Paganel, t. II, p
Journal du Commerce, qui loinplaçait alors le Constitutionnel, momentanéiiieut îsuspendu i.
Deux ans après, en 1820, un homme qui avait été ministre de la justice en 1792 et ministre de l'intérieur en 1793, ambassadeur de la république française à Naples en 1798, président du conseil des Anciens sous le Directoire, membre du sénat sous l'Empire, et, pendant les Cent-Jours, membre de la Chambre des représentants, écrivain distingué d'ailleurs et alors en possession d'une réputation considérable, Dominique fJarat, lit paraître des Mémoires historiques sur la me de M. Suard, sur ses écrits et sur le xyiip siècle, ouvrage composé avec talent, plein de détails curieux, de faits intéressants, et qui obtint un vif succès. Sous couleur de raconter la vie de M. Suard, homme de lettres, qui n'avait point Joué de rôle politique pendant la Révolution, et qui avait sollicité, sous le gouvernement de la Restauration, le titre de censeur royal, l'ancien ministre de la Convention avait écrit une audacieuse réhabilitation des hommes de la période révolutionnaire; il avait peint sous un jour favorable Danton et Robespierre, et il avait fait des chefs de la Gironde un panégyrique presque sans réserves.
Les publications de Paganel, de Bailleul et de Garât avaient préparé les voies à la Collection des Mé-
1. Le Constitutionnel avait fait son entrée dans le monde pendanries Cent-Jours, le 1er mai 1815, sous le titre de Vindépendant. Le 7 août, il prit le titre de VEcho du soir ou VAtni du iwince^ et le 26 du même mois, celui de Courrier général politique et littéraire, qu'il échangea enfin, le 29 octobre 1815, pour le nom désormais historique qu'il porte encore aujourd'hui. Supprimé, le 17 juillet 1817, à la suite d'un article de Henri de Latouche, il put, grâce à l'intervention personnelle du roi Louis XVI II, reparaître presque aussitôt, dès le 24 juillet 1817, sous le couvert du Journal du Commerce. Le 2 mai 1819, il reprit, jwur ne plus le quitter, le titre de Constitutionnel.
moires relatifs à la Révolution française, qui parut de 1820 à 1826, sous la direction de MM. Berville et Barrière, et qui comprend plus de soixante volumes. Dès la première livraison, un des meilleurs critiques de ce temps-là, le judicieux et spirituel abbé de Féletz, n'hésita pas à prédire aux Mémoires qui en faisaient partie et à ceux qui devaient suinte un succès exceptionnel. « Si les Mémoii^es de tous les temps », disait-il, « offrent toujours une lecture attachante, il n'en est point qui intéressent aussi vivement que ceux de ces époques orageuses dont, selon la pensée de Cicéron, qui en parlait d'après sa propre expérience, il est tort triste d'être témoin, mais dont il est fort agréable de lire l'histoire si féconde ejî vicissitudes diverses, en événements singuliers et inattendus : Quœ etsi nobis opfabiles in experiendo non faeriint' erunt tamea in legemlo jucundœ ^. »• Qu'est-ce donc, lorsque ces événements si dramatiques sont évoqués sous vos yeux par les personnages mêmes qui y jouèrent le principal rôle ; lorsqu'ils sont retracés, non plus avec la froideur de l'iiistorien et du juge, mais avec l'émotion du témoin et de l'acteur? Ce n'est plus alors un livre que vous lisez; c'est une pièce que vous suivez à la scène avec un intérêt passionné. Et quelle tragédie fut jamais plus féconde en péripéties pleines de terreur? quel drame fut jamais plus rempli de sang et de larmes? Ajoutez à ces éléments d'émotion et de succès celui qui résultait de la proximité des événements, si récents et si considérables, que, parmi les lecteurs de ces Méinoires, il en était bien peu, même les plus humbles <'t les plus obscurs, qui ne pussent dire des faits qu'ils retraçaient :
1. Mélanges de philosophie, d'histoire et de littérature. par M. Ch.-M. de Féletz, de l'Acadoinie française, t. IV, p.
Quaîque ipse miserrima vidi
Et quorum pai's parva fui
et vous vous rendrez aisément compte de l'effet produit par la publication de MM. Berville et Barrière, et de l'influence qu'elle a exercée sur l'opinion.
