‹ La Légende dorée de Jacques de Voragine; nouvellement traduite en francais, avec introduction, notices, notes et recherches sur les sourcesChapitre 8 sur 73 · C. VII · texte numérisé non relu

C. VII

ceux que nous venons de raconter. Car dans ce dernier exemple, ce sont deux hommes, dans Tautre on voit une vierge qui, tout d'abord, avait même son sexe à vaincre. Ceux-ci étaient deux amis : ceux-là ne se connaissaient point : ceux-ci se présentèrent devant un seul tyran : ceux-là devantbeaucoup de tyrans et de plus cruels encore. Le premier pardonna, les seconds tuèrent. Entre les premiers, il y avait solidarité, dans les seconds la volonté était libre. Il y eut plus de prudence dans ceux-ci, parce qu'ils n'avaient qu'un but, la conservation de l'amitié, ceux-là, ne tendaient qu'à avoir la couronne du martyre. Ceux-ci combattirent pour les hommes ; ceux-là pour le Seigneur. (Saint Ambroise.)

Pierre signifie connaissant, ou déchaussant. Pierre peut encore venir depetros, ferme. Par là on comprend les trois privilèjçes qui distinguèrent saint Pierre : Premièrement, car il fut un prédicateur remarquable, de là la qualité de connaissant: parce qu'il posséda une connaissance parfaite des Ecritures et qu'il connut dans sa prédication ce qui convenait à chacun. Secondement, il fut vierge, très pur; ce qui le fait dire déchaussant, parce qu*il se déchaussa et se dépouilla les pieds de ses affections de tout amour mortel : de sorte qu'il fut vierge non seulement de corps mais de cœur. Troisièmement, il fut martyr glorieux du Seigneur ; d'où le nom de ferme, parce qu'il supporta constamment le martyre pour la défense de la foi.

Pierre, le nouveau martyr de l'ordre des Prêcheurs, champion distingué de la foi, fut originaire de la cité

de Vérone *. Tel qu'une lumière éclatante jaillissant de la fumée, qu'un lys qui s'élance des ronces, qu'une rose vermeille sortant du milieu des épines, il devint un prédicateur pénétrant quoique né de parents aveuglés par l'erreur : il fit paraître une splendeur virginale de sainteté corporelle et spirituelle, en sortant d'une souche corrompue, et du milieu des épines, c'est-à-dire de ceux qui étaient destinés à Fenfer il s'éleva pour être un noble martyr. En effet le B. Pierre avait pour parents des infidèles et des hérétiques et il se conserva entièrement pur de leurs erreurs. A Tâge de sept ans, un jour qu'il revenait de l'école, un oncle hérétique lui demanda ce qu'il avait appris en classe. Il répondit qu'il avait appris : « Je crois en Dieu le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre... Credo hi Deum. » «Ne dis pas, lui répliqua son oncle, créateur du ciel et de la terre, puisqu'il n'est pas le créateur des choses visibles, mais que c'est le diable qui a créé toutes ces choses que Ton voit. » Mais Fenfant lui soutenait qu'il préférait dire comme il avait lu et croire comme il l'avait vu écrit. Alors son oncle s'efforça de le convaincre par différentes autorités : or, l'enfant, qui était rempli du Saint-Esprit, lui

* On comprend que le bienheureux Jac(jues de Voraginc ait traité si longuement la vie d*un saint moine de sou ordre, que, sans doute, il a connu lui-même, car saint Pierre fut assassiné en 1252. Or, Jacques de Voragine prit Thabil de dominicain en 1244. — Au reste les Bollandistes n*ont pas mis moins de 23 pages in-folio pour rapporter les miracles du saint dont la vie a été écrite par Thomas de Leontio, dominicain, puis patriarche de Jérusalem, lequel a vécu longtemps à Vérone avec le saint.

12 LA LKGENDE DORKE

rétorqua tous ses argumenls, le défit avec ses propres armes et le réduisit au silence. Fort indiofué d'avoir été confondu par un enfant, il alla rapporter au père tout ce qui s'était passé entre eux, et il persuada à celui-ci de retirer son enfant de l'école : « Car je crains, ajoula-t-il, que quand ce petit Pierre aura été tout à fait instruit, il ne tourne vers TEçlise romaine la prostituée, et qu'ainsi il ne détruise et confonde notre croyance. » Semblable à un autre Caïplie, il disait vrai sans le savoir, quand il prophétisait que Pierre devait détruire la perfidie des hérétiques ; mais parce que tout est dirigé par la main de Dieu, le père n'obtempéra pas aux conseils de son frère ; il espérait, quand son fils aurait terminé son cours de grammaire, le faire attirer à sa secte par quelque hérésiarque. Mais le saint enfant, qui ne se voyait pas en sûreté en habitant avec des scorpions, renonça au monde et à ses parents pour entrer pur dans Tordre des frères Prêcheurs. Il v vécut avec une grande ferveur, au rapport du pape Innocent, qui déclare dans une de ses lettres que le bienheureux Pierre, dans son adolescence, pour éviter les prestiges du monde, entra dans Tordre des frères Prêcheurs. Après y avoir passé près de trente ans, il avait atteint au comble de toutes les vertus. C'était la foi qui le dirigeait, Tespérance qui le fortifiait, la charité qui Taccompagnait. Il fit tant de progrès pour se rendre capable de défendre la foi dont il était embrasé, que la lutte soutenue par lui avec intrépidité et chaleur pour elle contre ses adversaires, était de tous les jours, et (ju'il consomma ce combat sans interruption jusqu'au moment où il remporta heureusement la victoire

