AVANT-PROPOS
SAINT FRANCOIS D'ASSISE. Dans le cortege des saints que deroulent dix-neuf siecles de christianisme, saint Francois d'Assise occupe une place d'honneur. Sept cents ans ont passe depuis sa mort, et le temps, qui estompe ou recouvre d'oubli tant de gloires, a epargne son souvenir. On se plait toujours a regarder cette figure dont le charme parait unique et qui, une fois entrevue, ne s'oublie jamais.
II semble avoir fait de sa vie un poeme de lumiere, de charite et de joie. II est 1'Evangile vivant au xm e siecle. A le suivre dans les doux paysages de 1'Ombrie, on se croirait sur les sentiers de la Galilee et de la Judee. II fait penser tout de suite a Jesus. II est un des plus fideles disciples du Maitre. Ses paroles, ses attitudes, ses gestes revelent un admirateur du Sermon sur la Montagne qui veut faire de 1'ideal des Beatitudes la realite de sa vie quotidienne.
Passionne pour la pauvrete, les humiliations et la souffrance, que nous fuyons avec effroi, s'il nous deconcerte un instant, il ne laisse pas de nous attirer, car avec toutes ces miseres il fait de la joie. Et puis, sa bonte nous captive. A 1'exemple de Jesus, il est celui qui aime. Ce qui explique la profondeur et Fetendue de la sympathie qu'il manifeste en de merveilleuses avehtures, comme aussi 1'activite splendide qu'il developpe dans son admirable voyage vers la perfection, c'est ramour de Dieu qui remplit son coeur. II aime Dieu et tout ce que la bonte de Dieu a cree pour nous. C'est pourquoi, doux a tons les hommes, meme aux mediants, il est doux aux choses. C'est cet amour divin qui fait comprendre la poesie souriante et naive des Fioretti, les legendaires attitudes de celui qui prechait aux hirondelles, protegeait les agneaux, fraternisait avec le loup de Gubbio, clamait un hymne au soleil, aux etoiles, a 1'eau, au feu, a la terre, et saluait en chantant 1'approche de la mort.
On comprend qu'il aitetonne, emu, transforme beaucoup d'hommes pendant les annees de son apostolat terrestre, et que, depuis sept siecles, des ames innombrables aient, a sa suite, pris leur
essor vers la perfection de la charite. La grande famille franciscaine dont il est le pere a prolonge ainsi et etendu le bienfait de son action religieuse et sociale.
Mais le monde entier offre sa sympathie toujours neuve au Poverello. Sans parler de la foule anonyme qui, dans le secret, 1'admire, 1'aime, le consulte et le prie, que d'hommes ont subi le charme de son emprise ! Des poetes et des dramaturges ont reve sur les episodes emouvants de son existence, et la peinture lui doitTinspiration d'tm grand nombre de ses plus purs cjiefs-d'oeu- ^ 7 re. Des equipes d'historiens ont scrute le mystere des archives, des commentateurs ont, d'age en age, medite ses paroles pour mieux le connaitre. La liste serait longue des ouvrages qui, de nos jours encore, s'ecrivent a sa louange. L'admiration qu'il a provoquee defie les siecles.
LA LEGENDE DES TROIS COMPAGNONS. Entre tous les livres qui racontent la merveilleuse histoire de saint Francois d'Assise, il nous plait de choisir aujourd'hui une vieille chronique du xui e siecle, La Legende des Trois Compagnons. Ce recit, compose dans les premiers temps qui
ont suivi la mort du saint, est particulierement attachant a cause de 1'antiquite des temoignages qu'il nous offre.
La critique historique, ii est vrai, a pu discuter la Legende, emettre des doutes sur la date precise de sa composition et disserter sur les lacunes qu'elle nous presente aujourd'hui. Mais cette ceuvre traditionnelle reste venerable. Les faits qu'elle rapporte ne sont pas contredits par les autres ouvrages reconnus authentiques. On ne cesse pas d'y puiser largement chaque fois qu'on veut composer un portrait de saint Francois ou etudier 1'evolution sainte de son ame. Enfin, le ton de sincerite et de simplicite qui anime cette legende seduira toujours et lui vaudra de briller d'un eclat durable dans la litterature franciscaine.
