Mémoires, p
Lorsque Marie Phlipon s'éloigna de ce palais où on l'avait logée sous les combles ; lorsqu'elle quitta ces splendeurs au milieu desquelles il lui était interdit de vivre, pour rentrer dans son humble maison du quai des Lunettes, elle emportait au cœur un ressentiment immortel, — œternumservans sub j)ectore vulnus.
— Qu'un jour pourtant elle entrevoie la possibilité de se glisser dans les rangs delà noblesse, elle ne négligera rien pour y parvenir, non plus que son mari. Elle avait épousé, le 4 février 1780, M. Roland, — M. Roland de la Platière, qui se faisait appeler ainsi du nom d'un petit clos appartenant à son frère aîné i ;
— et qui sait si ce supplément de nom, d'apparence nobiliaire, n'était pas ce qui avait décidé la tille du graveur d'étuis du quai des Lunettes à passer par-dessus les quatre lustres complets que M, Roland avait de plus qu'elle ? Ce qui est certain, c'est qu'au commencement de 1784 nous les trouvons tous les deux à Paris, où Roland est venu afin de solliciter des lettres de noblesse 2. La femme ne s'épargna pas pour l'aire réussir la requête du mari ; mais ses efîorts demeurèrent infructueux, et elle s'éloigna de Pariscomme treize ans auparavant elle s'était éloignée de Versailles, le cœur gros de haine. La noblesse, la cour, le roi et la reine, — la reine surtout, — n'auront pas d'ennemi plus irréconciliable que cette femme énergique et passionnée, d'un talent égal à son orgueil, et qui jamais ne sut oublier une injure.
Condamnée par les fonctions que remplissait son mari, — celles d'inspecteur des manufactures de la
1. Le frère aîné de Roland, c'ianoine chantre de l'église collégiale de Villefranche, a été gaillotiné à Lyon le 22 décembre 1793 (Les Martyrs de la foi pendant la Révolution française, par l'abbà Aimé Guillon, t. IV, p. 507). L'auteur, qui avait connu particulièrement les deux frères, affirme que « l'un était aussi bon prêtre que l'autre était impie. »