‹ La légende des GirondinsChapitre 4 sur 274 · FORMATION DE LA LÉGENDE · texte numérisé non relu

FORMATION DE LA LÉGENDE

remier coup de cloche en l'honneur de la Gironde : le conventionnel Paganel et son Essai historique et critique sur la Révolulon fratiçaise. — Le livre de Bailleul et le livre de Garât. — La collection Berville et Barrière. — Les Histoires do la Révolution de MM. Thiers et Mignet. — Les journées de juillet 1830 et le 10 août 1792. — M. Odilon Barrot et Petion. — Le dernier Banquet des Girondins de Charles Nodier. — Alexandre Dumas et leCheralier de Maison-Rouge. — L'Histoire des Girondins de Lamartine. — Alfred Nettement et la Critique des Girondins. —Le 24 février 1848. — L'Université de France et les rhéteurs de la Gironde. — La Charlotte Corday de Ponsard. — MM.Tissot, Louis Blanc et Michelet. — M. de Barante et M. Mortimer-ïernaux. — M. A. Granier de Gassagnac. — La Gironde et le Centre gauche. — Vergniaud et M. Dufaure.

Les Girondins n'ont paru que peu de mois sur la scène de la Révolution : sous l'Assemblée constituante, pendant ces trois formidables années qui ont vu s'écrouler une monarchie de quatorze siècles et sombrer Tancien régime, ils ne sont pas encore ; sous la Terreur, alors que la France, enveloppée d'un nuage sanglant, se débat entre les périls de la guerre étrangère et les horreurs des luttes civiles, pliisquain cicilia bella, ils ne sont plus, ou, si on les entrevoit

Girondins 1

un instant, c'est à la lueur du couteau de la guillotine, sur- réchafaud du 31 octobre. Ils ont eu leur heure cependant, entre Mirabeau et Robespierre; heure rapide et fugitive, pendant laquelle ils n'ont rien éditié et durant laquelle on ne saurait même dire qu'ils aient rien détruit. Ils étaient bien là lorsque la royauté est tombée, mais elle tombait en réalité sous les coups que lui avait portés l'Assemblée constituante; ils étaient là encore lorsque la Convention est entrée en scène, mais ils n'ont pas su la diriger et s'en rendre maîtres, encore bien que la majorité de ses membres tut disposée à les reconnaître pour chefs. La lutte à peine engagée avec la Commune et la Montagne, ils voient la victoire leur échapper, alors qu'ils ont pour eux le nombre et l'opinion ; en dépit de l'indignité de leurs adversaires, ils succombent sous le poids de leur faiblesse et de leur incapacité. Ils meurent avec courage, — comme tout le monde mourait, môme les femmes, même les jeunes filles, en ces jours où la Terreur avait tué jusqu'à l'espérance, — mais après avoir abdiqué devant leurs juges cette fierté qu'ils ne devaient retrouver que devant l'échafaud ; après avoir rejeté sur leurs amis absents les faits qui leur étaient reprochés ; se défendant, non en hommes d'Etat qui acceptent la responsabilité de leurs actes, mais en hommes de loi qui plaident les circonstances atténuantes ; tombant comme ils avaient vécu, en avocats.

Le rôle des Girondins, dans le drame de la Révolution, a donc été un rôle secondaire et d'une importance incomparablement moindre que celui des hommes de la Constituante et des hommes de la Montagne. D'un autre côté, si courte qu'ait été leur*domination,elle a été marquée par les discours les plus odieux et par les actes les plus déplorables, par des mesures de proscription et par des [lois de sang. Plus tard, sans doute, le lendemain du 10 août, attaqués

par la Commune, par Marat et par Robespierre, ils se sont défendus ; mais ce serait assurément pousser trop loin la complaisance que de transformer en martyrs de la justice et du droit des hommes qui ont attendu, pour parler de droit et de justice, que leur pouvoir fût menacé et leur tète mise à prix.

Comment donc se fait-il que les historiens de la Révolution leur aient accordé une si grande place dans leurs livres, qu'ils aient à l'envi célébré leur mémoire, et que tous, malgré la différence de leurs points de vue, s'accordent pour parler d'eux avec indulgence et avec sympathie ?

Il ne nous semble pas que les causes qui ont produit ce résultat aient encore été signalées. Nous les indiquerons ici telles qu'elles nous apparaissent, et très rapidement d'ailleurs, cette recherche n'étant point l'objet principal de la présente étude.

