LA VICTOIRE SUR LUI-M&ME EN ALLANT DEMANDER L'AUMONE
Le serviteur de Dieu, Frangois, depouille de toutes les choses du monde, se consacre desormais aux oeuvres de la justice divine. II n'a que mepris pour sa vie passee et il s'attache au service de Dieu par tons les moyeiis en son pouvoir.
De retour a 1'eglise Saint-Damien, rempli de joie et de ferveur, il se fit une sorte d'habit d'ermite et il reconforta le chapelain de cette eglise avec les memes paroles d'encouragement que lui avait adressees Feveque,
Puis un jour il se leva, entra dans la ville, parcourut les places et les rues en
chantant les louanges du Seigneur. 11 semblait enivre de 1'esprit divin. Quaud il eut fini de celebrer la gloire de Dieu, il entreprit de se procurer des pierres pour reparer 1'eglise : Qui me donnera une pierre, criait-il, recevra une recompense ; qui m'en donnera deux aura double recompense ; qui m'en donnera trois aura triple recompense.
Dans 1'enthousiasme de son ame, il adressait encore beaucoup d'autres appels na'ifs, car c'etait un horn me simple et candide, cet elu de Dieu ; loin de recourir an docte langage de 1'humaine sagesse, il se comportait avec simplicite en toutes choses.
Beaucoup se moquaient de lui, le prenant pour un fou. D'autres, saisis de pitie, etaient emus jusqu'aux larmes, en voyant qu'apres avoir tant goute aux charmes et aux vanites du siecle, il etait si vite arrive
a s'enivrer du divin amour. Mais lui, sans faire cas des moqueries, rendait graces a Dieu dans la ferveur de son ame.
Tout ce qu'il endura dans cette entreprise serait tr.op long et trop difficile a raconter. Lui qui vivait jadis dans le bien-etre a la maison paternelle, il portait maintenant des pierres sur ses epaules, se mortifiant de mille fagons au service de Dieu.
Le pretre, temoin de sa fatigue, voyant que, dans sa ferveur, il s'adonnait avec exces a sa pieuse besogne, prenait soin, malgre son indigence, de lui faire preparer quelque chose de special pour ses repas. Gar il savait que, dans le monde, Francois avait connu le confort de la vie.
De fait, en ce temps-la, 1'homme de Dieu le confessa plus tard a diverses reprises, il avait une nourriture choisie et raffinee et il ne touchait pas aux mets qui n'etaient pas de son gout.
Un jour vint ou il remarqua les attentions du pretre a son egard. II se dit en lui-meme : Trouveras-tu partout ou tu iras ce pretre qui te montre tant de bonte ?
Ge n'est pas la, certes, la vie de pauvrete que tu as pretendu choisir. Va done, comme un vrai pauvre, de porte en porte ; p rends une ecuelle, et, quand tu auras faim, tu y mettras tons les aliments que tu pourras recueillir. Voila comment tu dois vivre volontairement pour 1' amour de Celui qui naquit pauvre, vecut pauvrement dans le monde, resta depouille et pauvre sur un gibet et fut enseveli dans un tombeau .d'emprunt.
Un jour done, il se leva et prit une ecuelle. II entra dans la ville et alia demander 1'aumone de porte en porte. II melait dans son ecuelle. les restes d'aliments les plus disparates. Alors, beaucoup de personnes, se so.uvenant qu'il avait jadis vecu
dans le bien-etre, s'etonnaient de le voir si merveilleusement transforme, et arrive a un tel mepris delui-me*me. Pourtant,quand il voulut gouter a ce melange, la premiere fois, il eut la nausee : jamais il n'avait touche a des aliments aussi miserables ; il n'aurait pas m&ne consenti autrefois a les regarder! Enfin il surmonta sa repugnance, et se mit a manger ; il lui sembla qu'il n'avait jamais encore savoure de mets avec de pareilles delices.
Alors son cceur tressaillit de joie dans le Seigneur de ce que sa chair, faible pourtant et tout epuisee, avait eu la force de supporter joyeusement pour 1'amour de Dieu les choses les plus dures et les plus ameres. II rendit gr&ces a Dieu d'avoir change pour lui 1'amertume en douceur et de 1'avoir soutenu de tant de manieres. II pria done le chapelain de ne plus lui preparer ou faire preparer de repas.
Son pere, le voyant dans une situation si miserable, etait rempli de dpuleur.
II 1'avait beaucoup aime. Mais il eprouvait tant d'humiliation et de chagrin a le voir meurtri dans sa chair par Texces des mortifications et par le froid, que, chaque fois qu'il le rencontrait, il lui jetait sa malediction.
L'hommc de Dieu, sentant peser sur lui les maledictions paternelles, se choisit pour pere un homme tres pauvre et chetif, et il lui dit : Viens avec moi et je te donnerai une part des aumones que je recevrai. Quand tu verras mon pere me maudire, je te dirai .: Pere, benis-moi ; alors tu feras sur .moi le signe de la croix et tu me beniras a sa place.
Lorsque le pauvre le benissait ainsi, rhomme de Dieu disait a son pere : Ne crois-tu pas que Dieu puisse me donner