‹ La légende du Cid (volume 2)Chapitre 15 sur 21 · EME · texte numérisé non relu

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l'on ne puisse les découvrir. Mais, dites-nous, que lai fautil, ai: Gid, argenl comptant ' Quel sera notre bénéfice pour toute cette année? »

Martin Antolinez répondit en homme habile : Hou Cid ne voua demandera i ien que de raisonnable; ce Bera peu en comparaison du trésor qu'il unis confie. Il se vo\\ entouré d'hommes dans le besoin; il lui faudrait Bix cents marcs. »

llachcl et Vidas dirent qu'ils les donneraient volontiers. a \ToU8 voyez que la nuit approche, reprit Martin Antolinez, le Cid est [tressé, donnez-nous ces marcs que vous nous promettez. »

Mais Rachel et Vidas s'écrièrent : « Oh! le marché ne peut se faire ainsi; il nous faut prendre d'abord, nous donensuite. »

— « Je ne saurais m'y opposer, dit Martin Antolinez; vous donnerez cette somme à notre glorieux Cid, et vous nous aiderez, comme de juste, à nous décarcasser de ces coffres que nous vous confions; le tout de telle sorte que ne le sache ni Maure ni Chrétien. »

Rachel et Vidas répondirent : « Voilà qui est convenu. Les coffres une fois en nos mains, prenez vos six cents marcs. »

Martin Antolinez, en compagnie de Rachel et de Vidas, part aussitôt à cheval, satisfait et content. Pour n'être pas vus des habitants de Burgos, ils laissèrent le pont et passèrent la rivière à gué. Voilà qu'ils sont arrivés à la tente du glorieux Campeador.

En entrant ils lui baisent les mains, et Mon Cid leur répond en souriant : « Bien ! don Rachel et Vidas, je croyais que vous m'aviez oublié!... Voici que je quitte le pays à cause de la colère du Roi. Mais autant que je le puis promettre, vous aurez quelque chose de ma main, et de votre vie vous ne manquerez de rien. »

Don Rachel et Vidas baisèrent les mains de Mon Cid. Martin Antolinez termina enfin toute cette affaire. Ils s'en-

gageaient à lui donner six cents marcs sur ces coffres qu'ils devaient garder jusqu'à la fin de l'année : telle était la convention, tel était leur serment. Mais ils se parjureraient en les regardant plus tôt, et Mon Gid ne leur donnerait pas un méchant denier de bénéfice. Martin Antolinez leur dit : « Que l'on charge ces coffres sans délai. Allons, Rachel et Vida?, emportez-les e^ conservez-les en gage. Je vais vous accompagner pour rapporter les six cents marcs, car Mon Cid doit partir avant que le coq chante. »

Au moment où l'on chargea ces coffres, vous eussiez vu cette joie! On ne pouvait les soulever malgré de grands efforts. Rachel et Vidas se réjouissaient de posséder tant d'argent monnayé : les voilà tous deux mis à l'aise pour le reste de leur vie.

Rachel se baisse encore pour baiser la main de Mon Cid : « Ah! Campeador, à une heure bonne vous avez ceint l'épée. Vous allez laisser la Castille pour des pays étrangers. De vastes butins accompagnent vos succès. Une fourrure de Maure, rouge et brillante, Gid, — je vous baise la main,— que j'en obtienne le don. »

— « Je le veux, dit le Cid, dès ce moment el!e vous est accordée; je vous la rapporterai de là-bas, soyez-en sûr, ou bien vous en pourrez prendre la valeur sur mes coffres.»

Martin Antolinez revint à la demeure de Rachel et de Vidas. Là ils étendirent tout au milieu un vaste tapis et sur ce tapis une nappe de toile blanche. Du premier coup, ils y jetèrent trois cents marcs d'argent; don Martin comptait et prenait sans peser. Les trois cents marcs restant, ils les lui payèrent en or. Don Martin en distribua une charge à chacun des cinq écuyers qu'il avait amenés.

Écoutez ce qu'il dit lorsque tout fut terminé : « Maintenant, don Rachel et Vidas, les coffres sont en vos mains : moi, qui vous les fis avoir, je mérite bien des chausses.»

Rachel et Vidas s'éloignèrent ensemble un instant : « Donnons-lui quelque bon présent, car celte affaire, c'est

lui (|ui nous L'a procurée. — Martin Aatolioez, excellent Burgalaia, voua le méritez; noua roulons vous donner quelque bon présent. Voui pourrei avoir dei chaussée, une riche couverture, un bon manteau; tenez, voici trente marcs. Voua noua an devrei quelque reconnaissance, je crois, et vous ferez tenir ce dont bous sommes convenus.» Don Martin tes remercia, recul lea marcs, et ne Boog plus ,|u'a quitter la place, pril congé d'eux.

Bientôt il lui sortit de Burgos et eut passé l'Arlanzon. Il arriva à la tente de celui qui reçut le jour à une heure bonne.

Le Cil le reçut à liras ouverts : « Venez, Martin Antoliaez, mon fidèle vassal : puissiez-vous bientôt tenir quelque chose de moi ! »

— « J'apporte les meilleures nouvelles, Campeador : voici vos six cents marcs, moi j'en ai gagné trente. Faites plier la tente et partons sans délai; au chant du coq, nous pourrons être à Saint-Pierre de Cardena. Nous verrons votre femme, cette dame illustre, et l'hôte payé, nous quitterons le royaume. Il n'est que temps, le délai est presque expiré. »

*• A ces mots, la tente est pliée : Mon Cid et sa suite chevauchent rapidement. En passant, il tourne vers Sainte- Marie la tète di son cheval, et levant la main droite, se signe le visage : « Je vous adore, souverain Seigneur de la terre et des deux. Glorieuse sainte Vierge, protégez-moi. Voici que je quitte la Castille pour obéir h. la colère du Roi, et je ne sais si j'y rentrerai quelque jour de ma vie. Sainte Vierge, dans mon exil, que votre pouvoir m'aide et me sauvegarde, qu'il soit mon secours le jour et la nuit. Si vous me l'accordez et que mon destin s'accomplisse, j'enverrai à votre autel des dons précieux et magnifiques, et j'accomplirai le vœu d'y faire chanter mille messes. »

Il repart, Mon Cid, ce héros au grand courage. Tous lâchent les brides et continuent leur route.

Cependant Martin Antolinez lui dit : « Je veux voir ma

femme encore une fois, comme mon cœur le désire. Je lui apprendrai ce qui lui reste à faire. Que le Roi s'empare de mes biens, il ne m'en chaut! Vous me reverrez près de vous avant que le solei! brille. »

Martin Anlolincz retourna donc vers Burgos, et Mon Cid, chevauchant vers Saint-Pierre de Cardena, éperonna vivement son cheval, accompagné de tous -les chevaliers qui s'étaient mis si généreusement sous ses ordres. Bientôt les coqs chantèrent : l'aube allait poindre.

Quand le bon Campéador arriva a Saint-Pierre, l'abbé don Sanche, un bon chrétien, récitait les matines au retour de l'aube et doua Chimène assistait en compagnie de cinq nobles dames. « Toi qui gouvernes le monde, protège Mon Cid le Campéador! » disaient-elles dans leurs prières à saint Pierre et au Créateur.

Mais voilà qu'il appelle à la porte, on reconnaît sa voix. Dieu! comme est joyeux l'abbé don Sanche! Tous, avec des torches, se précipitent dans la cour : grande est leur joie de revoir celui qui à une heure bonne reçut le jour. » Je remercie Dieu de vous voir ici, Mon Cid, dit l'abbé don Sanche, et de pouvoir vous offrir l'hospitalité. » Le Cid lui répond : « Merci, seigneur abbé, je vous suis reconnaissant. J'ai besoin de vivres pour mes gens et pour moi, je m'en pourvoirai. En attendant, comme je quitte le pays, voici cinquante marcs, que je vous doublerai si Dieu me prête vie encore quelque temps, car je neveux pas faire pour un denier de dommage au monastère. Je vous donne encore cent marcs pour dona Chimène, ses filles et ses dames : veuillez les servir cette année. Les deux filles que je laisse sont bien jeunes encore, ayez-en soin et prenez-les sous votre protection. Ma femme et mes filles, c'est à vous que je les recommande, abbé don Sanche. Si cette somme n'est pas suffisante et que la dépense soit plus forte que nous ne pensons, ne laissez pas d'y pourvoir, je vous prie : pour un denier que vous dépenserez, j'en donnerai quatre au

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as t ère. » L'abbé accepta rolootien ces conventions.

lui ce moment arrive doua Chimène. Des dama accompagnent ses filles el les lui présentent. Devant le Campeador doiïa Chimène tomba à genoux. De ses yeui elle pleurait et lui baisai! les mains.