LES TROI&COMPAGNONS. Le premier attraitde la Legende est revele par son litre meme : elle se presente comme 1'ceuvre de trois compagnons de saint Francois. Imaginerait-on de meilleurs guides que Frere Leon, Frere Ange et Frere Rufin ? Gomme ils le disent dans leur lettre au ministre general Frere Crescent, ils ont vu le saint
et partage sa vie, et la modestie de leur formule ne dissimule pas leur legitime fierte : uisum est nobis gut secum, licet indigni, fuimus diutius conuersati... Us nous livreront de chers souvenirs ; ce qu'ils ont vu et entendu leur a laisse un enchantement qu'ils voudront faire partager.
Us ne se sont pas fies a leur seule memoire.
Autour d'eux ils ont glane des souvenirs pour accroitre leur gerbe. Les temoins qu'ils invoquent doivent elre ecoutes : leurs noms sont connus, on les retrouve pour ainsi dire a chaque page de 1'epopee franciscaine. Voici done Frere Philippe, Frere Illuminato de Rieti, Frere Masseo de Marignan, Frere Bernard de Quintavalle, sans oublier Frere Jean qui leur a conte des anecdotes qu'il tenait de Frere Egide.
Quels sympathiques historiens ! Leurs confidences prennent plus d'interet encore lorsqu'on sail 1'estime qu'avait pour eux le Poverello luimeme. Le parfait frere mineur, disait saint Francois, doit etre fidele a la pauvrete comme Bernard de Quintavalle, simple et pur comme Leon, vertueux comme Ange, intelligent et naturellement eloquent comme Masseo ; il doit avoir 1'esprit dirige vers les choses d'en-haut, comme Egide ; et sa priere doit ressembler a celie de
Rufin, qui ne cesse point de prier, et dont le cceur est toujours aupres de Dieu, qu'il veille ou qu'il dorme... 1
Dans leurs recits, les Trois Compagnons s'effacent constamment devant la personnalite de saint Francois. Pour connaitre quelque chose de leur ame, il faut s'adresser aux Fioretti dont les anecdotes ont souvent le privilege de peindre a la fois les disciples et le maitre. Aussi ne resisterons-nous pas au plaisir d'en citer quelques-unes qui nous ont paru particulierement suggestives et charmantes.
FRERE LEON. Voici d'abord Frere Leon, celui que saint Francois appelait la petite brebis de Dieu, pecorella di Dio. II vecul dans 1'intimite du saint et il fut un de ceux qui firent le plus pour transmettre a 1'admiration de la posterite le souvenir des belles actions et paroles du petit pauvre d'Assise. Parmi les pieux entretiens dont 1'echo nous est parvenu, ecoutons celui qui rappelle la sublime page de saint Paul sur la charite. Un jour de rigoureux hiver qu'il se rendait de
i. Speculum Perfectionis, cap. LXXXV, cite dans S. Franyois d'Assise par Joergcnsen, p. 4ai.
Perouse a Sainte-Marie-des-Anges avec un cle ses moines, Francois s'ecria subitement : Frere Leon, quand meme il plairait a Dieu que les freres mineurs donhassent, en tout pays, un grand exemple de saintete, retiens bien que la n'est pas la joie parfaite. Plus loin, il ajouta : Frere Leon, meme si le frere mineur faisait marcher les boiteux, rendait la lumiere aux aveugles, Tome aux sourds, la parole aux muets, et, chose plus merveilleuse, ressuscitait les morts de quatre jours, ecris que la n'est point la joie parfaite. Puis, successivement, saint Francois enumera tons les prodiges qu'un homme pourrait accomplir si Dieu le lui accordait : savoir toutes les langues et toutes les sciences, prophetiser, dechiffrer les secrets des ames, posseder toutes les connaissances celestes et terrestres, precher si bien que tous les infideles se convertissent... Et, chaque fois, retombait 1'implacable conclusion : Ecris que la n'est point la joie parfaite.