du martyre. Il conserva aussi toujours intacte la virginité de son cœur et de son corps : jamais il ne ressentit les atteintes du péché mortel, coriTme on en a la preuve par la déclaration fidèle de ses confesseurs : et parce qu'un esclave délicatement nourri est insolent contre son maître, il mortifia sa chair par une frugalité habituelle dans le boire et dans le manger. Pour n'être pas pris au dépourvu par les attaques ennemies, il consacrait ses instants de loisir à méditer avec assiduité sur les ordonnances pleines de justice de Dieu ; en sorte qu'occupé entièrement à cet exercice salutaire, il n'avait pas lieu de se livrer à des actions défendues et toujours il était en garde contre les malices du démon. Après avoir donné un court repos à ses membres fatigués, il passait ce qui restait de la nuit à étudier, à lire, et à veiller. Il employait le jour aux besoins des âmes, ou à la prédication, ou à entendre les confessions, ou bien à réfuter par de solides raisons les dogmes empoisonnés de l'hérésie ; et on a reconnu qu'il y excellait par un don particulier de la grâce. Sa dévotion était agréable, son humilité douce, son obéissance calme, sa bonté tendre, sa piété compatissante, sa patience inébranlable, sa charité active, sa gravité de mœurs était remarquable en tout : la bonne odeur de ses vertus attirait à lui : il était attaché profondément à la foi, et comme il la {pratiquait avec zèle, il en était le champion brûlant. 11 l'avait si profondément gravée dans le cœur, et s'y soumettait de telle sorte que chacune de ses œuvres, chacune de ses paroles reflétaient cette vertu. Animé du désir de subir la mort pour elle, il est prouvé que ses prières fréquentes

et assidues, ses supplications ne tendaient qu'à obtenir du Seigneur de ne pas permettre qu'il quittât la vie autrement qu'en*buvant pour lui le calice du martyre. Il ne fut pas trompé dans son espoir.

La vie de saint Pierre fut illustrée par de nombreux miracles. Un jour, il examinait à Milan un évêque hérétique dont s'étaient saisis les fidèles. Or, beaucoup d*évêques, et grand nombre de personnes de la ville se trouvaient là ; l'examen s'élant prolongé fort longtemps et la chaleur excessive accablant tout le monde, l'hérésiarque dit en présence du peuple : « 0 méchant Pierre, si tu es aussi saint que le prétend cette foule stupide, pourquoi te laisses-tu mourir de la chaleur et ne priestu pas le Seigneur d'interposer un nuage afin que ce peuple insensé ne succombe pas sous ces feux ardents? » Pierre lui répondit : « Si tu veux promettre d'abjurer ton hérésie et d'embrasser la foi catholique, je prierai le Seigneur, et il fera ce que tu dis. » Alors les fauteurs des hérétiques se mirent à criera l'envi : « Promets, promets, » car ils croyaient impossible que la promesse de Pierre fût réalisable, d'autant qu'il n'y avait pas en l'air l'apparence du moindre nuage. Les catholiques furent attristés, dans la crainte que leur foi n'en ressentît quelque déshonneur. Quoique l'hérétique n'eût pas voulu s'engager, saint Pierre dit avec grande confiance : « Pour preuve que le vrai Dieu est créateur des choses visibles et invisibles, pour la consolation des fidèles et la confusion des hérétiques, je prie Dieu de faire monter un petit nuage qui vienne s'interposer entre le soleil et le peuple. » Après avoir fait le signe de la croix, il obtint ce qu'il avait demandé :

pendant Fespacc d'une grande heure, un léger nuage couvrit le peuple qui se trouva abrité comme sous un pavillon. — Un homme, nommé Asserbus, qui avait les membres retirés depuis cinq ans, et qu'on traînait par terre dans un boisseau, fut conduite saint Pierre, à Milan. Le saint fit sur lui le signe de la croix, et le guérit. — Le pape Innocent rapporte, dans la lettre citée plus haut, quelques miracles opérés par rentremise du saint. Le fils d'un noble avait dans le gosier une tumeur d'une grosseur horrible ; elle Tempèchait de parler et de respirer; le bienheureux leva les mains au ciel, et fit le signe de la croix en même temps que le malade s'était couvert du manteau de saint Pierre ; ù rinstant il fut guéri. Le même noble, affligé plus tard de violentes convulsions qu'il craignait devoir lui donner la mort, se fit apporter avec révérence ce même manteau qu'il avait conservé depuis lors ; il le mit sur sa poitrine, et peu après il vomit un ver qui avait deux têtes et était couvei^t de poils; sa guérison fut complète. — Un jeune muet auquel il mit le doigt dans la bouche reçut le bienfait de la parole; sa langue avait été déliée. Ces miracles et bien d'autres encore furent dus au saint auquel le Seigneur accorda de les opérer, pendant sa vie.

