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La légende du Cid

Connaissez-vous, entre tous les héros célébrés par les trouvères et les poètes modernes, un plus grand nom que celui de don Rodrigue, le Cid Campeador? Pour moi, j'en sais bien un qui l'égale, je n'en sais pas un qui le surpasse. Son histoire , son caractère, son existence même, sont aujourd'hui, après huit siècles, un sujet de contradiction parmi les hommes. Mais c'est l'inévitable sort de la grandeur. Il semble que nous supportions impatiemment le souvenir de ceux de nos pareils qui, par leur valeur, sont sortis de la foule et se sont élevés jusqu'à l'héroïsme. Ne pouvant les chasser de notre mémoire, nous nous efforçons de

prouver qu'ils s'y sont établis injustement. Triste revanche pour notre orgueil blessé de l'éclat de leur gloire!

Les détracteurs du Cid avaient contre lui un autre grief. Aujourd'hui nous voyons nos grands hommes, dont la valeur n'a pu subir encore l'épreuve du temps, dispersés au service de toutes les causes pour gagner la célébrité. Au moyen âge, il n'y avait pour toute la Chrétienté qu'une seule cause, la cause qui arma l'Europe entière contre les Musulmans, la cause qui avait armé Charlemagne et Roland contre les Sarrasins et don Rodrigue contre les Arabes. Leur courage tout seul n'aurait pas suffi à rendre Roland et Rodrigue chers à leurs contemporains, s'ils n'avaient fait éclater au milieu de ces générations si dévouées un plus sublime dévouement. Mais ce dévouement ne pouvait pas être une recommandation devant une certaine critique née à la fin du dix-huitième siècle. Aussi a-l-elle tout contesté au Cid, et d'abord l'illustration et même la légitimité de sa naissance, puis sa jeunesse, ou du moins les combats et l'amour qui l'illuminent et nous la font voir rayonnante à travers la nuit des âges. Puis, aussi crédule aux récits arabes

qu'incrédule aux chroniques espagnoles, elle a contesté au Cid ses vertus chevaleresques, sa loyauté générosité. Devant Valence qu'il tenait ass étroitement que le désespoir en chassait 1rs habitants

au risque de leur vie, don Rodrigue aurait fait prévaloir sa cruauté sur la pitié de toute l'armée chrétienne. Enfin cette critique, aheurtée à obscurcir la gloire du Cid et s'y consumant en vains efforts, pe qu'elle aurait plus tôt fait de l'éteindre, etle hé chanté, non par quelques poètes, mais par l'Espagne entière pendant tant de siècles, ne fut plus ni un vainqueur impitoyable ni un chevalier félon, ce fut un personnage imaginaire, n'ayant jamais existé que da:^ les romances.

Implacables désirs d'une illustre vengeance Dont la fjloire du Cid a formé la naissance!

Une haine violente et inassouvie procède toujours ainsi : elle a son supplice dans la grandeur de son ennemi et dans sa gloire, et quand elle n'a pas pu le ruiner et le déshonorer, elle veut lui ôter la vie.

On peut bien suborner de faux témoins, mais tout un peuple ne se laisse pas suborner. Quand la critique,

au lieu de discuter la tradition et d'y chercher les altérations possibles après huit siècles, au lieu d'analyser la légende, de démêler le réel et l'idéal qui la composent, s'inscrit purement et simplement en faux contre la tradition, quand elle ose dire qu'une chaîne n'a pas un premier anneau, c'est-à-dire des milliers de témoins qui, après avoir eux-mêmes vu et entendu, ont rapporté ce que la tradition nous a transmis, la critique ne mérite plus qu'on l'écoute. Son système, absurde en soi, renverserait, s'il pouvait triompher, les fondements mêmes de la certitude historique, car toute l'autorité des documents s'établit elle-même sur l'autorité de la tradition, sans laquelle nous pourrions toujours supposer qu'ils ont été fabriqués après coup, comme Masdeu, en présence des traditions espagnoles et des traditions arabes, a prétendu que les romances et les chroniques ont inventé toute l'histoire du Cid et son existence même.

Quel que soit le mérite littéraire du poëme et des romances du Cid, leur principale valeur n'est pas là, mais dansl'histoire même du héros, perdue pour nous si le poëine et les romances ne nous l'avaient conservée. « Qui comprend, égale, » disait Raphaël. Ce qu'il

y a de plus précieux sur la terre après L'héroïsme, c'est l'amour et l'intelligence des vertus qui font les héros, c'est le souvenir que les nations conservent (1rs héros qui ont défendu et protégé leur enfance. C'est ce souvenir-là qui fait les grands peuples, c'est lui qui les encourage dans leurs luttes, qui les soutient dans leurs défaites, et qui dans leurs triomphes et dans leurs prospérités dissipe ces bouffées d'orgueil qui enivrent si facilement les vainqueurs et les changent en monstres exécrables. Qu'on accumule dans la vie d'un seul homme autant de victoires, autant de triomphes qu'on voudra, cet homme-là ne dira jamais : Quel autre oserait se comparer à moi? quand lui-même n'ose se comparer à un Roland ou à un Rodrigue, si grands dans leur vie et peut-être plus grands dans le souvenir reconnaissant des peuples. Nations ou familles privilégiées qui avons de tels aïeux, que leur histoire nous soit deux fois précieuse, qu'elle nous rappelle en même temps ce que nous devons être et le peu que nous sommes. Et défendons-nous comme d'une impiété, de dire : 3Ion aïeul n'était pas l'intrépide ouïe magnanime que l'on croit, ou bien : C'est l'orgueil de mes pères qui a inventé le fameux fondateur de notre

maison, son histoire n'est qu'une fable, et lui-même n'est qu'un héros de roman à la mode de ce lemps-là.

La gloire du Cid est pour l'Espagne un bien national qu'elle ne doit pas laisser périr. Mais cette gloirelà ne peut pas nous être indifférente à nous-mêmes. Comme on voit ces familles illustres dont je viens de parler, se souvenir avec un légitime orgueil des alliances qu'elles ont contractées et qui ont établi entre elles une communauté d'honneur et de gloire, il y a eu entre l'Espagne et la France, dans la politique et dans les lettres, et à toutes les époques de leur histoire, trop d'alliances, toutes heureuses, pour que nous puissions regarder le passé de l'Espagne avec d'autres yeux que notre passé. Et le nom du Cid est devenu, parla plus fameuse de ces alliances, un nom presque aussi français qu'espagnol. Ce qui était vrai il y a plus de deux cents ans, le sera toujours :

Tout Paris pour Rodrigue a les yeux de Chimène.

C'est la raison de cette publication. 11 est bien vrai que les œuvres qui composent ces deux volumes sont des œuvres étrangères par l'idiome où elles furent écrites, mais RuyDiaz ne sera jamais un étranger pour

— vu —

nous. Il ne peul |>as, sans doute, prendre rang parmi nos ancêtres. .Mais, combattant pour la même cause, il fut en quelque sorte leur allié. Aussi sa gloire est comme une partie de notre patrimoine. Les titi étaient dispersés : on les a rassemblés ici. Que le grand nom du Cid protégé cette humble entrepris. !

Alex, de S.u.\t-Au;i.\.

9 octobre 1865.

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