L'espace de deux milles avail ete parcouru.
Gomme saint Francois gardait le silence, Frere Leon, prenant a son tour la parole, interrogea : Pere, je vous prie, de la part de Dieu, apprenez-moi ou est la joie parfaite.
Francois d'Assise repondit : Quand nous serons a Sainte-Marie-des-Anges, ainsi trempes de piuie, transis de froid, mourant de faim, et que nous frapperons a la porte du couvent ; quand le portier viendra, en colere, nous demander : Qui etes-vous? et que nous repondrons : Nous sommes deux de vos freres , et qu'il repliquera : Voas ne dites pas vrai, vous etes deux ribands, qui allez trompant le monde et derobant les aumones des pauvres. Allez-vous-en ; quand il nous fera rester a la neige et a la pluie, avec le froid et la faim, jusqu'a la nuit, alors, si nous supportons tant d'injustice et de rebuts patiemment, sans trouble et sans murmure, pensant, avec humilite et charite, que ce portier nous connait veritablement, et que Dieu le fait ainsi parler centre nous, 6 frere Leon, ecris que la est la joie parfaite... '
Lisons maintenant cette lettre qui fait honneur a 1'auteur et au destinataire :
Frere Leon, salut et paix de ton frere Francois I En verite je te dis, mon fils, et comme une mere, que toutes les paroles que nous avons dites en chemin, je les resume en te conseillant ceci :
i. Fioretti, chap, ix, cite d'apres la traduclion d'Ozanam, par Ms r Grentc, La Recherche de Dieu, p. 20 (lettre pastorale, n 3i).
De quelque facon que tu estimes qu'il convient pour toi de plaire a Dieu, et de marcher sur ses traces, etde suivre sa pauvrete, faites-le [le saint pensait sans doute a d'autres freres], avec la benediction de Dieu et ma permission. Et si, plus tard, ii te parait necessaire de me consulter, soit pour le salut de ton ame ou pour une aulre consolation, et que tu desires, Leon, venir a moi, viens ! *
Faut-il rappeler cette autre marque de delicate amitie donnee par saint Francois a son compagnon? Un jour que Frere Leon etait triste, le bienheureux lui demande une feuille de parchemin et il se met a ecrire les louanges du Seigneur : Tu es saint, Seigneur Dieu... Tu es le Fort, le Bon, 1' Amour, la Beaute, 1'Esperance, la Douceur, le Bien infini... Puis, au revers de la feuille, il copie la benediction patriarcale de 1'Ancien Testament : Quele Seigneur te benisse et te garde I Que le Seigneur fasse luire sur toi son visage et qu'il ait pitie de toi. Que le Seigneur tourne son visage vers toi et te donne la paix ! Ensuite il ajoute : Que le Seigneur te benisse, Frere Leon. Et il tend la feuille : Tiens, dit-il a son ami,
i. Gf. Joergensen, p.
prends eel a et garde-le sur toi jusqu'a ton dernier jour. Frere Leon etait console *.
Lorsque le bienheureux Francois sentit venir son heure derniere, il demanda que Frere Leon et Frere Ange se tinssent toujours aupres de lui, afin de pouvoir lui chanter, selon son desir, la strophe qui termine le Cantique du soleil, les louanges de sa soeur la mort .
FRERE A^ 7 GE. Frere Ange Tancredi de Rieti, que nous voyons ainsi au lit de mort de saint Francois, est, comme Leon, un temoin de premier ordre. Les Fioretti, en nous contant sa vocation et certain episode de sa vie, mettent en relief la generosite, la spontaneite et la docilite de sa belle ame. Un jour, saint Francois, passant par le desert de Borgo San Sepolcro, arriva a une localite appelee Monte Casale ; et voici qu'un jeune homme noble et delicat vint a lui :
Pere, dit-il, je voudrais bien etre des votres.
Mon fils, dit saint Francois, tu es jeune, delicat et noble, tu ne pourrais pas suivre la pauvrete et vivre miserablement comme nous.
i. Cf. Joergensen, p. 4&2.
Mais, mon pere, n'etes-vous pas des homines comme moi? Ge que vous faites, je pourrai le faire, avec la grace de Jesus.
