LUI
Comment le Cid fut informé que le roi Bucar et trente-six rois ^'avançaient contre Yaien e, avec une flotte très- nombreuse, et des préparatifs qu'il lit pour Uur livrer bataille.
Après que le Cid eut marié ses filles avec les infants de Navarre et d'Aragon, il demeura cinq ans seigneur de Valence.
Cependant, le roi Bucar n'avait pas oublié l'affront qu'il avait reçu du Cid; mais il allait lui-même par toute l'Afrique invitant tous ses parents et tous ses amis à passer avec lui en Espagne pour prendre vengeance du Cid. Il réunit ainsi trente-six rois et de nombreuses troupes de pied et de cheval, et passa la mer.
Le Cid en étant instruit, manda devant lui tous les hommes de la ville, et leur dit : « Amis, j'ai été informé que le roi Bucar passait la mer en compagnie de trente-six rois. Or, je dois prendre mes mesures pour leur résister, puisqu'il a plu à Dieu, Notre-Seigneur, de me donner cette noble cité. Et pour que j'y parvienne plus facilement, il serait bon, Maures, que, sortant tous de la ville, vous allassiez demeurer au faubourg d'Alaidia jusqu'à ce que nous voyions la fin de cette affaire. C'est pourquoi je vous ordonne de l'exécuter à l'instant. »
Les Maures lui obéirent, et alors, quand la ville se trouva tout entière aux mains des Chrétiens, le Cid donna ses ordres, et il lui sembla que, ces Maures sortis, il était en sûreté.
Comment L'apôtre saint Pierre apparat au (">itl et lui révéla qu'il quitterait cette vie dans ub espace de trente jours, et qu'il vaincrait après sa mort le roi Bucar et toi» les rois venus avec loi.
Une nuit, il arriva que, comme le Cul était à réfléchir en son lit sur ce qu'il devait faire pour livrer bataille au roi Bucar, sa chambre lui sembla remplie d'une si grande clarté qu'il en fut épouvanté. Et un homme lui apparut, vieux et blanchi, perlant à la main une grande clef, qui lui dit : « Rodrigue, dors-tu? » Ces paroles le troublèrent beaucoup, et il s'écria : « Je ne dors pas, mais au nom de Dieu, te requiers de me dire qui tu es. »
Le vieillard lui répondit : « Rodrigue, ne crains point, car je suis l'apôtre saint Pierre, et je viens à toi pour te faire savoir que d'aujourd'hui en trente jours tu quitteras ce monde et iras dans la vie bienheureuse. Dieu veut te faire si grande faveur que ta gent vaincra le roi Bucar, et quoique mort, c'est toi qui remporteras cette victoire par la renommée de ton bras, et avec l'aide de l'apôtre saint Jacques que Notre-Seigneur enverra à celle bataille. C'est pourquoi occupe-toi de faire à Dieu amende de tes péchés, et tu seras sauvé. Tout cela, Noire-Seigneur Jésus-Christ te l'accorde à ma- prière et supplication, pour les honneurs que tu m'as rendus en ma maison de Cardena. »
Le Cid en l'entendant ressentit une grande consolation et
apôlre qui lui apportait pareil message. Le lendemain de grand malin, il manda tous les hommes d'honneur, et quand ils furent réunis devant lui : « Amis, parents et fidèles vassaux, leur dit-il, vous savez bien comment le roi don Alphonse, mon seigneur, m'a par deux fois banni de la Castille. Et vous, pour la plupart, dans votre attachement, vous m'avez accompagné, et protégé, et servi en toute loyauté. Dieu nous a accordé si grande faveur que nous avons vaincu en maintes batailles les Maures comme les Chrétiens, et conquis cette ville où nous habitons. Mais je ne l'ai que pour rendre service à Dieu et pareillement au roi don Alphonse, mon seigneur, parce que je suis son sujet naturel. Je veux vous dire toutes ces choses pour que vous sachiez où en sont mes affaires. Car, tenez pour certain, mes amis, que je me trouve à la fin de mes jours : vous n'ignorez pas que la mort est commune à tous. Apprenez, en vérité, que la nuit passée, comme j'étais éveillé, l'apôtre saint Pierre m' apparut, et me dit que d'aujourd'hui en trente jours je quitterais cette vie ; et je crois qu'ainsi il arrivera. Voici que le roi Bucar amène trente-six rois et de très-grandes forces. Voyez si vous pouvez défendre cette ville. Pour moi, j'espère en Notre-Seigneur que je saurai vous donner tel conseil que vous remportiez victoire au champ de bataille, et je vous enseignerai avant ma mort ce que vous aurez à faire. »
Comment le Cid enseigna aux siens ce qu'ils devaient faire pour livrer bataille au roi Bucar après sa mort.
Sur ces entrefaites, le Cid tomba malade. Alors il fit fermer toutes les portes de la ville, et s'étant rendu à l'église
Je Saint-Pierre de Cardefta, il ordonna que tous ses. gens se réunissent <mi présence de l'évèque don Hiéronyme et de son elergé, et leur dit : i Amis, roui sares bien comment la mort n'épargne aucun homme, quelque grand qu'il soit. Par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je n'ai jamais été vaincu ni honni, vous ne l'ignorez pai : c'est pourquoi je roua prie, vous tous ici présents, parents, amis et vassaux, de ne point permettre que je le sois à ma mort. Car le bonheur d'un homme dépend de sa fin. Je vous prie et ordonne donc d'exécuter tout ce que l'évèque don Hiéronyme, don Alvar Fanez et Pero Bermudez, vous commanderont, en sorte qu'ils puissent vous conduire et vous gouverner à mon honneur ainsi qu'à votre contentement. Je vous supplie de vous montrer pour eux aussi ohéissants que vous l'avez été jusqu'à présent pour moi. » Alors, après avoir fait à tous ses adieux, il se confessa à l'évèque et retourna tout en pleurs à son A'cazar.
Et il allait toujours s'affaiblissant. Or, comme il ne comptait plus que sept jours avant le terme de sa vie, il fit apporter devant lui la myrrhe et le baume que lui avait envoyés le Soudan. Il ordonna d'apporter une coupe d'or et de délayer ces choses dans de l'eau de rose. Chaque jour il buvait une cuillerée de ce mélange qui lui rendit sa couleur : il devint plus frais et plus beau qu'il ne l'était en santé.
Mais le corps demeurait en souffrance. La veille de sa mort, il manda l'évèque don Hiéronyme, don Alvar Fanez. Pero Bermudez et Gil Diaz, son intendant, et leur dit : « Vous savez bien que le roi Bucar et les trente-six rois qu'il amène avec lui, seront dans très-peu de temps devant Valence. Dès que je serai mort, ce que vous aurez à faire tout d'abord sera de laver mon corps plusieurs fois avec de l'eau de rose, et ensuite de l'oindre avec du baume et de la myrrhe, de telle sorte qu'il n'y ait- aucune partie qui ne soit pas ointe. Et je vous prie, ma dame doua Chimène, et vous
tous ici présents, de ne point pousser de gémissements, et de ne point prendre mon deuil, afin que l'on ne puisse découvrir ma mort. Mais quand le roi Cu^ar arrivera, ordonnez à tous nos gens de monter sur les murs et les tours, d : jouer des tambours et des clairons; qu'ils fassent aus si grande réjouissance qu'ils pourront. Préparez, de votre côté, toutes choses pour aller en Castille, et annoncez-leur aussi secrètement ce retour, pour qu'ils se disposent à emporter leurs Liens sans le laisser voir aux Maures, car vous ne pourriez demeurer en cette ville après ma mort. Pour vous, Gil Diaz, ayez soin de seller mon cheval Babieca et de l'armer fortement. Préparez mon corps habilement et placez-moi sur la selle, et attachez-moi de telle manière que je ne puisse tomber. Mettez-moi mon épée à la main. Pour vous, évêque, et vous, Gil Diaz, vous marcherez à mon côté et conduirez mon cheval. Vous, Peio Bermudez, vous porterez mon étendard., comme c'est votre coutume. Tous. Alvar Fanez, vous conduirez les troupes et rangerez les soldats et marcherez au combat contre le roi Bucar. Car soyez assuré que vous le vaincrez, et n'ayez là-dessus aucun doute, puisque l'apôtre saint Pierre nie l'a révélé. Et après avoir remporté cette victoire, recueillez les dépouilles du champ de bataille, où vous trouverez d'immenses richesses. »
Le lendemain matin, le Cid fit son testament, léguant à chacun de ses serviteurs ce que ses services lui semblaient avoir mérité. Il établit ses héritières doïia Chimène et ses filles, et laissa pour exécuteurs testamentaires l'évêque don Hiéronyme, don Alvar Fanez et Pero Bermudez.
Puis il reçut avec grande dévotion le Corps de Noire-Seigneur, et parla ainsi : « 0 Seigneur Jésus! la royauté t'appartient, et tous les puissants sont entre tes mains; tu es Roi des rois et puissant au-dessus de tous les puissants. Je te demande en grâce, puisque tu m'as accordé si grand honneur, et sur les ennemis de ta sainte foi tant de vie-
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toires, de recevoirinon ame et i!«- me pardonner m cbés. »
Bt, en achevant de dire ces mots, le Cid rendit l'âme à Dieu, Kotre-Seignew.
Après s;i mort, on lit toui ce qu'il avail ordonné eton le porta à l'église de Sainte-Ilarie-des-Vertus, voisine de l'Alcazar. On lui lit dire beaucoup de messes, et on le traita tvec grand honneur, sans pousser aucune plainte.
Comment le roi Bucar, avec une flotte très-nombreuse, descendit sur la plage de Valence trois jours après la mort du Cid.
Trois jours après celui où le Cid était mort, le roi Bucar descendit sur la plage avec la plus puissante armée que jamais roi eût amené d'outre-mer, et avec lui trente-six rois. Aussi une reine mauresque avec douze cents cavaliers nègres. Leur tète était complètement rasée, à part une touffe de cheveux au sommet, en signe qu'ils marchaient à une guerre sainte. Ils venaient armés de cuirasses et de boucliers et portaient des arcs turcs. Le roi Bucar, étant descendu à terre, fit asseoir son camp, qui se trouva composé de quinze mille tentes, sans compter beaucoup d'autres petits pavillons. La reine mauresque fit également dresser ses tentes auprès de la ville.
Valence fut attaquée dès le lendemain; et le combat ayant duré trois jours, les gens du roi, qui s'élançai nt contre Jes remparts avec beaucoup d'ardeur, périrent en très-grand nombre. Les Chrétiens, pour les tuer, employaient toutes sortes d'engins. A l'intérieur de la ville, ils .menaient grande réjouissance et faisaient retentir fifre», et clairons,
et tambours. Le roi Bucar, voyant sa troupe si maltraitée, ordonna la retraite.
Après quoi les Chrétiens restèrent huit jours à faire tous leurs préparatifs pour se rendre en Castilîe.
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Comment doua Chimène, femme du Cid, tous ses cavaliers et tous ses gen:> sortirent de Valence avec le corps du Cid et livrèrent bataille au roi Bucar; comment celui-ci fut vaincu dans le combat, et vingt-deux rois tués, et une quantité innombrable des siens tués aussi ou noyés dans la mer à cause de leur précipitation à fuir.
Neuf jours après l'arrivée du roi Bucar, toutes choses furent disposées comme il a été dit. Ils conservèrent le corps du Cid dans son entier : ses yeux étaient ouverts, il portait sa longue barbe et avait si bon air, qu'aucun homme vivant ne l'aurait dit mort. Il fut placé sur sa selle et sur son cheval Babieca. Quand le Cid fut ainsi arrangé, ils lui revêtirent son armure et le coiffèrent d'un casque de parchemin peint, puis le mirent entre deux planches de forme recourbée, l'une devant la poitrine, l'autre derrière le dos, de telle sorte que le corps se tenait parfaitement droit sans pencher d'un côté ni de l'autre ; et dans sa main son épée Tizona.
Le lendemain au matin, toutes les compagnies du Cid prirent leurs armes, et se chargèrent de leurs provisions et aussi de tout ce qui était bon à emporter. D'un côté marchait l'évêque don Hiéronyme, de l'autre Gil Diaz et Pero Bermudez avec la bannière du Cid; ils menaient avec eux cinq cents chevaliers fort bien équipés. Puis venaient les mules avec le bagage et cinq cents autres chevaliers. Après eux s'avançait doha Chimène accompagnée de cinq cents
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chevaliers. A L'arrière-garde, le corps du Cid avec cinq cents des plus braves, et Ils sortirent si doucement que ,iii merveille.
Dès que le jour parut, don Alvar Panez rangea ses troupes eu bon* ordre, selon qu'il avait coutume, et avec une
grande furie vint assaillit- les .Maures. Aussitôt, sans hésitation, commença la bataille. Les gens du Cid rencontrant
tout d'abord la reine mauresque, tuèrent bon nombre de ses nègres ; niais celle-ci, avec les gens qui lui restaient. s'élança en avant, et elle commençait à faire carnage quand
les Chrétiens lu tuèrent et mirent les siens en fuite. La surprise fut si grande dans le camp, que beaucoup de Maures oe purent s'armer, aussi les Chrétiens en tuèrent-ils un tel nombre, que c'était merveille. Dans leur trouble, la plupart d'entre eux s'enfuirent vers la mer. Et il sembla aux Maures qu'ils étaient poursuivis par plus de cinquante mille hommes à cheval, et ils remarquaient entre tous un chevalier sur un cheval blanc qui portait une bannière écarlate et une croix blanche, et tenait à la main une épée. Cette épée était de feu, et elle faisait des Maures si grand massacre, que c'était merveille. A cette vue, le roi Bucar et les autres rois qui l'accompagnaient s'enfuirent vers la mer aussi promptement qu'ils purent. Les compagnies du Cid de s'élancer derrière eux. Les Maures étaient remplis d'une si grande frayeur, qu'ils ne songeaient qu'à se sauver. Ils mirent tant d'empressement à se jeter dans leurs vaisseaux que plus de vingt mille d'entre eux tombèrent à la mer. Des trente-six rois venus avec le roi Bucar, vingt-deux restèrent morts sur la place. Le roi Bucar et ceux qui s'étaient échappés montèrent sur les navires, et, les voiles ayant été tendues, revinrent dans leurs pays en fort triste équipage. Dès que les Maures furent partis, don Àlvar Fanez et les compagnies du Cid retournèrent au champ de bataille. On De saurait croire combien il y avait d'or, d'argent, de joyaux, de pierres précieuses, de chevaux, de mules, de
ciiameaux, de vêtements de toute sorte. Le butin qu'ils ramassèrent fut tel que le plus pauvre des Chrétiens en devint riche pour toujours. Les tentes et diverses autres dépouilles s'y trouvaient en si grand nombre qu'ils durent en laisser une très-grande partie, ne sachant comment tout emporter.
Ainsi riches et victorieux emportant avec eux le corps du Cid, comme vous l'avez déjà lu, ils s'éloignèrent du champ de combat et prirent la route de Gastille.
Et la première nuit, ils couchèrent à Sept-Eaux.
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De ce que BreDt les Maures de Valence quand ils virent la femme du Cid et tous les Chrétiens partis pour la Gastille.
Lorsque les Maures qui se trouvaient dans les faubourgs virent les gens du Cid remporter une aussi grande victoire, puis se diriger vers la Gastille, ils s'émerveillèrent beaucoup et soupçonnèrent dans cette conduite quelque artifice, et restèrent tranquilles tout ce jour, craignant de se rendre sur le champ de combat où les tentes étaient restée?. Et toute la nuit de même, sans oser pénétrer dans la ville.
Le lendemain matin un chevalier maure monta à cheval et fit le tour de Valence. Et il trouva toutes les portes fermées jusqu'à ce qu'il arrivât à celle par laquelle étaient sorties les compagnies du Cid. Alors4l entra dans la ville, et, comme il n'y trouvait personne, il sortit aussitôt tout épouvanté, et vint le dire aux siens. Les Maures furent également épouvantés et n'osèrent, de ce jour, ni se rendre vers les tentes, ni entrer dans la ville.
Le jour suivant au matin, les principaux d'entre eux et ce même chevalier se rendirent à l'Alcazar et parcoururent
toul€ l:i ville sans rencontrer peiSOfMSC \i\ante. Mais, tandis qu'ils chevauchaient ainsi par les rues, il i remarquèrent sur une muraille une inscription en langue arabe tracée par (iil Diaz, et rapportant comment leÇid était mort, comment on l'avait emporté au combat pour vaincre I»' roi Lmcar, comment - - hommes revenaient en Casulle et abandonnaient Valence aux Maures.
Aussitôt les Maures entrèrent en grande joie, ouvrirent les portes, prirent possession de la cité (l), et chacun rapporta ses biens dans sa maison. Puis ils allèrent vers les lentes où ils trouvèrent bien des choses que les chrétiens n'avaient pas pu emporter, et aussi plusieurs femmes qui tenaient, mais pas un homme vivant. Les morts étaient si nombreux qu'on ne pouvait éviter de marcher sur eux : suivant la ligne des cadavres ils remontèrent jusqu'à la
(i) Je citerai encore ici l'histoire arabe :
Les Musulmans sont entrés dans Valence (que Dieu veuille lui rendre la force après qu'elle a été couverte de honte). L'ennemi m a incendié la plus grande partie et il l'a laissée dan>> un tel état le est propre a stupéfier ceux qui s'occupent d'elle et a les pioiger dans une silencieuse et morne méditatif n. Il l'a couverte de noirs vêtements, de même qu'elle portait le deuil quand il s'y trouvait encore ; son regard est donc éteint et son cœur qui s'agite sur des charbons ardi nts pousse des soupirs. Mais son corps délira lui reste, il lui reste «on terrain élevé qui r ssemble au musc .! t . t a i'or rouge; ses jardins qui abondent en arbres; son e rempli d'eaux limpides; et grâce à la bonne étoile de Pensif Musulmans et aux soins qu'il lui vouera, les ténèbres oui la ; t nt disparaîtront. Elle recouvrera ses parures et ses bij >ux : ir, die se pareia de nouveau de ses robes magnifiques, elle se monîrera dans tout son éclat et ressemblera au soleil quand d eït dans le premier signe du zodiaque. Louange a D.eu, le roi du royaume éteru< 1... A piésent qu'elle a été rendue a l'Islam, un adoucissement et une consolation ont été apportées a nos douleurs que le destin et la volonté de Dieu avait causées. » Traduction de M. Dozy.
mer. Les morts étaient si nombreux qu'à grand peine ils purent les compter.
Comment dofia Chimène et les gens du Cid revinrent en Castillo.
Le jour où la troupe du Cid partit pour la Castille, elle s'arrêta en un lieu nommé Sept-Eaux, et poursuivit son chemin ajournées comptées jusqu'à Osma. Ils emmenaient toujours le corps du Cid dessus son cheval, très-richement vêtu, de sorte qu'à le voir tous l'auraient cru vivant. Chaque nuit ils le descendaient de Eabieca avec la selle sur laquelle ils le laissaient. D'Osma ils envoyèrent des lettres aux filles du Cid, et à tous ses parents et amis, pour leur apprendre sa mort et la victoire qu'après sa mort il avait remportée sur le roi Bucar. Ils le firent aussi savoir au roi don Alphonse.
Quelques-uns d'entre eux formèrent le projet de mettre le Cid dans un cercueil. Mais dona Chimène n'y consentit point, disant que le Roi, les infants et tous ses amis le verraient avec beaucoup plus de plaisir dans l'état où il était que dans un cercueil.
Dona Chimène et toutes les compagnies du Cid attendirent à Osma jusqu'à ce que l'infant don Sanche vint aver sa femme doua Sol : il était précédé de cent chevaliers portant à leurs arçons leurs écus renversés, et vêtus de capes de deuil et sans capuchon. Dona Sol et toutes ses damoiselles avaient des habillements d'étamine noire. Comme ils approchaient d'Osma. doua Chimène sortit à leur rencontra avec tous les chevaliers du Cid, et le Cid dessus son cheval; devant lui sa bannière et tout autour sa troupe fort bien équipée. L'infant remarqua avec beaucoup d'étonnement
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que tes gêna du Cid ne poussaient aucune plainte, et à la
vu»; du Cid il s<- mit à pleurer abondamment. Mais doua Chimène le pria de ne point faire ainsi : parée que le Cid avait défendu sous peine de malédiction qu'on poussât pour sa mort aucune plainte et que personne le pleurât. Doua Sol hais.i les mains au Cid ei à doua Chimène.
Quelques jours après arrivèrent aussi don Ramire etdoîïa Elvire sa femme. Ils menaient devant eux deux cents chevaliers sans aucun deuil parce qu'ils avaient été prévenus des volontés du Cid. Ils rejoignirent doua Chimène et les
compagnies du Cid à Sant-Estevan de Gormaz : celle-ci
sortit à leur rencontre, de môme qu'elle avait fait pour l'infant don Sanche. Doua Elvire baisa les mains au Cid et à sa mère. Le roi de Navarre et tous ses chevaliers s'émerveillèrent beaucoup de la beauté et de l'apparence de vie conservée par le Cid après sa mort.
Puis, avec le corps du Cid, ils partirent tous pour Saint- Pierre de Cardena, où ils trouvèrent nombre de gens accourus de Castille pour voir le corps du Cid.
Comment le roi don Alphonse sut que le corps du Cid était arrivé à Saint-Pierre de Cardena.
Cependant le roi don Alphonse, se trouvant à Tolède, y reçut la nouvelle de la mort du Cid et de la victoire qu'après sa mort ses gens avaient remportée sur le roi Bucar. Ayant été informé que son corps venait d'arriver à Saint- Pierre de Cardena, il se hâta d'accourir à grandes marches, faisant route vers cette ville.
Quand le roi de Navarre et l'infant don Sanche surent que le Roi approchait, ils s'avancèrent à sa rencontre de la t. i 8
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sorte : le roi de Navarre et l'infant don Sanche amenant le Cid dessus son cheval et très-richement vêtu. Le Roi s'émerveilla beaucoup de la beauté que son corps conservait. Tous les chevaliers du Cid baisèrent la main au Roi. Et revenant à Saint- Pierre, ils placèrent le corps du Cid en grand honneur à côté de l'autel. Aussitôt après, le Roi se rendit auprès de dona Chimène et de ses filles pour les consoler, et promit de leur accorder de grands biens et de grandes faveurs. Et il commanda de donner au roi de Navarre et à l'infant don Sanche et à tous les leurs ce dont ils avaient besoin, tant que dureraient les obsèques du Cid.
Comment le Roi et les seigneurs venus avec lui demeurèrent trois semaines a faire les obsèques du Cid.
Trois jours après leur arrivée, ils décidèrent d'enterrer le corps du Cid. Mais dona Chimène s'y refusa et pria le Roi de permettre qu'il demeurât en cet état tant que son corps se maintiendrait sans aucune corruption. Le Roi y consentit et fit aussitôt venir le banc à dossier que le Cid avait apporté à Tolède. Il ordonna que le Cid fût mis à main droite de l'autel, qu'on le revêtît d'une riche étoffe d'or, et que, derrière son banc à dossier, on construisît un magnifique tabernacle où seraient mises des armures, l'armure du Cid, celle de don Ramire, roi de Navarre, et celle de don Sanche, infant d'Aragon.
