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sur les lieux avec trente mille hommes d'arm I mbal eu! lieu auprès du verger. Mon Cid à la longue baibe défit ces bataillons el les poursuivit jusque d vites-vous le tumulte au du Jucar! Les Maures,
bien malgré eux, burent de l'eau en abondance, et le roi de Maroc n'échappa qu'avec trois blessures.
Avec tout ce butin, Mou Cid s'en retourna. Il fut beau celui de Valence à la prise de la ville, niais le profit qu'on retira de cette victoire, sache/.-le, fut bien plus grand encore. Aux moindres d'entre les gens de Mon Cid, il échut cent inarcs d'argent. Jugez par là de la renommée que dut s'acquérir le brave chevalier.
Grande est l'allégresse parmi tous ces Chrétiens, avec Mon Cid Ruy Diaz, celui qui à une heure bonne reçut le jour. Déjà la barbe lui croît et commence à devenir trèsample. Alors Mon Cid dit de sa bouche : « Pour l'amour du roi Alphonse, qui m'a exilé de son royaume, les ciseaux n'y entreront pas; il n'en sera pas coupé un poil, et Maures et Chrétiens parleront de ce vœu. »
Mon Cid s'établit commodément à Valence. Avec lui est Alvar Fanez, qui ne quitte pas ses côtés. Tous ces gens expulsés de leur patrie regorgent de richesses, car à tous le Campeador a donné dans Valence maisons et domaines. Ils sont satisfaits, chaque jour ils éprouvent la bonté de Mon Cid; ils sont satisfaits, et ceux qui l'ont accompagné à son départ, et ceux qui le rejoignirent depuis.
Mon Cid s'aperçut que, riches comme ils étaient, s'ils pouvaient s'en aller, ils ne manqueraient pas de le faire. Voici ce qu'ordonna Mon Cid, suivant en cela les conseils de Minaya : « A tout homme de ses compagnies il était interdit de s'éloigner sans lui avoir baisé la main. Si l'on pouvait l'arrêter et le prendre, il serait privé de ses biens et mis à la potence. » Certes, voilà qui était très-habilement ordonné.
Après quoi Mon Cid alla se concerter avec Minaya Alvar
Fanez. « Si vous Je voulez bien, Minaya, lui dit-il. je désire m'assurer des gens qui sont ici et ont gagné quelque chose avec moi. Je veux les mettre par écrit et avoir le compte de tous ces miens vassaux qui gardent Valence et surveillent les environs. Si quelqu'un se dérobe et se trouve en moins, tous ses biens devront me revenir. »
Minaya répondit alors : « Cet avis est sensé. » Ordre fut donné de venir à la cour pour une réunion générale. Lorsqu'ils furent arrivés, le dénombrement fut fait. Mon Cid de Bivar était entouré de trois mille et six cents hommes. Il était joyeux en son cœur; il se prit à sourire : « Béni soit Dieu, Minaya, et sainte Marie, sa Mère! Nous étions moins nombreux en sortant du manoir de Bivar. A cette heure nous avons des trésors, nous en aurons davantage plus tard. S'il vous plaisait, Minaya, si vous n'en deviez point ressentir de peine, je voudrais vous envoyer en Castille, où sont vos héritages, vers le roi Alphonse, mon seigneur suzerain. Sur les dépouilles que nous avons recueillies ici, je veux lui faire présent de cent chevaux : vous les lui conduiriez, Minaya. De plus, baisez-lui la main pour moi, et priez-le instamment me laisser, si tel est son bon plaisir, attirer ici ma femme et mes filles. J'enverrai devers elles, et vous, retenez bien ce que vous aurez à leur redire : t La femme de Mon Cid et les infantes, ses filles, voyage- « ront de telle sorte qu'elles arriveront comblées d'honneurs « en ces terres lointaines que nous avons pu conquérir. » Minaya répondit alors : « De bonne volonté ! » Après ce colloque, on pensa aux préparatifs. Pour le servir en route, Mon Cid donna cent hommes à Alvar Fanez. Puis il lui recommanda de porter cent marcs d'argent à Saint-Pierre, pour les remettre à l'abbé don Sanche.
