‹ La légende des ateliersChapitre 8 sur 11 · CHEF-DQEUVRE DE L’ACADÉMIE* DE FLORENCE · texte numérisé non relu

CHEF-DQEUVRE DE L’ACADÉMIE* DE FLORENCE

Cette pièce, exécutée en cire massive, est représentée sur un lit de repos . Ce chef- d'œuvre, dont rien ne peut faire redouter (ah ! ah !) la vue aux dames , se démonte (ahiya-yaï) en séance particulière (?) moyennant un supplément de 25 centimes par personne. (Voyons, là, que pouvez-vous désirer de plus * Eh bien, m’en tenant, comme comble de satisfaction déjà, à la description gratuite, je n’ai pas péné tré dans la Loge. — N.B. Un dessin représente, au centre de l’affiche, à titre de la plus gréât attraction, la double MUo Millie-Christine, laquelle l’emporte donc évidemment alors sur tous ses voisins de galerie, les Souverains autocrates ou constitutionnels présidents et ex présidents de République, généraux et autres sujets, et même sur Voltaire et d’autres poètes.) F;

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En Peinture, plus qu’en toute autre chose, le génie, c’est d’être un œil, opthalmos : regardez et vous verrez, c’est-à-dire sachez tout voir et vous pourrez tout trouver. Les effets pittoresques de la Nature satisfont aux manières de la voir le plus excentriquement diverses, défiant n’importe quelles superfétations et inventions en dehors d’elle-même.

Se plaindre des exagérations, des exubérances, des . longueurs et fatigues, et quoi encore ? des obscurités du génie, c’est se plaindre des exagérations de musculatures de Michel -Ange, des exubérances de palette et de brosse de Rubens, des pénombres de clair-obscur de Rembrandt, des longueurs de parcours des galeries du Louvre ou du Vatican, des fatigues d’ascension du Mont- Blanc, de la pyramide de Ghysèh, de la flèche de Strasbourg ou de la boule du dôme de Saint-Pierre : soit, mais c’est encore, en un mot, regretter, en sot mari de la Muse, que la mariée soit trop belle.

Ce qu’on envierait le plus aux peintres, et que Fon ne connaît pas ou que l’on connaît différemment d’eux, ce n’est pas de faire leurs tableaux, mais c’est le très affiné développement de sens particuliers tout spéciaux et l’adoration permanente de ce qui, dans la Nature, les leur alimente.

Du Vasari des Batignolles. — Le petit Raphayel était en apprentissage chez Mr Ugens, qu’on a toujours appelé le père Ugens parce qu’il passait pour un brave honnête homme, bien attaché à son intérieur, à son travail et qu’il avait la réputation et clientèle pour bien peindre les Madonas ou Saintes- Vierges.

Un jour qu’il était sorti quelques instants pour aller jeter une lettre à la poste et prendre un peu l’air en même temps, ses nombreux élèves se laissèrent aller à vouloir faire une bonne petite ou grosse farce, comme on en a toujours pris la récréation dans les ateliers et les écoles^

Le petit Raphayel, avec ce caractère enjoué qu’il conserva jusqu'à sa fin et le rendait aimable atout le monde, se prêta immédiatement à la situation en peignant, au beau milieu du front lumineux d’une des Madonas que terminait présentement le patron, quoi, Monsieur ?... Une grosse belle mouche verte et bleue, portant son ombre bien transparente, avec des luisants dorés, jusqu’aux poils de ses pattes et enfin tout !

Voilà que le père Ugens revient, s’annonçant dans l’escalier de son pas magistral. Comme tous les artistes en rentrant dans leur atelier, dès le seuil il regarde aussitôt son tableau et fait naturellement un geste pour en chasser la mouche; il en fait un second,

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un troisième ; il s’irrite, il s’exaspère ! Enfin, mettant le nez, c’est-à-dire les deux yeux sur la toile, il reconnaît que la mouche est peinte !

Tous les élèves tremblaient la peur et pleuraient déjà le repentir. Mais vile le bon petit Raphayel, pour ne pas laisser punir trop injustement aucun complice, se dénonce le seul coupable.

« C’est toi ! dit le Maître, qui as tait cela ?.... Eh bien cette mouche est supérieure à ma Madona, sur laquelle elle restera pour l’admiration des siècles ; et moi ton vieux professeur je ne suis plus que ton élève. » De plus on assure que, peu de temps après, le pèreügens, absolument découragé, déposa même ses pinceaux, cédant définitivement son fonds d’affaires à Raphayel qui s’établit dès lors à son propre compte.

Jusqu’à la veille du dernier quatrième centenaire de Raphaël, la tombe de l’incomparable maître, au Panthéon (où reposent aussi les dépouilles de Peruzzi, d’Annibal Carrache, de Correlli, de Victor- Emmanuel), se trouvait surmontée, à l’adresse de la Madonna del Sasso, d’une des plus villageoises peintures d’ex-voto ! C’était révoltant... puis touchant presque. Le plus glorieux des génies ne futil pas aussi le plus modeste des artistes ?

Passant la nuit sur les quais Malaquais et Voltaire, je regarde, vers l’autre bord de la Seine, s les vitrages de la voûte du Louvre ne resplendissent pas de l’éclairage à giorno des Corrège, des Claude Lorrain et des Véronèse.

Légende et parabole. — Une brave femme pressait le Titien de prendre son fils en apprenti dans ses grands travaux de décoration : «'Quand même, fait-elle in extremis , vous ne l’emploieriez en pis-aller que pour vos fonds. »

— Les fonds ! s’écrie le Maître, mais c’est simplement, dans l’ensemble parfait d’une œuvre, tout ce qu’il y a de"plus]difficile ! Jem’ai jamais pu, moi, en réussir un seul.

La peinture, disait un peintre, Auguste Bigand, de l’école truculente, brutale ou haut la rmain des Ribéra, Couture, Ribot, Bonnat, Roybet, doit, veut être brusquée, enlevée, fouaillée d’aventure. Il faut se f... d’elle, sinon elle se f...tra de vous; et plus elle vous fait, quand même, des infidélités, comme certaines maîtresses terribles et fatales, d’autant plus on l’aime !

Recette infaillible. — F. D..., un des plus délicats magiciens en peinture du modelé et du clairobscur, est volontiers, par dessus le marché, assez mauvais plaisant avec les bourgeois, lorsqu’il les rencontre, il est vrai, par trop naïfs. « Une bonne fois, lui demande imprudemment l’un d'eux, expliquez-moi donc, monsieur D..., vous qui le pratiquez si bien, ce que c’est que ce fameux clairobscur dont il est toujours question.

— Le clair-obscur? voici. Lorsque, sur votre toile, sur votre papier, une surface quelconque à dessiner ou à peindre, vous avez, avec votre brosse, votre crayon ou votre pointe, etc., fait dire au noir et au blanc tout ce qu’ils peuvent donner de plus noir et de plus blanc, eh bien !. vous avez

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satisfait aux conditions du clair-obscur. Personne au monde ne peut rien demander de plus à votre conscience d’artiste et à votre habileté d’artisan. » Et le bourgeois de comprendre parfaitement, comme il comprend toujours... très à côté.

