‹ La légende des ateliersChapitre 10 sur 11 · PEINT U HE · texte numérisé non relu

PEINT U HE

En revanche, pour ne pas dire vengeance, X... éreintait de plus en plus Cabanel dans son cénacle de brasserie. Tout de Cabanel, depuis ses décorations, le port de sa barbe et jusques aux trois syllabes de son nom, servait de tremplin à lancer sur lui ses plus méprisantes calembredaines. A tant en rire il y avait même gagné la plus terrible des jaunisses. Et qirest-ee de son côté X... pour Cabanel ? Cabanel n’aura même jamais su que X... existe. En connaîtrait-il peut-être, toutefois, le porte-monnaie de sa cuisinière.

Prenez mon ours ! — Ce maître peintre parmi nos premiers, qu’il est de bon • goût, pour le moment, c’est-à-dire de mode de ne pas comprendre et bon genre de blaguer (j’ai nommé Àlexandré Cabanel), chercha vainement, dix ans durant, un modèle voulu pour le Sextus Tarquin de sa Lu crèce (Salon de 187....) Il avait même commencé et fini de désespérer de jamais le trouver.... lorsqu’il me demanda, un jour, à brûle-pourpoint : « Et toi, donc, ne connaitrais-tu rien ? — Eh ! que ne parlais-tu plus lot, répondis-je tout tranquillement, j’ai, pour le coup, ab-so-lu-ment ton affaire.

— Pas de plaisanterie, s’il te plaît, ce serait trop de fausse joie. Qui ? Comment? Où ça ? Quand ?

— Un jeune avocat, homme du monde, franc méridional et mon ami, que je t’amènerai, en le prévenant, n’ayant qu’à passer chez lui pour le jour, l’heure que tu voudras...

— Diable!... diable!... un monsieur très bien, trop bien. J’aimerais mieux, je préférerais tout à fait que ce fût un pauvre hère, un modèle de métier, un individu quelconque : gens q\ie l’on paie,

dont on dispose sans gêne réciproque ni surtout conséquences aucunes... Un homme, du monde, dis-tu. Mais je me trouverai un peu beaucoup son galamment très obligé. Tout gracieux, empressé d’abord, il me balancera bientôt ça et là au courant des séances et pourra même me lâcher décidément un beau matin... Et puis, tout au moins, ce sera un causeur, un confident, un témoin indiscret de mon œuvre, de son exécution la plus intime. ..Mais, enfin, voyons! dis-moi bien, au fait même, comment est-il, cet oiseau rare?

— Grand, bien découplé, nerveux sans maigreur, la peau légèrement bistrée avec des colorations soudaines ; le type gréco-étrusque, accentué en plus d’orientalisme dans l’émail des yeux et des dents, le battement des narines, l’épaisseur et le rictus sensuel des lèvres ; bref, tout le physique de l’emploi. »

Le peintre s’allume, flambe, s’enfièvre à la vision de ce portrait. Il allait m’embrasser.

— Tu me sauves et je tiens un chef-d’œuvre. Amène-moi ça au plus tôt.»

Un temps moral est convenu. Mon homme trouvé, circonvenu, devra être présenté sous simple, diplomatique et libre forme de visite à l’artiste. — Deux jours après, je me trouvais accoudé sur l’angle de cheminée du salon de Xavier de Ricard, l’historien sociologue, rue Hauteville, et devisant d’un ton fallacieusement négligé avec un beau cavalier et très brillant causeur. J’arrivai à parler d’art, d’artistes en général et, comme incidemment, de Cabanel en particulier. « Vous intéresserait-il, offris-je, de voir ce maître dans son atelier ? » Sur un : « *Ah ! oui certes, quelle bonne fortune

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pour moi ! » Eh bien, nous monterons jusque-là, quartier Monceau, un cle ces moments où j’aurai été vous donner un bonjour.

— C’est trop d’honneur et de plaisir à la fois. Voilà du plus passionnant et précieux attrait pour moi, qui justement, surtout, ambitionnerais tant de me faire une éducation artistique dont je me trouve fort en retard. Mais comment, à quel titre puis-je en être assez digne ?

— D’abord de par le pied de ma familiarité, avec Cabanel, de mes habitudes dans la maison. Et je laisse entrevoir, noyée dans un prolixe babillage, l’éventualite d’être utile.

— Utile ! à quoi bon Dieu ?

(Je romps les rangs). — Æ prêter votre tête, par exemple, pour une représentation d’un Sextus Tarquin.

— Comment ! j’aurais donc moi un physique à la Tarquin ? Voilà qui m’est de la plus étonnante- et curieuse surprise. Vous me piquez ad hominem dans toute ma personne et, non sans inquiétude, au plus intime de mon être moral. »

~ Calmez-vous.On nedemanderaitde l’une et non de l’autre que l’extérieur pittoresque, c’est-à-dire plastique. L’appropriation de cette autre, sa mise en scène dans le sujet en question reste l’affaire de l’artiste.

Soit, tout à vos ordres, et, dans ce cas, bien reconnaissant..., mais bien intrigué aussi, tout de même. »

— Vite j’écris un mot d’avis, et sa réponse immédiate fixait le rendez-vous. En conséquence, dès le surlendemain, nous nous dirigions, à travers le parc Monceau, de la rue de Rome à celle de Vigny.

Dans l’antichambrc-bibliothèque du logis, où nous lûmes d’abord introduits auprès du frère du peintre, M. Barthélemy, il sê passa un assez long temps d'attente et d’une certaine émotion. A côté de celle de mon compagnon et de notre hôte, la mienne était sans doute la plus motivée. Si mon ours, que j’avais si péremptoirement offert de prendre, allait, à tort ou à raison, ne pas agréer aussi absolument, n’y jouais-je pas la mystification de deux amis, et la grave perte, aux yeux du premier, de la vieille et si flatteuse confiance qu’il avait toujours témoignée à mes goûts et appréciations ! Au bruit de pas de Cabanel descendant de l’atelier, je place vite mon modèle, précaution primordiale, sous les plus avantageux angle visuel et effet de lumière. C’est ainsi qu’il reçoit un premier regard, coup d’œil pointant et visant comme une arme à feu de précision... On échange des politesses, des amabilités, bagatelles de la porte et nous sommes invités à monter au second étage, occupé par le vaste atelier. Là, entre les quatre murs garnis de tableaux, d’études et riches bibelots, et à travers des chevalets chargés de. divers travaux courants, les sujets de conversation abondent, ne servant du reste que de déguisement ou d’accompagnement bien secondaire au motif fondamental ; tandis que je ne cesse de manœuvrer notre groupe dans les plus suggestives poses du principal personnage, sans qu’il les contrarie involontairement, et sous les effluves d’éclairage des châssis. Toutefois, la situation me paraissait traîner en longueur et embarras vis-à-vis d’une opinion à manifester... Enfin ! derrière un paravent, du peintre à moi, sort en sifflant avec le plus contraint sotto voce :

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« Il est superbe, superbe! ton ami... » Ah ! j’étais soulagé, sauvé, eî, pour tous les trois, la chose y était. Eh bien, non, elle n’y était pas,

L’un des chevalets, retourné et recouvert dans son voile de serge, pirouette sur lui-même, et nous voyons le tableau même de la Lucrèce déjà fort avancé. Seule, la tête du Sextus restait encore à l’état de première indication quelconque, d’entier desideratum. Penché au dossier de la chaise où est assise la femme de Collatin, qui semble l’entendre sinon le comprendre avec l’expression d’une naïveté de pudeur qui s’étonne, le criminel ami flirte méphistophéliquementdans l’oreille de la vertueuse héroïne. Chastement vêtue de blanc et filant sa laine, lanam fecit, elle est pourtant comme casquée d’une copieuse chevelure rousse. C*est que, de par les cheveux de l’impératrice Eugénie alors régnante, ef qui d’ailleurs avait commandé le tableau, la mode courtisanesque de l’époque, et de la part des peintres tout les premiers, voulait que tous les cheveux du monde et de l’histoire n’eussent jamais, ne dûssent jamais être que plus ou moins rouges.

— Et puis après ?

Après? Eh bien, le tableau de la Lucrèce parut tout à coup au prochain salon avec une tête de Tarquin des plus insignifiantes, pour ne pas dire platement vulgaire. « Ton bonhomme , me dit l’auteur assez embarrassé vis-à-vis de moi à ce sujet, n’avait pas l’air assez canaille... » Et voiià comment une belle page de peinture et ma présente chronique finissent, comme on dit, en queue de poisson. A cette même quene, ajoutons que mon bonhomme, bien connu depuis comme député de la gauche radicale, et qui eut pu en devenir un des

leaders, est redevenu, sous la girouette des élections, le J. G.., de jadis,, si ce n’est un peu moins.

Cabanel, auquel la Nilson avait fait faux-bond d’une séance, — en costume violet d’Ophélie,— les suspendit complètement, la toile reléguée s’oubliant en un recoin de pièce de débarras. Il ne consentit à les reprendre, au bout de deux ans, que d’après toutes sortes de supplications quasi officielles, y compris celle de l’Impératrice.

Tout autre portrait. — A citer comme des plus intéressants signés Cabanel celui de son camarade et conirère de l’Institut le sculpteur Joseph Perraud. Promis dès longtemps et la mort étant survenue, il ne fut guère exécuté que de souvenir, mais aussi profondément ressemblant que précieux au double point de vue documentaire du modèle et du peintre : de plus, offert pieusement à la ville natale, Lons-le Saulnier-je crois, de celui dont un autre grand ami, Pasteur, avait prononcé l’éloge funèbre, reproduit dans le Bulletin de V Académie des Beaux-Arls. Oui, ce portrait posthume est une œuvre notable à tous titres. Tenté avec la seule aide de quelque photographie ou buste très imparfaits ou même fallacieux, il se manifeste peutêtre le plus admirablement réel parmi tous ceux autres exécutés d’après nature par le même pinceau. La ressemblance, aussi frappante que profonde, n’y est-elle pas, d’abord, un tour de forc^, sans en avoir l'air , ce qui est le véritable tour de force du talent et du cœur ! Le modèle, posé bien de face, assis à califourchon, et vu jusqu’au dessous des genoux, se présente accoudé bras croisés

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sur le dossier d’une chaise. Toute la personne physique de Perraud était dépourvue de ce qu’on appelle plus ou moins banalement la bea'ûté ; mais quelle puissance morale, quel ailrait même dans ce masque au front excessif, à la barbe rare, d’un blond grisonnant, à la lèvre un peu fiévreuse, aux yeux d’une fixité si intense ! On dirait d’une sorte de Socrate fin, comme malade de pensées, pénétré et pénétrant d’émotion. A fleur d’épiderme et sous les muscles ça et là morbides de ce masque d’exactitude tout originale, palpite faiblement la vie qui, au contraire, .par le regard vient à vous et vous envahit. L’âme qui reste du mort, toute son âme est appelée et fixée là par le miracle de celle du peintre. Les mains honnêtement ne se montrent trop ni se cachent dans leur solidité militante de l’ouvrier qui a passé de la blouse et de la veste au frac à palmes brodées de l’Institut. Pour évoquer une figure aussi complète, à la fois si élevée et si simple, il y fallait, et il y a à l’état de chef-d’œuvre toutes les qualités maîtresses d’elles-mêmes, en conception de dessin et de coloration, de l’artiste consomné. Leur ensemble se condense et apparait ici dans une telle mesure et un tel équilibre que le commun du public des critiques et même de certains artistes ne s’exclamera sans doute pas d’épatement, comme on veut avoir excentriquement à le faire. Ah! si seulement la "chose comptait un ou m ie u x d eu x siècl es d e d a te e t é tai t ren co n t r ée d a n s u n Louvre ! Mais, Dieu merci, il y a toujours pour tous ceux qui la préfèrent, sans pourtant rien proscrire autre, il y a dans l’art de la vérité une vérité de l’art. Au-dessus du Bon bock de Manet il reste le Ballhazar CastijMfyi de Raphaël et le Ber tin d’Ingres.

