X..., cette année, y sera renversant et surtout., renversé
Au nombre des femmes exposantes on doit compter en tête, et des non moins méritantes ma foi, les modistes et les couturières sur la personne des belles visiteuses : une fameuse cimaise qui vaut bien celle aux tableaux... et ambulante !
Combien d’exposants imprudents ou cyniques préfèrent, comme certaines femmes exposées, je veux dire exposées à tous risques, le déshonneur public à la vertu privée !
La « carte d’exposant » remplaçera bientôt dans nos mœurs et formalités le « vacciné » de certains anciens certificats ou passeports. .. jusqu’à ce qu’une « lettre de refus », devenue plus rare, lui fût préférable et préférée.
Le Salon, disait Hamon pudiquement révolté, c’est la foire aux tableaux en pendant de la foire aux jambons et de celle au pain d’épice.
Nihil admirari. — Comme tous les ans, ce visiteur banal de la première heure sort de consommer, pendant une grosse moitié de journée, en toute avidité, mais ne sachant d’ailleurs ni manger ni digérer, les kilomètres de peintures et de sculptures, de dessins, de lithographies et de gravures du nouveau Salon. L’estomac et le ventre bondés, les lèvres encore mal essuyées, avec quel ton de suffisance, quel accent et à travers quel péremptoire hoquet de trop repu il répondra au « Eh bien ?» impaüent de toute personne désireuse de bonnes nouvelles : « Peuh ! Il n’y a rien, cette année, rien de rien ! »
Triste fin. — Les artistes plus ou moins connus qui ne brillent plus au Salon que par leur absence sont précisément ceux en train de s’éteindre par leur présence dans la boutique exclusive du marchand ou amateur brocanteur avec lequel ils exploitent la place.
Appelés et élus . — De ce tournoi de l’art, un Salon, qui rapporte le rond de méial d’une médaille décernée par le jury, qui le ruban de soie d’une décoration accordée par le ministère ; l’une et l’autre avec un diplôme de vélin calligraphiquement rédigé ; mais seulement, à la fois beaucoup moins et beaucoup plus, compte la petite feuille de laurier qui tombe comme d’elle-même, à son heure, sur le front désigné par la foule.
Saturnales. — Le 'chat, dit- on, a été donné à l’homme pour lui procurer le plaisir de pouvoir caresser impunément un petit tigre ; et le Salon,
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dirais-je, pour permettre à tous de contempler tout à l’aise des obscénités dont, toute autre part, on ne doit même pas parler.
Dépravation. — Ah ! il faut être pris diantrement jeune dans l’ultra- civilisation parisienne pour pouvoir consommer une journée de Salon ! C’est au moins aussi fort que l’audition en quatre veillées de la « Tétralogie « wagnérienne des Niebelungen .
Il paraît que Rossini n’a jamais voulu montai' dans aucun véhicule à vapeur. Je pourrais citer d’humeur, c’est-à-dire de tempérament analogue, un artisle bien connu qui, pendant les vingt dernières années de sa bonne et belle vie, n’a plus non seulement rien envoyé au Salon, mais n’y a même plus mis les pieds : affaire d’hygiène esthétique et thérapeutique.
Ohimé ! — De deux amants il y en a toujours un, dit-on, qui aime plus que l’autre, lequel tout au plus se laisserait aimer. Entre la Muse du pauvre Gustave Doré, un tempérament de génie à cela près, et les faveurs du Salon, celle-là l’aimait trop, à vouloir le violenter, en abuser, et celui-ci pas du tout.
Quantité ne fait pas qualité.— Je sais un tableau pour le prochain Salon, si ce n’est l’universel de 1900, qui ne saurait manquer d’y remporter, à travers les batailles de tout grand succès, la première grande médaille d’honneur. Un rude et fier homme, allez, que hauteur ! portantà lui tout seul, sur la même toile, les riches et si divers défauts, tant à la mode
d’ailleurs, et non les qualités de P..., de H... et de C... On pourrait même y ajouter, en bon poids, ceux de feu Régnault et Bastien-Lepage.
Des fois l'habit fait le moine . — De plus en plus c’est assurément au bazar du Salon que, suivant le dicton italien, lo vernice e la comice sono i ruffiani ciel quadro.
Vanité peu fière . — C'est égal ! l’orgueilleuse coquetterie de certains peintres et de leurs peintures aboutit trop modestement : au fond, elle semble n’être qu’un prétexte à commandes de cadres et collaboration avec les doreurs. De même tel fat héros de la fashion ou disciple soumis de la Mode, ne relève pas mais abdique au contraire toute sa personne et sa personnalité, qui ne sont plus qu’un mannequin vide, qu’une enseigne, qu’une chose entre les mains de ses tailleur, coiffeur, chapelier, bottier, marchand de nouveautés et autres.
Gâchis. — Dans une exposition, sans aller, vis-àvis de la diversité des genres de sujets, jusqu’aux difficultés de la sélection « par groupes sympathiques,» la logique et les conventions de notre éducation intellectuelle et morale ne devraient-elles pas commander la division de ces sujets au moins en deux sortes, de musée profane (pour ne pas parler de celui secret) et musée religieux ? C’est-à-dire de façon à n’y pas trouver, tant à la sculpture qu’à la peinture et autres sections, un Enterrement dans les Catacombes sous une Fête chez Tibère ; une Extase de sainte Thérèse en pendant d’un Siméon sty litlie avec, entre les deux, une Bacchante ivre ;
Pie IX flanqué de Garibaldi et de la Schneider ; Notre-Dame- des- Sep t-Douleur s côte à côte de Mademoiselle A... ou de Madame Z.., cocottes de marque.
Forte gaffe. — Un amateur complimente à fond de train le premier de nos peintres de nature mor te : « Votre grande composition de ce Salon est le dernier mot de l’Art comme exécution. Tout y est merveilleux, étourdissant de vérité, de trompe l’œil ! un certain canard surtout : oh ! le canard ! non, jamais canard... » Il n’y a pas de canard, malheureusement, doit enrayer l’auteur : c’est un moyen-duc.
Gentillesse. — (Entre mondaines très chic, pardon, du dernier pschutt ; du reste très jolies et véritablement élégantes.)
— Vous avez envoyé quelque chose '(
— Oh ! presque moins que rien : une petite ordure... comme simple carte de présence.
— Où ça ? A la. peinture ? aux dessins ? à la sculpture peut-être bien ?
— A l’huile. Une petite saleté, vous dis-je. Des Camélias dans un pot à tabac avec un numéro du Figaro. Mais et vous ? Vous avez certainement quelque chose aussi ? et de toujours épatant, mon Dieu, oui.
— Ah ! parlons-en. C’est encore mon même sale torchon d’aquarelle.
Ceinture dorée. — Par le temps de cadres ou les cadres du temps qui court et qui courent, ce n’est pas la peinture de nos portraitistes A..., B..., C... ou X..., Y..., Z..., et même celle de nos plus incons-
cients caricaturistes, qui se contenteraient de l’absolue modestie (c’est ce qui frappe après l’admiration du merveilleux chef-d’œuvre y contenu) de celui de 1’ « Innocent X » par Vélasquez, de la galerie Doria, à Rome.
Pictura atque. — De même qu’il y a en littérature des dessinateurs et des peintres ou coloristes, il y*a en peinture des poètes et des prosateurs ou de simples écrivains. Bien entendu que je parle ici de prose et de poésie surtout pour leurs tonds plutôt que pour leurs formes. Or, nous voyons beaucoup de portraits, par exemple, peints en belle, bonne, pompeuse ou spirituelle prose. C’est la traditionnelle école française, toujours non moins admirable en elle -même qu’incomparablement aimable. Mais- j’en vois peu rythmés en grands alexandrins de ces nombre et mesure et de cette allure de style à la lois olympienne et familière, véritablement magistrale dont, au premier chef, est peint Y Armand- Ber tin par Ingres.
Aîné de Gascogne. — Il y a quelques années, le jour d’invitation officielle au Salon, l’artiste lithographe L... descendait quatre à quatre le grand escalier du palais des Champs-Elysées. Il s’y croise avec un confrère le montant qui lui crie : « Comment, tu t’en vas ? alors que l’empereur se trouverait là-haut, m’assure-t-on ! » — Il n’y est pardi que trop, répond L..., avec une pantomime en conséquence, et j’en ai assez ; je me sauve. Voilà deux heures que je suis avec lui sans parvenir à me faire lâcher. C’est toujours comme ça quand nous pous rencontrons, moi et lui. — Disons,
comme circonstance atténuante, que notre homme était natif de Bordeaux.
Probabilitas. — Dans la ville d’A..., le peintre et professeur municipal vous montre, en tête des toiles de son atelier, un certain Intérieur à la Granet, qui, se flatte-t-ii, « a fait au Salon de la capitale beaucoup de bruit ». On se dit que ce grand bruit n’a pu être, tout matériel, que le patatras d’une mésaventure de suspension.
Jolie gaffe. — Un confrère, grand ami et soidisant non moins grand admirateur de L..., arrête longtemps ses regards, dans l’atelier de celui ci, sur une toile des plus remarquables à tous titres: « Vous allez vite me finirça, lui dit-il. — Mais depuis plusieurs années, ça l’est fini... pour moi au moins. « Ah ! très bien. Et pourquoi ne bavez-vous pas destiné au Salon ?» — Je l’ai justement fait pour le Salon. « Alors, qu’attendez-vous donc pour l’y envoyer ?» — Il y a été à jJeux de Salons, celui annuel et à un décennal. » Oh ! nos intimes.
Raccroc. — La pièce de Robert Macaire voulait être un bon gros mélodrame se prenant lui-même et se faisant prendre au sérieux par le public. A la première représentation la chose tourna tellement au comique qu’elle en est bien et toujours restée un type. — Manet et consorts ne pensaient à être que des artistes comme d’autres. Quelques gros défauts, très involontaires, croyez-le sûrement, les en ayant cocassement distingués c’est là-dessus qu’ils vivent et tiennent école.
Manet brosse Le bon bock : une caricature porcine porcinement peinte ; et c’est un succès hors de pair, une date de Salon, le manifeste, le programme et la fondation d’une école ! L’état en étoi lera l’auteur de la Légion d’honneur ; c’est fait. (Un ministère et un ministre Proust seront même créés tout exprès pour ça, il semble, tellement ils n’ont servi à rien autre.) — Emile Lévy, un des artistes les plus dignes de ce titre par l’âme, par l’invention, la science, la délicatesse et l’habileté de main, reconstitue, la même année d’exposition peut-être, autour du Meta sudans de Rome, dont la substruction de briques existe encore devant le Colisée, entre la base du piédestal de la statue d’o de Néron et l’Arc de Constantin, et l’exécute à fin avec les mérites et la réussite les plus difficiles, tout un tableau vivant de la haute vie romaine.., et personne n’y regarde ou ne le compte. C’est comme non avenu. Arrangezvous du fait de la mal-cote !
Manet, Ribot, Roybet, Ronnat, Rrigot, Régnault, Renouard font de la peinture espagnole , Robert- Fleury, Ricard en font de la flamande ; Moreau de l’italienne ; Tissot de l’allemande, etc. & Moi, dit piteusement le pauvre diable X..., je fais delà peinture écossaise, qui se donne , mais ne se vend jamais, non jamais, jamais. »
Tel modeste fait « bon marché » de son talent ; c’est-à-dire plus que bon, excellent, très lucratif marché de ses produits.
Pavé d'intentions — P., qui, passé la quarantaine, n’a encore pris part à aucune exposition, sinon
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clandestinement à leurs envois, et pour cause, pérorait à un confrère, modeste à sa manière, en ayant toujours simplement exposé partout : « Tu exposes quelque chose, toi, cette année ? Moi, non ; plus tard. J'attends pour ça d’avoir pondu l’oeuvre qui me contentera tout à fait. » — A ce compte « Etre content de soi tout à fait », répartit le confrère personnellement assez mis en cause, c’est surtout les vrais, les plus grands maîtres qui n’exposeraient jamais.
Cruautés esthétiques. — Selon les temps et à la suite des combats du Cirque romain et des courses de taureaux espagnols, Paris, avec un ensemble de passions où les besoins et les satisfactions d’alavisme féroce trouvent encore pas mal leur compte, Paris a ses Salons. Mêmes conditions caractéristiques : rendez-vous de beaucoup de jolies femmes.
Vœ ! victis. — Beaucoup de vieux lutteurs des Salons n’y comptent, hélas ! leurs campagnes que par un nombre incalculable de blessures, tout au plus constatées, à l’heure dernière de l’existence ou des illusions, par la sorte de médaille de Sainte- Hélène de l’institution de secours du baron Taylor; que son saint nom soit avec nous !
Pornographie. — On parle comme d’un succès « tordant » (un mot entre autres de notre joli lexique rosse ) d’une Femme nue qui lit , par G.... Je suppose, non bouleversé par l’action palpitante du sujet, mais intrigué, que cela se voit dans l’atelier du peintre ou dans une baignoire ? Car, ni l’imprimerie ni aucune langue écrite, ni même du reste
les vraies femmes de notre époque tertiaire ou d’alluvion n’étaient inventées vers celle préhistorique, mythologique, épique ou simplement poétique où on a pu prétendre qu’elles allaient aux champs et en ville toutes nues.
Clientèle assurée. — Les peintres religieux se démodent, parce que surtout ils risquent de se trouver sans commandes. Successivement, leurs modèles les dieux s’en vont, s’en sont allés, et avec les protagonistes tout le personnel de la troupe... Parlez-moi des peintres de portraits ! L’amour et la gloriole du Moi humain chez nous tous en général, et encore ceux du soi, chez chacun en particulier, voilà la véritable religion universelle, le panthéonisme éternel qui ne faiblissent ni ne chôment jamais. Le fanatisme y est cyniquement naïf et l’indifférence inconnue. Et c’est à exploiter rien qu’en se baissant pour en prendre, à fleur du sol, comme en certaines mines de Sibérie.
C'est la mode. — Il y a quelque cinquante à soixante ans, tout jeune poète faisait ses « Harmonies » ou ses « Orientales » ; tout homme de lettres son « Essai historique » ou ses « Impressions de voyage ». Aujourd’hui, fout débutant de la plume et de l’écritoire fait son « Salon ». Et qui n’en a pas une série sur la conscience ! C’est une tâche, un exercice de tremplin du métier sur le dos des artistes (Font-ils bien flexible?). Serait-ce aussi, d’aventure, par faute de pouvoir mettre au Montde-Piété une montre qui y est déjà, par nécessité d’un peu de beurre à étendre sur son pain ? Et si quelques-uns ne savent pas ce qu’ils disent
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ô mon Dieu, pardonnez-leur. — Beaucoup de nos meilleurs compositeurs musiciens ont un peu ainsi, en d’ailleurs tout bien tout honneur, rempli, dans quelque recoin d’orchestre, l’emploi de triangle ou de timbalier.
Voilà X... bien volé! Ayant envoyé au jury un morceau de pornographie à se , faire refuser avec grand succès de scandale, c’est-à-dire de réclame, la chose y a passé mieux que lettre à îa poste, et, quoique pourtant placée très haut, se trouve moralement encore très au-dessous du diapason normal de la cynique curiosité du public.
Prohpudor! — Que voulez- vous ! Je reste toujours non moins gêné qu’étonné en 'me rencontrant avec un prêtre devant, par exemple, la chair d’une Vérité soldant du puits, sculptée par Cavalier ou peinte par Lefebvre, l’une et l’autre d’une nature différente de celle émanée de la Chaire de Vérité des sermons. C’est dire que je le suis non moins avec un collégien ou une jeune fdle devant Ma femme et mon singe ou une Nana de l’école Manet.
Les « salons d’autrefois », disparus de la Société actuelle, passent pour avoir été chacun l’expression la plus caractéristique de leurs époques. Estce aux Salons d’aujourd’hui qu’il nous faudrait chercher celle de la nôtre? Oh ! combien dur.
Une coquille. — Un éditeur de Catalogue illustré du Salon demanda au sculpteur F..., pensionnaire de Rome, un croquis du haut-relief qu’il avait ex-
posé, représentant, je crois, la Mort d'un jeune poète. Le croquis est fait, envoyé, reproduit et publié avec cette indication : « Peynot — Le Tasse du Belvédère ! » L’auteur du « Poète » ne réclama pas, ni son co-pensionnaire le susdit Peynot, qui avait exactement tait, lui, une copie du Torse du Belvédère, comme envoi de seconde année.
Quand on achète du galon... — Il y a une vingtaine d’années, je passais, traversant quelque vestibule du palais des Champs-Elysées, à côté d’un groupe d’artistes catéchumènes, chevelus et anarchiquement échevelés, au moment où en sortaient comme le feu d’une traînée de poudre les motions suivantes : « Des jurys ? il n’en faut pas.
— Pas plus que d’institut ou d’aucunes Sociétés.
— Ni d’aucuns comités. — Plus de règlements. — Plus de médailles. — Plus de Salons. — Est-ce que l’Art et les artistes ont besoin de rien de tout ça ?
— Et même la peinture doit se passer d’ateliers.
— Et même de modèles donc. — Et aussi de toiles.
— De pinceaux. — Surtout d’appuye-main !... » Il y eut encore d’autres mots de la fin. Total et conclusion : un éclat de rires, vous le pensez. Mais, de ce jour n’en était pas moins décrété le dogme de l’immaculée école des Intentionnistes ou Nihilistes.
On désespère alors... — Le peintre de scènes rustiques V... se tenait aux aguets, anxieux, enfiévré, devant la porte de la salle des délibérations du jury pour décerner les médailles, ces terribles et adorées médailles dont l’artiste, très médiocre, attendait depuis longtemps, chaque année, aussi
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sûrement que vainement, une part quelconque.. . La séance est terminée. Encore rien. pour Y... « Eh bien ! là, vrai, fait -il, bras en l’air, aussitôt en bas et avec une bonhomie outrée aussi comique qu’apitoyante, après mes envois de cette année, je ne sais plus du tout, mais plus du tout, ce qu’il leur faut. »
Où vont donc les vieilles lunes? demandent les enfants. Je me le demande, non moins curieux et peu renseigné, de tellement plus de jeunes toiles des Salons?...
On a mis la Bible en sonnets et le Jugement dernier de Michel-Ange en un panneau d’ivoire de bahut. (Galerie Colonna à Rome). C’est archichinois. Mais n’est-il pas autrement et plus véritablement petit de mettre ses sonnets en grand in-quarto, ou son Idylle marlottaise dans le cadre d’une paroi de la chapelle Sixtine !
Je ferme le « petit carnet » aux balivernes, le réservant pour y revenir en intermèdes, où il pourra bien encore, çà et là, livrer ce « mot pour rire » que saint Augustin et Renan eux-mêmes ne dédaignaient pas.
Chez Corot. — Pour peu que l’on fût du monde à Corot et si, allant chez lui, vous le rencontriez sortant, dans son escalier, dans la cour de la maison, ou même dans la rue, il livrait une clef de son atelier, avec ces bonnes paroles : « — Montez toujours, regardez et restez en toutes aises et tant que ça vous amusera. » Le concierge, moins aimable, de la loge duquel, pourtant, Corot avait, de
ses précieuses études, littéralement lambrissé les quatre murs — de quoi richement doter une fille (!) — n’était soumis qu’à ses cœur et corps défendant à ces facilités d’introductions. C’est celui-là que j’ai vu pendant des années, quai Voltaire, n° 17, monter une énorme et rustique soupière pleine et fumante, dont, chaque matin, le patron, en blouse et un bonnet de charretier aux couleurs chinées sur l’oreille, consommait goulûment le contenu. Quelqu’un ayant fait l’observation que le susdit bonnet lui donnait une physionomie de roulier : « — Non pas de roulier, releva-t-il vivement, mais dites bien de pépiniériste. » Et quel pépiniériste, au fait, a davantage et mieux- planté et élevé des arbres? Il fallait l’entendre répéter, soulevant humblement le même humble bonnet devant certains artistes ayant l’air de considérer la Nature comme une maîtresse : « — La Nature, c'est notre bourgeoise. »
Je passai diverses après-midi de dimanches dans l’atelier de Corot, à parcourir des cartons d’études peintes et dessinées. Le maître, de son côté, travaillait, gaîment surexcité comme à l’ordinaire... lançant tantôt dans le ciel de sa composition des touches, au petit bonheur, de feuilles d’arbres... et même — Dieu me pardonne — d’herbes du premier plan ; tantôt promenant sur celui-ci des frottis ou demi-pâtes, comme de nuages et de vapeurs lointaines empruntées au ciel... On sait à quel prestige d’ambiante harmonie, d’ensemble superlatif il arrivait ainsi ! — Tout à coup, pendant une de ces séances en tête-à-tête, je l’entends dire, en mezza voce, et semblant ne parler que pour lui-même : « Mais je compose comme un écolier !
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Je dessine comme Gribouille et je peins comme un singe, c’est entendu. Eh bien ( tutta voce et se levant de son tabouret dans un entrechat), je suis pourtant dans les numéros 1. » Il tient son appuiemain en manière de balancier, développe l’entrechat presque en danse et répétant : « Mais oui bien, c’est comme ça, il n’y a pas à dire mon bel ami : tu es, petit papa Gorol, dans les nu-méros l ! »
Certain autre jour, arrive un jeune lycéen, son neveu, qui tire de partout et étale sur le parquet toutes sortes de toiles, de papiers, albums, plaques d’eaux-fortes, dont il demande obstinément, pour chacun et chacune, à savoir le sujet, la provenance de lieu, la date, etc., etc. C’était fort amusant de voir Corot mis aux abois, obligé de toujours jeter en torticolis un nouveau regard et, soudain, si peu se reconnaître dans le défilé du stock, qu’il ne savait plus à qui attribuer toutes ces choses... à luimême ou à tel ou tel de ses confrères. Le nom de Léon Fleury revenait le plus fréquemment, mais toujours de façon très perplexe et, quatre fois sur cinq, finalement inexacte.
« — Et ceci ? mon oncle. »
« — Ça ? Ah ! ce n’est pas de moi, toujours... De « où ? Je n’en sais, ma foi, plus trop rien... C’est-il « des environs de Rouen ?... Non ! ça doit être de « la Bretagne et fait par mon brave Léon Fleury... « Mais montre-moi mieux, tiens bien droit... Eh « oui ! c’est parfaitement de lui... ou plutôt de « Camille Fiers ??... Oui, je m’y reconnais sûrement
« pour le coup... à moins, au fait, que ce ne soit « de moi ?... Ah ! Rouen, la Normandie, mon pre- « mier pays d’adoption artistique ! Si je m’en étais « tenu à lui, ou bien encore à quelque coin de par « ici, sans aller courir l’officielle Italie, m’y dépenser « et dévoyer trop longtemps, me couper ainsi en « deux... Oui, si je n’étais pas sorti de mon recoin « de coin une fois choisi, eh bien ! j’eusse pu me « faire un véritable grand peintre, un maître, quoi!»
Par le même esprit, tout à la fois de haute, naïve et touchante modestie qui dictait de tels regrets, nous avons vu ce maître — nonobstant — se laisser tracer au crayon blanc d’importantes modifications sur une de ses toiles en voie d’exécution (celle précisément de la Danse des Nymphes, qui a passé du musée du Luxembourg à celui du Louvre). La personne à laquelle non seulement il permettait, mais dont il sollicitait sincèrement ces changements, J. Bonaventure Laurens, était d’ailleurs elle-même un artiste de grand talent et, de plus, auteur d’un substantiel traité de Théorie du beau pittoresque. « J’apprécie beaucoup, lui disait Co- « rot, toutes vos observations, parce que, à l’opposé « de certains purs bavardages de soi-disant esthé- « ticiens, vous êtes le seul dont je sente que les « conseils ont une base. » Et il les mettait sur-lechamp en pratique.
Devant trois de ses tableaux plus particulièrement exposés, un de ses jeudis de réception :
« Celui-ci, dit-il, c’est un Corot, mais ni plus ni « moins... Celui-là, peuh ! c’est... de qui l’on vou- « dra ; mais en voici un, oh ! il n’est pas possible « de moi, ce troisième, non ! (et sa face de bienheu- « reux ouvrier s’illuminait) il est des petits anges !!
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« Du reste, il a déjà été trouvé très gentil par des « petites dames, bien gentilles elles aussi. » Peignant énormément d’études sur nature, le maître n’était pas moins prodigue à en donner. Combien de ses confrères ou de simples amis et connaissances (même — on l’a vu — de ses concierges !) qui n’en aient reçu, souvent en nombre et des plus choisies. Nous pourrions citer celles rencontrées chez Paul Flandrin, Jules Richomme, Eug. Cicéri, Bellel, le colonel Ruhousset, Dutilleux, etc., etc.
Lors de son envoi au Salon d’Agar au désert , toile si originale de site, de sentiment, de style et d’exécution, et qui devait aussi faire école à côté de celles de Desgoffes, d’Aligny, d’Edouard Bertin et de Paul Flandrin, Victor Hugo, très frappé, désira que l’auteur lui fût présenté, place Royale, où tout talent surgissant recevait alors comme ses lettres de naturalisation dans la gloire romantique, en général, et dans la réputation individuelle, en particulier. Corot, introduit à travers les groupes, alla droit et exclusivement aux petits-enfants dans une embrasure de fenêtre, ne s’occupant de personne ni de rien autre et ne les quitant plus de dessus ses genoux ou jouant avec eux, à l’instar d’Henri IV. Très tard seulement, et sur sa demande étonnée de cet assez singulier inconnu, le maître de la maison sut que c’était là le sévère et pathétique auteur de la peinture des rochers et des sables orientaux empruntés aux grès de la forêt de Fontainebleau et de YAgar si bibliquement désespérée.
Brelan d’artistes. — Un amateur d’art très intelligent, habitant Montpellier, y recevait, vers
1840, un brelan d’artistes paysagistes déjà célèbres à Paris : Corot, Français et Gaspard Lacroix, qui lui étaient recommandés par le baron Taylor. Il s’empressa, pour le mieux, de les conduire dans le vaste domaine de Lavalette, situé aux portes de la ville : une mine des plus variées et essentiellement caractéristique des éléments pittoresques du pays méridional. A tous pas, l’admiration, la satisfaction des intéressants et intéressés visiteurs redoublaient et manquaient d’expressions et se pavaient des meilleures bonnes intentions d’études, de tableaux, d’attaquages de motifs !... On parcourt et note tout: chaînes et groupes de rochers calcaires aux gris argentés , bois de chênes verts et bosquets de peupliers blancs, bords herbacés de la rivière du Lez, fermes à aspect de fabriques poussinesques, l’élégant château du propriétaire et ses hôtes charmants et charmés. Bref, on est promené, chaudement présenté, installé et le guide, discret et gourmet à la fois, ne reviendra que dans plusieurs jours revoir ses protégés, jouir alors ainsi du précieux résultat de leurs premiers travaux.
Il revint au moment convenu, mais passa une, deux heures à chercher et demander partout son monde. C’était une forte déception et devenait même un désarroi, fertile en hypothèses !... Il allait1 y renoncer, lorsque, à travers un dernier rideau d’arbustes, lui arrive une épaisse émanation de fumée de tabac, sous les diverses espèces de la cigarette, .du cigare et de la pipe, et il aperçoit bientôt nos trois grands hommes, épiquement disposés sur la berge de la rivière, cigarette, cigare et brûle-gueule aux lèvres et la ligne à la main, silencieux, absorbés et tout passionnément affectionnés à la pêche.
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Or, ils n’avaient, depuis leur arrivée, encore rien fait autre.
Empressons-nous de dire que ces inquiétants prolégomènes ne nuisirent en rien comme préparation, au contraire faut- il croire, à la quantité ni à la qualité du travail des journées suivantes. En ces lointaines et naïves époques, l’âge d’azur sinon l’âge d’or de l’art, on n’avait pas encore vendu, au prix bysantin de 80.000 fr., comme il y a peu d’années, Y Allée de Châtaigniers de Théodore Rousseau ; mais est-ce alors, justement sans doute, qu’on était par cela même en plus efficaces conditions pour la vouloir et pouvoir faire.
Les mêmes Corot, Français et Gaspard Lacroix se présentaient, durant cette même campagne, à la grille du Mas Estor, encore dans la banlieue de Montpellier : une vraie grande villa romaine, aux massifs de séculaires pins-parasols et heureusement abandonnée à la plus pittoresque incurie sinon aux artistes.
Le costume de ceux-ci laissait assez à désirer mondainement parlant, et une partie de l’attirail de leur profession pouvait même inspirer quelque crainte ou méfiance tout au moins.