Amusant et instructif. — A ses débuts de peinture, tout élève reçoit en pleine poitrine cet antique et solennel calembour, contenant et devant rester la plus essentielle de ses instructions et observances : « Qui masse peint. »

Un vieux de la vieille. — Un des lieutenants, derniers survivants de Louis David, le peintre Guillaume Lethière, avait grande peine, dès 1830, à maintenir dans le giron de son enseignement démodé et sous une discipline quelconque les assez nombreux élèves de son atelier. Parmi eux, Eugène Devéria le premier se révolta tout à coup violemment à la suite d’une correction de figure que le professeur basait sur des démonstrations un peu beaucoup géométriques par carrés et par ronds. Devéria plia ses cliques et ses claques au milieu de l’émotion générale, et décampant, sur le seuil de sortie reçut en plein dos cette apostrophe du maître d’abord tout stupéfié, puis fulminant : « Vous avez et aurez jamais beau faire, mes roonds et mes caarrés auront toujours raison, tou-jours rai-son ! »

Bientôt après parurent avec l’éclat qu^on sait le Mazeppa de Louis Boulanger, un élève aussi de Lethière en même cas de rupture de ban que De-

véria, et surtout, de celui-ci, la merveilleuse Naissance d’Henri IV, un des dix chefs-d'œuvre de la peinture moderne. — Que dites-vous de cela? faisait-on malignement à Lethière, qui répondait : « C’est très bien : il sont cinquante déserteurs qui ont voulu sauter le fossé, mais il n’y en a qu’un qui n’est pas tombé dedans. »

Bourru bienfaisant. — En remontant au plus haut des souvenirs et notes de ces lignes, j’y trouve le baron François-Xavier Fabre, qui fut un des grands élèves des David, remporta le prix de Rome et, à la suite de sa pension, vécut longtemps à Florence. Il y épousa même morganatiquement la veuve d’Alfieri, comtesse d’Albany, déjà veuve une première fois du dernier Stuart, y forma une merveilleuse collection de peinture et d’objets d’art, et recueillit la bibliothèque du grand dramaturge italien : léguant le tout à sa ville natale Montpellier, où il vint l’installer et finir sa carrière. Esprit cultivé et d’un milieu de société considérable, c’est avec lui que Paul-Louis Courier engage le plus piquant de ses Dialogues , celui contradictoire sur la gloire des arts et celle des armées. Il a peint un bien précieux portrait de Canova, qui sculpta le sien. — C’était, comme homme public et privé, un bienfaisant plus que bourru à ses heures, et généralement d’une humeur caustique, dont il fit parfois rire et souvent se fâcher. Certains de ses traits vont jusqu’à la brutalité et seraient même difficiles à raconter. En voici quelques-uns des seulement drôles.

Un groupe de personnes réunies dans son atelier s’exclamait des beautés d’un ciel s’apercevant par

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la fenêtre-châssis. « Oh ! quel spectacle! quelle merveille! Oh ! ces nuages ! ces nuages surtout; on n’en a jamais pu voir de comparables ! Venez donc, maître ; oh ! venez vite regarder ces nuages, n’est-ce pas ?» — « Oui, tait-il jetant à peine un coup d’œil de complaisance, pas trop mal... comme nuages d'amateur. »

L’élève Férogio, bien connu plus tard par ses petits sujets de genre, élève des meilleurs, mais dont déjà l’inclination aux modèles tout autres que ceux d’un haut caractère ou de grandes proportions désobligeait extrêmement le professeur, celuici fit mouler son propre pouce et le plaçant, en pleine classe, devant la tête colossale de Y Alexandre mourant : « Tenez, lui dit-il, voilà bien mieux votre affaire. »

Un peintre assez ganache lui montrant de sa besogne avec un orgueil peu déguisé : « Alors, dit Fabre, si vous êtes content de ça, vous devez trouver très mauvais tout ce que contient mon musée. »

Jérusalem, Jérusalem! — (Entre deux causeurs arrêtés dans des poses graves et avec des gestes tragiques, sous un des guichets de la cour du Louvre.) « Le grand malheur de notre époque, oui le très grand malheur, ce qui compromet, perd et détruira tout après nous, par ses conséquences aussi incalculables que désastreuses et désespérantes, c’est... l’emploi, dans la préparation de nos toiles à peindre, du mauvais blanc de «céruse! »

Tout s’explique. — Et cette fameuse palette de Rubens ! Si nous en parlions encore un peu ?

Un amateur... marron de croûtes solennelles s’obstinait à vous imposer pour des Rubens de la plus belle eau trois encombrants pastiches quelconques. « Voyez surtout, disait-il, l’œil allumé, égaré, voyez cette vivacité, cette fraîcheur de coloris, cette limpidité de couleurs pouvant seules émaner de cette incomparable, de cette unique palette de Rubens (nous y voilà) dont le maître gardait si jalousement et a emporté le secret (autre cliché).

« Mais voyons, une bonne fois, comment, voulut faire observer à ce raseur un patient impatienté, comment cette palette pouvait-elle être, rester un secret, Rubens travaillant toujours, en prince de l’art et chef d’atelier, au milieu de nombreux élèves et collaborateurs, tels que Van Dyck, Jordaens, Paul Rril, Snyder, etc. ? tout un public assez malin certes. Ils voyaient bien sur sa palette ces genslà, la copiant nécessairement, s’en servant en quelque sorte autant que possible.

— Pardon, pardon, riposte l’amateur pris non sans vert, il est parfaitement connu #que Rubens, avant d’entrer en séance publique, avait toujours soin de s’enfermer dans une pièce secrète dont la clef ne le quitta jamais, pour de là ne passer dans l’atelier que la palette déjà toute chargée . »

miracles laïques. — Sainte Marthe passe, à Tarascon, pour avoir avec un long ruban enchaîné, dompté miraculeusement le terrible monstre Tarasque. Avec un tout petit, tout petit bout d® ruban aussi le Grand Chancelier de la Légion d’Honneur en fait bien d’autres !

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Le peintre-décorateur X... est de taille moyenne, figure banale, mise comme tout le monde, laçons courantes. Signe, particulier : n’est pas décoré.

Plus d’une fois a été achetée d’une lésion d’honneur la légion d’honneur.

Nos plus réels et nos plus énormes défauts sont ceux dont nous ne nous croyons pas même avoir un atome, ou, s’ils nous sont mis sous le nez, n’éprouvons pas la moindre vergogne. Dites à un cannibale qu’il est cruel, cela l’étonnera bien ; à Polichinelle qu’il est cynique, cela le fera bien rire. Quant au poète X..., au musicien Y... et au peintre Z..., qui ne sont rien, et d’eux-mêmes ne se fussent pensés que peu, ils ont fini, à force d’être discutés tels, par se croire des célébrités de premier ordre.

G... ne montre guère que des défauts, et encore ne sont-ils pas à lui. 11 les emprunte, au jour le jour, à toutes gens.

Ingriana. — En 1867, dans le Palais de l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, eut lieu l’Exposition posthume, aussi générale que possible, de l’œuvre d’Ingres. Elle fut une grande solennité et elle restera une date pour le grand art français, qui va sans doute mettre encore longtemps avant d’enfournirde pareilles. Dès ce moment j’avais déjà pu recueillir en grande partie les présents fragments et notes, les uns publiés dans des fouilles spéciales, d’autres inédits, et dont la plupart, d’ailleurs ne peuvent que gagner à être répétés.