Courbet.— C’est rue Hautefeuille, dans un vieux logis à porte monumentale et au plus haut de son grand escalier à balustres de bois, qu’était, à une certaine époque devenue bien lointaine, l’antre du Réalisme et que gîtait ce monstre, Courbet le bysontin. Et ce monstre au figuré fut beau comme un satrape ou un Sâr de l’antique Babylone, à la fois souverain, héros, chasseur et dompteur de fauves, sollicitant le pinceau de Rochegrosse et la plume de Leconte de l’Isle ou de Hérédia. — N’entra-t-il même pas en lutte, raconte Thistoire on la légende, avec le Dieu de bronze de la place Vendôme, qu’il jeta en bas à plat sur le pavé lui et sa colonne déboulonnée! — Toutefois en ce mérite de formosité il eut des émules dans ses confrères Lambron et Duez. Il s’est souvent, Narcisse de sa palette, peint lui-même, grandeur nature, en pied, en buste ou simple tête, jouant du violoncelle, voyageant, peignant, fumant, buvant un bock, saluant la mer, dormant... Son art comme sa personne aura été une des forces de la Nature; je dis une force plutôt qu’une intelligence, un instinct plutôt qu’une pensée. Mais cette exhubérance même l’envahit et prématurément il s’y empâta comme en pléthore et disparut. — Pour les admirateurs exclusifs, fanatiques — il en a ou en a eu — de maître Courbet, j’aurai l’air ici de marchander sa gloire. J’apprécie fort pourtant la saveur capiteuse de certains de ses morceaux de peinture tant en paysage et marine qu’en figures et animaux. Je citerai aussi, à propos du meilleur peut-être et plus célèbre de ces morceaux, « La tête à la pipe » de ses propres p rôles, qui lui valent un gros bon point comme artiste et comme homme. Je le ren-

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contrais des après-dîners chez une dame de son amicale intimité et de ma connaissance. « Vous ne sauriez imaginer, nous disait-il une fois de longue conversation, sans aucune pose d’air ni de chanson et avec cet accent traînard etiural des byzontins, à quel nombre de chiffres d’argent s’élèveraient les demandes de « têtes à la pipe » dont on m’honore encore couramment et à peu près exclusivement. Je n’eusse fait que cela jusqu’ici et en serais enrichi mais déshonoré et bêtifié. J’ai cru devoir et avoir autres choses à faire, fût-ce en ne mangeant que du pain et du fromage et en exposant, — ce qui n’a. pas manqué, — à une critique injurieuse et de dénégation l’honnêteté de mes tentatives et de mes efforts nouveaux de chaque jour dans le domaine illimité des sujets qui sollicitent tous un artiste complet., véritable. Ah ! ceu tes je ne me sens pas d’aptitude à tenir débit, comme X..., de la même vache blanche ou rousse, comme Y..., de son invariable marine , et comme Z... d'une sempiternelle étude de femme nue. »

La colonne de Sisyphe. — M. B... est l’heureux et hospitalier propriétaire d’un vaste domaine avec château, à Couvet, sur la frontière de France- Suisse, près Neuchâtel. Homme considérable et aimable à tous titres, il se fît un devoir et un plaisir, sachant un jour le peintre Courbet établi dans le voisinage, de l’inviter chez lui. « Je m’autorise en particulier, comme presque un droit à cet honneur, si vous le voulez bien, dit-il entre parenthèses et non sans quelque pointe d'orgueil, de ma possession de l’important tableau de notre peintre compatriote Gleyre « Hercule aux pieds

d’Omphale». (On connaît cette charmante composition, disposée sur les marches d’une sorte d’atrium à fines colonnes ioniques.)

Courbet vient, s’intéresse à tout, parle de tout, excepté de peinture, en vrai bonhomme qui n’en eût jamais lait et ne saurait se piquer de l’apprécier. Evidemment l’œuvre idéaliste de l’auteur du &ûir, antipathique à son brutal, souvent cynique réalisme, paraissait se faire obstinément éviter. Amené inévitablement enfin à une attention et expression d’opinion quelconques : « Certainement, fait-il de ce ton paysannement traînkrd qui est resté dans les charges d’atelier, Mossieu Gleyre est un homme de talent; mais quelle drôle d’idée que tout ce fond de trop de jolies petites colonnes? »

« Ah! M. Courbet! dit en passant, comme à la cantonade, une espèce de jardinier-intendant, assez lettré et fort malin comme généralement les petites gens du terroir, M. Courbet ne peut donc pas voir la moindre pauvre petite colonne sans tout de suite la vouloir démolir !...

On accourt annoncer au maître d’Ornans quatre colonnes d’éloges par un. nouveau journaliste : « Ça lui fera du bien à c’t homme », dit-il d’une voix blanche.

Dans une causerie d’art, le peinlre Courbet rencontrant quelque discussion chez le poète X..., un de ses thuriféraires, lui fait : « Ce n’est pas une raison, parce que vous m’avez adressé des vers, pour venir m’. ..embêter. »

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SVSouilleron. — Il peut y avoir du génie dans tout, et Mouilleron eut celui de la lithographie. Nous tous, sous les armes du portc-crayon gras et du grattoir, avons à le saluer notre chef. Je l’ai toujours, pour mon compte, appelé « mon général », ce dont il souriait poliment du haut de la légitimité de ce grade et de sa taille et corpulence de cuirassier ou de dragon ; lesquelles, soit dit en passant, me paraissent assez insolites el intempestives (ainsi qu’il en était chez Celés tin Nanteuil et Leroux, deux autres colosses) pour vaquer, le derrière sur une chaise et la poitrine penchée, à la besogne féminine du travail lithographique, appelé par notre confrère Vernier « le tri feuillage du pavé ». Après avoir produit, avec une virtuosité sans précédent ni sans doute au-delà, un si grand nombre de chef-d’œuvres sur chef-d’œuvres (notamment d’après Robert-Fleury, pour lequel il a été ce qu’a été le graveur Henriquel-Dupont pour Deîarochel il dit son dernier mot avec la Ronde de nuit de Rembrandt. — Je l’entends confesser, un jour qu’il m’apporta une rarissime épreuve de son Coin de jardin d’après Bodmer, une absolue désaffection et un irrémissible abandon de son art. « N’importe quelle occupation, disait-il, m’agréerait davantage au besoin : commissionnaire en vins, commisentreposeur de tabacs, conservateur de Musée de province, tout, excepté de refaire de ce que je me reconnais incapable d’exprimer d’une manière nouvelle et en progrès. » Eh ! mon Dieu, il pouvait bien avoir raison, cet enragé, permanent fumeur de cigare, auquel fumer et fumer de plus en plus si possible devait désormais suffire... Je le rencontrai pourtant à l’administration du journal

L’Illustration , installé comme directeur de la partie artistique; mais il ne fit qu’y passer. A sa mort j’appris par Marquiset, le député du Doubs, qu’il possédait depuis des années, à Besançon, une des dernières pierres importantes de Mouilleron, d’après la Mort de Léonard de Vinci par Gigoux. Je demandai qu’on l’apportât à Paris afin d’en tenter, — expérience critique, — la préparation et des essais... qui furent excellents. Subséquemment j’obtins de mes collègues du jury au prochain Salon l’exposition d’une de ses épreuves en place la meilleure et encadrée du crêpe de deuil réglementaire. Je plaidai même pour une grande médaille d’honneur, puisgue l’on avait déjà ainsi couronné le marbre de la Sapho posthume de Pradier.

Æug. Rousseau. — Je l’avais rencontré, dès 1843, élève d’Eug. Isabey, côte à côte avec Jonking. Il ne faisait, je crois, au sortir, guère que du paysage. Arrivé, dans un genre nouveau, à tout son talent, je lui vis terminer sa plus jolie toile, Chevreaux et Cigognes , au pied d’un édicule enguirlandé de fleurs dans un jardin de plaisance, que possède la galerie du Luxembourg. Je le trouvais ensuite et très régulièrement, les après-midi entiers de dimanches, chez Alfred Arago, jouant aux classiques dominos avecBallue, Jadin, Barre, Emile Augier, de Tauzia, Vollon et quelque général ou diplomate bonapartiste mis à la réforme. C’était une nature simple, d’aspect assez banal, tout à son métier mais bon à vivre. Il adorait mes propos et mois comtadins en langue provençale, qu’on lui traduisait peu ou prou, dont il riait plus que per-

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sonne et qu’il me taisait répéter en en prenant des notes pour les colporter. « Mais, lui objectait jalousement Alfred Arago, tu n’as pas le droit, tant s’en faut, de rire tant que ça, toi qui ne sais pas le provençal. » Et le rieur de rire déplus belle.

Une belle colère. — Passant devant l’école des Beaux-Arts, sur le quai Malaquais, je rencontrais mon confrère et ami Georges Brillouin qui en sortait» y étant venu lors de l’exposition posthume d’œuvres de François Millet. Furieux, il me lâcha à peu près ainsi la bonde de son ire.

Cette exposition d’abord n’est pas assez complète et d’une sélection assez heureuse pour répondre au tapage qu’on fait autour d’elle. Surtout une demi-douzaine de tableaux les plus connus et beaucoup de dessins connus aussi représentent des personnages ou types qui, en dehors des toiles du Maitre, me semblent, à moi profane, absolument inconnus dans ce que mes soixante-dix ans m’ont donné de voir de l’espèce humaine. Je sais bien que c'est de l’irrévérence de dire cela, et je ne le dirais pas à tout le monde. La vérité m’oblige pourtant à déclarer que je n’ai nulle part rencontré faces d’abrutis et gestes emphatiquement déclamatoires tels que ces solennels idiots les étalent. On me dit que ce sont des paysans français. Voilà qui modère ma satisfaction d’être leur congénère et compatriote. Des Allemands seuls ont pu avoir cette triomphante idée. Quand on en coudoie un groupe dans les salles et qu'on regarde, avec accompagnement d’une conversation tudesque qu’on devine être gouailleuse à l’accent et au mouvement des épaules, on ne se sent vraiment pas aussi

fier que « quand on regarde la Colonne » ; et si ces Français-là sont reconnus pour vrais par d’autres, ma foi, je^ne trouve soulagé de pouvoir répéter sincèrement : « Connais pas. » — De la poésie mélancolique dans l’impression du paysage, ça, je le reconnais ; la note du soir, l’heure et la saison tant qu’on voudra. Mais trop de commentaire sur la sueur du peuple et le galérien de la glèbe. Il y a là, dans cet art aussi maniéré en son espèce qu’un trumeau pompadour, un attentat national, une calomnie sociale et esthétique ; je ne suis pas un adorateur des gloires militaires ; « victoires et conquêtes laissent mon chauvinisme froid. Mais si le’ grrrand Napoléon n’avait pu recruter ses bataillons qu’avec les gâteux et les petits de ces tristes femelles, il y eut regardé à plusieurs fois avant de iâcher la bride à sa fantaisie d’arborer le drapeau tricolore dans toutes les capitales de l’Europe...... En ceci, mon cousin, voilà mon sentiment. »

« Dans le milieu champêtre du département où je vais vivre en cette saison, reprend mon confrère un peu calmé, les foins coupés sentent bon, les merles chantent dans le feuillage et, les paysans de cheuz nous ne manquent, maigre leurs laborieuses journées ni de gai té ni d’intelligence. Ce sont des hommes enfin, et dans leur cercle de travaux et d’intérêts étroitement limités, jamais cervelles ne travaillent, ne réfléchissent, ne combinent et calculent davantage que les leurs.... Pourquoi Millet n’a-t-il pas. planté là sa tente et son chevalet, au lieu de la dresser en pleine prose de La Bruyère ? En tous cas, c’est du rétrospectif et point, d’une réalité pré sente dont il a eu vision.»