L'Empire avait fait le silence sur les hommes et sur les événements de la Révolution ; il avait étendu sur eux un voile épais et ne permettait pas qu'on le soulevât. En 1810, un membre de la Convention, devenu, comme tant d'autres de ses collègues, l'un des serviteurs du gouvernement impéi^ial, M. Paganel, fit imprimer trois volumes sous ce titre : Essai historique et critique sur la Révolution française. Dans l'espoir de conjurer les rigueurs de la poUce et afin d'assurer à son ouvrage la protection d'un des plus hauts dignitaires de l'Etat, il l'avait dédié à 3/. le comte de Lacôpède, ministre d'Etat, grand chancelier de la Légion d'honneur, et il y avait mis cette épigi^aphe :

Raffermir, par un accord heureux,

Des peuples et des rois les légitimes nœuds.

Et faire encor fleurir la liberté publique

Sous l'ombrage sacré du pouvoir monarchique.

Non content d'inscrire en tête de son livre ces vers de Voltaire, qui n'étaient pas pour déplaire à Sa Majesté l'Empereur et Roi, il avait terminé son introduction par ces paroles : « On voit enfin sans étonnement, après une si longue suite de fautes, de malheurs et de crimes, la république se dissoudre et la France demander à l'Etre suprême le seul génie fort et puissant qui, dans ces circonstances difficiles, fût capable de la relever, de la défendre et de la gouverner. » Il était encore revenu, à la fin de son dernier volume, sur l'éloge du maître : « En retraçant aux regards du monde la marche de la révolution, d'abord franche et majestueuse, bientôt après louvoyante, incertaine, enfin désastreuse et homicide, je me suis proposé de présenter à tous les peuples la plus grande leçon, la leçon du malheur, et de rendre hommage au prince dont le puissant génie a retenu la France sur le bord de l'abîme, et l'a ramenée, par le sentier de la gloire, de l'honneur et des prospérités, à ce gouvernement fort et 9nodêré qui seul est propre à régir une grande nation. »

Ni ces éloges ni ces précautions prudentes n'obtinrent grâce pour le livre ; en réveillant les souvenirs de la Révolution, il allait contre la politique de l'empereur : l'édition tout entière fut mise au pilon.

L'année suivante. Chateaubriand, appelé à remplacer à l'Institut un ancien conventionnel, Marie-Joseph Chénier, voulut porter un jugement sur la Convention nationale et sur quelques-uns de ses actes : Napoléon décida que le discours ne serait pas lu, ajoutant que, « s'il avait été prononcé, il aurait fait jeter Chateaubriand dans un cul de basse-fosse pour le reste de sa

vie 1. » — Vint la Restauration, et avec elle la liberté. Paganel en profita pour publier, en 1815 et en 1816, deux éditions de son livre qui lurent rapidement épuisées. Ce fut comme un premier coup de cloche en l'honneur de la Gironde, dont l'auteur célébrait le courtage et la vei-tu : « Les Girondins », disait-il, «jouirent longtemps de toute l'influence qu'obtiennent sur les assemblées délibérantes les lumières, l'éloquence et le courage... Dès l'entrée des Girondins dans l'arène, leur dévouement pour la cause de la liberté éclata pur et sans bornes. Il ne s'est démenti ni dans le cours ni au terme fatal de la carrière. La vertu les arma d'intrépidité pour combattre, d'héroïsme pour mourir 2. »

Un des collègues de Paganel à la Convention nationale, Charles Bailleul, publia à son tour, en 1818, deux volumes intitulés : Examen critique de l'ouvrage posthume de Mme la baronne de Staël ayant pour titre : Considératiom sur les principaux événements de la Rêcolution française. Bailleul avait siégé sur les bancs de la Gironde. Décrété d'accusation pour avoir signé la protestation dite des soixante-quatorze contre la journée du 2 juin, il avait été arrêté à Provins par un représentant en mission, son collègue Dubouchet, qui le fit conduire à Paris, les fers aux pieds et aux mains. Le 9 octobre 1793, il avait été écroué à la Conciergerie, et il avait partagé, pendant leurs derniers jours, la captivité des Girondins. Son livre était un plaidoyer en leur faveur, plaidoyer habile et chaleureux, qui eut sur le public une action d'autant plus grande que l'auteur était le frère d'Antoine Bailleul, propriétaire et imprimeur du

1. Histoire de V Académie française, par Paul Mesnard, p. 261.

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