Ils sonnent, ils frappent, appellent, hurlent vainement pendant longtemps dans la plus sourde solitude et sous le plus cuisant soleil... Enfin, à l’extrémité d’une allée à soubassements de laurierstins, paraît et se dirige paresseusement vers eux, sous la forme d’une vieille fermière, le dragon de ce jardin des Hespérides, qui, tout d’un coup sauvage et effarée, leur tourne brusquement les talons sur ces mots inexorablement, irrévocablement pro-
noncés : l'odoun pas vous baïïa ; anas pu yeun.( On ne peut pas vous donner; allez plus loin.)
Impossible de sortir delà, ou c’est-à-dire d’y entrer. Les parisiens ne parlaient ni comprenaient un traître mot de ce languedocien; pas plus que la femme n’entendait le français. Mal vu, mai entendu. Il fallut s’en retourner bredouille et, après en avoir beaucoup ri sur l’explication en ville, revenir à la charge un autre jour, assisté d’un cornac indigène.
A la campagne, dans un riche château d’amis où Corot passa une longue saison d’études, les domestiques ne purent jamais trouver, le soir ou le matin, devant la porte de sa chambre ni nulle part au-dedans, de la chaussure à cirer; alors que, pourtant, on la remarquait avec un croissant étonnement figurer presque propre à ses pieds... Après son départ on reconnut qu’il se l’époussetait et frottait ferme au revers des rideaux blancs de son lit !... Oh ! ces artistes! grands et petits, on les retrouve toujours en tout partout... : des ori- (jinaux quoi ? comme les qualifient et stigmatisent les bourgeois.
Un épilogue. — J’ai connu, vers 1842, le peintre Joseph Bidauld, né à Carpentras, qui fit, dès la seconde moitié du dix-huitième siècle, du paysage pur, alors qu’on en faisait si peu, et qui eut;donc le mérite d’inaugurer ainsi en France, avec un ou deux artistes non à trop dédaigner, une voie où leur genre devait parcourir tous ses développements merveilleux en grande partie jusqu’à certaines
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excentricités, bizarreries et même insanités de nos jours. On m’avait recommandé à lui comme compatriote et chargé assez officiellement de la part de notables de la cité natale, dont un de ses parents, de solliciter de son patriotisme et de sa générosité quelqu’une de ses toiles (d’ailleurs tombées sans valeur sur le marché). Il me reçut passablement, rue de l’ Arbre-Sec, où je le trouvai en perruque roussie et robe de chambre, travaillant toujours à quantité de tableaux sur des motifs agrémentés d’une mythologie surannée, plus qu’en désuétude, puérile, et d’un style et d’une exécution encore plus déplorablement séniles. Aux premiers mots de ma requête, que j’étais prêt à plaider in extenso en faveur de la modeste collection locale qui n’avait qu’à envier à sa rivale dJ Avignon une des toiles considérables du Maître et qui serait si.., il m’arrêta net, s’écriant d’un ton aigre d’Harpagon : « Votre ville aurait depuis longtemps pu et pourra autant qu’elle voudra posséder de Mes tableaux : qu’elle se les paye ou s’en fasse payer ou offrir par l’Etat, comme cela s’est traité pour le Musée du chef-lieu. De cette façon, mais pas autrement, je serai toujours disposé à en livrer très volontiers. »
Bidauld s’obstina bien tard (était-ce sottise ou héroïsme ?) à exposer chaque année, dans des Salons composé^ désormais d’un personnel et d’un milieu artistiques entièrement renouvelés. Ses toiles, hélas ! trop en vue, y étaient l’objet de gamineries vraiment indignes parfois : comme de se voir entourées d’attroupements de rapins exhilarants, déposer devant une couronne de foin, des sous, etc. Pensez donc ! Bidauld n’était surtout plus à la mode, était vieux (quels crimes en Fran-
ce !) et par dessus tout était membre de l’Institut ! Que n’eût-on pas dit et fait si, encore plus que par ce par dessus tout, ou l’avait su originaire de Carpentrasü!
Eh bien ! Corot, le paysagiste de génie le plus légitimement glorifié ces derniers temps, devant lequel je prononçai un jour le nom de Bidauld avec quelque réticence de banalité malveillante sur son œuvre, vis-à-vis duquel j’aurais pu le penser, lui plus que tout autre, mal disposé, Corot s’exclama vivement et non sans quelque émotion et solennité: « Bidauld ! Ah ! mais, doucement, c’cst qu’il n’est pas le premier venu, Bidauld; il fut bien un Maître parfois et des plus exquis. Telle de ses petites toiles est un chef-d’œuvre et pleine pour nous tous, vieux et jeunes, du bon exemple et des plus utiles conseils. Je l’admire, moi, particulièrement, Bidauld, et je le respecte; car, tenez, je lui dois beaucoup sinon le meilleur de ma propre affaire. »
Trop arrivé. — D’après ma demande d’un de ses tableaux pour un ami adorateur de sa peinture et qui devait l’offrir au sanctuaire d’un musée (celui de Montpellier hors ligne), Corot en prenait note, à la filière de nombre d’autres, sur un carnet ad hoc. « Rappelez-moi la commande et mon bon vouloir dans une couple d’années,» fit-il avec une certaine pantomime bonne princière qui n’était pas précisément celle habituelle de jadis.
Ce serait quelque chose, n’est-ce pas? si vous le voulez bien, dis-je assez décontenancé en me trouvant placé sur un tel terrain de réticences et pensant faciliter mes prétentions en réduisant l’objet
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à leur minimum immédiat ; ce serait l’une, par exemple, des grandes études que voici, et j’en désignais plusieurs exposées là sur ehevalets et prêtes à livrer. — Peut-on en savoir les prix l’un dans l’autre? — Entre nous, répond le Maître en me passant le bras derrière le dos, comme pour les marchands c’est chacune mille francs, pour vous, mon petit ami, et vu la destination, eh bien c’est... quinze cents; et (je ne pus réprimer le mouvement que l’on pense et qui pouvait être prévu) c’est le moins auquel il me soit permis de céder : parce que les marchands- m’achètent tout, me sont permanents, et que tout autre acheteur n’est guère qu’un oiseau de passage, la clientèle d’ailleurs à laisser aux premiers, auxquels je ne dois pas taire concurrence, sous peine de m’en voir lâcher à tout jamais.
Voilà où aboutissent le succès, la dignité et la liberté d‘un artiste arrivé, et celui-ci restant d’ailleurs réputé indépendant et bonhomme par excel • lence. C’est ainsi que l’on a pu plaindre des artistes éminents, Rosa Bonheur, son frère Auguste, Fortuny, Bargue (pour ne pas en nommer vingt autres) d’être tombés aux gages et à baux, c’est-à-dire comme pensionnaires desservants de leur production pendant une partie même de leur existence et carrière, des maisons Gambart, Goupil, Herber, etc. N’y a-t-il pas là, il ne peut au moins que trop sembler, quelque chose de moralement rédhibitoire dans les conditions « d’être arrivé ? » comme il semble aussi qu’il peut y avoir quelque indignité pour l’idéale autonomie et noblesse de l’Art dans certaines «dignités» de titres, de costumes, de bibelots et parades.
Pour en revenir à Corot et bien finir constatons, laissant les faits à la preuve en dehors de notre cadre, qu’il y aurait long et édifiant à raconter sur les côtés intimes de sa nature et de ses actions, c’est-à-dire de son noble cœur et de ses libéralités,
Un amateur de peinture, B..., se dit amoureux des paysages de Corot, si essentiellement laiteux et vaporeux, tout en leur reprochant leur « manque de vigueur Tel l’amoureux d’une femme blonde dont il se plaindrait qu’elle ne fut pas brune.
Le marquis de Chennevières, directeur des Beaux- Arts, conduisait à un Salon l’impératrice Eugénie, qui lui demande : « Veuillez, Monsieur, me mener simplement à cë qu’il y a de vraiment saillant ; à ce que, pour soi-même et pour les autres, l’on doit voir d’abord, sinon seulement. »
On arrive, s’arrête à un grand paysage de Corot des plus magistraux. Sa majesté regarde, silencieuse, assez longtemps ; puis enfin :
— Et cela représente ?
— Un effet de crépuscule matinal.
— Eh ! voilà donc pourquoi je comprends si peu. Je n’ai jamais assisté à la chose ; il n’y a que messieurs les peintres paysagistes qui se lèvent, sortent et courent les champs à cette heure-là !
Belliard. — Mon frère l’avait connu à Paris dès 1825. Ma présentation se trouva donc plus que préparée, toute faite en 1842, lorsque j’allai sonner chez lui, carrefour de la Croix-Bouge.
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C’élait un brave et doux homme que ce très estimable dessinateur lithographe, portraitiste attitré, même avant Grévedon et Léon Noël, de toutes les célébrités contemporaines et autres. Ses planches figuraient le plus régulièrement à la devanture des marchands d’estampes et des libraires des quais Voltaire et des Grands-Augustins. Il voulut bien, dès notre premier contact et sur la vue de quelquesuns de mes dessins, me confier, en la payant, la préparation d’une de ses pierres : me mettant ainsi en mains, le premier à Paris, le pain et le couteau mêmes qui devaient en. grande partie m’y faire vivre pendant une quarantaine d’années. J’ai donc toujours conservé pour Belliard, et ce m’est un heureux devoir de le marquer ici, un sentiment de reconnaissance comme filiale.
Brascassat. — Le paysagiste Richard , qui découvrit, inventa Brascassat, rencontré encore presque enfant, me donna une lettre pour lui, devenu l’éminent animalier que l’on sait, un des princes dé l’art et membre de l’Institut en succession de Bidauld. Je fus donc bien reçu et m’intéressai vivement à ce qu’offrait l’atelier et la parole de bons accueils et conseils d’un maître dont m’étaient parfaitement connues diverses œuvresen peinture et en lithographie.
Je retrouvai même à ses côtés un compagnon de mes études au Musée de Montpellier, lequel, plus âgé que moi, était là, à gages fixes, comme praticien. Mais ce que je rencontrai là aussi déplus inattendu dans un tel milieu pastoral, peut-on penser, en sujets de bêtes et de paysages, c’est une épouvantable et à la fois admirable étude de tête
de... guillotiné!... celle de Fiesehi, le trop célèbre criminel à la machine infernale du boulevard du Temple. Holbein n’eût pas mieux dessiné et Géricault mieux peint. J’ai revu ce chef-d’œuvre dans une certaine exposition sur le boulevard des Italiens. Mais je ne me rappelle pins dans quelles conditions historiques, je l*ai su avoir été tait et si étonnamment; et je me demande toujours où peut être allé depuis ce document qu’a dû au moins ambitionner la collection Tussaud du Musée des horreurs ? Pour ne pas rester là-dessus, je reviens à Richard, ayant à mentionner l’ingénieuse et très réussie combinaison de placement financier de tous ses tableaux — non sans agréables mérites — à partir de la cinquante-huitième année de l’auteur. Un prix très convenable de chacun était établi en le livrant : prix capital dont, en usufruit, l’acheteur ne payait que les intérêts à cinq pour cent.
Eug. Delacroix. — Je l’ai vu trois ou quatre fois : d’abord dans son atelier me Fontaine-Saint- Georges, où l’on remarquait son propre portrait peint par lui-même et, peut-être indiscrètement, cette Liberté sur la barricade, dont l’esprit de l’auteur devenant réactionnaire devait, en progression adéquate, faire son mea culpa . Aussi, étaitelle là, accrochée sous le plafond, à l’état de vieux embarras, comme en fourrière définitive. Or, tableau et portrait figurent maintenant au Louvre. Il y avait aussi de bien intéressantes études de la première heure en costumes grecs sur modèle vivant ou mannequin, exécutées de concert avec Bonnington et se confondant singulièrement entre elles. — Je vis ensuite Delacroix à l’occasion des
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poses pour le portrait d’Alfred Bruyas. Un soir, très tard, nous nous rencontrâmes tous trois dans la cour du Carrousel et y tînmes le brelan d’un bout de conversation. Puis, je le trouvai en voisin de quartier — il était alors venu habiter la place Furstemberg, où il mourut — et voisin de stalle d’orchestre à l’Odéon, y apparaissant d’ordinaire emmitouflé jusqu’aux yeux, pendant seulement quelque fragment d’acte. Enfin notre dernière entrevue eut lieu dans la chapelle des Saints-Anges à Saint-Sulpice qu’il décorait et où il me fit inviter par son élève et praticien Pierre Andrieux. Je m’y rendis avec mon camarade Henri de la Madeîène, désireux de publier à ce sujet un long article paru dans Le Temps et complété encore dans une brochure.
J’ai toujours éprouvé et conservé de Delacroix la fâcheuse impression d’un désaccord, d’un démenti déclaré même entre l’homme intellectuel, social et l’artiste. Son œuvre, fougueuse, révolutionnaire, toute de sentiment, semble inconsciente — ce qui d’ailleurs importe peu à mon admiration en soi — et diamétralement à part des principes et de la vie privés, pusillanimes et doctrinaires de l’individu, tant en pratique qu’au moral. En un mot, ce chef de bande du Romantisme à tous crins de brosse se prévalait surtout de classicisme en ses idées et sa conduite personnelle; Véronèse, Rembrandt, Rubens laissés de côté. Il était romantique hors-frontières de préférence avec Shakespeare, Goethe, Byron et les Marocains, et, en France, contempteur de Hugo, deBalz.ac, de George Sand; il ne jurait que par Poussin, Racine et Boileau. Le jour il travaillait en anarchiste; le soir.
costumé de frac et cravaté de blanc, il dînait et conversait dans les cénacles de l’aristocratie diplomatique. Certes je ne vois pas de crime à cela, mais c’est déroutant et m’est peu sympathique.
Conseil ©t congé. — Un élève se présente au grand coloriste du Massacre deScio :
a Monsieur, dit-il, je désirerais entrer dans votre atelier pour devenir coloriste. »
— Très bien, répond le maître : dessinez...
« Mais je sais dessiner, depuis assez longtemps même, et c’est pour la couleur que je viens chez vous. »
— Eh ! bien, alors, je le répète : dessinez, dessinez.
Delaroche. — C’est Dauzats qui me présenta pour entrer dans son atelier, lequel, établi rue Mazarine, dans un local presque en sous-sol des bâtiments de l’Institut, comptait alors au premier rang, à côté de ceux de Drolling et de Picot. Venaient d’en sortir ou s’y trouvaient encore en 1842 les élèves Jalabert, Hébert, Gérome, Lebouy, Hamon, Picou, Cham fils de Noë (sic) comte et pair de France, etc. Dès mon premier dessin d’après le modèle vivant (un jeune homme nommé Vail) je surpris mes nombreux copains par une certaine habileté de main ou, hélas ! sorte de chic , avec des procédés ou ficelles de prestidigitatifs et prestigieux modelage à l’estompe et enlevage de lumières à la mie de pain ! « Le patron — qui venait corriger les jeudis et samedis — va être épaté ! » se disait-on à la ronde. En effet, il le fut, épaté, le patron, mais sévèrement. S’asseyant à ma place et regardant ma feuille pendant un
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grand moment et silencieux dans la solennité de l’attention générale, puis tout à coup se levant, il me met la main sur l’épaule et, de sa voix naturellement assez raide, pour ne pas dire stridente : « Mon garçon, fait-il, ceci est trop bien , beaucoup trop bien pour moi. » Je compris et tâchai, en mieux désormais, de devenir de moins en moins épatant.
Delaroche, quoi qu’en die ou surtout ignore la mode actuelle, s’impose en homme de grand, très grand talent et tiendra toujours son haut et plus qu’honorable rang dans l’histoire artistique de notre pays. Celui qui s’élève, comme il a pu le faire, du tableau anecdotique de chevalet à la figuration épique de « l'Hémicycle » de l’école des Beaux-arts, celui-là certes n’estpas le premier venu. Comparable à Flaubert, allant de Madame Bovary à Salambô , — je parle ici, sans autre appréciation, de la hauteur et de la noblesse du but, — il aura, par cet effort et ce résultat de maître, atteint jusqu’à se faire mesurer, sinon l’emporter, avec fauteur de r Apothéose d'Homère , parue presque simultanément, et qui divisa quelque temps entre les deux œuvres l’opinion en deux camps. Ce qui lui aura manqué, faut-il reconnaître, c'est un je ne sais quoi d’originalité de tempérament propre, que l’on retrouve d’ailleurs, parfois, chez des natures à cela près, tout incomplètes et sans aboutissant. Delaroche l’eût peut-être manifesté, — ceci soit dit au moins avec le grain de vérité que contient tout paradoxe, -- s’il avait été doué de moins de talent. En tout cas l’exemple est frappant entre le talent et le génie, que l’on a là comparativement, dans une même arène, sous la main et sous les yeux, en regardant, d’un côté, l’Hémicycle , et, en lace, le Romulus d’Ingres.
Sous des dehors assez froids, sévères même, — n’a-t-on pas accusé déposa napoléonienne sa mèche sur le front, — Delaroche fut l’homme honnête et serviable et courtois par excellence. « La meilleure fin de ce que je puis être aujourd’hui, disait-il à Cabanel le remerciant de son appui en plusieurs circonstances, c’est de m’occuper de rendre le plus possible aux jeunes le bien que j’ai reçu de mes prédécesseurs. » — En outre des réceptions du dimanche, par séries, rue de La-Tour-des-Dames, dans son petit hôtel contigu à celui de son beaupère Horace Yernet et vis-à-vis celui de Mlle Mars et de Talabot, séances matinales où il examinait certains de nos divers travaux privés de la semaine, il nous conviait aussi, mais avec une sélection très enviée, à jouir les premiers de ses nouvelles productions. C’est ainsi que j’ai vu, encore sous les embus et les éventualités d’une suprême retouche, son Enfance de Pic de la Mirandole, une Nymphe de fontaine à la Vasque et Une famille de paysans italiens à Rome. Il m’est resté de sa parole, plus que professionnelle, conférencière quoique sobre, que si, à notre atelier, il avait particulièrement à la bouche le nom de Phidias, de même, dans le sien, il avait celui de Garofalo.
L’avant-dernière fois que je vis Delaroche, c’est sur son tout obligeant appel. Aussitôt me sachant reçu en loges pour le concours du prix de Rome (paysage historique), il voulut voir quelque croquis de mon sujet, causer de mes intentions d’exécution et m’exposer ses conseils en encouragement. La dernière, c’est par hasard sur le tournant de trottoir d’angle des rues de Seine et des Beaux-Arts. Il était en compagnie de Ttiiers. Connaissant assez chacun
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des deux illustres personnages pour leur devoir plus qu’un bref coup de chapeau, nous eûmes à s’arrêter et échanger quelques paroles ; ce que je fis, surpris d’ailleurs, avec un saisissement d’émotion, de timidité et d’embarras que m’a toujours causé le contact des grandes supériorités, et qu’elles savent au demeurant favorablement apprécier. J’entends parler ici assez exclusivement de celles de l’art dont la connaissance m'est plus ou moins professionnelle ou intelligente. J’ai approché M. de Humboldt dans une chambre du quai de l’Ecole sans éprouver ce genre ni cette pénétrante vivacité d’émotion passionnée dirai-je. N’étant point savant moi-même ni entendant trop rien à la science des autres, je ne saurais ressentir et professer pour elle qu’une admiration platonique et un haut respect; alors que le moindre auteur d’une peinture, d’un dessin, d’une estampe même, celui d’une feuille de musique, de quelques vers me touchera à fond d’entrailles comme un être phénoménal et ultra individuel.
Jules Dupré, dont récemment encore il a été parlé et très bien parlé dans un volume , Mes relations d'artiste, publié par le peintre Amédée Besnus, est, avec Decamps, une des plus puissantes figures de l’Art de toute une époque. J’eus l’honneur de lui être présenté, en 1842, dans l’atelier d’Eug. Cicéri. Après avoir feuilleté quelque fond de petit portefeuille que j’avais sur moi et paraissant s’intéresser vivement à certains croquis, sans doute, pensai-je, pour le sujet et surtout les idées théoriques qu’ils provoquaient en lui et qu’il exprimait passionné-
ment, je les lui offris en toute naïveté, ainsi que je l’avais fait la veille encore, avec Dauzats et Brascassat. « Malheureux ! s’écria-t-il, — pour ne pas dire imbécile — vous avez donné de cela et continueriez d’en donner ! Mais gardez- vous-en bien : c’est votre susbtanee même que vous y perdez ; c’est votre propre sang qui s’en sera coulé ! Ah ! vous ne savez pas ce que peuvent vous être un jour ces premières notes, documents toujours précieux : autant de tableaux à faire souvent. On les regrette alors, trop tard... Vous connaissez Dauzats ? passe, mais Brascassat !...» Je vis et devais comprendre, dans la suite, combien la peinture de ce dernier, était naturellement pour lui l’abomination de la désolation. Sur ce il m’emmena dans son atelier, en mur mitoyen avec celui de Cicéri. Un assez grand tableau représentant des prairies coupées de fossés pleins d’eau et jalonnés d’arbres était en train sur le chevalet. Mes yeux éblouis ne s’en détachaient plus ; je ne vis que cela, et je le vois encore là tout devant moi. Quelle ampleur, quei suc, quelle surabondance de vie : le tout hardiment vert, d’un vert plantureux, humide, gras et souple, à vouloir en manger !— En parlant de Cabat, Dupré se plaignit que certains critiques erronés l’eussent affirmé son prédécesseur avec développement des conséquences du lait, tandis que la vérité se trouvait dans le contraire ; et il appuyait sa revendication sur les dates de diverses études.
En parcourant, les lundis de jadis, la tournée des marchands de tableaux, on voyait des Dupré dans les vitrines de Susse, de Durand-Ruel, de Souty, et j’ai gardé le souvenir de chacun. On en rencontrait aussi chez nombre de grands amateurs, à des
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expositions solennelles, à l’hôtel Drouot, partout... excepté dans les collections de l’Etat au Luxembourg, où, en maigre succédané, il y avait des Jules André et des Fiers — comme il n’y avait et il n’y a eu longtemps, pour Meissonnier, que des Chavet, Plassan, ou Fichel, pour Diaz que Longuet ou Richet, pour Isabey Lepoitevin et Morin, pour Marilhat que Rémond et Lapito, et. pourquoi pas ? des Cortès au lieu de Jacque et de Troyon, etc. Quant à Decamps, et au tait c’était plus digne, il n’y avait aucun taux représentant. Aujourd’hui on y compte, de Dupré, deux trop grandes toiles, provenant d’une liquidation Demidoff et où dominent les défauts de la dernière manière du maître, terriblement pâteuse, fuligineuse, rissolée, fatiguée et lourde. Cela devait donc aboutir au choix posthume de la direction des Reaux-Arts, qui l’aura payé vingt fois plus cher que tant de chefs-d’œuvre précédents acquis directement au meilleur moment par les marchands, les collectionneurs et les musées étrangers.
Dupré se retira de bonne heure à Lisle-Adam, hors de ce milieu parisien où la permanence des visites et des discussions eût été fatale à sa constitution non moins délicate qu’ardente. Discrètement je ne l’y fus point visiter, malgré mes plus dévots désir et projet et, de plus, la présence à ses côtés d’une famille, les Lefort, qui comptait dans nos amis communs. Mon abstention prenait la forme d’un remords quand les élections poùr le Comité des « Artistes français » devant se charger désormais des Salons nous y réunirent. J’éprouvai donc une indicible satisfaction à revoir, très vieillie mais toute pleine encore du feu sacré, cette tête aux
traits fins, à la longue chevelure, et à échanger quelque conversation. Nous nous rappelâmes le passé, d'une façon très précise et charmante de sa part. Préoccupé, parut-il , d’un projet de reproduction basé sur une ou deux, pourtant bien modestes, que j’avais exécutées d'après lui, je désignai raquafortiste Chauvel comme devant être son interprête par excellence. — Les membres du comité étant classés et entrant en séance plénière, je le regardais encore d'assez loin, placé que j’étais entre Bastien Lepage et Bracquemond, lorsque celui-ci me dit à demi-voix : « Vous le voyez au milieu de tous ces artistes plus ou moins remarquables, célèbres... Eh bien c’est encore lui le plus fort de tous. »
Ali-T épéléni (orientale). — Le plus célèbre peutêtre de nos peintres actuels, fort connu aussi pour sa passion désordonnée de la bâtisse, se dépense et consume de tout son être dans cette dernière bien plus que dans la peinture, ne laissant pas un instant de répit aux malheureux architectes et ouvriers. Barbu et rébarbatif, bourru et fantasque, chevronné de décorations, toujours botté à l’écuyère, éperonné et cravache en main, tourmenté et tourmentant, superbe et tonitruant, il finit, un jour, par exaspérer singulièrement un modeste gâcheur de plâtre, jusque-là absolument soumis et muet, mais qui, ne sachant plus, in extremis , à quel saint se vouer, dit tout à coup à son tyran :
« Ah cà, savez- vous bien, vous, là, que je n’ai, avant et après tout, d’ordres et d’observations à recevoir ici que de mon maître maçon seul, et que vous m... embêtez; et que, tout monsieur M...,
grand peintre décoré et de l’Institut que vous êtes, vous pouvez bien aller vous taire f...iche !
Ali sous sa pelisse avait un cimeterre,
Un tromblon tout chargé, s’ouvrant comme un cratère, Trois longs pistolets, un poignard :
Il écouta cet homme et lui laissa tout dire,
Penchant son front..., puis, avec un sourire...
— Voyons, voyons! soyez donc gentil, mon brave garçon, fait-il, lui tapant cordialement sur l’épaule. Tenez, voulez-vous venir voir mes tableaux? » Et voilà le monsieur le plus aristocrate et autocrate du monde qui se met à causer en bon prince et qui conduit bénévolement et gracieusement dans son atelier le plus prolétaire et crotté des pauvres diables.
Devant les infiniment petits tableaux de Meissonnier (envoyé par la France pour représenter sa gloire artistique au centenaire de Michel-Ange!) tel confrère, plus lourdaud qu’un bœuf et orgueilleux au rebours, s’est dit :
Et moi aussi je serai grenouille.
... Regardez bien.. .
Est-ce assez? dites-moi ; n’y suis-je point encore?
... M’v voici donc...
Ary Scheffer. — Le plus courtois et gentilhomme des peintres; avec cela bourru et même violent à ses heures, même vis-à-vis un souverain, là où il croyait engagée la dignité de l’Art. Mais peintre, au sens technique du .mot, le lut-il bien foncièrement, alors qu’il débutait en plein Romantisme par Les femmes souliotes , Le larmoyeur et la
Mort de Gaston de Foix, y marchant évidemment dans les souliers de Delacroix, et terminait, tout différemment, dans ceux d’Ingres par ses Fausts et ses Christs ? et, en ce dernier cas particulièrement, se fourvoyant avec la radicale inconscience de ses aptitudes et moyens. A eoup sûr au moins fut-il poète de cœur, car il se dégage de tout son œuvre une âme émue et donc émouvante. — Esprit libéral et de mœurs généreuses, son atelier était le rendez-vous d’une certaine sélection d’artistes et de penseurs. Il y peignit les portraits, que j’ai vus, de Lamennais, de Listz, Pauline Viardot, docteur Lallemand, etc. Sur le mur d’en face le jour, comme décor de fond, restait inachevée l’immense toile d’un sujet de bataille moyennagéuse commandée pour Versailles. Ce travail dépassait les forces de l’artiste, qui, après bien des reprises, finit par l’abandonner, préférant rendre piteusement diverses sommes déjà reçues en à-comptes.
Lors de ma dernière visite, je le vis péniblement occupé à son tableau de la Tentation du Christ par Satan , auquel il procédait au milieu de mille pauvretés et impuissances. Je fus assez étonné de l’entendre en quelque sorte résumer ses appréciation et admiration d’Ingres pour Y exécution et de Corot pour te dessin. Sa langue ou mon oreille n’a-t-elle pas fourchu?... Mais, avec la plus loyale et dévote des modesties, me retenant comme je prenais congé, il fut dans l’angle de l’atelier le mieux exposé tirer un rideau, du geste dont on ouvre un tabernacle d’autel, et avec ces paroles : « Vous n’aurez pas perdu votre journée, » me découvrit la Stratonice d’Ingres, ce point de départ de' toute l’école néo-grecque des Gérome, Hamon, Picou.
•etc. Elle était déposée là par la famille d’Orléans.
— Plus tard, je négociai auprès de madame Ingres l’achat d’une seconde édition de cette composition, acquise au prix de vingt mille francs par la ville de Montpellier.
Léon Benouville a fait le portrait de Scheffer en un excellent crayon reproduit par le 'burin 3’Henr i quel Dupont.