Cependant comme la contagion de l'hérésie multipliait ses ravages toujours croissants dans la province de la Lombardie et dans un grand nombre de villes, le souverain pontife, pour détruire cette peste diabolique, délégua plusieurs inquisiteurs de Tordre des frères Prêcheurs, dans lesditférentes partiesde la Lombardie. Mais comme à Milan les hérétiques, nombreux

et appuyés sur la puissance séculière, avaient recours à une éloquence frauduleuse et à une science diabolique, le souverain pontife, connaissant pertinemment saint Pierre dont le cœur magnanime ne se laissait pas épouvanter par la multitude des ennemis, appréciant en outre la constance de son courage qui le faisait ne pas céder même dans les petites choses à la puissance des adversaires, informé de son éloquence au moyen de laquelle il démasquait avec facilité les ruses des hérétiques, n'ignorant pas non plus la science pleine et entière dans les choses divines avec laquelle il réfutait par ses raisonnements les paradoxes des hérétiques, l'établit dans Milan et dans son comté comme un champion intrépide de la foi, et, de sa puissance plénière, il l'institua son inquisiteur, comme un guerrier infatigable du Seigneur. Pierre se mit alors à exercer ses fonctions avec soin, recherchant partout les hérétiques auxquels il ne laissait aucun repos : il les confondait tous merveilleusement; les repoussait avec autorité, les convainquait avec adresse, en sorte qu'ils ne pouvaient résister à la sagesse et à l'Esprit qui parlait par sa bouche. Les hérétiques désolés pensèrent à le faire mourir, dans l'espoir de vivre tranquilles, dès lors qu'ils seraient débarrassés d'un persécuteur si puissant. Or, comme ce prédicateur intrépide, qui bientôt allait être un martyr, se dirigeait de Cumes à Milan pour rechercher les hérétiques, il gagna, dans ce trajet, la palme du martyre, ainsi que le pape Innocent l'expose en ces termes : « En sortant de Cumes, où se trouvait un prieuré de frères de son ordre, pour aller à Milan afin d'exercer contre les héré-

tiques les fonctions d'inquisiteur qui lui avaient été confiées par le Siège apostolique, selon qu'il l'avait prédit dans une de ses prédications publiques, quelqu'un d'entre les hérétiques, gagné par prière et par argent, se jeta avec fureur sur le saint voyageur. C'était le loup contre l'agneau, le cruel contre l'homme doux, l'impie contre le saint, la fureur contre le calme, la frénésie contre la modestie, le profane contre le saint ; il simule une insulte, il éprouve ses forces, il fait des menaces de mort, il assène des coups atroces sur le chef sacré de saint Pierre, il lui fait d'affreuses blessures ; l'épée est toute ruisselante du sang de cet homme vénérable qui ne cherche pas à éviter son ennemi ; mais il s'offre de suite comme une hostie, souffrant en patience les coups redoublés de son bourreau qui le laisse mort surla place (l'esprit du saint était au ciel), et qui, dans sa fureur sacrilège, redouble ses coups sur le ministre du Seigneur. Cependant le saint ne poussait aucune plainte, aucun murmure ; il souffrait tout avec patience, recommandant son esprit au Seigneur en disant : « In manns tuas.,. Seigneur, dans vos mains, je remets mon esprit. » Il commença encore à réciter le symbole de la foi, dont il avait été le Hérault jusque-là, ainsi que l'ont rapporté par la suite et le malheureux qui fut pris par les fidèles, et un frère dominicain son compagnon, qui survécut quelques jours aux coups dont il avait été frappé luimême. Mais comme le martyr du Seigneur palpitait encore, le cruel bourreau saisit un poignard et le lui enfonça dans le côté. Or, au jour de son martyre, il mérita en quelque sorte d'être confesseur, martyr, n. 2

prophète et docteur. Confesseur, en ce qu'il confessa avec la plus éminente constance la foi de J.-C, au milieu des tourments, et en ce que, ce jour-là même, après avoir fait sa confession comme de coutume, il offrit à Dieu un sacrifice de louange. Martj^r, en ce qu'il versa son sang pour la défense de la foi. Prophète, car il avait alors la fièvre quarte, et comme ses compagnons lui disaient qu'ils ne pourraient pas arriver jusqu'à Milan, il répondit : « Si nous ne pouvons parvenir jusqu'à la maison de nos frères, nous pourrons recevoir l'hospitalité à Saint-Simplicien. » Ce qui arriva : car, comme on portait son saint corps, les frères, en raison de la foule extraordinaire de peuple, ne purent le conduire jusqu'à la maison, mais ils le déposèrent à Saint-Simplicien où il resta cette nuit-là. Docteur, eji ce que pendant qu'il était attaqué, il enseigna encore la vraie foi en récitant à haute voix le svmbole de la foi.

Sa passion vénérable paraît encore avoir eu plusieurs traits de ressemblance avec la passion de Noire- Seigneur. En effet J.-G. souffrit pour la vérité qu'il prêchait, Pierre pour la vérité de la foi qu'il défendait. J.-C. souffrit la mort du peuple infidèle des Juifs, Pierre, de la foule infidèle des hérétiques. J.-C. fut crucifié au temps de Pâques, Pierre souffre le martyre dans le même temps. Le Christ souffrant disait : « Seigneur, en vos mains, je remets mon âme » ; Pierre qui était tué criait les mêmes paroles, J*.-C. fut livré pour trente deniers afin qu'il fût crucifié, Pierre fut vendu pour quarante livres de Pavie afin qu'il fût tué. J.-C. par sa passion attira à la foi beau-