Cette reponse plut beaucoup a saint Francois qui, lui donnant sa benediction, le recut incontinent dans 1'Ordre sous le nom de Frere Ange. II se conduisil si bien que peu de temps apres il fut fait gardien de Monte Casale.
Or, dans ce temps-la, il y avail trois brigands fameux qui faisaient beaucoup de mal dans le pays ; ils vinrent un jour a 1'ermitage et prierent Frere Ange de leur donner a manger.; mais il leur repondil en leur adressant de severes reproches : Comment I brigands, mechanls, assassins, non seulement vous n'avez pas honte de voler le bien d'autrui, mais vous voudriez encore devorer les aumones des serviteurs de Dieu, vous qui n'etes pas dignes qu'on vous laisse la vie, et qui n'avez aucun respect ni pour les hommes, ni pour Dieu votre createur ! Partez done et que jamais on ne vous revoie ici !
Ils partirent pleins de colere. Mais voici que le saint revint, portant une besace de pain et une cruche de vin qu'on lui avail donnees, et le gardien lui raconta commenl il avail chasse les brigands ; alors saint Francois le repril severemenl de s'etre
montre si cruel Je te commande par sainte obeissance, lui dit-il, de prendre tout de suite ce pain et ce vin, et d'aller chercher les brigands par monts et par vaux jusqu'a ce que tu les trouves, de leur offrir tout ceci de ma part, de t'agenouiller devant eux, de leur demander humblement pardon et puis de les prier en mon nom de ne plus faire le.mal, mais de craindre Dieu ; et s'ils le font, je m'engage a pourvoir a tous leurs besoins, a leur tenir toujours de quoi manger et de quoi boire ; apres cela, tu reviendras ici humblement.
Frere Ange fit tout ce qui lui avait etc ordonne, pendant que sajnt Francois de son cote priait Dieu de convertir ces brigands. Us revinrent avec le frere, et sur I'assu ranee du pardon de Dieu que leur donna saint Francois, ils changerent de vie et entrerent dans 1'Ordre ou ils vecurent et moururent fort saintement 1 .
Frere Ange aimait le bienheureux et en etait aime. C'est a lui, et aussi aux Freres Masseo, Silvestre et Illuminato, que saint Francois adressait ces touchants adieux en quittant le mont Alverne : Vivez en paix, mes fils bien-aimes 1
i. Fior. 26, cf. P. Sabatier, S. Francois d'Assise (a6 e ed.), p. i5i.
Adieu ! Mon corps sesepare devous, mais je vous laisse tout' mon cceur ! Et je m'en vais maintenant avec notre Frere Leon, la petite brebis de Dieu, a la Portioncule, et jamais plus je ne reviendrai ici I Adieu, adieu, adieu, a voustous et a toutes les choses d'ici ! Adieu, sainte montagne ; adieu, mont Alverne; adieu, montagne des anges ! Adieu, mon cher frere le faucon, qui avais coutume de me reveiller avec ton cri ; etje te femercie beaucoup de toute ta sollicitude pour moi 1 Adieu, grande pierre sous laquelle j 'avais coutume de prier ; jamais, jamais plus je ne te reverrai ! Adieu, eglise Sainte-Marie ! et a toi, Marie, mere dii Verbe eternel, c'est a toi que je recommande ces fils que je laisse ici 1 .
F-HEBE RUFIN. Frere Rufm etait d'Assise, comme Frere Leon. Comme lui, il vecut dans 1'intimite de saint Francois. .Comme lui, il penetra le secret que le saint voulait garder sur le miracle des stigmates. Un trait des Fioretli suffira pour le peindre et le rendre sympathique. Un jour, il lui sembla que le Christ en personne lui
i. Gf. Joergensen, p. 453.
apparaissait etlui disait: O Frere Rufin, a quoi bon te torturer par la priere et 1st penitence, puisque, de toute facon, tu n'es point appele a la vie eternelle ? Tu peux me croire : je sais bien qui j'ai choisi et predestine. Et ce soidisant Frere Francois, le fils de Pierre Bernardone, lui aussi, est parmi les damnes ; et tons ceux qui le suivent seront supplicies a jamais avec lui dans 1'enfer. Done, ne lui demande plus conseil. Alors Frere Rufin perdit toute la confiance et tout 1'amour qu'il avail eus jusquela pour son maitre ; et il restait assis, enferme dans sa cellule, la mine sombre, ne voulant plus ni prier ni venir aux offices des Freres.
