendant de longues séances, assis dans un fauteuil à bascule américain, que ne balança que par intermèdes le page préposé à ce soin ordinairement permanent. Ma démocratie ne fut pas soumise, notabene, à l’humiliation d’adorer à genoux mon modèle avant de lui adresser d’autre salut ni aucune parole, ainsi que dût s’y -conformer Thémistocle, quelque vingt-quatre -siècles auparavant, chez son prédécesseur Artaxercès Ier. Je ne fus même pas exposé à la fatigue de rester un seul instant debout devant lui, comme l’exige le moindre article de l’étiquette pour tous, sans exception, et depuis peu que pour les ambassadeurs. Je pus, au contraire, m’asseoir bel et bien, par terre il va sans dire, mais sur de si épais et beaux feutres et tapis! assez sottement gêné toutefois par les souspieds de mon pantalon « Belle Jardinière », ce qui aurait certes donné le légitime droit au Roi et à la galerie de hauts fonctionnaires, chambellans et bourreaux, collés raides et muets tout autour contre les murs, de rire d’un si parfait ridicule. Au moins, ne m’a-t-on jamais vu en tuyau de poêle, mais bien en fez rouge, à la dernière mode de Stamboul, qui comportait dessous une première calotte blanche dont restait dépasser sur le devant un mince liseré brodé ; coiffure sunnite rien moins qu’avenante chez des Persans schiites. — Je me rendais à ces séances dans un palais en train de construction, à Tedjrich, lieu de villégiature estivale pour les Téhéraniens. Presque tous les citadins de la plaine étouffée et malsaine accourent ici, par sept à huit kilomètres de montée, au milieu de vergers dont le sol semble tout en filets de cours d’eau. Faute d’escalier encore, on accédait au pre-

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mier étage par une simple échelle de maçon, et n’avait plus alors qu'à traverser, pour se trouver devant Sa Majesté, une antichambre nue à laquelle le groupe des serviteurs imberbes, sortes de mignons commandés par un fou ou barbier à l’instar de celui de Louis XI, ne donnait que très peu la représentation d’une salle de gardes du corps. En tout, du reste, Méhémet-Ali, nature assez maladive et douce, à masque régulier, d’une pâleur mate, mais dont les yeux révélaient soudain une férocité de faucon, alors qu’il y avait un ministre, un grand vassal à faire étouffer sous des matelas ou recevoir l’ordre de s’ouvrir les veines dans un bain, des yeux de parents suspects à faire arracher ou brûler à l’approche d’un fer rougi, Méhémet paraissait aimer, et assez intelligemment, tous les beaux-arls, ceux du Dessin surtout. A chacune de nos rentrées de diverses expéditions, dans le Mazendéran, l’Astérabad ou le Korassan, absences plus ou moins lointaines ou chargées d’études, il m’envoyait vite chercher pour avoir à parcourir leur récolte de portefeuille. « Ah! lui arriva-t-il de dire plus d’une fois, devant quelque vue intérieure de village fortifié contre les incursions de tribus indisciplinées, devant le site d’une localité perdue et dangereuse, vous pouvez vous, aller là à peu près seul et en passant; moi pas, si ce n’est avec au moins cinquante mille hommes de troupes et toute une organisation et une durée de temps de campagne!»

Le roi ayant manifesté le désir de me voir portraicturer une certaine tante à lui, je n’eus qu’à m’exécuter et le fis avec un heureux empressement comme bien l’on pense. C’était une riche, sans pareille occasion de véritablement voir une « très

grande dame » persane, et dans l’intérieur intime d’une habitation, sinon précisément d’un harem. Celle-ci, non âgée encore, avait joui d’une réputation de beauté, et il lui restait celle de l’esprit le plus original et le plus indépendant au besoin envers et contre tous. Il fut donc, mais non pourtant sans maintes négociations, pris jour avec la Fara- Khanoun Allah-Kouli-Khan, et j’arrivai chez elle à travers mille et mille ruelles tout en murailles aussi aveugles que sourd-muettes, et avec, pour introducteur et interprète, le médecin de la cour, le docteur Ernest Cloquet, qui était aussi le sien, mais sans qu’au cours des soins qu’il avait pu être appelé à lui donner, il eut jamais eu l’heur de voir son visage, pas même du moindre bout de nez ou de menton. A ces conditions il dût rester dans une autre pièce précédant celle où je pénétrai aussi ému peutêtre et certainement plus curieux que je ne l’avais été en entrant chez le roi... Un double cercle, l’un de caméristes et diverses servantes accroupies, l’autre extérieur, debout, y compris quelques pages et eunuques, bras tendus tenant des draperies, formait une clôture épaisse et sans la moindre solution de continuité. C’est au cœur de cet étroit sanctuaire que je trouvai encore plus hermétiquement enveloppé, et nous touchant presque, un modèle qui ne voulait pas se découvrir, n’en finissait pas de se tortdler et de rire. Il se manifestait là, en vérité, plus qu’un vulgaire prologue de coquetterie de la part de la femme qn’on m’avait définie. Longtemps je prie, supplie ; quand, prêt à lever le siège la dame se décide tout à coup, d’un violent et seul geste rejette, héroïque*, sa sorte de suaire ( tchadir ) et -apparaît dans tout son éclat de visage

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et de toilette ! Le type est des plus caractérisés, frappants : front bas sous des cheveux très noirs, coupés courts et en rang d’accroche-cœurs jusque sur les joues ; très beaux yeux sous d’épais sourcils rejoints d’ailleurs artificiellement sur la racine d’un nez plutôt fort et quelque peu crochu mais très fin dans ses attaches de narines et sa pointe ; lèvres charnues ; mouches et maquillages ; le tout dans ce galbe rond qui est l’idéal féminin de l'Iran en général, et ici celui Kadjar de la dynastie régnante au particulier, comparé de préférence à la Lune. Une dure calotte en velours rouge brodé d’or avec aigrette et fleurs naturelles est maintenu par plusieurs tours de grosses perles mêlées à des boucles en diamant encadrant d’abord le masque et descendant ensuite en colliers sur la poitrine nue et tatouée de quelque ornement, volontiers anacréontique, que laissent entrevoir jusque très bas l’ouverture et la transparence de la chemise de soie subtilement lamée d’argent. Le costume proprement dit est composé d’une veste jaquette ( Kouled jeli) en cachemire, et d’une jupe ou plutôt vaste pantalon en soie brochée de Lyon. Faut-il enfin terminer en ajoutant, sans trop déprécier tout le reste, que les ongles et la plante des pieds sont rougis de henné ? car voilà qui va donner à ma Fara-Khanoun Àllah-Kouli-Khan, de nom déjà assez farouche, quelque chose d’une harpie et de lady Macbeth.

La séance, d’environ deux heures, se passe très gaiment, entremêlée de récitations des poésies de Hafiz et de Khayam et d’airs vocalisés avec acdbmpagement de mandoline ou cvthare. On cause beaucoup de dames et de modes françaises. On

goûte divers rafraîchissements en boissons, pâtisseries,sucreries et fruits, sans jamais oublier le thé à la russe, sucré avec de la cassonnade qu’on est obligé d’écumer comme un pot au-feu... Mon travail est fini, au moins sa partie d’après nature, et je prends congé. Lorsque peu de jours après j’envoyai une copie du portrait, nécessairement forcé d’un coloriage plus mirifique que dans l’original, la Fara-Kanoun répliqua par un cadeau de sucreries candies et un joli sachet confectionné de ses belles propres mains; henné à part, celui-ci contenant, non comme payement mais selon un usage de politesse locale à titre de porte-bonheur, une poignée de petites très minces monnaies du plus pur argent. Les salaires sérieux entre gens du monde s’opèrent assez ordinairement en châles, qui sont pour eux comme un titre, une valeur de banque, ou en décorations de V « Ordre du Lion et du Soleil ». Les manuscrits enluminés constituent aussi, comme chez nous des dessins de maîtres, une monnaie fiduciaire, toujours hautement cotée. Mais les cadeaux dé châles, surtout naturellement les plus précieux de matières intrinsèques, restent parfois plus qu’égarés entre les mains des intermédiaires. Je le sais personnellement* en ayant eu affaire avec le personnel de la Cour.

Un autre remarquable et tout imprévu modèle me fut offert en Afghan, par le général persan Ferrier, un commandant lyonnais (!) venu chercher sinon trouver fortune au service du Schah. a Àstérabad, sur le seuil même des fabuleuses contrées du Korassan ou Turcomanie et de l’Afghanistan, j’eus un modèle encore plus extraordinaire, la générale Fathmé-Serdar, fille de Soliman-Byn-Bachi

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véritable amazone qui guerroyait à coup de têtes coupées contre les hordes rebelles au souverain persan, portant à la ceinture sabre et fouet en lanières d’hippopotame ; et ayant laissé à la porte son cheval couleur de chair et une escorte d’espèce de démons, elle entra seule, sans autre cérémonie de protocole, disant : « Je ne sais pas votre langue frenghi, vous ne savez pas la mienne, je ne puis donc pas vous parler, mais vous écouterez et vous m’en comprendrez, suffisamment, nos chants de guerre et du désert; » et elle les entonna en même temps de la voix la plus vibrante et dramatique ! Chose curieuse, chez cette créature si exotique et si sauvage, la figure, carrée, pleine, claire, aux yeux gris-bleu et encadrée dans une sorte de coiffe en peau jaune bordée de fourrure, tenait beaucoup plus de l’ Alsacienne que de l’Orientale ultra asiatique qu’elle était à tant d’égards.

A Ispahan, mes derniers modèles furent le patriarche arménien du faubourg de Djulfa et deux Loutis du Lauristan, Djemchid et Abdul-Ali, brigands et voleurs d’otages qualifiés. Leurs types, costumes et tout l’armement disaient bien le mal de leur effrayante profession. On s’étonnait que je ne leur eusse agréé, pendant les intervalles de notre tête-à-tête dans les allées désertes du Tcharbag, que comme portraitiste. Mais n’y a-t-il pas un Dieu pour les peintres. Hinch Allah ! Dieu soit-il loué.

Mes cartons comptent encore des ministres peutêtre plus canailles que les loutis, des mirzas (écrivains-secrétaires), des artistes graveurs, des farrachs-bachis (chefs d’agents de police et exécuteurs des hautes-œuvres à leur heure), des kalioun-

djis (chargés du service des kaliouns à fumer), des karavandjis (conducteurs de caravanes), des piscked-mets (sortes de grooms), des Wahabis (secte philosophique à l’état de sectaires conspirateurs), des Guèbres adorateurs du feu, plusieurs schah-zadèhs ou princes-fils du roi ; des danseuses et courtisanes : Touty, Zorèh, Sarah, Goulbédén, Saéb-sultaniah , Meissouniéh, etc.; des soldats, une circassienne, femme du général Sémino, et même un intérieur de harem dont le baron D..., premier secrétaire d’une des ambassades européennes, était le seigneur et maître. Je note à part les princes Darab-Mirza et Seif-el-Dovlet (flèche du gouvernement), Mohamed- Mirza, un des quatre-vingts fils de Feth-Ali-Schah, pour rappeler que divers de mes portraits de hauts personnages, très poussés comme dessins et plus ou moins lavés ou coloriés, furent encadrés, faute de verres ordinaires qu’on n’emploie, en Perse, que de très petites dimensions, à travers des ronds et des ovales découpés dans l’étamage de verres de glaces, avec des marges donc seules conservées miroitantes. C’était affreux, abominable ! N’allez pas vous amuser d’en essayer, pour peu que vos yeux soient délicats : vous y attraperiez fatalement une entorse de la rétine avec ophthalmie finale.

Je ne parlerai que pour mémoire de la série de ces autres portraits avec lesquels tout artiste en voyage est tenu de s’acquitter par échange d’aimables relations, sinon par reconnaissance ou forme de salaire en nature de l’hospitalité demandée ou offerte ; portraits d’ambassadeurs, de consuls, de leurs attachés, de leurs femmes ou de leurs enfants ; tels que ceux de Mm« de Clairambaultja noble femme de notre consul trébizontain, de la nouvelle

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mariée du ministre anglais, le colonel Farenc, et de son premier secrétaire, un Doria de la branche établie en Angleterre ; du représentant de la Russie, prince Dolgorouky, de la princesse, de leur fille et de sa gouvernante; de Mmc Hadji-Abbas, cette ex-modiste, encore fort gracieuse ma foi, de la rue Vivienne, enlevée par le second attaché d’une mission persane envoyée à Louis-Philippe, etc., etc.

Méhémet-Schah mort (6 septembre 1848) son fils, Nas-el Rédinn, dont j’avais déjà pris un croquis lorsqu’il partit comme gouverneur de l’Azerbaïdjan, était, non sans difficultés, monté sur le trône. Il me fit donner rendez-vous en son palais du « Soleil » qui occupe, au milieu de jardins, une bonne partie nord de la capitale. Je m’y trouvai, portefeuille sous le bras et sacoche de crayons en poche. Assez ennuyé, je l’avoue, mais fort de mes précédents avec le père, j’attendais en faisant les cent pas, bientôt sous les yeux, pensais-je, du jeune monarque absolu, que je vis venir se promener seul, endalmatique de brocart d’or, et m’attendant peutêtre de son côté en arpentant le vaste salon « thalar », qui constitue, élevé de trois ou quatre marches au-dessus du sol, la pièce essentielle de tout corps d’habitation du pays. Au bout d’un certain temps moral voulu, je perdis rapidement courage et patience à la pensée, à l’odeur et à des bruits me rappelant qu’une ménagerie de fauves, dont plusieurs * plus ou moins » apprivoisés erraient en liberté, était établie dans l’endroit. Quoi qu’il se passât et pût advenir de ce négatif rendez-vous, je jugeai à propos tout à coup et tout d’un coup de lever le pied et, montant le cheval avec lequel

j’étais venu, sans prévenir mon domestique, d’aller me perdre jusqu’à la nuit tombée dans les ondulations de terrains vagues qui entourent Téhéran dès ses portes comme d’un vaste désert. .. Or, pendant cette escapade de lèse-majesté, quatre hommes et un caporal, expédiés de la « Demeure du Soleil, » me couraient et semblent courir encore après.

Aujourd’hui, c’est-à-dire cinquante ans après, tout ce monde, alors si vivant et intéressant à fréquenter et à dessiner, souverains, jolies femmes, pontifes ou balayeurs de rues, doit reposer également dans la tombe ; et je ne sais s’il ne m’est pas plus triste que glorieux, à moi survivant, d’être encore là, pouvant me le rappeler au complet en regardant fortuitement les feuilles de papier d’un cartable ou d’un album où une vague esquisse est tout ce qui reste de ce passé, mais représente pourtant le plus sa vie.

Nazar-Endaz fl). — Episode d'un voyage en Perse , 1848. — Lorsqu’on voyage dans cette contrée il est indispensable de demander au gouvernement un officier de route, dit mihmandar, sorte de garde d’honneur dont le grade est plus ou moins élevé, suivant le rang du personnage qu’il est chargé de conduire. Son rôle ne consiste pas seulement à faire respecter le teskéré ou sauf-conduit, mais encore à trouver un gîte et des vivres pour les voyageurs qu’il accompagne, à requérir les chameaux et les mulets nécessaires au transport des bagages ; puis enfin, lorsque le besoin s’en fait sentir, à administrer la bastonnade à qui de droit.

(1) Littéralement : le jeteur de regard.

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Ghabbas-Bey, notre milimandar, était le vrai modèle de certain type persan : rusé, patient, cruel, avide et moqueur. A l’en croire, car on retrouve ici toute la hâblerie espagnole, c’était un grand seigneur, un émir, un prince ruiné. Petit de taille et âgé déjà d’une cinquantaine d’années, il conservait, grâce au noir magnifique dont sa barbe était teinte, un certain air de jeunesse et de virilité. Sous- son kaftan vert, quelque peu usé, et son koulah (1) d’Astrakan, en torme de pain de sucre, il se redressait avec cette élégance aristocratique et cet orgueil si singulièrement accouplés parfois, dans les mœurs orientales, à la plus plate servilité. Une longue canne, signe de commandement, ajoutait encore à la fierté de ses allures.

M. Hommaire de Hell, mon compagnon de voyage, d’une nature active, mais délicate et nerveuse, déjà fatigué par de graves indispositions, était devenu à cette époque irritable au plus haut degré. Dès les premières heures de marche, il lut évident qu’il ne trouverait dans ce mihmandar aucun des soins que réclamaient ses besoins. Craignant sans doute de compromettre sa dignité, Ghabbas- Bey s’en tenait à son rôle officiel, acceptant le côté honorifique du titre sans en remplir les fonctions véritables. A sa paresse s’ajoutait sa répugnance pour des chrétiens; arrivait-il aux lieux de campement, il ne songeait qu’à lui, à son installation, nous marchandant ses services et son expérience. En véritable fils de cet Orient, où les mœurs sont restées plus ou moins nomades, il savait se conseil On nomme Koulah ce bonnet pointu en fourrure d’Astrakan, importé par la dynastie actuelle des Kadjars dans toute la Perse..

tituer fort habilement une case, interdite à notre impure fréquentation. Au moyen du tapis de feutre battu, qui en voyage devient les véritables pénates du Persan, au moyen de la selle de son cheval, de quelques hardes et de son kalioûn, il organisai! son kief de la façon la plus confortable ; puis se prélassant sous nos yeux, semblait nous narguer et rire de notre maladresse, bien explicable dans un pays où toutes conditions sont si différentes des nôtres. Aussi M.Hommaire de Hell, voyant qu’il ne pouvait rien obtenir d’un pareil serviteur, se promit, lorsqu’il serait de retour à Téhéran, de ne lui donner aucune gratification, et dès lors il le prit dans une antipathie qui, sans l’état dangereux de surexcitation où le mettait chaque mot, chaque réponse de cet homme, eut été presque comique.

Un jour après dix heures de marche à travers des forêts ou dans l’eau des rizières, sous un ciel à la fois humide et brûlant, épuisés par les privations et les fatigues, nous l’envoyâmes d’avance à la petite ville de Balfrouch, dans le Mazendérân, demander au hakem, ou gouverneur, une hospitalité dont nous avions le plus grand besoin. Chabbas-Bey revint bientôt avecune figure joyeuse, épanouie, qui indiquait d’avance une réponse favorable. — «Eh bien! lui demanda M.Hommaire de Hell, que vous a dit le gouverneur?... — Il a dit, seigneur : Si ce sont des Russes, Roos, dis-leur qu’il y a pour eux dans mon palais le coucher et le manger ; s’ils sont Anglais, dis encore qu’il y a le manger; mais s’ils sont Français, qu’ils couchent dans la rue. » Il est aisé de comprendre l’effet que produisit cette réponse insolente sur

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mon malheureux compagnon, ? qui, voyant le rire moqueur dont ce misérable agent accompagnait son récit, leva son fouet pour le frapper ; je n’eus que le temps de retenir son bras. Renonçant toutefois à pénétrer dans cette ville inhospitalière, nous nous arrêtâmes en avant des murs, dans une sorte de verger, pour y dresser nos tentes.

A peine étions-nous installés que le hakem (celui qui fait rouler les ordres),, un des premier serdars ou généraux de l’armée, instruit par hasard de notre passage, vint en personne nous offrir son palais. Ayant décliné ses offres, il laissa pour nous servir et nous garder, une partie de son escorte, et vers le soir nous envoya des volailles, des fruits et des gâteaux de froment. Le froment, depuis si longtemps que nous ne mangions que le pilau, nous causa une véritable joie ! Ainsi donc il était faux que le gouverneur eût refusé de nous recevoir, et on comprendra facilement que l’antipathie de M. Hommaire de Hell contre Chabbas ne fit que s’en accroitre. Elle semblait du reste bien réciproque, car à chaque instant ce vaurien inventait quelque nouveau moyen de nous vexer. Ainsi, tantôt il se refusait à quitter la caravane pour aller d’avance présenter les firmans aux gouverneurs des villes, tantôt il disparaissait sans nous prévenir et sans qu'on sût où il était passé, ün jour, après toutes sortes de retards et de difficultés, il apporta un peu d’eau que nous lui avions demandée dans un de ces jolis kouzehts, vases en terre poreuse d’une forme exquise. Dès qu’il eut été délicieusement vidé, Chabbas le brisa sous ses yeux, afin qu’un musulman ne pût souiller ses lèvres en y buvant après un chrétien.

