‹ La légende des GirondinsChapitre 210 sur 274 · Souvenirs, par M. Vaultier, p · texte numérisé non relu

Souvenirs, par M. Vaultier, p

dire quelques mots des membres de la Gironde que la révolution du 31 mai n'avait pas arrachés de leur siège.

A la suite des événements du 31 mai et du 2 juin, un grand nombre de députés signèrent une protestation, dont l'origine et le caractère ont été parfaitement indiqués par les deux amis de la liberté, auteurs d'une Histoire de la résolution de France, qui a la valeur et l'autorité de véritables Mémoires.

Immédiatement après raffaire du 2 juin, disent les deux amis de la liberté, le Comité de salut public fit une adresse, pour rendre compte de ce qui s'était passé : les Jacobins en envoyèrent aus>i une à leur guise dans les départements, pour dénaturer les faits, qu'ils tournèrent à leur manière; les membres de la Convention attachés à la Gironde, furent si indignés des récits mensongers que renfermaient ces écrits, qu'ils résolurent aussi d'écrire de leur côté et de dire la vérité; plusieurs écrivirent particulièrensent à leurs commettants ; soixante-treize * se réunirent et consignèrent, dans un acte signé par eux, les faits tels qu'ils s'étaient passés dans ces fatales journées, dévoilèrent leur avilissement, leur impuissance de l'aire le bien, l'esclavage dans lequel ils étaient réduits, les calanàtés qui allaient tondre sur la France, à l'aspect de cette épouvantable anarchie, qui déjà commençait partout à se montrer *.

Cette protestation, qui porte la date du 6 juin 1793, recueillit, le 6 juin et les jours suivants, soixantequinze signatures.

Restait à la rendre publique. Ses auteurs la mirent

1^ sous le boisseau. Il fallait la montrer, ils la caché- ^^ 1. Bien que cette protestation soit désignée dans tous les documents contemporains, tantôt sous le nom de protestation des soixante-treize, tantôt sous le nom de protestation des soixante-quatorze, elle était revêtue de soixante-quinze signatures. Voy. Histoire de la Terreur, par M. Mortimer-Ternaux, t. Vil, p, 544.

2. Histoire de la révolution de France, par deux amis de la liberté, t. X, p. 337, an Vi (1797).

rent. Le premier moment passé, la première indignation relroidie, devant l'hésitation des départements, devant l'audace grandissante de la Commune et de la Montagne, les signataires se prirent à regretter ce qu'ils avaient fait. En vrais Girondins, lorsqu'ils eurent beaucoup parlé, lorsqu'ils eurent longuement écrit, ils se trouvèrent avoir épuisé leur héroïsme, et ils résolurent d'anéantir les traces de leur courage d'une journée. Ils décidèrent donc que leur protestation serait tenue secrète ; et presque tous en croyaient l'original entièrement détruit, quand, au mois de juillet 1793, ils apprirent avec effroi qu'il venait d'être saisi dans les papiers de Lauze-Duperret, député des Bouches-du-Rhône, arrêté comme complice de Charlotte Corday.

Ils se rassurèrent pourtant en voyant que cette pièce n'était pas produite à la tribune, et que leurs adversaires négligeaient de s'en faire une arme contre eux. Tout à coup, le 3 octobre 1793, Amar se lève pour présenter un rapport au nom du Comité de sûreté générale, et, avant d'en commencer la lecture, propose de décréter qu'aucun membre de l'Assemblée ne pourra quitter la salle. Cette motion est adoptée ; les portes sont fermées, et Amar lit son rapport, véritable acte d'accusation, à la suite duquel la Convention décrète que tous les signataires de la protestation du 6 juin seront envoyés en détention, dans une maison d'arrêt.

Incarcérés sur-le-champ, leur détention durait depuis plus d'un an, lorsque parut, au mois de septembre 1794, un écrit intitulé : Les représentants du peuple détenus à la maison d'arrêt des Ecossais, en exécution du décret de la Convention nationale, du 3 octobre 1793 {vieux stylé), à leurs collègues les représentants du peuple siégeant à la Convention nationale, et au peuple français.

Cette brochure, que terminait la mention suivante :

Fait à la 'inaison d'arrêt, dite des Ecossais i, le dernier jour des sam-culottides de l'an deuxième de la république française, une et indicisible 2, portait les signatures de Blaux, député de la Moselle ; Faure, député de la Seine-Inférieure ; Varlet, député du Pas-de-Calais; Dubusc, député de l'Eure; V.-C. Corbel, député du Morbihan ; Chastellain, député de TYonne: Lebreton, député d'Ille-et- Vilaine, et Saladin, député de la Somme.