Les organisations .à la fois puissantes et très individuelles se manifestent non seulement dans leurs œuvres ou leurs grands actes publics, mais aussi dans leurs faits et gestes courants, domestiques et jusque dans leurs moindres paroles ; et cela avec un accent d’autant plus significatif qu’il est plus intime de pensée et plus libre et spontané d’expression. Tel fut connu particulièrement Jean- Dominique Ingres, natif de Montauban. Son enseignement professoral, diverses anecdotes, ses observations en causerie, ses « mots », certains détails de son costume, etc., marqués au coin d’une haute et originale personnalité, méritent d’être consignés non pour la seule satisfaction d’une simple curiosité biographique, mais parce qu’ils comportent essentiellement, presque tous au moins, l’esprit, le dogme même parfois de tout son être artistique. De part et d’autre un grand nombre de ces documents se trouve acquis à la publicité ; mais les souvenirs,' les récits vivants des derniers familiers ou simples contemporains du maître en retiennent encore une quantité non négligeable certes. Il serait même fort à regretter qu’elle fut, avec eux disparus, à jamais inconnue, perdue.

Comme il arrive pour toutes les figures illustres, l’artiste et l’homme ici ont été l’objet, entre bien des exagérations passionnées ou banales et surtout des inintelligences, incompétences et souvent pures ignorances, de p >ints de vue trop volontiers de parti pris, de sottes légendes ou d’erreurs absolues. De même que l’œuvre, très générale (ce qui à priori fut plus que contesté), ne saurait devenir suffisamment appréciable et donner sa synthèse que pour ceux qui la connaissent tout entière, de-

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puis son sommet, de YApothéose d'Homère au Louvre jusqu’au fin fond des copieux portefeuilles légués au Musée de Montauban,de même son mythe et sa philosophie esthétiques se révèlent, imprévus quoique très logiques et pratiqués, pour ceux qui. ne connaîtraient pas entièrement l’homme... Mais tout ce qu’il serait plus ou moins difficile d’expliquer en trop subtiles paroles ressortira et de reste du suivant dossier.

Une fausse appréciation de la nature des qualités de sentiment et d’exécution d’Ingres, se croyant parfaitement conforme à sa personne, fa fait imaginer par bien des gens ne comprenant donc ni l’esprit ni la lettre de ces qualités, très longue, maigre, blonde, de façons froides et de paroles réservées. Or, notre homme était petit, trapu, brun de peau, noir tardif de cheveux et exceptionnelle, ment passionné, pour ne pas dire violent.

Ingres a pu être qualifié de « crétin de génie ; » V. Hugo, d’homme de « génie bête ». Ce genre de définitions paraît enchanter certains feuilletonnistes en les consolant de ne posséder des génies que les prétendus crétinisme et bêtise.

Alfred de Vigny, Mérimée, Gautier, Paul de Saint- Victor, About admirent Ingres; de Pontmartin, M. Sylvestre le discutent et critiquent ; Nadar Yengueule en gavroche. Tout est bien ; les proportions restent exactement gardées.

Le propre des grandes organisations c’est la

variété dans la fécondité. Vous ne connaissez pas toutes les qualités d’Ingres tant qu’il vous resterait encore à voir le moindre de ses croquis.

Paul Flandrin, feuilletant des croquis d’Ingres, s’écrie : « Comme tout cela est bras-dessus brasdessous avec les grands maîtres ! »

M. Galimard complimentant Ingres, quel pavé !

Essais , dit Montaigne ; Préludes , dit Sébastien Bach ; cartons , disent, plus simplement encore, Raphaël à Hampton-Court et Ingres au Louvre; et par là précisément ces modestes brillent à faire envie aux plus orgueilleux du monde. Pourraientils peut-être y avoir mis quelque ironie écrasante des grands maîtres et des grands œuvres envers les petits de petites ? Non, ils n’y ont même pas pensé.

Devant les coursiers épiques de son Apothéose de Napoléon icr, on demandait à Ingres, avec autant d’étonnement que d’admiration, quels modèles il avait du consulter. « Phidias, répondit-il, et les chevaux d’omnibus. »

Quantité n’est point qualité. — Ingres découvre, sous les apparences ordinaires d’une sorte d’ouvrier de campagne, un admirable type de Jupiter, rien de moins, pour son tableau de Thétis aux pieds de Jupiter que possédé le musée de la ville d'Aix. 11 le dessine,, le peint, l’étudie, leçon-

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temple avec exaltation ! (Ne serait-ce pas une de ces peintures, digne d’un musée, que Paul Flandrin, qui le croit, a retrouvée rue de Rennes, au prix de 20 francs, chez un marchand do. bric-à-brac ?)

— Ah ! bèn alors, fait modestement le brave modèle, puisque vous me trouvez si beau, moi, que diriez- vous donc de mon frère ? En voilà un !... Allez le voir paradant, tous les matins, aux Tuileries, où il est grenadier dans la garde impériale,.. Ingres y court ; et on lui montre un grand patagon immensément nul de pittoresque, pour ne pas dire grotesque.

Le Beau idéal J... Ingres, le plus noble des artistes pourtant, l’appelait : « L’invention du commencement de la décadence. »

Ingres est content de Flandrin ; M. Galimard ne l’est que pas toujours.

Que de désespérantes journées se passent pour la Vénus de Milo , au milieu de la foule compacte en plein soleil de sa beauté, à chercher aussi un homme !... Mais toutes les molécules de son marbre doivent tressaillir et scintiller de plus belle quand l’œil d’un Ingres vient à tomber dessus.

^ Ingres n’a pas eu d’enfants de ses deux femmes ; mais le monde entier lui reconnaît deux filles de haute et belle paternité : l’Iliade et l’Odyssée de son Apothéose d’Homère.

Aux personnes, comme aux talents, qui, sous

prétexte de dignité, croient pouvoir se passer d’amabilité, il faut répéter ce conseil à ses élèves du plus sévère de nos artistes : « Si vous avez de la grâce pour cent mille francs, achetez-en encore pour un sou. »

Comme il le disait déjà de la grâce, l’auteur aussi sobre que sévère du Romulus et de YOEdipe répétait de la facilité : « En avez-vous pour cent mille francs, achetez-en encore, si vous pouvez, pour un petit sou, » ajoutant : « et lâchez qu’on ne l’aperçoive pas. Qui en a eu davantage que Raphaël, et devant qui y pense-t-on moins ? Le trop d’adresse c’est de l’impertinence envers la nature. »

A sa première visite chez Michalon, Ingres, dès l’entrée, fit d’un seul regard le tour des murs de l’atelier et, n’y rencontrant pas la moindre reproduction des paysages de Nicolas Poussin, en jugea et condamna son homme au rang des inférieurs.

Le sculpteur Ruret venait de terminer son charmant Danseur napolitain , — figure de jeune homme toute nue, à, très peu de caleçon près — ■ et sollicita la visite d’Ingres. Celui-ci tout d’abord et d’un ton confraternel adresse plus d’un éloge..., se réservant vis-à-vis de certains détails d’accessoires. Evidemment il ne voulait compter qu’avec la question d’art le plus élevé, là où tout le monde voudrait surtout, la Danse et le Napolitain.

Duret, mal à l’aise, s’excusait déjà par la nécessité d’intéresser le public, de satisfaire aux exigences de vente, etc.

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— Dans quelles conditions travaillez-vous, fait tout à coup Ingres; vivez-vous exclusivement de votre métier, ou auriez- vous quelque autre fonds de ressources?

Duret répond. qu’il a toujours possédé un honnête patrimoine, et se livre à sa seule vocation, indépendant des soucis matériels, avec ■ environ une douzaine de mille livres de rente.

— Monsieur, s’écrie alors intransigeamment le maître en quittant l’atelier, lorsqu’on fait de la sculpture, aidé de douze mille francs de rente, on ne met pas de caleçon à ses statues !

L’absolutisme de ses principes et de sa foi admettait peu la discussion. Lors du jugement de concours du grand prix de Rome, où avait pris part son meilleur élève Hippolyte Flandrin, le résultat en sa faveur lui paraissait si indiscutable qu’aux premiers mots de quelque observation, il fondit en larmes comme une femme nerveuse ; et aucun juré n’osa passer outre.