« Me voici devant vous, Cid, barbe très-accomplie, me voici devaal vous, moi et vos filles, bien jeunes encore, presque enfants : ces dames sont celles qui me servent. Dieu soit loué! Campeador, à une heure bonne vous recules le jour. Vous quittez le pays : de méchants courtisans sont causo de eel exil. Vous partez, je ne le vois que trop. De notre vivant il nous faut donc nous séparer. Donnez-nous quelque conseil pour l'amour de sainte Marie. »

Le Cid écoutait passant la main sur sa belle barbe. Il prit enfin ses filles dans ses bras et les pressa sur son cœur, car il les aimait tendrement. Ses yeux étaient pleins de larmes, et il laissait échapper de profonds soupirs. « Oh! oui, doua Chimène, vous êtes une femme admirable, et je vous aime autant que mon âme. Oui, comme vous le voyez, bien que vivants, il faut nous séparer. Je pars : vous allez rester abandonnée. Ah! plaise à Dieu et à sa sainte Mère que je puisse encore de ma main marier mes chères filles, plaise à Dieu que j'aie encore quelques jours de vie et de bonheur, où je puisse vous servir, Chimène, comme vous méritez d'être servie. »

On prépare un grand dîner au bon Campeador. Les cloches de Saint-Pierre sonnent à toute volée. Par la Castille on va entendant les hérauts qui annoncent le départ de Mon Cid le Campeador. Les uns abandonnent leurs maisons, les autres leurs fiefs. Ce jour-là, cent cinquante chevaliers J4$ se réunirent sur le pont d'Arlanzon, tous demandant Mon Cid le Campeador. Martin Antolinez fit route avec eux vers Saint-Pierre, où se tenait celui qui à une heure bonne reçut le jour.

A la nouvelle que sa compagnie s'accroît et que ses forces

augmentent, Mon Cid de Bivar monte aussitôt à cheval et sort pour les recevoir. Les chevaliers s'approchent et lui baisent la main. Alors Mon Cid, plein d'enthousiasme, leur dit en souriant : « Je demande à Dieu, notre père, qu'il me soit donné avant l'heure de ma mort de pouvoir vous faire quelque bien, à vous qui laissez à cause de moi vos maisons et vos domaines, de pouvoir vous faire retrouver le double de ce que vous sacrifiez. » Mon Cid et ses hommes, tous furent contents de se voir ainsi croître en nombre.

Cependant les six premiers jours du délai se sont écoulés, il leur en reste encore trois pour sortir, sachez-le, et pas davantage. Le Roi a même prévenu Mon Cid que s'il était saisi dans son royaume le délai expiré, il ne pourrait échapper pour or ni pour argent.

Le jour est parti, la nuit va bientôt venir. Mon Cid fait assembler tous ses chevaliers : « Écoutez, barons, et ne vous découragez pas : j'emporte peu d'argent, je veux que chacun en ait sa part. Mais souvenez-vous de nos conventions : demain au matin, au premier chant du coq, hâtezvous, faites seller vos chevaux. Le bon abbé de Saint-Pierre célébrera matines, il nous dira la messe, celle delà Sainte- Trinité. La messe dite, pensons à chevaucher. Le chemin est long et bref le délai. »

Ce qu'a ordonné Mon Cid, tous le font. La nuit se passe et le matin arrive. Au chant du coq ils pensent à chevaucher. On sonne matines en très-grande hâte. Mon Cid et sa femme se rendent à l'église. Là, dona Chimène s'agenouille devant les marches de l'autel, priant Dieu du fond de son âme qu'il daignât préserver de tout mal Mon Cid le Campeador.

« Ah! Roi de gloire, Père qui êtes au ciel, c'est vous qui avez fait le firmament, la terre et les mers, vous qui avez fait la lune et les étoiles, et le soleil qui réchauffe l'univers, vous qui vous êtes fait homme dans le sein d'une mère sans tache, qui êtes né à Bethléem selon vos desseins. Les

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psatoorn nous glorifièrent en chantant roa kevangea, trois rois de l'Arabie voua vinrent adorer. Selon ins,

Meldiior. Gaspar, Balthaaar vont offrirent de ror, dp l'encena el de la myrrhe. Vous avei sauvé Jonas tombé à la

mer el Daniel emprisonné av Lee lions, voua avea sauvé

à Rome le seigneur saint Bébaatien, vous avez sauve sainte Suzanne faussement aecutée. Seigneur, vous ave/ | trente-deux ans sur la terre, opérant des miracles, que répètent ions les hommes; avec de l'eau vous avez fait du vin, ivee ili% la pierre du pain ; vous l'avez ordonné, et Lazare 6fK ressuscité. Vous vous êtes laissé prendre par les Juifs au mont Calvaire et mettre en croix sur le Golgolha. Avec vous deux larrons, un de chaque côté : l'un est en paradis, mais l'autre n'y est pas entré. Du haut de la croix vous fites un grand prodige. Longinus était aveugle, ses yeux ne s'étaient jamais ouverts à la lumière. Il vous frappe de sa lance au coté : le sang en jaillit, il coule sur la hampe et vient oindre ses mains. Longinus les soulève et les porte h son visage. Aussitôt ses yeux s'ouvrent, tout ce qui l'entoure lui apparaît. Guéri de son infirmité, il croit en vous. Vous êtes sorti vivant du tombeau et êtes descendu aux enfers, suivant vos desseins. Les portes en furent brisées, les Patriarches reçurent leur délivrance. Oui, vous êtes le Roi des rois et le Père de l'univers. C'est vous que j'adore, c'est en vous que je crois, pleine de soumission. J'implore aussi saint Pierre, puisse-t-il seconder mes prières pour Mon Cid le Campeador, afin que Dieu le garde de tout mal. Aujourd'hui nous nous séparons, mais qu'un jour en cette vie nous nous réunissions encore. »

Comme elle achevait sa prière, la messe finissait. On sort de l'église, on va monter à cheval. Le Cid veut encore embrasser doua Chimène, et dona Chimène vient baiser la main de Mon Cid. Elle ne sait plus que pleurer de ses yeux, et lui, détournant ses regards sur ses filles : « Je vous recommande à Dieu, mes enfants, à ma femme, et au père

spirituel. Maintenant nous nous séparons, Dieu sait si nous nous réunirons jamais. »

Vous n'avez pas vu scène pareille : ce ne sont que pleurs, ils se séparent les uns des autres, comme l'ongle d'avec la chair.

Enfin Mon Cid et ses vassaux pensèrent à se mettre en selle, mais lui attendait encore et détournait la tête. Fort à propos Minaya Alvar Fanez prit la parole : « Où est votre courage, Cid, qui à une heure bonne avez reçu le jour ? Il faut fournir notre route, et nous n'avons pas de temps à perdre. Toutes ces douleurs se changeront en joies : Dieu qui fit nos cœurs saura nous venir en aide. »

Une dernière fois ils font leurs recommandations à l'abbé don Sanche. Ils lui disent comment ils veulent que soient traitées dona Chimène et ses filles, et toutes les dames qui sont avec elles. L'abbé peut être sûr qu'il recevra pour ce service bonne récompense.

Don Sanche s'en retournait, quand Alvar Fanez ajouta : « Si vous voyez venir des gens qui désirent nous accompagner, abbé, dites-leur de marcher vite en suivant nos traces; en pays désert ou en pays habité, ils pourront toujours nous rejoindre. »

11 lâchent les brides et laissent aller les chevaux. Proche est le délai où ils doivent quitter le royaume.

Mon Cid vint coucher à Spinar-de-Can. Le lendemain, de bonne heure, ils repartent à cheval. Pendant la nuit, nombre de gens, de tous côtés, les avaient rejoints.

Il prend le chemin de l'exil, le loyal Cid. A gauche, il laisse Santesteban, une bonne cité; adroite, Ahilon-les- Tours, ville dont les Maures étaient maîtres. Il passa par Alcobiella, qui est déjà sur la frontière de Castille, puis par la chaussée de Quinea, et traversa le Douero sur des radeaux. Mon Cid s'arrêta à la Figeruela, où de tous côtés nombre de gens le vinrent rejoindre.