Toutes choses ainsi disposées, le Roi fit tirer le corps du Cid d'entre les planches, et on le trouva aussi frais, aussi ferme que s'il avait été en vie. Alors le Roi reconnut qu'on pouvait le traiter ainsi que le désirait dona Chimène. Alors le Cid fut revêtu de ces étoffes très-riches que lui avait en-
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voyêet le Soudan, el assis sur son banc l'autel : et dans la main droite on lui mit son épée Tizooa. Le Cid demeura ainsi dix ans, el quand ses vèten étaient quelque peu vieillis, on lui en mettaii de neufs, l.i' roi «Ion Alphonse ci les autres seigneurs demeui
trois semaines à faire les obsèques <ln Cid : quand elles fuient terminées, le roi s'ea retourna à Tolède, et queiqoesuns «1rs chevaliers du Cid l'y accompagnèrent. D'au partirent avec le roi de Navarre, <it d'autres srvee l'infant d'Aragon. Don Alvar Panez, Pero Bennudez, févèque don Hiéronyme Gil Diaz, et tous les hommes de service dem jurèrent à Saint-Pierre r avec doua Chimène, ainsi que le Cid l'avait ordonné en son testament.
il) (Test lit que dona Chimène vit la fin de ses jours: la Chronique du Cid raconte ainsi cette mort :
« L'histoire raconte que tant que doua Chimène Gomez demeura a Saint- Pierre de Cardeiïa, Gil Diaz prit toujours soin de la servir, ainsi que le Cid, sen seigneur, le lui avait ordonné : et il la servit si bien, si honorablement, qu'elle s'en trouvait fort satisfaite. Dona Chimène accomplit tout ce que le Cid lui avait commandé : et elle demeura ainsi, quatre ans sur terre, faisait chanter maintes messes et offices pour l'âme du Cid et de ses chevaliers défunts. Sa vie consistait à faire du bien pour l'amour de Dieu, partout où elle le jugeait nécessaire. El elle voulait passer auprès du Cid tous ses instants, ne s'éloigner de lui que pour le repas et la nuit, mais on ne l'y laissait rester que lorsqu'on récitait des offices eu l'honneur du Cid. L'histoire raconte que quatre ans après la mort du Cid, la noble dame, dona Chimène Gomez, vint a mourir. En ce même temps l'abbé du monastère était don Garcia Tellez, trèsnoble religieux et gentilhomme. Cet abbé et Gil Diaz envoyèrent vers les tilles du Cid et de dona Chimène Gomez, pour qu'elles vinssent hontrer leur mère a son enterrement, et recueillir son héritage. Dona Sol, la cadette, arriva la première, et cela parce qu'elle était veuve; car l'infant don Sanche, avec qui elle avait été mariée, venait de mourir, trois ans après la mort du Cid, ne lui laissant ni fils, ni fitle. Tout aussitôt après arriva le roi Ramire avec l'autre dame, dona Elvire, sa femme : et une grande foule venait avec lui en l'honneur de sa femme et de sa belle-mère : et
136 " CHEQNIQUES
Doiïa Chimène recommanda à Gil Diaz de prendre toujours grand soin de Babieca, le cheval du Cid. Il était resté en sa possession quarante-deux ans, et il lui survécut encore deux ans. Après qu'on l'eut déchargé du corps du Cid, il ne fut jamais monté par un autre : chaque jour Gil Diaz le conduisait à la rivière par la bride. Parce que ce cheval était très-fameux, Gil Diaz prit les deux plus belles juments qu'il put trouver et les lui fit couvrir. L'une engendra une femelle et l'autre un mâle. Par eux sa race se perpétua longtemps en Castille, et ce fut la meilleure qu'on eût jamais vue en ce royaume.
il amenait aussi l'évoque de Pampelune, pour assister à cet enterrement. La reine dona Elvire amenait avec elle l'infant don Garcie Bamirez, petit enfant de quatre ans. Et de toutes paris vinrent de nombreuses troupes de parents et d'amis, de nombreuses troupes pour voir le corps du Cid. Et lorsque toutes ces bandes se furent réunies, on enterra le corps de dona Chimène Cornez aux pieds du banc à dossier sur lequel le Cid se trouvait assis. Ce fut l'évêque de Pampelune qui dit la messe, et l'abbé don Garcie Tellez qui la servit. Et après son enterrement, ils demeurèrent là sept jours, faisant chanter maintes mes-es, et faisant pour son âme maintes bonnes œuvres. Puis arriva l'évêque don Hiéronyme, en compagnie du roi dou Alphonse. Et il fit beaucoup pour honorer le corps de dona Chimène Gomez : car dès qu'il apprit sa mort, il se hâta de venir a journées réglées. Au bout de sept jours, le roi don Bamire. et la reine dona Elvire sa femme, établirent des rentes pour être employées au monastère pour l'âme de dona Chimène Gomez. Ils les confiaient a Gil Diaz pour toute sa vie, et après, elles devaient rester attachées au monastère : en sorte que chaque année on y célébrât les anniversaires de la mort du Cid et de dona Chimène Gomez. » Chap. CCX1V.
La Chronique du Cid ajoute sur Babieca ces détails :
« Après qu'il fut mort, Gil Diaz l'enterra devant le seuil de la porte du monastère à main droite : et il mit là deux ormeaux, l'un a sa tête, l'autre à ses pieds, lesquels ormeaux sont aujourd'hui très-grands. » Chap. CCLIX.
OHRO
Comment le Cid resta dix ansi n son banc u
dossier, et d'un miracle qu'il opéra.
Le Cid demeura dix ans en ce lieu, assis sur son banc à dossier. Or il arriva qu'un jour, comme l'abbé de Saint- Pierre de Cardefia célébrait une grande fête, une foule de peuple vin I pour y assister. Et tandis que tout le monde était sorti de l'église, on juif passant par là y cuira. Il demeura longtemps à regarder le Cid, et voyant qu'il n'y avait personne dans l'église, il s'approcha de lui et lui dit : «A ta barbe jamais n'a touché Chrétien ni Maure : eh bien! moi. j'y toucherai et je verrai ce que tu feras. » Le Cid alors mit la main à son épée qu'il tira du fourreau long d'une palme. Ce dont le juif fut si épouvanté qu'il tomba par terre, où il demeura comme mort. Mais la foule rentra dans l'église, et les gens le trouvant ainsi étendu lui jetèrent de l'eau. Lorsqu'il revint à lui, il raconta ce qui lui était arrivé, et se convertit à la foi chrétienne, et vécut longtemps dans ce monastère.
Quand cet événement arriva, il y avait sept ans que le Cid se trouvait là, et il y demeura encore trois ans, pendant lesquels on ne put le changer de vêtements, parce qu'il conserva toujours la main sur la poignée de son épée. Les dix ans s'accomplissaient, quand le roi don Alphonse, dixième de ce nom, ordonna de le transporter ailleurs. A la fin de ces dix ans, l'os de son nez tomba : l'abbé et aussi Gil Diaz y virent un motif d'enterrer le corps, un signe qu'il ne se trouvait plus en bon état. L'évèque don Hiéronyme ordonna de creuser une grande fosse dans laquelle fut construit un très-beau monument. Puis, ayant réuni
trois évoques et beaucoup de clergé, il récita les offic beaucoup de pompe, et ils mirent en cette fosse Le corps du Cid. assis sur son banc à dossier, comme il était auparavant.
Et \[ demeura là jusqu'au règne du roi don Alphonse, Gis du roi don Ferdinand, le vainqueur de Castille. 11 fit transporter le corps du Cid et de doua Chimène à Burgos, poulies placer l'un à cplè de l'autre dans de très-riches monuments 1\ auprès de l'autel de Saint-Pierre, à main droite: à main gauche, il mit plus tard le corps de don Fernand Gonzalez.
DIEU SOIT LOl'É!
Ici se termine le court traité des exploits du brave chevalier ie Cid Ruy Diaz et des batailles qu'il rem-
[\) Sur la face du monument funéraire du Cid on lit cette inscription latine, attribuée a don Alphonse le Savant :
F. ■:•"; if r. i-.vietus, famosus Marte triomphus Clamlitur hoc tumulo masrnus Didaci Rodericns Quant m Ro:na potins bellicis exloUiiur aetis, V\;i\ Arthurus fit g'.oria quantum Britannis. Nobilis e Carolo quantum gaudet Fraucia magno. Taaton Iberia Cid invictus claret.
Sur les côtés, celte épitaphe espagnole :
Cil Roy Diaz. qie yago aqui enterado, E fend el roy Bucar cou XXXVI reges de paganos. . les XXII murieron en el campo.
Ytncilos sobre Yaleneia despues yo muorto racraaa le mi caballo. Con esta son LXXII batallas que yo vend en el campo Gane, Colada y Tizona, por onde Dios sea loado. Amen.
On conserve encore dans cette église les deux è\\èe> du Cid, sa bannière et son écu, le verre où il buvait, une boîte d'argent qu'il avait reçue du Soudan de Perse, la croix que dans les batailles il portait toujours sur sa poitrine, et les coffres de Racfce et de ViJas.
porta avec I
Il fui terminé 1" vingt-cinquième y>uv «lu m
de l'an mil cinq cent quarante-huit, »'t impri
: très-fidèle cité de i minique d'i
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CIIUOiNKjl K LATINE
HISTOIRE DE RODERICUS DIDACUS GAMPIDOCTUS
A moins d'être inscrite aux tables de l'histoire, la tradition des hauts faits accomplis ici-bas, s'effaçant avec la fuite des âges, se trouve livrée à un oubli certain. C'est pourquoi nous avons résolu de consigner en un livre la généalogie du très-noble et très-vaillant guerrier Rodericus Didacus (1), et de conserver en sa lumière le récit des guerres que parfit sa vaillance.
Voici quelle paraît être l'origine de sa race. Flaynus Calvus (2) eut plusieurs fils, au nombre desquels furent Fernandus Flaynez et Bermudus Flaynez. Bermudus Flaynez engendra Rodericus Bermudez, et Flaynus Fernandez engendra Nunaus Flaynez. Rodericus Bermudez engendra Fcrdinandus Rodericus; Ferdinandus Rodericus, Pelius
(1) Rodericus Didacus, Rodrigue Diaz le Campeador, notre héros.
(2) Layn Caivo.
Ferdinandez et une fille du nom de Eylo. Nunnus Flaynez prit cette même Eylo pour épouse et en eut un fils, Flaynus Nunnez. Flaynus engendra Didacus Flaynez; Didacus Flaynez engendra Rodericus Didacus Campidoctus d'une fille de Rodericus Alvarus, le frère de Nunnus Alvarus, seigneur d'Amaia et de plusieurs autres provinces du pays. Rodericus Alvarez eut le château de Luna, les provinces de Bfont-Moggem, Muratellum, Gellorigo, Corel et nombre de villes dans la plaine. Son épouse fut dame Teresia, sœur de Nunnius Flaynez de Relias.
Didacus Flaynez, le père de Rodericus Didacus Campidoctus, par son grand et fier courage, enleva aux Navarrais le château nommé Obernia, puis Ulver et cette montagne. C'est en plaine qu'il combattit contre ces Navarrais et qu'il les vainquit. Après cette victoire une fois remportée sur eux, jamais dans la suite ils ne purent reprendre sur lui l'avantage.
Après sa mort, Rodericus Didacus, son fils, hérita des charges et des fiefs paternels. C'est ce Rodericus Didacus que Sanctius (1), roi de toute la Castille et souverain d'Espagne, éleva dans son affection, et c'est à lui qu'il ceignit l'épée de chevalier. Le roi Sanctius, dans son expédition contre Cœsaraugusta (2), son combat à Grados contre Ranimirus, roi d'Aragon, qu'il vainquit et tua, le roi Sanctius voulut emmener avec lui Rodericus Didacus, afin qu'il figurai dans son armée et assistât à ses triomphes. Après une telle victoire, le roi Sanctius revint en Castille. Le roi Sanctius aimait Rodericus Didacus d'une si grande affection et d'une telle amitié qu'il le mil à la tête de toute sa milice. Rodericus grandit donc et devint le plus vaillant des guerriers : on le nommait Campidoctus (3) à la cour du roi
(1) Sanche; Raniaiirus, Ramire; Aldefonsns, Alphonse, etc.
(2) Sara gosse.
(3) Ce nom de Campidoctus Campealus, etc., et en espagnol
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Sanctius. Dans toutea I •< guerre que lit le roi Sanctius roi Aldefonsuset où il le vainquit, à Plan ta ta, à Vulpeg Roderieus Didacus tint l'étendard royal du roi Sanctius; il s'illustra en Be distinguant parmi tous ! Liants de
farinée du Roi.
An fcanaora parle roi Sanctius, le hasard voulut
Didacua eût à combattre seul contre quime
soldats du parti ennemi qui l'attaquèrent. Sept d'entre eux
portaient cuirasse- Il en tua un, en blessa deux et les ren-
versa, et mit en fuite tous les autres par son audace.
Dans la suite ii combattit avec Eximinua Garcez, un des blés de Pampelune, et le vainquit. Il lutta de même contre un Sarrasin à Médina Celi, et non-seulement le vainquit, mais le tua.
Aptes la mort de son seigneur, le roi Sanctius, qui l'avait élevé et l'avait grandement aimé, il fut accepté pour d par le roi Aldefonsus. Celui-ci le combla d'honneurs el l'entoura de toute son affection. Il lui donna pour épouse dame Eximina (t), sa nièce, fiile de Didacua, comte d'Ovielo. Roderieus eut d elle des fils et des filles.
A cette époque, le roi Aldefonsus l'envoya en message au roi de Séville et au roi de Cordoue pour recueillir leurs tributs. Le roi de Séville était alors AJmuctamir et il se trouvait en guerre avec) Almudafar, roi de Grenade. Garsias Ordonius, Foriunius Sanctius, gendre de Garsias, le roi de Pampelune, Lupus Sanctius, frère de Fortunius Sanctius et Didacus Pelriz, un des grands de Gastille, vinrent chacun avec leurs troupes pour combattre le roi de Sè~
('ampeador, est ici d'un sens fort clair. Il signifie littéralement huljile au champ, c'est-à-dire au combat. Un passage de la Chronique du Cid et de cette même Chronique latine vient aussi confirmer cette interprétation : < Et si tu descends de la montagne et < viens dans la plaine, dit au Cid le comte Béranger, tu seras « vraiment ce qu'on te nomme, Rodrigue le Campeador. » (1) Chimène.
ville. Mais à son arrivée chez Alinuctamir, on révéla aussitôt à Rodericus Didacus que le roi de Grenade avec des renforts de Chrétiens marchait contre lui, Almuctamir el contre son royaume. Rodericus se hâta d'envoyer des lettres au roi de Grenade et aux Chrétiens qui l'accompagnaient pour les prier, au nom du seigneur le roi Aldefonsus, de ne pas marcher contre le roi de Séville, ni d'entrer en ses Etats. Mais, confiants dans le nombre de leurs troupes, non- seulement ils refusèrent d'écouter ses prières, mais ils les traitèrent même avec le dernier mépris. Ils vinrent doii • out en ravageant le pays jusqu'au château qu'on appelle Capra. Dès que fut bien établie la véracité de cette nouvelle, Rodericus Didacus, sans perdre de temps, marcha à leur rencontre avec son armée et leur livra en ces lieux un sanglant combat, combat qui demeura engagé depuis la troisième heure du jour jusqu'à la sixième. 11 fut fait grand carnage et massacre, tant de Sarrasins que de Chrétiens, dans l'armée du roi de Grenade, jusqu'au moment où, rompus et mis en désordre, ils prirent la fuite devant Rodericus Didacus. Dans cette même bataille furent faits prisonniers le comte Garsias Ordonius, Lupus Sanctius, Didacus Pétri et bon nombre de leurs hommes d'armes. Après sa victoire, Rodericus les retint captifs pendant trois jours. Enfin, leur ayant pris leurs tentes et toutes leurs dépouilles, il leur rendit la seule liberté. Pour lui, il revint triomphant à Séville. Almuctamir lui remit le tribut pour son seigneur le roi Aldefonsus, et ajouta au tribut des cadeaux et de nombreux présents, que Rodericus rapporta pour son roi. Ayant reç i ces dons et ces tributs que je viens d'énumérer, ayant rafièimi l'alliance d' Almuctamir avec le roi Aldefonsus, Rodericus retourna glorieux en Castille auprès de son seigneur le roi Alphonse.
Par envie d'un tel triomphe, par envie de cette victoire que Dieu lui avait accordée, tant de ses parents que de gens à lui étrangers, bon nombre vinrent l'accuser auprès
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du Itoi : il n'y avait rien de vrai, c'était pure calomnie.
Tandis que Rodericus revenait en Castille au milieu des honneurs que nous avons dit, le roi Aldefonsus courait sans retard aux leurs des Sarrasins qui se révoltaient contre lui, bien résolu à les soumettre et par là à pacifier et augmenter son royaume. Pendant ce temps. Rodericus était malade en Castille. Cependant les Sarrasins arrivèrent, prirent d'assaut un château du nom de Gormaz et firent là quelque butin.
A cette triste nouvelle, Rodericus s'écria dans la plus grande colère : « Je poursuivrai ces brigands, et j'espère bien les prendre. » 11 rassemble donc ses compagnies, et chacun se pourvoit d'armes. Le voilà qui pille le territoire de Tolède et dévaste le pays des Sarrasins. Sept mille de ceux-ci, tous les vivres, tous les trésors, tout est conquis par l'épée et rapporté dans sa demeure.
Quand le roi Aldefonsus et les grands de sa cour apprirent ce fait d'armes, ils en conçurent peine et souci. Les courtisans envieux, après avoir bien examiné cette affaire, vinrent tous ensemble dire au Roi : « Seigneur Roi, que Votre Grandeur soit bien assurée que Rodrigue n'a ainsi agi que pour nous faire tuer et massacrer par les Sarrasins, nous tous, qui vivons et guerroyons en leur pays. »
Le Roi, s'étaut à tort laissé persuader par ces suggestions de jalousie et de méchanceté, s'irrita fort et l'exila de son royaume. Rodericus laissa donc ses amis dans la tristesse et sortit du royaume de Castille pour venir à Barcelone.
11 vint ensuite à Caesaraugusta où régnait alors Almuctamir, qui mourut en cette même ville. Son royaume fut divisé entre ses deux fils Almuctamam et Alfagib : Almiictamam eut en partage Caesaraugusta, et son frère Alfagib, Dénia.
Cet Almuctamam se prit d'une grande affection pour Fodericus. 11 le combla d'honneurs et lui donna l'autorité t. i. 9
sur ses terres et sur tout son royaume : en toutes choses il prenait ses conseils.
Cependant il paraît que s'élevèrent entre Almuctamam et son frère Alfagib des discussions violentes, et la discorde en vint à tel point qu'ils convinrent du jour et du lieu < i ils devaient en venir aux mains. Sanctius, roi d'Aragon e de Pampelune, ainsi que le comte Berengarius de Barcelone, joignirent leurs forces à celles d'Alfagib. Mais du côté d'Almuctamam se trouvait Rodericus Diaz, qui le servait avec fidélité, le protégeait, veillait sur son royaume et su sa terre. Aussi était-ce lui surtout que haïssaient le roi Sanctius et le comte Berengarius, et était-ce à lui qu'ils dressaient des embûches. A la nouvelle que Rodericus Didacus voulait aller de Cœsaraugusta à Monteson, le roi Sanctius jura sa parole qu'il n'oserait le faire en aucune façon. Dès que Rodericus apprit le serment du Roi, le cœur plein de colère, il vint avec toute son armée planter ses tentes sous les yeux de ses ennemis, les soldats d'Alfagib : le jour suivant, en présence du roi Sanctius, il entra dans Monteson. Le Roi n'osa point venir l'y chercher. C'est à celte époque qu'Almuctamam et Rodericus tinrent conseil sur la restauration et la mise en état de défense du vieux shâteau nommé Almanara. Ce qui fut fait aussitôt.
Alors il paraît s'être élevé de nouveaux différends entre Almucîamam et son frère Alfagib : cette fois le combat eut lieu. Alfagib fit alliance avec le comte Berengarius, le comte de Cerdania, le frère du comte Urgel et les plus puissants leurs d'Csason,d:Impurdan de Rocionet de Carcasson. Ils résolurent, d'un commun accord, de venir tous en même temps qu' Alfagib assiéger ce même château d' Almanara : et aussitôt il en fut fait ainsi.
Ils l'assiégèrent donc et luttèrent pendant longtemps, jusqu'à ce que l'eau vint à manquer à ceux qui se trouvaient dans le château. Rodericus restait alors au château n mmé Scarps, qui se trouve situé entre les deux rivières
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Sigris et de Cin i était emparé en en faisan!
prisonniers tous les habitants. Il resU en es lieu et envoya un messager à Almuctamam pour lui annoncer la mi ci. les besoins pressants d'Almanara, et lui dire que ton défenseurs de ce château paraissaient fatiguée, épuisés et comme .1 la dernière extrémité. Peu aprèt Rodericus, qui
; ouvait dans l'inquiétude, envoya de nouveaux courriers à Almuctamam avec des lettres de lui, pour le presser de
; en aide à cette forteresse qu'il avait reconstruite. Almuctamam vint aussi auprès de Rodericus et le trouva au château de Tamariz. Us se réunirent et tinrent conseil entre eux. Almuctamam désirait que Rodericus livrât bataille aux assiégeants d'Almanara. Mais celui-ci lui répondit : « Il vaudrait mieux leur donner une rançon et faire ainsi cesser le siège du château, que d'essayer de les combattre, car ils ont amené une immense multitude d'hommes d'armes. » Almuctamam y consentit volontiers. Rodericus chargea donc aussitôt un messager d'offrir aux comtes et à Alfagib une rançon pour la délivrance du château. Mais ils ne voulurent ni consentir à ces propositions, ni cesser leurs attaques contre la place. Le messager revint vers Rodericus, répétant tout ce qui lui avait été dit.
Grande fut la colère de Rodericus. A tous ses soldats il ordonna de s'armer et de se préparer à un combat terrible. 11 courut aussitôt avec son armée jusqu'au lieu où purent se trouver vis-à-vis les comtes et Alfagib d'un côté, et lui, Rodericus Didacus, de l'autre. De toutes parts, avec de grands cris, les bataillons s'élancèrent à la voix des chefs, et le combat commença. Mais bientôt et comtes et Alfagib avec eux tournèrent le dos, et vaincus, mis en déroute, prirent la fuite devant Rodericus. Des ennemis la plupart furent tués, peu échappèrent : leurs dépouilles, leurs munitions restèrent au pouvoir de Rodericus. Il conduisit prisonniers au château de Tamariz le comte Berengarius et ses hommes d'armes, et là, dans son triomphe, les remit
aux mains d'Almuctamam. Cinq jours après il les laissa retourner en liberté dans leur patrie. Rodericus revint en compagnie d'Almuctamam à Cœsaraugusta. 11 fut reçu avec de grands honneurs et beaucoup d'enthousiasme par les habitants de la ville.
Pendant toute sa vie, Almuctamam confia à Rodericus les plus hautes charges et les plus belles dignités. Il lui donna l'autorité sur son fils, sur son royaume et toute sa terre, de telle sorte qu'il paraissait le souverain de l'État. Il l'enrichit par des dons précieux et des présents innombrables tant en or qu'en argent.
