Mémoires de Mme Roland, p
LA LÉGENDE DKS GIRONDLWS 49
généralité de Lyon, — à rester en province pendant les années 1789 et 1790, elle se répand en conespondances où elle excite, où elle pousse en avant ses amis. Les plus bouillants lui paraissent tièdes ; aux plus exaltés elle fait honte de leur prétendue modération. Après le 14 juillet 1789, au lendemain des égorgements qui ont accompagné et suivi la prise de la Bastille, elle laisse déborder son indignation. Oui, Mme Roland est indignée, parce que l'on n'a pas égorgé Louis XVI et Marie-Antoinette !
Vous, vous n'êtes pas libre, écrit-elle le 26 juillet 1789, à son ami Bosc, le futur éditeur de ses Mémoires. Vous vous plaignez de mon silence; je vous écris tous les courriers. Il est vrai que je ne vous entretiens plus guère de nos affaires personnelles : quel est le traître qui en a d'autres aujourd'hui que celles de la nation ? Il est vrai que je vous ai écrit des choses plus rigoureuses que vous n'en avez faites; et cependant, si vous n'y prenez garde, vous n'aurez fait qu'une levée de boucliers... Vous vous occupez d'une municipalité, et vous laissez échapper des têtes qui vont conjurer de nouvelles horreurs. Vous n'êtes que des enfants ; votre enthousiasme est un feu de paille ; et si V Assemblée nationale ne t'ait pas en règle le procès de deux têtes illustres, ou que de généreux DÉcius NE LES abattent, VOUS êtes tous f... i.
Ne devons-nous voir dans cette abominable lettre que l'erreur d'un moment? Il y faut reconnaître, au contraire, l'expression fidèle des vrais sentiments de Mme Roland. La suite de sa correspondance et toute sa conduite jusqu'au 10 août — pendant plus de trois années — vont nous la montrer poussant toujours aux mesures les plus extrêmes, applaudissant à tous les excès, et, dans la violence de son jacobinisme, dépassant Danton lui-même !
Guerre ! guerre ! guerre ! C'est par ce cri trois fois répété qu'elle commence, le 6 mars 179Q, une
i. Correspondance de Mme Roland, publiée à la suite des Mémoires.
lettre à son ami Lanthenas. Elle écrit, le 17 mai 1^0, pendant que l'on brûle les châteaux et que l'on assassine leurs propriétaires :
Nos campagnes sont très mécontentes du décret sur les droits féodaux... Il faudra une réforme ou il y aura encore des châteaux de brûlés. Le mal ne serait pas grand s'il n'était à craindre que les ennemis de la révolution ne profitassent de ces mécontentements pour diminuer la confiance des peuples dans l'Assemblée nationale... »
Le 27 septembre suivant, elle déplore la mort de Loustallot, le rédacteur des Révolutions de Paris ; elle accuse de tiédeur et Brissot et Camille Desmoulins; elle appelle à grands cris l'insurrection :
Brissot paraît dormir ; Loustallot est mort, et nous avons pleuré sa perte avec amertume ; Desmoulins aurait sujet de reprendre sa charge de procureur général de la lanterne : mais où est donc l'énergie du peuple ? Pourquoi ne réclamezvous pas contre la lâcheté de ce comité vendu, qui ose défendre les dettes de d'Artois ? L'orage gronde, les fripons se décèlent, le mauvais parti triomphe, et l'on oublie que Vinsurrection est le plus saint des devoirs, lorsque la patrie est en danger.
En vain l'Assemblée constituante multiplie les démolitions et les ruines ; Mme Roland n'est pas satisfaite. Les trente voix dénoncées par Mirabeau sont encore trop modérées pour elle ; et c'est à peine si, dans le côté gauche, une quinzaine de députés trouvent grâce à ses yeux :
Tudieu ! écrit-elle le 20 décembre 1790, tout Parisiens que vous êtes, vous n'y voyez pas plus loin que votre nez, ou vous manquez de vigueur pour faire marcher votre Assemblée I Ce ne sont pas nos représentants qui ont fait la révolution : à part une quinzaine, le reste est au-dessous d'elle ; c'est l'opinion publique, c'est le peuple, qui voit toujours bien quand cette opinion le dirige avec justesse. C'est à Paris qu'est le siège de cette opinion : achevez donc votre ouvrage...
Le 24 janvier 1791, le sang coule à la Chapelle, près Saint-Denis :
Je pleure le sang versé, écrit Mme Roland : on ne saurait être trop avare de celui des humains ; mais je suis bien aise qu'il y ait des dangers. Je ne vois que cela pour vous fouetter et vous faire aller Paris n'a point encore assez influencé VAssemblée pour Vohliger à faire tout ce qu'elle
doit. J'attends de vos sections des arrêtés vigoureux Le
sage ferme les yeux sur les torts ou les faiblesses de l'homme privé ; mais le citoyen ne doit pas faire grâce même à son père, quand il s'agit du bien public.
On voit bien que ces hommes tranquilles n'avaient pas admiré Bruius avant que la révolution l'eût mis à la mode '.
Dans une autre lettre, en date du 13 février suivant, elle dénonce encore la faiblesse de l'Assemblée, qui se contente de dresser des époiii'anfails de moineaux. « Vous avez beau dire, s'écrie-t-elle : tant que je verrai vos comités ne dresser que des épouvantails de moineaux, j'affirmerai que les Parisiens ne sont plus si braves qu'ils ont paru l'être... »
Quelques jours après avoir écrit cette lettre, elle arrivait enfin à Paris. Elle y resta sept mois, du 20 février à la mi-septembre 1791, allant des séances de l'Assemblée nationale à celles de la Société des Jacobins, et se faisant affilier à la « Société fraternelle des deux sexes 2, » sorte de succursale des Jacobins à l'usage des femmes, qui tenait ses séances dans une salle voisine de celle du club, et qui fournira plus tard, — à l'époque où Mme Roland montera sur l'échafaud, — les tricoteuses de la guillotine 3. Quatre fois la semaine, elle recevait chez elle, dans son appartement de Vliôtel Britannique, rue Guê-