Là, après le repas, Mon Cid ne tarda pas à être pris d'un

doux sommeil et à B'endormir complètement. L'ange Gabriel vint en Bonge vers lui : « Chevauchez, Cid, bon Campeador, caronqueseo si bonne passe ne cbevaucba baron. Tant que vous vivrez, votre sort sera beau. » Eu Réveillant, le Cid se signa le visage; il se signa le visage et se recommanda à Dieu, tout joyeux du songe qu'il venait d'avoir.

Le lendemain, de grand malin, ils se remettent en selle; c'est le dernier jour du délai, ils n'ont pas une heure de plus. Ils allèrent se loger à la Sierra de Miedes.

Comme il était encore jour et que le soleil n'était pas couché, Mon Cid le Campeador voulut inspecter son monde. Sans parler des gens de pied, hommes pleins de courage, il compta trois cents lances, toutes avec leurs pennons. « Vite, donnez de l'orge, dit-il, et que Dieu nous aide! Que ceux qui veulent manger descendent de cheval! Pour nous, nous allons traverser la Sierra; elle est haute et abrupte, mais nous pourrons cependant cette nuit quitter la terre du roi Alphonse; puis, nous trouvera qui nous cherchera. »

Ils passent de nuit la Sierra. Le matin arrive, ils pensent à redescendre le coteau opposé. Ce fut au milieu d'une haute et merveilleuse montagne que Mon Cid fit camper et distribuer les vivres. Il leur dit alors à tous qu'il voulait faire une marche de nuit : ces bons vassaux y consentent d'enthousiasme, ils sont prêts à obéir à tout ordre de leur seigneur. Avant la nuit, ils étaient à cheval. Ainsi fait Mon Cid pour n'être pas découvert. Ils marchèrent de nuit sans prendre de repos.

Ils descendirent vers Casteion, ville située sur le Fenares. Là, Mon Cid et ses hommes passèrent toute la nuit en embuscade, comme le leur conseillait Minaya Alvar Fanez: « Oui; Cid, à une heure bonne vous avez ceint l'épée, disait-il. Avec cent hommes de cette compagnie, vous pourrez vous emparer de Casteion par ruse. Moi, avec les deux cents autres, je ferai une reconnaissance. »

« Ou'Alvar Alvarez, répondit le Cid, et Alvar Salva-

dores ne manquent pas d'y aller, ainsi que Galin Garcia, cette vaillante lance. Bons chevaliers, qui accompagnez Minaya, courez fièrement le pays : ne lâchez rien par crainte. En descendant de Fita, passez par Guadalfaxarael poussez jusqu'à Alcala ; recueillez avec soin tout butin et n'abandonnez rien par crainte des Maures. Je resterai ici avec les cent autres à l'arrière-garde. Je m'emparerai de Casteion, qui nous sera d'un grand secours. Si quelque péril vous menace dans votre excursion, mandez-le-moi aussitôt à la réserve. L'Espagne entière parlera de ce fait d'armes. » On désigne ceux qui accompagneront Minaya, comme ceux qui doivent rester avec Mon Cid à l'arrière-garde.

Déjà percent les blancheurs de l'aube, le crépuscule s'étend. Le soleil se montre : Dieu! avec quelle splendeur il rayonne ! A Casteion tout le monde se lève, les portes s'ouvrent, chacun sort pour voir ses champs et vaquer à ses travaux. Bientôt ils sont tous dehors, les portes demeurent ouvertes, il ne reste plus que peu de monde à Casteion, et ceux qui sont dehors sont dispersés dans les champs. Le Campeador sort de son embuscade, et sans s'arrêter court jusqu'à Casteion. Maures et Mauresques deviennent leur butin, ainsi que tous les troupeaux qui errent aux alentours. Mon Cid don Rodrigue se dirigeait vers la porte. Ceux qui la gardaient, au premier signal de l'alerte, eurent peur et l'abandonnèrent. Mon Cid Ruy Diaz entra par les portes grandes ouvertes, tenant à la main son épée nue. Il tua onze Maures de ceux qu'il put atteindre. C'est ainsi qu'il s'empara de Casteion et de grandes richesses en or et en argent. Ses chevaliers revinrent tout chargés de butin. Ils l'offrirent à Mon Cid, mais Mon Cid ne faisait aucun cas de tout cela.

Cependant les deux cent trois chevaliers de l'incursion courent sans hésiter jusqu'à Alcala, où flotta victorieuse la bannière de Minaya. Bientôt ils s'en reviennent avec leur

proie, remontent le Fenaree el pâment par Gntdalfaxa Quelles immenses dépouilles ils ramènent I de

grands troupeaui de bœnfi el de ! ! menti et

autres Buperbee richesse*. Triomphante revint la banni

de Minava, sms qu'on osât assaillir l'arrière Cent

avec tel profil que j'en retourna oeite compagnie joaqncaà

Casteion 00 les attendait le Campeador.

Laissant le château dont il s'est emp. npoador

monte à cheval, et suivi de sa troupe, s'avance à leur rencontre. H reçoit Minaya à bras ouverts : i Venez, Arrar

Fanes, venez, lance hardie, lui dit-il ! En quelque endroit que je vous eusse envoyé, je n'aurais pas attendu moins de vous. Que tout cela soit réuni. Je vous en donne le cinquième, si vous le désirez, Minaya. »

— « Je vous en remercie beaucoup, illustre Campeador. Alphonse le Castillan se tiendrait pour satisfait de ce cinquième que vous me donnez; moi, j'y renonce et vous en tiens quitte. Je le jure devant le Dieu du ciel, jusqu'à ce que, sur mon bon cheval, la lance ou l'épée au poing et le coude dégouttant de sang, je me sois rassasié de combattre partout les Maures en votre présence, Ruy Diaz, l'illustre jouteur, je n'accepterai pas de vous-même un méchant denier. Puisque mon butin n'est pas sans quelque valeur, tout entier je le remets entre vos mains. » -Aç"

Toutes ces dépouilles étaient donc rassemblées. Mon Cid, qui à une heure bonne reçut le jour, pensa que les compagnies et les hommes d'armes du roi Alphonse pourraient bien arriver et lui chercher querelle. Il ordonna le partage de ces trésors, et le lot de chacun fut fixé. Les chevaliers reçoivent ce qui leur revient : à chacun d'eux c'est cent marcs d'argent, et aux hommes de pied juste la moitié.

Le cinquième du tout restait à Mon Cid. En cet endroit, on ne pouvait ni le mettre en vente, ni l'offrir en présent, et cependant Mon Cid ne voulait pas embarrasser sa troupe de captifs ni de captives. Il s'aboucha donc avec les habi-

tants de Casteion, et envoya des messages à Fita et à Guadalfaxara : ce cinquième, à quelque prix qu'on l'achetât, serait toujours payé moins que sa valeur, et on y trouverait grand profit. Les Maures l'estimèrent trois mille marcs d'argent : cette proposition plut à Mon Cid. Trois jours après ils étaient payés comptant.

Mon Cid jugea qu'il ne pourrait demeurer dans le château avec toute sa compagnie, non qu'il fût difficile à défendre, mais parce que l'eau y manquait. Sans songer à s'attaquer aux Maures, avec lesquels il venait de traiter, Mon Cid dit à ses mesnies : « Je veux quitter Casteion. Ici le roi Alphonse pourrait venir nous chercher avec tous ses hommes d'armes. Écoutez! chevaliers, et vous tous, mes braves. Ne prenez pas mal ce que je vais vous dire! Le roi Alphonse n'est pas loin, il ne tardera pas à s'avancer vers ce château, j'en suis certain, et alors comment garderons-nous Casteion? Je ne veux pas cependant laisser ce château désert. Cent Maures et cent Mauresques recevront la liberté : ils oublieront que nous le leur avions pris et ne médiront pas de nous. Vous êtes tous satisfaits, nul n'attend plus pour l'être, demain dès le matin pensons à chevaucher. Je ne voudrais pas lutter contre Alphonse, mon suzerain. »

Tous approuvent ces paroles : ils sont enrichis et ne songent plus qu'à laisser ce château où ils s'étaient établis. Les Maures et les Mauresques bénissent Mon Cid.

Les gens du Campeador suivent la route qui va remontant le Fenares, et, marchant toujours, traversent les Alcarias. Ils laissent derrière eux les grottes d'Anquita, passent la rivière, entrent dans la plaine de Torancio : ils s'avancent dans ce pays aussi loin que possible. Mon Cid ne voulut s'arrêter qu'entre Fariza et Cetina. Grand est le butin qu'il a fait le long de la route, tant les Maures sont étourdis de son audace. Le lendemain Mon Cid de Bivar repartit : il passa par Alfana, descendit la Foz, traversa Bobierca et plus loin Teca, et vint camper au-dessus d'Alcocer, sur un

mamelon élevé et dans une forte position. Tout auprès serpente le l tlon : il aura donc de l'eau, quoi qu'on fasse.

