‹ La Légende dorée de Jacques de Voragine; nouvellement traduite en francais, avec introduction, notices, notes et recherches sur les sourcesChapitre 5 sur 73 · RUE DE SEINE · texte numérisé non relu

RUE DE SEINE

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UNE VIERGE D'ANTIOCIIE*

Au IP livre des Vierges^ saint Ambroise raconte en ces termes le martyre d'une vierge d'Antioche : Il y eut naguère à Antioche une viers^e qui évitait de se mruilrer en public ; mais plus elle se cachait, plus elle enflammait les cœurs. La beaulé dont on a entendu parler mais cpi'on n'a pas vue est recherchée avec plus d'empressement à cause des deux stimulants des passions, l'amour et la connaissance, car quand on ne voit rien, rien ne saurait plaire; mais quand on connaît une beauté, on pense qu'elle aura d'autant plus à plaire. L'œil ne cherche pas à juger de ce qu'il ne connaît pas, mais un cœur qui aime conçoit des désirs. C'est pour cela que cette sainte vierge, afin d(^ ne point nourrir trop longtemps des espérances coupables, décidée qu'elle était à sauvegarder sa pudeur, nnit de telles entraves aux passions des méchants

* Celte lés^ende est copiée mot à mot dans saint Ambroise au II« livre des Vierges, eh. iv.

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qu'elle attira rattentioii avant même d'être aimée. Voici la persécution. Une jeune fille incapable de fuir, timide par son âge, afin de ne pas tomber entre les mains de ceux qui auraient attenté à sa pudeur, arma son cœur de courage. Elle fut attachée à la religion au point de ne pas craindre la mort; chaste au point de l'attendre : car le jour vint où elle devait recevoir la couronne, jour attendu impatiemment par tous; on fait comparaître une jeune fille qui déclare vouloir défendre à la fois sa chasteté et sa religion. Mais quand on vit sa constance dans son dessein, ses craintes pour sa pudeur, sa résolution à souffrir les tortures, la rougeur (jui lui montait au front dès (|u'elle était regardée, on chercha comment on pourrait lui ôter la religion en lui laissant entrevoir qu'elle garderait sa chasteté : car dès lors qu'on réussissait à lui citer sa religion, regardée comme ce qu'il y avait de plus important, on pourrait lui faire perdre encore ce qu'on lui laissait.

On commanda à la vierge de sacrifier ou d'être exposée dans un mauvais lieu. Quelle manière d'honorer les dieux que de les venger ainsi ! Ou comment vivent-ils ceux qui portent de semblables arrêts? La jeune vierge, non pas parce qu'elle chancelait dans sa foi, mais parce qu'elle tremblait pour sa pudeur, se dit à elle-même : « Que faire aujourd'hui? Ou martyre ou vierge; on veut me ravir une double couronne. Mais celui-là ne connaît pas même le nom de vierge qui renie l'auteur de la virginité : en effet, comment être vierge et honorer une prostituée? comment être vierge et aimer (les adultères? comment être vierge et rechercher l'a-

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mour? Mieux vaut garder son cœur vierge que sa chair. Conserver Tun et l'autre, c'est un bien, quand on le peut, mais puisque cela devient impossible, soyons chaste aux yeux de Dieu et non par rapport aux hommes. Raab fut une prostituée, mais après avoir eu foi au Seigneur; elle trouva le salut. Judith s'orna pour plaire à un adultère ; mais parce que le mobile de sa conduite élait la religion et non Tamour, personne ne la regardait comme une adultère. Ces exemples se présentent heureusement : car si celle qui s'est confiée à la religion a sauvé sa pudeur et sa patrie, moi aussi, peut-être, en conservant ma religion, conserverai-je encore ma chasteté. Que si Judith eiH voulu préférer sa pureté à sa religion, en perdant sa patrie, elle eiU encore perdu son honneur. » Alors éclairée par ces exemples, et gardant dans le fond du cœur ces paroles du Seigneur : « Quiconque perdra son âme à cause de moi, la retrouvera », elle pleura, el se tut, afin qu'un adultère ne IVnlendiU même pas parler. Elle ne préféra pas sacrifier sa pudeur, mais en même temps elle ne prétendit point faire injure à J.-C. Jugez si elle pouvait être coupable d'adultère, en sou corps, celle qui ne le fut pas même dans le ton de sa voix.