En descendant dans le caveau ( souterrain , dit le consciencieux guide M. Joanne) de la tour Saint- Michel, à Bordeaux, j’ai visité les fameuses cinquante-neuf momies, sans compter un fondement de dix-huit pieds d’ossements, qu’on y a transportés d’un cimetière voisin et qui. se conservent depuis des siècles par une propriété toute particulière au sol. Cela est inimaginable ! Sous la chandelle vacillante avancée çà et là par mon guide, solide et jovial gaillard, j’ai vu reluire des crânes, des dents et des ongles; j’ai touché autour de bouches grimaçantes du poil de barbe posthume, des intestins desséchés en amadou, et des poumons semblables à delà sciure de bois à travers la peau de ventres parcheminée, déchirée et flottante. Est- ce bien là une matière, une couleur, une forme quelconques? C’est le néant du néant.
— Il y a un général tué en duel, avec le trou de sa blessure au flanc; un colossal portefaix crevé sous le poids d’un fardeau; un adolescent qui fut enterré vivant et reste tordu et encore convulsif; une famille de quatre personnes empoisonnée par des champignons. — Decamps a dessiné de ce personnel macabre un fusain rehaussé d’huile, et Doré en a peint, avec l’adjonction d’un groupe de
vivants les plus mondains, un immense tableau. . (Voir Théophile Gaulier. )
Harding. — Pour couronner un séjour de quelques semaines à Paris, le célèbre aquarelliste et beau gentleman voulut nous donnera dîner, avec Eug. Isabey, mon frère et moi. Dans son peu de connaissance des choses parisiennes, et peut-être bien quelque prudence d’économie, il me demandait de lui désigner un restaurant. Certes le choix est grand depuis les Bouillons-Duval jusqu’à la Maison-Dorée, mais ce n’était guère à un invité de le faire ni même suggérer. Bref, la chose eut lieu au Passage des Panoramas... Barement je me suis plus amusé qu’en entendant Isabey ne pas cesser, deux heures durant ét avec une verve drolatique, des plus spirituelles mais des plus alarmantes pour la respectability d’Outre-Manchc, turlupiner également l’amphitryon et mon aîné; surtout à propos de la pédagogie de leur philosophie artistique, publiée en théories ou traités: les qualifiant de professeurs de banlieue, de lauréats d’académie provinciale, de pions en bonnet grec, de pensionnaires de Sainte Périnne, etc., et finalement de vieux portiers. A travers tant d’emportements, le champagne aidant faut-il dire, et tandis que je restais à peu près simple auditeur, il me lança, non moins comique, un certain coup d’œil chargé de méfiance.
« Vous, dit-il tout à coup, vous avez dû déjà beaucoup lire et vous en être fait l’esprit d’un observateur. » Cette prétendue constatation parut l’interloquer un moment, mais il reprit de plus belle. — Bien des années plus tard, sur la ligne de Savona à Vintimiglia, quelque chose d’analogue me fut adressé,
avec un joli tour de psychologie figurée. Au moment de descendre de vagon, où, absolument muet, abasourdi, je n’avais fait qu’écouter un sempiternel bavard : « Voi, me dit-il à bout portant, siete un lupo sotto la pelle di un agnello. . . » (Vous êtes un loup sous la peau d’un agneau.)
En sortant du restaurant, comme dernière charge infligée à ses deux plus vénérables et, au fond, tout vénérés confrères, il proposa, avec un accent et un geste de Gavroche mûr, « d’aller au vice.» (sic).
Cabat fut le professeur d’un dé mes intimes camarades, qui m’écrivit, vers 1840, beaucoup de détails sur lui. C’était l’époque où le maître, éduquant une certaine élite de ses élèves ou plutôt disciples dans la forêt de Fontainebleau, leur prêchait la religion de l’art sévère, y compris la messe où ils se rendaient d’ensemble. On sait qu’il eut avec Lacordaire des relations qui faillirent aboutir à une prise d’habit. Je le connus de sa personne à l’occasion de ma reproduction d’une de ses aquarelles sur motif de cet adorable lac de Némi qui eut ses prédilections, lui fournit le thème le plus copieux de ses ouvrages. À ce moment je rentrais d’une visite à Jersey, et il me questionna avec une curiosité surprenante, de la part d’un conservateur pusillanime, vis-à-vis du Titan foudroyé, plutôt du Prométhée enchaîné sur son rocher d’exil par les Dieux du trône et de l’autel. — Depuis son riche mariage, de lui plébéien mais de physique distingué avec la hile du sénateur Stourm, directeur des postes, il ne parut plus guère travailler qu’en amateur, loin au moins de la rue J. -J. Rousseau ; se rendant comme clandestinement à un atelier
situé darïs les combles de la place Vendôme. Nous l’y allions voir, par exception, avec Cabanel et les deux frères Benouville — Léon a placé son profil dans la tête d’un des moines qui assistent la Mort cle Saint- François d' Assises. — Invités à ses réceptions de l’hôtel des Postes, nous récidivâmes peu. C’était mortel de froid..'. Puis, plus de trente ans après, Cabat, qui était entré à l’Institut en remplacement de Brascassat, fut nommé Directeur de l’Académie de Borne. Directeur ? jamais aucun de ses prédécesseurs ni successeurs ne le fut moins. Ses pensionnaires, à tort sans doute, ignorèrent ses titres et ne connurent tout au plus que son nom. Il n’ouvrit pas les salons delà villa Médicis, si célèbres et recherchés, notamment sous Horace Vernet, Schnetz et Ingres, du monde cosmopolite des artistes et de tout intellectuel. Je le suivis parfois de loin, solitaire à travers les rues et ruelles de Borne, sans qu’il pût se douter de l’intime et respectueux intérêt dont personne autre que moi ne l’appréciait; mais je ne me présentai jamais, non sans quelque remords, à l’huis de sa porte, peu muni que j’étais d’ailleurs, en touriste bohème, du harnachement de costume indispensable... Plusieurs années après encore, Cabat envoie tout à coup une toile au Salon, et c’était singulièrement puissant de sentiment et d’exécution. J’aperçus l’auteur s’y regardant lui -même furtivement d’au milieu de la foule où il était perdu; et je voulus, j’osai, avec une sorte d’attendrissement mêlé à l’admiration, lui adresser mes humbles compliments, desquels il parut sensiblement touché. Etant voisins d’habitations, rues de la Planche et de Narbonne, nous nous revîmes deux ou trois fois, ce
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qui me procura la profonde satisfaction de vider avec lui tout mon arriéré d’un long passé.
Gagarine : Histoire cl’une aquarelle . — Ainsi que le prince Soltikoff, que j’ai aussi connu, le prince Gagarine, mais à un degré supérieur, a été un peintre amateur de véritable talent. Ses dessins et aquarelles, en outre de leurs qualités bien personnelles, peuvent aller de pair avec ceux des plus fins sinon plus grands professionnels. 11 y a une quarantaine d’années, il vint à Paris pour faire exécuter et imprimer l’atlas pittoresque d’un voyage en Circassie. On choisit comme interprètes les lithographes Mouilleron, Nanteuil, Baron, auxquels j’eus l’honneur d’être adjoint; et l’imprimeur Lemercier, en plus administrateur et comptable des travaux, nous en distribua les documents originaux. Est-ce trois ou quatre sujets qui me furent départis? je ne me le rappelle pas trop,, mi non plus, la copie terminée, le fait de leur correcte remise entre les mains de qui de droit... Or voici qu’après nombre d’années, feuilletant des cartables chez Jules Didier, j’y trouve un de mes modèles, le plus intéressant et précieux, représentant une vallée sauvage entourée de montagnes escarpées au flanc desquelles, sur le premier plan, quelques tcherkess se tiennent en embuscade. Fort surpris et peiné de l’irrégularité du cas, je demande une explication au détenteur, d’ailleurs, n’en pouvais je douter, non en faute volontaire et qui se montra non moins étonné d’apprendre, malgré son intime conviction, dont je fus très flatté, que la chose était d’un autre main que ia mienne... Nouvel
étonnement donc de mon côté que mon élève (discipulus magisler ) et familier de toutes les heures pût s’être à ce point mépris. C’est par ainsi du reste, dit-il, qu’il recueillit l’épave et l’avait soigneusement gardée prête à m’être rendue. Pour le moment, l’instruction en resta là et l’affaire fut classée. — Or voici, encore après nombre d’années, qu’aujourd’hui, en septembre 1899’ lisant le très attachant volume de Jean Carol, Les deux routes du Caucase , lequel me rejette dans ces régions limitrophes et de moeurs analogues a celles de mes itinéraires et séjours en Russie méridionale, Turquie et Perse, je revois, avec l’hallucination d’un spectacle vécu, l’aquarelle de Gagarine, et qu’il s’éveille en moi le regret de ne point la posséder, moins illégitimement après tout que là où elle se trouvait égarée. Alors sans coup férir j’écris à Paris, rue de Javel, 88, et on me répond : « Vous me demandez comment il se fait précisément que je sois en possession de certaine aquarelle..., mais je l’ai achetée tout bonnement à un étalage de bric à-brac, pour un prix dérisoire c’est vrai, que je ne me rappelle plus au juste. Je vais vous l’expédier dès demain, confus de n’avoir pas songé plus tôt que cela pouvait vous être agréable. » Et cet octobre 1898 m’arrive l’envoi, qui sera sous peu transmis, en tout bien tout honneur, à un Musée public. — Morale : ne nous étonnons pas trop des aventures, incognito, éclipse ou perte définitive de tant de choses, même ou surtout les plus précieuses.
L'Idole. Charlet ne jetait guère de croquis sur une feuille de papier ou un pierre lithographique sans y comprendre une effigie, un accès-
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soire, un signe ou diagramme quelconque de son fétiche Napoléon Ier; C’étaient prou ou peu V homme à la redingote grise , le petit caporal , son épée ou son chapeau, ou, plus simplement encore, sa lorgnette, et parfois si minuscules qu’il faut les bien chercher pour les trouver, ou qu’on ne peut les distinguer qu’à la loupe ; mais si reconnaissables ! Et c’était là le cachet, le poinçon, la marque de fabrique, l’écusson, la signature authentique de l’artiste ; et puis enfin quoi ? ça y était.
Raffet. — Sur la vue de mes portefeuilles de Turquie et Perse, il m’enrôla pour un voyage et séjour d’une année aux Monts-Ourals, dans les propriétés minières des Demidoff. Là, avec le sénateur Leplay, l’illustre économiste politique qui fit l’Exposition de 1855, nous devions recueillir les éléments, études et matériaux, d’une grande publication sur les populations et la vie ouvrières. En longues séances matinales, chez Leplay, rue Garancière, nous conférions à fond de l'expédition. Ma malle et mon outillage tout prêts, il ne restait plus qu’à partir du soir au lendemain, libres chacun,, Leplay et moi, de l’itinéraire jusqu’au rendez-vous initial à Stettin, quand une dépêche annonça la mort d’un M. Johannés, intendant de la région à explorer, trésorier, hôte, pivot, en un mot le sine q ua non de notre présence et de notre action. Le départ fut donc différé d’abord ; puis, à la suite de diverses circonstances, toutes choses devinrent résolument abandonnées. — Le pauvre Raffet (qui, du reste, ne devait y concourir qu’en éventualilé accessoire) était à cette époque déjà progressive-
ment absorbé par des fonctions la plupart de moins en moins artistiques au service appointé d’Anatole Demidoff, pour lequel il avait exécuté l’admirable Album de voyage en Crimée. Ce fut comme le chant du cygne du maître, et ajouterai-je tristement, de l’homme entier. Depuis,... où était l’auteur des lithographies sur les révolutions de 89 et de 1830 et des premières guerres napoléoniennes? Il les déplorait, reniait, aurait même bien voulu ne les avoir pas commises maintenant que son originelle démocratie d’enfant de la balle parisienne s’était fondue, à la faveur de quelques parties de billard avec le prince Gortchakoff, dans l’autocratie russe. Hélas! chacun, paraît-il, entend la gloire ou l’orgueil à sa manière.
Eug. Isabey. — Petit, vif, très parisien ; n’avait rien dans sa personne ni dans sa physionomie de ses œuvres, de leur partie au moins la plus remarquable à mes yeux : celle où il a exprimé sous le pinceau et peut être encore plus sous le crayon toute l’intensité pittoresque, scénique et poétique des spectacles de la mer, de ses côtes et de ses abords. Il faisait, dit-on, beaucoup de ces belles choses avant d’avoir aucunement vu la mer en réalité. Soit, Hugo n’a-t-il pas décrit comme pas un l’Orient, où il n’a jamais mis les pieds ! — J’achetai d’occasion une merveille de ce genre en sombre drame de tempête (aujourd’hui au Musée de Montpellier) et, comme je le lui apprenais « Je vais aller vous reprendre çà, s’écria-t il, très flatté au fond : une vieille croûte certainement, que je retaperai ou vous remplacerai . » Foin du retapage ! répliquai-je autre-
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ment convaincu que lui : je garde, envers et contre tous au besoin, mon chef-d’œuvre tel quel.
Dauzats. — C’est le premier artiste célèbre (Dantan jeune avait modelé sa charge, ce qui est une consécration) chez lequel je me présentai à Paris. Il était passé à Montpellier avec le baron Taylor, récoltant les matériaux pour Les anciennes provinces de la France, publication monumentale qui lui est, sous le rapport archéologique et pittoresque, ce que lui a été l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert pour la philosophie des connaissances universelles, et dont les prestesse et suggestive spécialités de main en architecture faisaient de Dauzats le principal collaborateur. Il accompagna aussi le baron en Espagne et en Egypte, d’où le volume Quinze jours au Sinai qu’il signa avec Alexandre Dumas. Touché de mon admiration pour l’auteur de La Tour de Nesle , des Impressions de voyage et surtout d ’lsabeau de Bavière que j’illustrais, encore enfant presque, de dessins et lavis sur papier d’un bleu ultra-romantique, Dauzats m’offrit de déjeûner avec lui : faveur que je déclinai comme ne m’en trouvant pas assez digne et y craignant toujours surtout mon excès d'émotion. — Peu après être rentré d’Orient, je reçus le billet suivant : « Attendez-inoi demain soir entre 8 et 9 heures (à moins de votre avis contraire) prêt, avec un de vos portefeuilles de Perse, pour aller chez vos voisins de la rue Jacob, les Bixio. On nous y réclame. Tout à vous, Dauzats. » — Je trouvai là une société de famille et d’intimes tous gens distingués, fort aimables et qui firent fête à mes dessins et aquarelles jusqu’à près de minuit. On voulut
même les garder sous prétexte de me les faire rapporter au plus tôt... Je les attendais encore durant quelques jours, lorsque mon Barnum vint me dire glorieusement : « Ne vous en inquiétez pas, au contraire. La chose est actuellement au Palais-Royal entre les mains du prince Napoléon qui, par défaut de maladie de son peintre ordinaire, Charles Giraud, vous emmène dans son exploration du Pôle nord ! Je ne voulais vous l’apprendre qu’à coup sûr, of-fi-ci el-le ment. » Mais, dis-je, je ne tiens nullement à cet enrôlement et trouve, en tout cas, que l’on dispose ici de moi d’une façon par trop subreptice. Non, voyez-vous, je ne saurais, ne veux aller en la cour et la solde du cousin du « Coup d’Etat. » — J’avais, et j’ai encore, naïvement penseront les arriveurs, de'ces genres d’opinions; — On m’assura le prince aussi gentil à l’user qu’il pouvait apparaître en ses dehors hautain et parfois violent. En outre de Bixio, on me dépêcha le jeune professeur à l’Ecole des mines et familier du frère de la princesse Mathilde, Chancourtois, avec lequel j’étais déjà lié par le souvenir de la ville de Bitlis, que, seuls Français sans doute, nous avions successivement visitée dans l’extrême Kurdistan. Mais les négociations faisaient plus que traîner en longueur, devenaient de plus en plus vaines entre le Palais-Royal et mon cinquième étage delà rue Bonaparte. Enfin!... la première combinaison Giraud se reforma ; je fus laissé tranquille et respirai bienheureusement en me sentant ainsi « l’avoir échappé belle! »
Une dizaine d’artistes et d’éditeurs se réunissaient au restaurant Magny, rue Dauphine, à Paris, pour
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fêter en un dîner la décoration de Gavarni, qui, par. parenthèse, avait eu la timidité de ne pas aller la recevoir en séance publique. C’étaient Jean Gigoux:, Curmer, Dauzats, Hetzel, Bida, Daumier, Lemercier et d’autres encore, presque tous enragés fumeurs, Gavarni en chef. Pourtant, à cause de cela même, l’on convient héroïquement de ne pas fumer non seulement avant ni pendant le potage, ce n’était que raisonnable, mais aussi, voici l’héroïsme! jusqu’après le rôti ; et cela sotto pena d’une amende de vingt francs. Or, aussitôt tout le monde assis et se livrant aux propos les plus animés, Gavarni sort et place à côté de son couvert la blague à tabac, le papier à cigarettes et la boîte d’allumettes. On se pousse du coude, se cligne de l’œil les uns aux autres, suit et favorise les irrésistibles mouvements de son homme avec une surveillance diplomatiquement déguisée sous un train progressif de conversation générale. « Nous fe tenons : il s’oublie et vase faire pincer. Ce ne sera pas long, » pensait'On. En effet, Gavarni, tandis que les assiettes de potage se distribuaient à la ronde, semble regarder mélancoliquement la sienne, qui peut fumer, elle ! Et il compose sa cigarette, la tortille, la roule et... la met aux lèvres, répondant ça et là, comme inconsciemment à diverses détournantes interpellations, et, tout à coup, frottant de la main droite une allumette (Attention ! sur toute la ligne) en même temps qu’il dépose, de l’autre, en pleine table, une pièce de 20 francs, il tire sa première et triomphale bouffée au nez de tous!... C’était absolument correct.
En leur temps de succès, dans leurs milieux, au
peu de différence près de leurs propres individualités, Gavarni comme Murger et tant d’autres vivaient assez, vivaient de trop en originaux des personna ges qu’ils ont représentés. La vie de Bohême peut être, sinon recommandable, excusable entre la vingtième et la vingt-cinquième année, tout au plus, parles excentricités plus ou moins drôles ou pittoresques d’une gourme de corps et d’esprit à jeter ; mais prolongée au-delà elle devient triste, navrante en elle-même et gravement répréhensible pour la Société en y taisant des dupes et côtoyant vilainement tout au moins la justice de paix et la correctionnelle, sans compter le mauvais exemple, avec
ou sans châtiment, de l’immorale en action
Voilà un sermon, eh !
On demandait à Gavarni, qui les exécutait ou les promettait si facilement, un dessin, une aquarelle, une lithographie. Il les livrait parfois non moins irrégulièrement, alors surtout s’il en avait touché le prix d’avance. — Un* des premiers éditeurs de Paris lui fit la commande la plus importante de ses planches sur pierre. La poussa-t-il assez loin? Jusqu’où? La commença-t-il seulement pas? Le tait est que, s’il avait fini de commencer, il ne finissait pas d’en finir; et il était arrivé à toucher dessus, en divers à-comptes, le total du prix convenu. Des mois, des années se passèrent pour l’éditeur toujours seulement berné avec des procédés et des paroles à la Robert-Macaire, un type, presque un héros de l’époque. Enfin, exaspéré, le pauvre homme envoie un matin son huissier chez l’artiste, rue Fontaine-Saint-Georges, pour réclamer la pierre ou l’argent, en tout la pierre faite ou non, et au
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besoin verbaliser en assignation. Celui-ci monte au quatrième, sonne. Ce fut l’artiste lui-même, en ses permanentes robe de chambre et cigarette aux lèvres, qui ouvre la porte.
« M. Gavarni ? »
— C’était ici, mais vous savez bien qu’il est mort ?
« Qu’est-ce que vous dites, monsieur ? Ah ! mon Dieu !... Mais quand donc qu’il est mort?
— Mais, il y a déjà une quinzaine. Comment l’ignorez-vous ?
« Quel malheur! Voilà un véritable malheur ! Un artiste si distingué!... »
Et l’homme de s’attendrir comme le premier venu, de s'excuser presque. Tout à coup, pourtant, il doit devenir le fonctionnaire de la loi et exécuteur de sa mission. Il expose l’objet de sa visite et déclare qu’il va instrumenter sur-le-champ, par commandements incessants, à cette fin, sous réserves de la question d’argent, de la livraison de la pierre.
« Oh ! surtout pour cette pierre que vous demandez là, ce sera bien impossible ! »
— Comment ? Pourquoi ?
« Parce que, mossieu, en 1 absence de la famille, nous avons dû, les amis du mort, et nous nous en sommes empressés, envoyer la chose au cimetière pour être utilisée — avec d’ailleurs une adéquate , convenez-en mossieu, signification documentaire — comme pierre de son tombeau. »
In illo tempore, rue de Laval, à Paris, au fond de l’avenue Frochot, existait et doit se renouveler une véritable cité-colonie d’artistes, tels d’abord
qu’Eugène Isabey, Jules Du pré, Jouv, Eugène Cicéri, Alfred de Dreux ; puis Châsseriau, Vidal, etc. (La rive gauche devait l’imiter, rue Notre-Dame-des- Champs, avec sa « Boîte à thé » habitée par Gérôme, Brion, Mouchot, Leconte du Nouy, etc.) Or, voici qui l’on y voyait et ce qui s’v passait un jour' d’il y a un demi-siècle. Dans l’atelier central, celui même d’Isabey, le maître romantique retouchait son Mariage ' d'Henri JE, nombreux groupe, dans la tribune en tête d’une nef de ‘cathédrale, de musiciens richement costumés, instrumentistes et chanteurs des deux sexes ; tandis qu’en bas circule, tout le long de l’église, le. cortège royal. — Où est passé ce merveilleux tableau, une de ces pages culminantes et le mieux caractéristiques dans l’œuvre d’un artiste; de celles justement comme l’Etat en laisse tant échapper chez les amateurs, les marchands et l’étranger, alors qu’elles devraient constituer esthétiquement et historiquem-ent la moelle de ses musées ? — Philippe Bousseau, jeune homme et élève d’Isabey, ébauchait un modeste carton de paysage normand dans la manière du patron, dont il est toujours resté une bonne semence à travers celle de ses ouvrages, magistraux à leur tour, de nature morte, de fleurs et d’animaux. Tout coits avec le hollandais Jonkynd, déjà en train de ses prairies glacées et de ses moulins coloriés, ils échangeaient discrètement quelques paroles de causerie, de conseil, un bon rire, un soupir à la pioche . — C’était, à une des meilleures places, le belge Louis Gallait qui, en attendant ses Comtes d'Egmont et de Horn , avait donné, par une sorte de réplique à la Naissance de He?iri lY, d’Eugène Devéria, son Abddication de Char les- Quint, une gloire pour son pays, et
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dont, justement à ce moment, il exécutait une non moins brillante aquarelle : « Je me paye avec, ditil, deux lettres autographes de Rubens, un certain compatriote dont je dois être assez humblement fier, n’est-ce pas ? » — Puis entrait l’éditeur Curmer, à la tête distinguée, à la tenue officielle d’un avocat général, proposant la réimpression d’une douzaine de pierres lithographiques qu’Isabey avait, depuis des années, crayonnées, estompées et lavées avec sa verve endiablée et géniale, en dehors de tout calcul de publicité et de gain, et qui restaient indignement retournées contre le mur, par terre, oubliées dans un recoin, alors qu’un jour , leurs épreuves devaient être recherchées à. prix d’or et classées au premier rang du genre. — Maintenant, voici Jules Dupré, l’incarnation du paysagemoderne, le premier en date au moins sur Cabat et' Marilhat ; organisation toute passionnée, se dépensant en chefs-d’œuvre si substantiels et en discours exaltés jusqu’à la fièvre, tellement qu’il dût bientôt quitter et à tout jamais, pour sa retraite à l’Isle-Adam, ce milieu parisien où il se consumait trop vite.
Survient cet autre voisin mitoyen Eugène Gicéri, neveu d’Isabey, l’esprit et l’adresse faits homme et constituant un grand maître dans de petits ouvrages, ainsi que Rossini qualifiait Auber et ses opéras-comiques. Que ne lui doit pas toute une phalange d’artistes arrivés plus loin que lui dans le grand public par des ouvrages plus développés et qui l’ont fait trop méconnaître! Il avait repris de Bonington cette transcendante qualité argentée de son crayon gras. — Il me présente à son illustre père, entrant peu après lui à sa recherche bougonnante. C’est un grand vieillard sec, à la
silhouette pittoresque et suggestive, toujours très drôlement en dispute avec son fils,., et discussion avec un chacun. Je salue en lui le créateur et vétéran, depuis les décors de Robert-le - Diable e t de la Juive , d’une école qui reste la première sur toutes les scènes théâtrales du monde. Ses réceptions, ses' dîners, ses fêtes turent les plus brillants pendant toute une époque. Mais il vécut ses dernières années d’une rente, devenue trop nécessaire, sur la liste civile du roi. — Attention !.... derrière la coulisse se glisse parfois un vieux brocanteur, Tedesco, qui trafique, s’entremet pour tous ces messieurs, ainsi qu’à travers nombre d’ateliers non moins illustres, dans les combinaisons souvent les plus cocasses, où figurent des échanges de dessins avec du linge à toilette, table ou literie ; d’aquarelles et tableaux avec des pianos, des livres, des provisions de ménage comestibles et autres. — Paraît de Dreux, venant fumer un cigare entre deux pochades de panneaux : type et mise de gentilhomme sportman. Il exécute ces temps-ci le portrait équestre du duc d’Orléans au milieu de son état-major. Parmi celui-ci doit être représenté un général Bertin de Vaux, de la tête duquel de Dreux me charge de bien vouloir lui prendre copie d’après le portrait par Schnetz qu’en possède la famille, rue Louis le-Grand. — Camille Roqueplan, accompagné de son frère Nestor, le spirituel boulevardier, vient revoir et toujours plus admirer le Mariage d'Henri IV. — « Ah ! s’écrie Isabey, si tu pouvais là tout gentiment, pour parfaire ma grosse galette, me passer un peu de ta science de dessin et de ta fermeté d’exécution ! » A quoi Roqueplan galamment réplique : « Si cela était
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chez moi et se pouvait échanger, me repasserais tu, donnant donnant, de la magie de tes effets et de la verve de ta merveilleuse main ? Ce n’eut été que mieux pour mon « Lion amoureux ». -- Enfin, c’est Jouy, à l’aspect bourgeois et provincial dans un tel milieu ultra. parisien, déposant la clef de son atelier au-dessus où, en sa trop confiante absence, nous nous empressons de grimper, comme des singes mal intentionnés, tandis que l’un de la bande reste au guet, pour voir en fruit défendu une toile d 'Urbain Grandier allant au supplice. Cette grande machine obtint une sorte de succès au prochain Salon. Elle n’était pas, du reste, sans certains mérites, grâce, sans doute, en partie aux conseils et retouches d’Isabey. Sa supériorité relative resta néanmoins une page isolée dans l’ensemble très médiocre de l’œuvre de l’artiste. — En intermèdes à tout cela, le jeu d’un orgue offert par la maison Cavaillé-Coll intervient plein d'âme et d’agrément. Il émane des doigts d’Isabey, qui ne sait pas une note de musique,, mais improvise d’instinct des choses étonnamment musicales. Une fois, quittant la place sur un triomphe d’applaudissements, il insiste pour que je joue à mon tour. Je refuse, j’hésite, lorsque se mettant lui-même au soufflet, je cède vraiment confus de le voir si volontiers entrer en sueur et répétant, au moindre arrêt :
« Mais va donc, petit animal ! va donc encore ; va toujours ! Ça me fait plaisir à moi ; tant pis si ça t’embête. Je souffle pour t’entendre. Va donc ! va donc ! » — A la sortie, dans l’avenue, je rencontrai le célèbre aquarelliste anglais Harding, venu en séjour à Paris pour faire des essais, chez l’imprimeur Lemercier, de papiers et tirages lithographiques.
Grands artistes, braves gens, bons amis et bien chers et honorés souvenirs que tout cela ! qui aura été le levain et reste le viatique de mon existence.
Alexandre Desgoffes. — Qu’importe pour certains hommes le non succès de- gros argent et de gros public lorsque, comme celui-ci, ils auront, sans autre objectif, toujours marché dans le rêve, réalisé en art de ce qu’ils ont derpandé à la Nature et de ce qu’elle leur a donné. Si leurs œuvres ne sont pas appréciées de tous c’est qu’elles ne doivent l’être que d’une élite d’initiés, voués à un même idéal et parlant même langue. Restreintes à leur seule et digue propre expansion dans le rayon d’un domaine déterminé, elles y conservent plus substantiels, entiers et plus significatifs donc le sens et la puissance individuels qui les onb inspirées, qui les a produites. Je crois voir de tout cela, ne fut-ce que devant cette tête-portrait de Desgoffes qu’Hippolyte Flandrin a prise maintes fois pour représenter les Saint-Pierre de ses panathénées murales ; type où, sous le pittoresque de forme d’une certaine rusticité, apparaît l’élévation concentrée du fond. « Si je* n’étais Ingres je voudrais être Desgoffes » a-t-on fait dire, inventé ou historique, pour caractériser le style et la portée de ses ouvrages. — Beau-père du frère d’Hippolyte, j’eus l’avantage de l’approcher dans son milieu familial et de le suivre dans une partie de sa carrière. Il voulait bien goûter la couleur de ma peinture, ce qui, hélas! de la part de l’anticoloriste qu’on a pu le qualifier, au point de vue des modes des coloristes, doit passer aux pertes plutôt qu’aux profits de mes tablettes. — Le Biaise Desgoffes des stupéfiantes
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peintures en trompe-l’œil de gemmes, bijoux et étoffes, est le propre neveu d’Alexandre. Oncle et neveu, observerait esthétiquement en variante le « Frères mais pas cousins » de Gavarni.