Ingres visitait, à l’église Saint-Méry, des chapelles nouvellement peintes par Léhmann et Chassériau. Des personnes qui l’accompagnaient, moins indulgentes que lui et voulant faire leur cour, signalaient nombre de défauts ccrçnme une sorte de défection à l’origine des auteurs, tous deux élèves d’Ingres. « Dans ma maison, les défendit-il vivement, je n’ai jamais obligé personne à porter ma livrée. »

Tableau vivant. — Ingres, reçu par Hippolyte

Flandrin devant ses admirables peintures de l’église Saint Vincent de Paul représentant des 'théories de Saints, s’écrie à son grand élève : « Mais on dirai que vous les avez tous vus, ces gens-là. Oui, vous les avez vus marchant ainsi vers le Paradis... où vous entrerez avec eux ! » Sur ce, il l’embrasse, il. l’étreint à bras-le-corps; son chapeau tombe à terre; il marche dessus; Paul Flandrin, frère cadet, le ramasse : tableau!

Jeux de scène. — Hamon, venu à Paris de son village de Lannion en Bretagne et entré dans l’atelier cfe Delaroche, ne tarde pas à s’éprendre d’une admiration exclusive pour Ingres et du désir de sa direction. Il obtient de se présenter chez lui, à l’occasion, du reste, d’un certificat de dispense qui lui était nécessaire vis-à-vis du service militaire. Muni de sa première peinture « Un buveur breton » très laidement réaliste et que l’auteur appelait plus tard son Courbet , il expose sa situation, ses goûts, ses demandes et sa toile. Or, tout le temps de l’entrevue, le père Ingres, qui n’a jamais pu supporter le spectacle du laid quelconque, retourne autant de fois contre le mur la peinture de Hamon que celui-ci la remet sous ses yeux. A cela près la causerie avec le maître est aussi cordiale que longue, et le solliciteur obtient tout ce. qu’il veut.

Ingres regarde divers dessins et aquarelles de paysages par Mademoiselle Rosalba Laurens (plus lard Madame Viguier), une artiste de style sérieux, et se résume en lui adressant ce compli-

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ment suprêmement élogieux « Vous êtes la fille du Guaspre. »

L’angle saillant. — Devant tout modèle de portrait à reproduire, soit-il le plus joli ou surtout le plus beau des modèles, c’est toujours, commandait Ingres, par une sorte de charge qu’il faut commencer.-

Il est tel portrait par Ingres, celui par exemple de M. Bertin, — que ses héritiers peu libéraux se sont fait acheter 80.000 francs par l’Etat, — ou celui de Madame de Sénonnes, taisant partie d’un musée de province, dont je demande l’expropriation (contre, bien entendu, bonne copie et honnête indemnité) et le placement au Louvre pour cause d’admiration universelle.

Ingres faisait prendre dans l’atelier le Portrait de Cherubini par un commissionnaire, lequel tranquillement déroule la corde de son crochet, prend la chose sur le chevalet, la pose, cale, couvre, sangle, enlève et emporte, ni plus ni moins. «Cet imbécilelà, remarque Ingres déçu, il n’a rien dit du tout. »

Deux artistes, des maîtres eux-mêmes, longuement regardaient cl’Ingres, dans la salle des « Sept cheminées » au Louvre, le tout charmant portrait de M. Dubochet présentant, de tête et de costume, quelque chose d’un Robespierre haut-bourgeois. Rien de plus délicat et spirituel de dessin; rien de .plus harmonieux et vivant de coloration. « Mais vraiment, savez-vous, dit l’un des deux, en péroraison admirative, qu’il y a là aussi œuvre de co-

loriste ? » Sur quoi, il reçoit de son compagnon — lequel n’était autre que Paul Flandrin — un renfoncement de coude à le renverser, et qui voulait pertinemment dire : « Farceur, va, est-ce que vous voudriez me faire croire que vous venez, seulement aujourd’hui, de découvrir ce qui peut se constater depuis longtemps ? »

Ingres, toujours tourmenté et se lamentant de toutes gens et toutes choses artistiques, félicitait ainsi un de ses portraitistes, l’expert et peintre Haro : « Je suis content ; vous m’avez bien tait l’air mécontent. »

Hélas ! avant d’entrer dans les sanctuaires de glorieuse immortalité, aux Ilfizzi ou au Louvre, les maîtresses du Titien et les odalisques d’Ingres passent par l’alcôve de l’Arétin et la salle à manger du docteur Véron.

Eh bien ! l’auteur de ces belles Odalisques et des idéales figures de l’Allégorie et de la Mythologie doublait volontiers tel cap de rue pour aller admirer, à quelque vitrine, la caricature du jour de Daumier.

Ingres, accompagné d’Hippolyte et de Paul Flandrin, arrive devant le Saint-Michel du Louvre par Raphaël fraîchement restauré. « A bientôt, fait-il, d’aller à l’enterrement. »

Le graveur italien Calamatta revient plusieurs fois à parler assez mai de Rembrandt, qu’il appelait Moussu Rénbr an, devant Moussu Ingres, chez lequel

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il croyait devoir trouver tout naturellement l’approbation de l’auteur de La Source pour la désapprobation de celui de la Betfisabée (de la galerie Lacaze, au Louvre.) Un jour qu’enfin il insistait trop sur le refrain, Ingres, qui était resté absorbé, courbé sur un travail, se retourne tout à coup: « Monsieur)Rembrandt, votre Moussu Rénbran, proclame-t-il, eh bien sachez que vous et moi nous ne sommes à côté de lui que de la petite... Saint-Jean ! »

Le passage suivant d’une lettre de Victor Hugo en voyage de touriste (Montivilliers, 10 août 1835) vaut d’être transcrit ici. « Dans les débris du jubé dipersés çà et là dans l’église (de Fécamp) sont les plus admirables fragments qu’on puisse voir... : des têtes comme chez Raphaël, dans une Adoration de la Vierge au tombeau de grandeur naturelle. Il y en a une de sculpture peinte d’un homme, qui tient un livre et qui est le plus étonnant portrait d’Ingres à pouvoir se figurer. Je le défierais luimême de se faire plus ressemblant. »

Un marchand de bric-à-brac apporta à l’auteur de la Stratonice un merveilleux morceau de peinture attribuable à Vélasquez, qu’il avait découpé dans une toile beaucoup plus grande. Suffoqué d’autant d’indignation que d’admiration, Ingres éclate en une fureur épouvantable. « Vous avez, vous, brute, misérable, infâme, commis ce crime sans nom de mutiler une telle chose !... » Et l’homme de se sauver. « Elle ne m’a pas coûté cher, celle-là, ajoutait-il plus tard ; je n’ai jamais revu le marchand. »

Ingres usait ses pinceaux jusqu’aux derniers trois

poils ; puis, leur ayant donné un délicat baiser d’adieu, les brûlait. L’un deux, tout petit, arrivé à cette extrémité, sembla lui dire : Oh ! laisse-moi quelques heures de grâce ; peut-être bien que tu pourrais faire encore quelque chose de moi ! « Je l’ai écouté, racontait le maître, et en ai peint tout une tête excellente : mon meilleur morceau peut-; être ! » D’autres trouveront ceci plus ou moins affété et prétentieux. Moi, je le trouve vraiment touchant et plein d’affabulation.

Pour vouloir et pouvoir faire Beau, disait Ingres, il nous y faut pleurer !

