‹ La Légende dorée de Jacques de Voragine; nouvellement traduite en francais, avec introduction, notices, notes et recherches sur les sourcesChapitre 7 sur 73 · UNE VIERGE D^ANTIOCHE · texte numérisé non relu

UNE VIERGE D^ANTIOCHE

qu'il a constaté de ses yeux ce qui s'est passé : « Qu'est ceci? dit-il; c'est une jeune fille qui est entrée, et ce paraît être un homme. Ceci n'est pas une fable, c'est la biche, à la place de la vierge * : mais ce qui est certain, c'est une vierge qui est devenue un soldat. J'avais bien entendu dire, mais je n'avais pas cru que le Christ a changé, l'eau en vin; le voici qui change même le sexe. Sortons d'ici pendant que nous sommes encore ce que nous avons été. Ne serais-je point changé aussi moi-même qui vois autre chose que je ne crois? Je suis venu au lupanar, je vois quelqu'un qui représentera la condamnée ; et puis je sortirai changé aussi : je m'en irai pur, moi qui suis entré coupable. Le fait est constaté, la couronne est due à ce vainqueur éminent. Celui qui est pris pour une vierge est condamné à la place de la vierge. Ainsi ce n'est pas seulement une vierge qui sort du lupanar, il en sort aussi des martyrs.

On rapporte que la jeune fille courut au lieu du supplice, et que tous les deux combattirent à qui subirait la mort : Le soldat disait: « C'est moi qui suis condamné à être tué ; la sentence vous absout, et elle m'atteint. » La jeune fille s'écrie : « Je ne vous ai pas pris pour être caution de ma mort; mais j'ai souhaité vous avoir pour protéger ma pureté. Si c'est la pudeur qu'on veut atteindre, mon sexe reste. Si l'on demande du sang, je ne désire point de caution! J'ai de quoi me libérer. La sentence est pour moi, puisqu'elle a été por-

* Une biche fut substituée à Iphiiçénie, quand Ae^amcm- Don voulut sacrifier sa fille.

tée contre moi. Certes, si je vous avais donné pour caution d'une somme d'argent, et qu'en mon absence le juge vous eût fait payer ma dette au prêteur, vous pourriez exiger par un arrêt que je vous satisfasse au dépens de mon patrimoine. Si je m'y refusais, qui ne jugerait ma déloyauté digne de mort ? à plus forte raison dès qu'il s*agit d'une condajnnation à mort. Je mourrai innocente, et ne prétends pas vous nuire par ma mort. Aujourd'hui il n'y a pas de milieu : ou je répondrai de votre sang versé, ou je serai martyre avec mon sang. Si je suis revenue aussitôt, qui oserait me chasser? Si j'eusse tardé, qui oserait m'absoudre? La loi doit m'alteiiulre, non seulement pour ma fuite, mais aussi pour le meurtre d'aulrui. Si mes membres ne pouvaient supporter le déshonneur, ils peuvent supporter la mort. On peut trouver dans une vierge un endroit oii on la frappera, quand elle n'en avait pas pour être flétrie : j'ai fui l'opprobre et non le martyre. Je vous ai bien cédé mon vêtement, mais je n'ai pas changé de qualité. Que si vous m'enlevez la mort vous ne m'avez pas rachetée, vous m'avez circonvenue. Gardez-vous de discuter, je vous prie, gardez-vous de me contredire. Ne m'enlevez pas un bienfait que vous m'avez donné. En avançant que cette dernière sentence n'ait pas été portée contre moi, vous en faites revivre une autre. Une première sentence est infirmée par une seconde. Si la dernière ne m'atteint pas, la première m'atteint. Nous pouvons exécuter l'une et l'autre, si vous me laissez être tourmentée tout d'abord. Sur vous on ne pourra exercer un autre châtiment, mais sur une vierge la pudeur s'y

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oppose. Enfin vous retirerez plus de gloire pour faire une martyre d'une adultère, que pour faire une adultère d'une martyre. » — Quel dénouement attendezvous? Ils combattirent à deux et tous deux furent vainqueurs. Au lieu d'une couronne à partager, deux furent accordées. C'est ainsi que les saints martyrs se secondaient mutuellement, l'une ouvrait à l'autre la porte au martyre, celui-ci lui donna de le réaliser.

On porte aux nues, dans les écoles des philosophes *, Damon et Pythias, de la secte de Pythagore. L'un d'eux, condamné à mort, demanda le temps de mettre ordre à ses affaires. Or, le tyran plein d'astuce, pensant qu'on ne pourrait plus le retrouver, demanda une caution qui serait frappée à sa place, s'il tardait à revenir. Je ne sais ce qu'on doit le plus admirer, ni quelque chose de plus noble, de l'un qui trouve quelqu'un s'obligeant à le représenter pour mourir, ou de l'autre venant s'offrir. Mais comme le condamné tardait à se présenter au supplice, son répondant vint avec un visage calme, et ne refusa pas de subir la mort. On le conduisait au lieu de rexéculion, quand son ami arrive; celui-ci vint se substituer à l'autre, et offrir sa tète au bourreau. Alors le Ivran, vovant avec admiration que les philosophes estimaient plus l'amitié que la vie, demanda à être admis en tiers dans l'amitié de ceux qu'il avait condamnés à mort. Tant la vertu a d'attraits, puisqu'elle gagna un tyran! Ces faits méritent des louanges, mais ils ne l'emportent pas sur

* C.icéron, De officih^ lib. III. — Valèrc-Mîixiiiie, liv. IV,

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