Longtemps après il arriva qu'un homme inconnu, du nom d' Albolfalac, qui était alors gouverneur du château de Rota, voisin de Cœsaraugusta, refusa l'hommage au roi Almuctamam et entraîna avec lui son château dans la révolte. Il se couvrit du nom d' Adafir, oncle d'Almuctamam, et incarcéré par son frère Almuctadir dans cette forteresse. Dans ce dessein, Adafir supplia l'empereur Aldefonsus par toutes sortes de prières de consentir à lui venir en aide. L'empereur Aldefonsus y consentit et il lui envoya en secours l'infant Ranimirusje comte Gundisalvus et beaucoup d'autres seigneurs avec une puissante armée. Ceux-ci, dès leur arrivée, tombèrent d'accord qu'il fallait envoyer prier l'empereur de venir en personne : ce qui fut fait. Il vint bientôt les rejoindre avec son armée, et demeura quelque temps avec eux.
Sur ces entrefaites, Adafir mourut. Albolfalac, le rebelle du château de Rota, s'entendit avec l'infant Ranimirus pour livrer la place à l'empereur Aldefonsus. Cet Albolfalac vint donc sans retard vers l'empereur. Le traître ne lui tint que des discours d'amitié; il le pria et le supplia de se rendre à la forteresse et d'y entrer. Mais avant que l'empereur partit, Albolfalac consentit à ce que les grands de la cour y entrassent les premiers en sa présence. Mais à peine eurent-ils franchi le seuil, que se montra la
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ruse el la trahison d'Albolfalac. Les soldats et les gêna de pied qui gardaient I»' château Lefl frappèrent h coups de pierres el tuèrent ces seigneurs pour la plupart. L'empereur retourna forl triste dans son camp.
A cette nouvelle, Roderions, qui se trouvait alors à Tudela, vint vers l'empereur. L'empereur le recul avec honneur et le pria instamment de le suivre en Castille. Rodericus partit en effet; mais l'empereur, le cœur plein de jalousie el de mauvais desseins, songeait <l<i nouveau à exiler Rodericus de sa terre. Celui-ci, ayant conçu des soupçons, refusa d'entrer en Castille; il quitta l'empereur el revint à Caesaraugoeta, où le roi Almuctamam le reçut avec beaucoup d'affection.
C'est à la suite de cela que la bonté divine accorda une magnifique victoire à l'empereur Aldefonsus. Tolède, célèbre entre toutes les cités d'Espagne, après sept années de siège et de combats, fut enfin vaillamment conquise. La ville, les faubourgs, le territoire, tout fut rangé sous sa domination.
Cependant le roi Almuctamam voulut que Rodericus Diaz rassemblât ses hommes d'armes et entrât sur la terre d'Aragon pour la piller. Ainsi fut-il fait. Ils ravagèrent la terre d'Aragon, enlevant tout ce qu'il y avait de précieux et jusqu'aux habitans du pays, qu'ils ramenèrent captifs en grand nombre.
Us revinrent victorieux cinq jours après au château de Monteson. Sanctius, roi d'Aragou, se trouvait alors dans son royaume, mais il n'osa leur opposer aucune résistance.
Cela fait, Rodericus Diaz fondit sur le territoire d'Alfa gil, le frère d'Almuctamam, et le ravagea de même. Les pertes et dommages qu'il lui causa furent grands, surtout dans les montagnes, connues sous le nom de Maurella et dans les environs. Il ne laissa pas sur terre maison qu'il ne détruisit, ni vivre qu'il n'emportât. Il attaqua donc la
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forteresse de Maurella, s'approcha jusqu'à la porte et la réduisit presque en ruines.
Alors Almuctamam le pria par messager et par lettres de reconstruire au-dessus de Maurella le château nommé Alcala. Il fut aussitôt relevé, rebâti et parfaitement muni d'armes et de toutes choses nécessaires à la vie des hommes.
A cette nouvelle, le roi Alfagib alla trouver le roi Sanctius d'Aragon et se plaignit amèrement de Rodericus. Ils convinrent donc entre eux de se secourir mutuellement, de défendre hardiment contre Roden^is leurs royaumes et leurs terres, et de le combattre sa. j^si ter dans le champ. Chacun rassembla donc son armée £t vint camper sur les bords de l'Èbre, non loin de Rodericus.
Le roi Sanctius dépêcha de suite des messagers vers Rodericus pour lui enjoindre de ne pas demeurer plus longtemps au lieu où il se tenait, et de le quitter sans délai. Celui-ci ne voulut en aucune façon se soumettre à ces ordres, menaces ou conseils. Il répondit en ces termes aux messagers • « Si mon seigneur le Roi veut traverser en paix mon territoire, je le servirai volontiers, non-seulement lui, mais encore ses gens. De plus, s'il lui convient, je lui donnerai cent de mes hommes d'armes qui serviront sous lui et l'accompagneront dans son expédition, t Les messagers s'en retournèrent rapporter au Roi les paroles de Rodericus.
Lorsque le roi Sanctius apprit que Rodericus ne voulait pas se soumettre à ses ordres, ni se retirer du lieu où il était, il frémit de colère, et de concert avec Alfagib se porta d'une course rapide presque jusqu'au camp de Rodericus. Celui-ci, voyant ce qui se passait, jura de leur résister de toutes ses forces et de ne point reculer d'un pas devant eux. Il resta donc en son camp ferme et inébranlable.
Le jour suivant, le roi Sanctius, Alfagib et tous le hommes avec eux s'armèrent, et leurs bataillons s'avan-
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nt contre leurs ennemis. La lutte commença, et longtemps on combattil dans la mêlée. Enfin le roi Sanctis Alfagib touroèrenl le dos, vaincus el fuyanl dans la plus grande confusion devant Rodericus. Rodericus les ponrsuivii pendant un long espace de chemin el s'empara : plupart d'entre eux. Entre autres, furent pris l'évêqueRaimundus Dalmacius, le comte Saur-tins de Pampelune comte Nunnus il»1 Portugal, Gustedio Gustediz, Nunnus Suarius de Léon, Anaya Suarius de Galice, Calvet, Knnecus Saggii de Monteclusum, Simon Garciaz de Bofl, Pipi» Acenariz, Garcia Azenariz, son frère, Flainus Petrizde Pampelune, neveu du comte Sanctins, Portunius, Garsia d'Aragon, Sanctius Garsia d'Alcaraz, Blascus Garsia, majordome du Roi; Garsia Didacns de Castille fut aussi de ce nombre. Outre ceux-là, il fit plus de deux mille autres prioiers : il les laissa bientôt retourner en liberté dans leurs terres. Comme il les avait loyalement pris dans le combat, il retint toutes dépouilles de leur camp.
Après cette action, il revint triomphant à Cresaraugusta, avec une grande abondance de vivres et traînant après lui tous ces nobles captifs que nous venons de nommer. Almuctamam, ses fils, une foule immense, tant hommes que femmes, de la ville de Cœsaraugusta, témoignant hautement leur joie et leur allégresse de ce triomphe, s'avancèrent à sa rencontre et vinrent ainsi jusqu'au lieu nommé Fontaines, distant de leur ville d'une cinquantaine de stades.
Rodericus Didacus resta donc dans Caesaraugusta jusqu'à
la xort d'Almuctamam. Alors son fils Almuzahen lui suc-
. sur le trône. Rodericus resta en grand honneur auprès
ii et en grande vénération dans Caesaraugusta pendant
neuf ans.
Ce temps écoulé, il rentra dans la Castille, sa patrie, où le roi Aldefonsus le reçut d'une façon glorieuse et avec un visage souriant. Peu après, il lui donna, avec ses habitants, la forteresse nommée Donnas, le château de Gormaz, Ibia,
Campos,Egunna, Bervesca et Langa, siluée sur la frontière, avec toutes ses places et ses habitants. De plus, il lui donna en son royaume telle merci et concession, écrite et confirmée par seing, que tout pays ou château qu'il pourrait par lui-même conquérir sur les Sarrasins en leur terre, rentreraient entièrement dans ses domaines et fiefs héréditaires, pour être transmis à ses fils et filles et à toute sa postérité.
Les guerres et les traditions des guerres qu'a faites Rodericus avec ses soldats et ses compagnons ne sont pas toutes rapportées en ce livre.
En[ l'an MCXXVII (1), en la saison où les Rois d'ordinaire s'avançaient avec leurs armées pour faire la guerre ou se soumettre des provinces rebelles, le roi Aldefonsus sortit de la ville de Tolède et entreprit une expédition à la tête de son armée. Rodericus Campidoctus résidait alors en Castille. Il donnait la solde à ses compagnies. La solde payée et son armée tout entière, qui se montait à sept mille hommes de toutes armes, se trouvant réunie en Castille, il résolut de partir lui aussi.
Il se rendit donc aux frontières. Arrivé au Duero, il passa ce fleuve à gué et fit planter ses tentes en un lieu nommé Frêne. S'avançant encore avec son armée, il parvint au lieu nommé Calamoxa. Là il planta ses tentes et célébra la Pàque de Pentecôte. C'est aussi en cet endroit que le vinrent trouver des messagers du roi d'Abarracin pour obtenir une entrevue. A la suite de cette entrevue, le roi d'Abarracin devint tributaire du roi Aldefonsus et demeura ainsi en paix.
Rodericus. en quittant Calamoxa, se dirigea vers Valence. Il plaça son camp dans une vallée du nom de Torrens, peu distante de Mur- Vieux (2). En ce même moment, le comte
(1) De Père espagnole, c'est-a-dire en Tan 1089.
(2) En latin, Marv.s vetu'.us; maintenait, Murciedro.
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• Barcelone, Berengarius, ie lenail sur Val. -ne." avec toute Bon Hrmée : il l'assiégeait, bien qu'il eût contre lui Cebolla ut Liria. A la première nouvelle que Rodericus Campidoctus approchait, le comte Berengarius fut Baisi d'une grande crainte : car île étaient ennemis l'un de l'autre. Âioi soldats du comte Berengarius se mirent à accabler Rodericus de paroles outrageantes par glori de et railleuses par moquerie, avec de grands gestes, ils le menaçaient de capture, d'emprisonnement, de mort même : ce qu'ils ne purent accomplir dans la suite. Ces propos parvinrent aux oreilles de Rodericus; mais Rodericus craignait son seigneur le roi Aldefonsus, et il ne voulut pas combattre le comte, qui était parent du Koi.Leeomte Berengarius, tout troublé par son effroi, laissa en paix Valence, et d'une course rapide parvint à Rechena. 11 courut ensuite à Caesaraugusla, el enfin rentra avec les siens sur sa propre terre. Rodericus, toujours au lieu où il avait d'abord planté ses tentes, battait ses ennemis aux alentours. Se mettant enfin en mouvement, il s'approcha de Valence et y établit son campement. Le roi Alcadir régnait alors à Valence. Il envoya à Rodericus des messagers avec les plus belles offres et des présents innombrables, et se reconnut pour son tributaire. Le cbef de Mur-Vieux en fit autant.
Rodericus Campidoctus se remit en marche et entra dans les montagnes d'Alpont : il y combattit vaillamment, vainquit et fit du butin. Il y demeura bien quelques jours. Il en sortit ensuite pour placer son camp à Rechena, où il demeura longtemps.
Ce fut alors qu'il apprit le siège mis 'devant Halahet, château en ce moment au pouvoir des Chrétiens, par Juzef, roi des Ismaélites, et nombre de rois sarrasins d'Espagne venus avec des troupes moabites (1). Ces rois sarrasins que j"e viens de nommer assiégeaient donc ce château de
(1) Almoravides.
Halahet, et ils pressèrent tant ceux qui s'y étaient enfermés pour sa défense, que l'eau vint à leur manquer. Le roi Aldcfonsus l'apprit ; il écrivit une lettre à Rodericus lui enjoignant, ses ordres connus, de courir an <• lui
au secours du château de Halahet, et de venir en aide aux assièges en attaquant Juzef et tous les Sarrasins qui avaient rassemblé leurs forces contre cette forteresse. Rodericus répondit en ces termes aux messagers du Roi qui lui remirent la lettre : « Que mon seigneur Roi vienne, selon sa promesse, car j'ai bon courage et bon désir de secourir ce château comme il me l'ordonne. Mais puisqu'il lui plaît de m'emmener en sa compagnie, je supplie Sa Majesté qu'elle veuille bien m'avertir de son passage. »
Aussitôt Rodericus Campidoclus quitta Rechena et vint à Xativa. C'est là que vint le trouver un nouveau messager du Roi pour lui annoncer que le Roi était à Tolède avec une armée immense et un nombre infini d'hommes d'armes. A cette nouvelle, Rodericus monta au lieu nommé Ortimana et y demeura jusqu'à ce qu'on fut averti de l'approche du Roi. Car le Roi, par ses messagers, lui avait bien précédemment recommandé de l'attendre à Belliana, lieu par lequel il passerait certainement. Cependant Rodericus préféra l'attendre à Ortimana, pour que son armée n'eût pas à souffrir disette ; mais il envoya des éclaireurs à Belliana et aux environs de Cinxella, avec ordre d'annoncer san?> retard, dès qu'ils la pourraient connaître, l'approche du Roi. Tandis que ces éclaireurs attendaient son arrivée avec certitude, le Roi prit un autre chemin pour descendre le fleuve. Quand Rodericus apprit que le Roi était déjà passé et qu'il le précédait, il en fut vivement affligé. Aussitôt il se mit en marche avec son armée et arriva au pays de Félin. Il précédait ses soldats, tant il était désireux de savoir la vérité sur ce passage du Roi. Lorsqu'il se fut convaincu de la vérité du fait, il laissa aussitôt son armée qui le suivait pour venir à Molina avec quelques-uns des siens. A la
oh» L55
nouvelle de l'approche du roi Alfonsus, Juzef, ro rasins, et tous le3 roia espagnols des Ismaélil t ce
qu'il y avail là d'autres peuplades moabite it en
paix la forteresse, prirent aussitôt la fuite, si troublés par l'épouvante, qu'ils se retiraient on désordre devant lui, avant même son arrivée. Ce fut alors que Rodericus parvint à Ifolina. Le Roi, voyant qu'il lui était impossible d'atdre eu aucune façon les Sarrasins, avait déjà fut reprendre à son armée la ehemin du retour et marchait vers Tolède. Rodericus revint fort triste vers son camp, situé* . Là, quelques-uns de ses soldats qu'il avait amenés lui de Castille, obtinrent de lui l'autorisation de retourner chez eux.
A cette ép Castillans qui le jalousaient en toutes
choses, accusèrent Rodericus auprès du R<>i, lui disant que Rodericus n'était pas pour lui un vassal fidèle, mais un traître et pervers : et ils mentaient dans leurs accusations. Ils disaient encore qu'il n'avait pas voulu se joindre au Roi ni lui porter aide, afin de le faire massacrer par les Sarrasins, lui et tous ceux qui l'accompagnaient. Le Roi, en entendant cette fausse accusation, troublé et enflammé de la plus grande colère, ordonna aussitôt de lui enlever château, ville et tout fief reçu de lui. Il voulut même qu'on s'emparât de ses domaines héréditaires et, ce qui est plus triste encore, que sa femme et ses enfents fussent jetés en prison, cruellement enchaînés. Il voulut qu'on prît tout, or et argent, et tout ce que le hasard fit tomber sous la main.
Rodericus eut sujet à penser. Il vit parfaitement que les détractations perfides de ses ennemis et leurs fausses accusations étaient cause de l'irritation du Roi contre lui, et que leurs suggestions infâmes étaient pour lui un immense et- sanglant affront, un déshonneur sans exemple. Il envoya donc aussitôt au Roi un de ses bons soldats pour le justifier de toute injuste insinuation et de toute fausse accusation
de trahison et l'excuser pleinement. Présenté au Roi, ce soldat prononça ces paroles :
« Roi illustre et toujours digne d'hommages, mon seigneur don Rodericus, votre vassal très-fidèle, m'envoie vers vous pour vous prier, — il vous baise les mains, — de recevoir en votre cour sa justification et des éclaircissements sur les insinuations que ses ennemis ont traîtreusement glissées jusqu'à vous. Mon seigneur lui-même combattra dans votre cour à ce sujet contre un seigneur à lui égal et semblable, ou en son lieu, un homme d'armes en combattra un autre à lui égal et semblable. Il demeurera ainsi prouvé que sont félons, pervers et sans bonne foi tous ceux qui vous ont affirmé que Rodericus vous avait joué ou trahi en route, tandis que vous marchiez au secours de Halahet, de manière à faire massacrer votre armée par les Sarrasins. Il veut encore joindre ceci au défi que nul comte ni prince, que nul homme d'armes, de tous ceux qui allaient avec vous au secours de ce château, ne s'est montré plus disposé que lui à vous aider loyalement, ne vous a témoigné plus de dévouement contre les Sarrasins et contre tous vos ennemis. »
Le Roi s'irrita violemment contre lui, et non-seulement ne voulut pas accepter sa défense, quoique très-juste, mais ne souffrit pas qu'il parlât davantage. Cependant il permit que Rodericus fit revenir vers lui sa femme et ses enfants.
Rodericus, voyant que le Roi avait refusé d'accepter sa défense, voulut prononcer lui-même le jugement sur sa défense et sa justification. Il l'envoya au Roi couché en un écrit.
« Ceci est le jugement que je prononce, moi Rodericus, sur les insinuations dont on me calomnie auprès du roi Aldefonsus. Dans sa cour, je combattrai un égal et semblable à moi, ou un de mes soldats combattra un égal et semblable à lui sur ce que je vais affirmer. Moi Rodericus,
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jf jure devant loi qui me veui combattre el qui m'accuse* ,i propos de cette marche du roi Àldefonsui vera Halahet pour combattre les Sarrasins, je jure que si je ne me suis pat trouvé auprès de sa personne, c'esl uniquement parce nue j'ai ignoré 1»' moment de son passage, el que nul n'a pu m'en informer. Cette cause de mon absence est ce qu'il \ ;i de plus vrai. En cette affaire, j'ai agi comme il me l'avait recommandé par huissier (1) et par lettre, et en rien je n'ai manqué à ses ordres. Dans ce combat que le Roi pensait livrer aux Sarrasins assiégeant le château, je n'ai fait ni félonie, ni machination, ni trahison, ni aucune chose mauvaise pour laquelle ma personne en vaille moins ou en doive moins valoir. Nul de ces comtes, ni de ces grands, nul de ces hommes d'armes qui l'accompagnèrent dans son armée n'eut, en tout ce qui était en mon pouvoir, plus de dévouement envers le Roi que moi pour combattre les Sarrasins et pour le soutenir dans la lutte. Je jure que tout ce que je te dis est parfaitement vrai, et si je mens, que Dieu me livre entre tes mains pour que tu fasses de moi à ta volonté; mais si c'est le contraire, que Dieu, juge intègre, me délivre de ces fausses insinuations. Que fasse même ou semblable serment mon soldat au moment de sa lutte contre le soldat qui voudrait soutenir par les armes cette accusation. »
Voici le second serment de ce jugement prononcé par Rodericus. « Moi Rodericus, je te jure à toi, champion, qui te présentes pour combattre contre moi et me défies à propos du passage du Roi, lors de sa marche sur Halahet, je te jure que je n'ai pas connu avec certitude l'approche du Roi et que je n'ai pu savoir qu'il me précédait, si ce n'est quand il retournait déjà à Tolède. Si je l'avais su, lorsque je revins jusqu'à Mostellim, je te le dis vraiment,
(1) On verra plus loin dans le Poème que les portiers ou huissiers étaient d'importants personnages.
il eût fallu que j'eusse été malade, prisonnier ou mort, pour ne pas me présenter au Roi, pour ne pas l'accompagner jusqu'à Halahet, pour ne pas l'aider dans la bataille qu'il eût pu livrer aux Sarrasins : je l'eusse fait de bonne foi et en toute sincérité, sans aucune mauvaise arrière-pensée. Tout cela, je le jure devant Dieu et devant ses Saints : je n'ai rien pensé, je n'ai rien dit contre le Roi, d'où ma personne en puisse moins valoir. Si en quelqu'une des choses que je viens de te dire j'ai menti, que Dieu me livre en tes mains pour faire de moi à ton souhait. Si le contraire est prouvé, que Dieu, le juste juge, me délivre de ces fausses insinuations. Mon soldat fera le même serment et l'appuiera de même auprès de tout soldat qui voudrait le combattre sur cette accusation. »
Yoici le troisième serment : « Moi Rodericus, je te jure à toi, champion qui me défies à propos du passage du Roi, lors de sa marche sur Halahet dans le but de défaire les Sarrasins qui assiégeaient le château, je te jure que je lui écrivis en toute bonne foi, avec franchise, sans mauvais dessein, ni artifice pervers : bien loin de vouloir par ces lettres le faire vaincre et prendre par ses ennemis les Sarrasins. Tandis qu'il marchait avec son armée sur ce château dont nous parlons, il m'envoya son messager à Belliana pour m'y faire attendre son arrivée. C'est ainsi que j'ai exécuté ses ordres. Je te le jure, en vérité, que je n'ai jamais rien pensé ni dit contre le Roi ; que je n'ai fait ni trahison, ni action perverse, d'où ma personne valût moins, ou à propos de laquelle je dusse perdre mon honneur ou ma fortune ; rien qui pût me faire traiter ainsi par le Roi et me faire infliger un déshonneur inouï et tel que celui qu'il ma fait. Je te jure donc devant Dieu et devant ses Saints que ce que je t'affirme est la vérité. Mais si en quelqu'une choses que je viens de te dire je mens, que Dieu me livre en tes mains pour que tu fasses de moi à ta volonté. Mais si le contraire est prouvé, en juste juge, qu'il me délivre
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Voici le quatrième serment : • Moi Rodericus, je te jure à tui, soldai du Roi, qui me reui combattre, je u- jure devant Dieu el tes S tinta que du .pair où je l'ai recoin Tolède pour mon seigneur, jusqu'à celui oi ; Json
et a\.v tant de cruauté, il lit mettre ma femme en pi et m'enleva tout Ûef m'appartenant en son royaume, je n'ai pensé, je n'ai dit aucun mal de lui, je n'ai rien fait contre lui «nu pût m'être reproché et d'où ma personne valût moins. C'est sans raison, sans démérite, en dehors de toute faute, qu'il m'a enlevé mou honneur, emprisonné mon épouse et fait un si grand et si cruel affront. Je le jui loi, champion qui veux combattre contre moi, que ce que je viens de te dire es! vrai. Si je mens, que Dieu me livre en tes mains pour faire de moi à ta volonté. Mais si le contraire est prouvé, que ce juge très-véridique et très-clément me décharge d'une fausse accusation. Mon soldat fera le même serment et non un autre, et l'appuiera de même auprès de tout soldat qui voudrait le combattre...
« Tel est le jugement que moi, Rodericus, je prononce hautement et suis prêt à soutenir de toutes mes forces. Si le Roi veut bien accepter, de ces quatre serments que je viens d'écrire, celui qui lui plaira, volontiers je l'exécuterai. Mais s'il n'en agrée aucun, je suis prêt à combattre un champion du Roi, qui me soit égal et tel que j'étais auprès du Roi au temps que j'avais sa faveur. C'est ainsi que je crois devoir me justifier devant mon Roi et Empereur si l'on m'accuse. Mais si quelqu'un veut blâmer ou rectifier mes appréciations, s'il pense pouvoir mieux ou plus justement décider la question, qu'il m'écrive la manière dont je dois me justifier et me sauver. Si je reconnais ce moyen plus simple et plus juste que le mien, volontiers je l'accepterai, et je me disculperai et me sauverai par lui. Si le cou-
traire arrive, je combattrai pour mon serment-, ou un de mes soldats combattra pour moi. Si je suis vaincu, que me revienne la peine de mon jugement ; mais si c'est mon adversaire, qu'il porte celle du sien (1). »
Mais le Roi ne voulut accepter ni ces jugements de Rodericus, ni sa justification, ni sa libération.