Un dévouement aveugS©. — A l’exposition posthume et générale, à l’Ecole des Beaux-Arts, des œuvres d’Hippolyte Flandrin figurait un Laissez venir à moi les petits enfants , l’envoi definitif de l’auteur comme pensionnaire de la Villa Médicis, et la toile la plus considérable sans doute de tout son œuvre.
Les mains de la figure principale, le Christ, ont une origine assez curieuse. Pour que la pensée et l’exécution de cette page conservassent absolument toute leur individualité, le peintre, d’ailleurs aussi modeste et craintif qu’austère piocheur, avait voulu la mener depuis une année, et jusqu’à son entière exécution, dans le plus strict huis clos. M. Ingres lui-même, le directeur de l’Académie^ le professeur terrible et adoré, l’ami tout paternel d’Hippolyte, n’avait encore été ni consulté ni prié d’aucune visite.
Seules manquaient au Christ des mains, la cheville ouvrière, l’objet important du sujet, et dont les dignes modèles paraissaient être introuvables. On cherchait, cherchait partout, sans cesse, mais vainement, et la chose tournait au désespoir.... Voici qu’un jour, à dîner, Papety, le copensionnaire et voisin de table de Flandrin, vient à lui passer de ses deux mains un grand plat de fraises. Celui-ci jette un cri :
« Voilà mon affaire !. .. Mais, hélas ! -non, c’est impossible, pense-t-il aussitôt : je ne dois, ne puis
laisser pénétrer personne dans mon atelier, devant mon tableau ! »
On s’explique, cherche des combinaisons plus ou moins sérieuses ou drolatiques.
« Tiens, bande-moi les yeux, dit tout d’un coup l’ami aux belles mains, et, toi d’honnête homme, je te poserai ainsi où tu voudras, comme et tant que tu voudras. » Gela fut convenu et pratiqué en toutes conscience et confiance, Papety, pendant de nombreuses et longues séances, s’ankylosant tout l’être et sans donner, même en plaisanterie, la moindre crainte d’évasion visuelle. Il ne counut le tableau et n’y reconnut ses mains qu’en Exposition publique.
Ah ! n’était-ce pas le bon temps, alors pour nos deux artistes, morts l’un tout jeune, au seuil de la carrière, l’autre prématurément, en pleine gloire et production !
Préjugés. — Deux artistes de premier ordre, H. et P. F..., travaillaient, vers 1840, à peindre les chapelles de la jolie église de Saint-Séverin, lesquelles étaient, comme d’ordinaire en pareil cas, hermétiquement clôturées de planches. Or le premier vicaire de la paroisse, un partait bonhomme, et très jovial par dessus le marché, allait et venait fréquemment, en proie à la plus ardente curiosité, devant ces planches prohibitives. Chaque entrée et chaque sortie des artistes étaient guettées par lui avec une obséquiosité qui, du reste, se déguisait en s’excusant d’elle-même le plus possible. Dans ces fugitives entrevues, il était piquant de voir, comme complète antithèse, les personnes et les façons du prêtre et des peintres : le premier tout vif, loquace et familier, les seconds tout recueillis, timides,
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•presque austères, en véritables moines caloyers. C’est l’ecclésiastique qui était plus que mondain, et les laïques qui paraissaient ascètes.
Un jour surtout le contraste s’accusa très pittoresquement.
« Allons! voilà messieurs nos braves artistes qui, ayant bien travaillé, pioché, bûché, toute leur forte matinée, s’en vont se réconforter d’un bon déjeuner, y compris certainement, eh! eh! une bonne bouteille de bon vin ! »
Ceux-ci on ne peut plus sobres, nullement buveurs surtou-t, ne parvenaient pas à se défendre. Tout honteux et assez scandalisés, ils se dirigeaient fugacement vers la porte de la rue ; tandis que le vicaire reprenait : « Si, si, les artistes aiment bien leur bonne petite bouteille. Eh! mon Dieu ! il n’y a pas de mal à ça, au contraire. » Et, sous les arceaux graves et mystérieux de la nef, il remontait allègre vers la sacristie, de l’allure la plus frétillante et rabelaisienne, en chantonnant même : « La bouteille, la bouteille... »
Double incognito. — Hippolyte et Paul Flandrin, Ambroise Thomas, Alexandre Desgoffes et quelle illustration future encore ? rentrant de Rome à petites étapes et en costumes nullement fashionables, visitaient 1a. ville d’Arles. Curieux, enthousiasmés de tout, ils étaient surtout très-particulièrement désireux d’y assister à quelqu’une de ces représ- ntations de combats de lutteurs qui joignent, pour l’artiste, à l’intérêt de l’action celui de l’étude plastique de la figure humaine. Comme ils s'en informaient auprès du gardien du Musée, celui-ct les toisant d’un malin clignement d’yeux leur répon-
dit : ce Non, nous n’en avons pas pour le. moment; mais c’est-i bien vous otres put-être, que vous en seriez des lutturs ? »
L'inepte vulgarité d’un Monsieur G... prétend exprimer l’idéal en représentant une déesse, là où la haute distinction d’Hippolyte Flandrin n’ose essayer que d’être exacte, avec une figure d’etude. L’Hébé du premier échoue grotesquement à la vitrine des boutiquiers ; la Jeune fille à. l'oeillet rayonne dans un Musée, immortelle pour l’Univers.
Tout en le lui marchandant beaucoup, on a pourtant fini par accorder à Hippolyte Flandrin le titre de dernier des peintres religieux. Or, j’estime que, suivant la parole de l’Évangile si admirablement représenté par notre artiste, ce dernier-là est le premier de tous.
Condoléances. — Vers le mois de juillet 1864, Paris était sous l’émotion de la mort d’Hippolyte Flandrin, dont la nouvelle arrivait de Rome tout imprévue. Son frère Paul, trps chétif d’aspect au moins, et le robuste Paul Ghenavard, l’auteur des cartons pour les premiers projets de décoration picturale du Panthéon, se rencontrent devant l’orangerie du Jardin du Luxembourg. Chenavard en larmes se jette au cou du pauvre frère, l’étouffe littéralement de son étreinte, lui brise les doigts dans sa terrible poigne!... Il peut enfin parler pour dire : « Ah ! mon ami ! tenez ! si vous saviez combien je suis heureux de ma cicatrice, là, au front, que je tiens du cher Hippolyte!... Vous vous rappelez Lyon, nos jeunes années, la berge du quai
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de la Charité, nos jeux de bataille avec les cailloux du Rhône et à coups de poings; celui que j’appliquai dans le dos d’Hippolyte et qui l’aurairassommé s’il n’en eût été renversé jusqu’à terre; sa colère blanche, la pierre qu’il ramassa et m’envoya et dont il m’atteignit si juste là, où j’en ai gardé la marque?... Ah ! je suis bien content, allez! de l’avoir en ce souvenir! Non, vous ne sauriez croire combien, aujourd’hui surtout, j’en suis heureux ! »
Par une noire nuit d’hiver, Hippolyte et son frère Paul Flandrin rentraient d’une réception au Louvre, chez M. de Nieuwerkerke. Deux vieux rapins de Bohême sortaient, eux, d’un caboulot de l’impasse Gozlin ; les premiers, drapés à la pifferari dans leurs manteaux romains, tradition de la villa Médicis ; les seconds, boutonnés serré dans des expaletots de la Belle Jardinière ». Ils se croisent à bout portant sur la place Saint-Germain-des-Prés.
« Tiens ! lait l’un des rapins, entre deux bouffées de brûle-gueule et d’une voix éraillée de rhume et de rhum, c'est là , dans cette boîte (l’insigne basilique carlovingienne ! ) ousque sont les peintures de Flandrin : queuque chose , tu sais , de bougrement chic! » — Longtemps après encore, ceci était volontiers raconté par H. Flandrin, qui s’en trouvait peut-être plus flatté que par un article de M. Beulé, le secrétaire perpétuel de l’Académie des Beaux- Arts, ou par celui de M. Clément, rédacteur patenté des Débats.
Un Buffon campagnard. — D’ordinaire, les trois frères Auguste, Hippolyte et Paul Flandrin, passaient annuellement leurs vacances dans je
Bugey, aux environs de Lyon, leur pays natal ; ne manquant jamais d’y visiter leur vieille nourrice. Un jour, cette brave femme, les emmenant directement de la ville chez elle, 'faisait faire à sa carriole un détour de plusieurs kilomètres, en passant par le hameau de Belmont, pour leur montrer, recommandait-elle avec exaltation depuis des années, le plus beau pon que l’on pût voir au monde.
Qui sait ?... Après tout, se disaient nos artistes plus que méfiants mais bonnement résignés, ce pont ou son site peuvent être aussi intéressants que d’autres, nous fournir peut-être bien quelque motif d’étude, et, munis de nos ustensiles de travail, nous pourrons avoir la chance de ne pas trop perdre notre temps.... Enfin l’on arrête devant une sorte de ferme-auberge, et pénètre dans sa vaste cour.
« C’est ici ! s’écrie triomphalement la cicerone. Vous allez un pu voir ça ! » Et elle regarde et cherche avidement partout. « Eh ! Cadet ! où il est le pon ? » demande-t-elle à un grand diable de gas qui vient à passer.
— Oh ! il est sûr pas bien louin. N’y a’ncor qu’un momen, il éteit là... I feit qu’aller-venir.
Un pont qui est ou n'est pas là ; qui va et qui vient ! Mystère, et mystification ! Et l’on cherchait toujours.
— Mais qu’est-ce donc que votre pont ? demandaient à leur tour et à l’unisson d’une certaine impatience Paul, Hippolyte et Auguste.
— Allons, dit la bonne femme, ne feites pas les bêtes : vous savez bien ; c’est cette grosse volaille qu’elle a des yeux de bouyon gras dessur la queue.
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Il s’agissait, on le comprend, d’un paon.
Le chiffon de l’ours. — Vers 1835, à Lyon, Paul Flandrin lit de son crayon le plus délicat et le plus pur, sur la feuille de papier le plus blanc, le portrait d’une charmante jeune fille.
Quinze ans plus tard, de passage seulement dans la même ville, il rencontre, sur le pont Morand, le père de son modèle, mort, hélas ! depuis longtemps déjà.
« Quelle joie de se revoir ! s’écrie celui-ci sautant coram populo au cou de l’artiste, l’étreignant de poignées de main sans fin. « De vieux amis comme nous ! Ah ! j’ai toujours d’autant plus pensé à toi, tout affectionné et reconnaissant à la vie et à la mort, que nous sommes liés plus particulièrement (ici les larmes jaillissent) par le passé, par le souvenir et le culte de ma pauvre enfant, dont tu as fait un si admirable, si précieux et adoré portrait ! lequel, aussi, n’a jamais quitté ma personne même, porté là, tiens, sur mon cœur, dans la poche de mon paletot, que l’on m’arracherait avec la peau plulût que le trésor en question ! »
Et le brave homme de fouiller, refouiller et trifouiller dans les arcanes décousues de la poche, et finissant par en extraire un sordide carnet bourré de toutes sortes de détritus et de lambeaux de papiers plus ou moins crasseux et recroquevillés, d’au milieu desquels tombe à terre le fragile dessin plié en in octavo ou même in-douze, noirci, usé sur tous les angles et toutes les faces, agonisant, méconnaissable, c est-à dire ne ressemblant plus guère qu’à'une vieille note de concierge oubliée dans un tiroir de garde-manger.
Agro romane. — Au nombre des meilleures études, que Paul Flandrin ait exécutées en Italie, se distingue, hors de pair, une vue de cette campagne romaine dont la poésie, si admirablement grandiose, fait de tout artiste de profession ou d’âme un si religieux amoureux..
« Oh ! comme c’est bien cela : c’est horrible ! » fait, devant, un prud'homme qui avait été bien volé, dans une excursion de Rome à Tivoli, de ne rencontrer aucun Robinson ni le moindre Moulin de la Galette. « Rien de plus horrible; et vous l’avez, Mossieur, imité en toute perfection possible. Très peu de culture, surtout aucune variété de produits ; encore moins d’habitations : le désert autant dire, avec la fièvre et tout au moins l’ennui... Et cette paille restée là sur le devant ! Ici, en France, le moins soigneux des garçons de ferme vous la balayerait tout de suite... Et puis aussi qu’ils vous portent, dans le pays, de drôles de chapeaux pointus. Pas le moindre détail qui ne soit digne de l’ensemble. Enfin le tout est à l’avenant, • comme vous l’avez si horriblement bien rendu.»
A vérifier. — « Vous feites là un eutat qu’il mène rapidement à la fortune, » disait un paysan de la campagne de Villeneuve-lès-Avignon à Paul F..,, qui peignait, de là, une vue de l’ex-capitale du Comtat.
Gomme le peintre, dont les productions ont de plus grands admirateurs que de gros acheteurs, opposait une mélancolique dénégation personnelle au moins : v Leissez, leissez, allez ! répliquait le naïf blagueur, que je seis bien moi !... Ténez, là, à cette môme place où que vous êtes, qu’il feiseit
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lé même travail que vous feites, contre une plancette et avéque de petites baguettes de couleurs o bout, j’ei vu, moi, i’y’a quelque’annéés, un de vos collègues, qu’il devei être des plus fameux ! Arrivé assé en avance dans sa journée, voilà que il voit vénir dé louén, qu’ils monteient pu a pu en contournant les terreins et régardant dé tous les cotés, deux mossieurs en lévite de drap et chapo de castor. Il sé voveit bien, pardi ! qu’il éteient des amaturs : pourquoi! finirent à s’approcher doucement, doucement, et il ont mis le lorgnon à l’œil, comme i font toujours, si vous avez remarqué, les véritables conneissurs ; et même qiUi soufïleient pas. Le peinire i les saveit bien darnière lui ; mei i feiseit pas semblant. Seulement i se diseit en dedans de soi-méme « Tiens-toi bien ! qu’on va té démander ton prix. » Et ça n’a pas manqué. L’iin des deusses amaturs i pousse à l’otre un grand coup de coude, vlan ? et en même temps demande comme ça : «Combien que vous en voulez de votre tablo ? »
— Trrrante mille francs, qu’il répond le peintre.
— C’est bien un petit pu cer...
— Vous le trouvez cher ?
Et, mossieur, il vous casse net le tablo sur son zenou, qu’il a du s'y feire mal, en plusieurs miyons de miyons de pièces.
« Oh ! bien, vous avez tort, que dirent les amaturs tout escoufis : vous en serez facé, o mouins.»
— Leissez-moi donc tranquille ! allez-vous-en ! qu’i repeteit l’otre, tarrible à feire trembler.
Les amaturs i s’éloignèrent de force. Et le péntre i se remit pu. à pu de sa colère en fumant une pipe... Puis i répren une plancette neuve, tousses
outils, et le voila à récommencer ün tablo esatement ossi ho et même plus davantaze que le prumier. — I s’éteit pas passé une hure que les deux amaturs reviennent comme d’oparavant, mettent le lorgnon à l’œil, se poussent' le coude, vlan, vlan ! et demand’ encore tout à coup :
« Combien ? »
— Quarante mille francs.
« Les voilà, » qu’ils font. Oui, mossieu, i l’ont donné farzent de suite sur place... Et voilà pourquoi je vous prétendeis que Tentât de bon péntre, que vous avez là, c'es un état qu’il mène rapidement à la fortune.
lïlarivaudages.-- Le peintre d’histoire Alexandre Hesse, de l’Institut, était fort bien de sa personne, pittoresquement remarquable de tête surtout'. Le paysagiste Paul Flandrin le rencontre vers ses dernières vieilles années, maladif, négligé du succès, oublié, mécontent.
« Je ne sais plus trop, dit-il, quel ouvrage entreprendre, quel sujet choisir avec confiance pour me remonter moi-même et me rappeler un peu aux autres »
— Comment ! s’écrie Flandrin, mais faites donc, par exemple, votre propre portrait ! Je vous trouve, moi, tout ce qu’il y a de plus beau, de plus heureux à traiter !
« Ah ! réplique-t-il avec un pâle sourire d’adieu, vous voilà bien tous les mêmes, vous autres paysagistes, amoureux des ruines. ».
La voix de la conscience. — Le susdit paysagiste a obtenu de grands succès à la ville et à la
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cour avec l’imitation suivante : « Je peignais, disait-il, en pleine Provence, à La Gaswude, adossé au mur de poulailler d’une grange, la plus mauvaise certainement de mes études. La besogne et mon découragement allaient de mal en pis. Un seul dénouement était pressenti et devenu possible, le lâchage ; mais il tut subitement déterminé par le chant réitéré, au-dessus même de ma tête, d’un très vilain coq, où l’on entendait distinctement ces mots (ici l’imitation des plus réussies) :
« Oh ! quelle hor..re..eu...r ! »
Un provincial marchandait un de ces dessins où, sous la plus pâle poussière de mine de plomb, Paul Flandrin imprime à ses portraits une force de modelé et une intensité d’expression incomparables. « J’affirme, objectait-il, que le professeur de notre lycée, pour beaucoup moins cher, travaille beaucoup plus noir. »
Indignation, — Achard le paysagiste, grand esthétiqueur et misanthrope, « Un Chenavard de campagne » le surnommait Hamon, tenait le genre de sa spécialité pour le premier de tous et en parlait tacitement avec des formules et une solennité pontificales, ce II veut faire du paysage, disait-il d’un confrère, peintre d’histoire qui s’y essayait incidemment, et il ne sait pas même très bien peindre une figure ! »
Ecrit en 1898. — On a beaucoup parlé, ces derniers temps, de « doyen denos paysagistes». Hier, c’était Louis Français, né en 1814; maintenant c’est Henri Harpignies (en 1819). On oublie jusqu’au
nom, presque, de Paul Flandrin. Il n’est pourtant pas permis d’ignorer que cet artiste, ce maître, certes, aujourd’hui âge de 88 ans en chiffres ronds (il est né le 28 mai 1811), fut déjà, à côté de Corot, d’Edouard Berlin, Aligny, Alexandre Desgoffes, Marilhat (1811), Cabat, Jules Dupré (1812), Daubigny (1817), et reste encore, après et avant certains morts, ainsi que parmi tous survivants actuels, le véritable, authentique doyen et une des figures les plus hautes et distinguées de notre art. Si la mode a ses caprices et ses ingratitudes, les preuves de talent et de dates ont aussi des droits qui leur sont encore supérieurs.
Affaire de mode. — D.,, un peintre de talent, des plus médiocres et qui fut conservateur du Musée d’Aix en Provence, se trouve devenu célèbre dans les ateliers de nos jours par l’inouï d’un mot, dont d’ailleurs le plus étonnant c’est qu’il ait pu ne pas trop le paraître lorsqu’il a été prononcé, vers 1825 : « Je ne suis pas curieux, mais je voudrais bien voir un tableau qui réunirait le dessin de Girodet (!) à la couleur de Revoit (!!!) ;'cf je ne suis pas curieux. «
Diaz. — Encore, comme Dupré, une nature ardente, mais pourtant fort différente. Très brun, avec des yeux de gitane et une jambe de bois, qu’il appelait son pilon ; toujours prêt, dans la conversation, à le f. dans le c... des gens qu’il n’aimait
ou qui ne l’aimaient pas, il a été, par la vision et l’originalité d’exécution de sa peinture, poète jusqu’aux ongles. Paysages, figures, scènes mythologiques, de la vie galante ou d’Orient se transmu-
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taient de sa palette sur la toile ou le panneau en écrin de pierres précieuses, y éclataient sous une flèche de coup de lumière, semblant y vivre dans le prisme et une animation de kaléidoscope.. A côté de cela il a produit, après des efforts avortés de grandes figures, des paysages d’une simplicité absolue d’impression, d’une gamme de tons presque monochrome et véritablement pathétiques et magistrales. J'ai reproduit en lithographie un assez grand nombre de ses ouvrages, et pendant que je travaillais à l’une il vint la voir et se rencontra.... avec Hippolyte Flandrin. Je m’attendais à un choc précipité, de la part du premier bien entendu, entre ces deux pôles opposés. Eh bien, au contraire du choc, ils se confondirent en courtoisies et longs compliments professionnels, au résumé desquels Diaz énonça cet acte de foi : « En art, plus qu’en
cuisine, j’aime tout excepté la m » Bien
qu’acquiesçant à l’esthétique du principe, le faciès du pudibond et blême Hippolyte en devint pourpre.
Lorsque je portai chez le maître, en son petit hôtel de la place Pigalle, des épreuves d’une planche d’après lui, je'le trouvai en compagnie de son fils, le compositeur musicien, et de son pilier d’atelier, le baryton Baroilhet, alors sur la fin de ses grands succès à l’Opéra. « Voilà, lui dit son hôte en me présentant, un copiste qui met étonnamment, dans mes productions, tout en leur étant fidèle, des qualités, un aspect de dessin qui manquent aux modèles. » Je rapporte ceci non pour m’en glorifier, mais pour la constatation, une fois de plus, d’une indulgence dont les degrés sont exactement relatifs à ceux de la valeur des gens qui la pratiquent. Ainsi Ingres, Eug. Isabey, Henner, auront
été plus contents de moi que Landelle, Veyrassat ou Feyen-Perrin. C’est que les premiers voient, à travers tout, leur propre au-delà, et que les seconds s’y bornent à leur en-deçà. — Une boutade, que me poussa Etex Louis le peintre, frère du sculpteur Antoine, devant Vénus désarmant V Amour de Diaz : « Toutes les figures nues de cet artiste, déesses, nymphes ou vierges folles, ont une de leurs jambes pour le moins mal construite, disloquée, boiteuse, factice, rédhibitoire. » Voilà un propos qui, rapporté à l’accusé, eût certes valu à l’accusateur le plus rude des coups du piton cidessus mentionné. — On attribua sa mort, assez prématurée, à s’être remarié trop âgé à une personne trop jeune, qui avait été institutrice ou. gouvernante dans la maison.
Véritable amant. — Faire de la peinture, répétait avec un gros soupir Narcisse Diaz, toujours passionné, absorbé, charmé au travail, ça n’a qu’un seul défaut: celui de taire passer le temps trop vite.
Daumier. — Je le visitai, présenté par Charles de Tournemine, dans un tout modeste atelier, au pied de Montmartre, éclairé en tabatière et encombré, assez en désordre, moins de dessins ou de pierres lithographiques que de maquettes de terre glaise en cours ou cuites. Le modelage et, comme peinture, le projet superlatif d’une grande machine ce V Assomption de la Vierge , » tels étaient, qui l’eût cru ! la hantise et l’objectif de ce caricaturiste de journaux. Singulière anomalie, d’ambitionner ainsi la sculpture et la grande peinture, chez un artiste
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dont le style n’a jamais produit, il faut le dire, ni corps ni têtes constituées, mais seulement des fantoches ou des sortes de larves. — Nature physique et morale de lion doux , il parlait d’art avec conviction et autorité, mais simplement, tout en vivant au jour le jour de sa collaboration intermittente au Charivari avec Gavarni, qui y touchait quarante francs par planche alors que Daumier en touchait cinquante, mais plus lent (qui l’eût cru encore!) que le premier, ayant faculté et droit d’en fournir à discrétion.
Barbizon et Mariette (1842-1892). — Au mois de mai 1842, où je fis la connaissance du village, pour ne pas dire hameau, de Barbizon, il avait seul encore, près la forêt de Fontainebleau, la clientèle assidue des artistes peintres et de quelques visiteurs, gens de lettres ou simples touristes. Venant de Paris, on s?y rendait en descendant à 1a. station de Melun, où vous prenait un véhicule local, patachon public ou cabriolet privé, qui, rencontrant le bourg de Chailly en route, vous déposait à destination après un parcours d’une dizaine de kilomètres.
Jusque-là pays aimable mais rien de caractérisé.
Barbizon ne se composait guère que de deux rangées d’humbles habitations, presque toutès en pisé et chaume, d’un aspect comme préhistorique. Son unique Tue donc ayant, du nord au sud, une entrée et un terminus ou sortie à même et à travers le mur de clôture, dit bornarje, de l’imposante forêt. L’auberge, tenue par la famille Ganne, était pourtant célèbre déjà, grâce à la fréquentation et aux campagnes d’études de ctivers maitreset élèves
paysagistes, en fête desquels Bertin (Edouard), Corot, Aligny, Alexandre Desgoffes, Paul Flandrin, Cabat,' l’aquafortiste Bléry. Une seconde génération s’en était immédiatement suivie : celle de Français, Célestin Nanteuil, Diaz, Eugène Cicéri, Harpignies, le décorateur Martin, etc., dont les noms signent les parois de la maison bien intentionnellement disposés acl hoc par le propriétaire en panneaux de boiserie. La salle à manger, notamment, tenait l’emploi de salon d’honneur ou tribune dans l’ensemble de cette colection.
Le lendemain de mon arrivée, nous nous trouvâmes à table avec ces nouveaux venus, le trio ultra parisien de deux hommes et d’une fe-mme dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté. On n’eût su lequel des trois se montrait le plus expansivement heureux de vivre. Puis, pour satisfaire à la loi des contrastes, un pensionnaire dès quelque tempsinstallé, de physionomie et façons ultra provinciales mais non moins joviales : c’était le «pèreMalapeau », de Bar-le-Duc, peintre d’animaux, dont il suivait les modèles toute la journée en plein champ et peignant dans son fond de boîte à couleurs, attachée en établi par des bretelles.
Questionné amicalement par celui des deux parisiens paraissant jouir du plus d’autorité, je dis venir de Montpellier, y connaître beaucoup le peintre décorateur de la ville, Baudouin, et en apporter une lettre de recommandation auprès d’Eugène Cicéri.
« Beaudouin ! mais c’est, mon intime camarade. Eugène Cicéri ! mais c’est moi. » Véritablement ému, je pus à peine ajouter avoir aussi, de mon frère, une lettre pour Eug. Isabey.
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« Eug. Isabey, mais c’est mon oncle ! » et une autre pour Jules Dupré, ^
« Jules Dupré ! nous sommes mitoyens d’ateliers et il passe autant de temps chez moi que j’en passe chez lui. »
A partir de ce moment Eugène Cicéri, dontj’avais presque enfant encore, copié de ses si spirituelles œuvres lithographiées et peintes, devint et est resté, pendant plus de quarante années, le plus charmant et véritable de mes amis. (Voir mes notes sur lui.)
Revenons à la forêt : on y pénétrait par une large et longue allée au sol en fondrières et tout herbacé, entre deux épaisses murailles d’arbres de haute futaie. Français en a peint un digne tableau et l’a lithographié alors qu’il débutait dans la série de ses nombreuses planches d’après tous les maîtres contemporains. Au-delà de ce noble vestibule, on avait, à gauche, les grands sous-bois et fourrés du Bas-Bréau ; à droite, les terrains découverts et sablonneux de Francliart , avec, au milieu, ce vieux chêne, dit « Le Rageur », moitié squelette tordant et étirant ses membres en tous sens. Quel artiste ne l’a dessiné et peint ! Quel poète ne l’a déçrit ! Puis ce sont les Gorges d' Apremont aux collines semées de blocs de grès dentelant leur silhouette ou déboulant sur leur flanc. Je fis là, avec le trop d’aplomb de la jeunesse (17 ans) mais souvent trop amendé plus tard, nombre d’études peintes. Entre parenthèses comme j’en montrais échantillon au baron Taylor, pendant une de ses après-midi dominicales de réception ouverte, il fit grands compliments. « Apportez-les moi' toutes, conclut-il coram populo ! et certainement je vous en achèterai quel-
ques-unes : pas bien cher - ajoutait-il malheureusement avec ce parfait manque de délicatesse qui lui était habituel — mais cela mettra toujours un peu de beurre sur votre pain trop sec. » Faut-il dire que j’apportai donc sur ordre les dites études ? Maisr cette fois nous nous rencontrions en tête-à-tête. Aucune assistance n’avait à admirer le Mécène; et je laissai ma marchandise, sans qu’il en ait jamais plus été question.
