A LA PATIENCE
Le bienheureux Francois, cleja rempli cle la grace de 1'Esprit Saint, appela pres de lui ses six freres et leur predit ce qui devait leur arriver.
Freres bien-aimes, disait-il, considerons notre vocation. Dieu, dans sa misericorde, nous a choisis, non seulement pour faire notre salut, mais aussi pour sauver beaucoup d'ames : allons a travers le monde, et, par nos exemples plus encore que par nos propos, exhortons les homines a faire penitence de leurs peches et a garder le souvenir des commandements divins. Ne soyez pas alarmes a la pensee de votre faiblesse et de votre igno-
ranee, mais, sans crainte et simplement, prechez la penitence. Ayez confiance en Dieu qui a vaincu le monde : c'est son Esprit qui parle en vous et par vous, pour exhorter tons les pecheurs a se convertir et a observer ses preceptes. Vous trouverez certains hommes fideles, doux, bien disposes, qui vous recevront avec joie, vous et vos paroles ; mais plusieurs autres seront rebelles, orgueilleux, blasphemateiirs ; ils vous resisteront et ils o.pposeront leurs injures a tout ce que vous direz. Gravez done bien dans vos coeurs la resolution de tout supporter en patience et humilite.
A ces paroles, les ire res prirent peur.
Mais le saint ajouta : cc Ne craignez pas :
vous verrez bientot venir a vous beaucoup de savants et de nobles, et ils iront avec vous precher aux rois, aux princes et aux peuples. Les pecheurs se convertiront en grand nombre, et le Seigneur multipliera
et augmentera sa i'amille a travers le monde.
Les ayant ai'nsi rassures, illes benit. Les hommes de Dieu s'en allerent, decides a suivre pieusement ses conseils.
Quand ils rencontraient une eglise on une croix, ils s'inclinaient pour adorer et disaient devotement : Nous t'adprons, 6 Christ, et nous te benissons pour toutes les eglises qui sont dans I'univerjs, parce que tu as rachete le monde par ta croix sainte. Ils croyaient, en effet, trouver toujours la presence de Dieu la ou ils rencontraient une croix on une eglise.
Tons ceux qui les voyaient etaient clans un grand emerveillement, car leur habit et leur vie les rendaient bien diiierents de tous les autres mortels et en faisaient pour ainsi dire des hommes des forets.
La oil ils entraient, dans une ville ou un chateau, dans un village ou une modeste
maison, ils prechaient la paix, reconfortaient tout le monde, en disant de crainclre et d'aimer le Createur du ciel et de la terre et d'observer ses commandements.
Plusieurs les ecou talent avec sympathie.
D'autres, au contraire, se moquaientd'eux.
La plupart les harcelaient de questions.
II y en avait qui disaient : D'ou venezvous ? D'autres leur demandaient a quel Ordre religieux ils appartenaieht. Bien qu'il ftit fastidieux de repondre a tons ces importuns, ils declaraient avec simplicite qu'ils n'etaient que des penitents, orig-inaires d'Assise. De fait, leur compagnie n'avait pas encore le titre officiel d 'Ordre religieux.
Beaucoup les jugeaient hypocrites on insenses. Ils ne voulaient pas les recevoir chez eux, par crainte de les voir emporter leurs biens comme des voleurs. En maint endroit, ils ne recevaient que des injures
et ils n'avaient d'autre refuge que le porche des eglises on le portique de ccrtaines maisons.
Vers ce temps-la, deux d'entre eux passant, un jour, a Florence, commencerent de mendier a travers la ville, sans pouvoir trouver de gite. 11s arriverent a tine maison precedee d'un portique sous lequel ii y avait un four. Ils se dirent 1'un a 1'autre : Nous aurions ici du moins un bon abri.
Ils demandent a la maitresse de maison de les recevoir chez elle. Elle refuse. Humblement, ils la prient de leur permettre au moins de se reposer pres du four pendant la nuit. Elle y consentit. Mais son mari, en rentrant, s'indigna : Pourquoi, lui dit-il, as-tu accorde a ces ribands 1'hospitalite sous notre portique ? Elle repondit qu'elle avait refuse de les recevoir dans sa maison, mais qu'elle leur avait permis de coucher dehors, sous le portique, ou il
n'y avait rien a voler, tout an plus quelques morceaux cle bois. L'homme interdit alors, malgre la rig-ueur du froid, de'leur donner des couvertures, car il les croyait vraiment ribands etvoleurs. Cette nuit-la, ils dormirent assez mal, pres du four, n'ayant pour se rechauffe r que 1'amour de Dieu et, pour se couvrir, que le vetement de Dame Pauvrete. Puis, a 1'aube, ils allerent a 1'eglise la plus proche pour entendre 1'office.