Après le retour du Roi à Tolède, Rodericus disposa son camp à Else, et y célébra le jour de la Nativité du Seigneur. La fêle achevée, il se mit en marche et, passant par les côtes de la mer, parvint jusqu'à Pelope, où se trouvait une caverne remplie d'or. Il mit le siège devant la ville et combattit vaillamment. Au bout de peu de jours, il eut vaincu la résistance et il entra en conquérant. Il trouva là beaucoup d'or, d'argent, de soie et des vêtements précieux en prand nombre.
Ainsi enrichi par cette trouvaille suffisante d'argent, il s'éloigna de ce lieu et parvint au port de Tarnanus, audevant de la ville de Dénia, en un lieu nommé Ondia. Il répara un château et le fortifia. C'est là qu'il jeûna le saint jeûne du carême ; c'est là aussi qu'il célébra la fête de la Résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Alfagib, alors roi du pays, lui envoya là un messager pour faire la paix avec lui. Cette paix bien établie et assurée, les messagers sarrasins retournèrent auprès d' Alfagib. Rodericus fit sortir son armée de ce lieu et s'avança sur le territoire de Valence. Le roi Alfagib, passant les frontières de Lerida et de Torlose, s'avança jusqu'à Mur-Vieux.
Alcadir, qui était alors roi de Valence, à la nouvelle que le roi Alfagib avait fait la paix avec Rodericus, fut trèseffrayé et dans la plus grande terreur. Ayant donc tenu
1) Je demande pardon au lecteur de la longueur et de l'obscurité de toute cette tirade ; mais il voudra bien croire que le latin est moins clair encore, et se souvenir en même temps que c'est du style judiciaire.
congeil avec Bes gens, il envoya des messagers à Uodericus avec de magnifiques et innombrables présenti d'argent. Ces présents magnifiques et innombrables furent rem Rodericus, et la paix ainsi établie amicalement entre le roi de Valence et lui. De la même manière, Rodericus recul des tributs ei des présents innombrables de tous les châteaux révoltés contre le roi de Valence et qui refusaient l'obéissance à son empire.
A la nouvelle que le roi de Valence Alcadir avait fait la paix avec Rodericus, le roi Alfagib fut frappé de la plus grande épouvante. Au milieu de la nuit, il abandonna Mur- Vieux et se bâta, dans sa frayeur, d'en quitter le territoire. Uodericus sortait en môme temps des terres de Valence et arrivait à Burriana. Là il apprit, par des rapports certains, qu' Alfagib de Lerida et de Tortose cherchait à armer contre lui le roi d'Aragon Sanctius, le comte Berengarius de Barcelone et Ermengaldus, comte d'Urgel, pour pouvoir le rejeter et le repousser de sa terre et loin des frontières de son royaume. Le roi Sanctius et le comte Ermengaldus ne voulurent pas accéder à ses prières, ni l'aider contre Rodericus.
Mais Rodericus demeura dans Burriana aussi immobile qu'un rocher. Bientôt il quitta Burriana pour se retirer dans les montagnes de Morella. Il y avait là, en effet, des vivres en grande abondance et à profusion, comme aussi des troupeaux innombrables. Mais le comte Berengarius de Barcelone s'étant entendu avec Alfagib, dont il avait reçu beaucoup d'argent, sortit aussitôt de Barcelone avec son armée et parvint aux environs de Cœsaraugusta. C'est à Calamoxa, sur les terres d'Albarracin, qu'il disposa son camp. Alors le comte, avec quelques-uns des siens, se rendit auprès d'AImuzahen, roi de Cœsaraugusta, qui se trouvait à Doaracha. et parla avec lui du traité à conclure entre eux. Almuzahen ayant accepté de l'argent, l'affaire fut arrangée. A la prière du comte, le roi Almuzahen se
rendit avec lui auprès du roi Aldefonsus, qui était alors dans le pays d'Auron. Il pria instamment le Roi de lui donner un renfort de ses hommes contre Rodericus. Mais le Roi ne voulut pas acquiescer à ses prières, et le comte, avec ses compagnons d'armes Bernardus, Giraldus Alaman, Dorea et une armée très-nombreuse, parvint à Galamoxa. Là fut rassemblée et organisée une grande multitude de combattants contre Rodericus.
Cependant Rodericus séjournait dans les montagnes, en un lieu nommé Iber, et c'est là que le roi Almuzahen lui envoya un messager pour lui annoncer que le comte de Barcelone était tout à fait prêt à le combattre. Rodericus, d'un air joyeux, au messager qui lui redisait ces paroles, donna cette réponse : « A Almuzahen, roi de Csesaraugusta. mon ami fidèle, je rends grâces de grand cœur de ce qu'il me découvre les desseins du comte et la disposition où est ce même comte, si bien préparé contre moi, de m'attaquei au premier jour. Quant au comte et à la multitude de ses guerriers, je n'en fais nul cas, je les méprise et, avec l'aide de Dieu, je les attendrai volontiers en ce lieu. S'il veut venir, sans aucun doute, je combattrai contre lui. »
Voilà donc que le comte Berengarius, à travers les montagnes, vint avec son immense armée près de l'endroit où se tenait Rodericus, et planta ses tentes non loin de celuici. Mais certaine nuit, il envoya des éclaireurs qui explorèrent et reconnurent le camp de Rodericus sur la haute montagne des Habentiœ. Le camp se trouvait au bas de la montagne. Le lendemain, le comte lui fit écrire et porter par messager une lettre de telle teneur :
« Moi Berengarius, comte de Barcelone, moi et mes soldats nous avons à te dire, Rodericus, que nous avons vu la lettre envoyée par toi à Almuzahen, afin, disais-tu, qu'il nous la montrât : là, nous sommes moqués, nous sommes outragés, et nous en avons conçu une grande fureur. Aupa-
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ratant déjà tu nous avais fail de nombreuses injui ; lesquelles nous te devions haine et colère, combien plus maintenant ne devons-nous pas nous montrer tes ennemis après cette moquerie, ces mépris, cette raillerie hostile dont ta lettre est pleine? Nos trésors, ta nous les a enlevés et les liens aujourd'hui entre tes mains, liais Dieu, qui puissant, nous vengera de toutes tes iniquités. Ta nous a l'ait un plus grand affront encore, une plaisanterie plus amère, eu nous comparant à nos femm* \ voulons
pas te rendre injure pour injure à toi ni à tes hommes; mais nous prions et supplions le Dieu du ciel qu'il te livre en nos mains et en noire pouvoir, afin que nous te puissions montrer que nous valons plus que nos femmes. Tu as dit encore au roi Almuzahen que si nous approchions pour te combattre, tu viendrais à notre rencontre avec plus de célérité qu'il n'en pourrait mettre lui-même à retourner à Monteson, el que si nous tardions à t'aller chercher, toi-même te mettrais au-devant de notre chemin. Nous te prions donc de ne pas nous blâmer sur ce que, dès ce jourd'hui. nous ne sommes pas descendus vers toi : nous n'avons agi ainsi que pour mieux connaître ton armée et ton camp. Car nous voyons bien que tu as grande confiance dans ta montagne et que tu ne voudrais pas nous combattre sans elle. Nous voyons aussi, et nous savons parfaitement que les montagnes, les corbeaux, les corneilles, les aigles et la plupart des oiseaux sont des dieux pour toi. Tu as plus de confiance on leurs augures qu'au Seigneur. Nous, nous ne croyons et nous n'adorons qu'un seul Dieu, qui nous vengera de toi et te livrera entre nos mains. Mais nous savons en toute certitude que demain à l'aurore, si Dieu le veut, tu nous verras de près et en face. Si tu t'avances contre nous dans la plaine et peux te séparer de ta montagne, tu seras vraiment ce Rodericus qu'on appelle le guerrier et le Campcador. Mais si tu ne le veux pas, tu seras ce que les Castillans appellent alcvoso (lâche), et les Français vulgairement félon et homme
de paille. Il ne te servira de rien de faire montre de la plus grande valeur. Nous ne partirons pas, nous ne te quitterons pas que je ne t'aie tenu entre mes mains mort ou prisonnier et les fers aux pieds. Enfin nous ferons de toi un alboroz (jouet). Comme tu l'écris, tu nous a traités de même. Dieu vengera ses églises, que tu as renversées ou violées dans ta fureur. »
Cette lettre ayant été lue devant Rodericus, aussitôt sa lecture il en fit écrire une autre au comte et la lui fit envoyer. Elle contenait cette réponse :
« Moi Rodericus et mes compagnons, à toi comte Berengarius et à tes hommes, salut. Sache que j'ai ouï ton épître et parfaitement compris tout ce qui y est contenu. Tu y dis que j'ai écrit une lettre à Almuzahen, dans laquelle j'insulte et raille les hommes et toi; tu dis certes parfaitement vrai. Je t'ai insulté toi et les tiens, et je t'insulte encore. Je te dirai donc ce qui m'a fait te blâmer. Lorsque lu le trouvais avec Almuzahen au pays de Calataiud, tu m'as insulté, en lui disant que, par crainte de toi, je n'avais pas osé entrer sur ces terres. De tes gens, Raimond de Baran, par exemple, et d'autres hommes d'armes qui se trouvaient avec lui, répétèrent la même raillerie au roi Aldefonsus, en Castille, devant des Castillans. Toi-même, en présence d' Almuzahen, tu as dit à Aldefonsus que tu m'avais combattu, vaincu et repoussé des terres d'Alfagib : je n'eusse osé en aucune façon t'attendre en ce royaume. Par amour du Roi tu avais négligé de m'attaquer, et jusqu'alors tu ne m'avais pas inquiété et n'avais pas voulu me déshonorer, parce que j'étais son vassal. C'est pour de tels sarcasmes lancés contre moi avec tant de moquerie que je t'ai raillé, toi et les tiens, e t que j e vous raillerai , et que j e vous comparerai et assimilerai à vos femmes pour vos cœurs efféminés. Maintenant tu ne peux te justifier sans combattre contre moi, si toutefois tu
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oses combattre. Si tu refusée d'approcher, tons m'auronl en leur estime. Mais si tu as assez d'audace pour venir à moi avec ton armée, viens vite, je ne connais pas la crainte. Tu n'ignores pas, je pense, tout ce que je vous ai fait à toi et à tes hommes et combien je vous ai nui. Il m'est connu, à moi, que tu as l'ait un pacte avec Âlfagib; lui devait te remettre de l'argent, et toi, tu t'engageais à me repousser et à m'éloigner tout à fait de ses terres. Mais je crois que tu ne rempliras pas tes promesses sans crainte et que tu ne te décideras qu'à grand' peine à me venir combattre. Mais tu ntv refuseras pas la bataille sous prétexte que ce lieu n'est pas assez uni; je n'en connais pas de plus uni dans toutes ces contrées. Bien sûr du fait, je puis te dire que si toi et les tiens ne voulez pas approcher, vous n'en retirerez aucun profit. Je vous donnerai votre solde, comme j'ai coutume de le faire, si yous avez assez d'audace pour venir vers moi. Mais si vous vous y refusez, si vous n'osez me combattre, j'enverrai des lettres au seigneur le roi Aldefonsus et des messagers à Almuzahen, pour leur dire que toutes tes promesses, tes engagements, vaniteux et vantard, terrifié par ma crainte, tu n'as pas voulu les remplir. Et ce n'est pas seulement à ces deux rois, mais "encore à tous les nobles, tant Chrétiens que Sarrasins, que je le ferai connaître. Tous «auront certainement, Chrétiens et Sarrasins, que tu as été fait prisonnier, et que tou argent et l'argent de tous les tiens est tombé en mes mains. Maintenant, je t'attends dans le plaine avec un cœur tranquille et intrépide. Si tu te hasardes à venir vers moi, tu y verras partager tes trésors, non à ton avantage, mais à ton détriment. C'est te vanter par de vaines paroles que prétendre me saisir vaincu, captif ou mort : cela est au pouvoir de Dieu et non au tien. Il te plaît à dire que je suis un lâche, comme on dit en Castille, ou un homme de paille, comme on dit en France; c'est faux, très-faux, et certes tu en as menti de ta bouche. Jamais je ne commis rien de tel, mais celui qui le commit fit
ses preuves en semblables aventures, tu le connais parfaitement et beaucoup; soit Chrétiens, soit Païens, le connaissent sans doute tel que je le dis. Mais voilà trop de temps que nous perdons en querelles de paroles : laissons les mots de côté, et, comme c'est la coutume des braves guerriers, que cette contestation soit vidée entre nous par le courage et la force des âmes. Viens, et sans retard. Tu recevras de moi la paye que j'ai accoutumé de te donner. »
Lorsque Berengarius et tous les siens eurent entendu cette lettre, tous furent enflammés d'une immense colère. On s'arrêta à ce projet; quelques soldats furent aussitôt envoyés à travers les ténèbres dans le but d'escalader la montagne, qui dominait le camp de Rodericus, et de s'en emparer. Ils espéraient, du haut de la montagne, pouvoir porter le désordre dans le camp de Rodericus, puis faire irruption sur les tentes et s'en rendre maîtres. Ayant donc fait une marche de nuit, ils s'établirent sur cette montagne et l'occupèrent sans que Rodericus s'en aperçût.
Le lendemain, de grand matin, le comte et ses compagnies en armes se précipitèrent en poussant des cris sur le camp de Rodericus. A cette vue, Rodericus se mit à grincer des dents. Il fit aussitôt revêtir les cuirasses à ses soldats et former les rangs pour une vigoureuse défense. Rodericus se rua sur l'armée du comte. La violence du choc l'ébranla tout d'abord, puis la mis en déroute. Cependant, en luttant avec vigueur dans la mêlée, Rodericus tomba de son cheval à terre : aussitôt il fut frappé et blessé. Mais les hommes d'armes, loin de cesser le combat, luttèrent avec cœur et vaillance jusqu'à ce que le comte et son armée entière fussent vaincus et bravement repoussés. Les morts étaient innombrables, le massacre immense. Enfin, le comte lui-même fut pris, avec près de cinq mille des siens faits prisonniers dans ce combat; ils l'amenèrent captif à Rodericus. Celui-ci voulut qu'on gardât avec le comte et entourât d'une surveil-
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lance active l ■- - . neurs Bernaldus, Giraldua Alaman, RaiuiiiinliN Muronus, Ricardui GoiUermus <-i beaucoup d'auires, en friand nombre el des plue nobles. Ces! ainsi que se remporta cette victoire à jamaii mémorable el ^\<>n de Rodericoa sur le comte Berengarkn el son armée. Les soldat* de Rodericus pillèrent le camp et les tentes <le Berengarius; ils s'emparèrent de tout ce qu'ils y trouvèrent de dépouilles : c'étaient des vases d'or et d'argent, des vêtements précieux, des mules, des palefrois, des lances, des cuirasses, des boucliers. Toutes ces richesses, ils les recueillirent sans rien négliger, et avec la plus grande intégrité, les apportèrent et l«is présentèrent à Rodericae.
Le comte Berengarius, épuisé de fatigue et vaincu, se sachant, se voyant prisonnier et au pouvoir de Rodericus, vint humblement à la tente où Rodericus se trouvait assis pour implorer sa grâce : il lui demanda merci avec beaucoup de prières, liais Rodericus ne voulut pas le recevoir favorablement et ne lui permit pas de s'asseoir auprès de lui dans sa tente, mais le fit garder à l'exiérieur par ses soldats, non sans recommander cependant avee soin qu'on lui donnât largement des vivres.
Enfin il consentit à le laisser retourner en liberté dans ses terres, et dès qu'au bout de quelques jours il se fut guéri de ses blessures, il fit un pacte avec le seigneur Berengarius et Giraldus Alaman, par lequel ils s'engageaient à donner pour leur rançon quatre-vingt mille marcs d'or de Valence. Tous les autres prisonniers, au gré de Rodericus, convinrent de donner pour leurs rançons des sommes incalculables, chacune d'un chiffre déterminé, et en firent la promesse. Ils retournèrent donc dans leurs domaines, et en revinrent en toute hâte apportant une grande quantité d'or et d'argent, et voulant laisser en otage leurs enfants et leurs parents jusqu'à l'acquittement de la somme qu'ils avaient commencée a payer pour leur rachat : ils dirent qu'ils donneraient le reste sans faute le plus tôt qu'il leur
serait possible. Ce voyant, Rodericus se consulta intérieurement, et, mû par un sentiment de pitié, non-seulernent il leur permit de retourner en toute liberté dans leurs terres, mais il les tint quittes de toute rançon. Ceux-ci retournèrent joyeux dans leurs pays, le louant hautement dans bur reconnaissance pour cet acte de grande miséricorde, et sa noblesse et sa bonté, et promettant de le servir de tous leurs biens et avec les plus grands honneurs.
Rodericus vint au pays de Caesaraugusta, en un lieu nommé Salarea, et demeura là deux mois. 11 en sortit et vint à Daroca, où il resta fort longtemps; là se trouvaient des vivres en abondance et des troupeaux. Rodericus y fut atteint d'une grave maladie.
C'est alors que Rodericus envoya, avec des lettres, quelques-uns de ses hommes d'armes vers Almuzahen, roi de Caesaraugusta. Ils le trouvèrent à Caesaraugusta et lui remirent les lettres dont ils étaient porteurs. Dans celte ville, ils virent, assis à côté du roi , le comte Berengarius avec les plus nobles de ses soldats. Dès que le comte eut appris que ces gens étaient des envoyés et des soldats de Rodericus, il ordonna aussitôt qu'on les laissât venir vers lui et leur recommanda instamment de rapporter à Rodericus ce message : « Saluez de ma part, leur dit-il, mon ami Rodericus, et ne vous lassez pas de lui dire avec assurance que je veux être un vrai ami pour lui et que je désire l'aider en tous ses besoins. »
Les messagers, de retour auprès de Rodericus, déjà guéri et en bonne santé, lui rapportèrent avec soin ces paroles et tout ce dont les avait chargés le comte. Mais Rodericus, sans tenir compte de ce qu'on lui disait, nia qu'il fût aucunement son ami ni qu'il fût en paix avec lui. Ses soldats et ses chefs lui dirent: « Qu'est cela? Quel mal vous fit jamais le comte Berengarius, que vous ne veuillez faire la paix avec lui? Vous l'avez tenu en votre pouvoir, vaincu, dompté, mis en déroute, fait prisonnier; vous lui avez pris
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par votre vaillance tous ses trésors, koutefl ses richesse?, el
vous ne voulez pas faire la paix avec lui? Ce n'est pas vous qui la lui demandez, c'est lui qui vous la demande. • Enfin il céda aux conseils de ses soldats et de ses chefs et s'engagea formellement à faire la paix avec lui. Les messagers revinrent aussitôt à Cœsaraugusta et rapportèrent avec soin au comte Berengarius et à ses nobles qu'il consentait à la paix. A cette nouvelle, le comte et les siens furent remplis de joie.
Alors le comte sortit de Caesaraugusta et vint au camp ilr Hodericus; là se montrèrent bien établis entre eux la paix et l'amitié. Le comte plaça sous la protection et le pouvoir de Rodericus la partie de l'Espagne soumise à son gouvernement. Ensemble ils descendirent ensuite aux plus proches provinces maritimes. Rodericus établit son camp à Burriana, et Berengarius le laissa pour retourner en ses terres. Rodericus resta à Burriana dans le pays de Valence; c'est à Cepulla qu'il célébra la Pàque du Seigneur.
A cette époque il assiégea le château de Liria, peu distant de Valence ; ses troupes reçurent en cet endroit une forte paye. Là, on lui apporta des lettres de la Reine, femme du roi Aldefonsus, et des lettres de ses amis. Elles lui apprenaient que le roi Aldefonsus voulait marcher contre les Sarrasins et leur faire une guerre acharnée. Déjà les Sarrasins s'étaient emparés de Grenade et de tout son territoire. Et c'était précisément la cause de l'expédition du Roi contre eux. Par ces lettres, ses amis lui conseillaient de laisser de côté toute autre préoccupation et d'aller à marches forcées rejoindre le Roi et son armée courant contre les Sarrasins. S'il pouvait faire cette guerre avec le Roi, renforcer l'armée royale en y joignant la sienne, sans aucun doute il regagnerait par ce moyen l'amour et la faveur du Roi.
Se conformant aux conseils de ses amis, il abandonna aussitôt le château de Liria, qui, pressé de toutes parts aut. i. 10
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tant par la faim et la soif que par les armes, était sur le point de se rendre. Avec toute son armée, il courut après le Roi à longues journées. Il l'atteignit sur le territoire de Cordoue, en un lieu nommé Marthos.
A la nouvelle de l'arrivée de Rodericus, le Roi sortit h sa rencontre et le reçut en ami et avec beaucoup d'honneur. Tous deux ensemble s'approchèrent donc de la ville de Grenade. Le Roi fit planter et disposer toutes ses tentes en un lieu montagneux nommé Libriella. Rodericus se mit dans la plaine au lieu même où était auparavant le camp du Roi, pour se distinguer du camp royal et le protéger : cela déplut fort au Roi.
Alors le Roi, poussé par la jalousie, dit aux siens : Voyez et considérez quelle injure, quel affront nous fait Rodericus. Aujourd'hui, après nous, il est arrivé d'une longue route, fatigué et comme épuisé ; maintenant voilà qu'il nous précède et fixe ses tentes en avant des nôtres. » La plupart, pleins d'envie, répondirent au Roi qu'il disait vrai, et blâmèrent hautement Rodericus devant le Roi de sa grande présomption.
Le Roi resta six jours en ce lieu. Juzef, roi des Moabites et des Sarrasins, n'osant attendre le roi Aldefonsus ni combattre avec lui, dans sa frayeur et sa crainte du Roi, s'enfuit avec son armée et s'éloigna du pays. Lorsque le roi Aldefonsus sut de manière certaine que Juzef, le roi des Sarrasins, s'était enfui par crainte de lui et avait quitté la contrée, il ordonna de revenir aussitôt à Tolède.
En revenant vers Tolède, il passa par un château nommé Ubeda et situé sur l'Alchevir (1). Rodericus ordonna aux siens que son camp fût disposé et fixé près du même fleuve. Là encore, le Roi irrité, laissant les douces paroles, traita durement Rodericus : il l'accusa d'une foule de choses de toutes sortes, mais de choses fausses, et il s'emporta si
(1). Guadalquivir.
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violi-mniciit contre lui, qu'il •■ut la pensée et même le dessein df s'emparer de m étant •perçu et s'en étant parfaitement asi supporta patie ment tout ee qu'il j avait de blessait dans
les parole 1! Uni. Mais quand lut venue la nuil, RoderiCUS
s'éloigna du Roi non Bans crainte et revial aussitôt d camp. In certain nombre de ses soldats l'abandonna alors pour passer au campdu l»«>i. Ils laissèrent donc Rodericus,
leur seigneur, et se mirent au service du Roi.
Le Roi, irrité des excuses que donnai 1 Roderieus pour se défendre des griefs qu'il lui imputait, et transporté de fureur, revint à Tolède avec son armée. Rodericus, I
evint aussitôt vers te territoire de faïence : leebemra se lit tristement et arec de grandes difficultés. 11 demeura là fort 1 j. Dansée lieu, il releva, par de nombreuses
et solides constructions fortifiées, un château du nom de Pennacalel, que les Sarrasins avaient complètement détruit. Il l'entoura en outre d'un mur infranchissable et solidement construit. Il garnit ce château d'un grand nombre de soldats et de gens de pied de toutes armes; il l'emplit en grande abondance de pain, de vin, de viande et de toutes sortes de vivres.