Quand, bien des années après, je revis Barbizon, lui avait succédé Marlotte, située à l’autre extrémité méridionale de la forêt : nouveau monde sinon découvert, exploité par le personnel de plus mondains amateurs et, pourrait-on dire, d’une nouvelle école artistique. Mais en compensation il avait, en outre de ses derniers habitués, entre autres les frères de Goncourt (lire « Manette Salomon »), retenu à demeure, en véritables habitants, des amoureux tels que Diaz, Charles Jacque, Théodore Rousseau, François Millet, Karl Bodmer, l’architecte-graveur Rodolphe Pfnor, Chaigneau et divers autres encore. Vers 1850, loin encore de battre son plein, Marlotte possédait pourtant déjà, avec la vogue, un certain fonds bientôt augmenté de quelques résidants ou occupants en saison des habitations particulières. Le peintre animalier Coignart, établi au centre du village, à peu près vis-à-vis l’élémentaire cabaret du père Antony, et tournant le dos à celui des Saccaut, en était même le maire. Lessore, Eugène Cicéri y avaient des installations sérieuses, complètes ; puis c’élaient Deshayes, Orry dit Sainte-Marie, Henri Murger(lire « le Sabot rouge »), de Penne, flamon, Delort. Pendant les mois à études allaientvenaient les frères René et Louis Ménard, Pasini et
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Palizzi, Saint-Marcel père et fils, Véron, l’anglais Moscheles fils, Avisse de la manufacture de Sèvres, Chauvel, Allongé, Jules Didier, Vayson. En fin d’automne je m’y suis trouvé en tête-à-tête avec Jules Guesde, sous le nom de M. Benoit. Par la suite c’étaient Massenet y voyant son beau-frère Orry, Ernest
Reyer, toule la gent artistique et littéraire, à
vrai dire. Actuellement Marlotte s’est, au jour le jour, transformée du tout au tout, remplie de villini fantaisistes, aristocratiques même ; quelque chose comme une annexe champêtre de la parisienne Avenue de Villiers. Ne soyons pas trop puritains envers un présent mis ainsi en valeur ; mais combien l’intime rusticité du passé était plus en harmonie avec le grandiose et la sauvagerie du décor et des scènes voisins du Plateau des Fées , du Grand et du Petit Dormoirs, des Ventes à la Reine , de la Gorge aux Loups avec ses chênes « le Tortillard » et « les Burgraves », du L ng-Rocher et du Désert ou de la Mer de Sable !
Ziégler. — Qui ça ? où ça ? me dira-t-on aujourd’hui del’artiste qui pourtant peignit la coupole absidiale de la Madeleine, produisit aux Salons plusieurs tableaux et créa un genre et une industrie de céramique en grès ; le tout marqué d’un cachet de personnalité peu ordinaire. Cette dernière même avait trop de valeur, de véritable goût pour s’implanter solidement ni longtemps au courant de celui de nos vulgarités. — Chez Ziégler, l’homme était de taille et de tête très décoratives, avec une physionomie de bon aloi à la fois sérieuse et aimable. — Je tiens de lui et l’ai placée dans un Musée, l’esquisse de son tableau « V Aurore égrenant les perles de la
rosée , » composition et peinture que l’on peut qualifier, exactement ainsi que leur auteur, d’à la fois décorative, sérieuse et aimable !
Louis Boulanger. — A son propos, une remarque à la fois singulière, illogique à dire ef pourtant bien humaine en elle-même. Victor Hugo faisait de graves réserves, artistiquement parlant, visà-vis d’Eugène Delacroix, et Delacroix ne goûtait, n’aimait pas Victor Hugo.; alors que, talent de second ordre, Boulanger, 'quoique disciple de Delacroix en peinture l’était bien plus, au sentimental, de Hugo, qui le chantait « Mon peintre » côte à côte de Sainte-Beuve, son « poète » avec lequel ils se séparaient bientôt à tout jamais.... G’est-il, ici encore, qu’il faille assimiler les génies aux gens que Gavarni qualifie psychologiquement de « frères mais pas cousins !.... »
Glaize, le père (Auguste), était déjà plus qu’un apprenti, un ouvrier horloger, lorsque, presque du premier coup, il peignit excellemment trois grands panneaux de figures allégoriques pour l’enseigne d’un confiseur de la rue Barallerieà Montpellier, où on se les est toujours montrés curieusement. A partir de là, sous quelque conduite d’abord ou plutôt exemple des deux frères Devéria, Achille et Eugène, mais, faisant un jour lui-même de véritables élèves, tels que Bibot, Aubanel, Bonot et surtout son propre fils Pierre, se déroula, sans recul ni arrêt jusqu’à la dernière heure, l’étonnante production, par la fécondité, la verve et l’ingéniosité des sujets, de la presque nonagénaire carrière de l’auteur du Pilori .
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Vers 1850, la ville natale de Glaize, Montpellier, avait à faire décorer de grands espaces, plafonds et parois d’une nouvelle Cour d’assises, d’importants sujets de peinture ; mais, malheureusement, elle ne pouvait ou ne voulait offrir aux artistes les plus naturellement désignés pour cette commande comme enfants du pays, et dont deux ou trois' occupant, à Paris même, un très haut ou bon rang, qu’une somme dérisoirement insuffisante, inacceptable. Or, l’un deux, Auguste Glaize, plus patriote et dévoué que les autres, mais doué, au demeurant, d’une prodigieuse facilité de composition et dextérité de main, se disait toujours prêt à accepter toutes commandes, en tous cas semblables surtout, et n’importe à quel prix. « Pour cent mille francs* comptait-il, non sans ton de causticité ici envers ses compatriotes municipaux, je fournirai l’ensemble complet d’une foule innombrable, oh! tout le monde sur le pont, de Dieux et de personnages allégoriques, mythologiques, historiques, tout l’Olympe et tous les siècles, quoi ! A cinquante mille, je réduis le même sujet pourtant à quelques groupes plus ou moins compactes, distancés, mais bien reliés par pas mal d’accessoires. A vingt, à dix mille encore, ce ne sont plus, mes bons amis, que des figures isolées, des bustes, des têtes, quelques animaux emblématiques, un oiseau, des fleurs, avec, force rinceaux, festons, astragales, tentures et, de préférence, beaucoup, beaucoup de nuages . »
Edouard Bertin. — Celui-là est un maître, auquel il n’a manqué que d’être pauvre pour produire une œuvre suivie, -plus connue du public. Il voyait, il faisait grand, en style de lyrisme de la
Nature, où les arbres, les rochers, les ruines lui apparaissaient comme le décor d’un idéal mythologique. J’ai tenu en mains de loi, pour les reproduire, les remarquables fusains de sujets empruntés à l’Italie, à l’Orient turc et égyptien. On peut voir, à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, plusieurs dessins qiii témoignent haut de mon dire.— Bertin était de belle taille, avec une tête digne de faire pendant, sous le pinceau d’Ingres, à celle du célèbre portrait de son frère aîné, Armand, directeur du Journal des Débats. Il avait aussi de belles manières, ce qui ne gâte rien, même chez ceux des artistes qui croiraient pouvoir s*en passer. J’ai eu, dans nos relations directes et indirectes aussi, à m’en louer constamment. Le critique d’art attaché au susdit journal, le prude Clément, ne manquait jamais de me comprendre dans ses revues de salons, et avec une bienveillance de ton qui me la faisait considérer comme par’ ordre.
Lessore. — Le peintre Lessore, de talent plus bizarre qu’original, artiste incomplet mais chercheur en toutes choses un peu, il est vrai, à tort et à travers, habitait en propriétaire, à Marlottc, une vaste maison ou ferme plutôt, à peine suffisante pourtant à des essais à la fois successifs et permanents, pendant des années, du meilleur des ateliers.il en était arrivé, passant par des combinaisons systématiques, d’apparence toute méthodiques même quoique les plus opposées, et toujours, assurait-il, progressant du plus ou moins défectueux au plus définitivement parfait, modèle et type eurékiens, au septième de ces ateliers ! Là désormais tout s’y rencontrait établi et favorable,
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indispensable à l’excellence de ses productions. — Or, son voisin, Eugène Cicéri, un vrai malin et maître celui-là, et assez négligent mais curieux des recherches de midi à quatorze 'heures, demanda « sans indiscrétion » au fils de notre Archimède : lequel était, dans quelle partie de l’immeuble se trouvait, après les six autres, démontés ou abandonnés, ce phénix des ateliers, et où son père travaillait si supérieurement ? « Mon père, lui est-il répondu, mais jamais dans aucun : depuis bien longtemps et ces jours-ci même il travaille toujours à la cuisine. »
On prétendit alors que la personne même de la cuisinière n’était pas étrangère à cette solution.
Cicéri (Eugène). — On m’avait demandé quelques notes sur le peintre et lithographe Cicéri, que je recopie ici sur mon brouillon, heureux d’avoir à y fixer particulièrement mon admiration pour l’artiste et le souvenir démon amitié avec l’homme... Qui a dit d’Auber — Rossi ni je crois — qu’il composait de la petite musique en grand maître ? On peut aussi justement dire d’Eugène Cicéri qu’il fit en véritable maître, typique- et chef d’école, du petit art ; si toutefois il est rien de moindre et de secondaire là où il y a excellence, génie spécial. Tout art se compose de nombre de qualités ou conditions très diverses et pouvant même être radicalement opposées. Or, il suffit d’être doué, de posséder une de ces qualités, une seule, mais à un degré bien caractérisé pour se montrer artiste des plus remarquables; voire dits de génie. A côté, parmi les contemporains du romantisme dramatique d’Eugène Isabey, de la force de Jules Dupré, de iorien-
talisme initial de Marilhat, du style de Paul Flandrin et d’Edouard Bertin, de l'intensité de pénétration de Théodore Rousseau, à côté de Corot, de Cabat, de Français, de Daubigny, etc., chacun déployant une des faces nobles ou des brillantes facettes de la peinture de paysage, Eug. Cicéri donne, représente l'Esprit , exprimé avec une habileté, un brio incomparables. Quelle que fut le peu de prétention de l’objet et du sujet il lui faisait dire, par une entente sûre, comme péremptoire et réussie de la silhouette et de l’effet, tout un microcosme d’élégance, de délicatesse et d’éclat pittoresques. Seul, en Angleterre, Harding, dans ses Draivincj books, est comparable au dessinateur français dans ses cahiers d’études, supérieurs de plus en sentiment coloriste.
De l’esprit, encore de l’esprit, toujours de l’esprit, du très fin, du plus aristocratiquement artistique si l’on peut dire, non dépourvu toutefois, grâce à la science expérimentale, de logique, d’exactitude, c’est-à-dire de conscience, tels sont l’instinct et la faculté maîtresse de Cicéri. Mais ce mot d’esprit est-il compris, sans doute pas davantage que la chose, par ces adeptes de certain mouvement actuel qui semble assez bêtement tourner le dos à tout ce qui fut l’art de jadis et chez quelques artistes encore fidèles au vieux jeu? Leur esprit nouveau consiste à volontairement ou non, hélas! le plus possible s’en'/'priver. En exaltant exclusivement l’effet de plein air , il aboutit à la négation de tout effet; il borne, sacrifie la composition en en empruntant le contrepied ou la parodie 'aux’naïvelés primitives quatrocentistes ou aux Japonais, — lesquels, bien entendu, ont au moins un véritable esprit à eux et qui est loin d’avoir émigré ; — il
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poursuit sans conviction possible un réalisme symbolique, quasi-mystique et tout à fait mystifiant.... Oui bien, ces révolutionnaires eunuques ont changé tout cela qui fit Le Guaspre, Claude Lorrain, Ruysdael, Decamps, Bonington. L’extrême adresse de main et d’outils divers de Cicéri l’a fait volontiers accuser de fausse séduction, de chic , de calligraphie industrielle; tandis qu’elle lui permettait, à vrai dire, d’être soudain plus serré de près, plus substantiel que ne le peuvent ceux dont l’ignorance et la maladresse brillent au rang même des premiers. Voir ses nombreuses planches dans la grande publication des « Anciennes provinces de la France , » notamment la Bretagne, dont il prit sur nature la superbe collection de leurs originaux. Il hérita seul, legs princier, du magique crayon de Bonington, précisément dans la valeur aéréeargentine du ton et dans ses voiles d’atmosphère lumineuse obtenus pourtant avec une impeccable fermeté de touche. Il est le seul surtout, en procédé auxiliaire lithographique, qui ait su heureusement pratiquer, faire accepter, de par une aussi ingénieuse et juste que rare entente des localités propres et de l’harmonie ambiante générale, l’emploi de la double pierre dite de teinte, où sa pierreponce, son grattoir, ses crayon, encre, poudre et estompe faisaient merveille, Là encore, comme en ses moindres indications d’album ou de pochade, tout coup, et le moindre, portait droit, net, significatif et toujours charmeur. Que de fois nous l'avons vu ainsi transfigurer prestigieusement, en quelques instants de travail improvisé sur un coin de table de l’atelier des écrivains chez l’imprimeur Lemercier, la détestable ou médiocre planche de noir
d’un confrère : la chose ratée ressuscitant pleine de vie et partout présentable ! Il a aussi, dans le même ordre de procédés, très discutés jusqu’à être conspués à tort ou à raison, mais discutables surtout suivant les praticiens qui l’emploient, mis en .digne relief les ressources de la chromolithographie.
Avec le point de çlépart d’une conception très vive, sûre et marchant droit entre l’instinct et le raisonnement, la verve d’exécution de Cicéri et son entrain au travail, bien qu’il sût non pas flâner mais se distraire très diversement, au théâtre, au tric-trac (sic/), à la chasse surtout, en causeries, voyages, agapes confraternelles et maison ouverte, lui ont fait produire avec une fécondité permanente un œuvre innombrable. Il se plaignait fort d’incapacité pour les figures et les animaux à placer peu ou prou dans ses motifsde paysage etd’architecture, et en sollicitait bien à tort la collaboration des spécialistes toujours inférieurs ici, après tout, à l’accent voulu, adéquat, à la vie propre et préférable qu’il savait si parfaitement mettre dans ses indications. Végétations, en masses ou en détails, eaux réfléchissantes et de cascades, plans de terrains rugueux, sablonneux ou moussus, fabriques, architectures, accessoires rustiques, intérieurs de fermes, de hangars, d’ateliers, barques, natures mortes lui furent également familiers, mais tout particulièrement la structure géologique et l’appareil de rochers ou de revêtement quelconque des grandes montagnes... Son verre n’était pourtant pas grand, reviendra-t-on à dire : soit, mais bien à lui, il y avait bu le premier, et beaucoup y ont bu et y boivent encore après lui. Hubert- Clerget, Cassagne et bien d’autres sont les Yan-d’Argent et les Riou de
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ce Gustave Doré génial du crayon lithographique. En peinture, on peut citer, parmi les plus connus, des artistes distingués des maîtres même qui lui doivent comme le levain de leur talent, le meilleur, suivant l’expression vulgaire, dont est fait leur nez. Nous avons nommé, non sans étonner en partie, Troyon, Pasini, Hildebrand, Ho guet, Deshayes, Galetti,dont la reconnaissance ne me démentirait pas. On pourrait, en passant, ajouter à ces noms ceux de quelques pires des disciples, mais il est sans cela assez entendu que tout maître — c’est sa fatalité conséquente — en procrée de tels par le plagiat ou pastiche et qui caricaturent leur origine. Dans combien d’ouvrages des premiers, "élèves non pas émancipés mais plus développés que le professeur dans une carrière suivie de Salons, d’étalages de marchands et de vente, ne se reconnaissent pas, chez Troyon au premier chef et en tout probant exemple du mode cicérien élargi, il est vrai, ces éléments d’origine, depuis le fond d’attaque jusqu’à la touche et au poil de brosse même. Je pourrais montrer certains de ses panneaux et cartons où la haute sobriété du ton, l’ampleur du modelé et la grasse substance de la pâte répondent aux plus exigeants de ces qualités. Trop sur le tard malheureusement, mais à un degré très manifeste, les dites qualités trouvèrent à se déployer comme dans une seconde manière, ne fut-ce que par le seul fait d’agrandissement du cadre et de la liberté d’exécution, avec des essais de ce si généreux procédé du fusain, lequel, sous sa main, devait donner immanquablement des résultats de maître encore. Quant à ses aptitudes d’aquarelliste, j’ai cru pouvoir négliger de faire remarquer combien, on le
comprend, elles furent, à toutes les époques, véritablement incomparables.
Quoique limité à ses travaux absorbants de paysage pittoresque, et forcément parfois à l’esthétique des éditeurs, l’esprit d’Eug. Cicéri allait, avec une intelligence impartiale et un chsud respect, aux organisations étaux œuvres les plus différentes des siennes et qui eussent même pu, il semble, lui être assez logiquement indifférentes. Une visite à la chambre-atelier de mon camarade Cabanel, absent, où je l’introduisis alors que le futur grand prix de Rome, membre de l’Institut et professeur de l’Etat n’était encore qu’un fort en thème de chez Picot, le remplissait, comme en un sanctuaire du travail sévère et cloîtré, d’une sincère émotion et condescendante estime pour ce qu’il sentait, jugeait autre et de supérieur, en fond et en but, à la nature de ses propres voie et existence... Ah ! par exemple, il se montrait tout à l’opposé et infiniment amusant en ne tarissant pas de drôleries et de critiques topiques vis-à-vis des prétentions ou des imbécillités de certains confrères et <r bourgeois ». Ce serait là un recueil à faire d’anecdotes,, d’observations, de traits et de mots sous le joli titre de « Les grotesques de la peinture , par un rapin du métier », le tout d’ailleurs très bon enfant. Ajoutez que dans la personne physique de l’auteur, inédit fâcheusement, de petite taille, blond, frétillant d’allures, causeur, conteur, discoureur permanents, il y avait, avec l’esprit caractéristique du rapin, non moins gentleman à ses heures, beaucoup du gamin de Paris ; de plus, encore, chauvin et bonapartiste jusqu’au dernier poil de ses moustaches et de son impériale, et, à ces propos, terriblement batailleur en paroles.
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J’ai d’abord connu Eug. Cicéri en 1842, dans le légendaire cabaret du père Ganne à Barbizon, où il présidait — ainsi du reste que le tableau s’en trouve dans mes notes d’autre part — la table et la forêt des pensionnaires et des étudiants de l’une et de l’autre par la grâce de l'irrésistible entraînement de sa belle humeur et de ses brillantes études. Je l’ai, dès lors, amicalement fréquenté, d’abord au fond de cette avenue Frochot, une vraie et insigne cité d’artistes, à peu près tous éminents. Cicéri en était sensiblement l’individualité la plus extérieure, liante et obligeante : point d’intersection à la fois tout à tous avec et auprès de celles plus condensées ou naturellement plus réservées de ses cohabitants. Chez lui aucun orgueil ni aucune préoccupation trop personnelle. Riche d’un capital de son tempérament physique, le même on eut dit de ses heureuses productions, il le dépensait en grosse ou menue monnaie, suivant le cas, mais couramment et sans jamais en escompter le rendu pour le prêté. Ainsi a-t-il toujours été et est-il resté, vieux comme jeune ; ainsi l’ai-je suivi jusqu’à la fin, rue de Laval, à « l’hôtel du Maroc » rue de Seine, au quai Saint-Michel et le plus longtemps à Marlotte dans la digne charmante habitation d’un tel hôte : visitée, utilisée par deux générations des portraitistes et touristes de la Mare aux fées , de la Gorge aux loups, du Long-Rocher, des Ttembleaux et des bords du Loing. Aussi fut-elle on ne peut plus galamment respectée, glorifiée par l’occupation prussienne de 1871, parmi les officiers mêmes de laquelle le propriétaire comptait plus d’un élève et, à coup sûr, beaucoup d’admirateurs. Située à l’entrée du village, côté de la forêt, le seul attrait de son
aspect déjà arrêtait les passants. Par une belle matinée d’automne j’y visgrimper ettomber, c’estle mot, en plein atelier Alexandre Dumas fils, au lendemain du succès de la Dame aux Camélias , dont raffolait Cicéri, La voyant pour la première fois et sans en rien savoir autre, il s’était dit : « Une fenêtre- châssis, un balcon de bois : il y a là un peintre. Je dois le connaître : je les connais tous ou veux tous les connaître, et... j’entre. »
Je voulais, dans l’intérêt propre et trop négligé d’un tel artiste, ainsi qu’à celui de la satisfaction générale, voir figurer au Salon de ses lithographies, en en faisant subséquemment une pose de sa condidature au jury de leur section ; et j’ambitionnais même quelque chose au-delà. « Mais je n’ai rien de prêt, rien qui vaille, » m’objecte-t-il devant une plus que recommandable collection d’épreuves toutes fraîches. — Et ceci donc ? — « C’est trop peu, trop mal et d’ailleurs incomplet en soi, sans les pierres des rehauts de blanc devant s*y joindre. Le tout vaudrait-il jamais la peine de l’encadrement?» — J’insiste de plus en plus fort. — « Non, là, est-il
assez gentil ! Eh bien, faites-en à voire idée et
comme vous voudrez : à cette condition, mon petit, -qu’y est comprise l’adjonction des « blancs » par vous-même, à la main donc, avec de la craie, et mieux que je ne saurais le faire de la mienne. » Par le temps qui court de petits bouts de ruban très courus, on peut regretter, comme consécration officielle, qu’ait été oubliée la boutonnière d’un représentant aussi qualifié de l’art français par le côté aimable et peut-être le plus inimitable de son esprit, et surtout qu’ait été trop confondue et absorbée dans le public la réputation du fils avec celle juste-
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ment proverbiale mais non plus légitime du père, le créateur chez nous de la décoration théâtrale. Pour ne pas rester sur cette remarque tout au moins mélancolique, et par le temps d’anecdotes qui s’impose, en voici trois ou quatre, prises au hasard des souvenirs ; lesquelles, sans être d’une transcendante ni même sérieuse valeur documentaire, satisfont pourtant à quelque intérêt de dates, de lieux ainsi que de certaines habitudes, et d’où, à tout prendre, ressort sympathiquement la vivacité un peu étourdie parfois et la graciéqse bonhomie de notre héros.
Une gaffe. — Nous étions arrêtés en tête-à-tête avec Bastien-Lepage, au moment de l’intermède des séances du jury du Salon de 1882, devant une toile de Féyen-Perrin, Ivresse , peinture si radicalement éloignée à tous égards de la manière et des goûts du premier, auquel je plaidais toutefois la bienveillance en termes de politesse... Voilà Gicéri apparaissant du fond dé la travée des salles. Il précipite ses pas vers nous et, ne connaissant pas encore Lepage, se fait présenter, le croit bénévolement l’auteur du tableau en question et lui lâche une bordée d’éloges du plus épouvantable porte-àfaux ! Avant que je parvienne d’un seul mot à rectifier la situation, elle s’embrouille, se complique à plaisir, devient inouie ! et je me sauve laissant mes deux hommes enferrés du gaffeur quiproquo jusqu’à la garde et s’en tirer, ma foi! comme ils ont pu.
Différence de points de vue. — Eugène Gicéri dessinant dans une cour ou vieille halle du
quartier des Innocents, à une place exposée à toutes sortes d’incommodités et de dérangements, mais que commandaient, à un centimètre près, les conditions d’optique pittoresque du sujet choisi, est invité avec insistance par de braves boutiquiers dont il avoisinait le seuil à entrer chez eux, au rez-de-chaussée, où « Monsieur sera bien plus convenablement ; et, mieux encore, aux étages supérieurs, d’où la vue est bien plus étendue . »
Une méprise. — Habitant le village de Marlotte, sur le périmètre de la Forêt de Fontainebleau, Gicéri en traversait tréquemment un rayon avec son tilbury et sa gentille jument Bichette pour venir au chef-lieu de Seine-et-Marne. Un jour, y ayant descendu sa femme dans la rue, devant un magasin où elle avait à faire de nombreuses emplettes, il va, sans quitter le véhicule, se ranger à l’ombre, s’étend et se cale, les rênes sur ses jambes, et déploie placidement le Figaro du jour... Tout à coup il lui monte et tombe à ses côtés mêmes un Monsieur et une forte valise, au reste très comme il faut l’un et l’autre.
« Allons, allons! et un peu vite! » dit le Monsieur, un voyageur partant pour Paris et affolé de retard. « Dépêchons! {regardant sa montre) plus que quelques minutes, mais un bon pourboire. » Ahuri, aveugle et sourd, il ne distingue, n’écoute, ne comprend rien de rien, sinon qu’il lui faut, en presse désespérée, ne pas manquer le passage du train à la gare très éloignée de la ville.
« Vite, vite! mon garçon : pas une minute à perdre ! » répète-t-il.
Cette seule voiture trouvée là, moyen tout naturel
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de suprême salut, était bien simplement pour lui une voiture de station attendant la pratique du bourgeois, et son propriétaire en était le cocher de profession,
« Vite, vite!... »
Ma foi ! Eugène Cicéri se décida à accepter l’originalité et la drôlerie de cet impromptu et, d'un coup de fouet et d’un seul trait, conduisit notre homme au chemin de fer, le déposant sur les marches mêmes de l’embarcadère. Là il fallut bien, de par la pièce de quarante sous plus quelque billon jetés au faux cocher, en arriver à des explications absolues. « Mais sauvez-vous donc, Monsieur ! concluait celui-ci, coupant court à une inénarrable scène de confusion et d’excuses. Sauvez-vous : pas une seconde à perdre! Enchanté, croyez-le bien, d’avoir pu vous être aussi opportunément et facilement utile. »
Couture. On sait que Decamps, rêvant d’un cycle de sujets sur des surfaces monumentales, se sentait humilié et désespérait de n’avoir à faire que des toiles de chevalet non patronnées par la Direction des Beaux-Arts ; et que Daumier (!) ébaucha une Assomption de la Vierge (U) la destinant aux achats de cette administration. Eh bien encore un chez Couture, qui, par ambition inconsciente d’une grande commande de l’Etat, sortit fâcheusement, pour n’y guère pouvoir ou vouloir rentrer, du caractère propre à son tempérament, à ses facultés et brillante affirmation de ses premiers succès. On comprend que le genre d’inspiration sensuelle et de plantureuse exécution de V Orgie ro mairie et du Lendemain de bal d'Opéra , en cabinet
particulier entre personnages de pantomime, doivent peu appeler comme pendant une Chapelle de la Vierge dans l’abside-sanctuaire de Saint-Eustache. — Avec un ami, nous visitâmes le peintre, aux cordiales allures d’enfant de la « balle parisienne » sur les échafaudages de l’église. Tout en continuant sa besogne, il nous parla surtout des singulières hallucinations funambulesques, décrites plus tard au cours de ses deux volumes, forts intéressants. — A la suite de ce dernier important travail, on ne connut plus de Couture qu’une prolixe quantité de portraits, à des prix modérés, enlevés haut la main en une ou deux séances et d’ailleurs d’une véritable maîtrise de largeur de modelé et de simplicité de ton presque monochrome, ne perdant rien ainsi dans leur contraste avec les éclatantes fraîcheurs des primitives figures féminines de V Amour de l'or et du Jeune fauconnier.
Charles Jacque. — Un hiver de par là 1865, le maître incontestable des animaliers et des aquafortistes venait, suivi de sa belle compagne Madame L..., passer toutes les veillées chez notre ami Emile Vernier. Muni d’un cartable, de fusain et crayons noir et blanc, il improvisait, chaque séance, le plus crâne des dessins, couramment vendu. Souvent le clou du jour consistait en l’exhibition d’un paquet de quelque serrure, d’entrées de serrure, de clefs ou de heurtoirs, dont il forma une érudite et fort précieuse collection, enlevée bientôt par l’étranger. La conversation de Jacque, vive, un peu nerveuse, sentencieuse à propos, m’intéressait toujours. Sa nature, très indépendante et assez aventureuse, lui a valu bien de graves ennuis, mais
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surtout il tirait de son nom même une irritation permanente , alors qu’il devait fatalement, quatrevingt-dix-neuf fois sur cent, le voir surfaire d’un S (Jacques). —
Lepoitevin. — Trop rien à dire, quoique je l’aie vu, bien vu, à l’époque où il comptait, dans son atelier et au milieu de ses œuvres. L’homme et le local étaient d’une propreté et d’une élégance tout astiquées, singulières à mes yeux chez un mariniste pratiquant de pêcheurs, de calfats et de marée basse. Cela me refroidissait.