Mon Cid don Rodrigue songe à l'emparer d'Alcocer. Il forlili»- ses positions, couvre de postes la colline, plaçant les uns contre la sierra, les autres contre la rivière. Le brave Gampeador, celui qui à une heure bonne reçut le jour, ordonne à ses barons d'entourer la colline d'un fossé, peu distant de la rivière, afin qu'on ne leur donnât d'alerte de jour ni de nuit, et qu'on sût que Mon Cid s'était établi en cet endroit.

Tout aux alentours des messagers annonçaient que Mon Cid avait en ce lieu fixé sa demeure. Banni par les Chrétiens, il était venu chez les Maures : ceux-ci, il est vrai, n'espéraient pas gagner beaucoup à son voisinage.

En attendant, Mon Cid et ses vassaux sont sur leurs gardes. Déjà la ville et le château d'Alcocer demandent à entrer en accommodements pour un impôt. Les habitants de Teca et de Teruel le demandent aussi; ceux de Calatayuth sont dans l'incertitude et l'affliction.

Pendant quinze semaines entières Mon Cid resta en paix; mais lorsqu'il vit qu'Alcocer ne se rendait pas, il inventa un stratagème dont il ne tarda pas longtemps à se servir.

11 fit plier et emporter les tentes, n'en laissant qu'une debout dans son camp. En homme habile, pour faire tomber les Maures dans un piège, il descendit le Jalon, bannière haute, hauberts lacés, épées au côté. A cette vue, grande allégresse chez les habitants d'Alcocer. « Le pain et l'orge ont manqué au Cid. Il abandonne une tente et n'emporte pas les autres sans peine. Il s'en va de telle façon, Mon Cid, qu'on le dirait échappé à une poursuite. Précipitons-nous sur lui, nous ferons un immense butin. Hâtons-nous, si les habitants de Teruel venaient à s'en emparer, ils ne nous en donneraient rien. Il faut qu'il nous rende le double de la rançon qu'il nous a prise. »

Ils s'élancèrent d'Alcocer dans la plus grande hâte. Mon t. i. 14

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Cid, en les voyant, s'enfuit comme s'il était poursuivi, il s'enfuit en descendant le Jalon, et cependant personne encore n'attaque les siens.

t Voilà que le butin nous échappe ! » s'écrient les hommes d'Alcocer. Et grands et petits se précipitent au dehors. Dans leur soif de pillage, ils oublient tout : les portes restent ouvertes et nul ne les garde.

Le bon Campeador tourna la tête et vit les Maures déjà fort éloignés du château. Soudain il fait retourner sa bannière, et, donnant de l'éperon, s'écrie : « Frappez, chevaliers, frappez-les tous sans hésitation. Avec la grâce de Dieu, les dépouilles sont à nous. » Et voilà les Chrétiens mêlés aux Maures au milieu de la plaine. Ah! vive est leur joie dans cette matinée. Mon Cid et Alvar Fanez se précipitent toujours en avant : ils ont de bons chevaux dont ils font ce qu'ils veulent. Ils dépassent les Maures et bientôt sont entre eux et le château. Les vassaux de Mon Cid le? pressèrent sans pitié : il ne leur fallut guère plus d'une heure pour en tuer trois cents.

Cependant ceux qui étaient en embuscade, les laissant devant eux, se dirigent vers le château avec de grandes clameurs et, lépée nue, arrivent jusqu'à la porte. Les autres ne tardent pas à les rejoindre : la poursuite est achevée.

C'est par ce stratagème, sachez-le bien, que Mon Cid s'empara d'Alcocer. Pero Bermuez, qui tenait en main la bannière, courut la placer à l'endroit le plus élevé du château.

Alors Mon Cid Ruy Diaz, qui naquit à une bonne heure : « Bénis soient le Dieu du ciel et tous ses Saints. Maintenant hommes et chevaux auront meilleur gîte. Écoutez-moi, Alvar Fanez, et vous tous, chevaliers. Nous avons recueilli en ce château de grandes richesses. Les Maures gisent tués, les survivants me semblent peu nombreux. Nos prisonniers, Maures et Mauresques, nous ne pourrions les vendre, et d'ailleurs nous n'aurions pas de profit à les décapiter, ras-

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semblons-les donc iri, où nouSMMHMt maili abi-

Irai leurs defloeorei et nous nous feront lervir par eux.

Mon Cid lit rapporter la tente qu'il avait lais-ec élans son camp, et, :v BC son butin, resta dans Alrmvr.

De ton' oeil tel habitants de Teca et de Teruel s'ahiigent et s'etl'ra; ent : il en et de même de ceux de Calatavutli. \U en?oie*4 ci ■cmge au roi de Valence •. Ua chrétien, (lu'on nouiiuc Mon Cid Huy Diaz de Bivar, disgracié du roi Alphonse et ehassé de son royaume, est venu s'établir audeasus d'Alcocer dans un lieu très-fortifié. 11 a attire les habitant! dans une embuscade et s'est emparé du château. Si nous ae aoen aides, vous perdrez Teca et Teruel, vous perdrez Calatayuth, qui ne peut échapper. Il n'y aura que désastres sur celte rive du Jalon, et sur l'autre rive le pays deSiloca subira le même sort. »

Le roi de Tarim entendant ce message : « Vous voilà trois rois maures autour de moi, dit-il, que deux d'entre vous, sans retard, se rendent sur les lieux. Emmenez trois mille Maures armés en guerre : les troupes de la frontière vous viendront en aide. Prenez-le-moi vivant et l'amenez devant moi : il faudra qu'il me rende raison de son invasion sur mes terres. »

Trois mille Maures montèrent à cheval et furent prêts à marcher. Ils allèrent passer la nuit à Segorve. Le lendemain dès le matin ils chevauchaient. Ils allèrent passer la nuit à Ce! fa. Ils pensèrent à avertir les hommes d'armes de la frontière, et ceux-ci aussitôt accoururent de toutes parts. Ils quittèrent Celfa, qu'on appelle aussi Celfa-de-Canal, et marchèrent tout le jour sans prendre de repos. Ils allèrent passer la nuit à Calatayuth.

Les hérauts, en parcourant tous les alentours, réunirent des combattants en nombre très-considérable. Sous la conduite de ces deux rois maures, dont les noms sont Fariz et Galve, ils vont assiéger mon vaillant Cid dans Alcocer. Ils plantent les tentes et prennent leurs positions. Ces troupes

s'accroissent sans cesse, car les Maures forment des nations immenses. Les sentinelles que placent les Maures, jour et nuit sont revêtues de leurs armes. Ces sentinelles sont nombreuses et l'armée est imposante.

Ils commencèrent par priver d'eau les gens de Mon Cid. Ceux-ci voulaient sortir pour leur livrer bataille, mais celui qui en bonne heure naquit s'y opposa de tout son pouvoir, et la ville resta ainsi bloquée pendant trois semaines entières.

A la fin de ces trois semaines, comme la quatrième commençait, Mon Cid voulut s'entendre avec ses gens : « On nous a privés d'eau, leur dit-il; le pain va nous manquer. Si nous cherchons à nous en aller de nuit, ils ne nous laisseront pas accomplir notre dessein. Leurs forces ne sont-elles pas trop considérables pour que nous les combattions? Dites-moi, chevaliers, que vous plaît-il de faire? »

Aussitôt Minaya, l'illustre chevalier, prit la parole : « Nous sommes exilés de la noble Castille. N'espérons pas de pain de la main des Maures : nous ne pouvons que les combattre. Ainsi faisons, au nom du Créateur! Nous sommes bien six cents, et même plus. Dès demain allons les frapper. » Le Campeador répondit : « Vous avez parlé selon mes vœux. Vous vous êtes fait honneur, Minaya, et vous ne cesserez pas dans l'avenir. »

Sur son ordre, Maures et Mauresques sont expulsés, afin que le secret ne soit connu de personne. Ce jour et la nuit suivante, ils ne pensent qu'à leurs préparatifs de combat.