En vain Francois lui envoya Frere Masseo pour Fappeler. II repondit : Qu'ai-je afaire avec Frere Francois? Alors le bienheureux se mil
en chemin pour 1'arracher aux tenebres. De loin, il cria : O Frere Rufin, a qui as-tu accorde ta confiance? Puis, Fabordant, il lui demontra clairement que c'etait le diable, et non pas le Christ qui s'etait montre a lui. Si le diable, lui dit-il, te repete encore que tu es damne, repondslui tranquillement : ouvre ta bouche pour que je souffle dedans ! Et tu reconnaitras a ce signe que c'est le diable, si, des que tu lui auras repondu
cela, tu le vois s'enfuir aussitot ! Mais, d'ailleurs, tu aurais bien pu deja le reconnaitre a cet autre signe, qu'il a endurci ton coeur centre tout ce qui est bon, ce qui est precisement 1'oeuvre du diable, tandis que le Christ, notre Sauveur beni, jamais n'endurcit le coe.ur d'un homme vivant, mais au contraire le rend plus tendre, comme il Fa ditlui-meme par la bouche de son prophete : je vais fenlever ton coeur de pierre, et le donner, a sa place, un cceur vivant !
Frere Rufin comprit combien il avait ete trompe, il se mit a pleurer amerement et se .jeta aux pieds de Francois. II se releva, pleurant et heureux, fortifie et console ; et lorsque le diable, tine seconde fois, lui apparut sous la forme du Christ, il lui repondit courageusement, comme Francois le lui avait enseigne. Sur quoi le diable fut saisi d'une telle fureur qu'il se precipita au dehors, avec un tel fracas, parmi les pierres du mont Subasio, que ces pierres se fendirent et furent projetees au loin... Et le Christ, ensuite, benit Frere Rufin etlui renditune telle joie spirituelle, avec tant de douceur et d'elevation de 1'ame, que, jour et nuit, le frere se sentait comme hors de soi, ravi en Dieu. Des cette meme heure, ce frere fut si bien confirme dans la grace qu'il en
clevint comme un homme nouveau... Et saint Francois avait coutume de dire que Frere Rufin avail ete sanctifie par le Christ du vivant meme de son corps et que, si Ton pouvait parler sans qu'il 1'entendit, on seraittout naturellement tente de 1'appeler saint Rufin, bien qu'il demeurat encore sur cetteterre 1 .
CEQUEDITLA LEGENDE. Tels sontles auteurs de la Legende. Ces temoins qui ont vecu familierement avec saint Francois semblent bien faits pour comprendre et expliquer sa grande ame.
N'attendons pas toutefois qu'ils egrenent leurs souvenirs d'une facon tout humaine, avec le souci de plaire ou de surprendre que nous aimons chez les auteurs de memoires ou chez les confidents des grands hommes. Us ne font pas ceuvre de litterature. Us ne se preoccupent nullement de rejouir l'imagination ou la sensibilite de leurs lecteurs en attirant les regards sur ce qui peut etre pittoresque ou poetique. Us sont desireux de perfection et ils parlent d'un saint. Leur but sera done exclusivement moral et religieux. Ils 1'ont
i. Gf. Joergensen, pp. ^18-^20; Fioretti, chap. 29.
declare dans la lettre au ministre general : Nous voulons surtout montrer les traits caracteristiques de sa conduite et 1'ideal de sa pieuse volonte : nous avons en vue la louange et la gloire de Dieu tout-puissant et de notre Pere tres saint, et aussi I'edification de ceux qui veulent marcher sur ses traces, Que'vont-ils done nous dire?