coup de monde, Pierre par son martyre convertit une foule d'hérétiques. Et quoique cet insigne docteur el ce champion de la foi eût amplement déraciné la croyance empoisonnée des hérétiques pendant sa vie, après sa mort toutefois, par ses mérites et les miracles éclatants, elle fut tellement extirpée que beaucoup abandonnèrent Terreur pour retourner au giron de la sainte Église. La ville de Milan et son comté, où se trouvaient tant de conventicules de la secte, en furent puisés de telle sorte que les uns ayant été chassés^ les autres convertis à la foi, il ne s'en trouva plus aucun qui eût l'audace de se montrer nulle part. Plusieurs même d'entre eux, devenus de très grands et de fameux prédicateurs, sont entrés dans Tordre des frères Prêcheurs et aujourd'hui encore, ils sont les adversaires courageux des hérétiques et de leurs fauteurs. C'est pour nous un autre Samson qui tua plus de Philistins en mourant, qu'il n'en avait occis étant vivant. C'est le grain de froment tombé sur la terre et ramassé par les mains des hérétiques, qui meurt et rapporte une moisson abondante. C'est la grappe foulée au pressoir qui rejaillit en une copieuse liqueur ; c'est Tarome pilé dans le mortier qui en répand une plus forte odeur ; c'est le grain de sénevé écrasé qui offre des ressources sans nombre.

Après le glorieux triomphe du saint héros, Dieu le rendit illustre par de nombreux miracles que le souverain Pontife rapporte en petit nombre. Après sa mort, les lampes appenducs à son tombeau s'allumèrent plusieurs fois d'elles-mêmes, miraculeusement, sans Taide et le ministère de qui que ce fût : parce

qu'il convenait que pour celui qui avait brillé par le feu et la lumière de la foi, il apparût un miracle de feu et de lumière. — Un homme qui était à table dépréciait sa sainteté et ses miracles, il prit, en témoignage de son dire, un morceau qu'il ne pourrait avaler, s'il faisait mal en parlant ainsi : aussitôt il sentit le morceau s'arrêter dans sa gorge sans pouvoir le rc jeter ni l'avaler. Il se repentit de suite et son visage changeait déjà de couleur, lorsque, sentant les approches de la mort, il fit vœu de ne plus proférer à l'avenir de semblables paroles. Il rejeta à l'instant ce nu»rceau et fut guéri. — Une femme hydropique amenée par son mari au lieu où le saint avait été tué, y fit sa prière et fut guérie tout à fait. — Il délivra des possédés en leur faisant rejeter les démons avec des flots de sang ; il chassa les fièvres, il guérit toutes sortes de maladies. — Un homme qui avait un doigt de la main gauche percé de plusieurs trous d'une fistule, fut guéri miraculeusement. — Un enfant avait fait une chute si grave qu'on le pleurait comme mort; le mouvement et le sentiment avaient disparu. On lui mit sur la poitrine de la terre imprégnée du sang précieux du niartvr, et il se leva tout sain. — Une femme encore qui avait la chair rongée d'un cancer fut guérie, après qu'on eut frotté ses plaies avec cette même terre. Bien d'autres infirmes qui se firent porter au tombeau du saint y recouvrèrent une parfaite santé et en revinrent seuls.

Lorsque le souverain Pontife Innocent IV eut mis saint Pierre au catalogue des saints, les frères Prêcheurs s'assemblèrent en chapitre à Milan : ils vou-

laient placer son corps dans un endroit plus élev»î, et quoiqu'il fût resté plus d'une année sous terre, ils le trouvèrent sain et entier, sans aucune mauvaise odeur, comme s'il eût été enseveli ce jour-là même. Les frères le mirent avec grande révérence sur une estrade élevée à la même place, et il fut montré entier devant tout le peuple qui l'invoqua avec supplications. Outre les miracles racontés dans là lettre précitée du souverain pontife, il y en eut encore plusieurs autres : car souvent quelques religieux et d'autres personnes aperçurent visiblement, sur le lieu de son martyre, des lumières descendant du ciel. Au milieu de ces lumières, ils rapportèrent qu'on distingua deux frères en habitde frères Prêcheurs. — Un jeune homme no ramé Gunfred, ou Guifred, de la ville de Cumes, possédait un morceau de la tunique du saint ; un hérétique lui dît, en forme de moquerie, que, s'il croyait à la sainteté de Pierre, il jetât ce morceau dans le feu ; s'il ne brûlait point, certainement Pierre était saint, et luimême embrasserait la foi. Tout de suite Guifred jeta le morceau sur des charbons ardents ; mais le feu le rejeta en l'air ; ensuite le même morceau retomba sur les charbons enflammés qui furent aussitôt éteints. Alors l'incrédule dit : « Il en sera de même d'un morceau de ma tunique. » On mit donc d'un côté le morceau de la tunique de l'hérétique et d'un autre côté le morceau de la tunique de saint Pierre. Or, le morceau de la tunique de l'hérétique n'eut pas plutôt senti le feu, qu'il fut instantanément consumé, mais le morceau de celle de saint Pierre fut maître du feu, qui s'éieignit, et pas un fil de ce drap ne fut endommagé. A II. 2-