Après avoir constaté que, si leur écrit « n'était signé que de huit des soixante à quatre-vingts députés constitués en état d'arrestation le 3 octobre », cela tenait à ce que les députés, enfermés dans cinq maisons d'arrêt, étaient privés de la faculté de communiquer entre eux, les signataires de la brochure faisaient l'historique de la protestation du 6 juin et indiquaient les motifs qui les avaient portés à ne pas la rendre publique. Aucun historien, à notre connaissance, n'ayant signalé cette curieuse brochure, nous croyons devoir en reproduire l'extrait suivant :

Bourdon de l'Oise a dit que nous n'étions détenus que comme suspects, mais que nous étions justement détenus, parce que nous avions signé des protestations ! L'auteur de cette assertion a-t-il lu, connaît-il l'acte qu'il lui plaît d'appeler une protestation? Si, comme la France entière, il ne la connaît pas, il est bien coupable... 11 faut enfin dire sur cette pièce ce que la France ignore... Nous ne l'avons pas cette pièce ; aucun de nous n'en a conservé la copie ; jamais elle n'a eu aucune publicité. Signée le 6 juin et les jours suivants, elle était entre les mains de notre collègue Duperrct, lorsqu'il fut arrêté, vers la fin de juillet, sous prétexte de

1. Cette maison d'arrêt était l'ancien collège ou séminaire des Ecossais, fondé par Philippe le Bel, rebâti en 1662, pour les catholif[ues de la Grande-Bretaene, et transformé en prison en 1794. Le collège des Ecossais était situé au no 27 de la rue des Fossés-Saint- Victor.

2. Le dernier jour des sans-culottides de Van 77 correspondait au 21 septembre 1794.

complicité avec Charlotte Corday... Chacun de nous apprit, non sans étonnement, qu'elle existait encore à cette époque. Nous la regardions tous comme anéantie, et c'est pour cette raison qu'elle n'avait pas été rendue publique. Depuis près d'un mois, nous l'avions condamnée à l'oubli. Nous ne redoutions pas cette publicité ; mais les départements venaient de se prononcer en faveur des événements dont nous rendions compte, et nous avions craint que ce compte, en ouvrant les yeux de nos commettants, ne troublât la paix que nous voulions voir régner, et à laquelle chacun de nous a personnellement fait tant de sacrifices. Un zèle trop imprudent avait armé quelques départements, qui se proposaient de venir demander une justice que, dans nos principes, la raison seule devait obtenir, et nous avons craint que notre écrit, quelque purs que fussent ses motifs, ne fût le brandon propre à allumer un incendie que, de tout notre sang, nous étions résolus à éteindre. La Convention marchait à grands pas vers le terme si désiré d'une constitution, et nous espérâmes qu'elle serait le rameau d'olivier qui rappellerait au milieu de nous l'union et la concorde, dissiperait les orages, et, rendant à la Convention son lustre et son éclat, restituerait au peuple français et à chacun de ses membres le bonheur et la tranquillité.

Et cet écrit qui n'existait point, puisqu'il we fut jamais que le plus informe des projets, cet écrit qui n'a jamais été connu, qui n'a pu produire aucun eliét, est devenu la base de la plus dure persécution.

Certes, l'explication n'a rien d'héroïque, et nous savons maintenant à quoi se réduit cette fameuse protestation du 6 juin, dont les historiens ne parlent pas sans quelque enthousiasme. Cette protestation, — le dernier acte politique des Girondins, — s'est bornée à une velléité de résistance, immédiatement suivie d'une humiliante soumission.

Nous disons que ce fut là le dernier acte politique de la Gironde. En effet, les Girondins, restés à l'Assemblée, avaient résolu de ne donner aucune suite à leur protestation, pour ne pas venir en aide au zèle trop imprudent de ceux qui, dans les départements, s'étaient armés en leur faveur, pour ne lias troubler la paix, pour ne pas faire obstacle à l'achèvement

Si désiré de la constitution, la constitution de Robespierre et de Saint-Just ! Pour les mêmes raisons, du 2 juin au 3 octobre, du jour qui vit la chute de leurs amis et de leurs chefs, au jour de leur propre arrestation, ils ne firent aucune opposition à la politique de la Montagne, ils prêtèrent la complicité de leur silence aux mesures les plus odieuses, ils appuyèrent de leurs votes les décrets les plus abominables.

Deux décrets turent proposés, le l^"" août 1793, par Barère, rapporteur du Comité de salut public.

Le premier renfermait les articles suivants :

VII. Il sera envoyé dans la Vendée des matières combustibles de toutes espèces pour incendier les bois, les taillis et les genêts.

VIII. Les forêts seront abattues, les repaires des rebelles seront détruits, les récoites seront coupées par les compagnies d'ouvriers, pour être portées sur les derrières de l'armée, et les bestiaux seront saisis.

C'était l'incendie mis à l'ordre du jour ; c'était la destruction de plusieurs départements ordonnée par mesure législative.

Dans le second décret se trouvaient les articles ciaprès :

V. Les biens de toutes les personnes qui ont été et qui sont lors la loi par décret de la Convention sont déclarés apparteir à la république.

VI. Marie- Antoinette est renvoyée au tribunal extraordinaire ; elle sera transférée sur-le-champ à la Conciergerie.

XI. Les tombeaux et mausolées des ci-devant rois, élevés dans l'église de Saint-Denis, dans les temples et autres lieux, dans toute l'étendue de la république, seront détruits le 10 août prochain.

Ift

Quelle a été l'attitude des Girondins en face de ces lécrets ? Ils n'ont même pas eu le courage de s'abstenir. Le Moniteur nous apprend que les deux décrets du ler août ont été votés à l'unanimité l.

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