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Daubigny. — N’arrivait qu’assez tard à lanoloriété pt à l’épanouissement de son talent. Il habita jadis, dans un des vieux hôtels moitié abandonnés de l’Isle Saint-Louis, un plus que modeste logement, dont l’atelier ressemblait à un simple taudis. Quelques carreaux de fenêtre y étaient remplacés par du papier — Mettons que c’était peut-être voulu pour les travaux d’aquafortiste.— Un tableau de Trimotet représentant, s’il me souvient bien du sujet, un nombreux groupe de miséreux à la porte d’un fourneau économique, œuvre vraiment remarquable d’un miséreux lui-même, mort jeune à l’hôpital, pendait au mur sans cadre, poussiéreux, comme symbolisant les conditions, apparentes au moins, de cet intérieur où, de plus, je tremblais de voir un enfant, Karl, assis par terre, mal débarbouillé et découpant des prunes vertes avec un rasoir ébréché. — Daubigny vivait surtout alors de dessins lithographiés à la plume ou gravés à l’eauforte d’un caractère plus industriel qu’artistique. Les dimanches le ménage, comme celui des ouvriers, allait, sinon aux champs, dans la lépreuse banlieue parisienne. On en revenait avec une charge de branchages, &e bottes de fleurs, de champignons, de boites à insectes et quelque étude ou pochade peinte par papa, laquelle n’était guère connue et fort appréciée du reste que dans le cercle seulement des confrères camarades. — Les premières fois que Daubigny se présenta au jury du Salon, il y lut plus que discuté. Hippolyte Flandrin, sortant d’une de ses séances, m’en rapportait : « On croirait que cet auteur d’une toile trop grande, la posant sur le chevalet, et trempant son trop large pinceau dans plus d’huile que de couleur, en

a donné, Zst ! un premier coup de gauche à droite, Zst ! un second de droite à gauche, et dit : Enlevez ! c’est fait, fini. A une autre. » Et Flandrin ajoutait : « N’importe, c’est exquis de ton et de lumière. Ces qualités-là ne sont pas à refuser. On n’en a pas le droit. Pour moi, à l’avoir fait, je serais bourrelé de remords. » — Au plein de ses succès, je revis le Maître, transplanté dans le quartier sous Montmartre, s’attelant à sa plus large et haute toile des yenclanges. C’était, ma foi, assez laid. — Ainsi, à certain moment psychologique, tout artiste, sortant de sa condition propre, veut frapper un « grand coup ».., qui généralement ne fait que retomber sur lui.

Chargé d’acheter un Daubigny que j’avais signalé à une exposition de vente, hôtel Drouot, comme un des plus admirables, j’assistais aux enchères, se traînant relativement modestes. Lorsque, muet jusque-là, je vis de derrière la corbeille des loups cerviers et des habitués de la maison qu’allait s’abattre le marteau du commissaire pri seur, et que j’énonçai, la voix naïvement étranglée d’émotion, un petit chiffre de surenchère, la foule entière se retourne vers moi, se sentant comme provoquée, en danger d’un intrus à évincer immédiatement ou faire chanter ; et, de toutes parts, accéléré comme une fusée de poudre, l’assaut escalada à des prix exhorbitants, que je m’étais d’avance interdits. Du coup je ne m’aventurai jamais plus, personnellement au moins, dans un tel repaire de marchands attitrés et syndiqués contre le salut de tout étranger hors de leur église.

Laemlein. — Encore un brave garçon, gratifié

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par la nature, il semble, de quelque filiole de gér nie qui n’a pu être endiguée, canalisée formellement dans du talent. Pour lors c’est la lutte de Jacob avec l’Ange, l’aventure de l’homme avec un Dieu, finalement la catastrophe du pot de terre et du pot de fer. Qui, aujourd’hui, personne autre peut-être que moi, a vu de lui, ou seulement se les rappelle, par exemple, un charmant, prudhonien portrait de Claude Bernard et — vous allez voir que ce douxest aussi un enragé, le mouton en rut quoi ! — la gigantesque et extravagante machine des Sept chevaux de /’ Apocalypse ? Lancés à tond de train à travers un milieu qui ne peut que s’en effaroucher... ou en rire, on laisssa la chevauchée passer sa course et accomplir sa disparition aux abîmes, dont le premier, précisément, est celui qui d’un seul pas sépare le sublime du ridicule. Aussi, mon souvenir, lui-même vague, entrevoit-il encore la personne de l’auteur, rencontrée dans les rues du quartier latin et que je saluais d’une poignée de main et d’un mot sympathiques, comme désemparée de la vie, errante et souffreteuse, semblable à un fantôme moitié vivant, mal accoutré, hirsute, en lunettes et dégingandé. Bientôt parti de ce monde, ça-t-il été pour un autre adéquat à ses rêves et où il peut les réaliser ? Sine qua non que diable pourrait il bien faire quoi que ce soit dans un audelà quelconque, impropre qu’il y serait, comme il l’a été parmi nous à la pensée, à l’esthétique et à la vie communes. Bien que son nom seul déjà — écoutez le : LA-EM-LEIN — ne résonne-t-il pas de même que le tintement plaintif d’un isolement incurable, de même que le glas étouffé dans la brume matinale d’un jour qui n’eut pas de soleil de midi !..

Le brillant portraitiste, aux allures de grand d’Espagne, allait faire poser une haute ‘dame du inonde ou du demi-monde, — ce qui arrrive à se fort ressembler, -quand son modèle, sortant du cabinet de toilette annexé à tout atelier du genre, croit devoir faire remarquer asssez sottement qu’en l’occasion elle n’a relevé son costume que de dentelles fausses .... Le peintre ouvre un tiroir, y prend une poignée de billets de banque, sonne le valet de pied et les lui remet avec cet ordre : « Allez au Petit Saint-Thomas, rayon des dentelles, dont le commis me connaît bien, et rapportez-en de vraies, — ici se tournant vers la dame — Je n’en peint jamais d’autres.

Combat singulier. — Notre célèbre peintre X.., qui a un très fort loyer sur les. bras et une non moins forte et du reste légitime dose de confiance en son talent, proposa à son propriétaire de payer plus ou moins de ses termes en lui faisant son portrait. Celui-ci, consentant et arrivé dans l’atelier, y trouve sur des chevalets plusieurs toiles de proportions graduées, depuis le n° 8 jusqu’au 120, c’est-à-dire prêtes à recevoir la reproduction soit d’une simple tête d'étude, soit celle de toute une figure en pied, y compris même une mise en scène avec fond et accessoires plus ou moins étendus et variés. Le modèle est placé én pose, et le peintre, palette et pinceaux en mains :

— Pour combien de loyer en faisons-nous ? demande-t il : pour trois, six, neuf? Voulez-vous le petit ou le grand jeu ? Le grand, eh ? .

— Oh! fichtre! non, se récrie le propriétaire, ainsi comme mis à la question ou en carte forcée. Je n’en veux que pour un équivalent de un millier

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de francs à quinze cents (le prix annuel du loyer était de quatre mille) ; pour un semestre au plus, quoi !

« Allons donc! pas davantage ? reprend l’artiste, la main se promenant ainsi que sur un clavier et prête à s’abattre d’une toile à l’autre, en véritable marteau de commissaire-priseur. Moi qui croyais que vous iriez jusqu’à une couple d’années... Partageons-la, au moins. Ça y est-il? »

Nos deux hommes tenaient bon, chacun de son côté disputant et tirant la pièce à lui : l’un l’argent de ses termes, l’autre la toile de sa peinture. C’était une véritable et bien ridicule lutte, qui tournait à n’en pas finir et qui, de fait, en est restée là depuis des années.

X,.., autre peintre portraitiste. — Un hobereau provençal, avantageux de sa personne mais bon prince et quelque peu fantaisiste, commande son portrait à l'huile , spécifiant y être représenté « là sans laçons », assis sur un banc de perron, en simple veston et béret du matin sur l’oreille, et surtout son inséparable pipe curmer à la main sinon aux lèvres... La chose est loyalement entreprise, terminée, réussie de tous points, dûment encadrée et exposée encore dans l’atelier, devant de nombreux visiteurs admirant un chacun à qui mieux mieux... Oui, voila bien intégralement le personnage, au physique et au moral : exactitude de traits, de physionomie, de corpulence, de costume, d’attitude et de... pipe, y compris, ô comble de l’art! un simulacre de filet de fumée... Mais le peintre, nature à la fois passionnée et naïve, pusillanime et téméraire, se montre en p'roie à de dou-

loureuses réticences, finit par se lamenter sur des difficultés extrêmes rencontrées, des efforts réitérés nécessités dans son œuvre, dont parfois même il désespère de jamais parvenir à se tirer.

— Comment ! (entonne le chœur des assistants) mais c’est d’une ressemblance paraissant si franchement enlevée !

— La ressemblance, réplique l’auteur de ce ton de flaque traînard, en demi-fausset et d’ailleurs assez musical moins rare qu’on ne le croirait à côté de la vivacité méridionale, la ressemblance ! certes ce n’est pas la question de ressemblance qui a pu m’embarrasser. La chose me reste fort secondaire.

— Seraient-ce les mains ? On ne s’en douterait pas.

— Oh ! mon Dieu non : pas davantage. »

— Le vêtement?... l’éclairage?... le parti pris du fond ?

Nous ne voyons vraiment pas...

— Ah! bien oui, la ressemblance, l’exécution d’une tête, de mains, d’étoffes; f effet et la couleur et les fonds ! tout ça me connaît et depuis longtemps ; je m’en joue et en ai fourni mille preuves.

— Sans doute, sans doute; mais enfin, alors, qu’est-ce qui a donc pu vous donner tant et tant de mal?

— Eh! (confessé en toute candeur) c’est cette putain de pipe. »

Sine qua non. — Il nous fallut bien des négociations et du temps, avec mon hôte indigène G..., pour faire consentir à poser un vieux paysan auvergnat de la plus dure roche du Puy-de-Dôme,

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vrai type légendaire des physionomies physiques et morales de sa forte race. Enfin ! nous y arrivâmes, et je commençais. Mais voici qu’au second coup de crayon, le grand vieillard, qui avait toujours paru tristement tourmenté d’on ne sait quelles réticences, se relève xivement tout debout de sa droite taille, le masque pâle, et, avec un geste solennel jusqu’au tragique et une voix vibrante de mise en demeure : « Monsieur, dit-il, ce que vous allez faire là n’est pas capable au moins de pouvoir m’empêcher, il faut que vous me l’assuriez, il laut le jurer, d’aller en mourant rejoindre ma pauvre brave femme dans l’autre monde, où elle est certainement en paradis? Autrement, oh! entendezvous bien, ce n’est pas à faire. »

Nous nous étions regardés d'un même vif coup. d’œil avec G..., un libre-penseur s’il en fût, vraiment émus tous deux par cette plénitude de foi du charbonnier. Je citai, en preuve immédiate et péremptoire, l’exemple du contraire, en partie présent sur les murs mêmes du taudis, des innombrables portraits du Christ, de la Vierge, des apôtres, de tous les saints, canonisés ou non, des papes, etc. : en vertu de quoi notre brave homme, frappé de conviction et bienheureusement apprivoisé, devint le plus bénévole et le plus patient des modèles.