Quant à sa peinture, assez pittoresque et même fantaisiste, elle n’était (^essentiellement habile, sans émotion, sans caractère ou véritable originalité, en un mot que faite de chic et n’arrivant donc que bon dernier après les Decamps, les Bonington et Isabey. Si, ne pouvant apprécier Lepoitevin autrement ni davantage, j’en parle pourtant ici, ce sera plutôt pour le faire, en quelque mention au moins, de ceux qui m’avaient recommandé à lui. Ils forment un groupe de Montpelliérais dans un foyer d’art et de chaudes amitiés de la première à la dernière heure. D’abord, en tête, c’est le musicien et professeur Victor Roger, qui fut le camarade d’Ambroise Thomas. C’est son père, marchand de papiers, couleurs, cadres et tableaux, dont le magasin servait de lieu de rendez-vous à tous les artistes et intellectuels du pays; puis son fds qui, à Paris, signe des opérettes et des revues de théâtre. Dans l’intimité de la chambre de Victor, donnant sur la Place de la Comédie , j’ai vu passer, entre mes douze et dix-sept ans, Paganini, se rendant mourir à Gênes, Levasseur, prototype du Bertram de Robert le diable, le baryton Massol, le ténor La-
borde, les pianistes Listz, Bertin, Dolher, Prudent,l’organiste Lefébure-Yély, les compositeurs Castil- Blaze, Boisselot, de Vilbac, les peintres Boilly fils; Glaize père, etc., etc. ; mais pour la bonne bouche je reviens à citer le plus charmant des chanteurs, Lafeuillade, de l’Opéra-Comique, cet autre prototype du Julien d’Avenel de la Dame blanche. Natif, comme Nourrit, de Montpellier, et oncle même de Roger, il avait pris sa retraite dans la banlieue, sur les bords du Lez. — A la famille des Roger s’annexait celle des Moitessier, marchands de musique, fabricants de grandes orgues et tous instruments, et dont l’habitation, non compris les ateliers, dans le vaste rez-de-chaussée sur sous-sol d’un vieil hôtel, admettait les facilités de diverses réunions, même publiques.
Ah ! ces souvenirs, particulièrement musicaux mais mêlés à ceux du voisinage de cet incomparable Musée-Fabre-Valedeau-Bruyas, combien je remercie le seul nom de Lepoitevin qui vient de suffire à les évoquer dans toute ' l’intensité de leur affection ! et, par ainsi, me feraient dire que le plus de notre présent c’est le passé.
Férogio. — Le fécond dessinateur lithographe, par ses sorties du matin, entrait parfois delà rue Jacob dans ma chambrette-atelier de celle de Seine. Un jour, lui assis devant une table à feuilleter ce qui courait dessus, et moi, assis, à travailler sur une autre, il se trouvait que nous nous tournions le dos. Une conversation quelconque allait son train et, sans l’interrompre, Férogio me passe pardessus l’épaule une lamelle de papier à marquer le cours de lecture d’un volume et portant ces mots au
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crayon : « Voulez-vous aller en Perse ? » De même, sans me retourner, je repasse la chose augmentée d’un « Oui ; pourquoi pas ? » Retour du papier,
— ainsi complété, au verso — : « Eh bien alors allez, de ma part, avant neuf heures du matin, à cette adresse : Monsieur Hommaire deHell , rue Bellechasse , n » Et nous parlons de choses précédentes... Au bout d’un certain temps mon visiteur se lève, disant habituellement de sa formule humouristique : « Ah ! maintenant je m’embête ; adieu,
,au revoir. » Sur le palier, devant la porte, je demande, pour rire un peu, quelle est la ci-dessus plaisanterie... orientale ? On me répond : « C’est sérieux si vous voulez ; M. de Hell, pour les Steppes de la Mer Caspienne duquel j’ai lithographié plusieurs planches, repartant en mission cette fois du gouvernement et d’une durée de plusieurs années, désire s’adjoindre un jeune artiste peintre. Il devait emmener le fils de Varcollier, le gros bonnet des bureaux de l’Hôtel-de-Viüe ; mais les négociations restent plus que suspendues : la mère en pleurs se desoie d’un tel projet ; pour elle la Perse c’est le bout du monde et la mort certaine ! J’ai parlé de vous. Voyez si, en l’occasion vous seriez plus téméraire et plus libre. » — Plus curieux qu’au-
trement disposé, mais passant dans le quartier, je lus voir M. deHell, qui, sur le champ et en présence de sa lemme, poète et écrivain distingués, m’examina et questionna ad hoc. « Avez- vous déjà monté à cheval ? — Non. — Souffrez-vous du mal de mer ?
— Oui. — Portez-vous habituellement et toujours de la flanelle ? — Non. — Craignez-vous le vertige?
— Oui. — Supportez-vous les veilles ? — Non » et ainsi de suite. A cela près (!), sans doute que l’im-
pression fut bonne. Le savant voyageur me présenta son programme, fit ses propositions éventuelles. Nous devions nous revoir quatre ou cinq jours après... Une campagne en Turquie et Perse ! cela m’apparaissait fabuleux, peu. réalisable pour moi ; mais sans bien croire au tout jusqu’au terme, je me dis avec convoitise galopante que sur la route de Marseille à Ispahan se rencontrent Florence, Rome, Naples ; puis Malte, Athènes, Constantinople ; lesquelles étapes et stations valaient certes au moins un départ. Quoi qu’il arrivât ou n’arrivât pas, ce serait là toujours tant de pris ; et c’est ce qui me fit prêt à accepter l’engagement ferme qui s’ensuivit dès la seconde entrevue... Quatre années plus tard, après toutes sortes d’épreuves, je rentrais en France plus valide que je n’étais parti, et Varcollier était mort. — Il y a un bon tableau de lui dans une chapelle de Saint-Germain-des-Prés.
Rousseau (Théodore). — J’ai eu en mains, un mois durant, son plus beau tableau, Les Chênes de ta forêt de Belle- Croix (Forêf de Fontainebleau), plus beau à mon avis que celui placé au Louvre, Soleil coucJiant en Sologne. L’auteur vint me voir pendant que je le reproduisais en lithographie. Par la suite Chauvel le fit en eau forte. Il parlait peu, assez sentencieusement mais sans banalités ; en somme un concentré et religieux de l’Art, se dépensant tout dans ses ouvrages ; un permanent chercheur en colloque intime avec la Nature et évoluant avec elle comme elle en ses divers modes de visions et de modes d’exécutions. De là des contrastes et des inégalités parfois déconcertantes, mais que l’on passe, tous comptes faits, aux profits
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et pertes du génie. — Rousseau mort, son metteur en scène et historiographe Sensier, qui le lut de même pour Millet, pensa à une publication la plus complète possible de l’œuvre du maître. Une grande partie se traduisit elle-même en quelque sorte par divers procédés à base photographique ; mais restaient, en dehors de ces moyens, deux ou trois toiles les plus grandes, très importantes sous tous rapports et malheureusement dans un état d’ébauche, de reprises ou repentirs , du reste fort intéressant en soi, qui les rendait intraduisibles de toute autre manière que par l’interprétation personnelle d’un copiste on peut dire paléographe. On voulut confier à Charles Jacque la première, un Ranz de vaches à' La descente d'un ravin , et la seconde, Crépuscute en pleine forêt, me fut dévolue. Jacque, toujours assez peu commode, ne s’entendit pas avec Sensier et, pour ma part, je me bornai aux préliminaires d’un dessin d’ailleurs convenablement poussé (aujourd’hui au musée de Montpellier;, — Plus tard, en planche séparée, Chauvet fit du Ranz des Vaches la belle eau-forte qui lui valut une des Grandes médailles d’honneur du Salon.... La longue séance de travail que je passai seul dans l’atelier du glorieux artiste récemment disparu, en tête-à-tête du seul souvenir de sa personne et pourtant avec les détritus encore à moitié vivants de son existence, me furent particulièrement pleins de tristes émotions. Des toiles, des cadres, des chevalets, décrochés retournés au mur ou épars, quelques meubles dépareillés : le tout sous une tombée de poussière et un jour à la fois brutal et blafard, voilà ce qui fut le foyer et le sanctuaire capiteux d’une religion et d’un culte d’art nuit et
jour pratiqués par une main et un esprit passionnés, amoureux ! Et il me revenait ce passage d’un roman de George Eliot : « Lorenzo a laissé après lui un héritage de matériel qui ne ressemble que trop au laboratoire d’un alchimiste quand la science de l’alchimiste est partie. »
Mon frère a possédé une feuille où, ayant jeté le croquis d’après un tableau auquel Rousseau donnait les dernières retouches, celui-ci le lui mit aimablement au point de toute la puissance d’effet de l’original en le continuant, sans désemparer, d’un travail au pastel.
Hébert. — Par laisser-aller delà discipline, déjà sous Schnetz et depuis, de moins en moins régnante à la Villa Médicis, Hébert y prolongeait son séjour bien après le terme de la pension. L’atelier et la chambre ainsi abusivement occupés par lui servaient de quartier général, du reste très agréable et sollicité, à des réunions artistiques et autres. Elles brillaient parfois en excellente musique et par la grâce de quelques dames intimes, armées, faut-il dire ? d’un pistolet ( terzetta ) ou boulette de cire molle pour la chasse aux puces, qui couraient visiblement sur les ciaires étoffes d’été. Non prémuni contre leurs attaques et de ma peau peu acclimatée je commençai là le stage de soutfrance dont le martyre m’attendait dans les huttes mi-troglodyteset sous les tentes du Kurdistan. Vingt-quatre ans plus tard, Hébert, devenu d’ex-pensionnaire directeur de l’Académie, je parcourais seul à pied les environsdé Rome à Palestrina, à Tivoli, Subiaco, la farouche Cervara surtout, où le peintre de la « Malaria » avait vécu et produit ses sujets préférés, fataleme
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empreints de cette même originaire maladie, Pexcès de morbidezza y tournant au faisandé. — Quelle réaction à la forte rusticité et sanité de procédé d’exécution des figures du père Schnetz ! — Je cherchai et demandai dans tout le village où se trouvait ce logement d’Hébert resté célèbre pour le monde de l’Art ? mais ce fut vainement et j’y renonçai aussi étonné que déçu. Dégringolant alors du bourg à l’entrée du bois sacré (hicus) qui flanque la pente vertigineuse dëia montagne, j’y trouve, "semblable à quelque figure de philosophe moderne dans un site antique, un jeune homme lisant son journal. La conversation s’engage sur le pied, on le comprend, du renouvellement de questions où j’épuise tous les noms de gens et choses corrélatifs à mon Hébert... Ernest» « Ah ! Ernesto, fait-il, signor Ernesto ! » et il ne connaissait et ne considérait rien tant, de concert d’ailleurs avec les populations et pays sabins entiers, que le Signor cavalliero pittore Ernesto.... à l’exclusion de. tout Hébert. Ceci est bien italien.
Au Palais de l’Académie, on était moins enthousiaste de monsieur le Directeur, souvent absent et récemment marié à une allemande y dirigeant tout en prussienne — qu’elle était crue — peu populaire et inhospitalière, et cela au courant de 1’ « Année terrible »... Aujourd’hui, en 1899, Hébert, qui paraissait, déjà il y a plus de cinquante ans, le plus chétif et le plus mal hypothéqué de ses copensionnaires, nature morale recroquevillée aussi en elle-même, d’aspect et physionomie non moins malarm que ses productions, arrive à avoir enterré- a peu près tousses contemporains, se survit, non sans marques de vaillance, à lui-même et à son époque.
Ch. de Tournemine. — Peintre et éditeur amateur, fonda la publication mensuelle des « Peintres contemporains», où parurent, sous la main géniale des Mouilleron, des Français, Nanteuil, Leroux, Baron et de quelque rare autre élite, les premières lithographies de reproduction traitées en fac-similé des tableaux, au moins pour les valeurs de ton et exécution sinon décoloration. Elle marque une date dans la glorieuse généalogie de l’art de la pierre et du crayon gras. Au bout d’un certain temps, les artistes ci-dessus passèrent aux libres formats et commandes d’autres éditeurs, et je me trouvais chargé de leur succession pour la presque totalité des planches. De Tournemine possédait quelques beaux échantillons des originaux de la publication, signés Corot, Jules Dupré, Marilhat, Eug. Isabey, Diaz ; très répandu dans le monde des peintres et des amateurs, il y puisait à pleines mains, mais toujours avec choix, les éléments de sa propagande. Il fut d’origine l’intime et resta bonapartistement le seul féal camarade de Raffet, dont je vis ainsi le peu de ses derniers ouvrages en style d’amateur depuis qu’il avait échangé son insigne crayon contre la clef de chambellan d’un prince moscovite. Finalement de Tournemine obtint de se caser en sous-conservatéur au Musée du Luxembourg, où je le voyais dans une sorte d’atelier-logette qui fut la prison, pendant leurs procès devant la Cour des pairs, du maréchal Ney, et, ensuite, modifiée, celle de Teste ou de Cubières et du duc de Praslin.
Papéty. — D’ordinaire, après avoir déjeûné avec Castil -Blaze, dans son ménage rue de Buffault, parfois en tiers du prince Florestan de Monaco,
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nous sortions faire, à travers Paris, quelque tournée d’ateliers, un jour chez l’un, un jour chez l’autre : chez les sculpteurs Pradier, Etex, Briant, chez le corniste et fumisle à la mode Vivier, chez le peintre portraitiste..., son nom m’échappe, alors fort en vue pourtant aussi à cause surtout de son procès contre la célèbre demi-mondaine Georgina. Une fois ce fut chez Papéty. Venu, il y avait quelques années, de Marseille à Paris remporter droit, à peine frais émoulu de l’atelier Goignet à l’école des Beaux-Arts, le grand prix de Borne, il rentrait de son temps de pension à la Villa Médicis. Ses envois de chaque année furent aussi remarqués qu’importants. Il ne s’attaqua à rien moins pour son apport de Copie qu’au plafond entier du Banquet des Dieux aux Noces de Psyché, par Baphaël, et il résuma, couronna toutes ses précédentes études et précoces productions dans sa vaste composition intitulée « Rêve de bonheur , » d’un caractère tout à fait personnel. Elle fit penser, peu après, à lui donner comme réplique comparative, et de par leurs diversités mêmes, Y Orgie romaine de Couture. Toutes proportions’ gardées, le cas avait quelque analogie avec celui que présenta Y Apothéose d'Homère et de Y Hémicycle par Ingres et par Delaroche, y compris l’immanquable division des appréciations. — Une visite à l’Egypte ouvrit ensuite à Papéty une nouvelle voie. Je le vis travailler à une Cléopâtre, je crois, tableau de chevalet d'une recherche d’exactitude archéologique et d’une de couleur locale puissamment géniales. Toutefois, faut-il dire, ce n’était qu’un grand pas de plus, après la hardie Stratonice d’Ingres, dans l’assimilation de l’ethnographie pittoresque aux moyens de l’esthétique
picturale moderne et qui a fait école avec les Gérôme, Hamon, Picou, Glaize, Motte et consorts.
Papéty était beau de. jeunesse, blond et gai comme son soleil natal, vaillant, admiré, déjà célèbre et promis à la gloire ; tout ce qu’il faut, en un mot, pour attirer, hélas ! les faveurs empressées de la Mort, cette Messaline du néant. Donc, il disparut soudain. Il aura pourtant pu adresser à l’éternelle jeune Muse de P Art, étreinte en ses bras, ces vers enflammés du grand poète qu’adresse à la Vie Péphèbe qui va combattre :
Je veux bien mourir, mais non sans avoir aimé !
Gaspard Lacroix.— Combien triste se présente son cas: être un artiste de grand talent, un maître, sans devoir laisser aucune trace, aucune preuve, pas même un souvenir, une simple mention de son nom ! Ainsi Lacroix fut estimé et admiré d’une élite de ses contemporains, aimant aussi chez lui l’homme distingué et aimable. On attendait ses envois aux Salons, y comptait avec et les consécrations officielles ne lui manquèrent pas.
Je lui avais parlé du midi vauclusien, vanté particulièrement les sites de Venasque et de Vaison ; il y vint et en rapporta quantité d’études peintes, de dessins excellents, et surtout le beau iableau d’un motif de dessous de chênes avec, au fond, la silhouette de Vaison, et, à l’ombre des arbres, des figures de laboureurs en repos... Eli bien, rien n’y a fait, rien de tout cela n’a survécu. L’existence passagère de l’œuvre, comme celle de l’auteur, étaient mal prédestinées et restent non avenues. Un cruel matin, rue de Chabrol, où je visitais maintes fois Lacroix au milieu de productions d’autant plus.
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nombreuses que peu demandées, l’atelier brûla entièrement, contenant et contenu ! Habentsua fata! Sans trop de plaintes ni de faiblesse, le malheureux s’était remis à travailler et reconstituer quelque équivalent des richesses perdues, lorsqu’il mourut, non âgé encore. Sa vente, hôtel Drouot, eut lieu à des prix dérisoires.
Cabanel, — auquel je devais la connaissance de Lacroix, et qui l’appréciait à sa juste valeur d’artiste et d’ami, — y recueillit deux toiles cependant, dont le goût et la belle facture décorèrent avec honneur son salon de réception.
Landelle jouit d’assez d’admiration bourgeoise pour qu’il ait à en ambitionner d’autres. Je lui dois pourtant de connaître, sous forme de légitime observation critique de mon extrait, qu’il examinait, d’une de ses figures, cet axiome tintamaresque d’atelier primaire : « Qui masse peint. »
Ricard venait de faire le portrait de Bruyas quand je fus le voir avec son modèle. L’homme était distingué, sympathique, et l’atelier intéressant par le courant de personnalités qui y passaient, et dont on voyait ainsi tantôt les réalités, tantôt les effigies et souvent les deux à la fois. L’artiste les affublait volontiers, comme fait aussi Roybet, de costumes d’un autre temps et truquait son exécution à l’instar de Rembrandt ou de Vandyck. Heureusement la mascarade avait été épargnée à mon introducteur, mais non la cuisine fondamentale des grattages, ponçages, glacis, demi-pâtes, rissolements, vernis à retouches : le tout absorbé, pour
le moment, sous l’irisation des chanpis et l’opacité des embus. Afin de nous rendre le travail présen table, la toile posée à plat par terre, une carafe d’eau fut lentement, len-te-ment versée dessus, y formant comme une'vitre de cristal, sous laquelle la peinture apparut dans tout l’éclat à attendre du plus beau vernis ! L’expérience, qui m’était inconnue, me sembla merveilleuse et mérite d’être indiquée à bon entendeur qui pourrait l’employer.
Un portrait, simple buste, d’une Madame de Calonne (je crois), aujourd’hui placé dans le Musée de Marseille, reste le clou de l’œuvre de Ricard. J’en sais un autre très précieux, de Stéphen Heller, le compositeur pianiste, pieusement recueilli par le pianiste professeur Marmontel.
Il faudrait souvent n’écouter qu’en aveugle et ne voir qu’en sourd. — Un peintre, dont les productions portent le plus sincère et le plus fin cachet de style et de grâce vraiment antiques, — on devine Hamon, — montait la rue d’Assas le moment d’après un épouvantable ouragan. Le trottoir, le pavé, les terrains vagues d’en face étaient jonchés de mille sortes de débris : entre autres de toute une partie de couverture en zinc, qui faisait pont sur le ruisseau extravasé. Au milieu d’un groupe de voisins et dépassants attroupés autour, le peintre remarque avec, une admiration émue, clouée sur place, extatique presque, une fillette d’environ dix ans, aux traits, à l’expression, à la chevelure, à tout l’être idéalement délicats, tendres, éthérés, angéliques : un rêve ! et qui, d’une voix pleine de touchant effroi et de douce pitié, se met à dire : « Ah ! c’est-i’foutant tout d’même ! »
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Vessies et Lanternes. — Embêté par les prétentions et collections de bibeloteries archéologiques des Gérôme, Gustave Boulanger, Picou, Brion et autres, Hamon se mit à racoler, à force de recherches et de temps, des rebuts de vulgaires
pelles à enfourner le pain. Ces ustensiles, dont les formes toutes particulières et dont l’usage sont, après tout, assez inconnus à la généralité du public, il les disposa sur les murs de son atelier en savantes et solennelles panoplies, et les exhiba un soir avec quelque artifice d’éclairage, aux yeux étonnés et ignoramment curieux des susdits camarades, en les qualifiant d 'avirons carthaginois
C’était par trop peu croyable; mais la charge était faite et satiriquement réussie. De plus, nous l’avons vue, pendant des années, restée en permanence.
Un intime camarade du peintre Hamon me disait de lui : « J’ai bien toujours su son admiration, son culte exceptionnels pour la Villa Madama (production exquise, architecture et stucs, de Raphaël, de Jules Romain et de Jean d’Udine, sans compter sa pittoresque situation sur le flanc de Monte- Mario descendant au Tibre en vue de Rome, — par là était l’Hôtel-dc-1 Ours de Montaigne — ) ; mais je soupçonnai longtemps et reconnus en définitive que cette belle passion était pour le moins très partagée avec les nombreux cabarets qui, sur quinze cents mètres de distance, depuis la Porte Angelica, jalonnent la route qui conduit à la dite Villa. »
Revers de médaille. — Je possède, de la main délicate de Hamon, le plus délicieux dessin de por-
trait de la plus délicieuse enfant. Le modèle était une Capriote pur-sang, très exploitée, classiquement presque, il y a environ trente ans, par tous les artistes de séjour en [fâlie, et qu’une défectuosité de sa bouche, mais heureusement sur le côté gauche seul, n’a plus fait nommer autrement que Tord da- Gueule.
Battons flottants. — L’illustrateur des Misérables, le peintre Brion, est un des bricabracologues les plus passionnés. Il se laisserait délicieusement tomber dans un puits en regardant les étoiles de cristal ou de cuivre d’une girandole vénitienne ou d’un lustre hollandais.
Son intime Hamon, mauvais ou bon plaisant à froid, vient de grand matin lui raconter, sur un ton de révélation tout exceptionnelle, qu’il a découvert, dans ses promenades fantaisistes aux régions les plus exotiques et ignorées de la banlieue parisienne, entre Montsouris et Châtillon, une vraie mine d'objets de la plus haute valeur archéologique, « d’autant plus intéressants à coup sûr, insiste-t-il, qu’il me serait assez difficile déjà sinon de les décrire au moins de les définir, d’en reconnaître la date et l’usage, remontant bien toutefois, je pense, au commencement du Moyen âge, vers... millequatre-cent-cinquante ? Il s’agit d’un tas de... fragments d’espèces de... qui dirait tubes en fer, en fonte ou tôle, chacun de différente longueur, grosseur et épaisseur : les uns comme... toute la jambe, d'autres comme... seulement l’avant-bras, cousus quelquefois, il semble, par un système de clous ; çà et là coudés, à fins bourrelets ainsi que des brassards d’armure ; un grand nombre perdus de
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rouille... » « Ce sont les plus précieux peut-être ! les plus anciens, les plus curieux, les meilleurs donc J interrompait B,.., enthousiasmé. Il y a là certainement un coup à faire , en tout enlevant et vite ! » et ne tenant plus en place : « Mordieu ! conclut-il, partons! » On se jette dans un fiacre, et tout d’abord forcé d’esquiver une assez forte vieille dette dans une maison qui barrait en quelque sorte la seule route par où passer, Ton erre, l’on se perd des heures à peu près à travers champs par des sentiers, des fondrières de boue, et l’on arrive enfin, enfiévrés, fous d’émotion, au détour d’une sordide baraque à décharge publique, devant un monceau de vieux rebuts de tuyaux de poêle.
Tl s’en est suivi, entre Brion et Hamon, un froid polaire de plusieurs mois.
On raconte, en appendice, une histoire analogue où des descriptions et convoitises de feuilles métalliques, de fond d’azur, de vestiges de lettres, d’emblêmes et d’ornements dorés, etc., etc., passent de l’imagination d’émaux cloisonnés à la réalité de morceaux de plaque d 'Assurances contre l'Incendie.
Rien de nouveau sous le soleil.— L’époque révolutionnaire de 4848 fut fertile en formations de clubs d$ toutes sortes. Il n’aurait su y manquer certes celui de Y Ecole des Beaux-Arts. Le peintre G.... en était président et dirigeait avec ardeur et cette sorte de raideur militaire qui le caractérise physiquement, l’esprit plus ou moins convaincu mais particulièrement très bruyant de ses séances d’ailleurs occupées de préférence, on le comprend, de questions artistiques, c’est-à-dire le plus souvent fantaisistes.
Un autre peintre, notre Hamon, était resté réfractaire à toute propagande publique, s’isolant de plus en plus, avec peut-être deux ou trois autres artistes consorts, Perraud, Ch... ou A..., autour du trictrac et des bocks quotidiens du Café de Fleurus. Voici qu’un soir pourtant, gourmandé, abjuré de tous côtés, il apparaît en pleine tribune du club, assez semblable en tout, avec son épaisse tignasse blonde dans les yeux et sa maladroite dégaine, au Satyre à la fois divin et bestial de Victor Hugo, qu’Hercule amène par l’oreille devant l’Olympe assemblé. On devait traiter « du costume » que porteraient les artistes sous le nouveau régime.
— C’est bien, lui avait dit M. le président, avec une chaude poignée de main, tu te comportes enfin en citoyen : joignant l’action de ta personne à l’exemple de tes ouvrages, tu entres dans le mouvement !
« Messieurs, confrères et camarades ! Citoyens, veux-je dire, s’écrie alors l’orateur, dans la., haute question du costume se présente d’abord pour moi, pour tous, son sujet, son objet essentiel, dominant sa silhouette décisive, le couronnement de l’édifice : j’ai nommé la coiffure, la coiffure tom bée, de nos temps, dans la plus grotesque et la plus incommode dégradation pittoresque. Or, après de longues études et réflexions, puisées dans l’intimité constante et religieusement admirative de l’antiquité et de la Renaissance, je viens purement et simplement vous proposer l’adoption sur toute la ligne du
Bonnet à poil.... sans poils ! »
On entend encore aujourd’hui, dans les quartiers de l’Ecole des Beaux-Arts, la formidable cia-
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meur de rires et de cris qui s’éleva, ébranla la salle du club et fit d’un coup tout crouler, .les bancs, les assistants, la tribune et l’existence même du club.
Dix ans plus tard seulement cette scène eut son épilogue esthétique. Ses principaux acteurs se trouvèrent d’aventure à Rome, sur la place St-Pierre, où se développait la plus complète et splendide procession papale, avec la troupe française, les zouaves pontificaux, des ambassades diverses, les confréries, le Sacré Collège, etc., etc. Les cloches volaient ; le canon, les musiques, les chants éclataient ; la foule compacte s’exclamait en vivats, s’agenouillait à la fois exaltée et recueillie devant la chaise gestatoriale qui s’avança, portant le suprême pontife, Roi des rois, dans sa gloire magique d’or et d’encens !... Tout à coup Hamon, placé dans un angle de pilastre avec son ex-président G..., lui frappe sur le bras et montrant la tiare de Pie IX :
« Mais le voilà! fait-il, je n’étais pas si excentrique, le voilà mon bonnet à poil sans poils.
Jésus Christ et James Tissot. — Vous rappelez-vous une gravure à l’aqua-tinta, d’après Steuben, où Napoléon Ier, le personnage le plus épique peut-être de tous les temps, est sérieusement représenté dans son cabinet de travail, le matin, en sorte de caleçon et de gilet de flanelle assez débraillés, et coiffé d’un madras noué en pointes : le tout à l’instar de M. Prudhomme ou M. Perrichon ? Certes cela a pu et même sûrement dû être. Dans son trop de réalité, de vérité vraie, cet aspect ultra bourgeois se montre pourtant
moins vraisemblable, pour ne pas le dire picturalement faux, que celui du général en chef, plus Dieu qu’homme, franchissant « calme sur un cheval fougueux, » ainsi que l’a transfiguré la toile de David, la crête orageuse des Alpes ; ou celui encore de l’Empereur césarien apparaissant tout nu, nimbé de couronne d’or, sur un char et dans un ciel d’apothéose olympiens, tel que le symbolisa le plafond d’Ingres à l’Hôtel de Ville, avec lequel il brûla
— ce qui, après tout, est une belle disparition
— dans l’incendie par la Commune. Une imagerie du genre de celle signée Steuben, c’est-à-dire trop sincèrement intime, fait encore pire pour ruiner le prestige de la légende napoléonienne que le pamphlet d’un Chateaubriand et que le gros volume d’analyse d’un Taine. A vrai dire, la réprésentation plastique, comme aussi, du reste, l’évocation idéale, par le ciseau, le pinceau ou la plume, de toute grande figure de l’histoire ou de l’imagination, ne devrait se produire que dans les conditions de la plus haute esthétique, en plus ou moins de nudité ou d’enveloppe de draperie constituant, comme la toge, la tunique ou le manteau, un accompagnement, une harmonie de plis. Tout autre vêtement, surtout s’il accuse un costume, reste affaire de tailleur et de mode fatalement plus ou moins grotesques et transitoires. Théophile Gautier, enfant et mamelouk littéraires de Hugo, visionnait plus juste que la réalité lorsqu’il s’offusquait de voir son Dieu et Maître sortir de chez lui en jaquette et tuyau de poêle, suivre le trottoir ou monter en fiacre, au lieu d'enfourcher Pégase ailé ou conduire un quadrige l’emportant haut du sol, midrapé à l’antique et tête laurée... Oh! que bien en
a pris aux types à légendes de naître ou d’être inventés avant, la vulgarisation photographique ! Aujourd’hui leur surnaturel, leur moindre humanité ne résisteraient pas à la promiscuité et égalité figurative* des étalages de boutique et de kiosques de boulevard. C’est là, partiellement au moins, n’en déplaise aux Brunetière, une banqueroute de la Foi par la Science. Les Musulmans, ces barbares, les qualifie notre pseudo-civilisation, au contraire si raffinés, d’âme plus délicate que celle des fétichismes pagano-catholiques, ont tenu inaccessibles aux profanations le mythe, la dignité et la poésie de leur culte en interdisant toute portraicture d’Allah et de son prophète, de mille et un santons et même de tout être fait, comme se croit impudemment l’homme, « à l’image de Dieu. » Une mosquée est un lieu de purs rêves et prières mentales, s’inspirant, s’exaltant dans l'immatériel» le subtil et infini d’un milieu exprimé en décorations chimériques, indéterminables, pour ainsi dire éthérées. A leur côté la plus admirable de nos églises, surchargée d’un mobilier et d’ustensiles hétéroclites, se défendra mal, à l’extérieur et à l’intérieur, surtout de cette adjonction de statues et de tableaux les transformant quelque peu beaucoup en sortes de musées et de théâtres...