Enfin, au bout de cinquante jours de voyage,

nous rentrâmes à Téhéran. Là, le mihmandar fut congédié avec empressement, et M. Hommaire de Hell, irrité contre lui, plus sans doute que ne le méritait un si pauvre homme, lui refusa la gratification d’usage. Or, pendant toute la route, cette gratification avait été l’invariable sujet de ses discours avec les deux drogmans qui nous accompagnaient. C’était le thème favori de son imagination, et il basait toute une période d’avenir de joie et de. bien-être sur cette fragile espérance. La libéralité de quelque prince russe ou d’un pair d’Angleterre, exagérée sans doute par des esprits crédules., lui avait fait entrevoir comme un trésor cette récompense qu’il ne méritait en aucune façon. Au reste, il avait pendant la route bien assez gagné sur le* fournitures et les payements dont nous l’avions chargé, pour pouvoir se passer d’un bakchich ; néanmoins, il le réclama avec énergie et colère, disant que le lui refuser, c’était le perdre de réputation. Malgré ses menaces, mon compagnon ne voulut rien céder. Mais chaque semaine, chaque jour, cet homme trouvait moyen de s’introduire dans la maison ; il n’y avait pas d’appartement, de tente, de jardin où Chabbas ne parvint à se glisser ; il se présentait tout à coup à nos regards exaspérés comme une véritable apparition, choisissant de préférence l’heure des repas et le moment où il savait trouver des étrangers, et alors avec une effronterie sans pareille, il réclamait sa récompense. Chaque fois ses prières, ses plaintes, ses récriminations allaient crescendo pour exposer sur tous les tons sa misère, les besoins de sa famille, pleurant en suppliant ou se redressait en menaçant de vengeance.

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Cette opiniâtre obsession avait porté au comble l’état d'esprit de M. Hommaire de Hell qui, à chaque discussion nouvelle, était pris de crises nerveuses et répétait sans cesse : Cet homme me tuera ! Malgré cela au lieu de fléchir devant une persécution qui lui faisait tant de mal, il ne consentit jamais à donner les quelques tomans (un toman vaut 12 francs environ) qu’avait fini par se bornera réclamer Chabbas-Bey, et il se décida à le repousser par la force.

Le moment vint de quitter Téhéran, et quelle que lût la crainte que nous fit éproirver la première apparition de cette fièvre pernicieuse qu’on nommé en Perse Neubeh-Kachy, nous n’en montâmes pas moins à cheval, dans les derniers jours de juillet, nous' dirigeant sur Ispahan à travers une contrée couverte à chaque pas des ruines des Mèdes qt des Parthes.

Au moment où nous étions en selle, entourés d’une foule qu’attirait le départ de notre petite caravane, je remarquai notre ancien guide, le Mihmandar, allant de l’un à l’autre, afin d’ameuter contre nous le fanatisme musulman. « Ce chien de chrétien, disait-il, le laisserez-vous partir ainsi ? il me doit une forte somme, et refuse de me payer. »

M. Hommaire de Hell, furieux d’un si hardi mensonge, s'élança sur lui pour l’arrêter, mais Chabbas-Bey, se baissant aussitôt, se perdit dans la foule ; il reparut ensuite au bout de l’avenue dans laquelle nous marchions, s’arrêta sur le milieu de la chaussée et levant solennellement les yeux et les bras au ciel : O Dieu, s’écria-t-il. fais que la vie de cet homme parjure et impie ne dépasse pas trente jours ! (Allah ! Allah ! zdndigâni i

in merd bi vefâ ez si rouz bicheier nebâehed ! ) Et cela dit, il disparut. Cette imprécation, que celui même qu’elle visait ne comprit pas, frappa sa suite de stupeur. Ceci se passait tout près de Téhéran encore, au village de Tedjrich.

Cet endroit charmant est situé sur les premiers degrés des belles montagnes dont la chaîne ferme au nord l’horizon de Téhéran. Lepic Demavend qui la surmonte est couvert de neiges éternelles. C’est là que la cour et les grands seigneurs se retirent pendant l’été pour fuir la chaleur et se soustraire à ses fièvres endémiques.

Les 70 farsangs (105 lieues environ) qui séparent la moderne capitale de l’Iran de l’ancienne, traversent un pays affreusement désolé. Ce sont d’immenses etarides plaines, légèrement ondulées, qui semblent avoir été en dernier lieu couvertes par ces inondations d’eau salée qui laissent après elles un dépôt blanchâtre ; à peine y trouve-t-on de l’eau potable et s’il y pousse quelque peu d’herbe elle a bien plutôt à l’œil le ton de la cendre que celui de la verdure. Pendant cette route longue et fort pénible, on aperçoit ça et là, près des habitations, quelque champ de ricin, de coton ou de maïs. Les villages sont à de grandes distances les uns des autres, et nous ne traversâmes que deux villes dont Pancienne splendeur n’est révélée que par des monceaux de décombres. L’été, tout ce pays, calciné par 45 degrés de chaleur, se recouvre d’un épais manteau de poussière ; l’hiver la neige l’enveloppe ; et parfois il faut franchir de larges fissures qui attestent la fréquence des tremblements de terre.

Voilà dans quel état se trouve aujourd’hui cette

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province de la grande Médie, si abondante jadis en bétail, en céréales, en' vins et en fruits, alors que la Perse s’étendait de l’Océan Indien à la Méditerranée ; voilà ce qu’est devenue cette province qui payait au grand roi un tribut de 450 talents (1.375.000 francs), sans compter les impôts en nature, où les chevaux seuls étaient au nombre de vingt mille.

Suivant la pratique des Persans, nous ne marchions que de nuit, c’est-à-dire pendant que le soleil « hissé par les anges jusqu’au septième ciel, y est en adoration au pied du trône d’Allah ». Rien n’est plus fantastique, à l’heure où la lune rouge et trouble sort des noires collines de l’horizon, qu’une caravane de plusieurs centaines de mulets, d’ânes et de chameaux, s’avançant enveloppée d’une véritable trombe de, poussière ; rien n’est plus étrange que ce rythme impassible et somnolent des gammes de clochettes, que ce refrain cadencé d’un de ces Avâz-Kand , l’improvisateur indispensable à toute réunion orientale.

« Aman ! Aman ! Dilem Aman !.... Ah ! ah ! mon cœur ! mon cœur ! » psalmodiait une nuit le plus infatigable de tous. J’attendis en vain depuis onze heures du soir jusqu’à cinq heures du matin l’explication d’une aussi éternelle douleur. Ce ne fut qu’au lever du soleil, au moment où le sommeil me forçait à mettre pied à terre, pour ne pas tomber de cheval, que ces paroles vocalisées sur le ton final de nos épitres de grand’messe, vinrent enfin me satisfaire : « Elle m’a vu et pourtant ne m’a pas regardé ! Ah ! ah ! ah !.... et depuis mon dedans est aussi noir que le dehors d’une aubergine. »

Celte terminaison valut à son auteur un succès de Barck- Allah (bravos) si retentissants, que toutes nos bêtes effarouchées faillirent prendre le galop. Ce fut alors une confusion sans pareille ; chacun appelait ses mules, ses chameaux ou ses compagnons ; les noms les plus bizarres se croisaient autour de moi : Nedjeff, criait l’un; Allahdad, répondait l’autre ; Azim ! Moutih ! Alihekinet ! Messoumet ! enfin tout un calandrier persan que je ne puis retenir.

Aux heures de la prière c’était un noble spectacle que celui de cette foule, se tournant vers la Mecque, et là, avec le sentiment de la plus vraie, de la plus profonde piété, se prosternant la face contre terre et répétant en chœur les versets du Koran. Ces prières sont parfois de véritables morceaux de poésie ; on peut citer comme un modèle du genre celle du grand roi Feth-Ali Schah remerciant le tout-puissant :

-9 O toi, mon Dieu, qui, créateur de l’Univers, as dévolu à ton infime esclave la divinité de la terre, sans qu’il l’ait mérité par aucun service ; o toi qui as mis en son pouvoir tous les hommes et tous les biens, je suis honteux de ne pas avoir usé mon front toute la nuit sur le seuil de ta porte, tandis qu’à la mienne tant de rois venaient frotter le leur; de ne pas avoir une seule nuit courbé la taille pour t’adorer, quand pourtant tu as mis le monde à ma disposition comme une bague à mon doigt... Grâce à toi je n’ai pas encore entrevu le chagrin ni respiré une seule fois dans le désespoir ; la douleur n’a pas couvert ni même terni de sa poussière le miroir de mon cœur ; ce monde enfin que tu m’as donné est conforme à tous mes désirs.

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Si donc, je n’ai pas trouvé de moyen pour te remercier, c’est que ma reconnaissance, étant aussi infinie que grande est ta bonté, ne saurait atteindre à l’honneur de te servir et de te prier dignement.

« O mon Dieu, je ne puis que pardonner, je le jure sur la tête de tes élus, à tous les ennemis de mon trône, oubliant ma colère à la seule pensée de la tienne, et t’adresser cette lettre comme contrat d’un vassal envers son seigneur Maître! »

Mais revenons au sujet qui nous occupe ici plus particulièrement. A peine marchions-nous depuis deux heures, sur une route unie comme celle d’un jardin, quand tout à coup, sans cause visible, le cheval favori de M. Hommaire de Dell, aussi solide que doux, et marchant au pas, s’abattit sur lui et lui froissa la cuisse s tel point qu’il crut d’abord qu’elle était cassée. Nous le relevâmes, et ce fut avec une difficulté extrême qu’il put se -remettre en selle et continuer la route.

Il commençait cependant à se rétablir de cette chute, lorsqu’en arrivant à Djebel, il fut pris d’un violent accès de fièvre, compliquée de vives douleurs au poumon. Ici nous citerons le journal même du voyageur :

« Le 30 juillet au cours de la matinée mon cheval s’abat : j’ai cru avoir la jambe cassée... Mauvaise nuit.

« 2 août. — Je suis tellement mal que je supporte à peine ma monture ; je croyais ne pouvoir jamais accomplir le farsang de la dernière étape.

4 août. — La chaleur est accablante ; après une heure de route, je me trouve atteint par un accès de fièvre et 'dans l’impossibilité de continuer ;

toutes les forces m’abandonnent. Je me fais porter à l’ombre d’un rocher, ou je reste étendu jusqu’au coucher du soleil.

6 août. — Jamais il n’a fait aussi chaud qu’aujourd’hui... Nouvel accès du plus violent délire. Cauchemar ! Quelle situation !! Nous avons 45 degrés de chaleur, une arche à moitié écroulée pour abri ; pas d’eau ; de la seule pastèque pour nourriture, et je suis étendu sur un feutre, grelottant en proie à tout ce que le mal a de plus affreux.

11 août. — AKaschan nous cherchons, la nuit, pour avoir un peu d’air, les plus hautes coupoles des Karavan-seraï. »

Pendant une quinzaine de jours, M. Hommaire de Hell eut ainsi des alternatives de souffrance et de calme, qui tantôt nous forçaient à camper dans le premier endroit venu, tantôt nous permettaient de continuer la route. Malheureusement les ardeurs du soleil, l’eau corrompue, la fatigue, le manque de nourriture convenable, ne laissaient aucun espoir de guérison avant d’arriver à Ispahan. La veille, au village de Mourtchekour, notre dernière station, M. Hommaire de Hell, malgré son énergie, fut pris d’une crise plus effrayante qu’aucune autre; nous fûmes obligés de le déposer sur un feutre, . au pied d’une roche isolée. Là, les yeux fermés, à demi évanoui, il restait sans force, lorsque, me retournant par hasard, j’aperçus un énorme serpent gris, à la gorge gonflée comme celle du cobracapello, qui, sifflant d’un air de triomphe, touchait presque déjà la figure du malade. Saisissant de grosses pierres, je les laisai tomber sur lui, et je croyais l’avoir broyé; mais quelle fut ma surprise, en les soulevant avec soin, de ne pas même pouvoir nullement expliquer sa disparition.

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Tous les évènements de cette route ne semblaientils pas révéler la persécution d’une funeste influence?... Le mauvais œil du mihmandar nous poursuivait !

Enfin, le 16 août, par une étouffante chaleur de plein midi, nous entrâmes dans les misérables faubourgs de cette grande cité d’Ispahan qui fut, il v a deux cents ans, la plus merveilleuse de l’Asie, et méritait des Persans le nom de Nesfi-Djéhân, la moitié du monde. Tout occupés d’admirer ces solennels débris du grand siècle de Schâh-Àbbas, nous oubliâmes la fatigue, les privations et les dangers des quatorze jours de route.

Toutefois il nous fut impossible de ne pas remarquer le désobligeant accueil d’une population qui, sans doute excitée par nos costumes européens, se disposait à nous faire un mauvais parti. Deux vigoureux coups de kourbach, en réponse à des pierres qui nous avaient été lancées, entamèrent fort mal une première entrevue. Heureusement le combat n’alla pas plus loin. Déjà s’apprêtaient vingt ou trente de ces loutis, dont le premier mot est Kerdeh, mort ! et le geste qui l’accompagne un coup de ce formidable poignard qui se nomme Kameh, arme admirable d’ailleurs.

Un peu avant notre arrivée, une douzaine de ces bravi avaient, par leurs crimes, mérité les plus grands supplices. Un de leurs préceptes est de tuer la victime qu’ils volent, et réciproquement. Ils prétendent que l’une de ces choses absout l’autre. Aux uns, on avait arraché les dents pour les leur planter dans le crâne ; les autres furent attachés par les jambes, et la tête en bas, aux extrémités réunies de deux jeunes arbres, qui, au moment où

oh coupe la corde, écartèlent affreusement ces malheureux par leur subite et violente séparation. Ce supplice paraît être un des plus anciennement usités en Perse, le pays des supplices par excellence. On sait que ce fut exactement le même qu’infligea Oxathrès à Bessus, le meurtrier de son frère Darius Codoman, 330 ans avant le Christ. Nous le retrouvons encore plus anciennement dans la légende mythologique de Thésée.

Nous traversâmes, tantôt dans le silence et la solitude, tantôt au milieu d’un mouvement et d’un bruit infernaux, les bazars infinis, la place immense de Meïdan-Schahi, l’allée du Tchar-Bag, et le Zendeh-roud, sur le pont d’Allah-Verdi-Khan. C’était pour moi un enivrement, un rêve ! La réalité de toutes ces choses si étranges aux yeux d’un homme d’Occident, ne me paraissait vraie que pour les pieds de mon cheval et de peur de la faire s’évanouir, je ne voulais plus en descendre. C’est au Sud-Ouest d’Ispahan,au fond du quartier arménien de Djulfa, que nous allâmes nous installer dans une petite maison mise à notre service par l’excellent padre Giovanni, ancien élève de la propagande de Borne, bien connu de tous les voyageurs qui, depuis une quinzaine d’années, ont visité ce pays. Il venait d’être fait évêque d’Ispahan !

Le lendemain, après une journée de repos, brûlant d’impatience je m’empressai d’aller, avec deux Ferraches du gouverneur, visiter les monuments et les sites de la ville. Les jours d’une semaine entière, employée à la partie importante de mon travail, se succédèrent bien rapidement dans cette intéressante et laborieuse exploration. Mais chaque soir, en rentrant auprès de mon compagnon, j’étais

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déplus en plus attristé de ses souffrances et frappé de son changement. Toutefois, au plus fort de mes inquiétudes, je ne crus qu’au renouvellement des indispositions qui, à Constantinople et à Téhéran, nous avaient condamnés à de si longs séjours. Les fortes chaleurs de la journée ne permettaient guère au malade de se hasarder dehors avant le soir ; alors nous montions sur une terrasse dont le mélancolique panorama augmentait singulièrement le charme de nos causeries habituelles, sur la France, sur nos familles, nos amis, nos projets de retour. Plusieurs fois, de là, mes yeux furent atti rés par de fastueux et élégants bourdgs (colombiers), particuliers aux campagnes du midi de la Perse ; fasciné par ces grâces pittoresques de l’un d’eux, je m’y rendis un matin, et d’autant plus volontiers que je laissais M. Hommaire de Hell plus calme et plus rassuré. Ce colombier était situé à quelque distance de la plaine, au point où elle se relève vers la montagne. Arrivé tout auprès, je cherchais une place pour en prendre un croquis lorsque je me vis dans un vaste cimetière dont l’aspect inattendu me causa la plus profonde émotion. J’errais au milieu de la multitude de tombes grises, deux fois muettes pour quiconque ne peut lire leurs inscriptions, quand tout à coup mes yeux surpris rencontrent des caractères et des noms français. C’étaient d’abord — Alexandre de Rhodes, jésuite, 1660 — Jean iMalona, médecin, 1646 — Charles Duvoyer, 1649 — puis Delestoile, 1667 — Mercier, 1674 — Boutet, Muzen, et ainsi jusqu’à trente environ. Malgré moi, ou pour mieux dire, machinalement je copiai cette liste funèbre, et je revins tristement impressionné du côté de

la ville. Alors je m’arrêtai pour dessiner dans les jardins du Schâh, près du kiosq des Miroirs, célèbre aussi sous le nom de Tchehel-Soutoun, le palais aux «quarante colonnes». Là, seul, dans cet endroit charmant, assis au milieu d’un parterre de rosiers de quinze pieds de hauteur, je m’abandonnais aux plus douces rêveries, oubliant la fâcheuse impression delà matinée, lorsque au milieu des arbres j’aperçois une forme humaine qui passe comme une ombre et dans laquelle il me semble reconnaître Chabbas-Bey, notre persécuteur. Mais c’était impossible et j’étais le jouet d’une illusion, d’une ressemblance frappante, car nous étions à plus de cent lieues de Téhéran, et cet homme qui arrivait en face de moi était en petit costume léger comme un habitant de la ville et sans aucune trace de poussière ; on eût dit qu’il sortait d’une maison voisine ; il s’approcha et je vis bien alors que je ne m’étais pas trompé. C’était lui !.. « Qu’es tu venu taire ici ? demandai-je avec une légitime inquiétude. » — « Koda midâned ! » Dieu le sait, me répondit-il effrontément. Il poussa même l’insolence jusqu’à venir s’asseoir près de moi, et je fus obligé de le faire chasser par mon ferach, car il ameutait les passants pour leur raconter l’histoire de ses aventures avec les voyageurs franghis.

En rentrant, le soir, je demandai des nouvelles du malade. « Il va très mal, me dit le gardien. » En effet je trouvai M. Hommaire de Hell à moitié sorti de son lit, pâle, défait, les cheveux en désordre et se plaignant de vives souffrances ; il parlait peu et ne s’occupait que de son triste état. Afin de le distraire, je lui fis part de mes observations, de mes travaux, des curiosités de la ville et

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terminai en lui disant que j’avais eu la plus étrange apparition dans les jardins du Scbah. A ces mots il me regarda fixement , son œil devint hagard, sa figure se crispa. « Ah ! dit-il, c’est mon cauchemar! » puis il s’évanouit. Depuis lors, jusqu’au surlendemain où il expira vers le milieu du jour, il ne prononça plus un seul mot et ne retrouva pas un seul instant ses sens : ce tut sa dernière parole !

Ainsi, trente jours après la malédiction de Téhéran, et à l’heure même ou Chabbas m’apparaissait à Ispahan pour me jeter son : Koda midâned ! Dieu le sait ! Dieu, qui le savait semble-t-il, frappait de mort M. Hommaire de Hell, comme pour accomplir le souhait fatal du mihmandar. Ce tut le 28 août 1848, vers le soir, que se déclarèrent subitement, coup sur coup, le malaise, la perted es sens et de la mémoire, puis enfin la prostration sinistre qui, en quarante heures d’une agonie où lé corps et la physionomie conservèrent l’immobilité de 1a. pierre, termina une existence des plus utiles et des plus glorieuses déjà. Aujourd’hui, le jeune explorarateur du Caucase et de la mer d’Azof, l’hôte fêté du Kurde et du Kalmouk, dort de la mort dans ce champ d£ Djulla au sud-ouest d’Ispahan. Sa tombe s’élève au pied du mont Sofi, sur les ruines d’une capitale qui demain ne sera plus même une nécropole. C’est là où deux jours avant, conduit par un secret pressentiment, j’avais copié les noms des français morts si loin de leur pays.

