J PLUTOT SAINTE MARIE, VIERGE
Marie était fille unique. Son père, étant entré dans un monastère, changea sa fille d'habits afin qu'elle passât pour un homme et qu'on ne s'aperçût pas qu'elle fiU une femme, ensuite il pria l'abbé et les frères de vouloir bien recevoir son fils unique. On se rendit à ses prières. 11 fut reçu moine et appelé par tous frère Marin. Elle pratiqua la vie religieuse avec beaucoup de piété, et son obéissance était fort grande. Comme son père se sentait près de mourir, il appela sa fille (el\e avait vingt-sept ans), et après l'avoir affermie dans sa résolution, il lui défendit de révéler jamais son sexe à personne. Marin allait donc souvent avec le chariot et les bœufs pour amener du bois au monastère. 11 avait coutume de loger chez un homme dont la fille était enceinte du fait d'un soldat. Aux interrogations qu'on lui adressa, celle-ci répondit que c'était le moine Marin qui lui avaitfait violence. Marin, interrogé comment il avait commis un si grand crime, avoua qu'il était coupable et demanda grâce. On le chassa aussitôt du monastère, où il resta trois ans à la porte en se sustentant d'une bouchée de pain. Peu de temps après, l'enfant sevré fut amené à l'abbé. On
* L'édition princeps met, el avec raison, sainte Marie, parce que c'était le nom qu'elle portait avant d'entrer dans le monastère où son père la Ht recevoir sous le nom de Marin. Cf. Vies des pères du désert^ traduites par Arnaud d'Andilly.
SAINT GRRVAIS ET SAINT PHOTATS 145
le donna à élever à Marin, et il resta deux ansavec lui dans le mênne lieu. Marin acceptait ces épreuves avec la plus jurande patience et en toutes choses il rendait çrâces à Dieu. Enfin les frères, pleins de compassion pour son humilité et sa patience, le reçoivent dans le monastère, et le chargent des fonctions les plus viles : mais il s'acquittait de tout avec joie, et chaque chose était faite par lui avec patience et dévouement. Enfin après avoir passé sa vie dans les bonnes œuvres, il trépassa dans le Seiçneur. Comme on lavait son corps et qu'on se disposait à l'ensevelir dans un endroit peu honorable, on remarqua que c'était réellement une femme. Tous furent stupéfaits et effrayés, et on avoua avoir manqué étrangement à l'égard delà ser\'anle de Dieu. Tout le monde accourt à un speclarle si extraordinaire, et on demande pardon de l'ignorance et du péché qu'on a commis. Son corps fut donc déposé dans l'église avec honneur. Quant à celle qui avait déshonoré la servante de Dieu, elle est saisie par le démon : alors elle confesse son crime et elle est délivrée au tombeau de la vierge. On vient de tontes parts à cette tombe et il s'y opère un grand nombre de miracles. Elle mourut le 14 des calendes de juillet (18 juin).
(jcrvaistCiervasius) vienl de fjérar,i\u'i veut dire sacré el tic ras^ vase, ou bien de gêna, ctraiiiçer el st/or, pelil. Comme si Ton voulait dire qu'il fui sacré par le mérite de sa vie, vase
parce qu'il contint toutes les vertus, étranger parce qu'il méprisa le monde et petit parce qu'il se méprisa lui-même.
Protais (Protasius) vient deprothos, premier et syos, Dieu, ou divin ; ou bien de pocul et stasis, qui se tient loin. Comme si Ton voulait dire qu'il fut le premier par sa dignité, divin par son amour, et éloigné des affections du monde. Saint Ambroise trouva l'histoire de leur martyre dans un écrit placé auprès de leur tète.
