JUSQU'A SA MORT
Un jour qu'il implorait avec plus cle ferveur la misericorde divine, le Seigneur lui revela qu'il serait prochainement instruit cle ce qu'il aurait a faire. A partir cle ce moment-la, il fut rempli J'une joie qu'il ne pouvait contenir, et, meme sans le vouloir, il laissait quelque chose cle ses secrets parvenir aux oreilles cles homines.
II parlait neanmoins avec reserve et mystere. II declarait ne plus vouloir se rendre en Pouille : c'etait dans sa propre patrie qu'il ferait de belies et grandes choses.
Ses compagnons remarquerent le changement opere en lui : il etait deja bien loin d'eux par les dispositions de son ame, s'il
etait encore parfois present cle corps clans leur societe. Pour le taquiner, ils lui demanderent line fois de plus : Veux-tu prendre femme, Francois ? II leur repondit de nouveau en termes un pen mysterieux, comme la premiere fois.
Or, pen de jours apres, comme il passait pres de 1'eglise Saint-Damien, une voix interieure lui dit d'entrer pour y faire oraison. II entra. II commencait a prier avec ferveur devant une image du Christ en croix, lorsqu'il entendit une voix lui dire avec douceur et bienveillance : Francois, ne vois-tu pas que ma maison tombe en mines ? Va done et repare-la par amour pour moi. Tremblant et frappe de stupeur, il repondit : Je vais m'y mettre de toute mon ame, Seigneur.
II comprit qti'il s'agissait de Teglise Saint-Damien, que sagrandevetustemenacait d'une chute prochaine. Les paroles
divines le remplirent de joie, et son Time s'eclaira d'une vive lumiere : il eut 1'intime conviction que c'etait Jesus crucifie qui lui adressait cet appel.
A la sortie de 1'eglise, iltrouva un pretre assis tout pres de la porte. Mettant la main a la bourse, 'il lui offrit de 1'argent et lui dit: Je t'en conjure, messire, achete de Thuile pour faire briiler sans interruption une lampe devant ce Crucifix ; et quand tu auras depense cette somme, je te donnerai de nouveau autant qu'il le faudra.
A partir de ce jour, son cceur fut si frappe et si profondement meurtri an souvenir de la Passion du Seigneur que, tout le reste de sa vie, il garda en son time la memoire des stigmates du Seigneur Jesus. La chose fut bien connue plus tard, lorsque les stigmates du Sauveur se reproduisirent sur le corps de Frangois par un miracle dont il y eut des preuves d'une evidente clarte.
II mortiflait durement sa chair : malade on bien portant, toujours d'une austerite excessive, il n'eut jamais le moindre menagement pour son corps. C'est pourquoi, sur le point de mourir, il avoua qu'il avait beaucoup peche contre son corps qu'il appelait frere Tine.
Un jour, il marchait seul aux abords de 1'eglise Sainte-Marie-de-la-Portioncule, pleurant et se lamentant Ji haute voix. Un homme pieux 1'entendit et, pensant que Francois souffrait de maladie on de chagrin, il fut touche de pitie et lui demanda la cause de ses larmes. L'homme de Dieu repondit: Je pleure la Passion de mon Seigneur Jesus-Christ. Par amour pour lui, je ne devrais pas rougir de traverser 1'univers en gemissant ainsi et en pleurant. Alors 1'autre joignit ses lamentations a celles du bienheureux.
Souvent, lorsque Francois se relevait
apres son oraison, on lui voyait les yeux pleins de sang, tant il avait verse de larmes ameres. Mais son affliction ne se bornait pas aux pleurs : il s'abstenait meme de boire et de manger, en souvenir de la Passion du Seigneur Jesus.
Quand il lui arrivait de s'asseoir a table avec les gens du monde, et qu'on lui servait des mets agreables a son gout, il n'y touchait guere, alleguant une excuse pour ne point paraitre les avoir laisses par mortification.
Mangeait-il avec ses freres, il mettait souvent de la cendre sur ses aliments, en disant a ses compagnons pour voiler sa penitence : Notre soeur la cendre est chaste.
Un jour qu'il etait assis a table, un frere lui dit que la bienheureuse Vierge Marie avait ete si pauvre qu'elle n'avait pas toujours eu, a 1'heure des repas, de quoi
donner a manger a son Fils. A cette parole, 1'homme de Dieu poussa un soupir de profonde Jouleur ; il quitta la table et se mit a manger son pain sur la terre nue.
Bien souvent, lorsqu'il etait assis pour prendre son repas, a peine avait-il commence qu'il s'arretait net, sans manger ni boire. tenu en suspens par la meditation des choses du ciel. II ne voulait pas, a ce moment-la, qu'on le troublat par un bruit de paroles, et il poussait de longs soupirs du fond de son cceur. 11 disait aux freres qu'ils devaient toujours louer Dieu quand ils 1'entendaient soupirer ainsi, et prier pour lui bien fidelement.
Ce que nous venons de dire incidemment de son austerite a pour but de montrer qu'apres les paroles entendues devant le Crucifix, il voulut, jusqu'a sa mort, mettre toujours sa vie en conformite avec la Passion du Christ.