Lorsque les gens de notre suite surent la présence à Ispahan du mihmandar, ils prétendirent que M. Hommaire de Hell avait été empoisonné parce Nazar-Endaz, le jeteur de regard. Il n’en

est rien ; un bizarre arrangement de circonstances s'est chargé d’accomplir la malédiction d’un homme exalté par la haine. Depuis lors je cherchai et fis demander partout Chabbas-Bey ; il avait sans doute quitté la ville, car personne ne l’avait vu, ne le connaissait et ne le trouva. Je voulais, par une sorte de superstition, lui remettre cette gratification tant demandée, afin d’apaiser sa colère, afin que ses maléfices ne troublassent pas les mânes de mon malheureux ami.

Là situation où me laissa cette déplorable catastrophe ne me permit pas de prolonger mon absence, et je me mis bientôt en route pour Téhéran, je n’osais pas dire encore pour la France : la France était si loin ! « Ne vous laissez pas aller à la tristesse, me disait affectueusement un vieil arménien, Hâdjî-Yoûcèf ; pensez à votre patrie, au jour prochain où vous allez la revoir, car votre ami, en vous faisant don de la part qu’il avait de vie, y assure votre retour. »

De Florence à Rome. — Et d’abord, c’est à un Anglais, homme de goût et de sens, m’avait-il paru, que je dois d’avoir choisi l’itinéraire par Arezzo, Pérouse, Givitta Castellana, où tout est intéressant, de préférence à celui ne comptant que Sienne à regretter. La chute de Terni, pour lui supérieure d’effet pittoresque à celles du Niagara, s’imposait sans conteste. “Cette ligne étant encore alors (1846) non pourvue de chemin de fer et même d’aucun genre de véhicule public, je traite, suivant l’usage, avec un voiturier particulier, qui s’engage, en double feuille de contrat, pour la somme de 70 francs et le temps d’une semaine, nuits et dîners

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d’auberge compris, à me transporter du cœur de Florence au cœur de Rome (sic).

Le 15 mai 1846 donc, j’allais sortir des murs de la capitale toscane lorsque mes vetturino et vettura s’étant arrêtés à l’entrée d’une petite place, où grouillait pas mal de monde et au tond de laquelle une église, portes ouvertes et en concert de cloches et de chants, me demanda, avec ce ton d’obséquiosité câline tout indigène, alors que la chose était évidemment convenue d’avance, si je voulais bien accepter un compagnon de route: le Directeur général des Carmelitani scalzi (Carmes déchaussés), l’illustrissime Padre Ignazio, qui allait sortir de l’église, dans laquelle, orateur qualifié, il était venu, de Rome, prêcher en mission à la suite de la semaine sainte. Je n’avais guère à refuser, et j’acceptai même très volontiers... Le personnage ne tarda pas à apparaître sur le perron, taisant ses adieux en bénédictions, échangées contre génuflexions, baisements de mains et de bas de robe par l’assistance. C’est un bel homme, à allures et physionomie avenantes, battant le plein d’heureuse cinquantaine. Nous nous saluons presque jovialement et, montant s’asseoir à mon côté droit, il demande la faveur d’utiliser les deux places d’en face pour un jeune moine d’aspect ascétique et un gentil moinillon d’une douzaine d’années, qui le suivent mais n’ayant seulement qu’à réintégrer tous deux leur monastère, à peu de distance... Et nous voilà partis !

Le Padre ne parle ni comprend trop le français : à peu près comme moi pour l’italien ; mais nous causerons tout de même, avec des emprunts au latin et au provençal. Bien ou mal la verve diserte

de mon partenaire ne saurait abdiquer. Je suis très affectueusement questionné. La déclaration d’artiste peintre vaut partout en Italie bien des recommandations et sympathies, alors sans doute qu’il s'y ajoute l’intérêt de la mission officielle du long voyage que j’entreprends en Turquie et en Perse. En échange, la société du genre de compagnon qui m’est si bienheureusement échq comporte toutes sortes d’avantages pratiques : comme simplification de passeport, de douane, diversités de monnaie, surtout en hospitalières réceptions dans les couvents à rencontrer, où d’emblée je me trouve invité.

Au village de Pelago est la bifurcation du chemin conduisant, dans un site sauvage, à l’abbayè bénédictine de Vallombrosa. C'est là que, non sans embrassades, sont déposés nos moine et moinillon appartenant à la dite communauté. A San Giovanni, le Masaccio y étant né, nous parlons peinture, pour laquelle, au plus ou moins d’esthétique près, le Padre se montre passionné comme tout italien . — Sur la fin de l’après-midi arrivée à Arezzo, et c’est vers le couvent des Carmes que se dirige la voiture. A notre approche attendue, signalée sans doute, les cloches de campanile sonnaient simultanément en coups de force et carillons, les portes du temple s’ouvraient à deux battants, les illuminations intérieures grésillaient en girandoles et chandeliers, les orgues éclataient, l’encens montait ; et nous venait au devant, portant fanaux et bannières, chantant des strophes d’allégresse, le personnel ' plei nier de là communauté, flanqué de la foule accourue. Le Directeur général descendait, aimablement auguste et décoratif, au milieu de

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tout cela, bénissait à la ronde, se rendait au pied de l’autel, après courte prière venait en chaire prononcer une triomphale allocution.... et l’on passait au réfectoire, sinon pour renouveler le repas de midi, pour la collation du soir. — Il en sera ainsi sur trois ou quatre points du voyage. — Mais voulant, de mes goût et devoir personnels, prendre contact, faire un tour dans la ville où sont nés Pétrarque — mon provençal compatriote encore plus que toscan — PArétin, Vasari et, dans le tout voisinage, Michel-Ange, je n*accepte aujourd’hui des offres qui me sont faites au couvent que le seul coucher, et mangerai dehors le plus tard possible, après les courses, le souper réglementaire de ma feuille de route... Ces braves moines m’ont préparé une excellente chambre où plusieurs me font la conduite, m’installent en tous soins et gais propos. Je m’endors sous les auspices du petit Jésus en cire qui, placé sur la commode, me sourit non moins gaîment de dessous sa perruque tirebouchonnée et la cloche de verre préservatrice...

Le lendemain, le plus familier de mes hôtes n’at-il pas l'idée de me demander... de lui servir la messe ; cela parce que j’avais dit l’avoir fait dans mon enfance ! Je m’en défends et pour cause. Il insiste, je refuse. « Mais essayez « ( saggiate ) » ; bref, j’essaye et. ..ça ne peut pas aller, pas du tout. Je retourne en ville ; puis me voici à table avec une quarantaine de frères. Bénédicité et lecture pendant qu’on mange une soupe maigre aux macaronis ( minestra ) suivie d’artichauts crus au sel et de fèves fraîches ; le tout peu substantiel peut-être mais très copieux, ces derniers servis, en grandes

corbeilles d’expédition. Voilà soudain qu'un chacun me met sur la sellette, questionné, avec des curiosités déjà avancées, au sujet de Lamennais et — le devinerait-on jamais ? — de Georges Sand, d’Alexandre Dumas, de Rachel et autres célébrités extra monacales... Peu après, dans le préau du cloître, entonnellé de vignes, nous jouons aux boules. J’ai rarement vu, entendu, envié peut-être, joueurs plus franchement pour ne pas dire naïvement allègres. Ce genre de gaîté — s’amuser comme des enfants — disparaissant au jour le jour du tempérament social moderne, n’existerait-il plus, grâce à leur quiétude d’esprit et à leur simplicité de mœurs, que chez les moines ? Au moins la remarque peut en être faite assez généralement.

Le Padre vient me proposer, ad Libitum , de l’accompagner dans une visite dont il doit s'acquitter chez des personnes établies aux environs. « Le pays est pittoresque, et vous pourrez dessiner en m’attendant. Je prends une voiture qui nous mènera vite et bien. » Ça m’allait tout à fait. Àvanti ! nous partons... Au terme d’une heure de bon train, entrée dans le bourg de — j’ai perdu le nom — situé à mi-côte de colline et dont la tête des habitations forme promontoire sur la descente en plaine. Il s’y élève un couvent de femmes avec son église. C’est là que pénètre le visiteur, tandis* que je m’assieds à dcssinailler d’après des débris de vieux remparts, tout en baragouinant avec l’entourage habituel de quelques curieux, ceux-ci placides oisifs du dimanche... La séance prenait fin lorsque notre cocchiere et la portière du couvent viennent m’inviter instamment, de la part du Padre et de la Supérieure, à les y aller trouver et

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prendre quelque jinfresco (rafraîchissement)... Monté au premier étage, on m’introduit dans une petite chambre à volets fermés quoiqu’il fasse encore grand jour, et, à la lueur d’un cierge, j’aperçois couchée une jeune religieuse qui me tend la main et dont la figure aux traits amaigris, diaphanes mais non creux, s’illumine des plus grands yeux et du plus beau regard d’une idéale souffrance. Seul sans doute le genre de génie de l’art espagnol eut pu rendre l’intensité de caractère physique et moral d’une telle transfiguration, en tel constraste, de plus, avec le type plantureux du Padre et celui prosaïquement rassis delà Supérieure. — Mais pourquoi m’a-t-on amené là ? favorisé de cette intime entrevue ? Serait- ce pour portraicturer la malade ? Non pourtant : il n’en est aucunement question. Fort surpris et ému, je ne sais trop que dire ni sur quel pied me tenir. On veut tout de même, de questions en questions, me faire parler, raconter, intéresser, distraire la pauvre condamnée, qui, elle, encourage, sollicite, sourit divinement à mes embarras de langage. Oui «distraire» ni plus ni moins, voilà, je crois bien, le but et le mot de la situation, et, si atteint le but, j’en suis heureux. Aujourd’hui, après un demisiècle et oublieux des noms, combien souvent je revois gens et choses aussi réels que leur présence même et peut-être encore plus émouvants! — Quelques jours plus tard, à Rome, j’entendais causer des missionnaires, retour d’Ethiopie, et devant se rendre à Arezzo, à propos d’une jeune religieuse dont, depuis un an, les crises d’extase miraculeuse et l’imiverselle réputation attiraient de toutes parts des pèlerinages de visiteurs dans le voisinage de

la susdite ville. Je pouvais induire de là être plus avancé, au moins en la connaissance de la personne, que mes missionnaires, et que mon Padre [gnazio, dont la toute discrétion à certains égards, restait d’esprit aussi libre que je l’eusse été moimême. Toutefois, il peut être admis que le cas relève d’un Charcot neuro-thérapeute.

A Case dei Piano, Etats de l’Eglise. — A Passignano, lac Trasiraène et souvenir de l’horrible boucherie, là même surtout où coule le sanguinetto (ruisseau de sang), entre les armées d’Annibal et de Flaminius. La préoccupation de l’odieux non moins que « glorieux » événement m’est heureusement mitigée par le calme tableau du site avec animaux qu’a si admirablement peints Jules Didier. — Je réclame mon entière liberté d’action à Pérouse, où m’héberge le vetturino, piazza di Papa, et à Assise, afin de pouvoir les bien visiter, surtout, de cette dernière, les hiératiques églises et peintures de San Francisco, dont l’ermitage de St-Benoit à Subiaco offre seul un équivalent.

C’est à Sainte-Marie des Anges, sous Assise, qu’a eu lieu la plus importante et brillante des réceptions du Padre, toujours compris son humble compagnon. Dans cette vaste nef, en son honneur et durant son officiement de grand’messe, tout flambe, tout chante, tout exulte ! Je me réfugie à la tribune de l’orgue, au-dessous de laquelle on remarque une peinture d’Overbeck.Un moine, organiste amateur et avec qui j’avais parlé musique, m’y attendait en auxiliaire ; il me mit au clavier pour exécuter le morceau d’offertoire et, mes doigts faisant appel à des réminiscences de Miné et Fessy, qu’ils possédaient encore, je pus, sans plus désemparer

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jusqu’au « pas redoublé » improvisé comme marche de sortie, fournir un notable contingent à la fête et avoir quelque droit de convive au repas qui la terminait. En résumé, puis-je m’avouer, voilà, depuis le départ de Florence, un voyage peu banal et qui promet encore. — Dans l’église d’un couvent de Foligno, je tiens à voir la place occupée primitivement par le fameux tableau de Raphaël, celui peut-être de tous ses chefs-d’œuvre le plus accompli. C’est jour de marché, et quelle abondance et merveille de légumes et de fruits ! Heureusement, pour ne pas avoir trop de regrets gastronomiques, qu’on s’en régale encore plus les yeux que la bouche. — Après Trevi voici Spoleto, particulièrement pittoresque. Sur son aqueduc et viaduc nous nous croisons, fort à l’étroit, et ayant donc à faire assaut de poljtesse pour le passage, avec un haut prélat suivi de coadjuteur ou camérier. Par la suite, des renseignements détaillés et assez concluants ont pu me faire croire avoir vu là Mastaï Ferreti, en visite à son ancien archevêché de 1827 èà 1833, et que j’allais revoir, quelques semaines après, sous la tiare de Pie IX. — Partout, paraît-il , le Directeur général étant annoncé, attendu et désiré: aux portes de Terni des jeunes filles offrent des fleurs et des corbeilles de primeurs de cerises, poires, abricots. C’est fort aimable de tous points; mais, sans prendre voiture ni guide et en évitant le cortège de mendiants, je cours, musa pedestris, — 7 à 8 kilomètres — aux chûte et cascade du Velino et y atteins par le plateau supérieur. Déjà tout le pays était ravissant ; et ici, dans ce gouffre vertigineux et tonitruant de rochers, d’eaux en nappes et en poussière, de végétation recouvrant tout aux

alentours d’un fantastique tapis de saxifrages, velours vert où se découpe l’arc-en-ciel, c’est prodigieusement beau; pour mes pauvres nerfs ce l’est même beaucoup effrayamment !.. Descendu au fond du ravin, que remonte un gros serpent, je vais, franchissant une passerelle, me placer sur l’autre bord en face dû spectacle aussi plus complet, et je dessine et aquarellise. La description de Du Pays n’exagère-t-elle pas en comptant 370 mètres de hauteur depuis le sommet de la chûte et les divers étapes de cascades jusqu’au lit même de la rivière qu’elles forment ? alors que le saut du Niagara, tombant il est vrai d’un seul jet, n’en mesurerait qu’une cinquantaine. Mais qu’importe ! la quantité des chiffres n'est point l’essentiel dans la qualité esthétique... Repartant, je pousse un Evviva d’admiration pour cet ensemble de merveilles et de gratitude pour l’Anglais — du prologue de ces lignes — qui me l’a recommandé.

Au cours des nouvelles étapes, je pressens, les guettant à travers le cadre des portières du véhicule, les larges plans de terrains, les silhouttes de groupes d’arbres, plus espacés, de constructions italiques auxquels m’initièrent de bonne heure la vue et la copie de motifs du Poussin et du Guaspre et, tout récemment, ceux de Cabat, d’Edouard Bertin, Benouville ou Bellel. Un pin parasol, des cyprès, une arche de pont, l’ouverture d’un ravin, une fabrique , un abreuvoir à troupeaux venaient progressivement répondre en moi, par leur objectif réel même, au suggestif d’une véritable religiosité artistique. Aussi devait-elle, peu loin encore, arriver à son comble d’émotion lorsque, au-delà de Narni, monté sur un tertre qui flanquait notre

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osteria Del Bove, mes yeux s’emparèrent de tout l’espace depuis le mont Sorracte jusqu’à la mer, de cet auguste Agro romano , en ce moment à la fois assoupi et palpitant sous une incandescence de lumière et dans un silence écrasant : désert sublime où, seuls, dardait le soleil, coulait visqueusernent le Tibre et surgissait comme des ondes d’un mirage la phénoménale coupole de St-Pierre!.. Parmi les hautes herbes déjà roussies et craquantes sous le pied, je ramassai une sonnette de bouc et. un tesson de poterie antique, gardés longtemps comme documents symboliques, oserai-je dire sacrés, de cette vision unique entre tant d’autres grandes impressions de mes voyages.

Les journées devenues longues et chaudes, nous les coupons au milieu par une halte de deux à trois heures. L’on -y mange et se repose. Personnellement je remplace la sieste où paraissent exceller mes quatre compagnons, compris les deux chevaux, par quelque croquis d’après nature, au risque d’insolation et de fièvres. — A Narni, près de remonter en voiture, le Padre, dans la cuisine de l’auberge, n’en finissait pas avec l’un de ses plus expansifs accès de rire, cette fois tout rabelaisien ou balzacien. Ayant dû aller en certain endroit ( relirato ) peu éclairé et mal fermé, il était tombé, plus qu’au figuré, sur la non moins belle qu’accorte fille de la maison, qui jette un cri éperdu, se sauve en un tel désespoir de confusion qu’on ne peut la retrouver nulle part; tandis que l’auteur involontaire de l’accident, le racontant en détail, voulait la bonnement raisonner et paternellement embrasser.

Nous voici sur l’antique voie flaminienne, soûle-

vant des nuages de poussière volatilisée par Pextrême chaleur... Tout à coup Padre Ignazio exhibe un médaillon formant couvercle de tabatière ou bonbonnière, le contemple quelques secondes et, le plaçant sous mes yeux : « Questo, dit-il avec componction, e lo ritratto del grand’ amico mio : uomo tanto egregio e probabilm?nte (ici la voix devient plus intime encore) lo prossimo Papa in sequito di Gregorio présente. *> (Ceci est le portrait de mon grand ami : homme transcendant et probablement le prochain Pape après Grégoire, celui actuel). — A Otricoli la plaine, toute en vastes ondulations herbacées, parfois gercées d’une fissure de ravine, devient de plus en plus sauvage, solitaire, abandonnée à la malaria. Où donc tous ces monuments qui, jadis couvrant le sol d’ici jusqu’à Rome, firent croire à l’empereur Constantin, lors de sa première venue en Italie, qu'il était déjà entré dans la Capitale?.. Passent Borghetto, Civitta Castellana, Nepi, etc. Toujours, à gauche, le Soracte, élevé d’à peine 700 mètres mais de si esthétique forme; puis la Storta, près de laquelle existait la brillante Veïes étrusque qui précéda Rome et fut sa rivale. Descendant encore quelques pas, à droite, sur le talus même en chaussée de la route, le tombeau faussement dit de Néron mais en bénéficiant dans la légende ; et comme, pour le mieux voir, je soulevais un rideau, l’antithèse, en pendant, du groupe plus que fringant d’un cheval et d’une cavale en rite d’amour: ce qui réjouit, sans fausse honte, mon bon * moyne Amador. » Traversée du Tibre à Ponte-Molle, en contre-bas duquel fonctionnent, là même où périrent Maxence et son a*mée, une guinguette avec chevaux de bois et montagne

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russe, préférables après tout à un hoc signo vinces de tuerie. Au bout de dix minutes, après 7 jours de voyage, entrée à Rome, l’avant diner du vendredi 22 mai. — Le vetturino dépose Padre Ignazio chez lui, au couvent de Moncerrato, maisonmère de son ordre, où l’on me réitère des offres d’hospitalité vraiment touchantes. Mais m’en tenant à un « au revoir » je me fais conduire, pour garder toute liberté d’action et de travail, a l’adresse d’une chambre recommandée, Vicolo degli Spagnuoli. L’endroit est si enchevêtré dans le réseau de ruelles ef d’impasses que, m’étant, de plus, laissé aller, dès la première sortie, à rentrer trop tard, je me perdis complètement et renonçai à jamais me retrouver.

