NOTICE
« Je ne chante ni les dames, ni les tendresses de chevaliers énamourés, ni les délices, ni les tourments des pauvres amoureux; mais je chante la bravoure, les hauts faits, les prouesses de ces hardis Espagnols qui imposèrent, par le glaive, un dur joug à une nation jusqu'alors indomptée. »
C'est sur ce ton rude et fier qu'Ercilla commence son poëme de YAraucanie. Tel était peut-être aussi, quoique sans doute plus simple encore, le début maintenant perdu du Poëme du Cid. Car ce poëme, le plus ancien monument de la littérature castillane, n'est que le récit des guerres sans fin du Cid Campeador, héros que l'on croit amoureux de ce côté des Pyrénées, mais qui, en réalité, ne fut jamais épris d'amour que pour les combats.
Le Poème du Cid fut publié pour la première fois en
1779 par le savant Sanchez. L'auteur en est inconnu, car de l'aveu de tous les critiques, l'abbé Pierre, qui se nomme lui-même dans les derniers vers, ne se donne en employant le mot escribir que pour le copiste. Même incertitude pour la date précise de cette copie : il se trouve une lacune au milieu des chiffres. Cependant on s'accorde généralement à la croire des premières années du treizième siècle. L'œuvre originale paraît être du siècle précédent. Les poèmes épiques sans date ni nom d'auteur ne sont heureusement pas chose rare.
Il ne faut pas chercher dans ce poëme de brillantes descriptions, des scènes dramatiques, des discours avec exorde et péroraison; non, tout est simple comme une chronique, et la fiction en semble entièrement bannie. Je ne dirai pas cependant qu'il soit fait sans art; il est trop rempli de naturel pour qu'une telle accusation puisse être vraie. On y trouve des récits assez vifs de batailles, des discours où parle la passion, de beaux caractères de héros qui ne se démentent pas. Et voilà ce qu'on y peut admirer. Le Cid se montre toujours fidèle à son Dieu et à son Roi, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Il est bon époux et bon père : le fier Castillan sent son cœur se briser quand il part pour l'exil, loin de sa femme et de ses filles, et quand il apprend le crime des infants de Carrion. Il est bon maître aussi, ou plutôt bon ami, car ses vassaux sont des amis pour lui. Quelle magnifique amitié que celle qui lie soit avec le Cid, soit entre eux tous ces héros, Alvar Fanez, Pero Bermuez, Fêlez Munoz, Martin Antolinez et les autres! C'était un beau siècle que celui qui produisit de tels hommes. Rien qu'à lire leur vie si héroïque et si chrétienne, on se sent devenir meilleur, et je conseillerais fort à ceux qui de nos jours affectent de parler avec un sourire railleur de ce qu'ils nomment le bon vieux temps, de ne jamais demander qu'à des documents aussi authentiques quelles étaient les mœurs de ces âges.
POBlffl 2*0
Un a dit que le Poème du Cid «'tait Imité de la Chanson de Roland. C'est l'opinion «l»* gens foi matière et, comme Français, Je ne demanderai! qu'à m'y soumettre s'il- apportaient la moindre preuve pour la soutenir. On Bail combien à cette époque les imitai prochaient de l'original, en trouvant moyen en même t»*inps el de le défigurer, et de faire disparate dans l'ora L'imitateur. Or il n'j a rien de semblable dans toPoëmedÊ Cid, et il reste encore à prouver que celui-ci n'est pas antérieur à la Chanson de geste de Théroulde.
Je ne dirai qu'un mot de ma traduction, c'est que je l'ai faite aussi littérale que possible. M. Yillemain 1 , M. le comte de Pu vinaigre (-2) et d'autres écrivains m'avaient déjà donné quelques modèles. M. Damas-IIinard (3 , qui a le premier publié du Poëme du Cid une édition corrigée et suffisamment annotée, a été pour moi un guide sûr au milieu de toutes les difficultés, comme j'aurai plusieurs fois occasion de le reconnaître dans mes notes, et je n'aurais pas même essayé de donner après lui une traduction de ce poëme, si son livre eût été davantage à la portée de tout le monde. Je dois dire cependant que j'ai rejeté toutes celles des corrections proposées par Sanchez ou par M. Damas- Ilinard, qui ne m'ont pas paru indispensables pour l'intelligence du texte.
Puisse, pour tout succès, ma traduction inspirer à quelqu'un le désir de lire ce vieux poëme dans le texte espagnol, bien convaincu que je suis qu'on ne peut, sans quelque profit pour l'esprit et le cœur, hanter ces héros des vieux temps.
(I) Tableau de la Littérature au moyen âge. Les Vieux Auteurs castillans.
Poème du Cid.