Voici une question posée à Ingres, aussi humblement qu’elle est... naïve, et quia failli le tuer raide d’indignation. « Les œuvres de Raphaël sont-elles réellement à la hauteur de la réputation qu’on leur a faite ? »

«Mais elles en sont, s’écrie-t-il, encore au-dessus de la hauteur de cent, de cinq-cents, de. mille toises!...» Il ne s’était arrêté que par manque de respiration.

On ne saurait, prétendait Ingres pour l’honneur de la musique, bien jouer du violon, le divin instrument du divin Apollon et êlre un malhonnête homme. En revanche, il qualifiait de rien moins qu’assassin tout retoucheur de photographie.

On demanda à Hippolyte Flandrin pour un album quelques mots d’autographe. Il écrivit ceci :

« Dans les arts la naïveté et la sincérité sont de grandes forces. »

En tout et pour tout Flandrin tut le si religieux disciple d’Ingres, que l’on peut considérer le cidessus axiome comme foncièrement émané du maître qui a dit :

« Le dessin est la probité de l’Art. »

Ingres, aux prises avec quelque tâtonnement, en désarroi, découragé, gémissait souvent ainsi : « J’ai perdu la trace...» celle sans doute, comprendra-ton au tond, non de la main d’œuvre, mais bien des grands maîtres à travers la Nature, qu’il pouvait et devait croire suivre d’ordinaire lui-même^

<r Combien de temps faut-il pour savoir peindre? » demande une jeune ganache. — « Le saurai-je demain?» se demande chaque jour, à l’âge. de quatrevingt-douze ans et dans encore un digne épilogue de son talent, le premier de nos maîtres.

Pour bien se rendre compte de ce qu’on exécute en grand, ce n’est pas, enseignait-il, au bout d’un porte-crayon qu’il faudrait dessiner, ou d’un manche de brosse qu’il faudrait peindre, mais bien à la distance d’une canne de pêcheur à la ligne ou, mieux encore, à celle d’un tronc de sapin, d’un mât quoi !

Ingres recommandait, dit-on, à ses élèves en visite ou travail au Musée du Louvre, de baisser les yeux sur le parquet et de presser le pas, arrivés à la travée des vingt-quatre grandes compositions de Rubens, et de ne s’en départir qu’à sa sortie intégrale. C’était là, logiquement, affaire de rigo-

risme de principes et de discipline scolaires ; mais se trouvant lui-même, seul et pour son propre compte, dans ces mêmes parages, on peut croire qu’il y regardait sans trop de vergogne et même y admirait plus et mieux, à tous titres, que quiconque. Tels Rossini et Meyerbeer, Lamartine et Hugo, que leurs faux admirateurs croyaient devoir décemment poser en bêtes noires vis-à-vis les uns des autres.

X..., pur parisien, ni plus ni moins, sortait du Vatican donner un coup d'œil aux Stanze et venait droit à l’Académie de France (Villa Médicis) où siégeait Ingres, se confesser désolé, se frappant la poitrine. « Vous direz ce que vous voudrez, lui zézavait-il d’un ton à la fois larmoyant et dégagé. Punissez-moi, ô mon père ! J’en suis honteux, misérable, désolé, oui désolé, mais, Monsieur le Directeur, Raphaël n’est pas mon homme. » Or, celui devant qui il croyait devoir tant se désoler lui laissa négligeamment, un bout de temps, faire toutes ses manières, puis l’arrêta net et l’écrasa d’un simple « N’importe ».

On a beaucoup parlé, à tort et à travers, d’Ingres violoniste, le faisant tantôt l’émule de Baillot, dont il était l’ami, et du fantastique Paganini; tanfôt un assez ridicule amateur de salon des Ganaches. Ces calembredaines étaient plus faciles, cela se comprend, aux plumes boulevardières que d’analyser sciemment et avec impartialité les qualités diverses du peintre du Plafond d'Homère et du Portrait de M. Bertin. La vérité c’est qu’il jouait très convenablement, sans virtuosité transcen-

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dante mais avec une exécution suffisante, un sentiment très juste et d’ailleurs en toute discrète intimité, la musique classique des maîtres qu’il adorait, Mozart en tête. Je l’ai entendu dans une sonate de ce maître, accompagné au piano par Mmc Hippolyte Flandrin. Nous étions seuls auditeurs, chez elle, avec les deux frères Hippolyte et Paul et le sculpteur, membre de l’Institut , Gatteaux. Le morceau fini, comme je gardais, dans l’expression de ma satisfaction même, une certaine réserve respectueuse et timide, les Flandrin m’engagèrent à la toute manifester au contraire auprès de leur illustre et cher hôte, que ce genre de compliments ne laissait pas insensible.

Plus d’une fois, le soir, près de minuit, rentrant tous deux en tête-à-tête, l’un alors rue Jacob, l’autre, très voisin, rue Bonaparte, nous causions encore, arrêtés soudain sur le trottoir, de peinture et surtout peut-être et non moins passionnément de musique. Mon interlocuteur, ^vec lequel, on peut penser, j’avais plus à écouter qu’à répliquer, se montrait sur ce dernier sujet particulièrement éloquent. Dans ces circonstances, il en vint d’aventure, plutôt curieux d’abord que vraiment intéressé, à me questionner sur ce que peut bien être, chez les Orientaux, en Perse notamment, leur soidisant musique, « si toutefois, se réservait-il, la chose saurait être qualifiée ainsi. » Je dus en déclarer, motiver une réelle appréciation et même une certaine admiration, basée sur ce que j’avais entendu de mes propres oreilles au long cours de voyages entre Constantinople et Ispahan. Je racontai, expliquai de mon mieux ces irrégularités et incorrections pour notre sens occidental de rythme,

GHAPITRE VIII

de tonalité, de modes tout originaux, contradictoires : établissant nonobstant qu’elle eut aussi, de son fait sut generis mais incontestable, une méthode, une esthétique, ses virtuosités d’exécutants, chanteurs et instrumentistes, son classicisme propre et des effets d’émotion et de charme dont se pâment indiscutablement les indigènes. Ingres, à ces affirmations, se raidissait récalcitrant ; puis, troublé, pitoyablement démonté, larmoyant presque, s’écriait : « Mais alors que deviennent, que sont, tout à l’opposé, nos sensations et nos admirations, où en sommes-nous ici vis-à-vis de Bach, de Gluck, Mozart, Beethoven ? Est-ce qu’ils se trompent, nous trompent, que nous nous trompons tous ! » Et il restait désespéré.

C’est le peintre du Saint- Symphorieh et de YAngélique et Roger qui, s’inclinant devant la Musique, déclare la partition du Don Juan de Mozart te chefd'œuvre de l'esprit humain.

A sa première réception chez Ingres, directeur de l’Académie de France à Rome, Henri Beyle (Sthendal), parlant musique, formula péremptoirement ceci : « Il n’y a pas de chant dans Beethgven. » Ingres lui tourna net le dos et descendit le désigner au portier du palais avec cet ordre : « Je n’y serai jamais pour ce monsieur- là. »

Accusant Ingres d’être avide, exigeant de louange et n’en trouvant jamais ^versement assez fort ni la mesure trop pleine, surtout devant une de ses nouvelles œuvres, on a raconté, mais avec un terme excessif rendant justement le fait peu croya-

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blc et que, tout au moins, je ne saurais ne pas atténuer, qu’il referma, une fois, la porte brusquement sur son visiteur — et lequel ! — Paul Flandrin, trouvé insuffisant d’enthousiasme ; et se serait écrié, sans gêne d’en être entendu: « Cet animal-là ! il n’aime véritablement que son frère. »

Trouvaille. — Le beau X..., n’ayant en plus de sa plantureuse beauté que ses peu vaillants pinceaux, trouvait à épouser, en traversant Rome, une richissime princesse russe..., à moins que ce ne soit une duchesse anglaise... ou une simple américaine, toujours non moins richissime. A la tête aujourd’hui d’un grand train de maison et d’une nombreuse famille, il habite principalement Londres l’été et Florence l’hiver. En fait d’art il brocante, il brocante partout, il brocante toujours, il brocante sans cesse.

