‹ La légende des trois compagnons [microform]Chapitre 7 sur 24 · DE LA PAUVRETE · texte numérisé non relu

DE LA PAUVRETE

II revint a Assise. Un soir, c'etait pen cle jours apres, ses compagnons le prirent pour chef, avec pouvoir d'ordonner a sa guise toutes les depenses.

11 fit done preparer un festin somptueux, comme il 1'avait deja fait taut de fois. Le repas acheve, ils sortirent de la maison :

les compagnons marchaient les premiers ; ils parcouraient la ville en chantant. Lui, le baton a la main comme il convenait au chef de la fe*te, il allait un pen en arriere : au lieu de chanter, il s'absorbait dans la meditation.

Voici que tout a coup il regoit la visite du Seigneur. Une douceur si merveilleuse

emplit son coeur qu'il ne pout ni parler ni se mouvoir; il lui etait impossible de sentir et d'entendre autre chose que cette douceur, qui 1'avait rendu etranger aux sensations de la chair. Et il declara luiineme plus tard que, meme si Ton avuit alors voulu le couper en morceaux, il eut ete incapable de faire un mouvement pour s'enfuir.

Quand ses compagnons se retournerent, ils 1'apercurent loin derriere eux. Us revinrent a sa rencontre. Avec stupeur ils constaterent qu'il semblait deja devenu un autre homme.

Ils 1'interrogent. A quoi pensais-tu done, que tu ne venais pas avec nous ?

Peut-etre songeais-tu a prendre femme ?

Avec vivacite, il leur repondit : Vous avez dit vrai : je songeais a choisir une fiancee, niais plus noble et plus riche et plus belle que vous n'en vites jamais.

11s se moquerent de lui. Or il n'uvait pas parle ainsi de lui-meme, mais sous 1'inspiration de Dieu. Gar, justement, la fiancee qu'il prit, ce firt la veritable vie religieuse que la pauvrete rend plus noble, plus riche et plus belle que toutes les autres.

A partir de cette heure-la, Francois se jugea miserable et il n'eut que mepris pour ce qu'auparavant il avait aime, conversion imparfaite cependant, puisqu'il n'etait pas encore tout a fait detache des vanites du monde.

Pour se soustraire peu a peu an tumulte du siecle, il s'etudiait a retrouver Jesus- Christ dans le recueillement de son Ame, tout en cachant aux yeux des egares la perle de 1'Evangile qu'il desirait acquerir en vendant tons ses biens.

Souvent, presque tons les jours, il allait se mettre en oraison secretement ; il s'y sentait en quelque sorte contraint par la

douceur qu'il goutait et qui, peiietrant souvent son ame, meme sur la place et dans les autres lieux publics, le poussait a la priere.

Depuis longtemps il etait le bienfaiteur des pauvres, mais, a cette date, il grava plus fortement dans son cceur la resolution de ne jamais dire non au pauvre qui le solliciterait au nom du Seigneur et de faire des aumones plus larges et plus abondantes que de coutume.

Aussi, chaque fois qu'un pauvre lui demandait I'aumone hors de sa maison, il le secourait de ses deniers quand cela lui etait possible ; et lorsqu'il n'avait pas d'argent, il lui donnait son bonnet ou sa ceinture pour ne pas le renvoyer les mains vides. Si mme il n'avait rien, il allait en un lieu retire, se depouillait de sa tunique et envoyait le pauvre l'y prendre en secret pour la porter par amour de Dieu.

II aehetait aussi des objets pouvant servir a orner les eglises et il les faisait parvenir en cachette aux pretres indigents.

Lorsqu'en 1'absence de son pere il restait a la maison familiale, meme s'il mangeait seul avec sa mere, il chargeait la table de pain comme s'il preparait un repas pour toute une famille. Sa mere lui demandant pourquoi il mettait tant de pain sur la table, il lui repondit que c'etait pour faire raumone aux pauvres, parce qu'il avait resolu de donner largement a tons ceux qui le solliciteraient pour 1'amour de Dieu. Comme elle avait pour lui plus de tendresse encore que pour . ses autres fils, elle le laissait agir a sa guise; elle s'interessait a tout ce qu'il faisait et son coeur etait toujours dans 1'admiration.

Jadis il se plaisait a rejoindre ses compagnons quand ils 1'appelaient, et leur societe avait pour lui tant d'attrait que bien

cles f'ois on 1'avait vu se lever de table, ineme apres avoir tres pen mange, laissant ses parents affliges de son depart si deraisonn able. Etmaintenant, tout son coeurs'appliquait a rechercher on a ecouter les pauvres pour leur distribuer de larges aumones.

Ainsi transforme par la grace divine, quand il portait encore les livrees du monde, il desirait maintenant se trouver dans une ville oil, sans etre reconnu, il quitterait ses riches habits, les.echangerait -centre ceux d'un pauvre et, ainsi revetu, essaierait de se faire mendiant pour 1'amour de Dieu.

Or il advint, en ce temps-la, qu'il se rendit a Rome en pelerinage. A son entree dans 1'eglise Saint-Pierre, il observa que les offrandes de certains fideles etaient mediocres, et il se dit en lui-mSme : c( Le prince des Apotres doit etre honore avec magnificence. Pourqubi done ces gens-la

font-ils de si petites offrandes dans 1'eglisc ou repose son corps ? Puis, dans an elan de ferveur, il plongea la main dans sa bourse, la retira pleine de deniers et jeta ces pieces d ? argent a travers la grille qui eutourait 1'autel. En tombant, elles iirent tant de bruit que tons ceux qui priaient la s'emerveillerent d'une generosite si magnifique.

Puis il sortit. Devant les portes de 1'eglise, ou beaucoup de pauvres se tenaient pour demander I'auinone, il echangea en cachette ses vetements contre les guenilles d'un petit pauvre. Ensuite, debout sur les degres de 1'eglise, avec les autres mendiants, il demandait raumone en francais, car il paiiait volontiers cette langue, sans le faire toujours d'une maniere correcte. Enfin il deposa les guenilles et reprit ses vetements pour rcvenir a Assise.

11 se mit a prier le Seigneur de lui indiquer sa voie, car il ne s'ouvrait a personne de son secret, et, sur ce point, il ne voulait consulter que Dieu seul qui avait commence a diriger sa vie, et parfois encore, 1'eveque d'Assise. De fait, a cette epoque, on ne trouvait pas chez les homines la vraie pauvrete qu'il desirait plus que tons les biens de ce monde, et en laquelle il voulait vivre et inourir.

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