Moniteur du 15 janvier
Brissot, enfin, triomphe; et, le 20 avril 1792, l'Assemblée législative décrète la guerre contre l'empereur d'Allemagne. Elle est donc bien l'œuvre des Girondins, et des Girondins seuls. Quel mobile dictait leur conduite ? Étaient-ils animés, du moins, dans cette circonstance, par un sentiment patriotique ?
Les Montagnards ne voulaient pas la guerre, — nous l'avons vu tout à l'heure, parce qu'ils craigmiieat de voir la France remporter des victoires, et que ces victoires ne profitassent à Louis XVI. Les Girondins voulaient la guerre, parce qu'z7.s espéraient que la France serait vaincue. Vaincue, la nation se croirait trahie, elle prononcerait la déchéance de Louis XVI ou tout au moins sa suspension, et les Girondins ramasseraient le pouvoir, but suprême de leur ambition, et qui ne leur paraissait pas acheté trop cher, au prix du sang et des défaites de la France !
Est-ce là une supposition gratuite ? Une calomnie forgée par les ennemis de la Gironde ? Sur ce point délicat, nous avons les aveux de Brissot lui-même. Voici ce que nous lisons dans sa lettre à tous les rêpuMicains de France sur la société des Jacobins de Paris :
Ils m'accusent d'avoir provoqué la guerre I — Et sans la guerre, la royauté subsisterait encore ! — Ils craignaient la guerre faite par un roi !... Politiques à vue étroite ! c'est précisément parce que ce roi parjure devait diriger la guerre, parce qu'il ne pouvait la diriger qu'en traître, parce que cette trahison seule le menait à sa perte: c'est pour cela seul qu'il fallait vouloir la guerre du roi !... C'était l'abolition de la •oyauté que j'avais en vue en faisant déclarer la guerre. .. Les liorames éclairés m'entendirent le 30 décambre 1791, quand, l'épondant a Robespierre, qui me parlait toujours de trahif«ns à craindre, je lui disais : Je n''ai quhcne crainte, ffest nue nous ne so'jons point trahis. Nous avons besoin de trahisons ; notre salut est là ; car il existe encore de fortes (loses de poison dans le sein de la France, et il faut de fortes explosions pour l'expulser... Les grandes trahisons ne seront
funestes qu'aux traîtres; elles seront utiles aux peuples; elles feront disparaître ce qui s'oppose à la grandeur de la nation française (la royauté).
Un des aides de camp de Brissot, dans sa campagne en faveur de la guerre, J.-B. Louvet, a fait des aveux non moins explicites dans ses Mémoires, publiés en l'an III sous ce titre : Quelques notices pour l'histoire et le récit de mes périls depuis le 31 mai:
Ce fut dans ces circonstances que se mut aux Jacobins la grande question si l'on devait déclarer la guerre à l'Autriche. Les Cordeliers ne la voulaient pas, parce qu'elle donnait trop de pouvoir à La Fayette, le plus grand ennemi de d'Orléans; les Jacobins la voulaient, parce que la paix, continuée pendant six mois, affermissait aux mains de Louis XVI un sceptre despotique, ou bien aux mains de d'Orléans un sceptre usurpé ; et que la guerre seule, une guerre prompte pouvait nous donner la république.
Dans un autre écrit de Louvet, on trouve encore ces lignes, dont la signification n'est pas moins claire : « Nous voulions la guerre, nous autres Jacobins, parce qu'à coup sûr la paix tuait la république ; parce que, entreprise à iem^^, ses pi-emiers t-CDers inévitables pouvaient du moins se réparer, et devaient purger à la fois le sénats les années et le trône *. »
Dictée par les motifs les plus misérables, et antipatriotique au premier chef, la politique des Girondins afiichait un caractère de prosélytisme et de pro-
1. A Maximilien Robespierre et d ses royalistes, par J.-B. Louvet, député de France à la Convention par le Loiret. Novembre 1792.
pagande révolutionnaire, qui devait inévitablement mettre la France en guerre avec l'Europe entière. Ici encore les faits parlent avec une évidence qu'il est impossible de récuser.
Le 29 novembre 1791, Isnard, du haut de la tribune de l'Assemblée législative, adressait à tous les rois de l'Europe ces paroles menaçantes :
Disons à l'Europe que, si les cabinets engagent les rois dans une guerre contre les peuples, nous engagerons les peuples dans une guerre contre les rois. Disons-lui que tous les combats que se livrent les peuples par ordre des despotes ressemblent aux coups que deux amis, excités par une indignation perfide, se portent dans l'obscurité. Si la clarté vient à paraître, ils jettent leurs armes, s'embrassent et châtient celui qui les trompait. De même si, au moment que les armées ennemies lutteront avec les nôtres, le jour de la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s^ embrasseront à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée et du ciel satisfait \
A quelques jours de là, au club des Jacobins, une députation ayant apporté une épée de Damas, envoyée de Suisse et destinée à celui qui terrasserait un ennemi de la révolution, Isnard saisissait cette épée et la brandissant : « La voilà ! la voilà ! s'écriait-il ; le peuple français poussera un grand cri, et tous les autres peuples répondront ; la terre se couvrira de combattants, et tous les ennemis de la liberté seront effacés de la liste des hommes 2. »
Vergniaud, le 27 décembre, proposait à l'Assemblée législative une Adresse cm peuple français, dans laquelle on lisait :
C'est aussi la cause des peuples que vous embrassez en défendant la vôtre : &est aussi pour eux qu^est écrite la dé-