Au sortir de là, il descendit à Valence, puis à Morella. où il ne resta que peu de jours. Là il célébra avec solennité le jour de la Nativité du Seigneur. C'est dans ce lieu que vint à lui certain individu, qui promit de lui livrer en secret le château de Borga, voisin de Cutela. Cette expédition lui plut, et il se mit aussitôt en marche avec ses gens vers le château de Borga. Soudain il lui arriva un messager d'Àknuzaben, roi de Cœsaraugusta. Ce messager lui apprit que son maître était vivement pressé et mis en péril par le roi d'Aragon. Sanctius. Après le départ de cet envoyé, Rodericus vint de nuit jusqu'auprès de Cœsaraugusta avec quelques-uns des siens. Là. il s'assura que celui qui s'était engagé à lui livrer Borga l'avait trompé. Cependant il ne voulut par retourner
à son camp et demeura au lieu même où il se trouvait. Les notables et les principaux habitants de Gœsaraugusta vinrent l'y trouver. Par toutes sortes de supplications, ils lui demandèrent de consentir à lier amitié et à faire la paix avec leur roi. On fit tant, qu'Almuzahen et Rodericus eurent une entrevue et affermirent entre eux la plus durable amitié.
Alors Rodericus s'avança jusqu'à Cœsaraugusta avec son armée : il y passa le fleuve et plaça son camp au lieu nommé Fraga. A cette nouvelle, le roi Sanctius d'Aragon et le prince son fils donnèrent des ordres pour le rassemblement d'une immense armée. Cette armée rassemblée, le roi ordonna aussitôt de planter les tentes en un lieu du nom de Gorreia. Le roi et son fils envoyèrent alors à Rodericus des messagers de paix, chargés d'une mission d'amitié et d'alliance. Dès qu'il en fut informé par leurs paroles, Rodericus les reçut avec honneur et d'un visage joyeux, et leur répondit qu'il ne demandait qu'à faire paix et amitié avec le roi Sanctius et son fils. Le roi Sanctius, son fils et Rodericus, s'étant réunis en une entrevue, convinrent de former entre eux une paix et une amitié qui les lierait de nœuds indissolubles. Pour l'amour de Rodericus et à sa prière, le roi Sanctius signa aussi la paix avec Almuzahen. Ainsi s'arrangèrent-ils amicalement par la médiation et l'aide de Rodericus. Cela fait, le roi Sanctius retourna sans délai dans son royaume. Quant à Rodericus, il demeura quelque temps à Caesaraugusta, auprès du roi Almuzahen, dans les plus grands honneurs.
Il sortit enfin de Caesaraugusta et, accompagné d'une immense armée, entra sur les terres de Calagurra (1) et de Naxera, qui se trouvaient dans le royaume du roi Aldefocsus et étaient soumises à son empire. Il s'empara d'abord, non sans rudes combats, d'Alberith et de Lucronium.
(1) Calahorra.
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Immense, affligeant, pitoyable lut le massacre; cruel, aveugle, irrémédiable fut le vaste incendie dont il promena la flamme dévorante par toutes ces terres. Tout le pays fut ravagé par un pillage avide et sans pitié; il fut détruit, dépouillé de ses richesses, de Bes trésors, de tout ce qui pouvait faire butin. Rodericus garda tout en sou pouvoir. Sortant de cet endroit avec des troupes nombreuses, il parvint au château d'Àlfarus, qu'il attaqua vigoureusement et força bientôt.
Des messagers de Garsia Ordoniz et de tous ses parents vinrent le trouver en ce lieu pour lui redire, au nom du comte et de tous ses parents, qu'il ne tardât pas plus de sept jours à s'éloigner; que s'il refusait, le comte et ses parents n'hésiteraient pas à le combattre. Il leur répondit gaiement qu'il attendrait sept jours le comte et tous ses parents, et que volontiers il combattrait contre eux. Le comte Garsias Ordoniz rassembla donc tous ses parents et les puissants, seigneurs et princes, qui commandaient en sa terre, qui s'étendait de la ville nommée Zamora jusqu'à Pampelune. Ayant aussi rassemblé une armée innombrable d'hommes d'armes et de fantassins, le comte parvint avec cette multitude de gens jusqu'au lieu nommé Alberith. Mais, craignant et redoutant de s'avancer davantage et d'engager le combat avec Rodericus, sans hésiter il retourna épouvanté, avec son armée, de ce lieu dans sa terre.
Rodericus, sans plus bouger qu'un roc, les attendit intrépide et joyeux jusqu'au septième jour, suivant la convention. Alors on lui rapporta en un récit fidèle que le comte et tous ceux qui l'accompagnaient s'étaient désisté de cette guerre qu'ils avaient promise, qu'effrayés d'un combat contre lui ils étaient retournés en leur pays, qu'ils s'étaient dispersés et avaient laissé Alberith désert et sans garnison. Calagurra et toute la contrée dévastée par Rodericus relevait de son ennemi le comte Garsias, vassal du roi Aldefonsus. A cause de son inimitié avec le comte et pour son
déshonneur, Rodericus brûla par l'incendie le pays dont nous parlons, le dévasta et, pour ainsi dire, l'anéantit.
Rodericus, à la nouvelle que le comte et ses gens étaient rentrés dans leurs domaines et avaient laissé Alberith privé de garnison, sortit avec son armée d'Alfarus et se rendit à Cœsaraugust a. Il y passa de longs jours dans les plus grands honneurs. Dans tout ce qui, du pays, n'était pas soumis à la domination d'Almuzahen, il se chargea du soin des vendanges et vendangea.
Il sortit avec son armée et se mit à prendre le chemin de Valence. Chemin faisant, il rencontra un courrier qui lui annonça que des tribus barbares de Sarrasins s'étaient jetées sur l'orient de l'Espagne, l'avait cruellement ravagé, qu'elles étaient arrivées jusqu'à Valence et s'en étaient emparées. Pour comble de malheur, ces peuples barbares avaient pu, grâce à la trahison du roi de Valence Alcadir, massacrer tous les habitants de la ville, et ils continuaient à agir de la sorte. A cette nouvelle, Rodericus s'achemina vers la place de Cepulla et y mit aussitôt le siège. S'il ne fut arrivé en ce moment, ces peuplades sauvages se fussent emparées de l'Espagne entière jusqu'à Caesaraugusta et Lerida. Après avoir vigoureusement assiégé le château de Cepulla, il parvint à s'en rendre maître. Au même lieu il fonda une ville, la construisit, l'entoura de fortifications et de tours de guerre. Beaucoup de gens vinrent des villes voisines pour la peupler et y demeurer. Les habitants de Valence, qui avaient échappé à la mort, étaient soumis à ces barbares, qu'on nommait Moabites, vivaient sous leur domination et mêlés à eux.
Au mois de juillet, au moment où l'on est sur le point de récolter les moissons, Rodericus vint placer son camp près de Valence. Il fit manger leurs moissons aux chevaux et détruire les maisons hors la ville. A cette vue, les habitants de Valence lui envoyèrent des messagers pour le prier et le supplier de rester en paix avec eux et de laisser
ibites demeurer avec eux. Mais lui ne voulut en aucune façon de cette paix, à moins qu'ils » ent des
Mbsbites el les rejetassenl entièrement de la ulle. 11-- n'en voulurent rien (aire et s'enfermèrent dans leurs murailles. Rodericus attaqua si virement la partie de Valence nommée Vfllanova, qu'il la prit bientôt et ta dépouilla complètement de tout ce qui s'y trouva de richesses et de trésors. Cependant il attaqua ci prit une autre partie de la ville qu'on appelait Alcudia. deux qui habitaient cet endroit se soumirent et se livrèrent aussitôt à son pouvoir et à son gouvernement. Rodericus rétablit en leurs demeure! qui s fiaient soumis et leur rendit tous leurs biens avec la I feque rojant, les autres habitants de Valence furent fort ébranle?. Aussitôt, suivant les volontés de Rodericus, ils chassèrent de leur ville les Moabites el se soumirent à son empire. Rodericus accorda à ces tribus barbares la libelle de sVtablir jusqu'à Dénia, à condition qu'elles resteraient en paix et vivraient tranquilles.
Peu auparavant. Juzef lui avait expédié des lettres, où il lui interdisait formellement d'oser, en aucune façon, entrer sur les terres de Valence. En la recevant, Rodericus se montra fort irrité. Enflammé d'une colère furieuse, il se répandit contre lui en paroles de mépris et en injures, et envoya des lettres aux seigneurs et ducs des Espagnes, dans lesquelles il leur apprenait que Juzef, par crainte de lui, n'osait traverser la mer et venir à Valence. Dès que Juzef fut informé de cela, il ordonna de rassembler aussitôt une armée immense et innombrable, et pressa beaucoup pour qu'on lui fît passer la mer sans délai.
Cependant Rodericus tint ce discours aimable aux habitants de Valence : « Hommes de Valence, bien volontiers je vous accorderai une trêve et un délai jusqu'au mois d'août. Si pendant ce temps Juzef arrive, s'il vous porte secours, me chasse vaincu de ces terres, et vous délivre de mon pouvoir, servez-le et restez sous sa domination. Mais
s'il ne parvient pas à faire tout cela, rendez-moi hommage et soyez miens. »
Ces paroles plurent universellement aux gens de Valence. Ils envoyèrent aussitôt des lettres à Juzef et à tous les ducs des Espagnes, qui étaient sous la domination de Juzef. Dans ces lettres, ils les priaient de venir à Valence avec une armée immense pour les délivrer de l'empire et des maiDS de Rodericus. Que s'ils le pouvaient faire de là au mois d'août, eux refuseraient de se soumettre au pouvoir de Rodericus, et qu'ils se tinssent bien assurés que tous les services dont ils auraient besoin leur seraient rendus.
Cependant Rodericus laissa Valence libre et paisible, et vint avec son armée à Pinnacatel; jusqu'à Belliena tout le pays et la contrée environnante fut mise au pillage. 11 s'empara de nombreux captifs, de beaucoup de dépouilles et de vivres en abondance. Il envoya tout à Pinnacatel, et laissant en ce lieu son immense butin, revint aussitôt au territoire de Valence.
Il en sortit bientôt et monta jusqu'à ce qu'il fût arrivé aux terres d'Albarracin, qui avaient manqué à lui payer les tributs. Il s'empara de tout ce qu'il trouva de vivres en cette terre et le fit transporter à Cepulla. Lui-même revint en cette ville chargé de butin.
Le mois d'août passé, les habitants de Valence apprirent, par des rapports certains, que Juzef, avec une armée considérable de Moabites, venait leur porter secours et les délivrer de la domination de Rodericus. Aussitôt ils rompirent le pacte qu'ils avaient conclu avec Rodericus, et, peu soucieux de la foi des traités, se posèrent de toutes manières en ennemis et en rebelles. Rodericus, parfaitement informé du fait, vint avec colère mettre le siège devant Valence ; de tous côtés il la pressa sans pitié par de furieuses attaques. Bientôt grande devint la famine dans Ja ville.
Sur ces entrefaites, l'armée des Moabites approcha de
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Valence à marches rapides pour Loi porter lecours. Mais, troublée par la crainte de Rodericus, jetée dans la plus grande frayeur, elle n'osa pus lui livrer bataille, et, profitant pour s'enfuir des ombres de la nuit, re ion pays
pleine de confusion.
Rodericus, dont ce n'était pas la coutume, resta longtemps devant Valence, l'entourant de tous côtés. Enfin, après beaucoup de courage et de constance, il l'emporta vaillamment à la pointe de L'épee. Il y trouva et prit des trésors magnifiques et incalculables : des monceaux immenses d'or et d'argent, un nombre infini de bijoux précieux, de pierreries rebaussées d'or, d'ornements de toutes sortes, de vêtements de soie broebés d'or. 11 s'acquit tant et de si beaux trésors en cette ville, que lui et tous les siens devinrent riches et opulents au delà de tout ce qu'on pourrait dire.
Juzef, le roi des Moabites, à la nouvelle que Rodericus s'était emparé de Valence par son audace guerrière et qu'il l'avait mise au pillage, Juzef fut vivement affligé. Après avoir pris conseil des siens, il nomma chef en Espagne un membre de sa famille, le fils de sa sœur, nommé Mahumeth. Il l'envoya à la tête d'une multitude infinie de Barbares, de Moabites et d'Ismaélites, habitant toutes les parties de l'Espagne, pour assiéger Valence et lui amener Rodericus, prisonnier et enchaîné de chaînes de fer. Arrivés en un lieu nommé Ouartum, distant de quatre milles de la ville de Valence, ils y fixèrent leur camp. Tous les habitants de la contrée environnante vinrent aussitôt à eux avec des vivres en abondance qu'ils leur donnèrent ou leur vendirent. Cette armée comptait presque cent cinquante mille soldats (1) et trente mille hommes de pied.
Rodericus, à la vue de cette immense multitude venue
(I) Il y a dans le texte le mot milites, opposé a pedites. Ce n'est pas la première fois que ce fait se présente, et je serais tenté de
pour le combattre, ne fut pas peu étonné. Cette effroyable armée de Moabites resta dix jours et dix nuits devant Valence. Chaque jour ils tournaient autour, vociférant et poussant des clameurs discordantes, le plus souvent jetant des flèches sur les tentes de Rodericus et des siens, et les pressant avec le plus grand acharnement. Mais Rodericus se soutenait, et soutenait les siens par l'ardeur ordinaire de son courage, et suppliait, par ses dévotes prières, le Seigneur Jésus-Christ de lui prêter son divin secours. Certain jour que les Sarrasins hurlaient comme d'ordinaire, entourant la ville d'attaques et de clameurs, et qu'ils s'imaginaient être bien près de s'en emparer par la force, Rodericus, l'invincible guerrier, se confiant de toute son âme dans la clémence du Seigneur, sortit vaillamment avec ses gens en armes : ils poussaient des cris et effrayaient leurs ennemis par leur fureur et leur audace. Il se précipita donc sur eux : un immense combat s'engagea; mais avec l'aide divine, les Moabites furent entièrement vaincus.
Ainsi Dieu lui accorda-t-il sur eux la victoire et le triomphe. Vaincus, ils tournèrent le dos et prirent la fuite. Une multitude d'entre eux périt par le glaive. Les autres furent pris avec leurs propres femmes et leurs enfants, el conduits au camp de Rodericus. Les Chrétiens s'emparèrent de leurs tentes et de leur campement. Ils y trouvèrent des richesses immenses en or, en argent, en vêtements précieux : tous ces trésors, ils les pillèrent entièrement. Rodericus et tous les siens furent enrichis ; ils possédaient à souhait de l'or, de l'argent, des vêtements de prix, des chevaux, des palefrois, des armes de toutes sortes, des vivres en abondance et des trésors incalculables. Cette victoire arriva en l'an MCXXXII (1).
croire, avec le P. Risco, le savant éditeur et commentateur de la Chronique latine, que ce mot milites signifie presque toujours cavaliers et même chevaliers.
(1) De notre ère 1092.
A la suite de ce triomphe, Rodericus s'empara du ehâicaii, nommé Olokabet 11 trouva là un magnifique trésor, qui avait appartenu jadis au roi Aioadir : il en lii le partage avec bonne foi ealre tous lea siens, il prit eatove une autre place du nom d<- Serra.
Alors mourul le i< »i d'Aragon, Saactius, de boni moire. Après nue vie de cinquante-deux ans. il alla ae rejoindre au Christ et son oorps fui enseveli avec honneur
dans le monastère de Saint-Jean de la Pefia.
Après sa mort, son lils Pierre l'ut l'ait roi au trône d'A- !, 11:011. Tous les seigneurs de son royaume se réunirent en assemblée et lui dirent : « Nous supplions votre Majesté, rand rai, de bien vouloir écouter notre conseil : nous croyons, en effet, ce conseil utile et salutaire. Liez-vous d'amitié et d'affection avec Itodericus Campidoctus. Tel est le conseil que nous vous donnons avec franchise. »
La pensée de ses grands plut beaucoup au Roi, et Pierre expédia aussitôt des envoyés vers Rodericus pour lui demander une entrevue. Les envoyés dirent à Rodericus : « Notre seigneur le roi d'Aragon nous a envoyés vers vous pour obtenir une rencontre où vous puissiez amicalement, entre vous, établir la paix et la plus solide affection. Vous vous uniriez pour combattre vos ennemis et vous soutiendriez pour la défense. » Ce qui plut à Rodericus; il leur répondit qu'il le ferait volontiers.
Bientôt le roi Pierre descendit au bord de la mer en un lieu nommé Mont-Ornes. Rodericus sortit de Valence et le rejoignit à Burriana. Là, ils eurent ensemble une entrevue, ils établirent la paix entre eux d'une façon inébranlable et convinrent qu'ils s'aideraient l'un l'autre avec franchise et bonne volonté contre tous leurs ennemis. Après quoi le roi revint aussitôt en sa terre. Il prit telles dispositions que son royaume pût vivre tranquillement sous une bonne justice et protégé par les lois. Rodericus, de sou côté, revint vers Valence.
Quelque temps après, le roi Pierre vint à Valence avec son armée pour aider son ami Rodericus. Celui-ci le reçut avec les plus grands honneurs. Ayant donc réuni leurs armées, l'un et l'autre sortirent de Valence et se dirigèrent vers la place de Pinnacatel pour y envoyer des vivres et l'approvisionner d'une façon suffisante.
Quand ils approchèrent de la ville de Hativa, Mahumeth, neveu du roi Juzef, sortit à leur rencontre avec une immense armée de Moabites et d'Ismaélites, composée de trente mille soldats de toutes armes, dans l'intention de leur livrer bataille. Ce jour-là les Ismaélites et les Moabites n'engagèrent pas le combat, et restèrent toute la journée sur les hauteurs, criant et vociférant. Le roi Pierre et Rodericus approvisionnèrent largement Pinnacatel de tout ce qu'ils trouvèrent de vivres dans le pays et y envoyèrent aussi le butin conquis. Cependant, vers midi, ils descendirent ensemble vers la mer et fixèrent leur camp auprès de Beyre. Le jour suivant, Mahumeth, avec une multitude innombrables de Moabites, d'Ismaélites et toutes nations barbares, se prépara à engager le combat. En ce même lieu se trouvait une haute montagne qui paraissait s'étendre sur une longueur d'une cinquantaine de stades. C'est sur cette montagne qu'était le camp des Sarrasins. De l'autre côté était la mer, d'où des vaisseaux ismaélites et moabites en grand nombre attaquaient les Chrétiens à coups de flèches. Du côté de la montagne on les combattaient avec toutes les autres armes. A cette vue, les Chrétiens ne furent pas peu effrayés : la terreur était parmi eux. Rodericus, les voyant tremblants et irrésolus, monta sur-le-champ à cheval et, couvert de ses armes, se mit à parcourir l'armée chrétienne en les rassurant et leur disant ces paroles : « Écoutez-moi, mes très-chers et très-aimables compagnons. Soyez forts et terribles dans le combat ; montrez-vous hommes. Ne craignez rien, ne redoutez pas toute cette multitude, car aujourd'hui Notre-Seigneur Jésus-Christ les livrera en nos
, et en aotre pouvoir. » Veri le milieu du jour, le roi et Rodericus avec toute l'armée dea Chrétien* se précipitèrent contre eux, et Les combattirent de leura armes et par de hardis efforts. Enfin, aidés par la bonté de Dieu, ils les rainquirenl en guerriers el les mirent en fuite. Les uns furent tués par L'épée, les autres tombèrent dans les eaux. La plus grande partie fut submergée dans la mer, en fuyant, et noyée. L*'s Sarrasins ainsi \ aincus et massacrés, les < Ihré tiens vainqueurs mirent au pillage toutes leurs provh .V la suite de cette victoire, ils reçurent une large part de toutes leurs dépouilles qui consistaient en or, en argent, en chevaux, en mules, en armes de choix et autres richesses. Ds glorifièrent Dieu avec toute la dévotion de leur cœur du succès qu'il venait de leur accorder.
Après un triomphe si mémorable et si glorieux, le roi Pierre et Rodericus, louant Dieu avec leurs armées, revinrent à Valence. Ils restèrent peu de jours en cette ville. Tous deux en sortirent et se dirigèrent contre des rebelles qui s'étaient établis au château du Mont-Ornes, situé sur le territoire du Roi. Ils les assiégèrent aussitôt et, après quelques rudes attaques, les rangèrent au pouvoir du roi. Cela fait, le roi rentra joyeux en son royaume, et Rodericus revint à sa ville de Valence.
Certain jour Rodericus sortit de la ville pour examiner et surveiller ses ennemis. Tandis qu'il faisait chemin, un nommé Alcayth Abulphatab sortit de Xativa et entra dans Mur-Vieux (1). Rodericus en fut informé, il courut contre lui, le suivit et l'enferma enfin dans la place qu'on nomme Almenara. Il assiégea la ville et, pendant trois mois, l'attaqua vigoureusement. Au bout de ce temps, il s'en empara. Tous les hommes qu'il y prit, il les laissa retourner libres
{l) Mur us vctulus, dit le latin; Murviedro. Cette même ville se trouve, dan» d'autres chroniques, nommée Murus vêtus, Alorbedro, Monviedro, etc.
chez eux. Il fit élever en ce lieu un autel et une église au Seigneur, en l'honneur de la très-sainte Yierge Marie.
Tout ainsi arrangé par la grâce de Dieu, Rodericus sortit avec sa milice d'AImenara, disant et feignant vouloir aller à Valence, tandis que dans son cœur il avait secrètement décidé qu'il attaquerait Mur-Vieux et l'assiégerait. Alors, étendant les mains, il adressa au Seigneur cette prière : « Dieu éternel, qui savez toutes choses avant leur accomplissement, et pour que rien ne reste caché, vous savez, Seigneur, que je n'ai pas eu dessein d'entrer à Valence, avant d'avoir, avec le secours de votre puissance, obterfu Mur- Vieux par un siège, des combats et l'audace du glaive. Je voulais, en cette ville ainsi conquise, devenue, par un don de votre bonté, notre possession et relevant de notre empire, vous faire célébrer, comme un seul vrai Dieu, une messe d'actions de grâces. » Après avoir parlé de la sorte, il mit aussitôt le siège devant la place de Mur- Vieux. Il fit pleuvoir sur elle des épées. des flèches, des traits, des projectiles et des armes de toutes sortes, et empêcha complètement et la sortie et l'entrée du château.