celte vue, Thérétique rentra dans le sentier de la vérité et publia partout ce miracle. — A Florence, un jeune homme, infecté de la corruption de l'hérésie, était debout devant un tableau où était représenté le martyre du saint, dans Téglise des frères de Florence ; en voyant le malfaiteur qui le frappait avec son épée, il dit à quelques jeunes gens qui se trouvaient avec lui : « Si j'avais été là, .j'aurais encore frappé plus fort. » Il n'eut pas plutôt parlé ainsi qu'il devint muet. Et comme ses camarades lui demandaient ce qu'il avait, et qu'il ne pouvait pas leur répondre, ils le reconduisirent chez lui. Mais ayant vu sur son chemin l'église de saint Michel, il s'échappa des mains de ses compagnons et entra dans l'église où il pria à genoux saint Pierre, de tout son cœur, de lui pardonner, en faisant vœu, comme il put, que s'il était délivré, il confesserait ses péchés et abjurerait toute hérésie. Alors subitement il recouvra la parole, vint à la maison des frères, où après avoir abjuré l'hérésie, il se confessa, en donnant la permission à son confesseur de dire dans ses prédications ce qui lui était arrivé. Lui-même, au milieu d'un sermon fait par un prêcheur, raconta le fait devant toute l'assistance. — Un vaisseau, en pleine mer, allait faire naufrage : il était furieusement ballotté par les flots, la nuit était noire ; les matelots se recommandaient à tous les saints ; mais ne vovant pas d'espoir de salut ils craignaient fort d'être perdus, quand l'un d'eux, qui était de Gênes, fit taire les autres et parla ainsi : « Mes frères, est-ce que vous n'avez pas entendu raconter qu'un frère de l'ordre des Prêcheurs, appelé frère Pierre, a été tué parles héré-

tiques il nV a pas longtemps pour la défense delà foi catholique, et que par son entremise le Seigneur opère beaucoup de miracles. Eh bien ! en ce moment, implorons sa protection avec grande piété, car j'espère que nous ne serons pas déçus dans notre demande. » Tous s'accordentà invoquer le secours de saint Pierre : Et pendant qu'ils priaient, la vergue qui tient la voile parut toute pleine de cierges allumés; l'obscurité disparaît devant l'éclat de ces flambeaux et la nuit qui était affreusement noire est changée en un jour très clair. Comme ils regardaient en haut, ils virent un homme en habit de frère Prêcheur debout sur la voile, et il n'y eut aucun doute que ce ne filt saint Pierre. Or, ces matelots arrivés sains et saufs à Gènes vinrent à la maison des frères Prêcheurs où, après avoir rendu grâces à Dieu et à saint Pierre, ils racontèrent tous les détails de ce miracle. — Une femme de la Flandre avait eu déjà trois enfants morts-nés, et son mari l'avait prise en dédain ; elle pria saint Pierre de venir à son aide. Elle mit au monde un quatrième fils qui fut aussi trouvé mort. Sa mère le prit et supplia de tout son cœur saint Pierre de vouloir rendre la vie à son fils et d'exaucer ses ardentes prières. A peine avait-elle terminé que l'enfant reprit la vie. On le porta donc au baptême, et on convint de l'appeler Jean ; mais le prêtre au moment de prononcer le nom de l'enfant, sans le savoir, le nomma Pierre : ce qui dans la suite lui fit avoir grande dévotion à ce saint. Dans la province de Teulonie, à Ulrechl, des femmes, occupées à filer sur la place, virent un grand concours lie peuple à l'église des Frères Prêcheurs, en l'honneur

de saint Pierre, martyr. Elles dirent à ceux qui étaient là : « Oh! ces Prêcheurs! ils savent tous les moyens de gagner de Targenl; car pour en amasser une grosse somme, et pour bâtir de grands palais, ils ont trouvé un nouveau martyr. » En disant cela et autres choses semblables, voici tout à coup que leur fil est tout couvert de sang, et les doigts avec lesquels elles filaient en sont tout couverts. A cette vue, elles furent étonnées et s'essuyèrent les doigts avec précaution dans la crainte de s'y être fait quelque coupure : mais quand elles virent tous leurs doigts entièrement sains, et le fil ensanglanté de la sorte, elles eurent peur et se repentirent : « Vraiment, dirent-elles, nous avons mal parlé du sang d'un précieux martyr et c'est pour cela que ce miracle si extraordinaire nous est arrivé. » Elles coururent donc à la maison des Frères, et exposèrent le tout au prieur en lui montrant le fil plein de sang. Or, le prieur, à la sollicitation d'un grand nombre de personnes, convoqua le peuple à un sermon solennel, et rapporta en présence de son auditoire tout ce qui était arrivé à ces femmes; il montra même le fil ensanglanté. Alors un maître de grammaire, qui assistait à la prédication, se mit à se moquer beaucoup de ce fait et à dire à ceux qui se trouvaient là : « Voyez donc, comme ces frères trompent les cœurs des gens simples. Ils se sont entendus avec quelques femmelettes de leurs amies, leur oui dit de teindre leur fil dans du sang, et ils racontent cela comme un miracle. » A peine il finissait de parler qu'il fut frappé par la vengeance divine : la fièvre le saisit vis-à-vis de tous, d'une manière si violente que ses amis furent obligés

de le porter de l'églisie en sa maison. Mais là fièvre devenant de plus en plus forte, il eut peur de mourir de suite, fit appeler le susdit prieur, et après avoir confessé sa faute, il fit vœu à Dieu et à saint Pierre que si, par ses mérites, il recouvrait la santé, il aurait toujours envers lui une dévotion spéciale et qu'il ne dirait jamais plus pareilles sottises. Chose merveilleuse! Il n'eut pas plutôt fait ce vœu qu'il fut entièrement guéri. — Une fois, le sous-prieur de celte même maison conduisait dans un bateau de magnifiques et grosses pierres pour la construction de la dite église; le bateau toucha, à Timproviste, le rivage, de sorte qu'on ne pouvait le dégager. Tous les matelots étaient descendus et s'étaient mis ensemble à pousser le bateau, mais sans pouvoir le remuer. Ils croyaient le bâtiment perdu, quand le sous-prieur les fit tous mettre de côté et approcha la main du bateau qu'il poussa légèrement en disant : « Au nom de saint Pierre martyr, pour l'honneur duquel nous portons ces pierres, va. » Aussitôt le bateau s'ébranla avec vitesse, s'éloigna du rivage. Les matelots tout joyeux montèrent et gagnèrent leur chantier.