Us disent tout uniment la vie de saint Francois ; ils marquent les etapes de sa marche vers la saintete ; chemin faisant, ils devoilent les richesses de son ame, et ainsi, sans effort apparent, ils dessinent le plus beau et le plus vrai des portraits.
Un saint est toujours une enigme, car qui peut mesurer, dans la saintete, la part de la grace divine et celle de 1'effort humain ? Si done il est temeraire d'etudier humainement les progres d'une ame chretienne, sa montee dans la lumiere evangelique, on peut neanmoins saisir les diverses manifestations exterieures de cette intense vie mysterieuse. La Legend e, au cours de son recit d'allure simple et familiere, detache en un relief vigoureux les vertus surnaturelles dont 1'union harmonieuse compose la saintete du Poverello d'Assise.
Le lecteur peut s'en rendre compte d'un coup
d'oeil, en parcourant les litres gracieux et naifs des diflerents chapitres. Comment Francois parvint a la generosite et a la charite envers les pauvres... Comment il tit des progres dans le mepris de soi-meme et de toutes les vanites... Comment il en vint a gouter de la douceur dans les choses qui auparavant lui etaient ameres... Des premieres paroles que lui adressa Jesus en croix et comment, depuis lors, il porta, dans son coeur, la Passion du Christ jusqu'a sa mort... Et ainsi, doucement, s'illumine Fame de saint Francois. On y decouvre d'abord son amour de la pauvrete, son detachement des biens terrestres qui ne pouvaient contenter son coeur epris de rinfini, puis son humilite profonde, emouvante, qui le portait au mepris de soi-meme, et qui entretenait en lui 1'esprit de penitence. On s'explique ainsi les mortifications qu'il jugeait necessaires a la sauvegarde de sa purete. C'est encore son humilite qui eclaire son attitude parfaitement soumise et filiale devant 1'Eglise, inspire ses demarches aupres du pape, motive son respect pour les pretres et lui vaut le titre de uir catholic-us. On reconnait vite, d'ailleurs, que toutes ces vertus ont leur foyer dans 1'amour de Dieu. Francois d'Assise, comme saint Paul, aime
eperdument Jesus et Jesus crucifie. De la, sa piete profonde et ardente ; de la, sa charite pour les hommes, sa patience dans les persecutions, sa bonte ineffable. Le but de tous ses efforts est la perfection evangelique. II est le saint, et sa conformite avec Jesus en croix sera un jour authentiquee materiellement par le miracle des stigmates.
La Legende esquisse aussi un tableau historique des commencements de 1'Ordre franciscain. Elle nous livre quelques details sur les premiers Freres qui viennent trouver Francois po.ur communier a son ideal et partager sa vie. Nous assistons a leurs pieuses demarches, nous admirons leur elan, 1'enthousiasme de leurs ames, nous les voyons courageux dans les epreuves et les persecutions, nous regardons la Fraternite franciscaine s'organiser avec 1'appui et le controle de 1'Eglise romaine.
N'est-ce pas assez pour faire de ce petit livre un document incomparable ?
LES LACUNES. Et pourtant la Legende ne nous satisfait pas entierement. Le texte que nous en avons est visiblement tronque. Par exemple,
a part le miracle des stigmates, elle ne nous dit rien des deux dernieres annees du saint, et la biographie qu'elle presente a le malheur d'etre incomplete.
Les trois compagnons, exclusivement soucieux d'edifier, n'ont pas songe a contenter les historiens. Us ont neglige de fournir bien des dates importantes, et Ton regrette, en particulier, qu'ils n'aient rien dit de 1'audacieux voyage apostolique de saint Francois en Egypte, de son entrevue avec le sultan et de sa visite aux Lieux saints.
L'ame meme de saint Francois est plus complexe, plus riche et plus belle qu'ils ne Faffirinent. Us ont signale 1'essentiel de sa physionomie sainte et rassemble le faisceau de ses heroiques yertus. L'image qu'ils nous offrent est aimable et grave, et ils ont eu raison de souligner chez le disciple de Jesus crucifie les traits surnaturellement austeres. Mais ils ont laisse dans 1'ombre certains aspects d'un charme plus humain que d'autres biographes ont detache en pleine lumiere.