Le lendemain malin, le soleil allait poindre. Mon Cid en armes, ainsi que tous les siens, leur parla comme je vais vous le rapporter : « Sortons tous, que nul ne reste, si ce n'est deux hommes à pied qui garderont la porte. Ceux qui tomberont dans la plaine seront enterrés dans ce château. Si nous remportons la victoire, nous nous enrichirons encore. Et vous, Pero Bermuez, comme vous êtes trèsbrave, je vous confie ma bannière; prenez-la, vous la por-

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lerez partout haute el Bère. Mail oe vous hasardez pai

elle, à moins que y ne vous t'ordonne. » il baisa la main au Cid el alla prendre la bannière. Aussitôt les portes s'ouvrent et tous Balancent dehoi s.

A. cette vue, les sentinelles des Maures s*: replient vers l'armée- Là» quel mouvement! comme ils courent aux armes! Aux roulements «les tambours la terre va se fendre. Que ne \iles-vous les Maures s'armer et se ranger vivement eu bataille ! Ils ont dans leur camp deux grands étendards : autour de chacun d'eux se forme confusément un bataillon d'hommes de guerre à pied : qui pourrait les compter? Déjà les bandes des Maures se meuvent en avant, pour en venir aux mains avec le Cid et les siens.

' Arrêtez-vous ici,mesnies, s'écria le Cid : que nul, avant mon ordre, ne rompe les rangs, i

Pero Bermuez ne put se contenir ; la bannière en main, il se mit à éperonner vivement son cheval. « Dieu vous garde, loyal Cid Campeador! Vous voyez cet épais bataillon, c'est là que je veux mettre votre bannière. Et vous, chevaliers, c'est votre devoir, nous verrons comme vous la secourrez. »

— « N'en faites rien, de grâce, » lui dit le Cid.

— « Ce sera ainsi, » répondit Pero Bermuez en éperonnant son cheval et en le poussant dans le plus fort bataillon. Les Maures, pour prendre plus sûrement sa bannière, le laissent s'avancer, puis le frappent à grands coups, mais sans pouvoir l'ébranler.

Le Campeador dit à ses chevaliers : « Secourez-le par charité! » Les chevaliers ramènent leurs écus devant leurs poitrines, abaissent leurs lances ornées de pennons, penchent la tête sur leurs arçons et volent les frapper, le cœur plein de bravoure. Celui qui à une heure bonne reçut le jour .leur répète à grands cris : a Frappez-les, chevaliers, de grâce, frappez-les; c'est moi qui suis Ruy Diaz le Cid Campeador de Bivar! »

Tous frappent sur le bataillon où s'est engagé Pero Bermuez. Ils sont trois cents lances, tous portant pennon, et chacun d'un seul coup abat un Maure. A la seconde charge qu'ils font, ils sont encore le même nombre. On eût pu voir abaisser et relever bien des lances, briser et transpercer bien des boucliers, fausser et rompre bien des cuirasses; on eût pu voir maints pennons blancs remonter rouges de sang, et maints bons chevaux courir sans cavaliers. Les Maures crient : Mahomet! les Chrétiens: saint Jacques!

Déjà sont tombés en un petit espace mille trois cents Maures. Comme il lutte magnifique sur son arçon doré, Mon Cid Ruy Diaz le bon Batailleur! Il a fait avancer Minaya Alvar Fanez, Martin Antolinez, l'illustre Burgalais, Muno Gusfioz, qui avait grandi dans sa demeure, Martin Munoz, l'ancien chef de Mont-Mayor, Alvar Fanez et Alvar Salvadores. Galin Garcia le brave, d'Aragon, Fêlez Munoz, le neveu du Cid. Tous sont là, tous se portent en avant au secours de la bannière et de Mon Cid le Campeador. Le cheval de Minaya Alvar Fanez fut tué : du côté des Chrétiens on vint à son aide. Il a rompu sa lance, il met la main à Tépée. Quoique à pied, il va frappant d'estoc et de taille. Mon Cid Ruy Diaz le Castillan le voit. Il accoste un alguazil monté sur un bon cheval et lui donne un tel coup d'épée, qu'il le fend par le milieu jusqu'à la ceinture et le renverse, li va remettre le cheval à Minaya Alvar Fanez • «A cheval, Minaya, lui dit-il; vous êtes mon bras droit : par vous aujourd'hui je veux acquérir un terrible pouvoir. »

Les Maures tiennent bon, ils ne quittent pas encore le champ de bataille. A cheval et l'épée à la main, Minaya se bat vaillamment au milieu de leurs rangs et tous ceux qu'il atteint, il s'en débarrasse promptement.

Mon Cid Ruy Diaz, celui qui naquit à une heure bonne, avait porté trois coups au roi Fariz. Les deux premiers avaient été parés, mais le troisième l'atteignit. Ruisselant

roi 24?

de Mâgpor Le bai de - i,k poJ Farfa tourna lu

briétv] •• B'étoiguerdu champ de bataille. ot exploit mit

l'armée en déroute.

■H côté Martin Antoliœx donna un coup à Gafcre. Il fit eauter an loin lai eseartouelei de 10a beaume • le lic.iuinr lui-même, et le feadit jusqu'au fit L'autre n'eae pat

lui résilier «lavant.;

Us sunt défaiti, les rois Fariz et Galve. Quel beau jour pour la ehrétieaté! Car les .Maures quilteal la place, et les vassaux de Mon Cid les poursuivent et lei maaiacreiii dans

leur fuite. Le roi Fariz se l'ut reuferrner dans Teruel, mais GaUe n'y l'ut pas reca. Aussi vile que possible il courut vers Calalawith. Le Cainpeador le pressait, et jusqu'à Cala tay uili dura la poursuite.

Minaya Alvar Fanez fit merveille sur son cheval. Il tua trentre-quatre de ces Maures. Quelle vaillante épée! Son bras est tout ensanglanté et son coude dégoutte de sang. Minaya dit: « Maintenant je me suis satisfait! Bonnes seront les nouvelles qui parviendront en Castille : Mon Cid Ruy Diaz a été vainqueur dans une bataille rangée. »

Tant de Maures gisent tués que peu assurément ont échappé vivants, car dans leur fuite on les frappait sans hésiter. Voilà que s'en reviennent les vassaux de celui qui à une heure bonne reçut le jour. Mon Cid se promenait sur son bon cheval, le casque au côté, l'épée à la main. On voyait sa coiffe toute froncée, et sa belle barbe. « Dieu soit loué! Gloire au seigneur des cieux qui nous a fait remporter une telle victoire ! »

Le campement, les gens de Mon Cid l'ont bien vite mis à sac : ce sont des écus et des armes, et autres vastes trésors. A leur retour de la chasse donnée aux Maures, ils trouvèrent cinq cent dix chevaux.

Grande est l'allégresse parmi les Chrétiens, il ne leur manque guère que quinze des leurs. Quant à l'or et l'argent, ils eu ont à ne les pouvoir compter : ce butin les a

tous enrichis. Ils renvoient les Maures prisonniers dans leurs châteaux, et Mon Cid veut même qu'on leur donne quelque chose.

Mon Cid est joyeux, et avec lui tous ses vassaux, auxquels il donne a partager cet argent et ces vastes trésors. Il revient au Cid, dans son cinquième, cent chevaux. Dieu ! comme il satisfit tous ses vassaux, tant piétons que cavaliers! Il fait tout pour le mieux, celui qui naquit à une heure bonne; tous ceux qu'il mène sont maintenant soldés. « Écoutez, Minaya, vous êtes mon bras droit. De ces richesses que Dieu nous a données, que vos mains prennent à votre guise. Je veux vous envoyer en Caslille porteur de la nouvelle de cette victoire que nous venons de remporter. Le roi Alphonse est irrité contre moi; je veux lui offrir un don de trente chevaux, tous avec leurs selles et de beaux freins et une épée attachée à leurs arçons. »

— « Je le ferai volontiers , » répondit Minaya Alvar Fanez.

— « Voici une bourse pleine d'or et d'argent. (Car rien ne lui manquait.) Payez mille messes à Sainte-Marie de Burgos. Le restant, donnez-le à ma femme et à mes filles, en leur recommandant de prier pour moi le jour et la nuit. Elles deviendront riches, s'il m'est donné de vivre pour elles. » Minaya Alvar Fanez accepte, parce qu'il aura pour l'accompagner des seigneurs illustres.