Voici que récemment, dans la ville du Dante et des Médicis, il aperçoit chez un très modeste marchand de bric-à-brac.de faubourg, presque dans le ruisseau, une pauvre petite toile à moitié détachée de son châssis. Il y distingue d’abord et y reconnaît bientôt, comme sujet principal, une femme debout, habillée de blanc : Madame Ingres, la première ; puis, au second plan, une figure d’homme en habit de travail ; et, comme fond et accessoires, un atelier de peintre, celui précisément où fut exécuté Le Vœu de Louis XIH ; le tout, signé ou non, d’un caractère et d’un mérite d’exécution devant le faire attribuer à nul autre qu’au maître qui s’y est représenté ; et notre amateur l’achète pour quelque chose comme 10 francs !

Soit dit en passant ici, ces rencontres d’acquisi-

tions, tout parfaitement légales et admises qu’elles soient, m’ont toujours blessé comme entachées d’une moralité de conscience plus que discutable vis-à-vis de l’innocente ignorance du vendeur... Baste ! la précieuse relique se trouva en somme tombée entre bonnes mains. Elle est au moins sauvée de mille pires éventualités de disparitions diverses. En a-t-on relevé au plus tôt des photographies, en attendant, espérons-le, que quelque musée hérite de l’original même?

Sicut ad astra. — Un Anglais, le milord traditionnel, se présente, en traversant Florence, chez un artiste de quelque réputation pour la spécialité des petits portraits à la mine de plomb, ce dont toutefois il ne vivait qu’à peu près misérablement. La chose est pressée et sera largement payée. L’artiste, surpris en plein d’un travail de grand tableau auquel, depuis des mois, il appartient corps et âme, vient, la palette à la. main et de mauvaise humeur, ouvrir lui-mêmq sa porte. L’Anglais demande, et il refuse ; on insiste, et il résiste ; persiste, il ferme la porte sur le nez.

— Qui est-ce ? accourt s’informer la femme de celui-ci ; et qu’est-ce que c’est ? — Le mari dit le fait. — Mais, malheureux ! tu as refusé notre pain de demain, d’aujourd’hui peut-être ! Ne sais-tu donc pas que nous en 'sommes arrivés dans la maison à notre dernière pièce de cent sous? — Ah ! non, balbutie le peintre, simplement penaud comme un enfant grondé ; non, je ne savais pas.

Or, ce peintre n’était autre que MONSIEUR Ingres; et le tableau qu’il menait si bravement, c'est, me

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dit-on, je crois, ce Vœu de Louis Xlll, vendu deux ans plus tard à l’Etat pour seulement encore dix ou douze mille francs, mais que la postérité aujourd'hui couvre de tout l’or de son admiration.

Ingres était toujours blessé d’entendre appeler « le bonhomme », dire « faire son bonhomme » l’étude du modèle vivant : défendant radicalement dans son atelier, non une boîte mais un sanctuaire, l’usage de cette dénomination comme offensant pour la dignité de l’être humain et pour celle de l’Art.

Une exécution. — « Voilà le patron ! » firent d’une seule voix tous les élèves de l’atelier d’Ingres, en s'appliquant chacun subitement ou faisant semblant de s’appliquer à sa besogne. Effectivement, le patron, dont on avait signalé le pas dansj’escalier, fit son entrée, escorté du massier. Il salua brusquement son monde et alla s’asseoir à peu près droit au chevalet d’un nouveau venu, un brave jeune homme fort distingué de sa personne, à l’aspect doux, à l’attitude profondément émue et respectueuse, et qui perpétrait naïvement, le malheureux ! la plus scandaleuse débauche d’ébauche d’académie d’srprès le modèle vivant.

Le professeur, grave, soucieux, examine longtemps, en gardant un silence troublant, écrasant bientôt pour tous. Enfin, lentement il compte :

« Un, deux, trois, quatre, cinq et six. »

Puis, levant la tête et le doigt vers le modèle qui pose, il recompte, comme en collationnant :

« Un, deux, trois, quatre, cinq... C’est tout.

« Voyons ! Ai-je la berlue ? Comptons encore,

comptons mieux, comptons bien. Vous avez, mon garçon, fait six doigts là au pied droit de votre bonhomme. (Ceci seul « bonhomme » manifestait un certain degré d’irritation chez le maître qui n’aimait pas, en principe, que Ton appelât son modèle de ce mot d’atelier très peu respectueux.) Nous disons six doigts, ici, n’est-ce pas ? Et je n’en trouve, moi, que cinq, pas moins, pas plus : cinq, disons-nous, là-bas chez le modèle. »

L’élève perd contenance, balbutie, prend aux oreilles un rouge de homard cuit, tandis que les bons camarades tendaient les leurs, commençant à étouffer difficilement leur verve à quolibets.

Ingres, après quelque pose comme pour rafraîchir ses sens suffoqués, recommence d’une voix et avec un soin cruels, féroces. Toujours même résultat : cinq là-bas sur l’original, six ici sur la copie ; ou bien six ici en peinture, cinq là-bas en nature ; ou encore cinq sur l’homme, six sur la toile. « Décidément, conclut-il, il y a l’un de nous trois qui se trompe: moi, vous mon ami, ou le modèle, pardi!»

Notre pauvre jeune homme ne se sentait plus de jambes. Il aurait pourtant bien voulu s’en aller; et toute l’assistance était grosse de la tempête du rire. Tout à coup :

« Êtes-vous de Paris ? demande le bourreau au patient, ou de la province ? et de quel endroit ?

— De Limoges, monsieur.

« De Limoges! Vous êtes de Limoges !... Noble et illustre cité ! et ville charmante. Limoges! l’ancienne capitale des Lémovices, civitas Lemovicum ; résidence des proconsuls romains ; aujourd’hui, si je ne me trompe, cour d’assises, évêché, avec tribunaux de commerce, académie, typographies nom-

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breuses, etc. — Et que fait-on dans votre famille ? Quel est l’état de monsieur votre père ?

— Juge à la Cour royale.

« Juge ! Monsieur votre père est juge ! Ah î quelle grande, quelle honorable profession ! Quelle auguste et sacrée magistrature ! La première de toutes; oui, messieurs, de toutes. Juge ! représentant et organe de la Loi, chargé des droits et arbitre de l’honneur de ses concitoyens. Juge ! protecteur de la veuve et de l’orphelin. Juge! on est vraiment le supérieur, par la justice humaine qui doit être laite de justice divine, de tous les membres de la Société, depuis le mendiant et l’infirme jusqu’au souverain. Quel respect, quelle reconnaissance, quelle glorification ne mérite pas cette première des fonctions et des positions ! N’est- ce pas, brave et loyal jeune homme, que vous devez être fier d’être fils d’un tel fonctionnaire ! N’est-ce pas ? Vous trouvez bien cela comme moi, dites ?

— Oh ! sans doute, monsieur.

« Eh bien alors! Comment se fait-il donc que vous ne suiviez pas aussi facilement qu’en conscience ces plus nobles des traditions et des exemples de famille en entrant dans la même carrière que monsieur votre père, au lieu de vouloir vous faire peintre ! »

Et le maître passa aux autres élèves.