— J’allais, passé minuit, me décider à attendre l’aurore, dans le Corso, monté sur le soubassement et tapi derrière une colonne du palais Ruspoli, lorsqu’un noctambule tout citadin paraissant venir s’installer, plus simplement, lui, sur le trottoir, juste au-dessous de moi, je me hasardai à lui demander de me rapatrier. Certes l’homme, l’heure, l’itinéraire, aggravés encore par mes fâcheuses conditions d’étranger et de situation, pouvaient être des plus suspects. N’importe, quoique peu confiant, c’est-àdire prêt à tout accident, je suivis mon guide ; et la mésaventure se conclut bienheureusement en une large buona mano.

Tandis que je dessinais à Palestrina (mai 1891) ses restes de murs cyclopéens, me revenait le récit suivant de mon ami le sculpteur Drouet. Je le laisse parler :

Avant-hier la villa Adriana, Tivoli, la Cervara ;

hier Subiacoi. Civitella et Olevano. Combien d’admirations, de souvenirs, d'émotions diverses !... Et nous retournons à Rome demain par Palestrina, Yalmontone, Velletri et Albano !

En entrant à Palestrina, la pensée du grand musicien de ce nom me tient autant au cœur et à cœur que les murs pélasgiques dits cyclopéens de son Arx ou Acropole, que les origines de son histoire romaine dès 500 ans avant Jésus-Christ, que Marins et Sylla, que son immense et plus célèbre temple de la Fortune. Je cherche et m’étonne de ne pas trouver, à ce sujet, une statue, un buste, un médaillon, aucune plaque commémorative. Comment se fait-il, d’un autre côté, que la principale voie de l’illustre mais aujourd’hui humble cité, au lieu de porter les invariables nouveaux noms de Vittore Emmanuelle ou Garibaldi, s’appelle « Corso Fier-Luigi » ?... Eh ! précisément, reconnais-je soudain, Pierre et Louis ne sont autres que les prénoms de mon grand Palestrina. Ah ! la bonne heure.

Quelques salades avaient pu suffire à nos chevaux pour faire tout d’une traite les derniers vingtquatre kilomètres de notre course du jour, mais nos estomacs réclamaient quelque chose de plus substantiel. Vers midi, sans incident particulier, nous étions devant, les murailles archiséculaires de l’antique Préneste (Frigidum Præneste). L’auberge à laquelle nous nous présentâmes était fort originale de couleur locale. Nous y fûmes reçus dans une vaste cuisine très enfumée dont les parois exposaient une quantité prodigieuse de chaudrons, casseroles et ustensiles en cuivre jaune et rouge de toutes sortes.

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A coup. sûr, avec un semblable matériel on devait, en cette maison, s’entendre et exceller dans l’art culinaire. Les vivres devaient y abonder, et nous allions ainsi pouvoir nous restaurer, sans autres difficultés que l’embarras du choix. Ainsi ne tûmes-nous nullement étonnés, mes amis D... et S... et moi, lorsque, après avoir demandé ce qu'il y avait pour déjeûner, il nous fut répondu péremptoirement, magistralement : « Abbiamo di tuttO ! »

Mais, par malheur, di tutto voulait dire pour la bonne femme padrona di casa : du jambon sec, des œufs, du fromage et des pommes... vertes. Il n’en faut pas davantage, dira-t-on, pour des estomacs d’artistes en appétit. D’un ton et avec un geste dictés plutôt par le stoïcisme de Zénon que par l’épicurisme de Brillat-Savarin, nous commandâmes donc un déjeuner composé platoniquement du menu di tutto.

Pas précisément pour ce déjeuner mais pour ce qui suit, si vous allez à Palestrina, demandez YAlbergo delta Biscia (Auberge de la Couleuvre), tenue par la femme Capellara. C’est ainsi que l’on désigne en toute connaissance, à vingt lieues à la ronde, la maison de l’hôtesse. Je fus singulièrement intéressé, dès l’abord de cette personne remarquable à plusieurs égards, par une partie de son costume qui mériterait largement d’être décrit et commenté comme un sujet à part sous le titre de : Le corset de la Capellara.

Or, la maîtresse de l’établissement était revêtue d’un ensemble d’accoutrement bizarre., composé d’un jupon vert émeraude râpé, d’une chemise de drap rouge, plus qu’étrange sous le climat de ce

pays, et recouverte, au buste, d’un corset vraiment épique. Je ne pourrai en essayer ici que la plus faible description spéciale et technique.

Les médecins à l’unanimité et les artistes en général protesteront éternellement contre l’usage cruellement malsain et difforme du corset. Il n’en est pas moins convenu sinon vrai en soi qu’à Paris, par exemple, l’on fabrique et porte des corsets charmants dont la vue seule déjà évoque avantageusement le contenu qu’ils doivent ou devraient renfermer. L’élégance paradoxale de ces délicieux étuis atteint parfois à des résultats inattendus dont l’œil se réjouit quand même véritablement, en dehors de toute admiration plus hautement plastique.

Quant à ce qui est du corset de notre Gapellara, disons vite qu’il n’avait aucun rapport, même analogue, avec ces produits ultra-raffinés de la civilisation citadine, et que, s’il ressemblait à quoique ce soit de comparable, c’était certes plutôt... à quoi diable donc? tenez, plutôt au bât d’un âne qu’à un corset de femme. Placé par dessus l’épaisse chemise de drap rouge, il comprimait, cerclait, boulonnait, blindait, verrouillait fortement la partie du corps à lui confiée et qu’il eût dû seulement ceindre. Ce n’est pas une modiste'corsetière, mais bien le bourrelier, le menuisier et le forgeron de la localité qu’il semblait qu’on avait appelés pour collaborer à sa rude confection . Le cuir, le boi§ et le métal figuraient en effet (je m’en assurai) dans les matières premières de cet ouvrage homérique. De véritables tringles ou plutôt barrettes de fer d’un centimètre et demi de largeur avaient été employées pour remplacer les baleines ordinaires.

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Dans les intervalles se trouvaient amalgamées, comme en béton, les choses les plus hétéroclites et surprenantes! du carton, du crin, de la toile d’emballage, du fil de laiton, peut-être encore des échardes de bois, que sais-je ? le tout recouvert d’une étoffe de soie et laine qui fut empruntée aux fonds perdus de quelque garniture de fauteuil du temps du pape Alexandre VI. Enfin, le buse n’était autre qu’une lame d’acier mobile pouvant prestement se retirer et remplir, à l’occurrence, l’office de poignard. De plus, le corset était décoré, à sa partie supérieure, d’un cœur de Marie percé du trait d’une flèche, l’un et l’autre en argent de fort relief et très bien travaillé. On voit au résumé que ce eprset extraordinaire pouvait être considéré, valeurs d’habillement et intrinsèque à part, comme un ouvrage de fortification muni d’armes défensives et offensives : défensives dans les cas offensants ou autres; offensives dans les cas graves, tragiques.

La Capellara, femme prudente et sage, ne s'était pas moins précautionnée et bien gardée contre les jettatori en portant, suspendue au cou, indépendamment de nombreuses médailles, d’une croix et d’une corne en corail rosé, une petite main en os qui fait avec deux de ses doigts le signe de cornes sacramentalen exorcisme absolument clfîçaçe des influences du mauvais œil. Mentionnerai-je encore un certain petit pinceau en poil de belette qui m’intriguait d’ailleurs beaucoup, je l’avoue? J’ai souvent cherché, ouvertement ou insidieusement, à me renseigner sur les vertus abscondes attribuées à ce mirifique poil, mais ne suis jamais arrive à être fixé. On m’a invariablement ni plus ni moins

répondu : «Gela porte bonheur. » Eh bien soit. «Tant mieux, » n’avais-je qu’à dire en dernière réplique.

A Rome même tous les jeunes gens du peuple et aussi de la bourgeoisie portent constamment du poil dans leur gousset, mais ce n’est pas, paraît-il, de celui de la belette qu’ils choisissent. Du reste, si l’on s’étendait plus intimement sur ce sujet, on serait étonné d’avoir à constater combien les Romains d’aujourd’hui sont restés primitivement païens dans leurs superstitions.

Je reviens à la Capellara, qui est, ma foi, trop intéressante pour que nous l’abandonnions aussi vite.

Ses cheveux grisonnants et mal peignés étaient retenus à l’occiput par un peigne d’argent volumineux. A ses oreilles tparcheminées pendaient de grandes boucles d’or si lourdes qu’en outre du petit crochet qui sert d’habitude à suspendre' cet ornement, une simple bonne ficelle passait pardessus l’oreille pour lui rendre le poids moins sensible et désastreux... Ses traits accentués, sa physionomie sévère qui donnaient un profil d’aigle, accusaient une vieille matrone ayant conservé la noblesse de race de ses glorieux ancêtres latins... Gomme elle voyait, un peu gênée d’abord, que nous l’observions dans le silence d’une sorte d’étude, elle nous parla tout à coup sans façon de la beauté de sa jeunesse, de la richesse de son sang, des hommages qu’ils lui valurent, et voulut même jusqu’à nous montrer la conservation de blancheur de sa peau !

« Sono una vecc/iia dlsperata » (Je suis une vieille désespérée) disait-elle, mais si j’ai été belle et ne le suis plus aujourd’hui, je revis dans mes enfants!

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En Italie, le culte de la vraie beauté n’est pas éteint ni dévoyé par des modes successives d’altération et d’appréciation, et les maisons qui comptent surtout plusieurs belles ou jolies femmes jouissent parmi les autres, à l’égal d’un titre de noblesse, d’une considération plus marquée. Dans l’intérieur domestique de la famille même, celle qui a été privilégiée par la nature est servie par ses soeurs, ses nièces ou autres qui se sacrifient avec le plus grand naturel du monde et comme si c’était un hommage dû par leur religion instinctive sinon consciente à une représentation patente de l’idéal divin. Aussi ne jugeâmes-nous pas trop familier que la brave mère eût l’idée de placer devant nos yeux ceux de ses enfants dont elle était davantage physiquement fière.

Voici qui fournirait à un second sujet sous ce second titre : Les filles de la Capellara.

La mère appela en effet ses deux filles aînées, qui se présentèrent devant nous semblables à deux admirables cariatides ou canéphores vivantes de toute la splendeur à la fois intense et sereine d’une triomphante jeunesse. La pureté de leurs traits^ leurs beaux yeux noirs, la distinction native et vierge encore de toute leur personne, nous firent éprouver une émotion bien légitime et qui nous coupa un instant l’appétit! Ce qui ajoutait encore à leur réalité comme une vision d’idéal et un rayonnement, c’est qu’elles étaient entièrement vêtues de blanc. Leur camisole transparente, d’une coupe rappelant le péplum antique, laissait se dessiner tes galbes généreux de leur fière poitrine. Leurs bras nus et pleins provoquaient la comparaison avec les plus parfaits modèles de l’art plastique.

La physionomie de ces belles filles du Latium, nourries, aima parens, de froment et de soleil, est inconnue toute autre part. Le* style de grandeur numismatique des lignes du masque leur donne une sorte de sévérité qui impose. Mais lorsque la grâce dédaigneuse de la bouche fait place au sourire de délicieuse morbidesse qui montre des dents courtes et blanches, les étrangers tombent souslecoup d’une impression qui les pénètre et les charme profondément. Devant de telles filles d’auberge il n’est pas raraqu’on se surprenne frissonnant jusqu’au trouble et timide comme on le serait devant une personne de haute race aristocratique et laquelle on aimerait, « ver de terre amoureux d’une étoile », avec autant de respect que de passion...

Je reprends. Un collier de corail entourait d’un double tour leurs cous longs et polis. Dans les mouvements de nonchalance où la tête s’inclinait avec grâce sur une épaule de marbre, on enviait ce Collier. Comme lui on aurait voulu être enseveli entre la peau et le linge que pressait le menton. Ainsi que le plumage du corbeau, leurs cheveux reluisaient de reflets bleus; une fine épée d’argent traversant le chignon dont les lourdes nattes étaient étroitement enlacées, nouées serré pourrait-on dire, avec un goût non moins heureux que fantaisiste. Enfin, sur les tempes et les côtés du cou se tortillaient des mèches vagabondes et folles.

La Capellara s’étant procuré quelques provisions supplémentaires, nous fîmes honneur à un excellent macaroni à la pomo cloro (tomate), que ses filles nous servirent de leurs fort belles mains aussi. Nous trouvions tout délicieux! Puis vint le rôti de capretlo. Il était brûlé ; n’importe ! Comme

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Ulysse et ses compagnons au pays du lotus et dans le palais de Cirée, nous étions fascinés, nous étions lâches, complimentant nos hôtesses de la façon dont elles cuisinaient. Un morceau de fromage de buffle termina ce modeste déjeuner, qui peut compter certes au premier rang des plus agréables souvenirs d’un séjour en Italie.

Les jeunes filles n’avaient plus cessé, depuis leur présentation, de nous tenir compagnie, causant avec nous très gentiment et laissant se montrer avec naturel, sans fausse coquetterie, leur grâce puissante et douce. Elles mouraient d’envie, hélas ! de se marier ; « mais, soupiraient-elles, ohime ! poverelle, nous ne sommes que de pauvres filles de la campagne de province, provinciale» contadine, campagnuôle, et les hommes sont ambitieux. »

Plus d’un touriste étranger s’arrêtait quelquefois a leur auberge. Elles avaient notamment logé, vers leurs premières années, des officiers de l’armée d’occupation française. Le contact dei Signori (Messieurs) les faisait ainsi regarder involontaire - "ment sinon rêver plus haut que leur sphère. Puis, elles désiraient aller habiter Rome, qui sera sempre pour toute âme et tout esprit italiens, la piu bella citta del Mondo ! ainsi qu’elles le formulaient elles-mêmes.

Au moment du départ, sortait d’une fenêtre en face de l’Osteria, avec cette voix de contralto toute indigène, dont le timbre chaud et vermeil comme de l’or bruni semble vibrer dans un rayon de soleil, la jolie chanson populaire :

« Mi sono innamorato d’una Stella ;

. Nessuna cosa piû mi sembra bella.

0 scende sino a me fata mortale,

O per tornare a lei datemi l’ale. »

(Je me suis énamouré d’une étoile :

Aucune chose ne me semble plus belle.

Ou descends jusqu’à moi, faite mortelle,

Ou, pour aller à toi, donne-moi des ailes).

Les Rétameurs. — Oh! stama braza. — Pour repasser la frontière, je place ici, comme sujet de transition, un petit tableau de genre à figures et action assez cosmopolites :

Toute une journée du mois de juillet 18.. j’ai vu, senti, goûté en plein la PERFECTION. Saluons tous! c’est chose rare. Le spectacle, qui comportait à mes yeux et à mon sens des éléments mythologiques, épiques, réalistes et pittoresques par les conditions d’une action directement émanée de la Nature, par la simplicité primitive de l’homme social et par un emploi de ses facultés aussi utile et courant que des plus humbles, m’en fut donné dans un petit village quasi montagnard du département de la Drôme, B.. . sur G... Nous pouvons tous le rencontrer partout, mais là, comme un tableau qui doit être monté et condensé dans son cadre, regardé sous son jour et à son heure, je pus l’apprécier et en jouir dans la supériorité de son absolu.

Ils étaient quatre, le quatrième parfaisant déplus un cette suprême majorité de la triade inclusive, sans dégénérer en cinquième roue de carrosse: un appoint, un mieux seulement du bien.

Dans un angle de la place de l 'endroit, dont un des côtés est formé par la maison bourgeoise de Mossieu le Maire, ils s’installèrent de bonne heure au pied d’un vieux bâtiment, mettant pour fond aux

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personnages et à la scène de genre le haut style archéologique de l’appareil de soubassement de sa construction. Tout en les exposant bien en vue devant le passage général et sur un point de rencontre et de réunion permanentes, l’emplacement, tourné au nord, les abritait dans l’ombre portée des fraîches murailles. A gauche, débouche la rue du y ieux- Château, par où va et vient en queue leu leu la procession des cruches, arrosoirs, carafes allant pressurer l’avare filet d’eau d’une unique fontaine. Et ils seront, pour quelques heures, campés, cantonnés là avec leur voiture-logis; un édifice de planches peinturlurées, de vieilles toiles, de ferrures et de cordages des plus hétéroclites. Contient-elle quelques ménagère et quelque marmaille? C’est fort possible et probable même. Une vapeur de marmite, un vagissement vont nous le révéler; mais, comme une digne providence, la ménagère fonctionne, soigne tout à l’intérieur, et ne se manifeste extérieurement que dans les résultats spéciaux de sa sollicitude et de son travail. Telle la femme orientale sous la tente du campement nomade.

Le cheval, ce serviteur primordial et sine quâ non, a été aussitôt dételé, placé dans une grangeétable, sur la porte de laquelle est inscrit pour les jours de marché « Ici on resserre les bêtes , sans aucune responsabilité . » Merci bien. Et, dans un torchon, transporté successivement du grand soleil à l’ombre, ventre et pattes en l’air, se roule maladivement un chien barbet, pauvre vieux compagnon doiÿ on ne veut pas se défaire, au contraire, parce qu’il est devenu inutile et souffrant. Autour de son chevet, chassant les mouches, lui adressant mille tendres questions et se racontant

sérieusement des histoires luxuriantes d’imagination, ne tarde pas à s’établir un groupe des plus jolies, apitoyées et adorables fillettes : Antonia, Nathalie, Angéline, etc. Deux papillons blancs sont venus se poursuivre follement jusque dans leurs chevelures. Quelqu'une de leurs camarades, comme jalouse, s’avance, en passant, avec la chèvre, non moins curieuse, qu'elle ramène des champs; et de gazouillants conciliabules d’une foule d’hirondelles se tiennent, au-dessus, tout en haut des habitations, entre les brunes poutrelles des toits. A un certain moment, un énorme lézard vert se laisse désespérément choir d’une botte de foin en train de monter au grenier, sur le chapeau même d’un assistant, cause une frayeur tragique d’abord et devient l’objet de poursuites aussi comiques que vaines. Enfin, c'est une pie, la pie au père Gassignard qui, de ci de là, participe sans gêne à toutes choses de cette scène dans une mesure de fantaisie et de philosophie bien personnelles. Mettez au ciel l’éther d’un azur et d’une pureté sans nom et versant à flot l’or éblouissant de sa lumière. N’est-ce pas que c’est là un ensemble ravissant, surtout s’il vous est offert directement, ainsi que cela nous est arrivé, au sortir, la veille encore, d’un intérieur et d’un boulevard parisiens.

Dans ce recoin, dès l’arrivée instinctivement et judicieusement choisi, appuyé au rempart du vieux mur comme un sage présent s’appuie à la tradition, n’abusant de personne ni embarrassée dans aucun de ses faits et gestes à tous leurs aises, voici donc notre équipe de braves artisans entrant en action.

Le chef, de toute évidence, paraissant une cinquantaine d’années, tête à masque bronzé à la fois

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sévère et doux, aux cheveux et favoris en broussaille, fait ouvrir une caisse et vide un sac d’outils. Silencieux, de mouvements sobres mais absolument directs, infaillibles, concluants, il commande et voit tout sans parler et sans avoir même l’air de regarder. De deux coups de pic , il a fait en terre le petit trou qui doit servir de foyer à forge, y adaptant, par un ^agencement rudimentaire, le soufflet et les chalumeaux à double courant ou effet continu. Ici (un voisin vient lui offrir une chaise) *sont triés et disposés divers pots, une bassine en cuivre tout oxydé, semblable à un bouclier, pièce quelconque des collections gréco-pompéiennes du Musée Borbonico ou de Turin ; de l’acide chlorhydrique ou esprit de sel, qui dissout tous les métaux, excepté l’or, explique un nouveau et notable survenant officier de santé ; de la colophane, de la limaille de fer, des mixtions, des poudres et des torchons pour nettoyer préalablement et préparer par le mordant l’étamage ou l’argenture. On reconnaît sur-le-champ, à la méthode et succession de ses actes, que cet homme, père, patron et maître, est le chargé responsable du commencement et des fins de l’Association et des opérations ; qu’il en est le fondateur, l’être de raison industrielle, le mobile de capacité professionnelle, de continuité, en un mot d’autorité et de pouvoir légitimes. « Passez-vous la pipe un peu ? » demandet-il comme une faveur accordée, au premier de ses subordonnés ; et il chantonne entre les dents, bocca c/iiuda , un certain refrain bonhomme et paternel. C’est le Charlemagne de ses pairs, quoique le plus âgé, toujours jeune par Vidée et le rôle dont il est le dépositaire librement investi.

