DANS LE TRAVAIL ET LA PRIERE, ET DE LEUR PARFAITE OBEISSANCE
Lorsqu'on vitque lesFreres se rejouissaient dans leurs tribulations, qu'ils se consacraient avec zele et devotion a la priere et aux oeuvres de piete, qu'ils n'acceptaieritpas d 'argent et n'en portaient jamais, qu'il regnait entre eux la plus ardente charite qui les faisait reconnaitre pour de vrais disciples du Seigneur, beaucoup d 'homines eurent le cceur touche et vinrent leur demander pardon des offenses qu'ils leur avaient faites. Les Freres, ulors, leur .pardonnaient de toute leur ame, en leur disant: Que le Seigneur vous absolve , et ils leur adressaient des admonitions utiles a leur salut.
Certains priaient les Freres cle les actmettre dans leur societe. Et comme tons les six compagnons tenaient cle Francois le ponvoir de recevoir dans leur Ordre, a cause du petit nombre des Freres, ils en uccueillirent quelques-uns dans leur compagnie, et, avec eux, au term e fixe, ils revinrent a Sainte-Marie de la Portioncule.
Quaiid ils se revoyaient, ils eprouvaient taut de joie qu'ils ne semblaient plus se rappeler ce qu'ils avaient souft'ert de la part des mediants.
Ils employaient soignetisement chaque journee a la priere et au travail manuel, afin d'eviter absolument 1'oisivete, ennemie de 1'ame. Ils avaient la sainte habitude de se lever au milieu de la nuit pour prier devotement avec beaucoup de larmes et de longs soupirs. Ils s'aimaient entre eux d'une affection profonde ; ils se servaient et se nourrissaient les uns les autres,
coirime tine mere nourrit son fils unique tendrement aime. Une telle charite brulait en eux qu'il leur semblait facile de s'exposer a la inort, non seulement pour 1'amour da Christ, mais aussi pour le salut de Tame ou du corps de leurs Freres.
Ainsi, un jour que deux Freres cheminaieut ensemble, ils rencontrerent un fou qui se mit a leur jeter des pier res. L'un d'eux, voyant qu'elles allaient atteindre son compagnon, se plaga aussi tot devant lui pour recevoir les coups : il preferait etre blesse, lui, plutot que de voir frapper son Frere, tellement 1'amour du prochain embrasait soii cceur. Voila comment ils etaient prets a risquer leur vie 1'un pour 1'autre.
Leur humilite et leur charite etaient si profondement enracinees que chacuu avait pour 1'autre du respect comme pour un pere et un maitre. Ceux a qui leurs
fonctions on quelque faveur donnaient une preeminence tenaient a se faire plus humbles et plus petits que les autr.es. Us s'offraient tons a la plus complete obeissance, toujours prets a executer la volonte d'un superieur, sans chercher a savoir si les ordres donnes etaient justes ou non.
Com me tout ce qu'on leur commandait leur semblait la volonte du Seigneur, il leur etait facile et doux d'accomplir toutes les taches imposees.
Us se mettaient en garde contre les desirs mauvais ; chacun etait pour soi un juge severe, et tous prenaient soin d'eviter entre eux le moindre scandale.
S'il arrivait a un Frere de dire a un autre une parole capable de le blesser, le remords de sa conscience rempechait de p rend re du repos avant qu'il eut confesse sa 1'aute en se prosternant a terre humblement ut qu'il cut prie son Frere de lui poser le
pied sur la Louche . Qiiandle Frere offense refusait, 1'ofFenseur, s'il etait son superieur, lui ordonnait de lui poser le pied sur la Louche; s'il ne 1'etait pas, il le lui faisait commander par le superieur. De la sorte ils s'ingeniaient a ecarter toute rancune et toute malveillance et a oLserver to uj ours entre eux une parfaite charite. Us s'employaient de toutes leurs forces a opposer une vertu a chaque vice, prevenus et aides dans cet effort par la gr^ce de Notre-Seigneur Jesus-Christ.
Ils ne voulaient rien garder en propre.
Les livres et autres oLjets etaient mis en commun et servaient a tons, suivant la regie transmise par les Apotres et conservee depuis. Tout pauvres qu'ils etaient, ils se montraient larges et genereux avec tout ce qu'on leur avait oflert au nom du Seigneur. Ils prenaient plaisir a dormer, pour ramour de Dieu, a tons les sollici-
teurs, et surtout auxpauvres, les numdnes qu'ils avaient eux-memes recues.
Lorsque, sur leur chemin, ils rencontraient des pauvres qui leur demandaient quelque chose pour I'amour de Dieu, s'ils n'avaient rien a donner, ils leur laissaient mi morceau de le'urs habits, pourtant si miserables : c'etait tantot leur capuchon, qu'ils separaient de la tunique, tantot une manche, ou encore un autre morceau qu'ils decousaient de leur vetement. Ils voulaient accomplir ainsi le conseil de 1'Evangile :
Donne a tons ceux qui te sollicitent.
Un jour, un pauvre vintal'eglise Sainte- Marie de la Portioncule, pres de laquelle les Freres sejournaient quelquefois, et demanda I'aumone. 11 v avait la un man-
teau qu'un Frere avait autrefois porte dans le monde. Le bienheureux Francois pria ce Frere d'en faire cadeau an mendiant : il le donna aussitot et de bon coeur.
Alors il parut a 1'homme de Dieu que, en recompense de la deference respectueuse temoignee par le geste charitable de ce Frere, cette aumone etait montee an ciel ; et il sentit une joie nouvelle se repandre dans son time.
Quand des riches du monde descendaient vers eux, ils les accueillaient anssi avec empressement et cordialite, et ils s'efforcaient de les arracher an mal et de les amener a faire penitence.
Ils demandaient en grace a ne pas etre envoyes dans leurs pays d'origine, pour eviter le commerce et la frequentation de leurs proches, et realiser ainsi la parole du prophete : Je suis devenu un etranger pour mes freres, un passant inconnu pour les fils de ma mere.
Dans la pauvrete ils trouvaient grande joie, car, loin de convoiter les richesses, ils dedaignaient tons les biens ephemeres
que pcuvent envier les amants du monde.
Us avaient un particulier mepris pour 1'argent : ils le foulaient aux pieds comme de la poussiere, et Francois leur. avait appris a ne pas 1'estimer plus que du crottin d'&ne !
Us se rejouissaient dans le Seigneur d'une fa^on continuelle, n'ayant entre eux aucun sujet de tristesse. Plus ils etaient separes du monde, plus ils etaient unis au Seigneur : ne marchaient-ils pas le long du chemin de la croix et des sentiers de la justice? Sur la voie etroite de la penitence et de 1'observance evangelique, ils ecartaient les obstacles afin de frayer a leurs successeurs une route aplanie et sure.