Le maître élevé, d’une tenue et sérénité d’art olympiennes, exempt de tous artifices et cuisines de métier, n’en prisait pas moins, en bonne occasion, les ouvrages remarquables par des qualités paraissant devoir lui être le plus opposées et rédhibitoires ; et il recommandait, réclama plus d’une

fois, chez les inintelligemment fades interprétations de ses propres elèves, une certaine « pointe de poivre. »

Ingres, corrigeant un de ses élèves qui abusait des reflets lui dit : « Sachez et n’oubliez jamais que le reflet n’est qu’un petit monsieur, d’assez mauvaise compagnie, et qui doit se tenir très humblement sur la marge du dessin ou sur le bord même du cadre du tableau auquel on travaille, le chapeau à la main toujours prêt à s'en aller. *.

Depuis un bon moment, Ingres est arrêté sur le trottoir, à l’angle des nues d’Assas et Vavin, immobile, suivant d’un regard captivé le va-et-vient du large pinceau imbibé de couleur brunâtre, qu’un peintre en bâtiment promène, d’un geste égal et rythmé, sur les boiseries de la devanture d’un épicier. « Eh ! cher maître, que faites-vous donc-là ? » demande, venant à passer et assez intrigué, son confrère de l’Institut Emile Signol. Pour toute réponse, Ingres montrant l’ouvrier : « Voyez, ditil, et admirez, comme moi : il en prend et en met juste ce qu'il faut. »

Ingres râclc du haut en bas, en trois coups de couteau à palette, la toile inutilement empâtée d’un élève, et dit : « Il en reste encore assez. »

Il baptisait le brun rouge « une couleur descendue du ciel » c’est-à-dire octroyée par les dieux aux hommes. Quant au blanc, il eut voulu, par

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crainte de son abus, qu’il se vendît plus cher qu'au poids de l’or.

Il ne voulait pas qu’on s’empresse d’encadrer un tableau avant de le terminer, trouvant sans doute la chose plus qu’inutile, nuisible ; et, d’ailleurs, se résumant ainsi : « Le cadre, c’est la récompense du peintre.*,»

Alors qu’il préparait, en pendant à son Age d’or, Y Age de fer , resté en cours d’exécution au château de Dampierre, Ingres en montrait diverses esquisses sur format grand-aigle. Dans chaque on ne voyait rien autre encore que la terrasse d’une sorte d’Acropole antique, garnie, à droite et à gauche, au fond, un peu partout, d’un monde somptueux et comme conservé neuf de temples, de palais, de propylées, de perrons, statues et diverses décorations. Devant leur ensemble, renouvelé de' ce que furent, à un moment donné, le Pnrthénon d’Athènes et le Forum romain, on se demandait, étonné, déconcerté surtout par l’absence complète d’aucun personnel, en quoi tout ceci pouvait-il bien vous représenter le prétendu sujet de l’Age de fer, plutôt que celui, à vrai dire, d’un Age de pierre bâtie ? « Mais comprenez donc, arguait l’auteur : j’établis là d’abord, en guise de prologue, tout ce qu’au milieu de quoi je vais ensuite faire arriver les barbares qui y f.... le feu ! » Le gros mot était énergiquement employé, pour la seule et incroyable fois sans doute sorti de cette même bouche. Mais que n’excuse pas la passion de l’artiste exalté ! Faisons comme elle, surtout quand elle nous procure des chefs-d’œuvre.

Tous les soirs, pendant le long séjour de son travail au susdit château des ducs de Luynes- Chevreuse, le noble peintre ne manquait pas une partie de loto : « ce premier des jeux, disait-il en s’élevant contre les facéties d’usage, où c’est le Sort qui décide. »

Après dîner chez Gatteaux, rue de Lille, tout en prenant le café, il fut montré d’Ingres, lui présent et se commentant, une sorte d’agenda ou calendrier de poche qu’il avait illustré, à chaque première page de mois, d’un dessin mine de plomb, à sujet de figure mythologique. C’était exquis. Qu’en fit l’incendie de la Commune détruisant la maison ?

Cet hôtel Gatteaux, à vrai dire riche et véritable sanctuaire d’art, fut aussi le foyer d’un certain groupe d’artistes en cénacle où trônait la toute légitime souveraineté d’Ingres. Une fois qu’on allait se mettre à table pour un grand dîner de famille et d’intimes, voilà le héros naturel de la fête qui, comme de Balzac, avait un fort des plus faibles pour l’ordre monarchique, s’empare de la main d’un gentil bébé de petite fille, la conduit et la place à sa droite, ou plutôt, pourrait-on dire, se place galamment à sa gauche, quitte à bousculer tous les arrangements de protocole d’un chacun et de tous : « C’est que, voyez-vous, déclare-t-il, pour bien imposer la fantaisie de son acte en une manifestation politique et sociale, j’adore, moi, les petites filles... surtout depuis la république de 1848 ! » La boutade était bien du peintre à convictions autoritaires de certain « Napoléon Olympien » datant du premier Empire, et d’un autre, jadis en plafond à

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l'Hotel-de-Ville et gratifié de cette inscription plus qu'apothéosique : ln nepote redivivus.

Toujours Lui, Lui partout ! (V. Hugo). — L’admiration fanatique de Hamon pour Ingres brûlait d’un feu à la fois profond^ardent et continu. Le seul aspect, la seule pensée des lettres, même d’une partie des lettres de ce nom INGRES lui causait une sorie de fascination hallucinée. Ainsi que celles de Esmeralda pour la fièvre de Claude Frollo, il les voyait surgir, se détacher de partout, rayonnant toujours d’une sorte de phosphorescence particulière.

Je comprends cela moi, qui également passionné de Rome, par exemple, m’arrête en pleine rue féru, pipé, amoureusement médusé par une enseigne, une étiquette de boutique de fROMAges!

Or Hamon ne manquait pas de conduire pieusement les forestiers ( forestieri , étrangers) qu’il avait à piloter dans Rome à une longue station devant le mausolée d’Auguste, transformé aujourd’hui en une sorte de théâtre diurne, où on ne lisait plus, presligieusement, sur l’une des deux portes, celle d’entrée, en pendant à celle de sortie ( soriita ), que les lettres INGRES restées du mot ingresso (entrée).

Par un véritable tic de son idée fixe et fanatique, notre dévot ajoutait toujours, dans la conversation courante, aux « Il est bon là » et « Elle est bien bonne » de Monsieur Ingres.

C’est dans le même esprit tintamaresque, mais, cette fois, avec un sentiment de gratuite malveil-

lance, sinon de pure calomnie, que le mot « ingratitude » a été retourné en attitude d'Ingres.

Voulant être tout à fait méchant ceci. « Monsieur Ingres est enfermé dans son atelier, où il travaille à force et ne reçoit personne, » dit la domestique à un visiteur, qui grommèlé dépité : « Soit : dès le moment où Monsieur Ingres est dans le froid de la composition... »

Ceci, au contraire, bon enfant. On connaît la charge de Cham, véritable fils de Noé comte et pair de France, laquelle, au lendemain de la mort d’Ingres, représentait un brave Dumanet lignard, le bras entouré d’une ample écharpe de crêpe noire. Questionné à ce sujet par quelque camarade, il répond croire ne pas pouvoir faire moins que cette manifestation de deuil envers un homme qui, répétait-on toujours, aimait tant la ligne.