Le mieux ennemi du bien, — « Avant de me poster devant Mossieu le péntre, s’excusait de quelque retard un honnête bourgeois de village qu’on allait portraicturer, je me suis pensé, voyez-vous, de boire un bon coup : pourquoi ça me donnera meilleure façon. » Et sur ce, notre modèle, à peine

campé, de sommeiller en deux ou trois intervalles à peine marqués par le plus faible essai de résistance, et de s’endormir d’une seule forte traite, avec accompagnement de ronflements comme bassecontinue sur un thème d’on ne sait quelles rêvasseries convulsives... Il n’y eut qu’à lever la séance. Le prince Jérôme Napoléon posant chez H. Flandrin ne se comportait guère autrement.

Un homme d’action. — Trois générations de la famille des S..., d’Aubenas avaient donné leur clientèle, à Paris, à un peintre de portraits d’un ordre inférieur, mais qu’un certain don ou talent, on ne peut le méconnaître, truc de#pratique, de routine toutes spéciales soit, rendait singulièrement habile à attrape r ou singer la ressemblance. L’un des membres de cette famille (série de la génération intermédiaire), qui s’était déjà fait peindre lycéen, revint, trente ans après, dans un de ses périodiques voyages parisiens, se faire repeindre père, grand’père et magistrat des plus sérieux. L’entrevue, fort cordiale, aboutit à la convention d’un avis de jour et d’heure auxquels le peintre, par une carte postale, appellerait son modèle. Le temps se trouvait assez limité, et ce fut avec une surprise et une impatience croissantes, au milieu de ses nombreuses affaires et courses, qne M. S... ne recevait rien. Arrivé près du départ et renonçant forcément aux séances de portrait, il passa au moins, comme en recherche de quelque explication et en adieux, chez son artiste cru malade, oublieux, négligent...

Or la carte postale, dûment envoyée, portant

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sans cloute une mauvaise adresse, s’était perdue. Nos deux malheureux hommes de s’en exprimer, plus fort l’un que l’autre, leur mutuel dépit.

« Le pis, conclut désespérément le bourgeois, c’est que je pars assez tôt pour ne plus avoir aucunement le temps ^de poser. »

— Qu’à cela ne tienne, après tout, lui est-il répliqué avec une simplicité magistrale. Votre portrait est fait quand même, tout de même. A l’heure du rendez-vous indiquée sur ma carte, je me mettais militairement à la besogne, et, en vous attendant, je la préparai, en vous attendant encore, je la poussais, et, en attendant toujours, je la terminais. Quelque légère retouche pour le coloris des chairs peut-être bien, et c’est complet, à emporter. »

Pendez-vous tous, ô Van Dyck, Vélasquez, Goya, Lawrence, Couture, Carolus Duran, Henner, Lefebvre...! Le curieux, c’est que le portrait en question, tel quel, en vaut, vrai Dieu ! bien d’autres très longuement posés , très cher payés, et même parfois des plus îllustrement signés. Ajoutons ici cette boutade paradoxale de Gustave Doré, laquelle pourrait bien contenir la substance d’un axiome à l’usage des facultés de certains artistes meilleurs visionnaires qu’exacts réalistes: « Pour faire un bon portrait , véritablement , essentiellement ressemblant , ne jamais copier son modèle à la pose. »

Il y a des compensations et même des gloires à tout, pour tous. Tel individu de l’espèce homo, dont l’effigie révolterait dans une galerie de portraits, mériterait le premier prix d’honneur et d’admiration dans un concours de race porcine. (Voir Le bon Bock , par Manet).

Gomment, dans la série complète de deux cents soixante et dix portraits de Papes à St-Paul-horsles-Murs, celui du Borgia Alexandre VI n’est-il pas au moins caché, recouvert d’un voile noir, proh pudor ! plus pudique encore et plus justicier que l’absence même de toute effigie du doge Manno Faliero au palais ducal de Venise ?... Eli bien ! et l’esprit de corps à outrance de l’Eglise donc ! là ! pardi ! entre ceux qui ont surtout en mains le pain et le couteau des accommodements terrestres avec le Ciel.

Cave Pictorem. — A Paris, l’on voit souvent dans la rue, appendu à des devantures de boutiques, des bancs, des grillages et autres objets fraîchement peints, cet écriteau préservateur « prenez garde à la peinture. » A Garpentras (!) je trouve l’écriteau, avec cette variante de rédaction « Prenez garde aux peintres. »

Plus fine et plus spirituelle, cette Province, que ne veulent bien le dire les Parisiens.

lYlorelli Domenico. — Les Italiens passent pour se payer du panache... généralement. Est-ce par exception et large compensation que, entre plus d’un pourtant à moi connus, le grand peintre Morelli de Naples est bien la plus sincèrement modeste, plus simple et en cela surtout la plus touchante ’ nature que l’on puisse rencontrer ? Arrivé à l’apogée du talent et de tous les succès, y compris sa qualité de sénateur del liegno, il est certainement beaucoup moins orgueilleux de lui-mème quel’en est

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chacun de ses compatriotes. — Une parenthèse. Je me rappelle ainsi l’illustre 'Verdi, dont on a tant qualifié la musique d’être à casque et panache, venu conduire en personne son admirable messe de Requiem sur un théâtre de Paris, sans autre mention de son nom dans les annonces et sur les affiches qu’à titre d’auteur. — Recommandé par mon confrère de Paris, le peintre Jean Benner, à moitié italien par sa femme, ses séjours à Gapri et les sujets habituels des tableaux qu’il en a reproduits, Morelli me reçut d’emblée comme de la famille de ses élèves grands et petits, tout au moins de ses familiers : m’offrant l’inappréciable emploi d’un atelier contigu au sien et mettant à la disposition de ma femme pour tous genres de services le personnel de ses domestiques et modèles. Le physique entier, la physionomie, le costume aussi, négligent de toute mondanité, les manières de l’homme, artiste à part, vous imposaient une sympathie intime et m’opt laissé une impression inoubliable. Quant à son œuvre, elle est aussi féconde que singulièrement variée : variée au point de vous dérouter. Ainsi, à côté de productions d’un caractère de style et d’exécution parfois classique ou plus ou moins traditionnel, elle en offre d’un modernisme des plus avancés, pratiqué jusqu’à l’étrangeté même, en tout cas individuellement génial par l’invention et la préseniation des sujets, par les psychologie et symbolisme qui en ressortent et par les moyens picturaux d’expression. Tel de ces sujets est comme une vision perçue et interprétée à travers les lignes du texte du Nouveau Testament; tel autre est la paraphrase d’une légende du Moyenâge : at on en reçoit, de l’un et de l’autre, une

sensation seule comparable à celle que donne le rêve, cet « aquarium de la vie » a dit un poète, où le réel devient fantastique et fantastique le réel... Le cas est d’autant plus surprenant ici que l’auteur même ne se révèle en aucune excentricité de sa personne ni de sa parole. l\ n’avait que l’air, dans le parfait naturel de sa simplicité, de faire non de la prose mais de l’extrême poésie sans le savoir. J’aurais pourtant pu m’y .attendre, ne fut-ce que d’après un de ses tableaux vu dans la galerie Goupil et Boussod : une Tentation de Saint Antoine. Le pauvre moine d’Egypte y est représenté couché en tout besoin de repos sur une grossière et dépenaillée natte de joncs sous laquelle s’est tapie et que soulève à moitié sortie déjà la plus jolie et hardie nudité de femme.

A l’époque de mes visites, Morelli préparait un important travail de peintures religieuses pour la cathédrale d’Amaffi, cité et pays dont les beautés pittoresques l’exaltaient et que montraient en quantité d’études probantes les murs de son atelier. Il voulut bien, le jour des adieux, nous laisser admirer au chevet du lit de sa femme, récemment perdue, une très émouvante Tête de Christ crucifié dont, à ce moment de la Semaine Sainte, la gravure et les photographies couraient les rues.

Chassériau. — Celui-ci, à l’inverse de Scheffer, commença par Ingres et finissait par Delacroix, mais avec un fond inaliénable de noblesse et d’élégance florentine, mâtinée d’orientalisme. — Combien souvent je suis entré, solitaire, visiter ces peintures de l’escalier de l’ancienne Cour des Comp-

tes, ignorées du grand public ! Une fois je rencontrai, devant, leur auteur même, jeune encore et déjà mourant: comparable, par sa tête et sans doute son état moral, à un <* abencerage » de l’Art qu’il rêvait et dont la nostalgie le tuait. Il s’est dépêché, surmené à trop produire ; mais dans ce sport macabre qu’il courait avec la Mort, celle-ci, plus rapide, l’a emporté.

Le peintre Alfred de Curzon,dont le tempérament physique fut très réservé, sévère même, ou gardé tout au moins dans les bornes d’une sentimalité exempte d’ailleurs de trop de pruderie, resta en dehors d’écarts si fréquents chez les artistes. Gela fit dire par son confrère et notre ami commun Gérôme, que je rencontrai carrefour de la rue Fontaine, et qui me demandait de ses nouvelles : « Ah ! quel brave, gentil gaçon, et de quel talent distingué !... C’est dommage, seulement, qu’il n’aime pas assez les femmes. » Plus qu’une boutade de galanterie, il exprimait là un desiderata esthétique.

C’est à ne plus s’y reconnaître. — Un visiteur des plus bourgeoisement corrects, le commandant Chariot, trésorier payeur du génie, rencontre dans mon atelier l’artiste ci-dessus si bieu qualifié et également distingué aussi de tout son extérieur, physique, mise et manières. Le bourgeois cause volontiers avec lui, en toute confiance bourgeoise.

A sa sortie, d’un ton de discrète curiosité :

— Quel est donc ce monsieur ? me demande-t-il.

— C’est M. Alfred de Curzon,

— Tiens ! exactement, si je ne me trompe, le même nom que notre célèbre peintre.

— C’est juste tout lui-même en personne.

— Ali ! bah ! Quoi ! de Curzon lui-même ! l’artis te! Mais il à T air d'un homme comme il faut ?...

Le savoir, le talent indiscutable d’un Delaroche, d’un Flandrin, d’un Cabanel, d’un Bouguereau peuvent être au moins aussi goûtés que le sont à leur tour les ignorance, excentricité et audace d’un Manettiste et nombre d’X... actuels parla mode qui suit les uns et les autres et qui veut remonter, en ce moment par exemple, aux naïvetés préraphaélites ou quatrocentistes. Telles les réactions politiques s’illusionnent et se morfondent à vouloir retourner des évolutions accomplies et des. droits acquis aux régimes moyennâgeux. De là, chez les artistes, la peinture de macaque d’un Millet et d’un Puvis de Chavanes, celle liturgique d’un Gaillard ou symbolique d’un Gustave Moreau; tous répudiant, de parti pris et surtout d’impuissance, les vraies beautés de la vie supérieure et présente... Sachons que les Sociétés humaines et toutes choses ne remontent pas plus leur cours que beau son courant. Aujourd’hui ne peut, ne doit vouloir recommencer être hier, pas davantage que demain aujourd’hui. Soyons donc, à l’occasion, quatrocentistes de sujets, soit, et encore ! mais avec le nonacentisme scientifique et expérimenté contemporain. En arf, comme en politique, il n’y a qu’à marcher sur le fonds acquis, inaliénable et toujours utilisable, avec les améliorations et les seules évolutions que comporte sa perfectibilité même.