Vous allez le voir, le suivre sans plus le quitter. La braise prise et la récolte d’objets apportée, vrai butin et panoplie domestiques, tout sera trié, examiné, tâté, ausculté, retourné en tout sens ; puis, divisé en catégories ; enfin, distribué par paquets ou isolément à ses diverses préparations.

Tout à coup voici le soufflet, machina ex Deo , qui entre en jeu, tout élémentaire, rustique mais pas moins puissant par la seule sûreté de la manœuvre. Le maître de tout ce microcosme ne tait pourtant qu’appuyer la main, ainsi que Jupiter le coude sur le bras de son trône, sur le bâton de levier, comme négligemment, sans même avoir à prononcer comme le Jéhova de la Genèse : « Que le feu soit !....» Et voilà le feu qui est : haleine, souffle, courant, flamboyement, pourpre, irisation, incandescence ! En tout et pour tout son geste si simple, de si peu d’efforts, apparents au moins, qu’il semble à peine nécessaire, se borne à être le signe d’une volonté immanente. Le feu, les métaux, les solides et les fluides, il les modifie et les marie en qualités et quantités strictement à ses ordres et à son but. Son action est un milieu entre le travail de l’homme et le fiat d’un demi-Dieu.

Pour l’étain, on avive d’abord la pièce avec un râcloir, puis la chauffe fortement, y jette de la poix résine et de l’alliage en grenailles. (J’ai demandé des instructions, très bien expliquées, en même temps que suivi les opérations). Aussitôt l’étain en fusion, on frotte avec de l’étoupe. C’est merveilleux ! Pour le cuivre, c’est avec une peau qu’il faut frotter, puis avec du muriate d’ammoniac (sel d’ammoniac en poudre). On continue à faire chauffer et on y fait fondre du suif ou de la résine

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pour empêcher une nouvelle oxydation de la surface. Les trous des fissures sont bouchés et rejoints avec un fer chaud chargé d’étain. C’est miraculeux.

Mieux que des savants, mes rétameurs font d£ la chimie et delà physique sans les savoir; et je doute que l’illustre théoricien Biberel surtout eût pu s’en tirer dans la pratique aussi virtuosement qu’eux avec son creuset, son fourneau à vent, son borax et sa lingotière de laboratoire officiel.

« Nous savons bien traiter aussi, pardi! me disaient-ils, les plaques d’or et d’argent ; mais (avec un ton de mélancolie résignée) ce sont les occasions d’avoir affaire à l’or et à l’argent qui manquent aux misérables petits ouvriers de campagne que nous sommes. »

Voici le numéro deux. En pleine pratique du métier, il exécute le travail. C’est le bras, la main, la consigne agissante si l’on veut, jamais discutée, mais toujours consciente, consciencieuse et correcte. Il s’acquitte purement et simplement de tout ce dont on le charge. La meule du moulin, l’arbre de mise en mouvement, plus l’adresse calculée, ne fonctionnent pas plus régulièrement ni judicieusement mieux. Il a aussi son petit refrain aux lèvres, rythmant le cours de l’ouvrage parfois avec un agréable sforzando de baryton «... Oh! Dieu du ciel, tu vois cou-ou-ouler mes la-a-armes ! » Tantôt, accroupi devant le feu, il manie placidement, en véritable dompteur, des matières et des instruments féroces, assassins et devenant soumis et gentils, faute de pouvoir mordre, percer ou brûler mortellement, comme des joujoux de physique amusante ; tantôt, assis sur la boîte à outils ren-

versée, il martèle à petits coups, sur le pieu-enclume planté entre ses jambes, le zinc, la tôle ou le fer-blanc, à moins qu’il ne les cisaille aussi facilement que si c’était du papier à lettre ou du tulle. Et le programme des romances de se dérouler par fragments intermittents. Ce sont «... Une tombe dans les blés.. » « Venez, venez, ô souvenirs ! » « Bel ange sauve-moi d’une amour dangéreuse » ou « Je ne veux plus t’aimer : l’amour fait trop souffrir ! » Le cercle des spectateurs et auditeurs, clientelle la plupart et parfois très bruyants, ne le quitte pas des yeux et se fait à ses phrases de chant.

Un client, petit mais lourd hobereau du cru, impatient de la besogne qu’il avait demandée, une râpe à reclouer sur son bois, apostropha ironiquement et prétentieusement mon garilbadien du « Ghi va piano va sano, » « e va lontano » continua un compère. « Ma chi va forte , riposte notre homme d’un accent et d’un ton saisissants, va , la morte. » La basse chantante d’un récitatif de Verdi n’eût pas mieux fait sonner ce la morte , admirables progression et complément des première et seconde partie du dicton.

Il s’est interrompu pour boire une gorgée en régalade à un bidon. De l’eau pure, cela suffit à cette poitrine, au ressort de ces muscles qui devraient réclamer du vin, des alcools à mélanger au moins avec cette eau. Puis, ceci est dur à noter, il renouvelle sa... chique. Peut-être; en pensant au bétel., au mastic et autres substances déglutatives poétisées par les récits de voyageurs, il n’y a ici de trop ignoble que le nom. Sur quoi, ayant rangé les objets terminés à part de ceux à entreprendre, il

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s’est levé, a jeté un coup d’œil sur l’ensemble, révision et compte de temps, a lancé un geste d’artiste satisfait et d’autant mieux disposé à continuer; puis il disparaît, non sans un exéat de permission. « Anén, vas te proumena un tour, a dit le patron, qué non te tara moou dé niente, et qué mémé n’en lavoreras que mieou... Yeou j’ai bagné toute ma camise. » D’après cet échantillon de langage panaché, nous avons le choix pour établir la nationalité de nos gens ou plutôt la laisser indivise entre l’Italie piémontaise, la Provence et le centre de la France. Au moins se partagent-ils la fréquenlation de ces deux dernières régions.

Ce numéro trois, Cave venatorem ! est un beau, découplé et avenant garçon dont le pauvre costume ne parvient pas à disgracier les charmantes formes de l’éphèbe prêt à passer jeune homme. Alerte, disert, l’œil fascinateur, chevelure demi bouclée et lustrée, fine moustache, teint ivoiré, on ne saurait posséder davantage le séduisant physique de l’emploi; car c’est lui qui, au débotté même, fait la tournée dans les maisons pour offrir les services des rétameurs, leur en rapporter de la besogne et l’y rapporter en en réglant le salaire. Ah! avec une certaine diplomatie de réserve et de prière, quel enjôleur, quel preneur de cœurs et quel enleveur de vertus; quel irrésistible II le faut et quel définitif Je le veux, sans trop les crier, mais- en les disant bien et les bien pratiquant ! Que les farouches et les effarouchées, que les vieilles maîtresses et les jeunes servantes le renvoient la porte sur le nez, il rentrera en gymnaste par la fenêtre, ailes déployées et palpitantes dans le rayon de lumière et de vie de sa personne même, tout comme l’ange

Gabriel ou l’Aymerillot qui prendra Narbonne delà Légende des Siècles... et il n’en ressortira qu’avec une commande quelconque, ne fut-ce, faute d’une demi-douzaine de vieux arrosoirs à repousser, rapiécer et souder, que le recurage d’un couvercle ou le redressement d’une bobèche. Son premier marché négocié d’aujourd’hui, échange en nature, donnant donnant, a été d’obtenir d’une belle épicière un boisseau de charbon, pour peu que l’ait proposé le patron, contre la refonte de deux paires de couverts d’étain.

Passons enfin au numéro quatre : un gamin, espèce de chien de course, un trottefort ou trottemenu, qui part, repart, s’assied sur son séant ou s’accroupit simiesquement, saute d’ici de là, s’oublie à jouer avec des camarades d’intimité improvisée, va chercher une botte de porreaux de dix centimes pour le pot au leu ou l’entremets et se fait donner par-dessus le marché, l’implorant jusqu’aux larmes sèches, un cent de poivrons de vingt, incomparable plat d’entrée ; qui reçoit une petite pièce blanche sur le passage de quelque touriste descendant du Plan de Baix ou remontant des Gorges d’Omblèse, et le lui rend en voltiges et en culbutes que l’on payerait et applaudirait dans un cirque : atout prendre une utilité, je l’ai dit, et tout au moins de la joie, ce qui est aussi une utilité, certes, comme ingrédient social. Au demeurant, ce sera l’apprenti de demain et l’ouvrier de plus tard, excellent produit poussé, mieux que en graine encore, de bouture même.

Le soir approche. Tout le travail se presse, se » termine, est achevé et disposé à nouveau par catégories et en paquets successifs. Admirez-y le vil-

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lage entier des casseroles, des lèche-frites, des rôtissoires, des bidons, cafetières, brocs, pèles, couverts, gobelets, baquets, bassinoires, arrosoirs et mille ustensiles innommables... toute la ferblanterie, la chaudronnerie et quincaillerie ; fonte, zinc, fer battu, fer-blanc, cuivre, tôle, laiton, plomb, étain reluisants, pimpants, glorieux ! Et pouvant être passés en revue par une ménagère hollandaise escortée de Carême et de Yatel.

Le gentil porteur va refaire sa tournée* de rapporteur et de garçon de recette, plus ou moins débattue çà et là avec telle pauvresse ou, plus terriblement, avec telle mère Grandet.

Il revient, ayant tout accompli, sauf de pouvoir retrouver la maison de la propriétaire d’un certain... ustensile, qu’il garde assez piteusement en main : « Je ne me souviens plus où je l’ai pris, ditil, 'ni par quelle rue, ni à quelle porte, sinon que c’est toujours sur un derrière. Ce lapsus et à la fois cette note de mémoire amenant ce mot eurent un grand succès. Il en fut ri beaucoup et de reste. Trouvons-y, au pis-aller, la pointe drolatique complémentaire de tout sujet.

Toute une journée je n’ai pas cessé de contempler et de suivre sur place même le travail et les mœurs de ces gens : admirant jusque dans les moindres détails, d’ailleurs si démonstratifs d’euxmêmes', le concours homogène, causes et effets, de leurs vertus et de leurs facultés morales et professionnelles, chacune strictement bien appliquée et toutes bien disciplinées entre elles, sans rien de trop bohémien ou de piccaresque. Dans ce petit monde, l’organisateur, le pourvoyeur, l’exécutant et le petit-desservant, c’est-à-dire la tête, la parole,

l’outil et l’accessoire, semblaient nés et ne vivre et fonctionner que pour se compléter parfaitement l’un et l’autre, tout en se mouvant librement chacun dans leur existence et dans leur constitution sociale. Le mot de PERFECTION, inscrit au début de ces lignes, n’est-il pas à répéter en les finissant ?

Ce métier de rétameur rural, comme quelques autres industries et professions nomades, reste encore de nos jours, pour peu de temps sans doute, un des* côtés du passé, du caractère intime et pittoresque duquel la vie moderne parait devoir être de plus en plus dépourvue.

A la nuit, après quelque flânerie autour du pays, aura lieu le souper, consommé avec la gravité religieuse presque de convives qui mangent seulement de bon appétit pour vivre de bonne santé. Dans la soirée on n’entendra plus rien, ni soupçonnerait à peine quelqu’un ou quelque chose; et, demain, avant le jour même, les rétameurs et leur voiture auront disparu pour on ne sait où...

L’hiver généralement ce monde rentre, de l’autre côté des Alpes, dans des foyers et au sein d’une famille plus complète et normale.

Ah ! les philosophes de la Revue des Beux- Mondes et les poètes de l’éditeur Lemerre rêvent et font de la philosophie et de la poésie, c’est-à-dire de la prose et des vers, en chambre et che^ l’imprimeur, avec la grammaire, le dictionnaire, du papier et de l’encre. Vous en êtes, de ces philosophes et poètes, vous, mes braves et chers rétameurs, les originaux même en pleines Nature et Vérité, et vous en faites de la philosophie et de la poésie, en les vivant et pratiquant.

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A Jersey. —

Une bonne me dit son maître présent mais... peu visible (je devais m’y attendre), toutefois pas avant le moment même précédant le déjeûner de onze heures et demie. C’est avec une pantomime de réticence qu’elle prit ma carte, sur laquelle, par une idée spontanée, j’ajoutai à artiste peintre « retour d’Ispahan », — indication sinon recommandation au moins plus rare que bien d’autres et d’une particularité de quelque valeur à coup sûr auprès de l’auteur des Orientâtes ; et je revins sur la plage dessiner le tableau des innombrables et noirs récifs, véritable troupe de monstres amphibies que la marée basse laisse à découvert jusqu’à la lointaine distance où le soleil d’aplomb dardait sur les flots en écailles aveuglantes d’argent. Une coulisse de premier plan à la perspective est formée, à gauche, par le sombre profil du rocher récemment baptisé du nom auguste de Rocher des proscrits. Il est devenu à tout jamais célèbre, on le comprend, reproduit du reste maintes fois par la gravure et la photographie avec la figure familière de Hugo en silhouette au sommet. Cette scène de grande nature, plus encore que l’art du Rouen monumental, ne constituaitelle pas un magnifique et digne frontispice à la personnalité que j’allais immédiatement aborder ! Comment ne pas réciter là, sur le double rythme des vers et des rumeurs marines, tant de strophes du poète qui, avec Homère, a le plus chanté et décrit la Mer ! En un contraste dont l’antithèse eût ravi le poète aussi de Y Art d'être grand-père ,

des équipes d’enfants, animés d’une ardeur sérieuse, construisaient avec du sable humide. de très exactes miniatures sans le savoir d'oppidi , de castri ou de bordjo orientaux.

Bientôt j’étais introduit par le vestibule dans un salon de rez-de-chaussée, à droite, à peine meublé. De modestes photographies de Hugo, de ses femme et filles, des fils, d’Auguste Vacquerie et de Paul Meurice étaient au mur blafard taisant face aux fenêtres. ; et tous les originaux vivants, moins Meurice, se trouvaient dans la maison, audessus ou de l’autre côté du mur... Les minutes me paraissaient terriblement longues. Il me passait des chauds et froids et soudain de véritables velléités de battre en retraite, me sentant comme dans une cage de lion en famille. L’attente était agitée par le bruit de pas, des allées-venues^ à l’étage supérieur et dans l’escalier, qui se taisaient, se renouvelaient, se retaisaient. Tout d’un coup des pas plus décidés, directs, vinrent à la porte qui s’ouvrit et parut Victor Hugo! c’est-à-dire pour moi à la fois en une même personne et deux fois présents Hernani, Claude Frollo, Didier, Ruy Blas, Olympio, Pécopin, les burgraves Job et Magnus et aussi, quoiqu’inédits encore, Jean Valjean, Evi-' radnus, Gilliœt...

IL portait un pantalon à pied en molleton gris, un gilet anglais en tricot rouge et une robe de chambre couleur puce. La tête à grands cheveux grisonnants entièrement rasée, mais la barbe pas laite, peu de sourcils comme brûlés, la chair et le teint d’aspect sensiblement congestionnés, m’apparaissait avec des altérations mais non au moins avec les modifications complètes où elle devait

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bientôt se transformer moins pittoresquement pour ne pas dire vulgairement. A cinquante-quatre ans, alors, c’était bien encore dans, le masque nu ce front d’OIympio, mais d’où venait de jaillir toute armée, ainsi que Minerve de celui de Jupiter, la fulgurante Némésis des Châtiments.

Je me sentis toisé des pieds à la tête. D’un mouvement poli, sans trop de grâce, et de sa voix souverainement sonore et mesurée :

« Vous venez maintenant de France, Monsieur ?

— Expressément et exclusivement, Monsieur, pour le devoir et l’honneur de vous saluer et m’en retourner.

« Vous n’avez donc pas eu peur des agents de Monsieur Bonaparte ? Ma famille et moi nous sommes l’objet trop flatteur de leur étroit entourage et de leur espionnage assidu. Ces messieurs venus de Paris et aussi de Londres, en alliés payés ou complaisants, ne sont pas rares ici parmi les quelaues soi-disant visiteurs et les habitants mêmes de File.

— Je n’ai, ma foi, guère pensé à tout ça, et, en en étant sûr, ne m’en serais guère soucié ni empêché... Ah ! par exemple, simon petit voyage, dont l’itinéraire est déjà un bénéfice, comporte quelque sacrifice méritoire, c’est d’accepter l’horrible mal de mer toujours redouté et immanquable pour moi.

«Effectivement c’est quelque chose, c’est beaucoup. Je vous en suis spécialement reconnaissant. Mais essayez, au retour, d’une tactique qui me réussit : se placer, s’isoler, se suspendre en quelque sorte sur les flots à l’avant de l’embarcation, du bateau quelconque, et s’y absorber dans la con-

templation du spectacle passionnant de la mer, et s’y faire oublier, dépister de toute autre sensation de corps et d'esprit.

Nous nous assîmes à côté et devant unecheminée, Hugo tourné aux trois-quarts contre le jour qui frisait son masque en traversant quelques mèches de la chevelure grisonnante.

— J’aurais pu, repris-je, et peut-être dû demander quelques mots de présentation auprès de vous. Monsieur, à de vos amis qui nous sont communs ou de ma suffisante connaissance ! Mais ne venant ici que pour satisfaire à ce que j’appellerai un sentiment personnel j’ai pensé, en conscience et discrétion à la fois, que son acte n’avait à relever que de lui-même.

« Ges amis ? ces personnes?

— Je les nomme : Edouard Bertin, Louis Boulanger, Théophile Gautier d’abord.

«... Ils deviennent de jour en jour assez endormis, pour ne pas les accuser autrement. La* plupart créés, portés sur vos épaules là où ils sont arrivés ils ont été pris de fatigue plus tôt que le porteur.

« Avec celui-ci et avec celui-là, puis encore tel autre nous avons, depuis l’enfance et l’adolescence, à travers la jeunesse et dans l’âge mûr, suivi le même bon ou dur chemin avec une même âme pour tous, là main dans la main. Puis tout à coup, un jour soudain, ma figure leur est apparue mystérieuse; un voile est tombé, un inconnu s’est établi entre nous.

— De combien de séparations forcées da’illeurs n’avez-vous pas à souffrir sans doute !

« Oh! il a fallu faire, à ce sujet surtout, le sacri-

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fice de bien des douceurs ! mais j’ai gagné en compensation la satisfaction et le calme du devoir accepté et accompli.— (Il avait déjà pensé sinon écrit ces vers :

J’ai rempli mon devoir, c’est bien, je souffre heureux,

Car toute la justice est en moi, grain de sable. —

Quant aux ennemis de la veille et à ceux du lendemain, j’en ai certes, depuis longtemps et constamment, été mordu ou piqué un peu partout, guère pourtant au-delà de la peau, comme mordent des poux et des punaises . Etait-ce la peine de se lâcher ? L’on se gratte tout au plus d’un Sainte-Beuve, d’un Gustave Planche, d’un Saint -Marc Girardin. Je me réservais, lorsque la Muse des Feuilles cl’ Automne disait:

« O Muse! contiens-toi,

... Ne dis rien enoore . . . Ne te dépense pas

... La Muse se doit aux peuples sans défense. »

Or voici que la providence des événements et des circonstances m’envoie aujourd’hui un Empereur, un Pape et leurs complices, sous-chefs d’emploi dans le crime et la honte, à flageller et clouer au poteau de justice. A la bonne heure! ceci vaut la peine d’une haute et lyrique colère :

J’oublie alors l’amour, la famille, l’enfance,

Et les molles chansons et le loisir serein,

Et j’ajoute à ma lyre une corde d’airain...

« Au Moyen-Age, pour moins que je n’ai fait ou seulement pour ce que je n’avais pas encore voulu faire, mais qui a pu être prévu, on m’eût mis à la torture, écartelé, ouvert des plaies et versé de

dans de l’huile bouillante, que sais-je ! Il n’y a donc pas aujourd’hui à trop se plaindre.

Ici quelques détails de voyage, motivés par le retour d’ispahan de ma carte.