Gervais et Protais, frères jumeaux, étaient les enfants de saint Vital et de la bienheureuse Valérie. Après avoir donné tous leurs biens aux pauvres, ils demeurèrent avec saint Nazaire, qui construisait un oratoire à Embrun, et un enfant appelé Celse lui apportait les pierres (c'est anticiper sur les faits de dire que saint Nazaire avait Celse à son service, car d'après rhistoire du premier, ce fut longtemps après que Celse lui fut offert). Or, commeon les conduisait tous ensemble à Tempereur Néron, le jeune Celse les suivait en poussant des cris lamentables : un des soldats ayant donné des soufflets à l'enfant, Nazaire lui en fit des reproches, mais les soldats irrités frappèrent Nazaire à coups de pied, renfermèrent en prison avec les autres et ensuite le précipitèrent dans la mer : ils menèrent à Milan (lervais et Protais. Quant à Nazaire, qui avait été sauvé miraculeusement, il vint aussi dans cette ville. Au même temps, survint Astase, général d'armée qui partait pour faire la guerre aux Marcomans. Les idolâtres allèrent à sa rencontre et lui assurèrent que les dieux se garderaient de rendre leurs oracles si Gervais et Prolais ne leur offraient d'abord des sacrifices. On s'empare alors des deux frères et on les invite à sacrifier. Comme Gervais disait à Astase
que toutes les idoles étaient sourdes et muettes, et que le Dieu tout-puissant était seul capable de lui faire remporter la victoire, le comte le fit frapper avec des fouets garnis de plomb jusqu'à ce qu'il eût rendu Fespril. Ensuite il fit comparaître Protais et lui dit : « Misérable, songe à vivre et ne cours pas, comme ton frère, à une mort violente. » Protais reprit : « Quel est ici le misérable? Est-ce moi qui ne te crains point, ou bien toi qui donnes des preuves que tu me crains? » Astase lui dit*: a Comment, misérable, ce serait moi qui le craindrais, et comment? » « Tu prouves que tu crains quelque dommage de ma part, reprit Protais, si je ne sacrifie pas à tes dieux, car si tu ne craignais aucun préjudice, jamais tu ne me forcerais à sacrifier aux idoles. » Alors le général le fit suspendre au chevalet. «Je ne m'irrite pas contre toi, général, lui dit Protais ; je sais que les yeux de ton cœur sont aveuglés ; bien au contraire, j'ai pitié de toi, car tu ne sais ce que tu fais. » Achève ce que tu as commencé, afin que la bénignité du Sauveur daigne m'accueillir avec mon frère. Astase ordonna alors de lui trancher la tele. Un serviteur de J.-C. nommé Philippe, avec son fils, s'empara de leurs corps qu'il ensevelit en secret en sa maison, sous une voûte de pierre ; et il plaça à leur tète un écrit contenant le récit de leur naissance, de leur vie et de leur martyre. Ce fut sous Néron qu'ils souffrirent,, vers l'an du Seigneur 37. Longtemps leurs corps restèrent cachés, mais ils furent découverts au temps de .saint Ambroise de la manière suivante : Saint Ambroise était en oraison dans l'église des saints Nabor et Félix ;, il n'était ni tout à fait éveillé, ni entièrement endormi,
lorsque lui apparurent deux jeunes gens de la plus grande beauté, couverts de vêtements blancs composés d'une tunique et d'un manteau, chaussés de petites bottines, et priant avec lui les mains étendues* Saint Ambroise pria, afin que si c'était une illusion, elle ne se reproduisît plus, mais que si c'était une réalité, il eût une seconde révélation. Les jeunes gens lui apparurent de la même manière à l'heure du chant du coq, et prièrent encore avec lui ; mais la troisième nuit, saint Ambroise, étant tout éveillé (son corps était fatigué par les jeûnes) fut saisi de voir apparaître une troi^ sième personne qui lui semblait être saint Paul, d'après les portraits qu'il en avait vus. Les deux jeunes gens se turent et l'apôtre dit à saint Ambroise: «Voici ceux qui, suivant mes avis, n'ont désiré rien des choses terrestres; tu trouveras leurs corps dans le lieu où tu es en ce moment ; à douze pieds de profondeur, tu rencontreras une voûte recouverte de terre, et auprès de leur tète un petit volume contenant le récit de leur naissance et de leur mort. » Saint Ambroise convoqua donc ses frères, les évèques voisins ; il se mit le premier à creuser la terre, et trouva le tout comme lui avait dit saint Paul ; et bien que plus de trois cents ans se fussent écoulés, les corps des saints furent découverts dans le même état que s'ils venaient d'être ensevelis à l'heure même. Une odeur merveilleuse et extraordiiiairement suave émanait du tombeau.
Or, un aveu^'^le, en touchant le cercueil des saints martyrs, recouvra la vue, et beaucoup d'autres furent guéris parleurs mérites. On célébrait cette solennité iMi riioinieur des saints Martyrs quand* fut rétablie la
paix entre les Lombards et l'empire romain. Et c'est pour cela que le pape saint Grégoire institua de chanter pour introït de la messe ces paroles : Loquetuv DO" minus pacem in plebem suam *. En outre les différentes parties de i office en l'honneur de ces saints se rapportent tantôt à eux, tantôt aux événements qui survinrent à cette époque. Saint Augustin raconte, au XX* livre de la Cité de DieUy qu'un aveugle recouvra à Milan l'usage de la vue auprès des corps des saints martyrs Gervais et Protais, et cela en sa présence, devant Tempereur et une grande foule de peuple. Estp<;e l'aveugle dont il a été question plus haut, est-ce un autre, on l'ignore. Le même saint raconte encore, dans le même ouvrage, qu'un jeune homme lavant un cheval dans une rivière près de la villa Victorienne, distante de trente milles d'Ilippone, aussitôt le diable le tourmenta et le renversa comme mort dans le fleuve. Or, pendant qu'on chantait les vêpres dans l'église dédiée sous l'invocation des saints Gervais et Protais, église qui était près du fleuve, ce jeune homme, comme frappé par l'éclat des voix qui chantaient, entra dans un grand état d'agitation en l'église oii il saisit l'autel, sans pouvoir s'en éloigner ; en sorte qu'il paraissait y avoir été lié. Quand on fit des exorcismes pour faire sortir le démon, celui-ci menaça de lui couper les membres, en s'en allant. Après l'exorcisme le liémon sortit, mais l'œil du jeune homme restait suspendu par un petit vaisseau sur la joue. On le remit
* Ce sont encore le» paroles du Missel Roiiitiin à l'introït de la messe de ces saints.