Dans la province de France, en la ville de Sens, une jeune fille qui passait dans l'eau fut entraînée par le courant, y tomba et resta longtemps dans la rivière; enfin elle en fut retirée morte. Il y avait quatre causes de mort : le long espace de temps, le corps raide, froid et noir. Quelques personnes la portèrent à l'église des Frères, firent un vœu à saint Pierre, et aussitôt elle revint à la vie et à la santé. — Frère Jean, Polonais, souffrait de la fièvre quarte à Bologne :

il devait, le jour de la fête de saint Pierre, adresser un sermon au clergé ; comme il s'attendait à avoir son accès cette nuit-là, d'après le cours ordinaire de la fièvre, il eut grande peur de manquer le sermon qu'il avait reçu ordre de prononcer. Mais ayant eu recours aux suffrages de saint Pierre, à l'autel duquel il vint prier afin de recevoir secours de celui dont il devait publier la gloire, cette nuit-là même, la fièvre le quitta et dans la suite il n'en éprouva plus jamais les attaques. — Une (lame nommée Girolda, femme de Jacques de Vausain, était obsédée depuis quatorze ans par des esprits immondes : elle vint dire à un prêtre : « Je suis démoniaque, et l'esprit malin me tourmente. » A l'instant le prêtre saisi s'enfuit à la sacristie, y prit le livre dans lequel se trouvent les cxorcismes, avec une étole qu'il cacha sous sa coule : il revint avec bonne société trouver la femme qui ne l'eut pas plutôt aperçu qu'elle dit : « Larron infâme, où as-tu été? Qu'est-ce que tu portes caché sous ta coule? » Mais le prêtre faisait ses conjurations et n'apportait aucun soulagement, cette femme alors vint trouver le bienheureux Pierre, car il vivait encore, et lui demander secours. Il lui répondit en forme de prophétie : a Confiance, ma fille, ne désespérez point; car si je ne puis à présent faire ce que vous me demandez, il viendra cependant un temps où ce que vous demandez de moi, vous Tobtiendrez complètement. » Ce qui arriva en effet : car, après son martyre, cette femme étant venue à son tombeau, fut entièrement délivrée du tourment de ces démons. — Une femme nommée Euphémie de Corrion;^o, dans le diocèse de Milan, fut tour-

nientée du démon pendant sept ans. Quand on Tamena au tombeau de saint Pierre; les démons se mirent à l'agiter davantage, et à crier par sa bouche de manière à être entendus de tous : « Mariole, Mariole, Pierrot, Pierrot. » Alors les démons sortirent et la laissèrent pour morte; mais elle se leva guérie un instant après. Elle assurait que principalement les jours de dimanche et de fête, et surtout lors de la célébration de la messe, les démons la tourmentaient davantage. — Une femme appelée Vérone, de Bérégno, fut tourmentée pendant six ans par les démons ; elle fut conduite au tombeau de saint Pierre, et c'était à peine que beaucoup d'hommes pouvaient la contenir. Parmi eux se trouvait un hérétique, nommé Conrad, de Ladriano, venu là pour se rire des miracles de saint Pierre. Or, comme il tenait cette femme avec les autres, les démons lui dirent par la bouche de la femme : « Pourquoi nous tiens-tu ? n'es-tu pas des nôtres? Ne t'avonsnous pas porté à tel endroit où lu as commis tel homicide? Ne t'avons-nous pas conduit en tel et tel lieu, où tu as commis telle et telle infamie ? » Et comme ils lui révélaient beaucoup de péchés que nul autre que lui seul ne connaissait, il fut fort épouvanté. Alors les démons écorchèrent le cou et la poitrine de la femme qu'ils laissèrent à demi morte en sortant ; mais vpeu après elle se leva guérie. Pour ce Conrad, quand il vit cela, il en fut stupéfait et il se convertit à la foi catholique.

Un hérétique, très fin raisonneur, d'une éloquence singulière, discutait avec saint Pierre et exposait ses erreurs avec subtilité et esprit ; il pressait audacieu-

sèment le saint de répondre à ses arguments. Celui-ci demanda à réfléchir, et alla dans un oratoire qui était proche prier Dieu de défendre la cause de sa foi, et de réduire à la vérité ce parleur orgueilleux, ou de le punir en le privant de Tusagc de la parole, de peur qu'il ne s'enflât d'orgueil contre la vraie foi. Puis revenant à Thérétique, il lui dit en présence de l'assemblée d'exposer ses raisons de nouveau. Mais cet homme fut pris d'un tel mutisme qu'il ne put prononcer un seul mot. Alors les hérétiques se retirèrent confus et les catholiques rendirent grâces à Dieu. — Un homme nommé Opiso, hérétique crédule, était venu à Téglise des frères, à l'occasion d'une hérétique de ses cousines qui était forcenée. Arrivé au tombeau de saint Pierre, il y vit deux deniers qu'il prit en disant : « C'est bon, allons les boire » : et à l^instant il fut saisi d'un tremblement tel qu'il ne put en aucune manière se retirer de là. Effrayé, il remit les deniers à leur place et s'en alla. Mais reconnaissant la vertu de saint Pierre, il abandonna l'hérésie, et se convertit à la foi catholique. — Il y avait en Allemagne, au monastère d'Octembach, diocèse de Constance, une religieuse de l'ordre de saint Sixte, qui, depuis un an et plus, souffrait de la goutte au genou : aucun remède ne l'avait pu guérir. Comme il lui était impossible de visiter de corps le tombeau de saint Pierre (car elle était sous obédience, et la maladie très grave dont elle était atteinte l'en empêchait), elle pensa du moins à visiter ledit tombeau par un pèlerinage mental avec une attentive dévotion. Elle apprit qu'on pouvait aller en treize jours à Milan du lieu où