Comme à ces nouvelles tous se réjouissaient, du côté de l'Orient vint un tonsuré. L'évèque don Hiéronyme est le nom dont il s'appelle. Il est très-entendu en lettres et fort instruit. A pied comme à cheval on n'est pas plus adroit. Il
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allait demandant la porte de Mon Cid. I.e bon éTêojtie boupirait après le moment on il m verrait • lures
dans le champ; s'il succombait dam u pani de sa main, les Chrétiens ne le devaient pas pleurer dans les jours de ce Biècle.
En apprenant ces choses, Mon Ctd fut rempli de joie.
Écoutez, Minaya' Alvar Fafiezl parce] là-haut,
quand Dieu noua accorde ainsi sa protection, noua lui en deve i nies actions de grâces. Sur le territoire de
Valence .et le donner à ce bon
chrétien. Vous, à votre retour en Caetilie, vous y r d'heureux messages. »
Les paroles de don Rodrigue plurent à Alvar Fafn z. Aussitôt on octroie l'évéché à ce don Hiéronvme. On l'établit à Valence, où il peut facilement devenir riche. Dieu! quelle allégresse eut la chrétienté entière à la nouvelle qu'il y avait un seigneur évéque dans les terres de Valence! Minaya, joyeux, pressa ses préparatifs et partit.
Laissant en paix les terres de Valence, Minaya Alvar Fanez fit route vers la Castille. Je vous passerai ses haltes, je n'ai pas l'intention de vous les conter. 11 demanda après le roi Alphonse, et s'informa du lieu où on pourrait le trouver. Depuis peu le Roi avait été à Saint-Fagunt, puis était revenu vers Carrion; là sans doute on pourrait le trouver, ce que Minaya Alvar Fanez apprit avec plaisir. Avec son présent il partit pour cet endroit.
Au moment où il arrivait, le roi Alphonse sortait d'entendre la messe; c'est donc comme à point nommé que Minaya Alvar Fanez arriva en ces lieux. Devant tout le peuple, il fléchit les genoux et tomba en grande affliction aux pieds du roi Alphonse. Il lui baisa les mains et lui tint adroitement, ce langage : <x Grâce, seigneur Alphonse, pour l'amour du Créateur! Mon Cid le batailleur vous baise les mains, vous baise les mains et les pieds comme à son bien bon suzerain. Puissiez-vous le recevoir en grâce, et que de
même le Créateur vous ait en sa garde. Vous l'avez exilé de votre royaume parce qu'il ne possède pas votre affection : mais quoique sur la terre étrangère, il fait à merveille ce qui lui reste à faire. Il s'est emparé des villes du nom de Xerica et de Onda. Il a pris Almenar et Murviedro qui est plus important. De même a-t-il fait de Cebola et auparavant de Casteiou, et de Pena-Cadiella, qui est une roche fortifiée. Enfin, avec toutes ces villes, Valence aussi est en son pouvoir. De sa main il a fait un évoque le bon Campeador; il a livré cinq batailles rangées, et dans toutes il a remporté la victoire. Grand est le butin que lui a donné le Créateur, et, par ma foi! voici qui prouvera la vérité de mes paroles : cent chevaux hardis et vigoureux ; de selles et de freins tous sont munis. C'est en vous baisant les mains qu'il vous prie de les recevoir. Il se déclare votre vassal et vous tient pour seigneur. »
Le Roi leva la main droite et se signa de ce qu'a fait le Campeador si superbe butin. « Ainsi me protège saint Isidore! s'écria-t-il. J'ai le cœur satisfait, et je suis heureux des faits inouïs qu'accomplit le Campeador. J'accepte ces chevaux qu'il m'envoie en don. »
Malgré la grande joie du Roi, Garcie Ordonez est attristé. « 11 semblerait qu'en la terre des Maures il n'y a plus homme vivant, que le Campeador fasse ainsi à sa guise. »
Le Roi dit au comte : « Quittez ce propos, car de toute manière il me sert mieux que vous. »
Cependant Minaya dit noblement au Roi : « Le Cid vous demande merci, si tel se trouve votre bon plaisir, pour sa femme doua Chimène et ses deux filles; elles sortiraient du monastère où il les a laissées, et iraient rejoindre à Valence le brave Campeador. »