Depuis longtemps déjà je mets une grande réserve dans mes paroles, comme si je tremblais en entrant dans Texposition d'une suite de faits honteux. PVr-r mez les oreilles, .vierges de Dieu ! La jeune fille est conduite au lupanar. Ouvrez maintenant les oreilles, vierges de Dieu. Une vierge peut être livrée à la prostitution, et peut ne point pécher. En quelque lieu (jue

soit une vierge de Dieu, là est toujours le temple de Dieu. Les mauvais lieux ne diffament pas la chasteté, mais la chasteté ôte à pareil lieu son infamie. Tous les débauchés accourent en foule au lieu de prostitution. Vierges saintes, apprenez les miracles des martyrs, mais oubliez le langage de ces lieux. La colombe est enfermée ; les oiseaux de proie crient au dehors : c'est à qui sera le premier pour se jeter sur la proie. Alors elle leva les mains au ciel comme si elle était entrée dans un lieu de prière et non dans l'asile de la débauche : « Seigneur Jésus, dit-elle, en faveur de Daniel vierge, vous avez dompté des lions féroces, vous pouvez encore dompter des hommes au cœur farouche ; le feu tomba sur les Chaldéens ; par un effet de votre miséricorde, et non pas par sa propre nature, Feau resta suspendue pour fournir un passage aux Juifs. Suzanne se mit à genoux en allant au supplice et triompha des vieillards impudiques ; la main qui osait violer les présents offerts à votre temple se dessécha : en ce moment, c'est à votre temple lui-même qu'on en veut : ne souffrez pas un inceste sacrilège, vous qui n'avez pas laissé un vol impuni. Que votre nom aussi soit béni, à celte heure, afin que, venue ici pour être souillée, j*en sorte vierge. » A peine avaitelle achevé sa prière, qu'un soldat, d'un aspect terrible, entre avec précipitation. Comme cette vierge dut trembler à la vue de celui qui avait fait reculer la foule tremblante! Elle n'oublia pas toutefois les lectures qu'elle avait faites. « Daniel, se dit-elle, était venu pour être spectateur du supplice de Suzanne, et celle que tout le peuple avait condamnée, un seul la fit

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absoudre. Peut-être encore, sous Textérieur d'un loup, se cache-t-il une brebis? Le Christ a aussi ses soldats, lui qui a des légions. Peul-étre encore est-ce le bourreau qui est entré ; allons, mon âme, ne crains pas ; c'est celui qui fait les martyrs. » 0 vierge, votre foi vous a sauvée! Le soldat lui dit : « Ne craignez rien, je vous en prie, ma sœur. C'est un frère, venu ici pour sauver votre àme et non pour la perdre. Sauvezmoi, pour que vous-même vous soyez sauvée. Je suis entré ici sous les dehors d'un adultère ; si vous voulez, j'en sortirai martyr : changeons de vêtements; les miens peuvent vous aller et les vôtres à moi; les uns et les autres conviendront à J.-C. Votre habit fera de moi un véritable soldat, et le mien fera de vous une vierge. Vous serez bien revêtue, et moi je serai assez dégarni pour que le persécuteur me reconnaisse. Prenez un vêtement qui cachera la femme, donnezm'en un qui me sacrera martyr. Revêtez la chlamyde qui déguisera entièrement la vierge et qui protégera votre pudeur : prenez ce pileur *pour couvrir vos cheveux et cacher votre visage. On rougit ordinairement quand 0:1 est entré dans un mauvais lieu. Evitez, lorsque vous serez sortie, de regarder en arrière ; en vous rappelant la femme de Loth qui changea de nature pour avoir regardé des impudiques, bien qu'avec des yeux chastes : ne craignez point, le sacrifice sera complet. Je m'offre en votre place comme hostie à Dieu ; vous, vous serez en ma place un soldat de J.-C.

' Le pileur était un bonnet en feulrc (poil) que portaient exclusivement les hommes.

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