« Qu’y a-t-il de vrai dans ces rapports de vovageurs, un anglais, entre autres, parlant de mosquées, rencontrées en plein désert, entièrement revêtues de merveilleux châles ? »

— C’est là, je pense, une erreur pure ou une interprétation fantaisiste du revêtement de briques émaillées ou faïences qui constitue le parement architectonique même de ces édifices et qui produit d’ailleurs un effet autrement luxueux et merveilleux encore que les plus beaux châles. Ah ! par exemple j’ai pu .vérifier sur place même, au pas de mon cheval, l’-exatftitude de votre qualification

d’ Erzeroum aux chemins pavés.

Je parle des Lettres sur le Rhin , — volumes en permanence sur ma table et à mon chevet de lit. Il y a là de tout : Nature, Art, Histoire, Poésie, Philosophie, Anecdotes, drôleries même, dans ces pages qui vont de la pochade de genre à la grande fresque épique, du burin au crayon, de l’aquareUe à l’eau-forte ; tout cela pensé, vécu avec le grand artiste et surtout l’homme intimé, immédiat qui s’y laisse coudoyer. Mon appréciation parut d’autant plus agréer à Hugo que l’ouvrage est arrivé moics que d’autres au grand public et est resté sous la critique hautaine des sénateurs de cette littérature dont le siège inamovible, véritable chaise-percée, se croit lui-même un trône à la Revue des Deux Mondes.

« Je sens que vous sentez bien ce que vous avez l’amabilité de m’exprimer. Cela me rend très heu-

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reux et je vous remercie... Mes livres sont d’ailleurs peu de chose par eux-mêmes. Ce que je vaux, si je vaux peu ou prou, c’est comme témoin. Penché, cherchant, étudiant, constatant quelquefois sur la Nature et sur l’homme, je suis un œil {ophtalmos). Il me reste beaucoup à dire encore, plus que ne le permettront l’âge qui arrive, le temps qui va me manquer. Déjà j’ai à ménager avarement, la nuit, une vue nécessaire au travail du jour. »

Il n’avait pas encore à combattre quelque insomnie par un « bon verre de bon vin, » ainsi qu’il le recommandait — « Cela fait bien dormir !» — à sop cercle d’intimes vers les fins de soirées, autour d’une table couverte de rafraîchissements et de gâteaux, et se livrant, des fois, à une véritable conférence sur « nos vins modernes, » que les anciens étaient loin de connaître Le Falerrie en tête, n’en déplaise à l’épicurien Horace, tous les vins de l’antiquité n’étaient ni plus ni moins que des sirops, des confitures, des mélasses, des hydromels plus ou moins délayés. Non ! vins de Timole et de Phanée, de Rhodes et de Thasos, d’Albe, de Cécube, de Chio et tous autres, non, quoi qu’en dise aussi le lyrisme d’un Virgile, vous n’étiez pas des vins... Mais, mon cher, buvez, buvez donc de celui-ci, croyez m’en : il vous fera grand bien, et vous me ferez plaisir.

« Constamment ici mes fils discutent jusqu’à la dispute, avec une passion intéressante mais avec des contradictions, des arguments bien vains après tout, sur tel génie, tel talent, telle œuvre, telle école, tel genre, tel sujet; préférant Homère à Eschyle ou le second au premier, niant Rembrandt

•pour Raphaël, opposant Beethoven à Mozart, marchandant Phidias pour ses défauts ou ses limites, qui sont peut-être et sans doute ses qualités et perfections; exaltant Michel-Ange pour des qualités excessives qui pourraient bien être ses infériorités. Pour moi j’admets, j’accepte tout, je communie à tout, pourvu qu’il s’y montre, dominant çà et là, le profil de Gybèle. »

Plus tard, à propos de l’existence assez médiocre et parfois même précaire de certains de ses contemporains, grands révolutionnaires de la pensée, de l’Art et de la politique, d’Eug. Delacroix, par exemple, de Berlioz, de Lamennais : « J’ai à constater avec reconnaissance, avouait-il, que, dans la voie de combat où je Suis entré de bonne heure et ne cesse de marcher, j’ai à la fois satisfait à ma conscience et trouvé le succès public et matériel. Ç’a été toutes chance et récompense.

Questionné sur l’itinéraire par où je venais, mon portefeuille, en entrant déposé clandestinement à terre derrière un fauteuil, se trouva mis en demeure de corroborer le récit de réponse par ses illustrations de dessins. A l’éparpillement sur table d’une douzaine de motifs normands ou jersyotes, toute la personne de Hugo s'épanouit d’un coup, éclata littéralement, et son cœur se livra.

« Mais voilà notre commune langue et, si vous voulez bien, notre confraternité ! s’écria-t-il. Quelle profonde joie vous me procurez là, cher Monsieur, avec surtout cette apparition, cette résurrection pour moi de notre cher pays de France! Ah! les adorables sihouettes déchiquetées et les ruelles tortueuses de ces bonnes vieilles villes de jadis comme en en défait trop partout et que nulle part on ne

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saurait plus refaire ! » Et le voila dormant cours à ses émotions en une véritable conférence sur le sujet, intercalée de : « J’ai, moi aussi, passé à ce même endroit ; je reconnais bien ceci; je couchai dans cette terme là ; je déjeunai sur ce tertre-ci... Comme vous, que vous sachiez, j’ai fait jadis, jeune homme, ce même trajet, traînant, plus souvent que traîné par eux, une carriole vermoulue et un cheval parfois boiteux, aujour le jour et la nuit, dans des chemins et au cours d’aventui cs impossibles. J’ai des notes., beaucoup de notes, qui se retrouveront serrées en bon endroit ; c’est à publier : je les publierai. Oh ! les profonds souvenirs, étranges parfois, quelques-uns m’étant devenus fabuleux presque... Mais le choix, l’accent de ces dessins sont des plus remarquables... ils révèlent de l’auteur un caractère et m’en disent toutes sortes de recommandations. »

Je m’inclinais, me défendais et remerciais.

Il était évident d’après ceci que, jusque là, la situation entre Hugo et son pauvre visiteur tombé d’on ne sait où pour le premier n’avait été qu’assez tendue, et vis-à-vis de moi fort suspectable, non moins légitimement d’ailleurs.

— De tels compliments ne pourraient que me flatter excessivement de la part du maître paysagiste que vous êtes à votre manière. (Je pensais naturellement à tant d’incomparables~descriptions littéraires, sans préjudice d’ailleurs au mérite des dessins à la plume et au lavis de la même main.)

« Ah! vous connaissez mes barbouillages y qui ne sortent du reste pas trop présomptueusement de mon principal métier, car je les fabrique avec les deux bouts de mon même out'l, c’est-à-dire dessi

nant avec le bec d’une plume d’oie et peignant avec ses poils de barbe. »

Je réponds connaître et apprécier vivement ces productions vraiment originales; me rappelant, à part moi, que Ingres, Mendelsohn, Gavarni entre autres étaient plus sensibles, comme coquetterie d’auteur, à des éloges sur leurs violon, aquarelle ou opération algébrique que sur leurs peinture, musique et dessin. Ils se savaient trop bel et bien consacrés en cela et se craignaient discutables en ceci.

Une vive jeune personne fit irruption dans la pièce, avec une pantomime de chercheuse de n’importe quoi, c’est-à-dire du curieuse sans doute. « Monsieur Jules Laurens,» m’y présenta son père; « Ma fille, » me la présenta-t-il. «M. Laurens, qui nous fait l’honneur et l’amabilité d’une visite et nous montre de ses beaux dessins. »

Mademoiselle Adèle Hugo, la sœur cadette de Léopoldine, la tragique et inoubliable noyée de Villequier, nature de type brun, svelte, finement* nerveusement arabe, avec sa robe de soie noire, sans linge apparent, ses cheveux libres du matin, m’apparut très pittoresquement charmante, comme la réalité — (je le dis plus tard à son père, sans trop de madigral) — d’une Esméralda de la vingtième année. Elle en comptait aji juste vingt-trois, étant née en 1832.

Je retrouvais singulièrement mon impression, un jour, avec cette pauvre Talandiera, morte en partie de n’avoir pu jouer la Thisbé d’Angelo, idéal qu’elle s’était incarné, alors que, de son côté, Adèle Hugo subissait la plus fatale destinée.

« Nous resterez-vous quelque bon temps? de

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manda Hugo à la fin et en conséquence de cette première entrevue ? Quoique l’intérieur de Hile de Jersey soit par trop anglaisé il compte forcément encore sur ses côtes de belles excursions à faire. Le moment de la saison est très favorable, et puisque le causeur et conteur des Lettres sur le Rhin vous est sympathique il s’offre pour guide et compagnon. Nous referons ensemble, mais cette fois vivants et parlés, quelques chapitres de voyages... et, quand vous aurez vu la baie de Saint-Aubin (la seconde de l’ile), les admirables falaises granitiques du nord, la grève d’Elecq avec son tunnel traversable à marée basse, le cap de Mont-Orgueil ; lorsque vous vous serez assez étonné de la méridionalilé de certaines végétations, chênes verts, figuiers, dûe à l’influence jusque sous cette latitude du courant chaud, avec pourtant toujours un fond de fraîcheur dans l’air, du Golf-Strumm, eh bien, pourquoi, alors n’irions-nous pas à Guer.nesey, clans l'archipel d’Aurigny, à Sork, à Herm, à Jéthon, en pleine* sauvagerie de l’Océan ? Il se produit là, bien particulièrement, des effets d’équinoxe terribles et sublimes ! « Ils ont fourni les plus belles pages de ces livres véritablement extraordinaires : Les travailleurs de la mer et L'homme qui rit , où la description didactique du vrai le plus scientifique et moderne, constaté par des spécialistes, inaugure et comporte un merveilleux si supérieur sous tous rapports à celui des poétiques les plus imaginées.

Nous nous quittâmes, il put me sembler, contents l’un de l’autre. Je n’avais pas à méconnaître certes ou récuser l’honneur et la cordialité de l’accueil. En tous cas je me flattais, pour le mo-

ment, de ce qu’il n’aurait pu m’être appliqué ce diagnostic porté, fort légitimement à vrai dire, par Chateaubriand sur un jeune homme qu’on lui présenta : « C’est un garçon médiocre, il n’a pas été assez ému devant moi. »

J’avais remarqué et vivement admiré, contre le mur de* soutènement de tout le quartier de Marine- Terrace, d’énormes poutres ou troncs d’arbres rudimentairement écorcés et formant estacade pour le défendre contre le choc et la poussée des vagues, si grandes parfois qu’elles sautent par dessus l’appui du mur en parapet ou balustrade, haüt pourtant d’environ quinze mètres sur une centaine de long, et se déchargent en épouvantables paquets jusque sur le seuil des habitations en retraite derrière des jardins. Cette charpente brute, enchevêtrant ses lignes, rongée, polie, blanchie et démembrée çà et là, figure prodigieusement l’ossature de quelque cachalot mastodonte ou carcasse de Léviathan, témoin et épave des époques antédiluviennes. Je me mis à le dessiner... Au bout de peu d’instants : « Monsieur Laurens ! », entendisje au-dessus de ma tête. Je la lève : c’était Victor Hugo, qui me dit : « Madame Hugo, au regret de ne vous avoir pas vu tout à l’heure, vous prie de lui faire le plaisir, ainsi qu’à tout le monde de la maison, maîtres et amis, de venir dîner aprèsdemain... n’est-ce pas? La prière eût été pour ce soir même si nous n’étions nous-mêmes engagés en ville... Puisque vous copiez mon mur, voulezvous que je vous pose là pour un bout de figure, bonhomme quelconque, note vivante, dans votre motif? » — ce qui fut fai T— puis « à demain » se dit-on.

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Le soir, rentrant fort tard, après une lointaine tournée dans l’ile (de la grandeur de la ville de Londres, quelque chose comme deux myriamètres carrés) je trouvai au logis une lettre de Charles Hugo, laissée à une seconde visite des deux frères Charles et François. C’était pour me prier et emmener dîner chez un Monsieur Asplett, voulant ainsi, d’une façon par trop aimable pour ma sauvagerie, avoir, avec des amis, les amis de ses amis. Cet honorable et intéressant M. Asplett était un épicier, oui un épicier, ouvrant boutique de débit sur la rue, mais un épicier en somme comme il y en a peu, surtout suivant nos idées et notre société françaises : très passionné d’art, distingué de manières et fort lettré, avec un culte spécial pour les poètes. On pense s’il avait trouvé son affaire dans l’exil de Hugo.

Une demi-heure avant le dîner se réunissaient au salon Madame Hugo, sa fille, ses fils et.Vacquerie. Vinrent ensuite un personnage d’aspect assez rustique et sympathique, un authentique dernier descendant des Plantagenet, me fut-il dit, qui faisait de l’imprimerie en journalier comme en avaient fait Francklin, Pierre Leroux, de Balzac ; puis un comte hongois, fort beau garçon blond et pendu par coutumace en Autriche. .. On parcourt un album de photographies, collection de portraits des plus illustres contemporains amis et de documents les plus suggestifs. Je m’arrête sur une feuille où un bras nu, un splendide bras de femme qu’on eût restitué à la Vénus de Milo, éclate comme du marbre de Carare sur du velours noir. Madame Hugo relève sa manche jusqu’à l’épaule et, plaçant à côté, dans la même position, son

propre bras : « Trouvez-vous Ta chose ressemblante ? » me tait-elle. Plus que brune, olivâtre, avec du sang de gitana, il semble, la chevelure presque laineuse sur la nuque, toute la personne de Madame Hugo révèle une organisation des plus vives, tragique j’oserais dire. Elle souffrait particulièrement de toutes les conditions de vie négative de l’exil.

La table est servie simplement mais aussi plantureuse qu’hospitalière, et on y mange vigoureusement. « Vous pourrez ainsi constater que, n’en déplaise à Monsieur Bonaparte, nous ne mourons au moins pas de faim.» Est cela peine de relever, en passant, que cette avarice extrême, attribuée entre autres bourdes à Victor Hugo et qui a servi si fastidieusement de tremplin aux clowns du Figaro et consorts, se sera, toute sa vie, partout, manifestée quotidiennement, par exemple, en une table. abondante ouverte à de nombreux convives, y comprises, à Jersey, les fêtes du dimanche données à tous les enfants pauvres.

C’est à cette table calomniée que, plus tard, Avenue d’Eylau, je pus dire à certaine dame se trouvant placée à côté du maître de la maison qui la comblait de soins, et à laquelle il avait prédit, dans son enfance, qu’elle atteindrait aux plus grands honneurs : « Eh bien! Madame, vous voilà certes en échéante et pleine réalisation de la prédiction. » Ajoutant que Hugo, depuis nôtre connaissance de Jersey, m’ayant souvent donné, avec dédicaces, dans les termes les plus affectueux, un des premiers exemplaires de ses publications, il m'a été difficile de parvenir à reconnaître, là encore, l’avare, l’indifférent posant vis-à-vis des autres et de

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lui-même pour le Jupiter Olympien, mais n’en ayant que l’égoïsme. Et de quelle courtoisie des plus cordiales non seulement pour moi, la plus humble de ses relations, mais pour les miens à tous degrés, parents et amis, n’a pas à témoigner ma reconnaissance ! Il poussa la vertu de l’hospitalité jusqu’à la négligence, faut-il mieux dire le dédain, de ne pas savoir ou vouloir mettre à la porte des personnes (une certaine belle dame étranngère entre autres qui lui était pertinemment dénoncée comme offrant à des journaux, au Figaro , par exemple, qui eut, par un loyal billet de son directeur de Viliemessant, l’honneur de refuser) devant utiliser leur visite en véritables reportages,, d’espions.

On m’avait, un jour, donné ce détail assez biscornu ou même incongru que Hugo (comme Gustave Doré aussi) n’aimait pas manger son potage au degré de chaleur normale où on le mange généralement. Or, cela me revenant tout-à-coup à l’esprit, me voilà à épier un grand homme servi de sa soupe, qui en effet attend longtemps devant, puis, tout à coup et d’un seul coup, l’avale.... La conversation était vive, éclatant de partout et montant facilement entre les jeunes gens à un diapason d’idées et de voix plus ou moins passionnées. Le Père, assez réservé, intervenait seulement ça et là d’une parole de holà ! en forme de conclusion. C’était comme une tape de grosse patte de fauve bonnement administrée à ses petits. Exemple : Alexandre Dumas, premier du nom, se trouvait assez malmené sous bien des rapports allant de sa littérature à ses actes. Un chacun inclinait à y renchérir, pensant peut-être ainsi, au tond, n’être pas dé-

sagréable au maître de la maison. « Dumas, mon excellent ami Dumas, interrompt, au bon moment, Hugo, est un garçon de grand talent et de grand coeur, c’est incontestable ; quant à un esprit de conduite, surtout au point de vue politique, où l’on se placerait dans le vide vis-à-vis de lui, il ne faut pas plus lui en demander ni vouloir qu’à un enfant. » Une autre fois, c’est Canrobert, l’argousin du Coup d’Etat, devenu maréchal de France, qui recevait toutes 1rs étri vières de l’indignation. « Oh ! bien, tenez, celui-là, il a au moins pour excuse d’avoir été entraîné par et pour les belles épaules, nous le savons heureusement pour lui, de certaine dame. » Celles, de belles épaules aussi, de la princesse Mathilde valurent à leur dythyrambique Théophile Gauthier une indulgente dispense sur son peu de tenue politique.

J’avais plus d’yeux et d’oreilles que de ventre, on le pense. Regardant, non sans trouble, écoutant, notant en quelque sorte tout, le maître eût pu, comme Rabelais, me jeter sa poignée de gruau à la figure, disant : « Mettez aussi cela sur votre carnet. » En somme tout ce monde était non pas seulement gai mais vivant, très vivant, d’une rare intensité, chez chacun, de pensée et de travail. La conscience et l’esprit étaient sains et battaient leur plein.

La veillée, tous autour de la même table, on jouait au steeple-chase , une sorte de jeu de l’oie anglais moderne, où de petits jockeys à cheval, représentant chacun un des joueurs, courent, luttent sur une piste concentrique. Hugo y jouait, sa bonne aussi, et ces deux extrêmes s’y rencontraient bien drôlement dans leurs mêmes excès d’émotions. H

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m’arriva de bousculer l’auteur d ’Hernani, de le mettre hors de jeu; ce dont il m’apostropha, avec un maximum de sensibilité, du nom de « Monsieur Bonaparte, » prétendant que j’agissais exactement comme lui à son égard. La veille du départ j’avais toutefois perdu contre lui deux ou. trois pennys (quatre ou six sous). Je m’acquittais, lorsque Madame s’interposant : « Oh! non, s’écrie-t-elle, emportez-les, gardez-nous-les , ils nous porteront bonheur pour aller à Paris vous les réclamer. » La pauvre femme, et bien avant son mari, y est venue à Paris, pour y mourir! Combien je la revois alors que, me cognant presque dans un angle de l’appartement, elle se lamentait ainsi : « Nest-ce pas ? Monsieur, qu’ils sont bien misérables, là-bas en France, ceux qui ont chassé mon mari de son pays natal! » Des fois, pendant la soirée, Hugo sortait une heure ou deux, allant présider quelque réunion de proscrits avec lesquels il pratiquait toutes les solidarités non moins sociales que politiques. Je restais auprès de Madame Hugo jusqu’à sa rentrée. Une fois, sur l’instante sollicitation de Mllc Agar ou peut-être de Mne Siona Lévy, venue jouer Ruy-Blas aux Jersiotes, il voulut bien assister à la répétition, prodiguant des conseils et montant même sur la scène donner la réplique à la reine Maria. Quelle séance! Avec le grand paletot et le chapeau mou qu’il portait d’ordinaire le costume y était presque. Ce même chapeau et le manque de gants devaient être signalés, dénoncés, lors des funérailles du second fils, François, comme une courtisanerie à la démocratie de Belleville. Mais que ne reproche-t-on pas à un grand homme? son génie d’abord et puis tout, jusqu’à son chausse-

pied. Une antre de ces soirées, en complet tête-àtête (je ne compte pas François, allongé dans l’ombre sur. un canapé, s’excusant doucement de son absolu silence et déjà tout souffrant du mal qui devait l’emporter), je reparlai des Lettres sur le Rhin. Hugo, comme en reprenant la masse de notes, y développe une suite importante sur la Suisse. Quel récit il me fait sur le Mont-Pilate qui domine Lucerne, et au sommet duquel va prochainement atteindre un chemin de fer ! C’était une véritable monographie, en un monologue tout d’abondance, aux points de vue de la genèse naturelle, de la légende, de l’histoire, de l’anecdote, du programme du touriste, de la poésie pittoresque surtout. Les ravins, les forêts, les précipices, la cabane des ber. gers d’Einsingen, les pics de l’Esel, le panorama circulaire, les orages, tout passe devant mon esprit et devant mes yeux. Un sténographe en eût recueilli, sans aucun besoin de remaniement d’exposition ni une rature de rédaction, la plus belle copie à donner simplement à imprimer.