Les défenseurs delà place et les habitants, se voyant attaqués, pressés, refoulés de tous côtés, se dirent entre eux : « Que ferons-nous dans cette extrémité ? Ce tyran de Rodericus ne nous permettra, en aucune façon, de rester et de vivre dans ce château : il fera de nous ce qu'il fit récemment des habitants de Valence et d'AImenara, qui ne purent lui résister. Examinons donc ce qu'il nous faut faire, car bien certainement nous ne tarderons pas à mourir de faim, nous, nos femmes, nos fils et nos filles. Personne ne pourra échapper de ses mains. »
Ayant appris cela, Rodericus se mit à les presser plus hardiment et plus vivement encore qu'il n'avait accoutumé de le faire : il les bloqua aussi strictement que possible. Se sentant, se voyant dans une telle détresse, ils crièrent à Rodericus ces paroles : « Pourquoi nous accablez-vous de
main si grands et si insupportables ' Pourquoi nous tuezvous avec vos lances, vos Sèches i L mollir, s'adoucir votre cœur, et prenez pitié de nous. Tou< nous voua Bupj lions de nous . par pitié, un armistice de quelques j ors. Pendanl ce temps, a des i noire Roi et à nos seigneurs, pour qu'ils viennent à notre secours. Hais si en temps convenu nul D'arrivé qui nous puisse arracher à vos mains, nous serons vôtres «'i dous vous servirons. Sachez donc une chose !
que la ville de Mur- Vieux a tant de renom et tant de gloire dans la mémoire des peuples, que nous ne vous la céderons pas de sitôt. Sachez hien qu'avant de \ous la livrer sans armistice, tous, sans hésitation, nous préférerions la mort. Que tout soit interrompu entre nous. vous -l le maître ensuite. » Rodericus, ayant bien
réfléchi qu'aucun armistice ne leur servirait de rien, leur accorda trente jours.
Cependant les gens de Mur- Vieux envoyèrent leurs messagers au roi Juzef, aux Moabites, au roi Aldefonsus, à Almuzahem, roi de Cœsaraugusta, au roi Albarftcin et au comte de Barcelone : ils les priaient de ne pas manquer de leur porter secours avant trente jours ; s'ils manquaient à le faire, les trente jours écoulés, ils livreraient sans hésitation la ville à Rodericus et, dans la suite, le serviraient fidèlement comme leur seigneur.
Quand le roi Aldefonsus eut vu et entendu les messagers de Mur-Vieux, ils leur répondit en ces termes : « Soyez bien certains que je ne vous secourrai pas, car je préfère voir la ville de Mur-Vieux au pouvoir de Rodericus plutôt qu'en celui d'aucun roi Sarrasin. » Les messagers, à ces paroles, revinrent chez eux sans répliquer.
Almuzahem répondit ainsi aux messagers envoyés a Caesaraugusta : « Allez, et augmentez vos forces autant qu'il vous sera possible : soyez intrépides dans votre résistance lorsqu'il viendra vous assaillir. Rodericus est un
homme de tête, un guerrier de grand courage, et certainement invincible; aussi je craindrais fort d'engager une lutte avec lui. » Peu de temps avant, Rodericus lui avait envoyé des messagers pour lui dire : « Saches bien, Almuzahem, que si tu essaies de venir avec ton armée contre moi et d'engager une guerre avec moi, toi et tes nobles, morts ou prisonniers, vous n'échapperez pas de mes mains. ■ Ainsi retenu par crainte de Rodericus, il n'osa se mettre en marche.
Le roi Albarracin dit aux envoyés qui lui étaient présentés à ce sujet : « Augmentez vos forces le plus que vous pourrez et tâchez de lui résister ; pour moi, je ne puis vous porter secours. »
Les Moabites répondirent aux messagers adressés à eux : « Si notre roi Juzef veut venir, nous tous nous l'accompagnerons, et volontiers nous vous porterons secours; mais sans lui, au contraire, nous n'oserions point combattre Rodericus. »
Le comte de Barcelone, qui avait reçu d'eux une forte somme, répondit aux messagers à lui envoyés : « Sachez que je ne me hasarderai pas à combattre Rodericus. mais je ferai diligence, j'entourerai son château nommé Aurepensa, et tandis qu'il viendra vers moi, et s'efforcera de me combattre, vous, de votre côté, profitez de ce temps pour introduire dans votre ville des vivres en quantité suffisante. »
Le comte, suivant sa promesse, assiégea le château. Rodericus, à cette nouvelle, ne s'émut pas plus que s'il n'y avait rien et refusa d'aller secourir son château. Cependant certain soldat dit au comte, tandis qu'il se tenait autour de la place : « Très-noble comte, j'ai appris de source certaine que Rodericus s'avançait contre vous et qu'il voulait vous livrer bataille. » En entendant ces mots, sans chercher à savoir ce qu'il y avait de vrai dans cette affirmation, le comte abandonna aussitôt le siéirc du château et s'enfuit à sa terre par crainte de Rodericus.
CHRONIQUES 1 s~>
Les irente jours de trêve écoulés, Rodericus dit aux Barbues qui étaieul au-dedans du château de Hur-Vieux : «Que tardez-vous à me livrer la ville? Ceux-ci lui répondirent avec artifice i Les Beignéurs messagers que nous avons ea?oyéfl ue sont pas de retour vers nous; c'est pourquoi nous supplions tous Votre Seigneurie de nou- donner encore un peu d'armistice. » Rodericus pensa aussitôt que ces discours n'étaient que ruse et tromperie; il savait parfaitement qu'ils ne parlaient ainsi par feinte que pour avoir un peu plus de temps, mais il leur dit : « Afin qu'il soit clair aux yeux de tous les hommes que je ne crains aucun de vos rois, je vous accorde encore douze jours de suspension d'aunes. Mais après ces douze jours, je vous le dis en vérité, si vous ne me livrez pas immédiatement le château, je brûlerai par le feu tous ceux de vous que je pourrai prendre, ou je les ferai périr par le glaive après de longs tourments. »
Le jour désigné arriva, et Rodericus dit aux assiégés : « Pourquoi mettre tant de retards? Pourquoi ne pas me livrer le château que vous m'avez promis ? » Ils répondirent : « Voici la fête que vous nommez Pentecôte : elle est proche. En ce jour de fêle, nous vous livrerons entièrement notre château, car nos Rois ne veulent pas nous secourir. Vous pourrez entrer ici avec les vôtres en toute sûreté et agir à votre guise. » Mais Rodericus leur dit : « Non, certes, je n'entrerai pas dans votre château le jour de la Pentecôte, mais je vous donne encore une trêve jusqu'à la fête de saint Jean. Pendant ce temps prenez vos femmes, vos enfants, vos filles, vos vivres, et avec tous vos biens allezvous-en tranquilles où vous voudrez. Videz donc le château, et laissez-le moi libre de tout encombrement, Quant à m'oi. par bonté, je n'entrerai dans la place qu'à la Nativité de saint Jean-Baptiste. » Pour tant de bienveillance et de commisération, les Sarrasins lui rendirent de nombreuses et sincères actions de grâces.
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A la Nativité de saint Jean-Baptiste, Rodericus envoya en avant ses soldats pour entrer au château, avec ordre exprès de monter et de pénétrer dans la place. Ceux-ci s'y rendirent aussitôt, et, étant parvenus au sommet des murs, dans leur allégresse, ils rendirent grâces à Dieu. Bientôt Rodericus entra lui-même au château et, par une pieuse pensée, voulut qu'aussitôt on y célébrât la messe et qu'on omît les présents. Il fit en sorte que l'on construisît une église de saint Jean. Il ordonna aux soldats de garder avec soin les portes de la ville, les fortifications des murs, et tout ce qu'il y avait au-dedans de la ville et du château. Dans ce château, tout dépouillé qu'il était, ils trouvèrent encore de grandes richesses.
Quelques Sarrasins, habitants de Mur-Vieux, restaient encore dans la ville. Trois jours après la prise de la place, Rodericus leur dit : « En ce moment, je vous ordonne de me rendre tout ce que vous avez enlevé soit à ces hommes, soit, — et c'est ce qui me blesse, — soit ce que vous avez fait passer aux Moabites,non sans honte ni dommage pour moi. Si vous ne consentez à le faire, soyez bien assurés qu'on vous jettera dans un cachot et que vous serez impitoyablement rivés à des chaînes de fer. » Comme ils ne voulurent pas rendre ce qu'on leur demandait, dépouillés de leurs richesses et chargés de chaînes, ils furent sans délai dirigés vers Valence par ordre de Rodericus.
Après ces événements, Rodericus lui-même vint à Valence. Du temple des Sarrasins, qu'ils nommaient mosquée, il fit faire, par un travail remarquable et brillant, une église en l'honneur de la Vierge sainte Marie, mère de notre Rédempteur. Il offrit à l'église un calice d'or, de cent cinquante marcs, qu'il avait. Il donna encore à la même église deux cithares aux cordes fort précieuses faites d'or et de soie; depuis, dans Valence, on n'en vit jamais de semblables. Alors ils célébrèrent la messe dans cette même église, l'àme dévote, par des actions de grâces mélodieuses
ei par des accords Irès-suaves et très-doc en chœur : là ils célébrèrent, dan ; L'alli e leur âme,
notre Rédempteur, Seigneur J rtieni
honneur et gloire en union du Père et d prit, pen-
dant tous les siècles i ►it-il.
Raconter une a une toutes les guerres que I
compagnon a, toutes Les victoires qu'il y rempc combien de villes, grandes et petites, portant en sa main puissante le glaive ou tout autre arme, il pilla et détruisit complètement, pourrait sembler trop long et tournerait' peut-être en dégoût au lecteur. Mais autant que l'a pu notre faible science, elle a raconté ses faits dans un style rude et li plus grande véracité.
Tant que Kodericus vécut en ce siècle, il obtint toujours une noble victoire sur les adversaires qui osaient se mesurer à lui, et jamais il ne fut vaincu par personne. Rodericus mourut à Valence, en l'an MCXXXVII, au mois de juillet (1).
Après sa mort, sa femme demeura tristement à Valence avec de nombreuses compagnies de soldats et d'hommes de pied.
A la nouvelle de sa mort, tous les Sarrasins qui habitaient les côtes de la mer, ayant réuni une armée assez nombreuse, vinrent aussitôt contre Valence, l'attaquèrent de tous côtés, et la tinrent assiégée pendant sept mois. La femme, veuve d'un tel mari, se voyant pressée de toutes parts jusqu'à la dernière extrémité, et ne trouvant aucune cause de consolation au milieu de son infortune, envoya en hâte l'évèque de la ville au roi Aldefonsus, pour le prier de consentir, par un sentiment de pitié, à secourir sa détresse. A cette nouvelle, le Roi, avec son armée, se porta d'une marche rapide sur Valence. La malheureuse femme de Ro'dericus,lui baisant les pieds, le reçut avec la plus grande
(1) Le Poème du Ciel et YHistcire générale indiquent le mois de niai.
]8S CHEONIQUES
joie et le supplia de la secourir et de secourir en même temps tous les Chrétiens qu'elle avait avec elle. Le Roi. considérant que la ville semblait éloignée de son royaume et ne voyant parmi les siens personne qui pût la garder et la défendre contre les Sarrasins, ramena avec lui en Castille l'épouse de Rodericus et le corps de son mari, et tous les Chrétiens qui se trouvaient là avec leurs richesses et leurs provisions. Quand tous furent sortis de la ville, le Roi voulut qu'on la brûlât. 11 parvint à Tolède avec tout ce monde.
Les Sarrasins, qui s'étaient enfuis à l'approche du Roi et avaient abandonné la ville assiégée, après le départ du Roi, entrèrent dans la ville, quoique brûlée par l'incendie. Ils la peuplèrent, ainsi que son territoire, et depuis lors ne la reperdirent plus.
La femme de Rodericus et ses anciens soldats apportèrent le corps de Rodericus au monastère de Saint-Pierre de Cardena, et là, ayant fait au monastère de beaux dons pour le repos de son âme, l'ensevelirent avec honneur.
CIIROMQUE RIMÉE
Le plus jeune fils de Layn Calvo, que l'on appelait Diègue Laynez, ayant eu guerre contre le roi et les hommes de Léon, poussa jusqu'à Saldana.
Longtemps après, le roi Sanche Abarca vint à mourir, et le pays en fut dans l'affliction. Ce roi mourait en laissant après lui trois fils. Les Léonais se déclarèrent pour Alphonse l'ainé; don Garcie, le second, commanda à la Navarre; les Castillans et les fils de Layn Calvo prirent don Ferdinand, le dernier, pour leur seigneur, et lui baisèrent la main.
Celui-ci fit la guerre à ses frères; par lui, les Léonais furent vaincus et reçurent grand dommage auprès de Mansilla. à l'endroit où se trouvaient placées les frontières. Don Ferdinand ayant tué son frère don Alphonse, aussitôt le Léon et la Galice, jusqu'à Santiago, se donnèrent à lui.
Après quoi il alla semblablement faire la guerre en Navarre, et tua don Garcie, son frère, à Atapuesca. Aussitôt la Navarre se soumit à lui, et d'un autre côté l'Aragon,
Et alors il se proclama maître de l'Espagne jusqu'à Santiago et demanda si pour la Navarre il y avait quelque héritier. Élevèrent la voix l'infante doua Sanche, fille du roi don Sanche, et le gouverneur de la Navarre, et aussi l'infant don Ramire : il n'avait nul pouvoir, mais comme il était fils du roi don Sanche, pour que le royaume ne fût pas aliéné, don Ferdinand le lui donna.
Diègue Laynez s'était marié avec dona Theresa Nunez, fille du comte Rumon Alvarez deAmaya, et petite-fille d'un roi de Léon, et il eut d'elle un fils qu'on appela le preux guerroyeur Ruy Diaz.
Tranquille restait le pays, car il n'y avait guerre d'aucun côté.
Le comte don Gomez de Gormaz fit dommage à Diègue Laynez, lui frappant ses bergers et lui dérobant son troupeau.
A Bivar est arrivé Diègue Laynez, à l'appel il est arrivé. Il a envoyé chercher ses frères et il chevauche tout hàtif.
Us coururent à Gormaz, comme le soleil se levait. Us brûlèrent le faubourg et pénétrèrent jusqu'au chemin de ronde.
Et ils emmenèrent ses vassaux et tout ce qui leur appartenaient; et ils emmenèrent tous les troupeaux qui allaient par la campagne; et ils emmenèrent à grande honte les lavandières qui, dans la rivière, étaient à laver.
Derrière eux sortit le comte avec cent chevaliers gentilshommes, défiant d'une voix forte le fils de Layn Galvo : « Laissez mes lavandières, fils de l'alcade bourgeois; car à nombre égal, vous ne m'attendriez point. » Ainsi dit-il, tant il est irrité.
Alors Pèdre Ruy Laynez, qui était seigneur de Faro : « Cent pour cent, contre vous, nous viendrons de bon gré, et à la distance du pouce. »
On convint par serment de se retrouver là, et à jour fixe. Ils lui rendirent les lavandières et les vassaux, mais ne lui
livrèrent pas le troupeau, car ils voulait que le comte avait enlevé.
El les neuf jours compt d toute
hâte.
Rodrigue, fila de don Diègue, et petit-ûk de Layjn Calvo, el petit-fils du comte Nuno Alvares de petit-ûlfl du roi de Léon, comptait d'&f ! pas
eocori treize, il ee s'était jamais vu à la bal - déjà
le cour lui en rompait. Il se rangea dans Les cents combattants, ([lie son père l'ait ou non voulu.
Les cent sont arrivés, et ils b' apprêtent à combattre, Les camps sont rangés, et à combattre l'on commence. Parmi les premiers coups furent ceux de Rodrigue et du comte don Gomez. Rodrigue tua le comte, car celui-ci ne put lui résister.
A la suite des deux fils du comte, Fernand Gomez et Alphonse Gomez, Rodrigue s'élança, sans leur permettre de s'enfuir, les fit prisonniers el les emmena à Bivar.
Le comte avait trois filles, chacune d'elles à marier, et Tainée était Elvire Gomez, la cadette Alphonsa Gomez, et la troisième, la plus jeune, Chimène Gomez. Quand elles surent que leurs frères étaient captifs et leur père mort, elles mirent longs et larges voiles, et robes brunes (ou portait alors cette couleur pour le deuil, aujourd'hui on la porte en signe de joie). Elles sont sorties de Gormaz et s'en vont à Bivar.
Don Diègue les vit venir et sortit pour les recevoir. Quelles sont ces nonnes? Que viennent-elles me demander? »
— « Nous allons vous le dire, seigneur, car nous n'avons pas motif de vous le taire. Nous sommes filles du comte don Gormaz, et vous avez ordonné sa mort : vous nous avez pris nos frères, et vous les retenez ici. Voilà donc qu'étant femmes, il n'y a personne pour nous proléger. »
A cet instant don Diègue répondit : « Vous ne devez
point m'en accuser. Demandez vos frères à Rodrigue, s'il veut bien vous les donner. Pour moi, c'est au Christ que je le dis, cela ne saurait me chagriner. »
Rodrigue entendit ces mots et prit la parole :
« Vous avez mal fait, seigneur, de renier votre droit, car je suis votre fils et le fils de ma mère. Par charité, seigneur, que votre esprit songe à ces choses. Pour ce qu'a fait le père, les filles ne sont point coupables. Rendez à ces dames leurs frères, puisqu'elles ont d'eux si grand besoin. Vous devez, à leur égard, agir avec courtoisie. »
Alors don Diègue dit : « Fils, ordonnez qu'ils leur soient rendus. » On délivra les prisonniers, on les remit aux dames.
Quand ils se virent au dehors, en sûreté, ils commencèrent à dire : « Quinze jours de délai sont donnés à Rodrigue et à son père avant que nous venions les brûler, de nuit, dans leurs maisons de Bivar. »
Chimène Gomez, la plus jeune, de parler : « Du calme, mes frères, dit-elle, pour l'amour de la charité. Je vais aller à Zamora porter plainte au roi don Ferdinand, et vous resterez ainsi plus en sûreté, et lui vous donnera justice. »
Alors Chimène Gomez fit chevauchée : avec elle allaient trois damoiselles,et, en outre, des écuyers commis à sa garde.
Elle arriva à Zamora, où se trouvait la cour du Roi, et là, les yeux en pleurs, et demandant pitié : « Roi, je suis une dame malheureuse, ayez de moi compassion. De bonne heure je restai orpheline de la comtesse ma mère. Un fils de Diègue Laynez m'a fait beaucoup de tort, me prenant mes frères et me tuant mon père. A vous, qui êtes le Roi, je viens m'en plaindre. Seigneur, je vous en supplie, ordonnez qu'on me rende justice. »
Le Roi fut très-peiné. et il prit la parole : * En grand péril se trouvent mes royaumes; la Castille va se soulever contre moi, et si contre moi les Castillans se soulèvent, ils vont me faire beaucoup de mal. »
QHBONIQl
Chimène, l'entendant, fui lui baiser les mains • « Par grâce, seigneur, dit-elle, ne tenez point ma demande à mal. Et pour voua montrer que je veux la paix en Caatille el dais vos autres royaumes, donnez-moi pour mari ce Etodi qui a tué mon père. »
Lorsque le comte don Ossorfo, gouverneur du roi don Ferdinand, entendit ces mois, prenant le Roi par les mains, il Je conduisit à l'écart : « Seigneur, que tous en semble? Quelle faveur vous a-t-elle demandée? Au Père tout-puissant vous devez grande reconnaissance. Seigneur, envoyez incontinent vers Rodrigue et son père. »
Ils écrivent les lettres en diligence, car ils ne veulent point de retard, et les remettent au messager, qui a commencé de faire route.
Quand il arriva à Bivar, don Diègue était à se reposer. Il lui dit : « A vous, seigneur, je rends hommage, car je vous apporte un message heureux. Vers vous et votre fils m'envoie le bon roi don Ferdinand. Voici ses lettres, signées de sa main, que je vous remets. Et, si Dieu le veut, Rodrigue aura bientôt un rang élevé. »
Don Diègue de regarder les lettres, il en change de couleur; il a méfiance que, pour venger le meurtre du comte, le Roi ne le veuille tuer. « Écoutez-moi, dit-il, mon fils : attachez ici votre attention. Je m'effraie de ces lettres, je crains qu'elles ne m'apportent quelque mensonge, et en cela les rois suivent de fort mauvaises habitudes. Le roi que vous avez à servir, servez-le sans aucun artifice, mais d'ailleurs, gardez-vous de lui ainsi que d'un ennemi mortel. Fils, rendez-vous à Faro, où se trouve votre oncle Ruy Laynez, et moi j'irai à la cour où se trouve ce bon Roi. Et si par aventure le Roi me tuait, vous et vos oncles vous auriez puissance pour me venger. »
Ici parla Rodrigue : « Et en réalité cela ne sera pas. Partout où vous irez, par là je prétends aller, moi aussi; encore que vous soyez mon père, je veux vous donner un
conseil : emmenez avec vous des chevaliers au bon nombre de trois cents; à l'entrée de Zamora, seigneur, vous me les donnerez. »
A cet instant, don Diègue dit : « Or çà, pensons à marcher. »
Ils se sont mis en route, et se rendent à Zamora.
A l'entrée de Zamora, là où le Duero coule, les trois cents revêtent leur armure, et Rodrigue fait comme eux. Dès qu'il les vit en armes, il commença ce discours :
« Attention, dit-il, amis, parents et vassaux de mon ] ère ! gardez votre seigneur sans déloyauté ni tromperie. Si vous voyiez que l'alguazil voulût le saisir, sans plus tarder tuez l'alguazil. Que ce jour ne soit pas moins sombre pour le Roi que pour les hommes dont il est entouré. Pour avoir tué le Roi, on ne pourrait vous appeler traîtres, car nous ne sommes point ses vassaux, et que jamais Dieu ne le permette! Traître plutôt serait le Roi s'il donnait la mort à mon père. Pour moi, irrité contre la cour où siège ce bon roi don Ferdinand, j'ai tué mon ennemi au champ dans un loyal combat. »
Tous dirent : « C'est lui qui a tué le comte orgueilleux. » El lorsque Rodrigue tourna les yeux, tous allèrent se dispersant, tant ils avaient de lui grande peur, grand effroi.
Cependant don Diègue Laynez s'est avancé pour baiser la main au Roi. Rodrigue, le voyant, refuse de faire comme lui (1).
Rodrigue se mit donc à genoux pour baiser la main au Roi, mais comme il portait longue épée, le roi fut maternent épouvanté, et s'écria bien haut : « Qu'on m'enlève d'ici ce démon ! »
l) M. Dozy et M. Damas-Hinard pensent avec raison qu'en cet endroit le copiste a oublié quelques vers. En effet, son texte ne donnant point ces remontrances de Diègue Laynez, pur lesquelles les romances expliquent chez le Cid un changement de détermination, ce changement ici n'est pas justifié.
Alors don B sur,
■ moi votre vassal, mais j'aimerais mieux un c
e mon père voi > la main, ; ali-
ment
A cci instant, le Roi parla an comte don Otsorio,
; eette damoiseUe, que nous m i ongueilk u
Don Diègue ne le crut ; e, tant il se (routai!
effn -lie parut, ' la tenant
par la m, un. Bile porta sur Rodrigue, et a
qu'elle l'eul regard*
bien lui, le eomte, que je demande. »
Ainsi fut épousée dofia Chimène Gomez par Rodrigue le llan.
Mais Rodrigue, fort courroucé contre le roi de Castille, uter : « Seigneur, vous m'avez marié à contre-cœur plutôt que de : ; je m'engage en risl à ne
pas vous baiser la main et à ne pas voir cette femme en lieu désert non plus qu'en lieu habité, jusqu'à ce qu'au champ j'aie bravement vaincu en cinq belles batailles. »
Le Roi, ayant entendu ces mots, fut dans l'émerveillement et dit : « Homme n'est point celui-ci, mais il a tournure de démon. »
Et après lui, le comte don Ossorio : « A l'œuvre, si vous m'en croyez, nous le verrons bientôt. Quand les Maures feront des incursions en Castille, qu'aucun homme vivant ne le secoure. Nous saurons s'il dit vérité ou plaisanterie.»
Alors père et fils prennent congé; ils se sont mis en route et se rendent par Bivar à Saint-Pierre de Cardefïa, pour y séjourner l'été.