On donna l'orge, déjà la nuit arrivait. Mon Cid Ruy Diaz donnait aux siens ses derniers avis : « Allez-vous-en dans la noble Castille, Minaya, et ne manquez pas de dire à nos amis qu'avec l'aide de Dieu nous avons gagné la bataille. A votre retour, vous nous retrouverez ici, sinon, là où l'on vous dira que nous sommes, venez nous rejoindre. Nous n'avons de sûreté qu'avec nos lances et nos épées, sans armes nous ne pourrions vivre dans ce misérable pays. »

Bientôt tout fut prêt, et dès le matin Minaya se mit en

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rouit.'. Le Campeadi i tèrent dans ce ;

pauvre et dangereui sons tons rapport ; Maures d.-s

frontières el quelques peuples étrangers >m veillaient toujours attentivement Mou Cid. Le roi Parii guéri, ils se con- Bullèrenl avec lui. Avec les habitants de Teea etdeTeruel, et avec eeui de la rille plus importante de Calalayuth,Mou

Cid a l'ait par écrit un traite, dans lequel il leur vend Alcocer pour trois mille mares d'argent

Mon Cid Ruy Diaz vint à Alcocer. Combien il avait rendu ses vassaux heureux I Cavaliers et piétons étaient devenus riches : parmi tous les Biens, on n'en eût pu trouver un seul dans le besoin. Qui sert bon seigneur mène une vie de délices. Quand Mon Cid voulut quitter le château. .M res et Mauresques en vinrent aux plaintes : « Vous vous en allez, mon Cid; nos bénédictions marcheront devant vous. Nous resterons toujours reconnaissants de vos bienfaits, seigneur. » Quand Mon Cid de Bivar quitta Alcocer, Maures et Mauresques se mirent à pleurer.

Le Campeador part, bannière déployée. Il descend le Jalon, le traverse et chevauche droit devant lui. En ce moment il eut les meilleurs augures.

Les habitants de Teruel et plus encore ceux de Calatayuth se réjouirent de son départ, mais ceux d'Alcocer en étaient affligés, car il les traitait avec une grande bonté.

Mon Cid piqua des deux, et s'avaneant toujours, ne s'arrêta qu'à une colline au-dessus de Mont-Real. Cette colline est élevée, vaste et magnifique. Sachez qu'en cet endroit il n'avait à craindre d'attaque d'aucun côté. 11 mit d'abord à rançon Daroca, puis Molina et enfin Teruel, qui se trouvait en face. Il avait sous la main Celfa, Celfa-de-Canal. Dieu ait en sa garde Mon Cid Ruy Diaz.

Cependant Alvar Fanez Minaya est arrive en Castille. Il fait présent au Roi des trente chevaux. A cette vue, le Roi avec un gracieux sourire : « Dieu vous protège, Minaya. Qui vous a donné ces chevaux? »

— « Mon Cid Ruy Diaz, qui à une heure bonne ceignit 1 é}iée. Dans une seule bataille, il a vaincu deux rois des Maures, et le butin, seigneur, fut immense. C'est à vous, Roi illustre, qu'il envoie ce présent. Il vous baise les pieds et les mains, vous priant d'avoir pitié de lui. Veuille le Créateur vous avoir en sa garde! »

Le Roi dit : « 11 est trop tôt encore. Un homme qui s*est attiré la colère et la disgrâce de son seigneur, ne peut être accueilli au bout de trois semaines. Mais puisqu'il vient des Maures, j'accepte ce présent. Je suis même heureux que Mon Cid ait fait un tel butin. Au reste, je vous pardonne, Minaya : vous tiendrez de moi vos fiefs et vos domaines. Allez et venez, de ce jour, je vous rends ma faveur. Mais je ne vous parle pas du Cid Campeador. A propos de tout cela, je tiens à vous dire, Minaya, que dans tout mon royaume, s'il est des gens dont le désir soit de venir en aide à Mon Cid de leurs forces et de leur valeur, je les fais libres de leurs personnes et leur laisse leurs héritages. »

Minaya Alvar Fanez lui baisa les mains : « Je vous rends grâces, Roi, comme à mon premier suzerain : si vous ne faites que cela maintenant, dans la suite vous ferez davantage. » — « Allez par la Castille, Minaya, et qu'on vous laisse circuler. Sans nulle crainte vous pouvez rejoindre Mon Cid et chercher avec lui du butin. Encore un mot sur celui qui à une heure bonne reçut le jour et à une heure bonne ceignit l'épée : j'ordonnerai par charte, que soit nommé le coteau de Mon Cid, tant qu'il se trouvera pour l'habiter des Maures ou des Chrétiens, le coteau sur lequel Mon Cid a placé son camp. »

Cependant Mon Cid étendait ses conquêtes : il mit tout entier à rançon le pays de Rio-Martin. On entendit parler de lui jusque dans Saragosse. Les Maures en furent peu réjouis, mais fort troublés. Mon Cid alors s'arrêta quinze semaines entières.

Quand le héros s'aperçut que Minaya tardait à revenir, il

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in ifM looi Bei gens ane marche <le nuit. Dm Redri quitta le cmi.mh el l'abandonna paan paaaei de l'aatri côté

<!•' 'IVru.'l. C'csl M lMii.it* * 1 1 - Tebar q lOB li u \ Oiaz établit son camp. Il B6 soumit tout Ifl pays d'aJeAtOUT ''t mil a

nuii'im jusqu'à ^

Trom aemaiaea après ces evénemenK Minaya revint de

< '.astille : il amenai! avec lui deux cents hommes, tous c.jquant aux piétons, à vrai dire, on n'eut pu compter.

ltes i|iie Mon CM vil paraître Minaya, à toutes brides il

ut l'embrasser, lui couvrant de baisers la bouche et

les yeux. Minaya, qui n'avait rien à lui cacher, lui raconta

toutes choses. Le Campeador souriait paiement : « Je rends

Dieu et à ses saints Anges! Tant que vous vivrez,

tout me réussira bien, Minaya. »

Dieu! quelle allégresse dans toute l'armée! Minaya de retour leur rapportait les saluts de leurs frères el sœurs. de leurs cousines et de leurs compagnes, qu'ils s'étaient vus contraints d'abandonner. Dieu! comme était content le Cid à la belle barbe ! Alvar Fanez avait payé les mille messes et lui redisait les saluts de sa femme et de ses filles. Dieu! comme il était content, le Cid, et quelle joie il montrait! « Certes, Alvar Fanez, puissiez-vous vivre de longs jours! »

Sans plus de retards, celui qui naquit à une heure bonne déploie sa bannière : il va conquérant les noires terres d'Alcaniz (I), il va conquérant tout aux alentours.

Le voilà de retour trois jours après son départ. Tout le pays lui obéit, aux grands regrets des habitants de Monzon et de Iluesca. Ceux de Saragosse, qui n'avaient reçu de Mon Cid Ruy Diaz aucun mauvais traitement, sont heureux

(1) Ce mot, défigure et rendu incompréhensible par le copiste, a été heureusement rétabli par la patiente érudition de M. Damas- Hinard.

d'en être quittes pour un tribut. Avec ces dépouilles les vassaux de Mon Cid reviennent au campement : tous sont joyeux, le butin qu'ils rapportent est immense. Mon Cid est satisfait, et plus encore Alvar Fanez.

Le héros, qui ne savait patienter, dit alors en souriant aux gens de sa suite : a Oui, certes, chevaliers, je veux vous dire la vérité. Qui demeure en un lieu ne doit pas croire son bien en sûreté. Demain au matin songeons à partir. Abandonnons ce campement et marchons en avant.» Adonc le Cid se dirigea vers le défilé d'Alucant. De là il fondit sur Huesca et Montalban. Ils employèrent dix jours à cette incursion.

Ce ne sont de toutes parts que messages et plaintes sur tout le mal que fait l'exilé de Castille : de toutes parts on envoie des messages.

Le comte de Barcelone reçut enfin la nouvelle que Mon Cid Ruy Diaz courait toute la contrée. Il s'en affligea fort et se tint pour très-offensé. Le comte s'écria follement dans sa vanité : « Il a de grands torts envers moi, Mon Cid de Bivar. Il a de grands torts envers moi; dans ma propre cour il frappa mon neveu et ne m'en fit pas réparation. En ce moment, il parcourt les terres qui sont sous ma protection. Je ne l'ai point défié, je ne me suis point montré son ennemi, mais puisqu'il semble le chercher, j'irai moi-même lui demander raison. »

Bientôt arrivent des forces considérables. Maures et Chrétiens s'assemblent en troupes nombreuses et s'avancent contre Mon Cid, le héros de Bivar. Après une marche de trois jours et deux nuits, ils atteignent Mon Cid à Tebar-le-Pinar. Le comte amène des forces telles qu'il pense bien le tenir sous sa main.