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Didier Jules. — De ce collaborateur plutôt qu’élève, rapidement passé au discipulus magister ; de cette nature de talent si honuête et si sûre, qui a pu traverser plus d’un milieu dangereux où, indemne de l’ivraie, elle n’a récolté que le bon grain ; de ce peintre et lithographe excellent en tous genres, mais surtout coinm'e paysagiste et animalier hors de pair, ainsi qu’en témoignent son Lac de Trasimène et le Labourage à Ostie (Musée du Luxembourg) ; de ce compagnon enfin de voyages et de séjours dans le Midi, dans le Nord et sur ^e Rhin, je ne rapporterai ici que l’anecdote ou évènement le plus important de sa carrière, et qui peut donner la mesure de la bonhomie de l’homme égalée seulement par la modestie de l’artiste.

Didier travaillait chez moi, juste en lace de l’Ecole des Beaux-Arts, au moment du mois de mai où commencent les essais pour les concours au Grand Prix de Rome, — il y figurait encore alors celui dit de « Paysage historique. » - « Prenez donc un chevalet, lui dis-je, votre boîte à couleurs et la toile réglementaire de 8, et descendez faire l’esquisse. C’est là, tout au moins, employer du mieux sa journée. » Le lendemain, exquisses exposées et jugées, il était reçu dans la série appelée aux trois épreuves suivantes de l’Arbre, de la Figure académique et de la Perspective... Le voilà encore reçu, et, cette fois*, entrant en loges pour le concours même, avec le programme à traiter de Jésus et la Samaritaine , c’est-à-dire d’un grand paysage dont l’accessoire en figurines de cette scène devait pourtant inspirer le caractère. — Deux mois durant, au jour le jour, je m’informais du

tableau en train. « Faites-moi donc un croquis de votre composition ?... Où en êtes-vous ?... Ga marche-t-il?... tout enfin ce dont on ne m’aurait jamais rien dit si je n’en avais jamais rien demandé. Evidemment je m’intéressais davantage à mon logiste qu’il ne paraissait s’y intéresser lui-même. — Au bout d'un mois, après la sortie de loges, les tableaux des huit concurrents, restés sous scellés, sont exposés. C’est devant celui de Didier, où il avait très à propos utilisé quelque réminiscence de mes vues de la ville et de la campagne de Téhéran, sous un ciel et aussi des ombres portées d’un bleu peut-être trop, accentué, que Bracquemond eut ce joli mot « Cet animal-là ! on ôterait toutes les cou leurs de sa palette, le brun-rouge excepté, qu’il trouverait encore moyen d’en faire du bleu. »

Après la dernière heure de l’exposition publiqué le jury entre en séance. Je disk Didier, moins anxieux que moi et qui pourtant eut dû être plus ou moins atteint par tous les compliments reçus: «Comment ! vous n'allez pas attendre, savoir le résultat du jugement ? » Il se décide à peine, comme il l’eut fait pour aller acheter un journal ou des timbres-poste. Je viens me hisser à la fenêtre-vasistas pour le suivie des yeux tandis qu’il traverse la cour de l’Ecole et, disparu quelques instants dans le fond, en ressortirait... Le voici, marchant d’un pas de séminariste après la messe. Le coeur . me battait à tout rompre. « Eh bien ? » criai-je. Il fait un geste vague et je crois entendre « Ça y est.» Je m’élance sur l’escalier à sa rencontre. «Oui, ça y est, répète-til. —Ça, quoi donc ça et qui y est? balbutiai-je d’une voix étranglée. — « On m’a décerné le prix. » Nous tombons dans les bras l’un de l’autre, et la scène

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se complète officiellement d’Hippolyte Mandrin, monté pour féliciter l’élève et le maître et adresser un speech laconique mais des plus substantiels.

C’est avec la même placidité que Didier obtint également au concours l’importante frise décorative d’une salle d’hôtel de-Ville et divers autres travaux. On pourrait s’expliquer par cet extrême abandon de lui-même en tant qu’homme d’affaires le manque de développement et de plein succès d’une si heureuse organisation du côté de l’art. N’en incomberait-il pas aussi quelque faute, passible de remords, à ceux de ses confrères et camarades qui, arrivés dans leur carrière au sommet de l’échelle, ne se sont pas trop retournés pour lui tendre la main .

Non tu ne prieras pas ! — Sur Gustave Doré on pourrait comprendre un épisode assez suggestif de son enfance, et dont un recoin de sa conscience garda toujours une vive impression. C’était vers sa quinzième année, alors qu’il fit une première visite à la Suisse (les Vosges l’y avaient déjà préparé) conduit par un compagnon, homme très distingué, ayant ,1a connaissance spéciale du pays ainsi que des attaches et relations excellentes. On montait de Meyringhen à la Handeck où, en outre des sublimes curiosités du site, dominé par son effroyable cascade-gouffre, « sans égale », devait être rencontré le peintre Alexandre Calame, à ce moment dans tout te prestige de son talent et de sa réputation. Gustave, l’enfant vraiment phénoménal et qui avait dessiné tout le long de la course, était doublement émotionné dans la pensée de cette présentation.

Arrivés entre l’abîme et. le « Grand Chalet », au milieu d’une prairie rocheuse si l’on peut dire, apparaît effectivement Calame installé en genius loti à peindre sur nature plutôt que cl'après , ce qui frappa les visiteurs, une toile importante, peutêtre celle-là même restée célèbre de « La chute de la Handeck. .» — L’entrevue fut des plus aimables. Le maître genevois, feuilletant avec grand intérêt les croquis de l’adolescent, premiers brouillons d’où sortirait tout un poème pictural, fit des compliments, donna des conseils, des encouragements surtout, développa des théories générales et en particulier sur le paysage local. Enfin il se résuma en déclarant modestement que ce dernier sujet, le « paysage alpestre », très discuté et prétendu insoluble au jugement d’un grand nombre, n’en offrait pas moins toujours dans son objet un problème d’esthétique pittoresque à résoudre et, suivant sa conviction personnelle, à pouvoir être satisfait. Seulement l’homme, l'effort voulu et réussi auraient encore manqué, failli jusqu’à ce jour. « Eh bien! conclut-il avec transport, vous serez, vous, celui qui peindra les Alpes. ., mais (se reprenant gravement) vous ne travaillerez pas)). Ceci était-il la critique intuitive, le degré d’accusation et de condamnation applicables à ce génie de Doré qui imagine, saisit, improvise tout par le don d’une vision prodigieuse, mais qui trop souvent surmène la nature au lieu de s’y soumettre? Et l’accusé, sinon condamné, me livrant ce souvenir, ajoutait : « Je devrais peut-être le garder pour moi; c’est une arme prêtée aux mains de mes ennemis. »

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Ce. même aussi curieux qu’admirable Doré, je le vois encore, sortant ensemble, un soir, du restaurant Martin, à côté de l’Odéon, où nous dînions parfois à la. même table que Barbey- d’Aurévilly. (Quelles discussions abracadabrantes !) Il s’écrie, montrant toutes les façades de l’hémicycle qui forme la place devant le théâtre ; « Pour pouvoir faire de belles peintures, il faudrait avoir à couvrir des superficies comme celles-là ! » Et, la conversation se continuant sur cette donnée, je lui observai que si vraimentson intention était, dansl’avenir, défaire de la si grande besogne, il serait bon qu’il entreprit préalablement, s’v livrant corps et âme, en abandon de la maison Hachette, des études d’une certaine nature qui s’imposaient, quelles que fussent son organisation et ses aptitudes exceptionnelles, merveilleuses, de toute nécessité... Si vous ne vous y pliez pas, insistais-je, et, au plus tôt, même pour un but moins vaste que les façades en question, vous serez plus tard le plus malheureux des hommes. Au fond, s’étant surmené parfois dans un certain vide, Doré s’est trouvé, en effet, le « plus malheureux des hommes » et, semble-t-il, prématurément en est mort.

Une toile de G. Doré. — Pour petite qu elle soit, il s’y étale tout le bleu panorama d’une vallée oû serpente jusqu’à perte de vue le Rhin, je crois, le noble Rhin, aux rives dentelées de ses gothiques burgs,<%/i£ d'ètre à ta fois Français et Allemand. Cette splendide, placide et ironique Nature, ces ruines et ce désert, fatal épilogue des plus brillantes phases de l’histoire . humaine, tout ce spectacle grandiose et philosophique est contemplé, com-

mérité et expliqué par... un lézard (lacerta occellata), oh ! un maître lézard agrippé et posé sur une roche de premier plan, non moins gravement que Marius dans le tableau de Léon Cognet n’est assis sur les débris de Carthage. Tout animal songeur me fait songer à mon tour ; le lézard particulièrement, joli, agile, espiègle, courageux, solitaire et curieux, subtil et honnête, philosophique et modeste, doué d’une vie qu’anime longtemps encore le moindre de ses tronçons après qu’on l’a mutilé, dont la queue, quasi-immortelle, repousse, dit-on, après qu’elle a été coupée. Quelles étrangetés d’âme peuvent receler detellesétrangetésde corps ? Oui, le lézard, tenant à la lois de la salamandre, du dragon et du serpent, ces trois êtres passant du réel au fantastique, d’une beauté bizarre, élevés par notre curiosité et notre crainte à la hauteur d’un mythe, me paraît favorisé d’une mystérieuse intelligence, posséder une part choisie de l’âme universelle du monde panthéiste. Que de questions d’OEdipe n’ai-je point adressées à celui-ci durant de fréquents tête-à-tête ! Son implacable silence même me répondait très distinctement, je vous assure: « Devine! » et il me venait à l’esprit le souvenir halluciné du Kardoun de Charles Nodier, et, à l’oreille, le « chœur de lézards chantant au bord de l’eau » entendu par certain personnage humanitariste d’Alfred de Musset. J’ai fini, aujourd’hui, par croire respectueusement le corps de ce charmant petit saurien, même ainsi en effigie, ne renfermer rien moins que la grande âme, lasse et mélancolique, de Frédéric Barbcrousse.

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On peut naître artiste mais on doit se faire bourgeois. — Un vieil ami de la maison vient, après des années d’absence, revoir la mère de ce phénoménal artiste qui occupait tant la renommée. Après les ceci et cela sur chacun :

— Et Gustave ? demande-t-il très-particulièrement.

Gustave va bien.

— Fait-il quelque chose ?

— De tout plus que jamais: grandes et petites toiles, dessins, aquarelles, sculptures...

— Ah ! ah ! il a donc toujours conservé son ancien goût pour ça !... Mais autrement?

— Comment autrement ?

— Car il paraissait trop intelligent et il sera devenu, j’espère, assez raisonnable pour ne pas continuer indéfiniment à ne s’amuser qu’à ça.

— Comment ça ?