Cette influence a été toute en faveur de la Gironde. De tous les ouvrages, en effet, qui composent la Collection des Mémoires relatifs à la Révolution française, il n'en est pas un seul qui soit écrit au point de vue de la Montagne. Un certain nombre, il est vrai, sont écrits au point de vue royaliste ; mais ils sont consacrés, soit à l'Assemblée constituante, comme les Mémoires du marquis de Ferrieres, soit aux malheurs de Louis XVI et de sa famille, comme les Mémoires sur le Temple, et ils ne sjoccupent pas du rôle joué par les Girondins; ou, s'ils le font, ce n'est que d'une façon tout à fait accessoire. En revanche, les Mémoires écrits par les députés de la Gironde ou par leurs amis étaient, dans la Collection de MM. Berville et Barrière, aussi nombreux qu'importants : on y rencontrait les Mémoires de Meillan, député des Basses-Pyrénées à la Convention, l'un des proscrits du 2 juin ; de Durand de Maillane, député des Bouches-du-Rhône, qui siégeait sur les bancs de la Plaine, mais qui avait été dénoncé comme fédéraliste après les journées des 81 mai, !«'■ et 2 juin, et dont toutes les sympathies étaient pour la Gironde; de Thibaudeau, député de la Vienne, qui avait pris place, en arrivant à la Convention, sur les bancs de la Montagne, mais qui avait vu, après le 31 mai, son père et son frère arrêtés comme partisans des Girondins, et qui se montre, dans ses Mémoires, très hostile à Robespierre et très favorable à Vergniaud et à ses collègues ; de Louvet, député du Loiret, qui avait été décrété d'arrestation le 2 juin, et qui, après avoir échappé à toutes les recherches pendant le règne de
la Terreur, était rentré à la Convention en vertu du décret du 8 mars 1795 ; d'Honoré Riouffe, qui avait été, comme Charles Bailleul, enfermé à la Conciergerie peu de temps avant la condamnation des Girondins et qui avait été témoin de leurs dernières journées ; de M'"^ Roland, l'àme de son parti, et de laquelle on pouvait dire qu'elle avait été le seul homme de la Gironde. Ces trois derniers ouvrages : le Récit de mes périls depuis le 31 mai, par J.-B. Louvet; les Mémoires d'un détenu, pour servir à l'histoire de la tyrannie de Robespierre, par Rioufle ; V Appel à l'impartiale postérité, par M™^ Roland, étaient pleins de l'intérêt le plus vif, écrits avec une émotion communicative, avec une éloquence entraînante.
Une cause qui avait de tels avocats, était bien près d'être une cause gagnée. Par surcroit de fortune, à la suite des Mémoires de Durand de Maillane l, l'éditeur avait inséré \m Fragment du comte de Lanjuinais, pair de France, ancien conventionnel, sur les journées des 31 mai, l®' et 2 juin 1793, et le discours prononcé par le courageux représentant d'il le-et- Vil aine, dans la séance du 2 juin. Lanjuinais n'avait appartenu, à aucun moment,, au parti de la Gironde ; mais, comme il s'était trouvé à côté des députés de ce parti dans leurs dernières luttes, l'éclat de son héroïque conduite rejaillissait sur eux, et le public ne s'était pas fait faute de reporter sur Vergniaud et sur ses collègues une partie de l'admiration qui était due tout entière au député breton. Ce n'est pas tout. Trois des principaux membres de la Gironde, Brissot, Barbaroux et Buzot, avaient aussi écrit leurs Mémoires : le premier, dans sa prison, à deux pas de l'échafaud, dont l'ombre se projetait sur chacune de ses pages; le second, en Bretagne et dans
1. Ils ont paru sous le titre d'Histoire de la Convention nationale. Paris, Baudouin, frères, 1825, in-8. Collection Berville et Barrière.
la Gironde même, dans les asiles où il essayait de dérober au bourreau sa tête proscrite ; le troisième enfin, dans ce grenier de Saint-Kmilion d'où il ne devait sortir que pour tomber misérablement à quelques pas de là, dans un champ de blé, où son cadavre fut retrouvé « le visage mangé en partie par les chiens l ».
De ces trois ouvrages, pas un seul n'avait pu être terminé; tous les trois avaient été interrompus par la mort... tous les trois voyaient le jour par les soins d'une veuve, d'un fils ou d'un ami : le fils de Barbaroux publiait, en 1822, les Mémoires de son père ; les Mémoires de Buzot étaient publiés, en 1828, par M. Guadet, neveu du député à la Convention nationale, guillotiné à Bordeaux, le l*"" messidor an II (19 juin 1794) ; ceux de Brissot étaient publiés par son fils, au commencement de l'année 1830. Dans le spectacle de ces fils, de ces veuves, tenant dans leurs mains les feuilles tachées de sang où leurs maris et leurs pères avaient déposé leurs dernières pensées et leur suprême espérance, il y avait comme une image de ces enfants et de cette veuve que Tacite nous représente portant l'urne sépulcrale de son époux, — duobus cuni liberis, feralem urncmi tertem : — spectacle bien fait, il le faut avouer, pour attendrir les cœurs et pour provoquer, au sein d'une nation généreuse, un sentiment profond de pitié et de sympathie.
Toutes ces publications coïncidaient du reste avec un mouvement d'opinion qui leur prêtait aide et faveur. L'opposition Hhévale n'avait garde de laisser tomber l'arme qui lui était ainsi offerte, et dont elle se pouvait servir pour battre en brèche le gouvernement royal. On était sans doute trop près des événements de la Révolution, il y avait encore trop de sur-