Mon Cid don Rodrigue, emportant son butin, descendait une montagne et arrivait dans un vallon, lorsqu'il lui vint un messager du comte don Raimond. Mon Cid, dès qu'il le vit de loin, envoya de son côté : « Dites au comte qu'il ne

POKiffl

s' irrite pas : de sou bien je n'emporte rien; qu'il me la aller en paix.

Le coint»' répliqua : i Voilà qui ne sera paa dit. Et le passé el le présent il me payera tout; et il saura, eet exilé, a qui il est v.'ini faire affront.» Et le messager s'en retourna aussi \ ite que possible.

Mon l'.i.i de Bivar reconnul à cette benre qu'à moins de combattre, il ne pouvait '.•(•happer. » Holàl chevaliers, de rangez le butin. Vite équipez-vous et mettez-vous eu armes. Leeomte don Etaimond veut nous livrer une grande bataille. Tant Maures que Chrétiens, ses gens sont fort nombreux. Rien ne le ferait nous lâcher sans combat. Puisque aussi bien plus loin ils nous poursuivraient, qu'ici soit la bataille. Apprêtez vos chevaux, endossez vos armures. Voilà qu'ils descendent la côte : tous ont des chausses, des selles à coussins lâchement sanglées. Pour nous, nous chevaucherons sur nos selles galiciennes, et les houseaux sur les chausses. A cent chevaliers ne devons-nous pas vaincre toutes ces bandes? Gourons leur présenter nos lances avant qu'ils arrivent dans la plaine. Pour un que vous frapperez, trois videront les arçons. Il verra, ce Raimond Bérenger. à la poursuite de qui il s'est mis. Qu'il vienne aujourd'hui en ce Pinar-de-Tebar m'enlever mon butin!-)

Tous sont prêts. Quand Mon Cid eut fini de les haranguer, ils avaient saisi leurs armes et monté leurs chevaux. En ce moment ils virent au bas de la côte les troupes des Francs ( 1). Mon Cid, celui qu i à une heure bonne reçut le jour, arrivé au fond de la vallée, non loin de la plaine, ordonna de commencer l'attaque; ce que firent les siens avec plaisir et de grand cœur. Ils se servirent si bien de leurs lances à pennons, frappant les uns, renversant les autres, que bientôt Mon Cid, qui à une bonne heure naquit, eut remporte la

I I Nous FaYons déjà dit : ce comte était seigneur de quelques fiefs français.

victoire. Le comte don Raimond lui-même est leur prisonnier. Quanta Mon Cid, c'est là qu'il s'empara de la bonne épée Colada, qui vaut plus de mille marcs d'argent. De ce succès Mon Cid à la belle barbe retira beaucoup de gloire.

Il conduisit à sa tente le comte prisonnier, et chargea de sa garde ses compagnons. Aussitôt il s'éloigna, de toutes parts les siens se réunirent autour de lui. Mon Cid était content, car grand était le butin.

On avait préparé un magnifique repas pour Mon Cid don Rodrigue. Le comte don Raimond n'en fait nul cas. En vain lui apporte-t-on les mets et les dispose-t-on devant lui : il n'y veut pas goûter, il fait fi de tous. « Pour tout lor d'Espagne je ne mangerais pas une bouchée, dit-il. Je veux plutôt y perdre le corps et y laisser l'âme, puisque j'ai pu dans une bataille être vaincu par de tels malchaussés. »

Écoutez les paroles de Mon Cid Ruy Diaz : «Mangez, comte, de ce pain, et buvez de ce vin. Si vous consentez à suivre mes conseils, vous échapperez à la captivité; sinon, de votre vie vous ne verrez pays de Chrétiens. »

Le comte don Raimond répondit : « Mangez, don Rodrigue, et ne pensez qu'à vous réjouir; quant à moi, je veux me laisser mourir de faim. »

Jusqu'au troisième jour on ne put le faire céder. Tandis qu'on partageait ces dépouilles immenses, on ne put lui faire manger un morceau de pain. Mon Cid lui dit : « Mangez quelque chose, comte; car si vous ne mangez pas, vous ne reverrez pas les Chrétiens. Si au contraire vous mangez à ma pleine satisfaction, je vous tiendrai quitte et vous rendrai la liberté à vous et à deux de vos gentilshommes. »

Quand il entendit ces mots, le comte se sentit plein de joie : « Si vous faites, Cid, selon vos paroles, toute ma vie j'en serai enchanté. »

« Alors, mangez, comte, et quand vous aurez dîne à

I'okmi.; 25g

roua et a deux autres prisonnieri jevoui rendrai la lit Mais sachez bien que, de tout ce que roui avez perds et |ue j'ai gagné dans ce rumba!, je m- \mm rendrai [tas un méehaut denier. Non, de tout ce que vous avez perdu je ne vous rendrai rien, car j'en ai besoin pour moi «-t pour :

i\. I.a vie qu'ils mènent avec moi <'.-t si misérable! Je ne vous le rendrai pas. Bu prenant sur vous, eu prenant sur d'autres, nous trouverons ce qu'il nous faut. Telle, tant qu'il plaira à Dieu, restera notre vie, connue à des dis£ ciés du Roi el à des exilés de leur [>.;

Joyeux est le comte : il demande de l'eau pour les mains. On en apporte devant lui et on lui en verse aussitôt. Lu compagnie des chevaliers que le Cid lui avait donnés, le comte se met à manger, et certes, c'est de bon gré qu'il le fait.

Au-dessus de lui s'était assis celui qui à une heure bonne reçut le jour, a Si vous ne mangez pas bien, comte, à mon entière satisfaction, nous établirons ici notre demeure et ne nous séparerons plus l'un de l'autre. »

Le comte lui répondit alors : «Volontiers et de grand cœur.^

Avec ces deux chevaliers, il a bientôt dîné. Mon Cid, qui reste à le regarder, est satisfait de ce que le comte don Raimond se sert si bien de ses mains.

« Ne vous déplaise, Mon Cid, nous sommes prêts à partir. Ordonnez qu'on nous livre les bêles, et de suite nous allons chevaucher. Du jour que je fus comte, je ne dînai jamais d'aussi bon appétit : je n'oublierai pas la jouissance que j'en ressens. »

On lui donna trois palefrois des mieux sellés et de bons vêtements, des pelisses et des manteaux. Le comte don Raimond se plaça entre ses deux chevaliers. Le Castillan les escorta jusqu'aux limites du camp, a Voilà que vous partez, comte, vous m'avez tout l'air Franc (i). Je vous re-

(i; Est-ce une plaisanterie? Je serais tenté de croire que Mon Cid se permet un jeu de mots.

mercie des dépouilles que vous m'abandonnez. S'il vous vient au cœur des désirs de revanche, venez me chercher, vous pourrez me retrouver. Mais si vous n'envoyez pas à ma recherche, et me laissez en paix, de votre trésor et du mien vous remporterez quelque chose. »

« Soyez tranquille, Mon Cid, et réjouissez-vous. J'ai été rançonné pour toute cette année. Quant à venir vous chercher, on n'y pensera seulement pas. »

Le comte éperonnait, ne pensant qu'à s'éloigner. 11 va tournant la tète et regardant derrière lui dans la crainte que Mon Cid ne se repente : ce que pour tout au monde le héros ne ferait pas. Jamais il ne commit la moindre déloyauté.

Le comte parti, Mon Cid de Bivar s'en retourna. Il rejoignit ses chevaliers et commença le partage du butin; et celui qu'ils avaient fait était immense et merveilleux (1). Chacun est devenu si riche, qu'il ne sait plus combien il possède.

Mon Cid a peuplé la gorge d'Alucant. Laissant Saragosse et les terres voisines, laissant Huesca et le territoire deMontalvan, il commença de guerroyer non loin de la mer salée, îl s'avança du côté de l'Orient, de l'Orient où le soleil paraît.

Mon Cid prit Herica, Onda et Almenar. Il a fait la conquête de tout le territoire de Borriana. Le Créateur, celui

(1) 11 se trouve ici un vers que le lecteur serait justement étonné de trouver en tel endroit. Le voici : « Ici commence la geste de Mon Cid, celui de Bivar. » Quelques critiques ont cru, d'après ce vers, que le poème du Cid comprenait trois parties, dont la première se terminait ici. Cette opinion me parait peu admissible, d'abord parce qu'il n'y a aucune raison autre que ce vers, de diviser en deux cette première partie, ensuite parce que ce même vers n'est pas précédé de la formule finale : « Ici va s'achevant la geste de Mon Cid, ■ religieusement reproduite ailleurs. Ce vers donc a été déplacé p ir le caprice ou 'a distraction du copiste.

qui règne au ciel, lui est venu en aide. Outre toul cela i! B*esl encore emparé de Murviedro. Mon Cid voyaM bien que Dieu l'allail protégeant.