Le Roi dit alors : « C'est mon avis, et j'y consens de cœur. Je leur ferai servir des vivres tant qu'elles seront sur ma terre. Écartez d'elles toute insulte et tout désagrément, préservez-les de tout déshonneur. Quand ces nobles dames
atteindront les frontières de mon r< yaume, rou el le Cam-« peador, veillez à leur sûreté. Écoutez- moi, g vous
tous, gens de ma cour : Je ne souffrirai pas que le Cano dor perde quoique ce soit. Quant aui bomn i qui
lui diseni : seigneur, à tous, quoi que je leui iqué,
je leur rends tous leurs biens. Qu'ils jouissent de leurs héritages en restant auprès du Campeador. Je les exempte de peines corporelles et de mort. Ce que j'en fais est pour leur permettre de servir leur seigneur. ■
Minaya AJvar Fanez lui baisa les mains. Le Roi sourit et continua avec bienveillance : « Ceux qui désireraient sei vir leCainpeador, je les tiens quittes envers moi, et q aillent à la grâce du Créateur. A cela, nous nous trouverons plus de profit qu'au déshonneur d'autrui. »
En ce moment les infants de Carrion se mirent à discuter entre eux. « La renommée de Mon Cid le Campeador s'accroît sans cesse. Nous retirerions grand avantage d'un mariage avec ses filles. Mais comment aborder cette affaire ? Mon Cid est seigneur de Bivar, et nous comtes de Carrion. » Ils n'en parlèrent à personne, et leur discussion n'alla pas plus loin. *
Minaya Alvar Fanez prit congé du bon Roi. « Vous parlez déjà, Minaya: allez à la grâce du Créateur! Emmenez un huissier (1), j'estime quil vous sera utile. Si vous conduisez les dames, faites-les servir à leur gré. Jusques à Médina-, qu'on leur donne tout ce qui leur fera faute. Delà en avant, le Campeador s'occupera d'elles. » Minaya salua et quitta le palais.
Les infants de Carrion s'avancèrent pour tenir compagnie à Minaya Alvar Fanez. « De tout point vous êtes homme d'honneur, lui dirent-ils; montrez-vous tel en ceci : veuillez
(1) Le texte est parfaitement clair, et il faut croire qu'à cette époque la charge d'huissier ou portier, portero, était importante à la cour.
saluer pour nous Mon Cid de Bivar. Autant qu'il est en nous, nous sommes à son service. Que le Cid nous veuille du bien, ce ne sera pas à son désavantage. »
Minaya répondit : « Dans ce message il n'y a rien de pénible pour moi. » Minaya partit, et les infants revinrent sur leurs pas.
Il s'achemina vers 'Saint-Pierre, demeure des dames. Combien grande fut la joie quand on le vit paraître! Déjà Minaya est descendu de cheval; il est allé prier saint Pierre. Lorsqu'il eut achevé son oraison, il se retourna vers les dames : « Je suis votre vassal, dona Chimène; Dieu vous préserve de mal! Qu'il en préserve de même vos deux filles! Mon Cid vous salue de là-bas où il reste. Je l'ai laissé bien portant et entouré de richesses. Le Roi, dans sa bonté, vous a accordées à mes prières, pour que je vous conduisisse à Valence, dont nous avons fait notre résidence. Si le Cid pouvait vous revoir saines et sauves, il ne désirerait plus rien pour son bonheur et ne craindrait plus nul souci. »
Dona Chimène répondit : « Le Créateur le veuille! »
Minaya Alvar Fanez prit trois chevaliers qu'il envoya vois Mon Cid, à Valence, où il restait. « Dites au Campeador que Dieu le préserve de tout mal, et, quant à sa femme et à ses filles, que le Roi me les a délivrées. Il a mandé qu'on nous donnât des vivres tant que nous serions sur ses terres. D'ici à quinze jours, si Dieu nous garde d'accident, nous serons là-bas, moi, sa femme et ses deux filles, et toutes les excellentes dames de leur compagnie. » Les chevaliers sont partis : ils n'oublieront pas leur message.