Dans la matinee, la fern me se rendit a cette eglise. En voyant les freres pieusement absorbes dans 1'oraison, elle se dit en elle-meme : Si ces homines etaient ribands et voleurs, comme le pretendait mon mari, ils ne seraient pas ainsi devotement plonges dans la priere. Elle se livraita ces reflexions, lorsqu'un homme, du nom de Guido, se mit a distribuer des aumones aux pauvres presents dans
1'eglise. II s'approcha des Freres et voulut donner a chacun d'eux, comme aux autres, un pen d'argent ; mais ils remercierent et ne voulurent rien accepter. Alors il leur clit: Pourquoi done, si vous etes pauvres, n'acceptez-vous pas, comme les autres, les deniers que je vous offre ? Frere Bernard Itii repondit : II est v.rai, nous sommes pauvres ; mais, a nous, la pauvrete n'est pas a charge comme aux autres, car Dieu, dont nous voulons accomplir les conseils, a fait de nous, par sa grace, des pauvres volontaires. L'homme fut emerveille de cette reponse. II interrogea ensuite les Freres pour savoir s'ils avaient jamais possede quelques biens. II apprit ainsi qu'ils avaient eu de grandes richesses, mais qu'ils avaient tout donne pour I'amour de Dieu.
Celui qui avait ainsi parle etait Frere Bernard, le disciple du bienheureux
Francois, que nous avons raison de regarder aujourd'hui comme un tres saint Frere.
Le premier, il s'etait mis a la suite de riiomme de Dieu, partageant sa mission de paix et de penitence. II avait vendu tout ce qu'il possedait et en avait distribue le profit aux pauvres, selon le conseil de la perfection evangelique. II persevera jusqu'a la fin dans une vie tres edifiante.
La fern me. vovant les Freres refuser
1'argent, s'approcha d'eux et leur dit qu'elle serait heureuse de les accueillir chez elle -s'ils voulaient bien accepter 1'hospitalite. Humblement, les Freres lui repondirent : cc Que le Seigneur vous recompense de votre bonne intention.
Mais Guido, ayant apprisque les Freres n'avaient pu trouver de logement, les conduisit a sa maison et leur dit : Voici 1'hospitalite que le Seigneur vous a preparee ; demeurez ici an tan t qu'il vous
plaira. Us renclirent graces a Dieu. TIs resterent plusieurs jours chez cet-homme, et ils 1'ediflerent si bien par leurs exemples et leurs paroles, dans la crainte de Dieu, que plus tard il fit aux pauvres d'abondantes largesses.
S'ils etaient traites avec tant de bienveillance dans cette maison, ils ne rencontraient souvent, ailleurs, que mepris.
Beaucoup de gens, de petite comme de grande condition, les accablaient de reproches et d'injures, et leur enlevaient parfois jusqu'a leurs vetements. Quand les serviteurs de Dieu demeuraient ainsi depouilles, eux qui n'avaient pourtant qu'une seule tunique selon le conseil de FEvangile, ils ne reclamaient pas ce qu'on leur avait pris ; mais quand, par pitie, on se decidait a le leur rendre, ils acceptaient volon tiers.
Certains leur jetaient de la boue; d'au-
tres leur mettaient les des en main et les invi talent a jouer ; d'autres encore les prenaient par derriere par leur capuchon et les portaient ainsi suspendus sur leur dos. Us leur faisaient subir ces vexations et d'autres pareilles, car ils les jugeaient si meprisables qu'ils croyaient pouvoir hardiment les tourmenter a leur
guise.
Par surcroit, la faim, la soil', le froid et le denuement leur imposaient de grandes souffrances et tribulations. Suivant les exhortations du bienheureux Francois, ils supportaient tout avec courage et resignation, sans s'attrister ni se troubler, sans maudire ceux qui leur faisaient du mal.
Mieux encore : en hornmes desireux de la perfection evangelique et certains du gain que Ton en retire, ils se rejouissaient grandement dans le Seigneur, se trou-
vaient heureux chaque fois qu'ils rencontraient cle telles epreuves et tribulations ; et, comme le conseille 1'Evangile, ils priaient pour leurs bourreaux avec sollicitude et ferveur.