Tout le monde connait sa tendresse pour les agneaux et les tourterelles, et Ton sait 1'etrange et douce histoire du loup de Gubbio. On nous
permettra d'evoquer une fois de plus sa predication aux oiseaux.
Saint Francois cheminait un jour avec les Freres Ange et Masseo. II vit tout a coup, sur les arbres qui bordaient la route, et dans le champ voisin, une foule d'oiseaux. Alors il dit a ses compagnons : Attendez-moi tin moment, je vais aller precher un peu a nos freres les oiseaux! II entra dans le champ. Les oiseaux qui perchaient sur les arbres descendirent vers lui, et puis aucun d'eux ne bougea, encore qu'ils 1'entourassent de si pres que les plis de son habil en touchaient plusieurs...
Et saint Francois dit a ces oiseaux : Mes bien chers freres les oiseaux, vous devez beaucoup a Dieu, et il faut que toujours et partout vous le louiez et le celebriez, car il vous a permis de voler librement ou il vous plait, et il vous a donne votre double et triple vetement, et tout votre ornement delicat et multicolore ; et il faut aussi que vous sachiez gre au Createur de cette nourriture qu'il vous accorde sans que vous ayez a travailler pour elle, et puis aussi de cette belle voix qu'il vous a donnee pour chanter ! Vous ne semez ni ne moissonnez, mes chers petits freres, mais c'est Dieu qui vous nourrit, et qui vous
donne aussi des ruisseaux et des sources pour vous y desalterer, et des montagnes et des collines, des rochers et des forets pour vous abriter, et de hauts arbres, pour y batir vos nids ; et, bien que vous ne soyez en etat ni de filer, ni de tisser, il vous donne les vetements necessaires, ainsi qu'a vos enfants. G'estquele Createur vous aime beaucoup, ainsi qu'il vous le prouve par toutes ces grandes favours dont il vous a combles. Mais vous, mes freres les oiseaux, il faut que vous vous gardiez bien d'etre ingrats envers lui, et que toujours vous vous occupiez activement a le louer I
Or, voici qu'apres ces paroles de notre saint pere, tous ces petits oiseaux commencerent a ouvrir leurs bees, a battre de leurs ailes, a etendre le col, et a pencher respectueusement vers la terre leurs petites tetes, et a montrer par leurs chants et leurs niouvements qu'ils se rejouissaientfort des mots que saint Francois leur avait dits. Et le saint, de son cote, fut tout joyeux en esprit a cette vue, et s'emerveilla de voir les oiseaux si dociles, et il en loua le Seigneur et, doucement et fraternellement, il les engagea a le louer avec lui.
Et lorsque saint Francois eut acheve son
exhortation, il fit le signe de la croix sur les oiseaux. Us s'envolerent, en chantant avec une force et une beaute merveilleuses ; et bientot ils se separerent et disparurent de divers cotes 1 . Qui voudrait penetrer plus avant encore dans la connaissance de saint Francois devrait mediter les quelques ecrits qui nous restent de lui. Les opuscules authentiques laissent voir le meilleur de son ame, si grande devant Dieu et devant les hommes, si pure et si charitable. Mais de toutes les pages que 1'histoire ou la tradition attribue a saint Francois, nulle n'est plus, celebre que le cantique du soleil qui evoque la beaute pieuse des psaumes et commente le caeli enarrant gloriam Dei.
Tres Haut, tout Puissant et bon Seigneur, A toi sont les louanges, la gloire, I'honneur et toute
[benediction.
A toi seul, Tres Haut, ils conviennent, Et nul homme n'est digne de nommer ton nom.
Loue sois-tu. Seigneur, avec toutes tes creatures, Et tout particulierement notre frere le Soleil
i. Cf. Joergensen, pp. 221-222.
Quinous donne le jour etpar qui tu nous eclaires ; El qui est beau et rayonnant et qui, avec sa grande
[splendeur, Nous porte signification de loi, Tres Haut !
Loue sois-tu, Seigneur, pour nos sceurs, la lune et
[les etoiles, Que tu as creees au del, claires elprecieuses et belles !