Cependant le Maure Burgos de Ayllon, très-vaillant, fit une incursion, et avec lui l'arraez Bulcor de Sepulveda, très-honoré, et son frère Tosios, l'arraez d'Almedo, trèsriche et très-opulent. En tout ils étaient cinq mille cavaliers maures. Ils vinrent faire incursion par la Castille, et pas-
sèrent par Bilforado, et, d'un bout à l'autre, brûlèrent Redresilla et Graiïon.
L'appel parvint à Rodrigue, comme il était endormi pour la sieste. Il défendit que personne ne réveillât son père, avant que le soleil ne fût couché. On prend les armes, et chevauche en toute hâte. Pour cette entreprise s'avancent trois cents chevaliers de son père, et vers lui arrivent sans cesse d'autres hommes de Castille.
Et les Maures allaient pillant le pays, faisant grand dommage, et leur parti puissant conduisait, avec un butin de troupeaux, des Chrétiens captifs; maudit péché!
Dans la plaine du Grillon, à l'endroit nommé Lerma, c'est là que Rodrigue les atteignit. Il leur donna la chasse, et, sans combattre ceux qui enlevaient les troupeaux, s'attaqua aux guerriers, en fit grand massacre et dispersa le reste. /
Étant arrivés à Yoda par le champ de Gomiel, ils y rencontrèrent le gros de l'armée avec un immense butin. Avec eux, dans ce champ, Rodrigue combattit un bon combat. Un jour et une nuit, jusqu'au milieu du jour suivant, la bataille resta balancée et les chances de la mêlée diverses ; mais Rodrigue remporta la victoire, Dieu soit loué !
Jusqu'à Pena-Falcon, à l'endroit nommé Pena-Fiel, ils allèrent troublant les eaux du Douero, et là eut lieu une mêlée, en arrivant près de Fuente-Dueîia. Rodrigue, ayant tué les deux arraez et capturé Burgos, le vaillant Maure, traîna les païens à Tudela-de-Douero; le Castillan traîna captifs, captives et troupeaux.
Cependant ses messagers arrivèrent à Zamora, où se trouvait le bon roi don Ferdinand. Celui-ci, quand il l'eut appris, fut satisfait et heureux. Bon Dieu! quelle grande joie montra le roi de Castille! Il monta à cheval, ce bon Roi, et avec lui maints comtes et chevaliers, maints hommes de noble race. Il se rendit à Tudela-de-Douero, où paissaient les troupeaux du butin.
CHBONTQUES V.ïï
Rodrigue, sitôt qu'il le vil venir, se bâta à sa rencontre :
Regarde, dit-il, bon roi, ce que je t'amène, encore que je ne sois point ton vassal. Des cinq victoire* que Je II promettais au JOW OÙ tu me marias, voici que j'ai vaincu la première : je vais songer aux quatre autres. »
A cet instant l<1 bon roi parla : « Sois pardonné pour toutes choses, à la condition que de ces dépouilles, par toi gagnées, tu me remettes le cinquième.»
Rodrigue de répondre : « Qu'il n'y soit pas même pensé! Je le donnerai aux indigents qui mènent vie assez misérable, et je donnerai aux gens de la dîme ce qui leur appartient, ne voulant point de dette envers eux, et sur ma part, à ceux qui m'ont soutenu je donnerai la solde. »
A cet instant le bon Roi reprit : a Donne-moi ce Maure vaillant. »
Et Rodrigue répondit encore : « Qu'il n'y soit pas même pensé! Non, certes, par tout ce que je vaux, de gentilhomme à gentilhomme, qui est pris ne doit pas être déshonoré. Au surplus, vous n'aurez point ce cinquième, si ce n'est sur l'argent monoyé : je le dois à mes vassaux qui, avec moi, l'ont durement gagné. »
Et ils prirent congé du Roi en lui baisant la main : les chevaliers qui se trouvaient réunis là étaient au nombre de trois cents.
Quand Rodrigue le vit, vers les Maures il retourna en hâte : « Écoutez-moi, roi maure Burgos de Ayllon, le trèsvaillant. De prendre un roi il ne me serait pas permis, et je ne le voudrais point : mais je vous ai prié de venir avec moi, ce que vous avez fait de bon gré. Retournez maintenant à votre royaume en toute sûreté, et durant ma vie entière n'ayez crainte d'aucun roi maure ni chrétien. De tout ce que possédaient les arraez tués par moi prenez l'héritage, si l'on consent à vous ouvrir les villes; sinon, envoyez-moi message, car je ferai ouvrir par crainte ce qu'on ne voudra pas de bon gré. »
Burgos de Ayllon, le Maure très-vaillant, entendant ces mots, fléchit le genou devant Rodrigue et lui baisa les mains, et sa bouche lui disait : « Je t'appelle mou Seigneur et me reconnais ton vassal, et de mon bien je te donne le cinquième, et à chaque année un tribut. »
Le Maure est parti joyeux, joyeux s'en est retourné le Castillan. Ce roi maure de Ayllon, le très-vaillant, lui envoie un tribut qui, pour quatre ans, le met dans la richesse et l'opulence.
Le comte don Martin Gonzalez de Navarre, l'ayant su, fit hâtive chevauchée et se rendit auprès du roi d'Aragon : « Seigneur, tu as reçu grave dommage. Le bon roi don Ferdinand a forcé tes villes de Calahorra et de Tudela. Seigneur, donne- moi tes lettres que j'aille le défier. Je serai ton jouteur, et sans retard lui donnerai combat. »
A cet instant, le roi dit : « Ainsi te soit accordé! » Les lettres ont été données au comte qui s'est mis en chemin.
Il arriva à Zamora, auprès du bon roi don Ferdinand, et ayant baisé la main à ce bon roi, au milieu de sa cour, lui dit:
« Roi de grand pouvoir, écoutez-moi, donnez-moi petite audience. Un messager muni de lettres ne doit pas soutfrir tort ni recevoir dommage. Le roi d'Aragon vous envoie défi, à vous, et à tout votre royaume. Voyez ici ses lettres, je vous porte son message. Sinon, dans tout votre royaume, choisissez-moi un lutteur. Vassal du roi d'Ara.on, pour lui je combattrai. »
Le Roi l'entendant en pied se leva, et dit que Dieu et tout son royaume s'affligeaient sans doute que pareille chose eût été entreprise par un roi qui devait être son vassal. « Qui lui en a donné le conseil? Gomment en a-t-il eu l'audace ? Quel sera dans mes royaumes l'ami, ou le parent, ou le vassal qui pour moi voudra soutenir ce défi? »
Dans les trois jours Rodrigue est arrivé à Zamora. Voyant que le Roi se tient fort triste, il s'arrête devant lui. 11 s'était
approché eo Bouriant, el sa bouche lui dit : « toi, qui r< ;i fait chagrin, qui I Prisonnier ou mort il restera
entre mis mains, t
A tsei instant le Roi répondit : ■ Aie bonne aventure. De te voir arriver ici je remercie beaucoup Dieu, le vaia te dire la peine que je Bouffre. Le roi d'Aragon m'a envoyé défi, et jamais je ne lui avais cherché querelle. Il m'a envoyé dire que de gré ou de force il \oulait Zamora, ou un jouteur choisi dans tout mon royaume. Au sein de la cour, à la foule des gentilshommes je me suis plaint; mais pour me répondre, pas un homme vivant. Fais-lui réponse, toi, Rodri mon parent et mon vassal, toi, fils de Diègue Laynez et petit-fils de Layn Calvo. »
alors le Cid parla : « Seigneur, cela me plaît beaucoup, mais accordez-nous tel délai que je puisse être de retour; car je désire aller en pèlerinage au patron de Snint-Jacques et à Sainte-Marie de Rocamador, si Dieu veut bien y consentir. »
Sur ce le Roi : « En trente jours lu auras amplement. »
Avec grande colère le comte se mit sur pied pour dire : a Dans trente jours, Roi, est bien long délai; car j'aimerais mieux me trouver aux prises avec le Cid que recevoir de personne un comté. »
Rodrigue répliqua : « Comte, pourquoi tant de plaintes ? A celui que doit gagner l'enfer, le délai d'un mois est trop court. »
Le Roi termina ainsi : « Suis ton chemin avec bonne aventure. »
Et avec regret et déplaisir, Rodrigue a fait route, route vers Benavente, comme le dit le Romance. Passant par Astorga, il est arrivé à Monte-Yrago et a terminé son pèlerinage par San-Salvador.
Étant retourné vers la comtesse doua Theresa Xunez, la date il lui demanda : « Madame, combien de jours sont passés que j'allais en pèlerinage à Saint- Jacques? »
Et la comtesse répondit : « Ce soir vingt-six se seront écoulés et demain arrivera le vingt-septième. »
Rodrigue, l'ayant entendu, fut très-fâché et dit : « Chevauchez, mes chevaliers, et ne veuillez point faire retard : retournons au service du bon roi don Ferdinand ; car voici que dans trois jours, et pas davantage, le délai sera parfait. » Et Rodrigue est entré en route avec trois cents gentilshommes.
Au gué de Cascajar, là où le Douero se partage, il faisait un jour de rude froid, et comme Rodrigue arrivait au bord du gué, il s'y trouva un pécheur de lépreux, demandant à la pitié de tous qu'on lui fît passer le gué. Mais tous les chevaliers avec dégoût allaient s'écartant de lui. Rodrigue eut compassion et le prit par la main. Couvert d'une cape verte contre la pluie et sur un mulet bon marcheur que lui avait donné son père, il fit traverser le gué au lépreux, et s'en alla vers Grejalva, à l'endroit nommé Cerrato, village creusé dans la pierre.
Sous la cape verte, la cape contre la pluie, le Castillan s'était abrité avec le lépreux, et celui-ci, lorsqu'il fut endormi, lui parla à l'oreille : « Dors-tu, Rodrigue de Bivar? Il est temps que je t'éclaire. Je suis messager du Christ, et non pas lépreux : je suis saint Lazare. Vers toi Dieu m'a envoyé : je dois te souffler dans le dos de sorte que tu entres en fièvre, et quand cette fièvre sera venue, rappelle-toi que toutes choses par toi entreprises, par ta main tu les termineras. »
Et dans le dos il lui a envoyé un souffle qui jusqu'à la poitrine l'a traversé. Rodrigue de s'éveiller. Et il fut malement épouvanté : ayant regardé autour de lui, il ne put trouver le lépreux. De ce songe il se souvint.
Et il fit hâtive chevauchée ; il s'avança vers Calahorra en marchant jour et nuit.
Là se trouvait le roi don Ramire d'Aragon, là se trouvait le roi don Ferdinand, là se trouvait le roi don Ordono de Navarre.
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Cependant, le jour du délai arrivé, le Castillan ne parais- Bail point. Le Roi Be Bentit pressé et envoya quérir l), Laj H'"/.. Diègue Laj aez, pour l'honneur de votre Ois, combattez; il vous appartient de soutenir ce défi. <>
Diègue Laynez répondit : • Seigneur, cela me plaît assez. On l'arme donc en toute bâte, lui et Bon cheval.
.Hais comme il allait chevaucher, le Castillan parut.
Le Roi est sorti pour le recevoir avec nombreux gentilshommes. « Bn avant! dit-il à Rodrigue. Pourquoi si grand retard? »
Alors Rodrigue de répondre ■ « Seigneur, que je sois excusé : car jusqu'au soleil couché ce jour est encore tout entier dans le délai. Je combattrai sur le cheval de mon père, parce que le mien arrive très-fatigué. »
« Fils, de bon gré je m'y prêterai, » dit Diègue Laynez.
Et comme le Roi avec grand plaisir s'était arrêté pour l'armer, le Cid répéta : « Seigneur, que je sois excusé. »
Rodrigue voulait chevaucher et le voulait sans retard : mais la lièvre ne venait point, que lui avait annoncée le lépreux.
Alors il dit au Roi : « Seigneur, donnez-moi une soupe au vin. » Et comme il allait prendre la soupe , il sentit arriver cette fièvre. Au lieu de prendre la soupe, il prit la bride du cheval, dressa en l'air son pennon, embrassa son écu et courut à l'endroit où se trouvait le Navarrais.
Le Navarrais appella a Aragon! » et, «Castille! » le Castillan.
Mais comme ils allaient se frapper, côte à côte ils mirent leurs chevaux. Le comte Navarrais de dire : « Quel cheval montes-tu, Castillan? » Rodrigue de Bivar répondit : «Veuxtu en changer? Si le tien est plus faible, troque-le contre le mien. » Alors le comte : « Cela dit-il, ne me serait point accordé. »
Onleur partagea le soleil, et les juges du camp furent des
deux partis. Comme ils allaient se frappant l'un l'autre, le comte Navarrais manqua Rodrigue. Mais Rodrigue de Bivar ne le manqua point et lui donna un tel coup qu'il l'abattit de cheval, et avant que le comte se relevât, il était descendu lui trancher la tète.
C'est de la sorte que Rodrigue le Castillan fit conquête de Calahorra, pour le bon roi don Ferdinand, le jour de Sainte-Croix de mai
. . . (Le Maure Garay) qui avait Atiença pour royaume; et le roi maure Jésyas de Guadalajara qui avait peuplé l'Afrique; et cet autre Maure Jésyas, le très-honoré Madrian.
Le roi Burgos de Ayllon, le très-vaillant, l'apprit; et il s'avança vers le Castille, marchant de jour et de nuit.
A Bivar il envoya message. Quand Rodrigue le sut aussi, il fit hâtive chevauchée. Entre jour et nuit il est arrivé à Zamora. Il s'est humilié devant le Roi, mais sans lui baiser la main, et a dit :
« Roi., de ne pas être ton vassal j'ai grand plaisir. Roi, tant que lu ne seras pas armé, tu ne devrais point posséder royaume. Sans compter ni sur la main des Maures ni sur celle des Chrétiens, va faire veillée d'armes au patron de Saint-Jacques ; et tu seras mon seigneur et tu gouverneras ton royaume. »
A cet instant, le Roi parla : « Que pour toutes ces choses il en soit ainsi. Il n'est rien, Rodrigue, que je ne fasse pour te maintenir en mon obéissance. »
Et Rodrigue l'emmenant contre son gré, ils se sont mis en route vers Benavente, comme le dit le Romance, et, passant par Astorga, il l'a conduit à Monte- Yrago.
Aussitôt Rodrigue s'en retourna, pressé par la nouvelle que les païens se préparaient à faire incursion dans le royaume. Rodrigue arriva de nuit à Bivar, et poussa le cri de guerre, de sorte qu'il ne fut pas entendu de ceux qui vendaient le royaume.
nu'
Cependant a Sant-Estevan était arr Laynez, ei
don Hun Laynes de Mfaro, et don Layn Laynes, celui qui acheta Trevifio >'i Pernand Laynes de Sant-Estevan, letrèsf aillant.
L'aube allait se lever, el ce n'était pas encore la clarté du jour, loreque dam la plaine apparurent les cinq rois maures. Marchant sur l«- territoire de Saint-Estevan, ils n'étaient pas arrivés jusqu'au Dmiero.
Alors Rodrigue a mis en rang ses troupes et il va dirigeant la bataille. Combien d'hommes périrent chex li hrétiens!
Maudit péché! Entouré de maints bons chevalier-, Rodrigue voulait sauver le quatrième lils de Layn Calvo, mais il arriva pour les trouver tous quatre gisants. Or, quand i! son père et ses oncles morts, il en changea de couleur. Il aurait voulu massacrer tous les Maures, et il tint son écu embrassé. Et faisant revenir les Chrétiens à la charge, de son père il n'eut souci.
A cet instant, la lutte devint plus vive, en mêlée la bataille se changea. Et comme les armées s'étaient remises en ordre, la mêlée commença.
Alors Rodrigue invoqua saint Jacques, fils de Zébédée. Si braves dans le> armes ne furent ni Judas Machabée, ni Arcbil Nicanor, ni le roi Ptolémée.
Tant qu'ils furent las du combat et repus de la chevauchée. Ainsi cette affaire de Rodrigue de Bivar resta trois jours en balance. Et tandis qu'il était ainsi en armes, peu s'en fallut que de lui on n'obtînt trêve. Cela lui fut conseillé au nom du bon roi don Ferdinand par les comtes qui vendaient le royaume.
Mais Rodrigue remporta la victoire : pour elle Dieu soit loué! 11 tua le Maure Garay, roi d'Atiença, et le roi de Ciguença, "son frère; il tua aussi le roi de Guadalajara, et prit le Madrian, avec le Talaveranet maints autres Maures. Car il reçut très-bon aide du roi maure Burgos de Ayllon. le très-
glorieux, qui était son vassal. Et les deux rois maures furent traînés vers la cité de Zamora.
Rodrigue s'est retourné vers la Gastille, tout courroucé, tout furieux. Sous les pas du Castillan la terre tremblait au loin.
Il alla détruire Redresilla et brûler Bilforado. A Granion. il y eut combat, et Rodrigue prit de sa main le comte don Gares Fernandes.
Comme il l'emmenait captif par Yillafranca de Montesdoca, le comte don Ximeno Sanchez de Burveva, son frère, le vit. Mais Rodrigue, voyant aussi don Ximeno, se lança aussitôt à sa poursuite et l'enveloppa aux sept quartiers que l'on nomme Birviesca. Le comte vaillant de s'enfermer dans Sainte-Marie l'antique. A contre-cœur, et point volontiers, Rodrigue l'y attaqua. Il se mit à briser la porte et aussitôt entra dans l'église. Derrière l'autel était le comte, qu'il alla retirer de sa main en lui disant : « Sors d'ici, traître, et va vendre aux Maures la chrétienté, et va tuer ton honoré Seigneur. » Emmenant ainsi deux comtes prisonniers, Rodrigue est arrivé à Carrion.
Lorsque les comtes de Carrion et de Castille l'ont appris, ils se sont tous réjouis, et ils vont lui prêter hommage et jurer entre ses mains que dans trente jours bien comptés ils se trouveront devant le roi don Ferdinand.
Avec ses prisonniers, Rodrigue se rendait à la cité de Zamora ; puis, les ayant mis en prison avec les Maures, fit hâtive chevauchée. Il s'avançait sur la route au-devant du bon roi don Ferdinand, qu'il rencontra entre Zamora et Benavente, au bourg nommé Moreruela. De cet endroit jusqu'à Zamora, il alla lui racontant toutes ces choses.
Le Roi, l'ayant entendu, d'envoyer par tous ses royaumes, aux Portugais et aux Galiciens, aux Asluriens et aux Léonais, et aux hommes d'Estrémadure comme à ceux de Castille. Le Roi leur ordonnait de juger tout aussitôt quelle mort, pour avoir agi de le sorte, méritaient les comtes.
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Les Portugais jugèrent de concert avec les Galiciens et rendirent ce jugement qu'ils devaient être précipités. Les Léonais jugèrent de concert avec les Asturiens et rendirent ce jugement qu'ils devaient être écartelés. l.< - Castillans
jugèrent <le concert avec les Bstrémadans, et rendirent ce jugemenl qu'ils devaient être brûlés. C'étaient les fils du comte don Pedro del Campo, le très-honoré.
Sachant que Rodrigue se trouvait hors du royaume, on pénétra par force dans Palcncia qui était le premier comté, et par grand déshonneur on chassa dehors le prélat, lequel alla se plaindre devant le roi don Ferdinand : « Seigneur, rappelez-vous, car vous ne devez point l'avoir oublié, comment Palcncia eut son affranchissement du roi votre père. »
Le roi : « Combien de choses, ô malédiction, que je ne puis faire ! »
Le prélat Arnaldo de poursuivre : « Je veux aller me plaindre à Rome. »
— « Comme il vous semblera meilleur, lui répondit le Roi; car voici que mes royaumes contre moi se soulèveraient, et aussi mes gentilshommes. Dieu me ramène Rodrigue, qui saura venger cette injure! Car pour moi, ô malheur! je fais abondantes prières, mais je dois demeurer en paix, jusqu'à ce que par lui je puisse réprimer ces choses. »
Au milieu de cette discussion, autre message est arrivé : ce sont lettres de France et de l'empereur d'Allemagne, lettres du Patriarche et du Pape de Rome; afin que l'Espagne, depuis Aspa jusqu'à Saint-Jacques, paye impôt à la France, que tout roi vivant en Espagne se reconnaisse tributaire, et chaque année donne redevance et hommage. Et comme les royaumes d'Espagne sont au nombre de cinq, les lettres vont exigeant qu'on livre aussi chaque année trente jeunes filles vierges, et filles de bonne race; plus dix chevaux, des meilleurs du royaume; trente marcs d'argent fournis par les gentilshommes, et des autours mués et trois
faucons, des meilleurs encore du royaume. Ce tribut, il faudra le payer, tant qu'il y aura Chrétiens en vie, tous les ans.
Lorsque le bon roi don Ferdinand entendit ces choses, il se mit à frapper ses mains l'une contre l'autre, en sorte que l'air frémissait :
« Malheureux pécheur! à quelle époque suis-je venu! Mais jamais, de tous ceux qui vécurent en Espagne, aucun ne se reconnut tributaire. Parce qu'ils me voient jeune et sans expérience, ils vont me dédaignant. Ah! la mort serait préférable à la vie que je mène. A l'instant, ainsi que cela me semble juste, j'enverrai vers mes vassaux pour me consulter avec eux au sujet de ce tribut. »
Alors il dépêcha message à Rodrigue et à tous les gentilshommes, et trêve aux comtes, afin qu'ils ne craignisseU point dommage.
Avec eux Rodrigue est arrivé à la cité de Zamora, et, les prenant par la main, il les a conduits devant le roi don Ferdinand :
« Seigneur, pardonnez à ces comtes sans artifice ni feinte. »
— « Sans artifice ni feinte je leur ai pardonné, Rodrigue, pour te maintenir en mon obéissance; car je veux que les cinq rois d'Espagne soient conduits par ta main. Voici que la France et l'Allemagne me font tributaire, et le Pape de Rome qui devait s'y opposer. Tu vois leur lettre à laquelle est appendu leur sceau. »
Alors Rodrigue dit : « Pour ces choses, Dieu soit loué! Car on vous envoie proposer un don qu'il faut accepter. Oui, on ne vous envoie pas demander un tribut, mais offrir un présent, et moi je vais vous apprendre à saisir cette bonne fortune. Faites appel à vos royaumes, depuis les défilés d'Aspa jusqu'à Saint-Jacques : portons le combat sur leur terre, et que la nôtre demeure tranquille. Si je ne m'avance jusqu'à Paris, je n'aurais point dû naître. »
C HB
Ofi dil que le bon roi don Ferdinand était l'égal d'un empereur, (unir ci' motif qu'il régnait sur la Vieille-Castille et pareillement sur Léon; qu'il régnait Bai uriee
jusqu'à San-Salvador; qu'il régnai! sur la Galice,
diers; qu'il régnait sur te Portugal, ce ridie 3, et sur Coimbne, la mauresque; qu'il avait peuplé temayûr et peaplé Soria, sur la frontière d'Aragon; qu'aprèe trois inouraions i Sévilk dans la mauvaise saison, Maures avaient dû la lui abandonner, qu'ils le voulussent ou non; qu'il avait gagné Saint-Isidore emportant les reliques à Léon; qu'il tenait la Navarre en son commandement et que le roi d'Aragon était venu lui obéir.