Nous déjeunions devisant de choses et autres. A brûle-pourpoint Madame Hugo prévient qu’elle va m’adresser une grosse demande. Un peu présomptueusement, mais non, plutôt par une très légitime modestie, j’ai peur qu’il s’agisse de faire quelque portrait de Victor Hugo, de Madame tout au moins.

« Méfiez-vous, dit le mari; vous avez bien voulu offrir de vos dessins à ma femme; elle en a accepté et l’appétit vient en mangeant. » Or c’était moins et à la fois davantage. On me demandait de dessiner la chambre de l’homme et du poète, sa chambre toute à lui, exclusive de tous, même de sa femme, une vraie chambre de Barbe-bleue.

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Donc, pénétrer et séjourner avec son habitant dans ce sanctuaire aussi intime où se dormaient de tels rêves et s’écrivaient de telles veilles, y participer en quelque sorte et n’importe comment ou pourquoi était une inappréciable faveur, au sujet de laquelle, tout reconnaissant, je ne pouvais que m’incliner et qu’être plus que dévoué.

Au sortir de table on allait au jardin, fort triste, qui forme la haute terrasse entre la maison et la plage, et d’où les habitants peuvent apercevoir, ainsi que Hugo tenait à certifier l’exactitude du fait et d’un de ses vers, les phares de Granville et de St-Malo. Une nichée de petits chiens, comiquement patauds, s’y ébattait intéressant tendrement ses maîtres. Comme se parlant à lui-même Hugo se met à dire : « Voyez cette façade d'habitation, n’a-t-elle pas la frappante figure d’un tombeau! véritable et, à tout prendre, digne enseigne de notre situation ici de supprimés du monde, c’est-à-dire n’ayant plus rien de la patrie que le phare vacillant dans la brume de Granville ou de St-Malo? Mon vers, où je les cite, est exact quoique très discuté;.. Oui, nous ne sommes ici qu’abrités tout au plus en fugitifs, acteurs passifs d’un exode et des chapitres suivants, ombres en campement d’un jour, d’une heure. C’est à accepter... jusques à quand ? Je ne compte pas qu’il me soit donné de rentrer en France ni vivant ni mort. » — « Oh ! toi, reproche ici Madame Hugo, tu n’as jamais plus que de ces idées noires.» Guernesey, plus tard, était toujours appelé « mon tombeau probable . » A encore tout prendre, continuaitil, quelle loge à souhait, voyez, il nous est donné ici pour assister aux premiers des spectacles, ceux

de la mer, surtout, à chaque instant, en magnifiques ouragans, qui, s'ils ne sont pas toujours nouveaux, n’en sont pas moins toujours splendides. Le bon Dieu me brosse là des Rembrandt inédits. Il s’y repète et il a raison. Seuls les sots se lassent devant la monotomie du sublime. Quant à moi j’adore, prosterné et confiant, le grand et le beau. Si des sinistres ne s’y mêlaient ce serait purement à s’émerveiller. Par malheur la tempête ne va guère sans le naufrage. C’est là l’éternel côté ténébreux. Le mystère est au fond de tout, et « penché sur fonde et sur l’immensité, » ma pensée « va du flot sombre au sort obscur. »

Au cours de cet interminable et brumeux séjour du Nord son acceptation, faite avant et après tout de devoir et de résignation, n’allait pourtant pas sans le rêve de venir, quelque jour bienheureux, s’établir dans un de ces grands palais abandonnés de la Rivière de Gênes, par exemple, et là, « en pleine plage, de s'épater (sic) au soleil. / N’aura-t-il jamais entrevu, de Jersey à Paris, de l’avenue Victor Hugo à l’Arc de l’Etoile et au Panthéon, quelque spectacle d’un triomphe vivant et d’une apothéose surhumaine comme il les avait exprimés, à un bien moindre degré du reste, dans ses derniers vers de « Mazeppa » :

Il ploie avec effroi...

Chaque pas... semble creuser sa tombe'.

Enfin le terme arrive..., il tombe

Et se relève roi !...

On rentre dans la salle à manger, dont la vaste table est convertie en chantier général de lecture et de travail littéraire. Parmi divers albums et collections de photographies l’une de celles-ci offre

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un tabhau spécial et assez complet de l’histoire de l’architecture des cathédrales de la France. Partis du roman ou byzantin le plus hiératique nous arrivons, vers le douzième siècle, à la naissance du gothique. Encore une ou deux feuilles tournées. « Attention ! tait observer Hugo, et prenez garde ! c’est par ici que se limite l’admiration de Monsieur Yitet. De Notre-Dame de Paris, de Strasbourg, de Chartres, de Reims, il n’en faut pas, il n’en faudra plus, il n’en aurait jamais fallu. Est-ce tant pis pour le gothique ? peut-être bien oui, mais c’est tant pis pour lui Yitet. Moi je continue à admirer, humblement ébloui ! »

D’une pièce contiguë s’entendent donner des ordres de ménage, entre autres pour changer du linge de ht. Hugo, agacé, va dire, à travers la porte : « Pensez-vous, là, que Monsieur Laurens ait à s’intéresser beaucoup à savoir si ou quand nous changeons de draps de lit? » Puis, étant allé.chercher un album grand in-folio : «Voici de quoi vous régaler j’espère : une suite d’eaux-fortes aussi remarquables que peu connues. Le nom de l’auteur est des plus exotiques, difficiles à prononcer et à se rappeler : Kuytenbrouwer, Martinus Kuytenbrouwer ! (et, de mémoire, chaque lettre en est sonorement épelée) K, U, Y, T,E, N, B, R, O, U, double W, E, R. Oh î je le sais, ce nom, absolument bien. C’est le moins, certes, à l’inverse de ce qui a souvent lieu, que l’on s’estropie d’abord un pçu, au besoin, à ne pas toujours estropier celui des gens, quelconque soit-il, dont le mérite vous fait les obligés. »

Nous montons au premier étage. Je remarque dans une encoignure de palier, sur des appuis de

fenêtre, un peu partout, de petits feuillets de papier à écrire ou prendre des notes : « C’est pour ne pas perdre une pensée, un document, un de ces mots qui peuvent vous venir en traversont un couloir, en dégringolant un escalier, et s’envoler comme ils sont venus sans jamais plus se représenter. Je suis le Juif-Errant du travail littéraire ; ces notes incessantes en sont les cinq sous qui toujours, partout, se renouvellent dans ma poche. » La chambre, une cellule plutôt,où j’entre tout exceptionnellement et où, non moins extraordinairement, nous nous enfermons avec Hugo, qui y couche et en a fait sa retraite exclusive, est d’une simplicité de Chartreuse : petite et blanchâtre et nue (était-elle seulement collée d’un papier quelconque ?) mais elle domine la Mer. Aux murs, une carte géographique et, au chevet du lit, le fameux dessin du gibet de. John Brown, le « Christ-rédempteur moderne, » lavis popularisé par la gravure de Chenay. Sur une table de bois cru, entre deux croisées, sans rideaux peut-être bien, un monceau de livres assez pêle-mêle ; sur une chaise d’église de village le vestiaire complet de l’occupant, y compris le chapeau de feutre mou et noir qui devait, aux funérailles de François Hugo , non moins que certain képi à la Chambre des députés, ébrouer bêtement le général Trochu et la rédaction du spirituel Figaro. Le plus curieux de céans, c est le lit même . Bas et rudimentaire , sa superficie n’est occupée qu’aux deux tiers par la literie proprement dite, le reste servant, de son fonds de planches, de table de travail, éclaboussé d’ericre et couvert de cahiers, de feuillets volants, de plumes d’oie. C/est là, sur, cette couchette, en plein

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tête-à-tête avec l’Océan encadré par les fenêtres, que, réveillé de bonne heure, le Maître inspiré travaille sans se lever jusqu’au déjéûner du milieu de la journée. Il ne me fallait, on le peut croire, aucune excitation d’imagination , de religiosité artistique pour me sentir et constater là, entre ces quatre pauvres murs, et causant avec lui pendant près de deux heures, comme en plein cénacle de toutes les Muses de la Poésie, de l’Art, de l’Histoire et de tous les Voyants et les Prophètes de la Pensée. Plus tard, rues Larochefoucault, Drouot et de Clichy et avenue d’Eylau, pas davantage que jadis, Place Royale, dans les lambris et les lambrequins, les cuirs gaufrés, les peluches, les verreries de Venise, les garnitures de cheminée espagnole, les tapis d’Asie et les bibelots mis à la mode par les voyageurs et les ateliers de peintres de genre et les bonbonnières de courtisanes, Hugo m’a paru moins convenablement logé.

Un entre-parenthèses : Hugo m’ayant quitté un moment, Madame, superbement peu coiffée encore et en peignoir blanc de la matinée, se glisse dans la chambre, émue et furtive comme une enfant en rupture de défense. Elle s’était certainement tenue aux aguets jusque-là. Elle dévore tout du regard, me remercie avec effusion de l’occasion unique peut-être que ma présence lui procure, et disparait .peureusement en entendant remonter des pas.

Autre parenthèse : Par le tuyau de la cheminée résonnent les coups de marteau et grince la lime d’un couvreur-fumiste. En quelques mots biographiques Hugo m’en parle comme d’une nature on ne peut plus admirable et sympathique, d’un véri-

table héros civique, victime méritante de toutes sortes d’aventures et de misères.

Nous causions, ai-je dit, tandis que s’exécutait mon dessin, mais que je regardais le plus souvent mon hôte... Vis-à-vis de l’individualité de personne même de Hugo, physiquement et physiologiquement, je n’ai jamais pu en détacher mon esprit de sa comparaison avec à la lois ( qu’on ne rie pas ! ) Napoléon Ier et ce qu’il a le plus combattu, un prêtre. Eh bien, au lait, n’a-t-il pas, dans le monde de la Pensée et de l’Art de son siècle, tous les caractères, tout le tempérament d’une souveraineté de conquérant et d’autocrate, et, par son Dieu, ses dogmes sociaux à essence spiritualiste et à formules prédicantes, n’a-t-il pas rempli un sacerdoce et été un grand chargé d’âmes ?

Crainte de rencontrer un désaveu, c’est avec circonspection que je demande à Hugo, toutes proportions et genre gardés, de placer immédiatement à côté de lui, comme la seconde plus forte organisation d’artiste... Honoré de Balzac. « Balzac! mais c’est l’homme aimé et admiré de notre maison, s’écrie-t-il. Nous l’admirons et aimons tous! Quel dommage qu'il lui manque ce qui importe tant à notre appréciation, à l’exigence de nous autres artistes de la plume et de tous arts, le style ; le style, ce qui constitue, sine quâ non , la perfection et la durée en tous ouvrages. »

De style historique à style officiel j’en arrive à" dire cette drôlerie qui amuse Hugo : L’histoire, en style officiel, attribuant directement, personnellement aux souvernins l 'exécution même de tout ce qui se produit de remarquable sous leurs règnes, comme, par exemple, rédigera-t-elle : « Vers 1340

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Benoit XI [ jette les fondements du Palais des Papes d’Avignon — Louis XIV bâtit Versailles en 1660 — En 1836 Louis-Philippe le transforme en musée, met la dernière main à l’Arc de l’Etoile et au Grand Egoût collecteur, etc. » La logique de cette rhétorique devra consigner qu’à la suite du Coup d’Etat de 1851, « Louis-Napoléon termine le Louvre et écrit ou commande Les Châtiments , qui resteront, bien mieux et plus que le Louvre, la plus immortelle illustration de son règne. » Combien, faut-il le dire ici, en définitive, le malheur personnel de cet exil politique de dix- huit ans a été bon, heureux et profitable ainsi pour tous, à la production littéraire et à la gloire de l’exilé !

En souvenir des opéras d 'Hernani et de Rigoletto je demande si on connaît personnellement Verdi ? « Verdi ! c’est un misérable ! Je ne suis pas Shakespeare et je ne sais si Verdi vaut Rossini ni Marchesi Donizetti, mais j’en veux sans excuse ni pardon, non pas personnellement mais par religion d’art, à ceux qui ont musiqué Hernani , Lucrèce Borgia ( Nizza de Grenade ), Le Roi s'amuse ( Rigoletto), Ruy-Blas, Le Rouet d’Omphale , etc... Si, par exemple, il m’avait été donné, me trouvant devant un grand feu de cheminée, de tenir dans mes mains le manuscrit inédit de la partition d'Otello, par Rossini, j’aurais jeté, sans peur ni reproche, cette musique dans les flammes : et ainsi pour le Faust de Gounod, YHamlet de Thomas et autres semblables falsifications. Tout cela équivaut, esthétiquement parlant, à une Vénus de Médicis en cire coloriée et tournant à la vitrine des coiffeurs ; au Parthénon « en meilleur des chocolats Perron » ; aux sculptures de Phydias auxquelles on adjoin-

drait'de taux cheveux et des chapeaux Gibus/, aux poèmes illusiïés ; à la poésie en mirlitons et autres perversités profanatrices d’un résultat plus industriel qu’artistique. On ne doit pas traduire, transporter aucune œuvre d’art, surtout (ici il y a crime de lèse-génie) lorsqu’elle comporte une valeur absolue comme chez les maîtres, dans aucun autre genre autre que celui de la substance même, l’on peut préciser, de sa création, de son original. »

A propos d’illustrations et d’illustrateurs, il y avait peu à féliciter ceux de tant d’éditions de Victor Hugo : Tony Johannot, Devéria, Meissonnier même,. Louis Boulanger, de Lemud, Vivant Beaucé, Gérard .Seguin, Gélestin Nanteuil. Ce dernier est le seul dont il montra, trop bienveillamment, quelque satisfaction. On regrette, observaije, que cet artiste ait aussi peu de grammaire et d’orthographe vis-à-vis ici de celles d’un tel auteur de texte. « Eh bien, c’est ce qui vous trompe, riposte Hugo avec une plaisante vivacité : pour des fautes d’orthographe j’en commets souvent et des plus grossières. Est ce le fait de la pensée qui, trottant toujours en avant sur l'esprit du mot à griffonner, abandonne celui-ci à la bête de la main ? »

Comme il était, un jour, question de Goethe, qu’il a si subtilement escamoté sous Beethoven, dans l’énumération des génies qui synthétisent chaque nation : « Je possède, dit-il gravement mais simplement, une supériorité incontestable -et des plus grandes sur Monsieur de Goethe. Il ignorait ou niait le monde psychique, invisible aux yeux du corps mais répandu partout, dont je sens, moi, les atomes ambiants et auxquels je participe ! »

HORS FRONTIÈRES

A propos de ce qu’on appelle chefs-d’œuvre : « Rien de plus rare mais de plus facile que faire un chef-d’œuvre. On le fait, voilà tout, parce qu’on peut le faire ; ou, difficilement, on ne le fait pas. » Comme s’explique bien là lui-même l’homme exceptionnel qui, au lendemain du Deux-Décembre, déraciné de son foyer, en nomade, sur une table de logis garni, d’une seule haleine et d’un seul jet, ainsi d’ailleurs, à vrai dire, que pour chacune de ses productions, pond Les Châiimentsrf

J’ai relevé de ses ouvrages de nombreux cahiers de noies. L’avant su par hasard, il me. pria avec insistance, un jour, de les lui communiquer. Sa satisfaction fut aussi vive que sa curiosité d’une lecture où il s’était vu, déclarait-il, s’était jugé plus nettement par « cette sorte de reflet d’un esprit dans celui des autres. » Du reste le Génie surtout, plus passif qu’on ne le croirait, peut sembler, d’une certaine façon,, inconscient de lui-même. Il a ses secrets et ses mystères, qui s’ignorent ou qu’il ignore. Tel vers de Hugo, justement, qui par son originalitéet sa puissanceinouies, sera entré à angle droit et profond chez moi, s’y est incrusté à l’état permanent, comme par exemple, celui de La Légende « Son œil sinistre et fixe importune les astres, » qui évoque le fantôme de la reine Nitocris, vers que je lui citai pour savoir quelque chose sur sa mystérieuse gestation et génération, a paru le surprendre comme s’il n’était pas de son fait.

On avait lu, dans le Figaro, quelque nouvel alinéa d’esprit bête et malhonnête contre lui. « De qui cela?» — D’Alphonse Karr. «Ah ! ce brave Karr, il s’était montré bienveillant pour moi jadis et assez longtemps même; puis il m’est devenu hostile. Ça

le regarde. » Ne trouvez-vous pas ce ça le regarde de la plus haute et fine dureté?

De qui parlait-on, une autre fois? de S. R. T... peut-être bien, mais je ne veux pas trop me le rappeler: c’était en horriblement mai. Hugo ne put s’empêcher de cette boutade : « Ajoutez, pour tout dire, qu’il est de l’Académie française. » Et* ceci encore, àpropos de Mac-Mahon venant d’être nommé Président de la République: « -Le voilà enfermé pour sept ans, à moins d’évasion, dans l’enceinte fortifiée d’une Constitution. »

Comme Pierre le Grand il proscrivait les gants, surtout chez les femmes, dont il avait l’habitude, en tradition d’ancienne galanterie, de baiser directement et précieusement les mains sans y vouloir admettre l’intermédiaire d’une peau de chien ou de veau. Il devait, plus tard, s’exaspérer de cette coiffure dite trop justement à la chien , où des filoches de cheveux « obstruent, remplacent bestialement l’ampleur et la noblesse essentielle à montrer du fronthumain. » Je l’ai vu, durant tout un dîner et toute une soirée, taquiner sérieusement, à ce sujet, Mademoiselle Paul de Saint- Victor : « Ouh ! ouh! le vilain petit bison!... répétait-il. »

Charles Hugo venait de photographier un petit portrait de son père, qui me l’offrit, en inscrivant simplement au dos : « Souvenir de l’absent » (trop de simplicité pour ne pasêtredela manière, prétendra t-on). C’estune des dernières images de l’homme tel que l’a connu la génération contemporaine du modèle; c’est-à-dire tout autre que celui rasé de la chevelure et barbu, les traits empâtés et vêtu de confection ; celui malheureusement qui, restant seul, posera et sera éternisé dans le marbre, le

HORS FRONTIÈRES

bronze et le moulage des statues ; alors qu’elles devraient se produire désormais, dans la tradition esthétique du nu antique plus ouanoins drapé, avec la tête jeune et laurée du buste par David-d’Angers. Victor Hugo n’est pas, pas plus de sa personne que de son génie, un bonhomme quelconque, mais bien la personnification de l’Art, de la poésie, un demi -dieu, l’Orphée moderne.

Une autre statue à laire aussi, sur le rang de celles d’Aristote, du Giotto, du Pic de la Mirandole, de Mozart enfants, c’est celle au premier chef et toute dictée de l 'Enfant sublime par excellence. Pour moi, que de fois, à le considérer au moral et au physique, j’éprouvais, tandis qu’il parlait ou songeait, et j’éprouve de plus en plus en le lisant, cette impression pénible d’imaginer ce monstrueux et plus effrayant renversement des lois naturelles : un contenu, toujours en gestation, plus grand que le contenant et se martyrisant l’un par l’autre.