elle se trouvait; tous les jours, pour chaque journée de voyage, elle récitait cent Pater noster en l'honneur de saint Pierre. Manière mer\'eilleuse ! A mesure qu'elle faisait ce pèlerinage mental, successivement, toujours et peu à peu elle commença à se trouver mieux. Quand elle eut atteint sa dernière journée et qu'elle fut parvenue mentalement au tombeau, elle se mit à genoux comme si réellement elle Teût eu devant elle, récita tout le Psautier avec une très grande dévotion. Sa lecture achevée, elle se sentit tellement délivrée de son infirmité qu'elle n'en ressentait plus presque rien. Elle revint de la même manière qu'elle était allée et avant d'avoir terminé toutes ses journées, elle fut complètement guérie. — Un homme de Canapicio de la villa Mazzati, nommé Rufin, tomba gravement malade : il avait une veine rompue dans les parties basses du devant, d'où il découlait sans cesse du sang ; aucun médecin n'y avait pu apporter remède. Or, après six jours et six nuits d'écoulement continu, cet homme invoqua avec dévotion saint Pierre à son secours : sa guérison fut si instantanée qu'entre sa prière et sa délivrance, il ny eut presque aucun intervalle. Or, comme il s'endormait, il vil un frère en habit de frère Prêcheur, gros et brun de figure, qu'il pensa être le compagnon de saint Pierre martyr, parce qu'il avait réellement cette tournure. Ce frère lui présentait ouvertes ses mains pleines de sang avec un onguent d'agréable odeur, et disait : « Le sang est encore frais : viens donc à ce sang tout frais de saint Pierre. » Le malade à son réveil alla visiter le tombeau du saint. — Certaines comtesses du château

30 LA légrndf: dorée

Massin, au diocèse d'Ypozença, avaient une dévotion spéciale en saint Pierre ; elles jeûnaient la veille de sa fête. Étant venues pour assister aux vêpres dans une éçlise qui lui était dédiée, une d'elles mit brûler une chandelle en l'honneur de saint Pierre martyr devant un autel du saint apôtre. Quand elles furent rentrées chez elles, le prêtre par avarice souffla et éteignit le cierge ; mais tout de suite la lumière reprit et s'alluma de nouveau. Il voulut l'éteindre une seconde et une troisième fois, mais elle se ralluma toujours. Agacé de cela, il entra dans le chœur et trouva devant le maître-autel un cierge qu'y avait déposé un clerc en l'honneur de saint Pierre, dont il passait la vigile en jeûnant. Deux fois le prêtre voulut l'éteindre sans le pouvoir. Le clerc irrité dit en voyant cela : « Diable ! est-ce que vous ne voyez pas là un miracle évident, et que saint Pierre ne veut pas que vous éteigniez son cierge? » Alors le prêtre et le clerc ébahis montèrent au château et racontèrent à tous ce miracle. — Un homme du nom de Roba, de Méda, avait tout perdu au jeu, jusqu'à ses habils : en revenant le soir chez soi avec une lanterne allumée, il alla à son lit et se voyant si mal vêtu après de si grandes pertes, il se mit, de désespoir, à invoquer les démons et à se recommander à eux avec des paroles infâmes. Aussitôt se présentèrent trois démons qui, jetant la lumière allumée dans la chambre, le saisirent au cou où ils le serrèrent si fort qu'il ne pouvait absolument pas parler. Et comme ils le secouaient vivement, ceux qui étaient à l'étage au-dessous montèrent chez lui et lui dirent : a Qu'y a-t-il, que fais-tu, Roba? » Les démons

leur répondirent ; « Allez, soyez tranquilles, et couchez-vous. » Ces personnes croyant que c'était la voix de Roba se retirèrent tout aussitôt. Quand elles furent parties, les démons recommencèrent à Tagiter plus violemment encore. Les voisins, qui comprirent ce qui se passait, allèrent de suite chercher un prêtre : celuici n'eut pas plutôt adjuré les démons, au nom de saint Pierre, que deux esprits malins sortirent à Tinstanl. Le lendemain, on amena Roba au tombeau de saint Pierre. Frère Guillaume de Verceil s'approcha et se mit à faire des reproches au démon. Alors Roba, qui n'avait jamais vu le frère, l'appela par son nom : « Frère Guillaume, lui dit-il, ce ne sera pas toi qui me feras jamais sortir, parce que cet homme est le nôtre et fait nos œuvres, » Le frère lui ayant demandé son nom : « Je m'appelle Balcéfas, lui répondit-il. » Cependant, quand il eut été adjuré au nom de saint Pierre, il jeta Roba par terre et s'en alla de suite. Roba fut parfaitement délivré, et accepta une salutaire pénitence. — Le jour des Rameaux, saint Pierre prêchait à Milan devant un auditoire très nombreux composé d'hommes et de femmes : il dit publiquement et à haute voix : « Je sais de science certaine que les hérétiques trament ma mort : déjà pour cela l'argent est donné. Mais qu'ils fassent tout ce qu'ils peuvent, je les persécuterai plus vivement mort que vif. » Ce qui se réalisa. — A Florence, au monastère des Rives, une religieuse était en oraison le jour que saint Pierre souffrit la mort : elle vit la Sainte Vierge assise dans la gloire sur un trône élevé, et deux frères de l'ordre des Prêcheurs montant au ciel, qui furent placés de