Au-dedans de Valence grande fui la terreur. Lea habitants, sachez-le, furent dans la peine el l'angoisse. Ils décidèrent en conseil qu'ils iraienl l'assiéger. Ils marchèrenl doncde nuit, depuis le soir jusqu'à la première aube, el vinrent planter leurs tentes autour de .Murviedro.

A cette vue Mon Cid se mit à se réjouir : « Grâces vous soient rendues, Père Céleste ! Nous sommes sur leurs terres et tout mal possible nous le leur faisons. Nous buvons leur vin et mangeons leur pain. S'ils viennent nous assiéger, c'est à bon droit qu'ils le font, et tout ceci ne peut se terminer que par une bataille. Que partent des messagers vers ceux qui nous doivent aide, les uns à Herica, les autres à Alucant, ceux-ci à Àlmenar, ceux-là à Onda. Que ceux de Borriana viennent au plus vite ici. Nous allons engager ce combat dans la plaine et j'espère, Dieu aidant, qu'il tournera à notre avantage. »

Trois jours après ils étaient tous réunis, et celui qui à une bonne heure reçut le jour, leur parlait en ces termes : « Écoutez, compagnies, et Dieu vous garde! Depuis que nous partîmes — bien à contre cœur et n'en pouvant mais — des nobles pays chrétiens, grâce à Dieu notre fortune a marché en avant. Cependant aujourd'hui les troupes de Valence nous assiègent, et si nous voulons rester en ces pays, il les faut maltraiter sans aucune pitié. La nuit écoulée, vienne le malin; soyez-moi prêts, à cheval et en armes. Nous irons regarder leur armée en gens venus de plages lointaines. Là, se distingueront ceux qui gagnent leur solde. »

Écoutez les paroles de Minaya Alvar Fanez : « Campeador, faisons comme il vous plaît. Je vous prie seulement de me donner cent chevaliers, pas davantage; vous, à la tète des autres, vous attaquerez les Mauçes de front, vous les

frapperez à grands coups sans hésitation. Moi, avec mes cent chevaliers, je m'ouvrirai un chemin par le côté opposé, et, avec la grâce de Dieu, j'en ai pleine confiance, le champ de bataille nous restera. » Le Campeador approuve fort ces paroles.

Dès l'aube, ils s'arment en hâte. Chacun d'eux sait bien ce qu'il a à faire. Aux blancheurs du crépuscule, Mon Cid s'avance vers les Maures pour combattre. « Au nom du Créateur et de l'apôtre saint Jacques, s'écrie-t-il, frappezles, chevaliers, de cœur et d'enthousiasme, et de toutes vos forces, car c'est moi qui suis RuyDiaz Mon Cid de Bivar. »

Aussitôt on eût pu voir briser mainte corde de tente, arracher maints pieux et disperser de tous côtés maints pavillons. Les Maures sont nombreux, et tandis qu'ils cherchent à se rallier, Alvar Fanez, qui les a tournés, se fraye un chemin à travers leurs bataillons. Quelque dépit qu'ils en eussent, il ne leur resta de choix qu'entre la fuite ou la captivité.

Grande est l'allégre?se qui règne en ces lieux. Dans cette poursuite, qui dura jusqu'à Valence, les gens du Campeador tuèrent deux rois des Maures. Grandes sont les dépouilles qu'a recueillies Mon Cid. Ils prirent Cebola et toute la région situé en deçà. Ce n'est que par la vitesse de leurs chevaux qu'il en put échapper. Le camp mis à sac, les chevaliers de Mon Cid songèrent à s'en retourner. Ils entrèrent h Murviedro chargés de richesses immenses.

Les nouvelles de Mon Cid, sachez-le, font bruit partout. On a peur à Yalence, on ne sait à quoi se déterminer. Les nouvelles de Mon Cid font bruit jusque de l'autre côté delà mer. Et joyeux était le Cid et toutes ses compagnies, lorsque Dieu lui eut donné aide et victoire.

Cependant ses coureurs faisaient des marches de nuit, et rien ne les arrêtait. Ils arrivent à Guyera, ils poursuivent jusqu'à Xativa et plus bas encore, jusqu'à la vjlle de Deina. Ils ravagent sans pitié tout le pays des Maures avoisinant

POBMI

la mer. lia B'emparenl de Pena-Cadiella, et s'y tant libres leurs entrées el leurs sorties.

Les li ibitanta de Xattra el eeui de Guyera Curent fort i n

peine de rcir Mou Cid maître de .11 n'e-t

point de tempérament à la douleur de Valen

Tien. mi et conquérant les terres des Maures, dormant le jour et marchant la nuit, ainsi Mon Cid employa trois an-

s'emparer de toutes ces villes. Ce \ de lence ont été durement traités; ils n'osent ni lortir de leurs mut s, ni se livrer à lui. Les vergers sont coupés, il n'est point de mal qu'ils n'aient à endurer. Ko el acune de ces années, Mon Cid leur enleva le pain. Les habitants de Valence se plaignent amèrement et ne savent que résoudre. De nulle part il ne leur vient du pain. Le père ne porte pas secours à son fils, ni le fils à son père, ni l'ami à son ami: ils ne peuvent se consoler. C'est une grande calamité, seigneur, que le manque de pain, quand on voit succomber à la famine des fils et des femmes. A cette misère qui s'étale sous leurs yeux, ils ne trouvent point de remède.

Ils se décidèrent à envoyer des messages au roi de Maroc; ils se croyaient en bonne intelligence avec celui des Clairs-Monts. Il ne leur donna aucun secours et ne vint point à leur aide.

Ce que sut Mon Cid à sa grande satisfaction. Un soir il sortit de Murviedro pour faire une marche de nuit. Il était au matin sur le territoire de Mont-Real. Par l'Aragon et la Navarre, il fit partir des courriers par lesquels il envoyait ces messages aux terres de Castille : « Qui veut perdre toute inquiétude et arriver à richesse, s'en vienne devers Mon Cid, dont le désir est de faire une chevauchée. Il désire assiéger Valence pour la donner aux Chrétiens. Que vienne de bon gré et non par la contrainte, quiconque désire aller avec moi faire le siège de Valence : je l'attendrai pendant trois jours à Canal-de-Celfa. » Ainsi parla Mon Cid, celui

qui à une heure bonne reçut le jour, et il s'en retourna vers Murviedro tombé en son pouvoir.

Mon Cid, dans sa soif de butin, ne peut souffrir de retard ; sachez que sur son ordre des messagers partent dans toutes les directions. Beaucoup de monde accourt vers lui de la bonne chrétienté. Il va croissant en richesse et en puissance, Mon Cid de Bivar. A la vue de cette multitude assemblée, beaucou-p de joie lui entre dans l'âme.

Mon Cid don Rodrigue ne veut pas retarder davantage. Il prend le chemin de Valence et fond sur cette ville. Mon Cid, laissant de côté la ruse, l'entoure complètement. Il empêche les assiégés de sortir, il empêche les étrangers d'entrer. En tous lieux retentissent ses nouvelles. Plus grand est le nombre de ceux qui viennent à Mon Cid, sachez-le, que celui de ceux qui le quittent. Il accorde à la ville un délai pendant lequel elle pourra recevoir un secours, et reste ainsi sur elle, sachez-le, neuf mois entiers. Quand vint le dixième, ils durent la lui rendre. Grande est l'allégresse qui règne en ces lieux.

Lorsque entra Mon Cid à Valence, lorsqu'il entra dans la cité, ceux qui étaient à pied se firent cavaliers (1). L'or et l'argent, qui le pourrait compter? Us étaient riches tous tant qu'ils étaient là. Mon Cid don Rodrigue donna ordre de retenir la cinquième partie. En argent monnayé, trente mille marcs lui échoient; et les autres richesses, qui les pourrait énumérer? Joyeux était le Campeador, et ainsi que lui tous les gens de sa suite, quand fut plantée au sommet de l'Alcazar sa principale bannière.

Ce fut alors que Mon Cid mena joyeuse vie avec toutes ses compagnies. Cependant la nouvelle de la prise de Valence, faute de secours, arriva au roi de Séville. Il vint

(1) Ou chevaliers. Suivant quelques savants critiques, le titre de chevalier se conférait, en ces temps un peu primitifs, sans plus de cérémonie.

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