— Oui, veux-je dîne, a-t-il, comme tout le monde à un certain moment, pris un parti sérieux pour une vaie carrière quelconque, une profession ou fonction régulière ? Enfin, nous nous entendons, pour s’établir dans une position honorable. »

Esthétique positiviste.— De ce ton ambigu, volontiers ironique, où la critique infirme l’éloge, une fois de plus un sot demande à Gustave Doré : « Avec votre merveilleuse, miraculeuse fécondité quelle quantité de dessins pouvez-vous bien avoir déjà faite? »

— Une lieue et demie, répond l’artiste, ajoutés l’un à l’autre et sans marges : d’ici mon atelier, rue Bayard, mathématiquement calculé par un

membre du Bureau des Longitudes, jusques au pied du fort de Vincennes.

Et notre sot de sérieusement trouver la chose plus admirable encore qu’il ne le pensait avant ; de même qu’il trouve l’église de la Madeleine supérieure au Parthénon dé ses 4 mètres en plus de long et 7 d’élévation.

Se reculer pour mieux voir. — Nous regardons de trop près nos contemporains plus ou m'oins célèbres; par ainsi ignorant et méconnaissant leur vraie valeur de tonds, pour ne leur laisser que la forme des racontars et des charges du jour. Voyons ce qu’il en est d’eux, non pas même encore hors des temps, mais dès hors frontières ; ce qui établit déjà comme point de vue un bon degré d’éloignement voulu.

Un Anglais, sir Ch. Dilke, après les plus correctes et courtoises négociations respectives, amenait exprès à Paris un des meilleurs peintres de Londres (Français, du reste), M. Alp.... Legros, pour avoir un bon portrait de Gambetta. Un autre Anglais, gros ralfineur de sucres, Duncan, avec non seulement l’agrément du modèle, mais aussi son choix du copiste, vient demander à Carolus- Duran le portrait de Gustave Doré.

Ce document de haute consécration est accepté, désiré en pied, dans des dimensions et conditions tout historiques. L’artiste y est représenté en vareuse d’atelier, la palette à la main, sur son échafaudage, en plein travail. On l’a vu à l’une des dernières Expositions universelles, en 1877... Tout cela n’est-il que purement excentrique ? A coup sûr, il

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est plus facile 'à ceux qui le prétendent de s’en étonner, de le dire et surtout de ne pas le pratiquer ?

Héreate. — Celui-là fut vraiment malheureux. Architecte d’abord, comme avait commencé aussi par l’être le paysagiste Lansyer, il se fit peintre, ainsi que l’y portait un tempérament non douteux; mais il arrivait trop tard, au lendemain seulement pourtant, dans la voie brillante que parcouraient les Jacque, les Troyon et les Bonheur, Rosa, Auguste et Juliette. Il dût le sentir dès ses premiers pas avec une intelligence supérieure à ses productions, le peu de succès de vente et un découragement progressif, tournant soudain en aigreur et en révolte intimes d’autant plus pénibles que l’homme extérieur voulait et savait rester d’aimable compagnie. Estimé, aimé, soutenu çà et là par des confrères, il revint nonobstant à la lutte plus d’une fois, au moyen, notamment, d’une campagne à Londres, dont la Tamise lui inspira d’excellente toiles qui semblaient lui ouvrir un genre de spécialité plus décisive. Mais ses efforts n’étaient tentés que par accès d'où il ne retombait que plus bas ; et alors sa nature, par cela même qu’elle était foncièrement distinguée, se trouvait davantage atteinte par les vulgaires misères d’une situation domestique toutedésemparée... Son état d’âme et d’esprit ne se manifeste-t-il pas dans ces paroles, non dépourvues de sens mais' amères, qu’il prononça chez moi devant une des plus séduisantes peintures d’Eugène Cicéri ? « Ça est, au fond, assez mauvais, mais le pire et dangereux c’est que ça paraît bien. » — Ce qu’il osa, lui, d’autrement pire

et hasardé, c’est de se marier avec une femme également distinguée et d’établir ainsi un foyer de difficultés et souffrances plus intenses par leur réciprocité. — Je visitai une fois Héreau, faisant d’une pierre deux coups, dans l’atelier de Jacque, dont le caractère, malgré la généreuse et même courtoise camaraderie, était peu propre à adoucir son humeur intime. Ce qu’ils durent ensemble, quoique sans véritable méchanceté, broyer du noir, gicler de tubes de couleurs et casser des appuie-mains sur la tête du prochain!... Se couchant tard, le premier, comme noctambulant au cours de l’après-midi, ne travaillait guère qu’à partir de la tombée du jour, très peu de temps donc, mais le seul, me dit-il, où il se sentit mentalement et pratiquement bien disposé. Est-ce par ainsi qu’il peignit, avec une largeur d’ailleurs un peu sommaire, sa plus importante et peut-être meilleure page, Le berger et la mer , placée au Musée de Montpellier? Vayson et moi, à l’heure du déjeûner, rencontrâmes Héreau sur la chaussée du boulevard de Clichy : « Vous deux, nous fit-il exabrupto, qui avez de belles et bonnes relations, trouvez-moi donc par elles un em'ploi, un gagnepain quelconque, mais assuré, quotidien. Je suis décidé à tout : revendeur de contre-marques, s’il le faut, n’importe quoi. J’ai horreur, et pour cause, de la peinture, et mon cerveau et ma main sont à bout. »...Peu de semaines après, les journaux annonçaient avec émotion sa terrible mort par écrasement du crâne en passant, imprudemment • debout sur l’impériale d’un vagon,sous un tunnel du chemin de fer de ceinture ! Nous ne pûmes, tous ceux qui le connaissaient et l'avaient vu en der-

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nier lieu, que lire a la place du mot « imprudemment » celui de « suicidement ».

Roybet. — Là-bas, là-bas bien loin, à Montrouge, sur le chemin de ronde devant les fortifications, et vers l’approche du soir, nous entrons avec l’ami Y..., mon introducteur, dans l’atelier de Roybet, jeune alors, qui nous reçoit... bien mais sans expansion, la physionomie privée ou paresseuse à l’ordinaire de ce sourire de grâce naturelle, banale parfois et qui ne s’écrit peut-être que mal par des traits fermes, bruns, assez militaires. Il est là en plein chantier : toiles de toutes dimensions sur chevalet, posées à terre, de face ou retournées, empilées contre le mur; des cadres, des cadres partout, redondants et rutilants, occupés ou vides; mais surtout des mannequins et maquettes à costumes, et des défroques et des pièces d’étoffes et des accessoires de tous genres depuis la cuirasse de pied en cap jusqu’à l’arme, jusqu’à la chope, à la potiche, au bouquet de fleurs. C’est une digne succursale du fameux Bézestein, le Sacro-Saint du Bazar de Stamboul. Une telle abondance plus que cossue, capiteuse, doit servir, on le comprend, d'excellente matière première à notre maître-artisan l’employant en son merveilleux métier, en sa verve d’esprit, ses trouvailles pittoresques-, et une transcendante virtuosité de brosse: fort lot de qualités qu’il possède hors de pair. Eh bien — faut il dire la mariée trop belle?— tout cela, cause et effet, nature d’artiste et cachet d’œuvre, sans être certes près du vulgaire, n’est pas précisément distingué. La meilleure et plus emballante

de ses productions porte, en quelque partie, la tare d’un manque de goût, d’une maladresse de détail même, qui la séparent encore de la .fine et plus haute aristocratie de l’Art; comme, voudraisje l’exprimer, Jordaens diffère de Rubens et Bail de Chardin. Le voile d’idéalité et l’optique du temps ne viendraient-ils pas un beau jour — c’est à souhaiter — ajouter ici ce qui seul lui manque encore?

Simplicités— Une vieille demoiselle de R..., qui cultive en noble châtelaine tous les beaux-arts, m’annonçait, on ne peut plus enchantée, qu’elle sortait, à l’instant, d’apprendre du paysagiste Aligny, à peindre très bien les premiers pians , et aussi passablement les seconds. « Quant aux derniers , aux fonds, à l’horizon, ajouta-t-elle, je n’ai pas voulu trop abuser de cet excellent maître et ami ; mais soyez assez aimable, à votre tour, pour m’indiquer au moins de quelles couleurs je dois me servir pour les faire fuir?» — Je souris. — « Quoi?... Allons, bon !. voilà que je suis indiscrète, et que vous ne voudrez pas me rendre ce service... Oh! le vilain ! »

Bifurcation et déraillement. — Sérieusement curieux et bien aise, en juste occasion, d’une appréciation sur les toiles de marine du peintre Lansyer, j’en adressai la demande à l’Anglais John S... un de ses confrères de la même spécialité : « Vous connaissez parfaitement, n’est-ce pas, lui dis-je, ce dont je veux parler ? Quel genre et quel degré de cas en faites-vous"?... »

-- Les œuvres de Lansyer, répondit-il, si je les

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connais et les apprécie! Je crois bien... il aime beaucoup les miennes.

Un aquafortiste, de plus d’esprit que d’adresse de main, alla au devant des critiques, à propos d’une de ses planches où il s’était inutilement escrimé et avait fini par la biffer. « Elle me résistait , dit-il, je j,’ai assassinée. »

On m’assure que G..., qui s’intitule notre premier peintre de marine, s’affuble, pendant son travail, d’une sorte de costume d’amiral ! ridicule qui paraît pourtant moins grotesque si l’on regarde à toutes les hautes régions officielles.

Lorsque Mademoiselle X.... a quitté, avant de se coucher, ses appendices en dents, en cheveux, en dos, poitrine, hanches, mollets, ce qui peut rester est-ce bien encore, une femme? Ceci m’explique pourquoi le célèbre peintre X..., ganache des plus patronnées de toutes les cours, ne s’offre que sous le harnais de décorations et orné de bagues, d’épingles, de sabre d’honneur, de tabatières : seul moyen de se persuader à lui-même et de persuader aux autres qu’il est un prince de la palette.

Chauvel (Théophile). — Je le rencontrai d’abord chez Belle!, pour lequel il mettait au carreau et ébauchait de ses toiles ; puis nous fîmes ensemble une saison d’études à Fontainebleau ; et enfin il travailla bien quelque temps pour moi et chez moi, où je lui mis à la main le crayon lithographique et la pointe de l’eau-forte. Ceci soit

dit, sans m’en prévaloir autrement vis-à-vis du développement ou des fins très personnelles de sa carrière, mais à titre de simple document chronologique et biographique. Je le considérai d’ailleurs, dès ce début, ainsi que Jules Didier et Georges Bellenger, comme un confrère et parlait auxiliaire plulôt qu’un élève, et me plus à l’émanciper d’une collaboration ne pouvant lui laisser l’action de toute sa mesure, en lui mettant le pied à l’étrier de recommandations et de travaux engagés directement entre lui et les gens de mon milieu d’éditeurs et d’amateurs. Il se trouva toujours prêt pour les satisfaire montant ainsi d’echelon en -échelon, lentement mais sûrement, grâce à un esprit de méthode et à la discipline dans la besogne des plus assidues, le tout sans grandes enjambées, mais sans jamais un effort ni un pas de perdus, à la conquête et à la pratique intégrales, un jour, de ses vouloir et pouvoir.

Même avant que l’éditeur Gadart lançat son importante publication de la « Société des aquafortistes, » l’eau-forte cpulait à Ilots dans mon atelier, sévissant, en outre des essais de Ghauvel, avec un oel entraînement où venaient prendre part Bracquemond, de Saint-Etienne, Jules Didier, de Gurzon, Peigné. Pour mon compte de premier boute-en-train responsable il m’en est, de cette crise, resté sur la conscience un assez grand nombre de planches plus riches « de vertu, de jeunesse et d’amour » que de leur intrinsèque mérite.

