NOTICE
J'avais songé d'abord à réunir ce qu'il y a de mieux établi dans les chroniques et les histoires pour en former une vie abrégée de Ruy Diaz, surnommé le Cid Campeador. Mais quand j'ai voulu me mettre à l'exécution, je me suis trouvé fort embarrassé. Le Cid est un personnage iellemen! légendaire, qu'on a pu, au siècle dernier, nier jusqu'à son existence. Les différentes légendes affectent le style grave de l'histoire et toutes les apparences de la plus scrupuleuse vérité. Entre des témoignages souvent contradictoires et cependant aussi vraisemblables les uns que les autres, auxquels fallait-il se fier? L'exemple de mes devanciers n'était
pas propre à m'attirer dans cette voie. Le père Risco (i), qui a publié une chronique latine, découverte par lui, fait plier toute autorité devant elle, dans sa vie du Cid. M. Dozy (2) a composé aussi une vie du Cid, mais il ne veut croire que les historiens arabes, qu'il a beaucoup étudiés. M. Damas Hinard (3) préfère à tout autre Cid le Cid des romances (4} et celui du poëme. Je me suis dit qu'il ne m'appartenait pas de décider au milieu d'une telle confusion, et qu'il serait plus sage de traduire les vieilles chroniques espagnoles, afin que chacun pût se faire, en connaissance de cause, sa propre opinion. Travail ingrat et dont le produit pourra paraître lourd et indigeste. J'ai donné mes raisons: que l'on juge.
Restait à faire un choix parmi ces chroniques. La Chronique du Cid et la Chronique générale, à l'endroit où elle parle de ce héros, sont évidemment copiées l'une sur l'autre. D'ailleurs toutes deux ont une tache originelle, qui doit nous faire suspecter beaucoup leur véracité : elles furent composées sur des documents arabes. J'ai donc cru qu'il serait suffisant, pour les faire connaître, de donner la traduction d'un résumé de la Chronique du Cid, édité à Séville en 1548. Ce petit ouvrage renferme ce qu'il y a de plus important dans la grande chronique : il est peut-être moins agréable, les narrations et les discours s'y trouvant parfois un peu tronqués ; mais au moins nous ne nous laisserons pas trop égarer par les Arabes, qui, quoi qu'en
(1) La Castilla y el mas famoso Castellono. (I) Recherches sur Vhisioire littéraire et politique de VEspagne.
(3) Romancero gênerai ou Recueil des chants populaires de V Espagne, et Poëme du Cid.
(4) J'ai suivi l'usage le plus généralement adopté en mettant le mot romance au masculin, usage justitié par la nécessité où l'on est d'établir une distinction entre ce mot et son homonyme français, dont le sens est entièrement différent.
puisse dire lï-nidit M. I>i-/y. M MO( -mK ni
même les plus dignes <!«' t"i, dam [toul ee qui coj
leur mortel <Miii"ini I-' Campeador. Cet cbfOOiqOM eut.
en outre, le défaal d'être beaucoup pi m que les
antres;
Le pèl| Risco publia en 1*742, en appendice de son liuv intitule: La Castilla y el mas famoso castellann. un»- Histoire de Rodrigue Diaz le Campeador, qu'il avait tra dans un vieux manuscrit de la bibliothèque du coûte»!
il de Saint-Isidore de Léon. Cette chronique, éeri latin, est certainement fort ancienne. Là ne paraît aucun des événements un peu poétiques de la vie légendaire du Cid : jamais histoire ne fut plus sèche. Quoique cette chronique ne soit pas parfaitement d'accord avec les autres sur tous les points, j'ai cru qu'elle avait assez d'importance pour que j'essayasse d'en donner une traduction.
J'ai joint à ces deux opuscules celui qui est connu sous le nom de Chronica rimada Chroniqut rimée\ Là se trouvent racontés les premiers événements de la jeunesse de Ruy Diaz. Elle est fort ancienne el, sans doute, à peu près contemporaine du Poème du Cid. Elle a subi quelques allérations, et certains passages restent inexplicables, malgré toute la bonne volonté de M. Duran 1' et celle de M. Dumas Hinard 2 .
Tels sont les premiers documents historiques sur lesquels s'appuie l'histoire du Cid (3). Ils furent faits d'après la tradition chrétienne ou musulmane, et la légende ne les a pas attendus pour se former : le Poème du Cid et probablement un certain nombre de romances, aujourd'hui transformes en
(11 Romancero gênerai.
(2) îJoïme du Cid.
(3) N'oublions pas cette phrase, si souvent citée, d'une chronique latin..' de l'époque : « In Hispania apud Valentiam, Rodericus Cornes defunctus est, de quo maximus luctus Chrislianis fuit, et gaudium inimicis Paganis. »
espagnol moderne, sont plus anciens que toutes les chroniques.
J'ai conservé autant que possible la forme de l'original dans ma traduction ; il y a quelques longueurs, je ne me suis pas cru permis de les retrancher. Dans la Chronique latine, j'ai poussé le scrupule jusqu'à laisser tels miels le^ noms propres, qu'on avait défigurés, mais en en donnant en note la traduction. Si je me suis trompé en quelque chose, on me tiendra compte, j'espère, des difficultés que j'ai rencontrées à chaque pas, et contre lesquelles j'ai toujours lutté, sinon avec bonheur, du moins avec courage et constance.
CIIRO.NJOUE ESPAGNOLE