chaque côté de la Vierge Marie. Comme elle s'informait quels ils étaient, elle entendit une voix lui dire : « C'est le frère Pierre qui monte glorieux comme un parfum d'aromates en présence du Seigneur. » Et il fut vérifié que saint Pierre fut tué ce jour-là même que la religieuse eut cette vision. Or, comme depuis longtemps elle souffrait d'une maladie grave, elle se mit en dévotion à prier saint Pierre et reçut bientôt santé entière. — Un écolier qui revenait de Maguelonne à Montpellier, en faisant un saut, se rompit à Faine au point de se faire grand mal et de ne pouvoir avancer un pas. Entendant dire qu'une femme avait étendu de la terre arrosée du sang de saint Pierre sur un cancer qui lui rongeait les chairs : « Seigneur Dieu, dit-il, je n'ai point de cette terre, mais vous avez donné tant de mérite à cette terre, vous pouvez bien aussi en donner à celle-ci. » Il prit donc de la terre, fit le signe de la croix, invoqua le martyr, et la mit sur l'endroit malade et aussitôt il fut guéri. — L'an du Seigneur 1239, il y avait à Compostelle un homme nommé Benoît dont les jambes étaient enflées comme des outres, le ventre comme celui d'une femme enceinte, la figure horriblement bouffie, et tout le corps gonflé de telle sorte qu'on eût cru voir un monstre. Comme il avait peine à se soutenir sur un bâton, il demanda l'aumône à une dame qui lui répondit : « Tu aurais plus besoin d'une fosse que de tout autre bien, mais suis mon conseil ; va au couvent des frères Prêcheurs, confesse les péchés, et invoque le patronage de saint Pierre. » Il vint donc le matin à la maison des frères dont il trouva la porte fermée. II se

mit devant et s*endormît. Et voici qu'un homme vénérable, habillé comme les frères Prêcheurs, lui apparut, le couvrit de son manteau et le fit entrer. Celuici, à son réveil, se trouva être dans Téglîse et vit qu'il était guéri parfaitement. L'admiration et la stupeur furent générales quand on vit un homme près de mourir, sitôt guéri d'une pareille infirmité.

Philippe sigQÎfîe bouche de lampe, ou bouche des mains : ou bien il vient de philos, amour, et uper, au-dessus, qui aime les choses supérieures. Par bouche de lampe, on entend sa prédication brillante ; par bouche des mains, ses bonnes œuvres continuelles ; par amour des choses supérieures, sa contemplation céleste.

Saint Philippe, apôtre, après avoir prêché vingt ans en Scy thie, fut pris par les païens qui voulurent le forcer à sacrifier devant une statue de Mars. Mais aussitôt, il s*élança de dessous le piédestal un dragon qui tua le fils du pontife employé à porter le feu pour le sacrifice, deux tribuns dont les soldats tenaient Philippe dans les chaînes : et son souffle empoisonna les autres à tel point qu'ils tombèrent tous malades. Et Philippe dit : (f Croyez-moi, brisez cette statue, et à sa place adorez la croix du Seigneur, afin que vos malades soient guéris et que les morts ressuscitent. » Mais ceux qui étaient soufl'rants criaient : « Faites-nous seulement guérir, et de suite nous briserons ce Mars. » II. 3

l^hilippe commanda alors au dragon Je descendre au désert, pour qu'il ne nuisît à qui que ce fût. Le monstre se retira aussitôt, et disparut. Ensuite Philippe les guérit tous et il obtint la vie pour les trois morts. Ce fut ainsi que tout le monde crut. Pendant une année entière il les prêcha, et après leur avoir ordonné des prêtres et des diacres, il vint en Asie dans la ville de Hiérapolis, où il éteignit Thérésie des Ebionites qui enseignaient que J.-C. avait pris une chair fantastique. Il avait là avec lui deux de ses filles, vierges très saintes, par le moyen desquelles le Seigneur convertit beaucoup de monde à la foi. Pour Philippe, sept jours avant sa mort, il convoqua. les évêques et les prêtres, et leur dit : « Lcf Seigneur m'a accordé ces sept jours pour vous donner des avis. » Il avait alors 87 ans. Après quoi les infidèles se saisirent de lui, et l'attachèrent à la croix, comme le maître qu'il prêchait. 11 trépassa de cette manière heureusement au Seigneur. A ses côtés furent ensevelies ses deux filles, l'une à sa droite, et l'autre à sa gauche. Voici ce que dit Isidore de ce Philippe dans le Livre de la Vie, de la naissance et de la mort des saints * : « Philippe prêche J.-C. aux Gaulois ; les nations barbares voisines, qui habitaient dans les ténèbres, sur les bords de l'océan furieux, il les conduit à la lumière de la science et au port de la foi; enfin, crucifié à Hiérapolis, ville de la province de Phrygie, et lapidé, il y mourut, et y refuse avec ses filles. » Quant à Philippe qui fut un des sept diacres, saint Jérôme dit, dans son martyro-

* CIl.XLV.

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