L’année terrible, en nous réunissant pendant un long hiver à Montpellier, apporta entre Ghauvel et moi un notable degré de plus dans notre intimité. 11 trouva là, dans ma famille et dans plusieurs

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autres, mais surtout à côté de mon frère, organisation encyclopédique, et en général dans le foyer artistique, scientifique et tout cordial de l’illustre cité, un précieux et attachant aliment à ses divers goûts d’études en musique et particulièrement en botanique,'' dont il n’a jamais cessé de s’occuper. Malgré bien des tristesses subies des circonstances, malgré plus d’une privation de l’exil, séparé des siens, sans horizon pénétrable, et vivant stoïquement en anachorète intellectuel, il bénéficia encore assez largement de la situation pour que le souvenir de ce temps, gens et choses, soit resté très cher à l’iiomme et à l’artiste.

Nous pouvons affirmer, ceux qui connaissent certaines de ses toiles et études, que Chauvi eût fourni, comme peintre, une carrière tout au moins intéressante, avec, sans doute, les mêmes qualités à la fois puissantes et délicates qui distinguent ses cuivres mordus. Il avait assez d’étoffe pour ne rien vouloir tirer que de son seul propre fonds ; mais, tous comptes faits, on serait mal venu, devant la magistrale perfection et l’imposant total de ces derniers, à exprimer quelque vain regret. — On peut remarquer que les premiers travaux de Chauve] en lithographie ont donné à ses eaux-fortes — il en convenait le premier — cette substance à la fois puissante et veloutée, ce feutré d’épiderme, voudrais-je dire,, qui les distinguent : de même sans doute que, reprenant le crayon gras, il lui ferait exprimer certaines fermetés plus particulières à la pointe.

Braquemond. — Le paradoxe incarné et l’in-

cessante jambe d’Auteuil au Pont-Neuf, de Sèvres à la Bastille, à travers ce Paris des ateliers d’artistes et des cabinets de littérateurs dont il tut, s’il ne l’est encore, comme le Gavroche, supérieur s’entend ; travailleur irrégulier, s’adonnant à des reproductions des maîtres les plus sévères et à d’humoristiques décors d’assiettes, passant du Portrait cl' Erasme à une équipe de canards, allant du Louvre à la Butte aux cailles , de la Bohème au mariage, de fonctions officielles à l’Ecole buissonnière; de la blague au traité didactique... Avec tout cela un fonds d’art solide autant que fantaisiste. Ses eaux-fortes, dont l’une a obtenu une des grandes médailles du Salon, font prime dans le portefeuille des spécialistes. C'est sans doute celle représentant des oiseaux de proie cloués sur une porte, avec un écriteau apprenant en quatrain à tous leurs congénères pouvant les imiter que « voler et voler sont deux », où restera le plus typiquement attaché le nom de Bracquemond. L’auteur avait toutefois remarquablement débuté par son propre portrait dessiné grandeur nature sur fond d’or et dans un style tout archaïque. Plus tard il dessina aussi ou peignit ceux-de Vacquerie, de Mmc Paul Meurice, d’un frère de Goncourt (Musée du Luxembourg). — Dans mon atelier même lut commencée, à la pointe d’eau-forte directement d’après nature une certaine série d’iconographie plus intime. La hasardeuse exécution de l’impromptu la faisait tourner, quoique involontairement, à des aspects de charges ; ce qui nous suggéra le projet de la lancer dans la publicité sous le titre antithétique et peu modeste de « Galerie des jolis garçons ». Elle comptaitEmile Zola déjà, Alfred de Curzon, Jules Didier, Bracquemond,

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et moi-même. Si elle fut négligée, enfin abandonnée, c’est, nous dîmes-nous, cette fois sans réticence de modestie aucune, que les modèles de tels jolis garçons à raccoler ne sont pas si communs.... Ah 1 quelles bonnes fins d’après-midi nous passâmes ensemble à dessiner sur les bords de la Seine de banlieue en des séances se terminant sur le rustique bois de table d’un cabaret avec une omelette au lard, du fromage, du pain boulot et une bouteille de petit bleu !

On a mis la Bible en sonnets ou quatrains et le Jugement dernier de Michel-Ange en panneau d’ivoire de bahut (Collection Colonna à Rome). C’est chinois. Mais est-ce plus excentriquement petit quede mettre ses sonnets et quatrains en in-folio ou une Idylle marlottaise dans des dimensions de compartiment d’une paroi de la Chapelle Sixtine ? Eh donc! le peintre de l’officiellement petit et encore plus officiellement bourgeois, M. Meissonnier, n’at-il pas été envoyé comme représentant de l’Art français au Centenaire de Michel-Ange !

Le peintre Marchai avait pu obtenir un succès fou avec deux figurines de femmes actuelles, les intitulant Pénélope et Phryné. Otez ces noms ingénieux, fussent restées justement, aux yeux des artistes, deux toiles plus ou moins estimables ; mais de public et de succès point.

Encore la montagne qui accouche ! — Les

livrets du Salon annuel contiennent de ceschoses-ci :

Lachantelose de la Bénardière (Sta nislas-Théodulc- Alexandre de), né à Ekatherinoslaw (Russie)

de parents français naturalisés prussiens ; élève de M. Lecoq de Boisbeaudran et Oswald Achenbach, des Académies de Saint-Pétersbourg et d’Anvers, et de MM. Abel de Pujol, Couture et Puvis de Chavannes. Med. 3° cl. (genre) 1854. — Rappel 1858. — Méd. en 1867. — Hors concours. — A Lamotte- Beuvron (Loir-et-Cher), rue de la Nuée-3leue, 17 bis, chez M. X. de Guillaumefte ; et à Paris chez M. Carpentiér, boulevard Montmartre, 8.— 2735. — « Une botte de radis. »

Bâtons flottants. — Goutzwiller (Mademoiselle Willelmine de) née à Christiania (Norvège), de parents alsaciens, éléve de MM. Preindlsberger Schmidt, E. Vernier, Dubufe, Mazerolle, E. Delau nay. A Edimbourg, Wetherby Road VIII, South Kensington ; et à Paris, avenue de Lamotte-Piquet 75. — 2997. — « Mon livre de blanchisseuse. »

H y militas. — Un peintre, qui ne se hâtait au travail que lentement, et auquel j’avais demandé s’il préparait un Salon important, me répondait : « ,Vous désirez savoir si je suis arrêté sur le motifle (motif de tableau en jargon d’atelier), destiné à frapper le Grand coup ! Que me dites-vous là !... Je ne suis pas trop porté à parler, encore moins à écrire sur ce sujet. Mais peut-être, avouerai-je, suis-je inconsciemment de l’école des Chartreux qui pensent qu’une bouteille de leur liqueur ne doit décemment sortir du laboratoire ou de la cave où elle se bonifie qu’au bout de dix ans. »

Les dix ans se passent, se multiplient ; les cheveux blanchissent, et la distillation ne se fait que goutte à goutte.., ou ne se fait pas du tout.

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« Je ne pense donc pas à frapper de grands coups, et me contente de travailler très modérément en égoïste pour moi et un peu pour les amis, ce qui est déjà trop pi étendre. Mozart, rapporte-ton, disait à quelqu’un qui lui parlait de son Don Giovani : « J’ai fait cela pour plaire seulement à quelques amis. »

Je crois que nous en sommes bien un peu tous là, des petits aux grands, des grands aux petits. Cette simple déclaration du maître de génie m’a toujours frappé. On a toujours plus ou moins l’illusion d’espérer que les amis liront mieux dans le fond de notre âme, seront plus que d’autres préparés à comprendre les résultats de nos petits efforts ou plutôt les grands efforts de nos petits résultats ; et c’est aussi respectable que naturel. Les frappeurs de grands coups sont d’une toute autre essence.

Projections oxydriques. — De même que les alchimistes du Moyen-âge réduisaient leur science barbare à la recherche de l’or (les prétendus et soi-disant Absolu, Grand œuvre, Pierre philosophale , Panacée universelle ) les peintres de nos jours, depuis 1860; Meissonnier, Fortuny, Régnault, de Nittis, Pasini, Véreschaguïn, puis les réalistes, les impressionnistes, luministes, pointillistes, intentionnistes, tachistes, grands et petits (la liste pourrait aller ainsi jusqu’aux nihilistes) paraissent réduire leur art à des effets de soleil ou d'illumination quelconque : projection et irradiation purement extérieures attribuées indifféremment à une figure, à une route, à un tapis, un mur, un parquet, un bibelot ; matérialisme qui n’a plus même

de substance, dégénéré, si amoindri qu’il tombe en subtilité.

Il y a mieux et plus que cela : les rayons du soleil intérieur qui viennent de l’intelligence du savant et de l’esprit du peintre ; de l’âme et de l’inspiration à tous deux.

Certes, il ne faudrait, loin de là, jamais proscrire ni mépriser aucune des manifestations de l’artiste, lequel d’ailleurs peut y apporter de soi un don et des facultés individuelles très précieuses et admirables a tout prendre. Ce sont là des faits, qu’il faut bien admettre souvent, de la fatalité et de la logique même des évolutions de toutes choses. Seulement, en ce qui nous touche ici, je demande que de préférence l’on me ramène de ce soleil Jabloskoff, à la fois aveuglant et funèbre comme dans les plaques sur verre des stéréoscopes, aux pénombres vraiment vivantes et rayonnantes de Rembrandt et du Poussin, du Corrègeet d’Ingres, de Prudon et de Diaz.

On n’a pas eu à inventer mais on a pu classer, établir un « langage des fleurs ». Il y a aussi, en toute analogie, dans la peinture, celui 'des couleurs purement et simplement dites, en dehors de l’objet dont elles font partie ou qu’elles recouvrent. Chacune de leurs nuances, chacun des tons, chacune des notes, d’une infinie gamme chromatique d’expressions et d’effets, est en relation avec notre organisme particulier à chacun, et en éveille les impressions les plus vives ou délicates, mystérieuses ou éclatantes.

Noire plus exquis et plus acclamé virtuose de la palette et de la brosse, sacré unanimement, par d'abord tous ses confrères, cas aussi rare que probant, par les poètes, par les femmes et par les critiques de tous clans, a donné lieu, de la part de ces derniers, à bien des pages de métaphysique sentimentale, autrement dit de psychologie esthétique à la mode. C’est fort bien ; mais écoutez maintenant, en plein de son œuvre, le peintre luimême s’en expliquer ou confesser du pourquoi et comment; c’est-à-dire démontrer les effets par les causes, établir péremptoirement la base et le point de départ de sa vocation ; quitte à désobliger, du coup, ce que pense et croit le vain peuple de ses quintescenciés commentateurs. Je trouve le malencontreux aveu, au cours d’une correspondance (oh! les lettres) dans le passage suivant : « F... est souffrant; a subi une opération à la vessie. Cela me tait penser aux anciennes couleurs. J’aimais tant les couleurs en vessie!... Si je sais les taire, les vessies ? Certes ! J'ai passé ma première jeunesse à cela. Je ne connais rien de plus beau qu’une boîte à couleurs avec des vessies. Il n’y a pas de tableau qui vaille cela comme puissance et harmonie de couleur ; et je ne connais « rien » d’affreusement laid comme les tubes qui les ont remplacées. C’est à vous dégoûter de la peinture. Les vessies ! Je crois qu’en les voyant c’est ce qui m’a donné le goût et la volonté d’être peintre. » Et nunc eruclimini. Au demeurant ceci n’est-il pas très suggestil des vertus du coloriste exceptionnel ici en question ?