Au moment du départ, disant adieu à M. Asplett, qui voulut me faire cadeau d’une admirable minuscule édition des Châtiments, de plus très chèrement reliée, Hugo allait y écrire quelques mots de dédicace. « Mais non, se reprit-il, nous ne devons pas vous laisser emporter sur vous ce corps de délit pour la police de Bonaparte. C’est tout au moins une chance de mésaventure grosse d’ennuis sinon grave, dont je ne veux pas encore assumer la responsabilité à votre égard. Si vous voulez bien tenir au volume je promets de le faire passer en France par une meilleure occasion. »

Un jour, devant moi, alors pourtant que la gloire et le respect universels lui étaient acquis, il a, par un sentiment analogue au précédent, refusé la per-

mission, déconseillé surtout de prendre le nom de guerre d’Esméralda à une dame espagnole qui l’ambitionnait pour sa fillette, un phénomène de virtuosité à lancer. « J’ai assez d'ennemis, objecta-t-il, pour que, dans trop de circonstances, ce nom, leur rappelant le mien, ne lût qu’une lâcheuse recommandation pour la pauvre chère enfant. »

Il me fit ce lavis à l’encre de Chine : dans le crév puscule fuligineux, au second plan de lagunes de la marée basse, se devine à peine une silhouette de navire sur le flanc. « Gardez amicalement cela en image de ma destinée actuelle, ainsi échouée dans l’abandon et la solitude. » Une personne présente, voulant profiter de l’occasion pour lui demander le don d’un de ses portrait-cartes : « Il y a deux choses, lui fut-il répondu avec de courtoises expressions d’excuses, que l’on ne trouve pas chez moi : mon portrait et mes ouvrages. » On n’y voyait étalés non plus, du reste, aucun des cadeaux de haute valeur ou des plus naïvement modestes qui, sous mille formes, lui arrivaient de toutes gens et de tous pays, et entre lesquels, égaux qu’il les considérait d’intentions, il n’eût pu ni voulu établir des choix de placement ou de montre.

A la fin de la première semaine d’avril, je quittai Jersey sur un paquebot anglais, y faisant escale entre Exeter et Saint-Malo, ou alternativement Granville. La mer était des plus mauvaises, c’est-à-dire des plus admirables, et ajoutait la grandeur de son drame à celle de mes émotions intimes. Pour bien masquer leur nature et leur degré, et peut-être les résumer, je dois dire que j’eusse pu approcher un de Humbolt, un Arago, un Meyerbeer ou un Gari-

HORS FRONTIÈRES

baldi; que j’ai approché effectivement un sultan, trois papes, deux schahs de Perse, une demi-douzaine de rois et présidents de république et, soyons sérieux, bien de légitimes célébrités de premier ordre avec vénération et grande curiosité. Mais ç’a été sans une consciente, une véritable et unique émotion comme celle qui m’étreignait à son comble lorsque, entre deux effroyables murailles de vagues eh à travers le tourbillon de leur écume, se montra une dernière fois à mes regards la maison de Marine-Terrace, désormais sacrée pour moi par son hôte et par son hospitalité ;

Vents, flots, hymne orageux, chœur sans fin, voix sans nombre

les chantèrent dignement hors de moi et en moi.

En deux jours j’avais ensuite réintégré Paris, et rue Bonaparte, encore !

Et maintenant, après des funérailles comme n’en eût jamais aucun des dieux de la Terre, Victor Hugo est au Panthéon, d’où son cadavre, encore haut justicier, a chassé les vendeurs du Temple.

Fin de la « Légende des Ateliers. »

TABliE DES MATIÈRES

Table des JVIatièt*es

Pages

Nature

« Notre bourgeoise » 9

Ame de paysage.

Humanisation.

Déchéance 10

Roi et Dieux.

Natura addita 11

Mu’sa pedestris.

Vue et visions.

Deux parce que 12

Digne tutoiement.

Haute coquetterie.

Inconscience 13

Prototype.

Fond de puits 14

Sine quâ non.

Prima lex.

Langue

Poésie et prose 15

Vers et vers.

Economes 16

Cavaliers et piétons.

Verba summa.

Tout s’exprime.

De passage.

Pages

D'or à plomb 17

Quantité et qualité.

Gestation.

Style et rhétorique.

Résumé 18

Le grand chansonnier 19

Mauvais compte 20

Chauvinisme.

Abus d’étiquette.

Fer et plume.

Ex-ministres.

Versification et épopée ... 23

Sainte-Beuve.

Modes diverses 24

Dumas le Grand.

Calembours d’académicien 25

Ejusdem farinæ 26

Un réseiviste.'

Arrêt définitif.

Physiologie littéraire.

George Sand 27

François Buloz 28

Passavant 29

Guigniaut.

Edouard Charton.

Théophile Gautier 30

Mistral à Florence 31

Joachino Pecci 32

Ernest Renan 33

TABLE DES MATIÈRES

Lèse-traduction

Numéro matricule.

Délicatesse malheureuse.

Muse primaire

Grands mots

Paul Meurice-Medeci.

A7acquerie

Laurent-Pichat

Henri Murger

Marie Blanchecotte

Taine

Sully- Prudhomme

Ca dépend

Plume et escopette.

Gandar.

Evolutions

Durand Gréville.

Fâcheux résultat.

Esprit bête

A coup sûr.

Joséphin Péiadan.

Equivoque

Antithèses.

Fleurs de rhétorique.

Laconisme d’épitaphe.

l)u tout au tout

Portrait politique.

'Familiarités d’enseigne.

Linguistique

Retouche intempestive. . .

Libre appréciation

Le mot suprême.

Baragouin.

Incurabilité.

Ad usum Delphini. . ......

Géographie démente.

Art - Beauté - Génie

Dualité du Beau

Relativement.

Spiritualisme du Beau — 58

Signature 59

Excessif et simple.

L’Art traducteur.

En tout et partout.

Tout est dans tout.

Petits mais Grands.

Vue et vision.

Pour soi. 60

Le meilleur mouvement.

Choix de moyens.

Etiquette et contenu.

Recevoir, non arracher. . . 61 Valable plus ou moins.

Théorie et pratique.

Radis et Dieux.

Art et artiste.

Tenir pour quitte.

©bjectif et subjectif.

L'outiÈ l’outil!

Nuance de confiance 62

Le vrai blason.

Monnaie glorieuse.

Taille productive..

Perle et fumier.

Nos chers défauts.

Le coup de l’étrier 63

Uniforme calligraphique.

Vin et vinaigre.

Ce que parler. . .

Mesure d’éternité.

L’au-delà.

Pouvoir même sans vouloir 64 Fond et forme.

Mors et Vita.

Bonne précaution 65

La rançon.

En danger,

Faux honneurs.

Rigueur mathématique. . . 66

Semer pour récolter.

TABLE DES MATIÈRES

Le chic décadent 66

Vie suprême *.. 67

Le vol de Prométhée.

Da se.

Etre de son pays.

Loi unique 68

L’Art-fleur .

Egotisme de l’Art.

Pas de réponse.

Agrément peut valoir utilité

Affirmé par négation 69

Feu et lumière.

Grave oubli.

Don suprême.

Le paysage du Polyphème.

Ennemi de soi-même.

Vertu du génie.

Mise en valeur 70

Génie et talent.

Génie comporte science.

La dîme du Génie.

Rélégation.

Nécessité de soupape,

Un grand accusé.

Impropriété de vue 71

Géant gêneur.

Isolé et à plaindre.

Différences de possession .

Vaine étiquette.

De près et de loin.

Eucharistie 72

« Voilà! ».

Talent.

Mérite.

Risques.

La verge miraculeuse.

Pierre de touche 73

Adorer ou brûler.

Meilleur véhicule.

Petit et grand.

Vocalises ou gestes.

Utiles quajid même 74

Vide et plénitude.

C’est suivant où.

A l'Ecole des Beaux-Arts.

Sérieusement drôle 77

Véritable originalité 79

Dessous dessus.

Métrage comparatif.

Facilité d’acquit.

Esthétique, Moralités

Excuse sententieuse 80

Idéal du vrai.

Hauts héritiers.

Regarder sans voir 81

Catéchisme honnête.

Jeunesse de l’antique.

Qualité de défaut.

Trois sortes de feux.

Vouloir pouvoir valoir ... 82

Diminution.

Sot itinéraire.

Sufflcit.

Poème en bocal.

Chassé-croisé.

Points dé vue variés 83

Vivre sans exister.

Fidèle infidélité.

Recto et verso.

Foin de la perfection ! 84

Partage d’entité.

Double nécessité.

Invités et élus.

Locataire dangereuse.

Ni pas assez ni trop.

Fais ce que dois 85

Distinguo.

Réussite à rebours.

Laisser-aller.

TABLE DES MATIÈRES

Le pire du mieux 85

Gribouille. — A éliminer.

Total 86

Humeur du moment.

Préférence."

Pauvre rose !

Faux passeport.

Labruyère déraille ... 87

Ceci fait vivre cela.

Bon fil d’étoffe.

Illustre trio.

Hugo et Doré 88

Intrusion 89

Reniement SK)

Illusions 91

Le plus dans le moins 92

Rien et tout.

Tout dans tout.

L’alphabet universel.

Le moins est le mieux.

La note tonique 93

Vérité de paradoxe.

Tapis... tapis.

Le roi s’amuse.

Barbarie de civilisation. . . 94 Le jeu n’en vaut pas.

Décadence.

Qui gagne perd 95

Se cracher sur le nez.

L’or est une%chimère.

Pauvres mannequins !

Du matin au soir.

Un premier prix.

Cela tue ceci 96

Déchet.

Dans un tonneau.

Le Musée 97

Peintures et inscriptions

murales 99

Révélation 100

Sur et par le rail.

Un spectacle 102

Exigences et faiblesse 103

En omnibus 105

Paille et poutre.

Content de soi 106

Entr’actes.

Encyclopédie de l’Art.

Au pied lever 107

Un bon point.

La fontaine de Vaucluse.

Pardon, excuse 109

Moralité 111

Architecture

Vive la maçonnerie 112

Foro romano.

La fauvette du Palatin. . . . 113 Pinturlurage .

Une jardinière.

Poétique d’un pont 114

Lueurs d’immortalité.

Attraction macabre.

Un gros regret 115

Difficiles à remplacer.

Tant pis pour lui.

Peu mais bien 116

« Rendez à César. . . »

Successions 117

Temples modernes.

Ambition de rêve . 118

Coupable exception 120

Cela ne devrait pas être.

Un escalier tragique.

400 églises 121

Enormité 122

Trop longtemps.

Coucher de soleil 123

A Pâques ou . . .

TABLE DES MATIÈRES

Comparativité 124

La grenouille et le bœuf.

Piété impie.

Va-tout.

Déguisement 125

Suis-je trop sévère ?

Deux extrêmes.

Vocation imprévue.

Résumé psychologique.

Viollet-Leduc 126

Majesté de décor 127

Mal à propos 128

Un comble.

Aqueduc et fontaines.

Revanche , 181

C’est encore heureux !

Valeurs de matériaux.

Un gros monument 133

Parva sed apta 135

Musique

Psychologie delamusiq*. 137

Proportions inverses 138

Constatation.

Exception.

Rapide décision.

Trop souvent ainsi.

Différencier.

Courants d’appréciation.

Réclamation 139

Evolutions.

Amoureux momifié.

Un connaisseur !

Tant pis.

Hérésie 140

Attentats.

Gloire et fortune sacrifiées.

De loin et de près 148

Indignation 149

Organiste et orgues 150

Jugement motivé 151

Pas contenté 152

Un inconnu connu.

Chez le violoniste Dien. . . 153

Talent et modestie 154

« Sésame ouvre-toi » 156

Naïveté philistine.

Un inventeur 157

Peintre et musicien 160

Héros et domestique 162

Richard-le-Grand 164

Vilain métier 166

Une nature d’artiste 167

Un suicide 168

Charles Gounod 169

Saint-Saëns . 174

Plainte de Guiraud 176

Chinois et pianistes 177

Heureux pinsons !

Sculpture

Foi et science 178

Gagne au change.

Nus et nudités.

Simplement parce que. . . 179 Texte et annotateurs.

Belle fin.

David-d’ Angers.

Un atelier de sculpteur. . . 180

Préault, Perraud 185

Mauvais pas 186

Esprit de bossus.

Classification 187

Oui, pourquoi ?

Sacrilège.

Impunité.

Du tout au tout.

Fausse expertise.

Bonne précaution 188

Grand apparat.

TABLE DES MATIÈRES

Tombeaux vivants

Art et artiste géants.

Vaine colère

Zèle de conservateur.

Hercule et Omphale

Protestation

Etonnement

Appréciation.

A diable, diable et demi.

Ce que c’est que de nous!

Statues animées

Facile calembour

Humble aubaine.

Ca compte tout de même.

Ab ovo.

Manifestation

Conte de comtes.

Sculpture symbolique

Célébration

Conjugaison rugueuse. . . .

Superflu et cherté.

Haute preuve

Mince certificat

Plâtre et argent.

Quel dommage !

Drôle de biographie.

Catalogue d’affiche

Opthalmos.

Sotte plainte.

Facultés spécifiques

Ana d’atelier.

Humilitas magna

Illumination.

Le plus difficile

Procédés de ménage.

Explication.

Calembour bon-enfant . . .

Lethière et Eug. Devéria.

Sévère mais juste 234

Désolation 235

Précaution de palette.

Colifichet 236

Une exception 237

Vilain marché.

Naïveté suprême.

Peu fier.

Ingriana.

Interdrome 264

Elève de Hersent et professeur de Cabanel 265

A propos de Salons 266

Papa Corot 279

Brelan d’artistes 283

Soins de chaussures 286

Bidauld de Carpentras.

Prisonnier du succès .... 288 Blonde, pourquoi pas brune!.. 290

Lever de paysagistes.

Le portraitiste Belliard.

L’animalier Brascassat. . . 291

Eug. Delacroix 292

Conseil de coloriste 294

Mon patron P. Delaroche.

Dupré le Grand 297

Orientale 300

Ary Scheffer 301

Cénacle de momies 303

Harding au restaurant 304

Louis Cabat 305

Une aquarelle russe 307

Le fétiche 308

Enrôlement 309

Eug. Isabey 310

Autre faux enrôlement . . . 311

Un beau fumeur 312

La Bohème 313

Utilisation macabre 314

Cour des miracles artistiq. 315

TABLE DES MATIÈRES

Le beau-père Desgoffes. . . 320

Bonne camaraderie 321

Prêtre et laïques 322

Flatteuse supposition. .. . 323

Déesse Hébé 324

Dernier premier.

Bienheureux stigmate.

Bougrement chic 325

Pont, pon et paon.

Excès de soin 327

Antiesthétique 328

Grossissement de légende.

Vieux beau. 330

Chant du coq.

Plus ou moins noir 331

Présomption et indignation Record d’âge.

Des goûts et des couleurs. 332

A tous crins.

Doux reproche 334

On ne se connait pas soimême.

Colonies d’artistes * 335

Les morts vont vite 339

Entre comtemporains 340

Soudaine vocation.

Maître quand même 341

Ateliers et cuisine 342

Tout parisien 343

Méprise 351

Une vue des halles .

Cocher improvisé 352

Fâcheuse bifurcation 353

Veillée d’artiste 354

A propos de Lepoitevin. . . 355

Sic itur ad Persiam 356

Après Th. Rousseau 358

Pensionnaire et Directeur 360 Peintre, éditeur et conservateur 362

Visite d’ateliers.

Appelé non élu 361

Moins appelé qu'élu 365

Cuisine picturale.

Une ange réaliste 366

Archéologie fantaisiste. . . 367 Stations bachiques.

La fillette qui rit.

Une vraie fumisterie 368

Haute preuve 369

Illustration malencontreuse 371

La famille Bonheur 381

Coquilles de livret 388

En loges de concours.

Consécration 402

Au jardin des plantes 403

Derrière le char 405

Peintre et modèles 407

Peintre, cantatrice et Impératrice 412

Portrait posthume.

Rue Hautefeuille 414

Gleyze, et Courbet. 415

Heureux critique 416

Malheureux poète.

Mouilleron 417

Aug. Rousseau 418

Une belle colère 419

Daubigny 421

Laemlein 422

Dentelles vraies. 424

Locataire et propriétaire.

Le plus difficile 425

Scrupules invincibles 426

Précaution nuisible 427

Portrait sans pose 428

Type porcin 429

Le Borgia « 430

Cave pictorem.

Morelli.

Chassériau 432

TABLE DES MATIÈRES

L’indispensable féminin.. 433 !

Comme il faut.

Fausses naïvetés 434 j

Jules Didier 435 j

Calame et Doré 437 j

Lézard suggestif 439 j

Un franc bourgeois 441

id.

Mieux de loin 442

Héreau 443

Roybet 445

Demande de recette 446

Opinion de confrère.

Un Antony d’eau-forte. .. . 447 Habits de moines, id.

Théophile Chauvel.

Bracquemond 449

Renversement de proportions 451

Etiquettes.

Montagnes en couches.

id. 452

L’eau sous le pont.

A Giorno 453

Grammaire florale 454

Vessies et tubes 455

Henner 456

Manque de temps 458

Régnault et Fortuny.

Sophistication 460

Deux morts.

Commandements 461

Eurêka !

Antidote.

Marchai 462

Station de billard .

Peinture de boudoir.

Peinture d’alcove.

Inconscience 463

id. 464

Bastien-Lepage 466

Conspuez 467

Les Grotesques.

Trop parfait 468

Les barreaux verts Un duel macaronique. .

Pensionnaire Persan.

Paul Vayson 469

Elève pharmacien 470

Lamento 471

Tableau et cadre.

Bon qu’à être artiste.

Profil perdu 472

Questions naïves.

Esthétique féministe.

Amateurs, etc.

Lunettes et diapason 476

Ineptie pommée.

Soi-survivant 478

Adolphe Thiers 479

Chronologie présidentielle 490

Vilaine plume 492

Turcois 495

Baron Taylor 501

F. Ravaisson.

Marilhat-Bellel 503

Henri Monnier 504

Le péril jaune.

Faux caveau.

Alexandre Guillaume 506

Un fin connaisseur 509

Double couche 510

Lune opportune.

Portrait ou non 511

Suites de tombola.

Métier et métier 512

Plaisir et préférence.

Eloge suprême 513

TABLE DES MATIÈRES

Un personnage 514

Touchant aveu 515

Adalbert de Beaumont . . . 516 Bruyas et Champfïeury. . . 518

Rectification 534

A Djoulfa 535

Bourée 536

L’éditeur Morel 537

Charles Davillier 539

Un curaçao d’honneur. , . . 541

Mme Talabot. . 543

De Sabran-Pontevès 545

Pas trop de zèle 546

Le bon genre 547

Babinet.

Guillaume Lejean 548

Alfred Arago 549

Amour haineux 550

Volé!

Signature obligatoire.

Eunuque et vestale.

Sans réplique 551

L’un ou l’autre .

Dante et Virgile.

Affaire de goût 552

Goût d’estomac.

Dos tourné.

Quel sujet, d’abord?

Dernier mot de l’art.

Pure fatuité 553

Déception.

Irrévérence.

Juge jugé.

A préférer.

Des goûts et des couleurs.

Droit et courbe 554

Décision.

Devant la montagne.

L’écot à payer.

Perte de droits.

Le jetteur en premier 555

Nec mergitur 555

Sujette à caution.

Ennui ou amusement.

Soyons justes.

Expertise 556

Amateur en passant 557

ADecdotes, drôleries, etc.

A Chalon-sur-Saône 558

Professeur et élève 560

Un maître canut 561

Arrêts de chien 562

Défense de dessiner 563

Vade rétro 564

Dîner romain.

Duboscq 565

Lambert 566

Mayemberger.

Ah! malheur 569

Fâcheux bonheur 571

Catastrophe 572

Gentillesse de langue .... 574 Partie de campagne.

Orthopédie végétale 586

Corne d’abondance 588

Denier de la veuve.

Erreur d’adresse 590

Pris pour d’autres.

Faux renseignements .... 59-1

Terroriseur 592

Philémon et Baucis 593

Quart d’heure de Rabelais 595 La Cigale.

Mal placé 600

A l’heure 601

Double escalier 602

Incurabilité.

Augusta 603

Utilité de médaille 605

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