On peut se demander où veux-je en venir avec tous ces prolégomènes? Eh! mon Dieu, le voici : à La vie de Jésus- Christ, par James Tissot, si prodigieusement éditée par la maison Marne de Tours.
M. Tissot est un artiste d’incontestable marque. Toutes ses productions, bien qu’issues en partie.de l’anversois Leys, portent le cachet d’une individualité. Fut-ce dans les moindres esquisses ou cro-
quis, ce mérite leur donne plus de valeur que n’en ont souvent de grands ouvrages pleins de toutes les conditions du talent, mais n’offrant que très peu de véritablement propre et intéressant. Certes les centaines d’aquarelles de La vie de Jésus exposées, il y a quelques années, au Salon du Champ de Mars, constituent un fait digne de date dans les annales contemporaines de l’Art; et, en mon humble part, je tiens, à la fois en grande estime et admiration l’homme d’un tel vouloir et d’un tel pouvoir. Mais je voudrais, à son occasion, me formuler à moi-même un essai d’appréciation tant philosophique qu’artistique sur le traitement de ses sujets, si imposants vis-à-vis d’une des grandes catégories delà peinture, celle biblique. Il me sera donc au moins personnel, de tendance très nette, quoique, pour d’autres sans doute, son objet puisse rester indéfiniment discutable.
Les livres saints des diverses religions, et au premier chef l’ancien et le nouveau Testament, se composent d’un ensemble de mythologie, de naturalisme et de mysticisme. C’est un « bloc » aussi pour leurs adhérents, comme il a été dit de notre grande Révolution. La chronique et la légende, avec peut-être, soit, un petit, tout petit fonds d’histoire; la vision et la réalité, le fait el le symbole, la poétique et le libellé du prétendu procès-verbal s’y mêlent et s’y expriment suivant l’état d’âme, de philosophie et d’esthétique, très différentes et même le plus fanatiquement hostiles entre elles, de chaque race, de chaque climat, de chaque époque. Elles y régnent un certain temps, en dehors et au-dessus de l’esprit d’analyse et de critique, puis se maintiennent, mais extérieurement
seulement, au hasard des révolutions politiques et sociales; puis, tout à coup, sont battues radicalement en brèche; et enfin leur croyance, about d’altérations et de vaines évolutions, s’éteint dans le mépris et l’oubli. Leur esprit et leur lettre, devenue langue morte, sont remplacés, au jour le jour, par une conception et une langue nouvelles; et les voilà désormais réduites, ô misère ! à un pur document d’érudition chronologique. Abandonnées, sous forme de volume, à une plus ou moins lente ruine, elles garnissent, pendant quelque période encore de cette existence platonique, le recoin ignoré de bibliothèque d’un spécialiste. Or, cette décadence et cette fin des religions, se produisent d’abord, c’est entendu, en raison et même temps de la pénétration de l’enquête scientifique dans la fable et dans la légende, mais elles s’accentuent, se précipitent singulièrement, à mon avis, par la nature de certains efforts mêmes au moyen desquels on croit les ranimer, les soutenir: tels surtout que le renouvellement voulu plus exact du décor et des costumes. La prétendue histoire, la littérature et l’art figuratif qui, d’ailleurs avec ou sans conviction religieuse, viennent élever contre les errements primitifs, séculaires et par ainsi consacrés, augustes, leur dilettantisme de réforme ne concourent, hélas ! qu’à l’agonie du fonds. Plus les Horace Vernet, les Renan, les Bida, Tissot, Loti et tous autres documentés professionnels s’ingénient par leurs « travaux avancés » à approcher et investir l’objet de leur sujet, plus ils en éloignent, en amoindrissent et compromettent la signification primordiale, essentielle. Dans cette reconstitution stéréoscopique, puis cynématogra-
phique du vrai tangible et de la couleur locale, le réalisme aura tué l'Idéal, l’humain le Divin; en un mot, je le répète, la forme aura défiguré le tonds. Il ne sera resté de l’Inspiration qu’un sentimentalisme bourgeois. Le poème n’est plus qu’un dossier de « faits divers »; la vaste fresque épique qu’un tableau de chevalet et de genre. Adieu, avec la curiosité intempestive d’une biographie, tous les œufs d’or de la poule-légende. C’est ainsi que du Christ, de la Vierge, des saintes femmes et des apôtres M. Tissot fait -son affaire pittoresque bien plus que la leur, passant, dans son atelier quand même, du scénario lyrique à la comédie en prose. Non, ce ne seront plus ici les Dieux et les demi-dieux de Fiesole, de Giotto, de Raphaël ou du Poussin, mais les congénères des bédouins et bédouines de Guillaumet et de Bompard. Non, non, des personnifications aussi syncrétiques et métaphysiques que celles d’une Genèse religieuse, à moins de tomber, le Christ au rôle de zouave Jacob, la Vierge ou la Magdeleine à celui de Mademoiselle Couesdon, ne sauraient faire des miracles en coiffe de madras en soie de Brousse et torsade de poil de chameau, et en manteau à raies syrien (Abbah). Nous ne voyons non plus leur divinité se combiner avec le « rendu d'exécution » de tant de petits cailloux, de murs de clôture, de troncs d’oliviers, de chemins vicinaux et de maisonnettes. Ces milieux à base d’instantanés delà graphie moderne dépriment et trahissent terriblement leur antique et nécessaire principe de spiritualisme allégorique et d’intransigeante sentimentalité.
Horace Vernet, artiste spirituel, facile et brillant, plutôt ingénieux que de génie, avait importé de
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ses voyages en Orient tout une nouvelle esthétique à l’usage des peintres traducteurs de la Bible et du Nouveau Testament. Elle est basée, et il la poussa à outrance, sur l’ethnographie locale. De par ce système, très convaincu, parait-il, et que pour notre part nous croyons au moins trop rationel, il nous a donné, par exemple, un prophète Jérémie en burnous, et une Rebecca de Smala. Depuis ce sont Decamps, Delaroche, Hébert, Bida, qui ont modernisé ces mêmes sujets classiques, l’un de sa fantaisie romantique d’un pittoresque si excessif parfois, les autres de leur romantisme ultra-sentimental. La manière de Bida, particulièrement, les a renouvelés dans une fine exactitude de photographie. Mais tout ce réalisme de ces maîtres nous a conduits au rédhibitoire des Schopin, Dubuffe et Lazerges... Après tout, qu’une femme prétendue biblique ne représente qu’une femme arabe moderne de douar ; que, par ci par là, un apôtre s’affuble de ce burnous à raies devenu à son tour un pur poncif, nous ne devons y voir, éclectiques, qu’une question d’émancipation de l’intelligence et de théorie qui reste au souci de ce que l’on appelle pédantesquement la philosophie de l’Art. Il ne faut pas plus faire un reproche aux artistes d’autrefois d’une ignorance qui n’était autre qu’une impossibilité qu’il ne faut faire un mérite à ceux de nos jours d’une exactitude devenue désormais aussi facile qu’obligatoire. Il est plus commode, plus involontaire à ces derniers de copier vrai sur nature qu’il ne l’était. aux autres d’inventer le faux d’après leur imagination ; de représenter inexacts, mais traditionnels, leurs personnages de la Bible, restant malgré tout supérieurs aux Arabes exacts
et peu convaincants qu'allait chercher sur les lieux mêmes d’Orient notre Horace Vernet. M. Tissot, le premier, l’a si impérieusement senti ou subi, une fois au moins, que tout son programme arrêté de changement de costumes et décors a dû réserver, seule intacte, dans sa toge ou tunique romaine, soit-elle aussi peu véridique qu’elle est admise et sacrée, le vêtement et l’auréole de son principal personnage. Gela sous peine, autrement, de travestir l’idéal du Nazaréen, fils de Dieu et Roi des juifs, en marchand de pastilles du sérail.
Quant aux transcriptions et « adaptations » à nos modernités par la plume et par le pinceau en particulier d’un Renan et d’un Tissot, inconscients croirait-on de la chose, le Dieu de leurs auteurs y déchoit, à mon pudique sens, en demi, en quart de Dieu. Ces messieurs n’ont pas même vu qu’en triste revanche ils édifiaient bel et bien la réalité, alors, d’une sorte d’illuminé anarchiste et nihiliste de son milieu gouvernemental, à jamais en rupture de ban avec la bourgeoisie des classes dirigeantes. Tout au moins, son type et son exemple sont-ils des moins applicables, restent tout étrangers à une humanité comme la nôtre, ayant aussi forcément que sainement pour base la famille et le travail. Que n'y aurait-il pas à ajouter d’encore plus radical et dissident à ce double point de vue spiritualiste el pratique ! Mais je ne veux m’en tenir qu’à son côté librement représentatif ou pictural, alors, par exemple, que nous trouvons dans les cellules de San Marco: à Florence, le Christ fiésolais étique et diaphane comme une larve, et, par trop de contradiction, celui michelangesque, à la Sixtine de Rome, sous les musculatures et la
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dégaine d’un Hercule de barrière !... Décidément ne serait-il pas tout indiqué et préférable, pour l’élévation et le respect des prototypes divins, de s’enfermer dans le Verbe exclusif, immaculé des textes consacrés, sans les frelater et compromettre dans leur traduction en toutes sortes d’imageries ? Le moins mal qui puisse arriver par celles-ci ne saurait guère être encore que « le mariage de la carpe et du lapin. »
Le Christ hiératico-byzantin qu’exécutait récemment, dans l’abside d’une église conventuelle de Paris, la suprême virtuosité de M. Tissot dépasse, dit-on, les plus colossales dimensions, des Christs connus ; et cela aboutit à un effroyable Croquemitaine. Pourquoi, alors, un nouvel effort de ce genre n’ambitionnerait-il pas, un jour, d’enlever à la Tour Eiffel son record de 300 mètres! laquelle Tour de Babel au petit-pied reste toutefois un minuscule observatoire, comparée seulement à la première colline venue. Mais n’est-il pas autrement misérable de croire atteindre à un infini d’idéal par le nombre matériel de métrage en hauteur ou en largeur ? Aucune de ces excentricités n’égalera jamais la véritable Grandeur : elle s’en éloignera, au contraire, si l’on en juge par celle justement qu’a atteinte Raphaël dans son non moins modeste que sublime petit panneau de la Vision (TEzéchiel.
Sous raison d’exactitude, aussi fâcheuse qu’obstinée, le renouvellement du « magasin d’accessoires » d’une scène a fait sortir plus d*un héros du merveilleux de la « Divine Tragédie » pour le faire entrer sur celle d’une « Comédie humaine » tout comme une autre. Là où l’enquête archéologique et l’ethnographie placent sur la tête de la pre
mière, honnêtement du reste, un chapeau ou une coiffe, elles ne l’opèrent, volontairement ou non, qu’au détriment de l’auréole qui y brillait, d’autant plus lumineuse dans la plus lointaine obscurité de la table. En bon compère on devra surtout se garder de lui appliquer l’objectif de l’exploitation officielle ou officieuse du photographe attaché aux faits et gestes de M. Félix Faure ou de Madame Sarah Bernhardt. Or, d’ailleurs, au point de vue divin, quel mortel, fut-il Giotto, Raphaël, Flandrin, Tissot, pas davantage que vous et moi, devrait oser prétendre, sans inconvenance, sans patente impiété, à illustrer la personne et la vie de Jésus-Christ!.... Oui, on peut et il faut, s’il l’essaye, lui appliquer ce reproche de l’Evêque Onésime au R. P. Colomban se préoccupant de style oratoire pour parler du Très-Haut : « A mon avis il y a là une suprême inconvenance, » que nous voyons si pieusement éliminée dans tout l’art musulman, au bénéfice du spiritualisme.
Je me résume. MM. Tissot et Marne, ainsi que les évêques qui les patronnent — sont-ils plus croyants qu’exploitants ? — me paraissent, de par leur splendide livre d’étrennes, avoir joué là au Christianisme catholique et autres un mauvais, très mauvais tour. Mais, n’est-ce pas convenu, on n’est bien trahi que par les siens.
Et maintenant encore, soit dit pour ne pas trop malmener la peinture vis-à-vis d’un sujet où, de façon abstraite il est vrai, mes susceptibilités n’ont pas hésité à la qualifier de mal venue, et où il faut compter, après tout, avec l’écrasante quantité de ce qui en a été fait depuis dix-huit siècles, j’ajouterai le post scriptum suivant. Au sortir de
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Bétonnante galerie des compositions, originales ou reproduites, de James Tissot, j’ai éprouvé le besoin d’être ramené au Christ, à la Vierge, aux anges, aux apôtres, et à toute leur ascendance de personnel ou figuration biblique d’Hippolyfê Flandrin. A Saint-Germain-des-Prés, à Saint-Vincent-de- Paul, à Saint-Paul de Nîmes et Saint-Pierre d’Ainay de Lyon, ce grand peintre, par la science accomplie et toute sûre de la technique de son métier, pouvant mettre en toute valeur l’accord de son inspiration personnelle avec l’inéluctable tradition, aura été sans doute, en date et en mérite, je me plais à le redire, le dernier et aussi le premier des peintres religieux.
Rosa, Auguste, Isidore et Juliette Bonheur.
— Il y a un beau livre artistique à faire, non seulement sur Rosa Bonheur, protagoniste soit, mais avec toute cette famille Bonheur, frères et sœurs,
— sans compter le père, Raymond, et un neveu, Hippolyte Peyrol, sculpteur, déjà plus que bien parti. — Je regrette qu’un historiographe et critique empressé et dignement épris d’un si recommandable sujet — non moins méritant que ceux des groupes Lenain et Vernet, pour n’en pas citer d’autres — alors que les témoignages personnels et les documents de tous genres sont encore là, sous la main, avant de disparaître en plus grande et meilleure partie, n’y ait point encore satisfait. Les plumes ne manquent pourtant pas, qui sont vainement occupées, au jour le jour, à des besognes de moindre valeur. Lorsque ce livre attendu, exigé se fera, et ainsi qu’il doit être fait, on s’étonnera de la masse de talent aussi réel que vaillant et productif
à constater sous l’unité collective d’un tel ensemble. L’œuvre initiale, toujours ingénieuse et bien personnelle, l’exception féminine, le nom même, doublement prédestiné et prestigieux il semble de Rosa Bonheur l’ont emporté en popularité et succès de tous genres sur ceux des autres membres de sa famille, quels que fussent les diversités de moyens et les degrés de mérite devant attirer l’attention sur chacun d’eux. Auguste, Isidore et Juliette (Mme Peyroi) Bonheur ne comptent guère, injustement, pour le grand ou gros public, si ce n’est pour celui restreint et spécial qui a pu les apprécier de près.
Rosa. d’aspect très modeste comme costume, avec une tête et des allures assez sauvageonnes, peu banales d’ailleurs, et paraissant éliminer volontairement les grâce et coquetterie du sexe, mais révélant soudain toute la portée-de son tempérament artistique, disait bien ainsi la nature de sa vie et de ses travaux. Elle avait une affection passionnée, presque une religion pour ses modèles et compagnons intimes les bêtes, ne les considérant ni traitant en intérieurs, leur trouvant même une intelligence propre des plus subtiles et des droits souvent plus respectables que ceux des humains qui les exploitent, les tuent ou les maltraitent. Je l’ai entendue prononcer des paroles aussi éloquentes qu’émues, de véritable oraison funèbre, devant une magnifique tête de bélier fraîchement coupée et « posant » sur une selle d’atelier. En visite, rue de Tournon, dans la maison de Y Hôtel de V Empereur Joseph , chez Marcille le père, grand collectionneur de peintures et dessins — à en emmagasiner jusque sous des lits et dans des tables de
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nuit ! — je l’ai vue accompagnée d’un colossal chien qui impunément la bousculait à lui faire perdre pied en fourrageant avec obstination dans sa poche. C’est qu’il s’y trouvait au fond un petit pain de gruau dont s’était approvisionnée la maîtresse comme goûter de route en rentrée à la campagne, et qu’elle donna à l’animal aussitôt devinée la convoitise. — Un jour, nous trouvant dans mon atelier, je lui soumis la recherche d’attribution de nom d’auteur pour une certaine toile que j’avais achetée, au plus infime prix de bric-àbrac, et l’accord spontané se fit sur celui de Marilhat, excusez du peu. — Mon illustre visiteuse allait partir lorsqu’éclata un orage terrible. Sortant tout de même, elle ne voulut jamais accepter un parapluie ni ma conduite... Une heure après, sortant de mon côté, je la croisais dans la rue retournant de courses, mouillée, crottée, raclant les murs et sautant les ruisseaux comme une fille des champs, j’allais dire une chèvre, que, de fait, elle était. — Elle me donna le dessin au crayon Conté, très vigoureux, d’une Tête de cheval. Après plusieurs années de possession privée, je l’ai, pour lui mieux faire honneur, offert au Musée de C..., où il se trouve en la digne compagnie d’autres dessins, pastels et aquarelles que m’avaient données Hi opolyte Flandrin, Eug. Cicéri, Cabanel, Bellel, Pasini, de Curzon, Jules Didier, Lhermite, Beffner et Joseph Blanc. De la même main . on connait sept pièces de sculpture animalière : celles surtout, très appréciées dans le commerce, où les a éditées le beau frère Peyrol, de deux excellents petits bronzes, Vache au repos et Jeune taureau en marche. Ce n’est pas du Barye, mais c’est heureusement du
Rosa Bonheur : moins de style voulu et plus de vérité absolue.
A partir de 1860, établie, durant une longue et dernière période de sa vie, au château de By à Thomery, sur la lisière de la forêt de Fontainebleau, Rosa Bonheur s’y gardait le plus possible de tous genres de curieux ; ses amis, ses proches mêmes croyant devoir se tenir de plus en plus discrets. Une de ses élèves, Mademoiselle M..., devenue une intime, fut son intendante, et Garvalho, pendant les interrègnes de l’impressario, en était le Kàleb familier. Quant à ses productions elles se trouvaient livrées à l’acheteur exclusif et exploitant Gambart : un Barnum de la peinture, qui débuta avec elle, en 1863, par l’achat, au prix de 40,000 francs, du fameux Marché aux Chevaux. Du reste la légende qui s’attache à toute personnalité célèbre avait pour elle commencé de bonne heure. Ses costumes, ses voyages, son séjour à Londres et son installation à 'Nice;. ses affaires publiques et privées, ses moindres faits et gestes étaient tombés sous l’objectif apocryphe des racontars, après tout moins originaux et intéressants, il va sans dire, que la vérité vraie. — Le jour où, suivant quelques utopistes, une Georges Sand eût pris place à l’Académie française, celle de Rosa Bonheur à l’Académie des Beaux-Arts était tout indiquée. Mais pourquoi donc, au moins, l’Institut ne s’adjoindrait-il pas une salle où figureraient en effigies et inscriptions honorifiques les femmes, doublement méritantes par leur sexe même, de la Science, de la Littérature et de l’Art ? C’est en bonne voisine du palais de Fontainebleau avec la résidence de By, que l’impératrice Eugénie apporta h[ notre artiste, un
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jour de 1865, la croix de la Légion d’honneur, suivie, en 1894, de celle d’officier !
Auguste Bonheur, cadet de Rosa, nature fine et tendre mais à la fois ardente et méthodique au travail, avec cela homme de famille et d’intérieur, souffrit beaucoup de quelque degré d’éloignement causé entre sa sœur et lui par des tiers et certaines circonstances. Il avait des qualités de « peintre » proprement dit supérieures à celles que son aînée faillit même compromettre tout à fait par un voyage en Angleterre. Moins concret peut-être, il en est plus facile et plus abondant. Sur un fond d’études solides et complètes, il improvisait à coup sûr ses sujets et les exécutait haut la main, sans jamais s’entraîner toutefois dans une faconde de chic. On s’y émerveille, au demeurant, sur des qualités de trompe-l’œil. Il a couvert plus d’une vaste toile, notamment celle hors de pair dite Le Dormoir en Forêt , que je connais bien pour l’avoir reproduite sur pierre lithographique. Une des grandes médailles d’honneur du Salon lui eût été justement décernée. A-t-on seulement, de ne l’avoir point fait, un regret et un remords ? De plus, l’administration des Beaux-Arts, qui a ses pauvres à substanter et ses amis à imposer, commit la faute de ne pas savoir ou vouloir la retenir pour contribuer à la gloire, plutôt qu’à celle de l’étranger, de nos collections de Musée. En même temps qu’elle en offrait la somme dérisoire, inaceptable à tous égards de six mille francs — l’auteur pré-‘ férait la lui céder gratuitement sous la seule condition de placement dans la galerie du Luxembourg — un avisé marchand international venait enlever le chef-d’œuvre avec l’offre spontanée de 20.000, rubis sur l’ongle.
Je compte aux temps les meilleurs de ma vie ceux passés à Magny-fes-Hameaux, au foyer de la nombreuse, digne et charmante famille d’Auguste. L’habitation avait été créée et occupée successivement par les peintres Léon Fleury et Brascassat. A ce sujet me reviennent en foule des souvenirs qu’il faudrait un volume à raconter. On y voit défiler, dans l’intimité de son cadre, les figures de Lejeune, de Bourdon, Jean Aubert, Nélie Jacquemart (devenue la richissime Madame André), Otto Weber, Cabanel, les familles voisines de Balore et Flahaut, les éditeurs Goupil et Boussod, le marchand anglais Herbert, qui accaparait les produits d’Auguste, comme Gambart le faisait de ceux de Bosa. Je reçus du maître, en tout précieux témoignage d’amitié, deux remarquables esquisses ou plutôt petits tableaux, dont l’un, la préparation d’une de ses plus importantes compositions, représente un Troupeau de bœufs dans les Pyrénées. Ce n’est pas du Troyon, dirai-je encore, mais c’est de l’Auguste Bonheur, très su dans sa cursive et à la fois substantielle vision, et très spirituellement touché. L’autre est un souvenir du plateau sur lequel s’élève le Puy-de-Dôme, Effet de temps couvert , moitié brouillard moitié pluie , avec une indication de bergère. « Ceci, m’observa-t-il en préface d’offrande, je l’ai fait en vos plus expresses intentions, comme sous la dictée même de ce que je vous ai souvent entendu, ô vous méridional de Provence, déclarer de goût... hollandais pour la pénombre de lumière, le brouillard et la pluie. — Miné à l’état normal depuis quelques années par une maladie de coeur, l’artiste éminent et l’homme aimable qu’était Auguste Bonheur mourut subitement
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d’une embolie, en 1884, dans un vagon de la ligne entre Versailles et Paris. Relativement jeune encore (60 ans) par la pleine sève de talent, il a emporté avec lui nombre de belles œuvres à faire et qui eussent peut-être été ses plus belles.
Isidore Bonheur, né en 1827, resté célibataire comme sa grande sœur, est une belle et bonne nature d’ouvrier dans le meilleur sens du mot : tout à sa vie d’atelier et de productions et au foyer des siens. Son mérite de sculpteur animalier est très considérable, quoique primé en réputation par celui de plus d’un confrère qui ne le valent pas. Tel d’entre eux, du reste, me parlait d’un « Gheyal » grandeur nature, pour l’appréciation duquel le mot chef-d’œuvre ne lui paraissait pas de trop.
Juliette Peyrol, née Bonheur (en 1830), avait plus de talent qu’il n’en faut pour tenir un. bon rang, et sa sœur eût pu, c’est tout dire, signer volontiers et ses études et divers de ses tableaux, passés presque inaperçus et oubliés des jurys de Salons, distributeurs des récompenses. L’aînée du groupe ayant été largement médaillée et décorée, cela a vraiment trop compté pour les autres, auxquels on a même longtemps marchandé et en partie escamoté leur dû. — A nommer encore, ne fut-ce que pour mémoire, Germain Bonheur, né d’un second mariage de l’aïeul et mort jeune ; et aussi René Peyrol, fils de Juliette, tous deux artistes peintres.
Je tiens à consigner ici combien je m’honore tout particulièrement de mes longs rapports d’amitié avec de tels artistes et tous les leurs, et qu’il m’ait été donné, dans mes travaux mêmes, de
placer si fréquemment mon nom à côté de ceux des quatre Bonheur.
Rosa Bonheur envoya au salon de 1848 son fameux tableau du Labourage nivernais, qu’elle retrouve ainsi inscrit dans le livret explicatif : « L’abordage du Nivernais. »
En loges. — En loges pour le concours de « paysage historique » d’autant plus historique, et seulement historique, qu’il n’existe plus depuis 1861. On peut en parler librement, ce qui ne veut pas dire sans respect mais tranquillement, comme il se doit des choses mortes, et celle-ci l’est depuis une quarantaine d’années. Toutefois est-elle vraiment bien morte, et n’a-t-elle pas quelque raison de ressusciter un jour, puisque, de fait, son objet même s’impose, reste en pratique dans l’univers de l'Art ? Groit on, comme a pu conclure péremptoirement une minorité de passage, que la campagne romaine, celle de Naples, de Gapri, de la Sicile et aussi de la Grèce, autrement dit les modèles du Guaspre, de Claude Lorrain, de Decamps et de Marilhat, parce qu’ils ont cessé de plaire dans certains milieux, qui parfois même les ignorent, se trouvent à jamais ruinés, abolis parla concurrence des terres agricoles et des végétations orthopédiques qui leur ont succédé de nos jours ? Ici je ne veux certes pas accuser la Nature en général des environs de Paris, mais seulement une certaine école, au demeurant bien plus dogmatique et intransigeante que celles des Beaux- Arts, de l’Institut et de la Villa Médicis, qui semble rechercher et exalter de préférence, que dis-je ! exclusivement
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la partie la moins esthétique de cette région. Nous voulons, se réclamera-t-elle, de l’art français, de la peinture nationaliste. Mais à ce compte séparatiste de frontières du nord et du midi, est-ce que la France elle-même, par sa géographie, par son génie et par son esthétique propre plus qu’à moitié méridionaux, grecs et latins, ne se trouverait pas reniée d’autant ! C’est Prosper Mérimée, a-t-on dit et je l’en crois bien capable, qui porta traitreusemen t le coup au susdit concours. Cet aimable mais peu héroïque sceptique, grand éludeur surtout de responsabilités officielles ou publiques, était coutumier du fait, sous forme seulement d'esprit de conversation, Ayant, comme il avait sous le second Empire, l’oreille d’un chef d’état et plus particulièrement encore l’amitié d’une régente, l’un peut disert, l’autre peu intelligente, il put, tout en tisonnant à leur foyer pendant des heures de soirée intime, faire ou défaire, plutôt à tort qu’à raison, et non sans préméditation, des choses pour lesquelles il n’eût certes pas engagé les moindres vote ou signature extérieurs. De plus, avec ce procédé de ruelle anonyme, il se croyait maître dans le monde de pouvoir user, et il ne s’en fit point faute, d’un ton de persifflage, de pince-sans-rire et de quolibets envers les manifestations contraires des plus hautes individualités et parfois des meilleures choses.
