‹ La légende des GirondinsChapitre 18 sur 274 · Mémoires de Brissot, ch. LV · texte numérisé non relu

Mémoires de Brissot, ch. LV

3. Le mot brissoter fut mis à la mode par les feuilles royalistes à l'époque des élections pour l'Assemblée législative (septembre 1791). A partir de ce moment, le mot devint d'un usage courant. « Le second décret est celui qui met sous la main brissotante de la nation les propriétés des émigrés... » L'Ami du Roi, des Français, de VOrdre et surtout de la Vérité (par l'abbé Royou), n» du 15 février 1792). — « Les souverains ne laisseraient pas brissoter les propriétés de leurs nouveaux sujets. » (L'Ami du Roi, n" du 7 mars 1792). — « Vous m'avouerez, J.-P. Brissot, que ce n'est pas un titre suffisant que l'honneur d'être traité d'espion, de fripon et de coquin, par des ambassadeurs et par le ministre de la justice, et qu'il n'y a pas de quoi être si fier de voir votre nom devenu proverbe > (Jean-Pierre Brissot, démasqué par Camille

teur du Patriote français, qu'il n'a rien négligé pour que son nom reçût une autre signification et pour que brissotei- devînt synonyme de dénoncer.

Personne, en edet, n'a poussé plus loin que Brissot cette vertu révolutionnaire dont Mirabeau avait dit : La délation est la plus importante de nos nouvelles vertus. Nommé, le 21 octobre 1789, membre du comité des recherches de la municipalité de Paris, « chargé de recevoir les dénonciations sur les trames, complots et conspirations qui pourraient être découverts », il déploie dans ces honorables fonctions un zèle qui n'a d'égal que celui de Camille Desmoulins, \e p)-ocureur général de la lanterne i. Il ne

Desmoulins, avec cette épigraphe : Factus sum in proverbium. « Je suis devenu proverbe. ») — « Pour votre pauvre Brissot, de ce que son nom est devenu la racine d'une nouvelle conjugaison, s'ensuit-il que le public le regarde comme un chef de parti ? » (Lettres de Maximilien Robespierre à ses commettants, n» 7). — Suivant Beaulieu (Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution de France, t. m, p. 246), le mot brissoter a été imaginé par le journaliste Morande,

1. Brissot était à cette époque (1789-1790) l'un des plus intimes amis de Camille Desmoulins ; et lors de son mariage, célébré à Saint-Sulpice, le 29 décembre 1790, Camille écrivait dans son journal : « Je ne suis pas allé à l'autel sans être muni du contre-poison. Pëtion, Robespierre, Sillery, Mercier, Brissot (c'est tout dire), m'honoraient de leur présence et avaient bien voulu me servir de témoins » (Révolutions de France et de Drabant). Des cinq témoins de Camille Desmoulins, quatre figureront plus tard dans les rangs de la Gironde ; deux, Brissot et Sillery, périront sur l'échat'aud, où ils seront poussés par Camille lui-même. Petion n'échappera au bourreau qu'en se suicidant. Robespierre montera à son tour sur l'échafaiid, mais après y avoir envoyé le jeune homme et la jeune femme auxquels il a servi de témoin. Seul, Mercier survivra, non sans avoir été emprisonné sous le règne de Robespierre ; il sortira de prison le 24 novembre 1794, et, vingt-ans plus tard, au mois d'avril 1815, il ira présenter ses hommages à M. le comte d'Artois, rentrant dans sa bonne ville de Paris l

se borne pas à recevoir les clénonciatioris, il les provoque, et, comme il a un journal, il dénonce luimême. Pendant longues années, il avait entassé volumes sur volumes, et on avait pu lui appliquer le vers e Voltaire sur l'abbé ïrublet :

Il compilait, compilait, compilait...

Sa besogne maintenant était auti^e et moins inoffensive :

Il dénonçait, dénonçait, dénonçait.

Plus tard, dans son Projet de défense devant le tribunal révolutionnaire, en réponse au rapport d'Amar, il rappellera ces glorieux états de service. « Je fus élu, dira-t-il, membre du premier comité des recherches ; je fus conservé dix-huit mois dans ce comité. Malgré tous les efforts des royalistes, nous accusâmes au tribunal Bezenval, d'Autichamp, les ministres du 14 juillet, Bonne-Savardin, Guignard de Saint-Priest, etc. Nous appuyâmes ces accusations parles écrits les plus vigoureux... N'ai-je pas dénoncé le gouverneur Blanchelande, les assemblées coloniales, les colons contre-révolutionnaires, comme les indépendants ? n'ai-je pas demandé contre eux le décret d'accusation i? »

Les honnêtes gens s'indignent : André Chénier s'élève contre les délateurs avec une force, avec une éloquence que n'eût pas désavouées Tacite ; François de Pange, son ami, publie, au commencement du mois de janvier 1790, un admirable écrit intitulé : Réflexions sur la délation et sur le comité des recherches 2. Le nom de Brissot n'y est pas prononcé,

1. Mémoires de Brissot, publiés par son fils, avec des notes et des éclaircissements historiques, par M. P;'de Montrol, t. IV, p. 340.

2. Voy. l'excellente édition des Œuvres de François de Pangey publiée en 1872, par M. L. Becq de Fouquières.

si ce n'est dans une note, où il est confondu avec d'autres noms. N'importe, on a attaqué la délation : Brissot demande la parole pour un fait personnel. Il fait paraître dans le Patriote français une première Lettre à M. le chevalier de Pange, puis une seconde, et il en forme une brochure grossie d'une troisième lettre i. La délation est sa chose, et il ne souffrira pas qu'on y touche. Pour lui, la dénonciation est le plus saint des devoirs.

Ce n'est point d'ailleurs qu'il ne tienne l'insurrection, elle aussi, pour une chose glorieuse et pour un devoir sacré. Il estime que le comité des recherches n'a point été fait pour recevoir les dénonciations sur les complots, voire même sur les massacres, du moment qu'ils ont pour auteurs Aq^ patriotes. Devant le tribunal révolutionnaire, il se vantera d'acoir employé tous ses efforts pour empêcher la poursuite de la belle journée du 5 octobre 2 ; et, parlant, dans un de ses innombrables factums, des gardes du corps massacrés à Versailles, il dira : « Mais ce forfait, si c'en est un 3 »

C'est appuyé sur de tels titres que Brissot se met sur les rangs, au mois de septembre I79I, pour l'Assemblée législative. Il est combattu par les constitutionnels, dont l'influence est encore considérable, puisque, sur les vingt-quatre députés à élire à Paris,

1. La brochure de Brissot a paru au mois d'avril 1790. En voici le titre exact : Lettres à Monsieur le chevalier de Pange sur sa brochure intitulée: Réflexions sur la délation ET SUR LE COMITÉ DES RECHERCHES, par J.-P. BriSSOt de

Warville, un des représentants de la Commune de Paris, membre du comité des recherches. — Avec cette épigraphe : Prêcher contre les dénonciations dans les temps de troubles, c'est prêcher pour la sûreté du crime. — In-S" de 37 pages.

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