Une des choses les plus importantes et exigeantes chez la personne d’Ingres c’était l’ampleur et l’empois de ses cols de chemises, jamais pour lui assez grands, jamais assez raides, assez métalliques, et qui faisaient de ses petits levers un acte quasi solennel. Joignez-y le non moins supercoquentieux bonnet de coton qu’il gardait parfois volontiers toute la matinée. Voyez le contraste comique de l’homme avec son idéal artistique ! Fautil en induire une manière d’affirmation ultraclassique de sa part, en pendant aux, célèbres aussi, hausse-cols ultra-romantiques de Géricault, d’Eugène Delacroix, de Dumas -Antony, de Frédéric- Iiobert Macairet

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Génie et Pâtisserie. — Un de ses plus anciens et meilleurs élèves rencontre Ingres au coin des rues Jacob et des Saints-Pères, vis-à-vis la boutique d’un pâtissier renommé, Guerbois, et paraissant attendre quelqu’un ou quelque chose. Tout d’un coup : « Mangeons des gâteaux, » fait-il. Il n’y avait qu’à accepler tout au moins avec très grand honneur. On entre, et se livre à une vraie boustifaille, à laquelle Ingres priait et entraînait absolument son invité, 1° parce qu’il mangeait toujours volontiers et dru; 2° parce qu’il adorait la pâtisserie ; 3° parce qu’il regardait, au comptoir, dans la glace, sous tous- les aspects, la maîtresse de la maison.

« Voyez-vous !..., disait-il à la dérobée, la bouche et les yeux pleins et dévorants, voyez-vous ? mais regardez-donc ! c’est comme du Raphaël... tout Raphaël. Mangez donc de ceci, tenez, et de cela... absolument Raphaël... à la crème. Vous rappelezvous la madone de Foligno?... et ce baba... »

Au bout d’un assez long temps de cette double consommation gastronomique et pittoresque :

« Le voilà, s’écrie- t-il en se précipitant dehors ; le voilà mon omnibus qui passe, avec de la place enfin sur l’impériale! arrêtez-le, arrêtez! » Et le vénéré grand artiste, membre de* l’Institut, commandeur de la Légion d’honneur et prochain sénateur, grimpe aussi lestement qu’un singe sur le bourgeois véhicule, en déclamant et gesticulant, de loin, la bouche encore pleine : « Vous payerez pour moi les gâteaux ! »

La note s’éleva à un bon petit total. Naturellement il n’en a jamais aucunement été question avec l’invité payant.

Les noms Eschyle, Phidias, Shakespeare, Raphaël, le Vinci, Mozart, Goethe, Weber, Ingres, Hugo, ne sont que des mots quelconques. En vérité les sommets humains que ces noms étiquettent de hasard, et qui eussent pu en porter d’autres, se nomment, sont identiquement Prométhée, le Scamandre, Hamlet, le Christ transfiguré, Joconde, Don Juan, Faust, Freyschutz, Œdipe, Claude Frollo ou Ruy-Blas.

Prodrome. — C’est comme accidentellement, sinon quelquefois même par hasard, que figurent dans cette « Légende » — une Légende dorée aussi bien — ses divers personnages, grands, moyens ou petits. Parmi eux il en est des plus hauts et des plus célèbres, tels que Ingres, Hugo, Thiers, Doré, Cabanel, etc., dont les noms seuls relèvent déjà d’un intérêt public et sur qui le moindre détail comporte une valeur biographique ou de moralité esthétique. Quand même il me restât beaucoup à dire et de ceux que ma plumç a tenus longtemps sur la sellette et de ceux n’étant qu’accessoirement intervenus, je n’y reviendrai pas ou que peu faute de temps et d’espace. Mais il en est encore, après eux, un bien plus grand nombre d’autres et de diverses notoriétés dont il faudrait au moins cataloguer la série, d’ailleurs en elle-même suffisamment significative aussi. — Artiste moi-même, quelle qu’en soit la modestie de degré, j’ai naturellement eu affaire, dans le cours de ma carrière, surtout à des artistes, plus ou moins lié avec les uns, passant plus ou moins près des autres. Au demeurant il ne saurait donc être ici question que d’individua-

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lités avec lesquelles j’ai entretenu des relations directes, fait rencontre» ai pris contact péribiographique, puis-je au moins dire en un mot, de gens et de choses vécues ou vues et m’ayant présenté quelque édification ou suggestion dignes d’être retenues pour des annales tant privées que publiques du monde intellectuel. De leurs noms il n’en est pas un seul qui ne fasse se dresser son homme devant moi, revu et réentendu dans tel milieu, telle circonstance, en tels propos. Cette figure ainsi soudain évoquée est toujours, je le crois, plutôt prou que peu curieuse pour tous, recommandable par quelque mérite. Chez moi, par le souvenir d’un aimable accueil et d’honorables procédés, elle a créé de plus un sentiment de vive reconnaissance dont je tiens, pour peu que ces lignes soient lues, à y fixer quelque témoignage.

Matet. — Elève de Hersent, eut pour élève, à Montpellier, son compatriote Alexandre Cabanel : ce qui seul lui mériterait partout un bon point ou une mention honorable. Je le fus aussi son élève, toutes grandes proportions gardées, mais ce qui vaut bien mon souvenir personnel. Comme homme et comme artiste Matet n’offrait pas une nature de haute ni bien originale portée, mais il était honnête, dans le sens général du mot, plein de tenue et tout voué aux travaux du métier, aux fonctions de conservateur de ce fameux Musée Fabre hors de pair en qualité surtout, et de professeur à l’Ecole de dessin et de peinture de la Ville. Traitant exclusivement le portrait, il apporta dans ce genre un réel talent, y obtint un succès aussi permanent que lucratif et produisit un œuvre consi-

dérable, où se distinguent une absolue sincérité de ressemblance et fine conscience d’exécution envers les modèles. Tels on voit, par exemple, l’auteur même et apprécie ses qualités propres sur la toile où, se ipsum pinxit, il est représenté sous l'auvent des larges ailes noires d’un chapeau mou, palette et pinceaux en mains et les yeux vous fixant droit à travers des lunettes. Ainsi exact et soigneux pour tout, il collaborait, chose importante, du meilleur secours aux réfections et entretiens que nécessite couramment un musée. Voilà bien des conditions, n’est-ce pas ? pour que la province, même l’insigne cité scientifique et artistique de Montpellier, s’estiment heureusement partagées de les posséder. Or, les concitoyens de Matet, comme il en est du reste d’ordinaire partout, se laissaient plus volontiers aller à la critique qu’à l’admiration, aux lazzis quelconques qu’à la bienveillance. Aussi, une belle fois, s’esbaudirent-ils tort, au sujet suivant vraiment assez drôle, soit, mais ni plus ni moins. Notre peintre portraicturant un certain colonel de dragons retour d’Afrique, costumé en grande tenue et qui avait voulu avoir pour fond la plaine nue et ensoleillée du désert saharien, théâtre sans doute de ses exploits, le brave peintre, disons-nous, copia, en aussi étonnant que parfait trompe-l’œil, comme point brillant du casque, celui produit et encadré par le châssis de son atelier !

Le Salon vu de loin. — Je trouve ce titre en tête d’un carnet assez semblable à un cahier de papier à cigarettes, et dont les feuilles sont crayonnées des balivernes suivantes.

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Ne pas confondre « reçu au Salon » avec « reçu dans les salons ». Il est vrai que les artistes qui le seraient le moins dans ces derniers sont surtout ceux-là qui ne veulent ou ne peuvent pas même s’y présenter.

Au Salon, tel frappe un grand coup ; tels autres y en reçoivent.

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