Lors d’une matinée de printemps, dans la seconde cour de l’Ecole des Beaux-Arts, qui en compte aujourd’hui cinq ou six, y compris celle de l’ancien hôtel de Chimay, donnant sur le quai Malaquais; entre l’arc de Gaillon et le grand corps de bâtiment par Duban, grouille la foule des élèves ou de véri-
tables artistes déjà, mais ne devant pas dépasser l’âge de trente ans. Tous sont munis de leur bataclan de travail dit baluchon, la plupart jusqu’avec le modeste classique chevalet de six francs.
Neuf heures sonnant, la porte centrale s’ouvre et, sur les quelques marches de son perron, apparaît le professeur membre de l’Institut, en service actuel à l’Ecole et délégué par ses confrères et collègues de commission spéciale; ou, par procuration, le premier secrétaire de l’établissement ; cette fois M. Vinit « un grand maigre » mort depuis. Il tient une feuille en pancarte et la lit à très haute voix. Puis, pour que nul ne reste à en ignorerai la placarde au mur ou la suspend à un poteau, ainsi terriblement renouvelés, l’un et l’autre, de la pique et de la toque à Gessler. Aussitôt entendu et lu, la bande se précipite du côté des loges, situées à l’étage le plus élevé, et en gravit le sonore escalier de bois avec un vacarme d’ouragan. Arrivée là, elle trouvait un infini couloir divisé, dans la moitié de sa largeur, en sortes de boxs clôturés d’une simple toile et dans chacun desquels prend place un concurrent ; tandis que des surveillants maintiennent, non sans peine, l’observance des réglements et le plus de discipline possible ou impossible en une telle chambrée.
Le concours s’ouvre par quatre épreuves d’admission successive.il s’agit, pour la première, d’une esquisse peinte sur toile de 8, dont le sujet, par . exemple, sera un paysage oriental, avec indication de « Fuite de la Sainte Famille (effet du soir) ». On a toute la journée, jusqu’à la nuit noire, au besoin, pour exécuter la chose; sans la moindre permission, bien entendu, de sortie ni decommu-
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nication de montre et de conseils avec ses voisins. Vers midi, quelque modeste gargotier du quartier, rue Bonaparte ou Saint-Benoit, monte débiter du pain, du saucisson, du fromage et un verre de vin, qu’il passe sous le rideau. Du reste, suivant terminaison ou lâchage , vous étiez libre de partir à toute heure, en laissant ou non le résultat quelconque de votre travail.
Le lendemain, le tout était livré, dans la grande salle d’exposition, au public d’abord et ensuite au jury. Sur plus d’une centaine peut-être, seize numéros seulement étaient élus ; lesquels allaient passer aux trois nouvelles épreuves : celle d’un arbre, celle d’une académie nue d’après nature, l’une et l’autre peintes, et celle d’un dessin linéaire de perspective. Ces trois épreuves demandent, s’il m’en souvient bien, un travail d’une durée de près de deux semaines, et la plupart du temps à pleines journées. «L’arbre » surtout, avec son site et un scénario de figures, constitue déjà, dans les dimensions de la toile de 40, c’est-à-dire mesurant ' 1 mètre 80 centimètres, un véritable tableau et par la composition et par une exécution précise. Cette fois, l’essence d’arbre imposée n’est rien moins que le fagus ou hêtre sub tegmine duquel se passe la fameuse première églogue de Virgile. On procédait à l’œuvre par un dessin, dont calque devait être délivré sous timbre de l’Ecole et signature du professeur accrédité. L’ « Académie » fut posée par un beau brun ; et la « Perspective » consistait à dresser, étant donné un simple plan géométral, tout un ensemble d’entrée de ville antique. Excusez du peu, ainsi imposé à des paysagistes rien moins que scientifiques en archéologie et en mathématiques. On s’en tire couci-couci.
Sur ce, nouvelle exposition publique, nouveau jugement qui, sur seize premièrement élus, n’en classe et retient plus que huit : ceux définitifs, admis comme logistes pour exécuter sur toile de 80, mesurant environ 1 mètre 50 sur 1 m. 20, le tableau concourant au grand prix. Et nous voilà, moi troisième — j’avais été reçu deuxième à l’esquisse — avec trois mois de travail en cellule à huis clos, sous clef; chacun non seulement à peu près emprisonné mais étroitement gardé et pouvant être discrétionnairement touillé de pied en cap lorsqu’il sort ou qu’il rentre, afin de prévenir toute exportation et importation de documents. Notons que cet article du réglement n’a guère plus d’effet que le fameux secret de Polichinelle. Et d’ailleurs l’administration Gribouille ne va-t-elle pas commencer par nous laisser entrer, en les estampillant il est vrai, un nombre facultatif de dessins et d’études quelconques, dont elle ne saurait vérifier et garantir la paternité. Décidément toute chinoiserie de réglementation semble surtout faite pour suggérer la fraude.
C’est Homère, c’est l’Odyssée, chant sixième, qui dictent le sujet, cette année de 1845. Bien qu’un peu beaucoup compliqués, le décor et la mise en scène y sont charmants, de cette grâce antique restant, à travers toutes autres, la plus jeune et la plus saine. Voici du reste, ma mémoire le conserve encore intégralement, le texte original même de ce programme des plus typiques :
IILVSSE ET NAUSICAA
« Cependant la belle Nausicaa songe à partir : elle plie les vêtements, attelle les mules et monte
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sur le char ; puis, se tournant vers Ulysse, elle lui parle en ces mots : « Noble étranger, il est temps de nous rendre à la ville.. Elle est entourée d’une haute muraille ; aux deux extrémités on voit un port magnifique... Près du chemin qui vous y conduira, vous verrez le bois charmant de Minerve, planté de hauts peupliers ; il est arrosé par une fontaine et tout autour est une belle prairie. En ces lieux se trouvent les domaines de mon père et ses jardins verdoyants. « En achevant ces mots, Nausicaa frappe ses mules, qui soudain quittent le rivage. Cependant la jeune vierge retient les rênes pour qu’Ulysse et ses femmes puissent la suivre à pied... Le soleil terminait sa carrière , lorsqu’ils arrivent au bois de Minerve. C’est là que s’arrête le noble Ulysse ; il s’assied et a4resse sa prière à la déesse. Alors Nausicaa continua son chemin vers la ville. »
Paul Delaroche, dont j’avais fréquenté l’atelier au temps des grands élèves Hébert, Jalabert, Gérôme, Hamon, Aubert, Damery, Gham (!), aussitôt qu’il apprit ma réception en loges, désira me revoir, me fit demander par Picou, un autre de ses élèves aussi brillant alors mais qui a rapidement sombré. Je vis l'auteur de XHémieyele chez lui, rue de Latour d’Auvergne, où, sur un aperçu de croquis de mon futur tableau, il voulut bien me donner d’encourageants conseils.
Je tracerai volontiers ici quelques profils de mes confrères logistes : des aînés à tous titres que je considérais plutôt en maîtres que je ne me fusse cru leur compétiteur.
Lecointe, gentil de sa personne, passablement gommeux, mondain, coureur de ruelles avant tout,
traitait, sceptiquement sa carrière artistique de simple prétexte social. Premier lauréat du concours •qui suivit celui-ci, il passa le plus net de son temps de pension, quatre ou cinq années, à cultiver l’ambassade de France sous les de Rayneval, y figurant en sigisbée de cour bien plus sinon mieux qu’en disciple absorbé à ses heures devant les fresques et les tableaux de paysages du Guaspre à Saint- Sylvestre et à la galerie Colonna. (C’est la comtesse de Rayneval, dit-on, qui posa à Ingres, dans le beau portrait de Cherubini, cette figure de Muse si vite entièrement détruite par d’abominables craquelures.) gA Paris, les églises St-Thomas d’Aquin et Ste-Geneviève montrent pourtant d’estimables ouvrages de Lecointe. Cette dernière possède son envoi de dernière année, Le Figuier maudit. Dénoncé pour s’être fait entrevoir, par une porte laissée entrebâillée ou peut-être par quelque trou foré intentionnellement à la cloison, l’œuvre de Pun de nous — la mienne je crois — il l’échappa belle de ne pas être, d’après un article draconien du réglement, cassé du concours ; mais, par droit de grâce, on ne le suspendit seulement que d’une semaine de travail. Il faut dire que c’était cruellement durant la dernière période d’un temps où chaque heure peut être devenue critique et indispensable à parfaire son œuvre.
Achille Benouville, le frère du Léon de la Mort de Saint- François d' Assises aujourd’hui au Louvre, était déjà un homme et un artiste faits, de talent et d’expérience tout prouvés. 11 avait obtenu un second prix au concours précédent et touchait à la limite d’âge au-delà de laquelle on ne peut plus concourir. De plus, son frère, à peu près dans les
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mêmes conditions, devait remporter, cette année, le premier prix en peinture de figures .; et c’eut été fâcheux non moins qu’injuste de ne pas les voir couronnés et partir ensemble pour Rome. De fait, ils partirent ainsi, en compagnie de Cabanel, bénéficiant, comme second grand prix, d’une pension vacante, et du sculpteur Eug. Guillaume. Méthodiquement,à l’aise et complètement, Achille prépara chez lui, en ville, par une esquisse peinte et par un grand carton, le travail fondamental de son tableau ; ne venant que très tard s’enfermer dans sa loge pour alors l'exécuter d’une seule, pleine et rapide venue, possédée, sue comme par cœur : autrement dit sans aléas de fausse manœuvre, de lassitude oiseuse au lendemain de fiévreux emballements. Par exemple, ces inconvénients, souvent aussi peu évités qu’à redouter en présente occurrence,nuisirent fort à Bellel entre autres de nous. Il était certainement le plus fort des concurrents, mais sa toile ne put être à beaucoup près débrouillée, achevée. Elle se présenta au public et au jury interloqués par trop agrémentée de repentirs à la craie et au pastel. Bellel, à ce moment, .était déjà c€ premier et admirable fusinier que l’on sait, auquel Decamps lui-même demanda leçon du procédé. Il fit aussi plus d’une belle et bonne peinture, n’en déplaise à la mode actuelle. L’une d’elles, provenant du legs His de Lassale, figura singulièrement au Louvre, salle dite des « Sept Cheminées, » étiquetée d'un reluisant cartel au nom de.... « Prosper Marillhat » et de ces deux dates à l’incontesté appui (!)« 1811-1847, » Il fallut très longtemps, près de deux années, en demandes de rectification, pour amener l’Àd-mi-nis-tnption locale à déjuger son
donateur et elle-même en retirant le tableau. L’his- - toire était déjà vieille mais peu connue, quand, un soir de dîner chez son héros même, Bellel, je la racontai, d’autorité bien personnelle, en tous curieux et suggestifs détails, et qu’elle intéressa vivement un auditoire des plus malins, car il s’y trouvait Régnier de la Comédie-Française, le musicien Francis Thomé, les peintres espagnols Madrazzo père et fils, Forluny et Leconte du Nouy.
Teytaud, oh ! Teytaud est inénarrable. Un tempérament d’homme et de peintre à part ; un ensemble pas d’ensemble d’éléments violents, d’originalités, de hardiesses fulgurantes au moins mal soutenus de fond, quoiqu’il apportât, tous les jours, dans sa loge devenue bauge, les plus authentiques et encombrants branchages d’arbres, des plantes de premier plan, des blocs de pierres, des lichens. Le tout pour aboutir à un résultat de kaléidoscope aveuglant : quelque chose comme du Déroulède en peinture! Avec cela bon enfant, naïf parfois. Comment un tel être avait-il pu se fourvoyer en notre milieu académique.. Ah ! c’est égal, il nous a bien amusés ce Teytaud dit l’allobroge.
Bon camarade aussi le numéro 7,Grenet; n’avait rien de trop particulier qu’une adresse de main plutôt fâcheuse. Quant au numéro 8, que je sois lapidé si l’on veut, mais il m’est si impossible d’en évoquer ni aucun souvenir ni même seulement le nom, que je le puis croire n’avoir jamais existé. Ce que c’est que de nous !
La participation de Laugée (Désiré-François) à ce concours de paysage, pour méritante qu’elle fut dès le début et surtout le devint, est assez anormale, imprévue, tout occasionnelle d’ailleurs, pour en
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donner un mot d’explication. L’excellent peintre de figures, jusque-là n’ayant seulement guère ou pas du tout songé à aucune espèce de paysage, passait par hasard devant la grille de l’Ecole des Beaux-Arts, le susdit matin de mai. Il voit notre rassemblement, stoppe devant la grille sur la rue et, reconnaissant plusieurs de ses copains de batelier Picot, entre s’informer. Un concours ? fait-il, sans demander lequel ; tiens, tiens, mais on va rigoler entre soi ! et j’en suis, au moins jusqu’à ce soir. Or voilà que, tout en rigolant, il pond une bonne esquisse, reçue en bon rang parmi les seize numéros devant passer aux épreuves subséquentes. Plus qu’étonné, comme attrapé par un succès qui l’enlevait à ses études et visées très différentes — on devait bientôt voir placer au musée du Luxembourg son Eustacfie Lesueur chez les Chartreux — il veut modestement se retirer, mais ne sait trop comment et va se laisser encore entraîner, au besoin, par les joyeusetés de la camaraderie : comptant bien, en définitive, se tenir quitte, cette seconde fois, par un insuccès aussi certain que désirable... Eh bien pas du tout : son «Académie » se trouva naturellement être la meilleure de toutes; sa « Perspective », sans être transcendante, fut rationnelle et son « Arbre » plus que suffisant : le tout reçu, avec,jecrois,le numéro Sou 6... Quefaire? une esclandre ? commettre presque une offense envers ses pères conscrits de l’Institut ? Ce ne pouvait convenir à son doux et honnête caractère. Bref, voilà notre garçon, promu logiste paysagiste par persuasion, se laissant prendre bon gré mal gré pour un travail cellulaire de trois mois, auquel il n’attachait aucun but réel, si ce n’est, toujours,
le bénéfice quotidien de la plus cordiale et gaie confraternité. De fait, Laugée fut bien l’âme, Pesprit et' le cœur, je dirais volontiers l’hygiène philosophique de notre petit cénacle ou Octoméron. Nous en tenions d’ordinaire les assises, pendant les intermèdes de travail réclamés par les pipes de la majorité, sur les marches de l’escalier. Bellel y brillait spécialement comme conteur d’anecdotes historiques contemporaines, Teytaud en exhubérances toutes personnelles et Benouville par oppositions de pince-sans-rire. De ce dernier, du reste absent pendant plus delà moitié du temps, nous n’eûmes guère que le prénom fièrement écrit, Akilleus, comme enseigne de sa porte d’atelier... Mais je reprends Laugée pour un fait bien significatif. Plusieurs années après la circonstance de notre mitoyenneté de concours, je le vois, un matin, entrer chez moi. — Eh ! que faites-vous (le tutoyement n’avait pas survécu au concours) par ici de si bonne heure et si loin de votre quartier de l’Etoile ? — Ne m’en parlez pas, fait-il avec une mine drôlement embarrassée, confuse presque; une tuile... avantageuse, mais pas moins une tuile de vrai ridicule me tombe sur la tête, sans en avoir été aucunement prévenu que hier ni m’y être donc consciemment exposé. Oui, je viens de toucher là à côté, bureaux de l’Institut, la forte somme d’un prix de bonne conduite et de bon exemple comme artiste marié et père de famille.
Dans la parlotte de l’escalier « Petit Bellel » y revenait le plus fréquemment d’abord aux récits d’un voyage en Italie où l’avaient, à ses débuts, emmené le maître Edouard Beitin et sa femme; puis aux figures, vues de très près au château des
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Roches, toujours dans cette famille Bertin que la direction du Journal des Débats avait élevée à une importance ministérielle, de Chateaubriand, de Villemain, de Barante, Rémusat, Cousin, Victor Hugo, Meyerbeer, Théophile Gautier, Castil-Blaze. Combien d'anecdotes intimes aussi sur le baron Taylor, Dauzats, Ingres, Delacroix, la Falcon, Justin Ouvrier, Alexandre Dumas père, l’intérieur des Nodier à l’Arsenal, Corot! Quel et quelle n’a-t-il pas connus, avec un entrain de sociabilité qui, de plus, arrivait vite partout et auprès de tous à la familiarité ? Parmi tant de monde c’est, faut-il noter, pour la personnalité de Gautier que Beliel avait éprouvé le plus de sympathie et d’estime. Je lui dois de me l’avoir fait connaître, après d’ailleurs que j’avais envoyé d’Ispahan au critique d’art et poète une cornaline de bague gravée en cachet et caractères persans de son nom, et rapporté de Téhéran deux ou trois toiles peintes de personnages, qui furent montées en feuilles de paravent.
Je ne parlerai pas de quelques parties d’études d’après nature, faites à deux ou trois, pour les besoins de la cause, dans la banlieue parisienne et intercalées de quelque agape de cabaret; non plus parlerai -je, autrement que par la présente mention, de celle célébrée traditionnellement, à titre.de banquet,, dans le pavillon Henri IV de Saint-Germain et offerte en toute courtoisie aux premiers grands prix par leurs compétiteurs, battus et contents.
De temps à autre, sous la conduite d’un gardien, on aura fait une tournée intéressée comme exemples et conseils dans la salle de l’Ecole contenant la série des prix antérieurement remportés : ceux, sans les tous citer, de Michalon, de Rémond, Gi-
roux, Ërascassat, Prieur, Buttura, auxquels sont venus se joindre ceux de Lanoue, de Benou ville, de de Curzon, Didier et Bernard, qui a clôturé la liste des paysagistes lauréats.
Le monde des logistes, en général, est ou était, avant l’ère philosophique actuelle — celle des macabres empêcheurs de danser en rond, Schopenhauer, Tolstoï, Ibsen et consorts — assez farceur et bruyant. — Les habitants voisins se plaignirent plus d’une fois, et même par voie de pétition au commissariat de police du quartier, d’en être abusivement incommodés. On sifflait, chantait, faut-il avouer hurlait et gueulait; s’interpellant à tous les étages, d’un châssis, d’un vasistas ou tabatière à l’autre. C’était aussi, dans fiotre soi-disant cour privée, un va-et-vient et des pourparlers avec divers visiteurs, marchands de couleurs, pourvoyeurs quelconques venus nous relancer jusques au pied du mur et même sur les degrés de notre sccila santa, à travers et malgré toutes consignes. — Je fus demandé, une fois, par le docteur et exprofesseur Lallemand, membre de l’Institut, voulant m’emmener déjeûner chez lui, à côté, rue de Seine n° 6, n’admettant pas de refus devant l’invitation aussi faite à son grand ami Béranger, le chansonnier national, lequel, nota bene, insistait notre inviteur, ne déjeûnait ni dînait plus chez personne autre au monde. Une autre fois, je fus arrêté, daus la seconde cour, par un individu non moins célèbre qui, se détachant du groupe de trois ou quatre compagnes et compagnons, me demandait humblement (!) un renseignement. Ce n’était là, sans qu’il se doutât être parfaitement reconnu, rien moins que... Honoré de Balzac!
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pour moi la plus forte tête, après celle de Hugo, d’artiste et de penseur qui ait jamais existé-. Ah ! par exemple, j’estime, aujourd’hui encore très ému, ne pas avoir perdu mon temps le jour d’une telle rencontre.
Mais voici enfin le travail du concours, sa durée au moins, arrivés à terme. La commission de l’Institut, en la personne du «père» Picot, vient passer en revue le résultat de ses productions, c’est-à-dire nos tableaux, les constater et, laissés sur place, les mettre sous scellés pour encore la durée d’un mois, au bout duquel ils seront vernis, ornés de cadres à 25 francs, exposés publiquement et finalement jugés. Par ordre de numéros, le fonctionnaire officiel pénètre dans chaque atelier, suivi du groupe plénier des concurrents, dont on conçoit le comble de curiosité et d’émotions complexes à enfin voir les ouvrages les uns des autres, après 'si longtemps d’une double tenue au secret entre eux et entre leurs auteurs. Il s’acquitte de cette aussi délicate qu’importante mission avec un tact parfait, marqué à la fois de politesse plus que bienveillante, paternelle et de discrétion obligatoire, avec, çà et là toutefois, quelques mots d’esprit. En voici même un, par exemple, assez topique et qui tiendra ici l’emploi de « mot de la fin. » Arrivé devant la très estimable toile de Laugée, qui l’avait ^hautement colorée, en son effet d’approche du soleil couchant, sous d’abondants et intensifs glacis de laque carminée, de bitume et de jaune indien, avec rehauts exaspérés de vermillon et de cadmium n° 2 : le tout plus que doré, chaud, cuit, rissolé, rôti, gratiné, caramélisé. « Comment, dit Picot, c’est vous, mon brave garçon, qui avez
pondu ça? bravo! Savez-vous que ce n’est vraiment pas mal, mais pas mal véritablement : très bien même comme qualités essentielles delà grande ligne de composition, du groupement et de l’entente des diverses parties et tenue d’exécution, — ce dont, du reste, nous étions tous également assez ébaubis — seulement, et quel dommage! il y a un petit tour de broche de trop... mais, après tout, ça dépend des goûts. »
Vers 1840, Alexandre Cabanel, encore tout jeune — pas plus de dix-sept ans peut-être — obtint par concours son envoi à' Paris, comme pensionnaire de la ville ô* Montpellier. Surmené sans doute de travail à l’Ecole, en portraits de famille et copies au Musée Fabre et surtout par les émotions mêmes du succès, il se trouva assez gravement souffrant au moment du départ. Dans ces circonstances, m’a-t-il raconté plus d’une fois avec une sorte d’exaltation concentrée, Eugène Devéria, le maître alors illustre, tout rayonnant de la gloire de sa « Naissance d'Henri IV », du plafond au Louvre de son « Puget » et du haut intérêt excité par ses peintures murales en cours à la cathédrale d’Avignon, s’arrêtait quelques heures à Montpellier et fut voir, dans le plus modeste des intérieurs, le petit confrère malade, couché et profondément ému d’une telle entrevue. Le grand homme ne se contenta pas de le réconforter de douces et encourageantes paroles; soudain, lui croyant un mouvement de frisson, qui pouvait bien n’être qu’un effet de sentimentalisme, il jeta sur le lit son propre vaste manteau espagnol, avec un geste à la fois de maternité et comme une consécration de destinée
artistique. De fait Alexandre Cabanel, l’auteur du « Poète florentin » et des ce Saint-Louis » du Panthéon, n’y a pas failli... Voilà-t-il pas là, à toustitres, un heureux sujet de tableau pour un peintre d’histoire anecdotique ! Avis à Jean-Paul Laurens, sinon à quelque futur Robert-Fleury.
Nous avions avec Cabanel à faire des études de végétation tropicale, au Jardin' des Plantes de Paris, pour son grand tableau du ce Paradis perdu » commandé par le Musée de Munich. Le directeur de l’Etablissement, M. Chevreul, alors jeune encore de quatre-vingt-deux ans, nous y accueille avec tous les égards et honneurs empressés dûs à un brillant collègue de l’Institut, successeur d’Horace Vernet. Non seulement il mit à notre entière disposition les serres les moins publiques, le personnel du service à tous les degrés, supérieurs et subalternes, les éléments complets enfin de la circonstance ; mais il insista, après nous avoir de sa propre personne introduits, présentés, recommandés, installés partout, avec faculté même de la journée du dimanche, pour nous recevoir en visiteurs dans le local particulier de la Direction. Là, autour du tapis vert de son conseil d’administrateurs, on pense si le passionné chimiste profita de l’occasion, donnant donnant, pour placer une maîtresse conférence de sa fameuse théorie expérimentale des couleurs. Malheureusement notre éducation à Cabanel et à moi, forts inégaux comme artistes, mais parfaitement égaux en certaines ignorances, pêchait trop, ici surtout, par la base scientifique pour que mous puissions aucunement suivre les explications techniques, tout abstraites pour nous,
du conférencier quand même. Dès le début nous y perdîmes pied et bientôt patience d’efforts à essayer de comprendre sinon à pouvoir écouter poliment ; n’ayant tout au plus de l’auditeur stoïquement résigné que l’attitude et quelque geste automatique assez bien imités, il faut espérer, du Traité des poses et expressions de M. Charles Lebrun, peintre du roi Louis XIV... Une ou deux fois seulement, dans l’exposé du sujet, qui voulait être démonstratif et probant, sauta, mais bien contrairement pour sa cause, à notre appréciation. « Votre illustre prédécesseur, disait Chevreul à Cabanel, au fauteuil de l’Académie des Beaux-Arts et mon ami particulier Horace Vernet saisit tout d’abord les avantages picturaux de mon sytème au point de vue des résultats et en tira plus d’une fois sans coup férir un merveilleux parti. (Or Horace Vernet est certainement, dans tous ses ouvrages, le type de l’anticoloriste.) Je puis aussi m'appuyer et féliciter des essais et de la sanction d’une auguste princesse, Madame Mathilde Demidoff, dont le grand talent d’amateur, qui vous est bien connu, n’est-ce pas ? profita étonnamment de mes instructions. » (Hélas ! ceci était encore mal choisi d’exemple, jouer de malheur: Mmc Demidoff n’ayant dans son modeste talent rien de trop princier et d’encore moins auguste.) Bref, la conférence, qui ne fut point brève elle, dura, dura oh ! combien longtemps !... On se leva pourtant enfin, plus ou moins satisfaits l’un des autres, les autres de l’un, et nous prîmes congé de Chevreul sur le seuil extérieur de sa porte où il voulut nous accompagner. La porte refermée, tous deux, comme tombés en stupéfaction, nous restâmes, de chaque côté, immobiles, muets, plan-
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tés en dieux termes ou en cariatides écrasées sous le poids de la cruelle séance. Il fallut plusieurs minutes pour retrouver quelque lucidité. Alors Cabanel dirige timidement les yeux vers moi et, avec une voix guère plus assurée, perptexe, il murmure : « Est-ce que tu as compris, toi ?
— Non.
— Mais rien compris ?
— Absolument rien, ni au commencement, ni au milieu, ni à la fin.
— Ah ! à la bonne heure (le regard, la voix reprenant viej, car moi aussi je n’ai rien de rien compris. Mais le pire c’était de me sentir envahi d’une peur en pensant, tout le temps, bien humilié, embêté, là, que peut-être tu comprenais, toi. »
Un des jours suivants, j’eus, dans l’allée des volatiles, à attirer l’attention de M. le directeur et à lui imposer la constatation d’un superbe micocoulier dit aussi talabrègue ( Celtis australis). « Ah! bah, récuse-ti), vous en êtes. si sûr que ça ! » J’arguais de mon compatriotisme avec cet arbre assez imprévu à Paris et même relativement rare quoiqu’en pleine prospérité sur les bords de l’Ouvèze, du Rhône et de l’Hérault. « Vous êtes du Midi, monsieur, bien mes compliments. Admirable pays ! et quels beaux fruits ! malheureusement moins savoureux que les nôtres du Nord, seulement moins beaux à voir. » Je reste encore rêveur d’Une telle inconscience et de pareille erreur dogmatiques chez le haut fonctionnaire d’un Muséum d’histoire naturelle.... Mettons qu’en ce dernier lieu sa langue ou mon oreille aura simplement tourné.
Sur le char triomphal de tout homme qui a fait
quoi que ce soit méritant et obtenant le succès, monte en même temps derrière lui l’esclave antique qui le débine (pardon du mot peu relevé mais bien spécial ici), l’insulte et même le calomnie. C’est ce qui n’a pas manqué, moins qu’à personne, à l’œuvre considérable et à la haute situation d’Alexandre Cabanel. Généralement même, le susdit initial esclave pullule bientôt légion ; et combien alors banalement! Mais le plus acharné, irréductible gouailleur du talent de Cabanel et pardessus le marché de sa personne est un certain X... qui mit le pied, au même moment que lui, à 1‘étrier de la carrière artistique, avec un notable bagage de grandes aspirations, de facultés non discutables, et surtout de drôleries dans l’esprit. Mais, hélas ! devait bien rire qui rirait le dernier. Plus tard, quelques vingt ans après ces débuts, je retrouve X... Que faisait-il? Qu’était-il devenu ?... Or, pendant que Cabanel , exposait son délicieux Poète florentin, entrait à l’Institut, envoyait à. la galerie de Munich son superbe Paradis perdu , peignait l’empereur, remportait des grandes médailles d’honneur, couvrait de sa Vie de Saint-Louis un transept du Panthéon, était nommé officier et bientôt commandeur de la Légion d’honneur, professeur à l’Ecole des Beaux-Arts, membre effectif d’Aeadémies étrangères, faisant payer dix et vingt mille francs un portrait, avait du reste pour clientèle lucrative ou amicale toutes les beautés et les distinctions sociales françaises et exotiques, X..., lui, peignait à la gouache et à tant la douzaine, y compris la treizième, de petites hirondelles sur porte-monnaies de bazar (des hirondelles partout étant alors la mode dans l’industrie de pacotille).