Henner. — -Si l’on a et parle d’amis, de connais, sances illustres ou seulement célèbres, il vous sera tout au moins reproché d’y attacher quelque gratuité d’orgueil et d’en taire trop volontiers sotte montre de vantardise. C’est à prévoir, c’est entendu. Eh bien j’en possède bon nombre, morts ou vivants, de ces amis et connaissances, et j’en parle et parlerai, parce que, avec le sentiment, d'un côté, d’être absolument dégagé de ma propre personnalité, je crois non moins, d’un autre, avoir à présenter au public en général et aux artistes ou certains intellectuels en particulier des sujets tout aussi intéressants pour eux qee pour moi. Certes je puis y trouver pour mon compte une noble satisfaction d’origine, mais qui ne saurait être que le contraire d’une trop naïve fierté, puisque, à vrai dire, c’est dans ces conditions de contact intime ou même de simple approche avec des supériorités qu’on peut le plus exactement mesurer le peu ou rien du tout du soi-même. Sur ce, j’ose témoigner qu’au rang de mes plus grands amis, et de plus que connaissances faut-il dire, auront été Victor Hugo, Ingres, Thiers, Cabanel, Hippolyte et Paul Flandrin, Gustave Doré et Henner. Toutefois doit-on croire que je ne me suis jamais permis d’adresser à certains d’eux le nom d’ami, au premier surtout — me paraissant un être à part, d’un génie au-dessus de l’humanité — mais il voulait bien m’appeler le sien. Quant aux autres, leurs degrés de sommité restant bien établis dans mon admiration, j’ai vécu avec chacun d’eux en camaradc et en ami dans toute la signification de ces qualités.

Pour en venir à Henner... sans doute ferais-je

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bien de m’en tenir, comme pour Heller, à ce que j’en ai pu dire incidemment çà et là ; d’autant mieux qu’on a écrit sur lui de tous côtés, dans des volumes, des articles de journaux, des revues» études, notices, livraisons illustrées, y compris des portraits, interwiews, reportages infinis, au demeurant assez exacts et à peu de chose près complets. Il n’est pas de talent et de figure d’artiste peintre actuel qui aient été plus unanimement adoptés et intronisés par la littérature et la typographie de reproduction. Assurément je pourrais apporter à cette édification monumentale quelques pierrettes 'encore, sous forme de détails biographiques, de documents, de propos relevant de la psychologie des milieux. C’est par mes visu et auditu que l’on aurait ainsi le personnage dans son accointance suivie ou intermittente des Pasteur, des Jansen, des Chanzy, Sully-Prudhomme, Claretie, Hector Leroux, Goutzwiller, Juana Romani, Suzanne Lagier, Durand-Gréville, Roll, Desboutins. Et dans quelles innombrables lettres de notre correspondance ne se puiseraient pas des pages dignes d’intérêt! Mais tout ceci pourrait-il être permis sans livrer trop à l’épreuve la vie privée de deux correspondants, dont la seule importance de quantité dans les feuilles échangées comporte déjà comme une table des matières de leur mutuelle biographie? Et, si j’en retranche l’essentiel, sera-t-on suffisamment édifié sur mon héros à savoir qu’il joue passionnément aux dominos, qu’il a un goût marqué pour les noix sèches, pour les cerises et la marmelade de pommes, ou qu’il préfère le vin blanc au rouge ? Non, et je me bornerai à constater, en l’honneur de

notre amitié, que je connais Henner depuis cinquante ans en chiffres ronds, pendant lesquels nous n’avons cessé de nous fréquemment voir ou écrire.

Le peintre X...., parti pour Corinthe (sachonslui gré de l’intention !.*), a bifurqué sur Bullier et brosse des panneaux de brasserie. On me dit tou • jours que le temps lui a manqué dans les toiles qu’il envoie au Salon, et qui lui sont régulièrement refusées. Le temps de quoi ? Ce ne sont toutefois ni le soin de l’écriture, ni l’orthographe, ni la ponctuation qui constituent la valeur de la pensée et du style et qui imposent une œuvre.

L’élève de l’Ecole des Beaux-Arts et de Cabanel, le pensionnaire de la Villa Médicis à Rome en 1868, Henri Régnault s’écrie : « J’y ai passé hier la journée... et cela m’a cassé bras et jambes. Il a des merveilles !... C’est le maître à tous !... C’est ça qui me dégoûte. Ah ! Tu m’empêches de dormir! » De quel plus haut des génies peut, doit donc ainsi parler, chanter notre jeune homme débarqué récemment au Vatican, à la Farnésine, aux galeries Borghèse et Doria, aux églises dè la Pace et de la Valle , dans tout Borne enfin ! Mais ce ne peut, ce ne doit être assurément que de Michel- Ange, de Raphaël, du Titien, d’André del Sarte ou du Corrège. Ah ! mon Dieu, non, et pas du tout, du tout ; c’est même du contraire, c’est du peintre éventailliste, relativement aux colosses et grands noms ci-dessus, que les Mécènes de l’hôtel Drouot cotent sous la signature rie Fortuny (Mariano-Jose-

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Maria-Bernardo). — Vous vous rappelez peut-être mon confrère et ami sortant si peu édifié et tellement exaspéré d’une exposition de Millet. Ecoutez-le encore sortant de celle de Fortuny et grandiloquent’comme un père Duchesne en colère : « Et allons donc ! d’après ce bel exemple décadent, l’école envahissante, dominante, des fonds de briques émaillées, des tapis kurdes et persans, des casques, boucliers et lames damasquinés, des bimbeloteries, cabochons et pailletteries, des étoffes à trames de soie et de fils or et argent ; des incandescences, irrisations et frisures de lumières, des kaléidoscopes et échantillonnements de la palette, des touches cloisonnées ou craquelées !... Et les figures ? Oh ! les figures, passant au très négligeable rôle d*accessoires de tous ces prestidigieux et prestigieux accessoires, n’y apparaissent plus, en bien triant encore, qu’à l’état de fantoches ou mannequins de chez le costumier Bobin, et y sont exécutées assez comparativement à de véritables insectes écrasés entre deux pages d’un livre en s’asseyant dessus, ainsi que nous faisions des mouches sur les bancs de l’école. C’est ainsi que le maître éventailliste Fortuny (car il y a des maîtres en tout) a vu, et que, d’après lui, ont vu et voient Henri Régnault, Clairin, Benjamin Constant, Gustave Moreau, enthousiasmés exclusivement, et par le petit côté encore, des Espagnols -et des Arabes, de FAlhambra et du Maroc... Devant cet orientalisme de bazar, en collaboration et cohabitation du bibelotage d’étagères, je le remercie du reste de m’avoir fait sentir davantage combien je suis attaché, soit dit sans même soulever de question de préférence, à l’Italie et aux Italiens de la Sixtine et des toiles

du Guaspre et du Lorrain. » A cette boutade, on voit que mon confrère et ami était sans doute trop en colère : mais là, entre nous, n’avait-il pas un peu raison ?

C’est un tort de bien des peintres que de ne pas attendre et de prévenir, par des manipulations dépravées, cette collaboration que le temps n’apporte que trop vite, hélas ! en toutes choses, les améliorant d’abord, puis les altérant, au jour le jour, jusqu’à, complète destruction. MM. Robert- Fleury, Decamps, Th. Rousseau, Ricard, Courbet, Ribot, Moreau, Roybet et autres peintres cuisiniers-rôtisseurs plongent leurs toiles, par anticipation de plusieurs siècles, dans toutes sortes de ragoûts, à cette fin immédiate de les faisander, rouir, épicer, mitonner, mariner, momifier. Ce qu’elles seront, c'est-à-dire ne seront plus vers l’époque d’une- vieillesse réelle ajoutée à cette vétusté factice on peut se le demander. Voir, au contraire, ce qu’a déjà gagné et gagnera encore, à la libre et saine action de l’âge, la peinture d’Ingres à laquelle on serait tenté de reprocher, dans l’atelier, la fadeur crayeuse de ses lumières et la crudité de certaines colorations locales. Il se pourrait bien qu’après avoir été jugée hier, a priori , comme œuvre de dessinateur seulement, elle devînt demain et en restât la seule coloriste. Que ne doit pas déjà Corot, aussi d’abord farineux et lilacé, à cette patine de posteriori !

Au Campo Verano, le grand cimetière de Rome attenant à Saint-Laurent-hors-les-murs, un buste en bronze sur un simple cippe arrête mes regards.

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C’est celui, par cl’Epinay, du célèbre peintre Fortuny, mort subitement si jeune et en un tel éclat de succès. Parmi les fleurs qui garnissent le monument je cueille quelques violettes, voulant les envoyer à notre ami commun, son intime et son biographe, le voyageur en Espagne et collectionneur émérite, Charles Davillier, chez lequel nous nous étions rencontrés plusieurs fois dans des folles séances de mandolinata... Les violettes n’avaient pas encore eu le temps de se faner pendant une semaine d’attente de leur départ, que l’agence Stéfani du journal II Popolo mentionnait aussi la mort de ce dernier.

Siméon Fort, aquarelliste quelconque, connu par son abus de tons vulgairement chauds , conduisait sur nature, en automne, un atelier de demoiselles. La séance divisée en trois temps: « Attention ! commandait-il ;

Voici deux heures : attaquons l’ocre jaune. —

Il en est quatre : c’est le moment du brun rouge.— Cinq : jaune indien et vermillon. —

Six : laque carminée et cadmium purs. »

O méthodes ! O systèmes !

Un amateur peintre et chimiste accourt dernièrement annoncer à son professeur, C... de l’Institut, et s’élançant faire le tour des ateliers, qu’il a trouvé la véritable couleur de chair !

Gorgés d’éloges et d’adulations, mais d’autant plus empoisonnés de critiques et de haines, que deviendraient les grands artistes sans la personnalité

et l’orgueil extrêmes qu’on leur reproche ! Vingt fois le jour cet antidote venant à leur manquer un instant, ils s'abandonneraient tous au rasoir de Léopold Robert, à la fenêtre de Nourrit* ou à l’étang de Gros.

Sioïce. — Philosophie du sujet laissée de côté, on a dû admirer avec raison le courage et la simplicité absolus avec lesquels •s’est suicidé le peintre alsacien Marchai; surtout l’évènement se passant dans le milieu compact de la foule et de la publicité universelle de Paris, dont le pauvre artiste était une des^ individualités les plus familières.

On me raconte, infiniment moins tragique, cette biographie d’un artiste (?). Parti du Midi, son pays, pour Paris, vers sa vingtième année, il s’est arrêté à Dijon, depuis trente-trois ans, et y est devenu très fort... au billard.

Un Omphale du pinceau, Gustave Boulanger, a pris en atelier le boudoir de Mlle N..., de la Comédie-Française, pour y peindre, en véritable Hercule de la galanterie française, un Hercule filant aux pieds d'Omphale.

Un de nos peintres les plus sérieux, G..,, l’Hercule du style, vient aussi de filer aux pieds d’une Omphale de théâtre, en peignant sur sa tête, au plafond de son alcôve, Y Amour allumant son cigare à une étoile (un des yeux de la belle). A côté de ce marivaudage décoratif, les futilités d’éventail de Watteau et de - Boucher paraissent des sujets de haute histoire.

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