Loue sols tu, Seigneur, pour notre frere le vent, El pour I'air et les nuages, etpour le serein el pour
\tous les temps Au moyen desquels lu donnes soutien a tes creatures !
Loue sois-lu, mon Seigneur, pour notre sceur I'eau Qui est Ires utile, et humble, et chaste !
Loue sois-tu, mon Seigneur, pour notre frere le feu
Au moyen duquel tu eclaires la nuit,
Et qui est beau et joyeux, et robuste et fort I
Loue sois-tu, mon Seigneur, pour notre sceur, la
[mere Terre
Qui nous entretient el nous supporle, El produit les divers fruits, et les fleurs colorees, et
[les arbres !
Louez et benissez le Seigneur, et rendez-lui grace , Et serves-le avec grande humilite !
On salt les circonstances dans lesquelles saint Francois ajouta deux strophes a ce cantique.
Afflige de voir tine grande lutte entre 1'eveque d'Assise et le podestat de la cite, il envoya ses disciples chanter devant les adversaires reunis les paroles suivantes, qui toucherent les cceurs et retablirent la concorde :
Loue sois-tu, Seigneur, pour tous ceux qui, par amour pour toi, pardonnent a leurs ennemis, Et ont a subir I'iti justice et la tribulation ; Et bienheureux sont ceux qui perseverent dans la
\paix, Car, par toi, Tres Haut, Us seront couronnes !
Enfin lorsque Francois, obligeant son meclecin a lui dire la verite, apprit qu'il lui restait pen de temps a vivre, il ajouta cette strophe derniere :
Loue sois-tu } mon Seigneur, pour notre so3ur la
\mort corporelle
A qui nul homme vivant ne peut echapper !
Malheureux seulement ceux qui meurent en peche
[mortel ;
Mais bienheureux ceux qui onl accompli tes ires
\saintes volontes ; Car la seconds mortnepourra feur faire aucun maVl
Assurement, de telles anecdotes et de telles paroles sont comme autant de traits qui completent la douce image de saint Francois. Mais des admirateurs profanes ont tort d'en exagerer la portee et de ne voir dans le Poverello que le chantre des oiseaux et du soleil. Faire de lui un grand poete souriant, ne s'attacher qu'a son optimisme aimable et a sa bonte universelle, ce serait, nous avertit Sa Saintete Pie XI, fausser le veritable portrait de saint Francois. S'il fut le heraut du grand Roi, nous dit-il, ce fut pour obtenir que les hommes se conformassent a la saintete evangelique et a 1'amour de la Croix, et non pour en faire de mievres amis des fleurs et des oiseaux, des agneaux, des poissons et des lievres. Beaucoup, en effet, ajoute-t-il, admirentl'amantde la nature, que remplissaient d'une infinie douceur la majeste des etres inanimes, 1'eclat des astres, la splendeur des monts et des vallees de 1'Ombrie, la beaute des animaux, et
i. Gf. Joergensen, pp. 469, 48o, 48a.
qiii, a 1'exemple d'Adam innocent au paradis terrestre, gagnait par sa parole 1'obeissance merveilleuse des animaux auxquels semblait 1'unir comme un lien de fraternite.
Cela est admirable, mais il faut le comprendre, continue le Saint Pere : S'il semble avoir porte aux creatures line tendre affection, et s'il les appelle, si petites qu'elles soient, du nom de frere ou de soeur affection legitime, quand elle reste dans 1'ordre, il ne les aimait pas pour une autre raison qu'en vertu de sa charite envers Dieu ; il savait qu'elles ont la meme origine que lui 1 , et il contemplait en elles la bonte de Dieu ; car il suit partout son Bien-Aime, epiant les traces qu'il laissa sur les etres, et, de toutes les creatures, il se fait une echelle pour atteindre son trone - .
LES CARACTERES DV RECIT. Quand on ouvre la Legende, ce qui frappe tout d'abord, c'est la simplicite du recit. Nul souci de rhetorique, mais 1'abandon char'mant d'une causerie, 1'allure