Malgré les Français il passa donc les défilés d'Aspa; malgré les Romains, malgré rois et empereurs il entra dans Paris, avec les gens d'honneur que d'Espagne il amenait: le comte don Ossorio, le gouverneur qui l'avait
ré; et le comte don Martin Gonzalez, un Portugais de ile; et le comte don Nuno-Nunez, qui gouvernait Simancas; et le comte don Alvar Rodriguez, qui gouvernait les Asturies et avait peuplé iMondonedo ; et le comte don Galin Laynez, le brave de Carrion ; et le comte don Essai-, seigneur de Monçon ; et le comte don Ramire, seigneur de Cabra; et le comte don Bellar, guerrier d'élite; et le comte don Simon Sanchez, seigneur de Burveva; et le comte don Garcie de Cabra, entre tous bien choisi ; et le comte Garci Fernandez le preux... de Grafion, et Almérique de Narbonne, que l'on nommait don Ouiron. Avec eux s'avance Rodrigue, de tous le meilleur.
Les cinq rois d'Espagne se sont réunis ; ils ont passé par delà le Douero; ils ont passé par delà l'Arlanzon.
Le roi don Ferdinand demeura là sept semaines bien comptées à attendre que la guerre amenât bataille en rase eampagne.
Cependant on faisait appel à la France, comme aux nations environnantes; appel à la Lombardie, ainsi qu'à tout
ce bassin ; appel à Pavie et aux peuples voisins ; appel à l'Allemagne et à son empereur, aussi à la Pouille et à la Calabre, et à la grande Sicile, et à tout le pays romain avec tous ses habitants, et à l'Arménie, et à la grande Perse, et à la Flandre, et à la Rochelle, et à maintes régions d'outre-mer, et au paladin de Blaye, et à la grande Savoie. Quels batailleurs contre le bon roi don Ferdinand !
Le comte don Firnela et le comte don Simon Sanchez, ayant vu s'avancer les grandes forces du comte savoisien, mille et neuf cents chevaliers à cheval, accoururent vers le roi de Gastille, criant :
■ Aux armes, les chevaliers et le bon roi Ferdinand! Avant de recevoir dommage, traversons le Rhône, car les Français sont en aussi grand nombre que les herbes de la plaine. »
A cet instant parla le roi don Ferdinand : « Ce n'est pas ce que je demande. Un long temps a passé depuis que je suis sorti de mes royaumes. Ainsi, tout ce que j'en avais tiré d'argent se trouve dépensé. Mais voici que le jour attendu par moi vient d'arriver, le jour où je me vois en bataille dans le champ contre qui m'appelle tributaire.
« Barons, qui m'a fait maître et roi d'Espagne? Votre agrément, gentilshommes. Seigneurs, vous m'avez appelé et vous m'avez baisé la main. D'ailleurs je suis simplement un homme comme vous ; et pour ce qui est de mon corps, il ne vaut pas plus que celui de tout autre. Mais où je mettrai la main, par Dieu, que yos mains se montrent aussi, car grande servitude menace l'Espagne pour tout le temps que durera le monde. Qu'en aucun jour on ne vous appelle tributaires : car pour ce jour vous maudiraient tous les hommes qui sont à naître. »
Pour quelqu'une de ces plaintes nul ne lui fit réponse, et le Roi, dans cette angoisse, se sentit le cœur brisé.
Cependant il a mandé Rodrigue, celui qui est né à Bîvar. Rodrigue d'accourir et de lui baiser la main : « Quel est
rolre bon plaisi m Ferdinand? Si quelque
comte ou riche homme pour esl écarté de l'obéis-
sance, mort ou captif je vais le remettre en roi mtins. »
Alors le Roi dit : « Aie bonne aventure! El aujourd'hui sois mon porte-drapeau, toujours je t'en Baurai gré; ri Dieu me ramène en Espagne, je te ferai du bien, i
Et Rodrigue à Bon tour : « Seigneur, lit-il, cela ne m'est point permis, lorsqu'icise trouvent tant de riches-home et tant de comtes, et tant de fils de noble et puissante race, à qui plutôt reviendrait la bannière de si honoré seigneur. Moi je ne suis qu'un écuyer; je n'ai point été arme chevalier.
« Cependant je baise vos mains et vous demande une faveur, celle de porter avec celles-ci les premiers coups : que je puisse vous ouvrir les chemins par lesquels vous vous avancerez ! »
Et le Roi de répondre : « Je te l'accorde. »
Aussitôt, en grande hâte, Rodrigue fut armé, et avec lui trois cents chevaliers qui lui baisaient la main.
Rodrigue est sorti fort irrité. N'ayant jamais vu faire drapeau ni pennon à devise, il se met à déchirer un manteau, un manteau de serge, dans lequel promptemenl il taille une bannière. Il se sert de l'épée qu'il porte au cou, il se hâte de frapper de la pointe : promptement il a taillé sa bannière qui fait quinze banderolles.
Mais il aurait eu honte de la remettre aux chevaliers, et comme il levait les yeux, il vit debout auprès de lui un sien neveu, fils de son frère, que Ion appelait Pero-le- Muet.
Il s'approcha de lui : « Viens çà, mon neveu ; tu es le fils de mon frère, le fils que mon frère eut d'une paysanne, comme il allait chassant. Baron, prends ce drapeau, et fais ce que je t'ordonnerai. »
Pero Bermudo répondit : « J'y consens volontiers et me reconnais pour votre neveu, fils de votre frère. Mais depuis
que vous êtes sorti d'Espagne, vous n'avez point eu de moi souvenance. Vous ne m'avez point invité à souper non plus qu'à dîner. Or, de faim et de froid je suis très-souffrant. De couverture de cheval je n'en ai pas, et par les crevasses de mes pieds mon sang va coulant. »
Alors Rodrigue : « Tais-toi, traître, et promptement, s'écria-t-il. Tout homme de bon lieu qui veut s'élever à noble position doit de par lui-même être plein d'énergie, et supporter le mal et savoir traverser courageusement ce monde. »
Pero-le-Muet en toute hâte s'est armé ; il a pris l'étendard et baisé la main à Rodrigue, et il dit : « Seigneur, pour toi en face de Dieu, je le fais. Regarde-moi. Loyalement j'ai saisi l'étendard et avant le soleil couché je l'aurai porté en tel lieu, où jamais ne pénétra étendard de Maure ni de Chrétien. »
Alors Rodrigue lui dit : a C'est bien là ce que je t'ordonne. Maintenant je te reconnais, je le reconnais pour fils de mon frère. »
Cependant Rodrigue allait gardant la bannière avec trois cents chevaliers : le comte de Savoie, l'ayant aperçu, en eut très-grande épouvante et dit à ses chevaliers : « Faites prompte chevauchée. Sachez-moi de cet Espagnol s'il n'arrive pas exilé de son pays. Au cas où il serait comte ou riche-homme, qu'il vienne me baiser la main, et homme de bon lieu, qu'il accepte mon commandement. »
En toute hâte les Latins se sont approchés de Rodrigue, lequel se montra émerveillé, quand ils lui racontèrent ces choses.
a Latins, dit-il, retournez vers le comte avec ma réponse. Dites-lui que je ne suis ni riche, ni puissant gentilhomme, que je ne suis pas chevalier armé, mais écuyer, fils d'un marchand, petit-fils d'un bourgeois. Mon père demeurait à Rua et ne vendit jamais que du drap. Le jour où il a fait fin, deux pièces m'en sont restées, et ainsi qu'il ven-
dit le sien, je vendrai le mien volontiers. Or, quiconque lui en achetait avail à le payer fort cher. C'esl pourquoi dites
jomte quH cela je : né, <i:i<' morl ou pi -
nier, il n'échappe point à mes maie
Le comte, lorsqu'il apprit cela, se mil en grande colère et fureur : « L'Espagnol, fils de diablec rient déjà
menaçant Meurent tous tes autres, mais que celui-là boH l'ait prisonnier, et en Savoie emmenez-le-moi , les mains fortement attachées. Par les cheveux je l'aurai promptement suspendu aux murs de mon château, et à mes valets je donnerai des ordres si impitoyables, qu'en plein midi l'Espagnol dira qu'il est nuit el<
Les armées ont été mises en rang, et de bon cœur elles bataillent. « Savoie! » crie le comte, et, « Castille! » le I tillan. Vous les eussiez vus combattre à l'envie et se frapper de grands coups. Combien de pennons ouvrés se lèvent et s'abaissent! combien de lances brisées au premier choc! combien de chevaux tombent pour ne pas se relever ! et combien sans maître qui courent la campagne !
Rodrigue s'est jeté au milieu de la plus grande presse où il fait rencontre avec le comte. Il lui a porté un coup et l'a renversé de cheval, mais ne voulant point le tuer : « Vous êtes prisonnier, maître comte, l'honoré Savoisien. Voilà la manière dont ce bourgeois vend du drap. Ainsi en ■rendait mon père jusqu'à ce qu'il fit fin. Ainsi quiconque lui en achetait, le payait cher. »
A cet instant le comte l'interrompit : « De la courtoisie, Espagnol honoré; car un homme qui de la sorte se bat, ne doit pas être vilain. Tu es ou frère ou cousin du bon roi don Ferdinand. Gomment t'appelle-t-on, si tu as satisfait (par le baptême) au Seigneur ? »
Alors Rodrigue répondit : « Que cela te soit accordé ! Tous ceux qu'ici j'amène me nomment Rodrigue. Je suis fils de Diègue Laynez et petit-fils de Layn Calvo. »
Le comte de dire « 0 malheureux ! ô infortuné ! Je
croyais lutter avec un homme, et j'ai lutté avec un démon- Car aussitôt que ton nom a été prononcé, voici que pour t'attendre au champ il n'est plus roi maure ni chrétien, parce que mort ou captif il n'échapperait pas à tes mains. J'ai ouï raconter cela au roi de France et au Pape de Romr> que tu ne fus jamais ni geôlier ni prisonnier. Accorde-moi donc cette grâce que de ton pouvoir je puisse sortir, ainsi que je ne sois pas déshonoré. Et promptement je te marierai avec une mienne fille que j'aime beaucoup , et pour hériter du comté je n'ai point d'autre fille ni d'autre fils. »
Alors Rodrigue répondit : « Eh bien, envoie vers elle en toute hâte. Si je me trouve content d'elle, le marché sera conclu aussitôt. »
Déjà à vitesse de cheval on s'est rendu vers l'infante, et on l'amène assise sur une selle bien blanche , tenant frein d'or on ne peut mieux ouvré. Elle va revêtue d'une robe précieuse. Sur ses épaules flottent ses cheveux qui semblent d'or pur. Elle a les yeux noirs comme les Mauresques et le corps bien taillé. Il n'est roi ni empereur qui d'elle ne se montrerait content.
Lorsque Rodrigue l'a vue, il l'a prise par la main et lu: a dit : « Comte, à bonne aventure vous marchez promptement ; car, quoique je vaille, avec elle je ne me marierais point ; fille de comte, héritière de comté ne peut me revenir. Mais le roi don Ferdinand étant à marier, je veux la lui donner, ainsi aura-t-elle plus haut état, comte; mais, par tout ce que voient vos yeux, que dans le champ je ne vous retrouve pas encore. »
Puis Rodrigue l'a remise aux siens, pour qu'au pas ils la conduisissent, et lui-même a couru vers le Roi au galop de son cheval : « Largesse, seigneur, dit-il, car je vous apporte bonne nouvelle. Au milieu de mille et neuf cents chevaliers j'ai fait très-grand carnage. Par la barbe contre son gré j'ai pris le comte de Savoie, qui pour cela m'a
donné sa fille. ! afin
que roua m
! . n'\ ioil ; -
■ nobles filles. ] l'Espagne nous
en i: i. »
instant Rodrigue reprit : t S .;tes*Ie
prompten* nt I .:ieur leur en appartiendra et nous
pourrons aller les raillant, et ainsi avec eux dans le champ nous recommencerons la bâtai K .
llefl montra joyeux et content, et dit :
drigue, puisqu'aa milieu de mille et neuf cents tu as grand carnage, de tes hommes combien te sont rei oombien Dieu t'en a-t-il enlevé? »
Alors Rodrigue parla ainsi : Réponse ne vc; point refusée. J'avais conduit trois cents chevaliers, j'en ai ramené quarante-quatre. »
Le Roi entendant cela l'a pris par la main, et ensemble ils sont entres dans le quartier général des Castillans. Le Roi ordonne aux chevaliers d: s'approcher deux par deux jusqu'à ce qu'il en ait appelé neuf cents pour baiser la main à Rodrigue. Les neuf cents de dire : « Que louange soit à Dieu de ce que nous baisons la main à si honorable - gneur ! ■ Et comme il portait le nom de Rodrigue, on l'appela Ruy Diaz.
Ces neuf cents ont chevauché, ils ont pris finfanl pénètre sous la tente du bon roi Ferdinand, au grand | sir et contentement du Roi.
Rodrigue dit au bon roi don Ferdinand : « Qu royaumes fassent chevauchée, et n"y metteut point de retard. Pour moi, je marcherai à l'avant-garde avec ces neuf cents que j'amène. Seigneur, rendons-nous à Paris, ainsi s'accompliront tous mes désirs. Là se trouvent en effet le roi de France et l'empereur d'Allemagne, là se trouve le Patriarche et Pape de Rome, lesquels sont à nous attendre
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pour que nous leur donnions le tribut. Et je veux le leur donner prcmpteraent : car jusqu'à ce que je me voie avec eux, je n'aurai point de tranquillité. »
Ils se mettent donc en armes et commencent à chevaucher, Rodrigue de Bivar menant l' avant-garde. Le malin à l'aube le bon roi don Ferdinand montait aussi à cheval. Les troupes de Rodrigue se sont réunies , et autour de Paris, en maintes tentes, sur maintes estrades splendides, les voici déjà établies. Rodrigue était ainsi venu avec trois cents chevaliers.
Là furent défiés les Français en même temps que les Allemands ; là furent défiés tous les Français et pareillement tous les Romains.
Alors le comte de Savoie poussa de très-grands cris, et prenant la parole : « Rassurez-vous, dit-il, ô royaumes, et ne veuillez pas vous inquiéter. Cet Espagnol que vous voyez ici est un démon accompli. C'est le diable qui lui a donné toutes les forces dont il vient ainsi accompagné. Des mille chevaliers qu'il amène j'ai reçu rude défaite. Au milieu de mille et neuf cents des miens il a fait grand carnage; et par la' barbe, de force, non de gré. il m'a pris; et là-bas il me retient une fille, ce pourquoi je m'afflige fort»
A tel endroit se dressait la tente de Ruy Diaz le Castillan. C'est devant cette tente que Ruy Diaz s'est hâté de monter sur son cheval Babieca, l'écu devant la poitrine et le pennon à la main, a Écoutez, dit-il aux neufs cents, et apprenez ce que je veux. Je ne serai pas content, si je ne frappe de la main aux portes de Paris, si je ne peux livrer bataille, engager mêlée, de sorte que le jour de demain, quand il arrivera, nous trouve combattant. » Alors Ruy Diaz s'élance à travers les tentes des Français.
Frappée par les pieds de son cheval qu'il éperonnait, la terre se mit à trembler. Aux portes de Paris il alla heurter de la main, et maigre les Français il sut aussi bien passer.
Devant le Pane il s'est arrêté et se tient fort tranquille :
. Français, et pape de Rem? J'entends toujours dire qu'en Franc* il j e douze pairs batailleurs : açpelez-lesl S'ils consentent à lutter contre moi* qu'en toute hâte ils chevauchent. »
Le roi de France répondit : « ( . les
a'rs aucun ne se battrait q le ''entre le
roi den Ferdinand. Dès que viendra le roi d don
Ferdinand, écartez-vous, el contre lui volontiers je me
battrai. »
Alors Ruy Diaz le brave Castillan : « Non, roi, dit-il, je vous rechercherai, vous et les douze pairs. »
Et déjà Rodrigue est retourné vers se? vassaux : l'orge se distribue de jour, ses gens revêtent leurs armures.
Au lever du soleil apparurent couvrant la plaine toutes les troupes da bon roi don Ferdinand. Ruy Diaz sortit à leur rencontre et prenant le Roi par la main : « En avant, dit-il, seigneur et bon roi don Ferdinand, le plus honorable seigneur qui en Espagne soit né. Déjà voudraient être dans vos bonnes grâces ceux qui vous appelaient leur tributaire. Aujourd'hui je guérirai de ce chagrin dont je me trouvais affligé. Avancez-vous par ici, rassuré comme si vous étiez entré dans Paris. Moi, je combattrai avec eux, restez tranquille. »
Alors le Roi répondit : « Ruy Diaz le Castillan, comme tu commandes à mes royaumes, je demeurerai en grand repos. »
Et Ruy Diaz de dresser la tente du bon roi don Ferdinand, dont il entremêla les cordes avec les siennes. A l'entour les Castillans et aussi les Estrémaduriens. Sur les ailes. Aragonais, Navarrais, et Léonais, et Asturiens. Pour former l'arrière-garde, les Portugais avec les Galiciens.
A "cette vue le Pape de Rome se mit à dire : « Écoutezmoi, roi de France et empereur d'Allemagne. 11 paraît que le roi d'Espagne vient d'arriver ici, non en homme manquant de cœur, mais en roi courageux. Aujourd'hui nous
pourrions avoir raison de lui, si nous parvenions à l'arrêter : car lout l'argent qu'il a tiré d'Espagne, il l'a dépensé. Aujourd'hui donc j'obtiendrais de lui trêve pour quatre ans : court est ce délai : après nous irions lui faire la guerre et lui prendre son royaume. »
Les rois répondirent : « Seigneur, envoyez vitement vers lui; » Et vers le Roi, le Pape de Rome a dépêché tout aussitôt.
A cette nouvelle le roi don Ferdinand de s'armer, lui et ses chevaliers. Le Roi et le Castillan s'avancent, chacun sur un cheval , chacun avec une lance , la main dans la main. Ils parlent ensemble, et Ruy Diaz ainsi qu'un bon gentilhomme donne conseil au Roi : « Dans cet entretien, seigneur, montrez- vous fort avisé. Ils auront la parole très-douce : mais vous, ayez-la très-fière. Us sont trop rusés et vont chercher à vous tromper Seigneur , demandez-leur bataille pour demain, à l'aube naissante. »
Le Pape, le voyant venir, sut prendre bonne précaution. « Écoutez-moi, dit-il, bon empereur d'Allemagne. Ce roi d'Espagne me semble roi fort honorable. Mettez donc un fauteuil ici, à côté de vous, et recouvrez-le de ce drap. Quand vous verrez le Roi descendre de cheval, en toute hâte levez-vous et prenez-le par la main, et près de vous placez-le, en sorte qu'avec vous il marche de pair, comme cela me semble convenable. »
Alors la puissance romaine s'avança vers le bon roi don Ferdinand. L'empereur ne savait point lequel des deux était le Castillan, lequel était le Roi, sinon lorsque celui-ci descendant de cheval vint baiser la main au Pape. Alors il se leva et les accueillit de fort bon gré. Cependant, se tenant par la main, ils sont allés se placer sur l'estrade, Ruy Diaz le Castillan aux pieds de son roi.
A cet instant, le Pape prit la parole et commença par l'interroger ainsi :
i Dis-moi, roi d'Espagne, si lu veux plaire à Dieu; dé-
CHBONIQUBS 2 H
sircs-lu être empereur d'Espagne? je te donnerais volontiers celte couronne. »
Mais Ruy Diaz a répondu avant le roi don Ferdinand : « Oh! que Dieu vous ait en sa mauvaise grâce, Pape de Rome, car nous venons pour ce qui est à conquérir et non ce qui est conquis : or, sans yous, les cinq royaumes d'Espagne lui baisent la main. Il vient pour conqui-rir L'empire d'Allemagne, dont, selon le droit, il est héritier. Il s'est assis sur le fauteuil pour cela ; Dieu soit loué! On lui fait, je vois, tels honneurs, qu'il peut s'en prévaloir. Que le comte allemand lui remette la couronne et le sceptre. »
Cependant le bon roi don Ferdinand s'était levé :
« Nous serions venus pour faire trêve, et non dommage ! Avancez-vous, mon seigneur Ruy Diaz le Castillan. »
Tout aussitôt Ruy Diaz de se mettre en pied :
« Écoutez-moi, dit-il, roi de France et empereur d'Allemagne ; écoutez-moi, Patriarche et Pape romain. Vous nous avez envoyé demander le tribut. Eh bien ! le roi don Ferdinand vous l'apportera. Demain, au champ, dans une bonne bataille, il vous remettra les marcs par vous demandés. Vous, roi de France, je vous rechercherai et alors je verrai s'il est pour vous secours dans ces douze pairs ou dans quelque Français vaillant. »
Ainsi demeurent-ils assignés au champ pour le lendemain, et le bon roi don Ferdinand s'en retourne joyeux à sa tente, emmenant avec lui Ruy Diaz, car il ne veut point le laisser.
Alors le Roi a dit à Ruy Diaz : « Tu es le fils de don Diègue et petit-fils de Layn Calvo. Dès que chantera le coq, sache bien conduire les royaumes. »
Et Ruy Diaz lui a répondu : « J'y consens volontiers. Je conduirai les troupes avant que l'aube ait paru. »
Pour que les troupes fussent prêtes avant que le soleil rayonnât, en grande hâte l'orge fut distribuée, et à chevaucher l'on pensa.
Comme l'aube allait poindre, les troupes étaient rangées. Ruy Diaz a ordonné aux Castillans de faire garde au bon roi don Ferdinand, et lui, il va avec les neuf cents, il va se charger de l' avant-garde.
Les soldats sont sous les armes, le cri du héraut vient d'être poussé, le premier et le second bataillon se joignent au troisième.
Cependant l'infante de Savoie, fille du comte savoisien, gisait en couches sous la tente du bon roi don Ferdinand. L'enfant qu'elle mit au monde fut un fils. Le Pape étant allé le prendre, avant que le Roi le sût, il était fait chrétien. Le roi de France lui servit de parrain, et aussi l'empereur d'Allemagne; un Patriarche lui servit de parrain et aussi un honorable cardinal. Des mains du Pape, l'infant reçut le baptême.
Alors est arrivé le bon roi don Ferdinand. Le Pape à sa vue de placer l'infant sur une estrade et de commencer ce discours qu'il déclame à très-haute voix : « Considère, dit-il, ô roi d'Espagne, combien bonne est ta fortune, puisque avec si grand honneur Dieu t'accorde un fils! Reconnais là un miracle du Christ, le Seigneur tout-puissant ne voulant point que de Rome jusqu'à Saint-Jacques le christianisme se perde, et par l'amour de cet enfant que Dieu t'a donné, accorde-nous trêve, ne serait-ce que pour un an. »
Alors Ruy Diaz répondit : « Qu'il n'y soit pas même pensé, à moins qu'il ne s'agisse de remise, car nous aimerions beaucoup fixer un délai. Présentez-nous donc tel délai que nous puissions l'accepter. Ou cet empereur mourra, ou nous lui donnerons royaume éloigné. »
Le roi don Ferdinand ajouta : « De délai je vous accorde quatre ans. »
Le roi de France et l'empereur d'Allemagne dirent alors : a Pour l'amour de cet infant qui est notre filleul, nous vous demandons de délai quatre autres années. »
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Le roi don Ferdinand répondit •. i Qu'elles \<>u> soient accordées. El pour L'amour «lu Patriarche je vous donne quatre autres années, et pour l'amour du cardinal. . . . ■>
Ici M termine le manuscrit : restent quatre pagei en blanc.