Minaya Alvar Fanez demeura dans Saint-Pierre. Bientôt vous eussiez vu des chevaliers venir à lui de toutes parts. ils veulent aller à Valence trouver Mon Cid de Bivar. Ils priaient Alvar Fanez d'approuver leur dessein, et Minaya leur dit : u C'est ce que je ferai volontiers. »
Soixante-cinq chevaliers sont venus s'ajouter aux cent autres que Minaya avait amenés de Valence. Il se forme
une bonne troupe pour accompagn dans leur
ige.
Minaya remit à* l'abbé les cinq cents ma Q tous
dire aussi ce qu'il lit des cinq ce ots. Minaya voulut
équiper doîia Chimèneet Bes filles, et 1rs autres dames qui iraient loyalement. Le bon Minaya Les fournit des plus beaux ajustementa^qu'il put trouvera Burgos, ainsi que de palefrois et de mules, afin qu'elles ne parussent peint à leur désavantage.
Tandis que ces dames étaient équipées, et que le bon Minaya ne pensait plus qu'à chevaucher, voici que Rachel et Vidas vinrent tomber à ses pieds : « Grâce, Minaya, illustre chevalier! Sachez-le, s'il ne nous vient en aide, le nous a ruinés. Nous le tiendrions quitte des intérêts, pourvu qu'il nous rendit le capital. »
« C'est ce que je verrai avec le Cid, pourvu que Dieu me ramène jusque vers lui. En considération de ce que vous axez fait, il accueillera bien cette demande. »
Rachel et Vidas répondirent: « Le Créateur le veuille! Sinon, nous quitterons Burgos pour aller le trouver (1). »
A Saint-Pierre, où il est allé, beaucoup de gens vinrent rejoindre Minaya Alvar Fanez, et il ne songea plus qu'à chevaucher.
Au moment du départ, grande fut la douleur de l'abbé : « Oh! oui, que le Créateur vous protège, Minaya Alvar Fanez! En mon nom baisez les mains du Campeador. Qu'il veuille bien ne pas oublier ce monastère. Si dans ce monde le Cid lui accorde toujours aide et protection, il en acquerra plus de mérites pour l'éternité. »
Minaya repondit : « C'est ce que je ferai volontiers. »
Voilà qu'ils prennent congé de l'abbé don Sanche et se mettent à chevaucher. Avec eux est l'huissier qui exerce sa surveillance. Par toute la terre du Roi on leur donne
(i) La Chronique raconte que cette dette fut payée.
beaucoup de vivres. Ils vont eu cinq jours de Saint-Pierre jusqu'à Media a. En vérité les voilà à Médina, les dames et Ahar Faùez.
Je veux vous parler des chevaliers porteurs du message. En les entendant, Mon Cid de Bivar, le cœur satisfait, se mit à se réjouir. De sa bouche il commença de parler : « Qui envoie ainsi porteur de bonnes nouvelles, mérite quelque chose en retour. En avant MunoGustioz, PeroBermuez, Martin Antolinez, loyal Burgalais, et vous, digne évèque don Hiéronyme; partez avec cent chevaliers prêts à tout hasard pour le combat. Vous irez passer par Sainte- Marie et pousserez jusqu'à Molina qui est plus loin. Abegalvon en est seigneur; c'est un ami sûr et de confiance. Il vous accompagnera certainement avec cent autres cavaliers. Aussi vile qu'il vous sera possible de le faire, dirigez-vous vers Médina. C'est là, d'après ce qu'on m'a dit, que vous pourrez trouver ma femme et mes filles en compagnie de Minaya Alvar Faùez. Conduisez-les en ces lieux avec les plus grands honneurs. Je reste à Valence, dont la conquête m'a tant coûté. Ce serait grande folie que de la laisser sans défense ; j'y reste, elle est devenue mon héritage. »
Cela dit , on pense au départ. Ils chevauchent et autant qu'il est en eux ne cessent d'avancer. Ils traversent Sainte- Marie, et vont s'héberger au-devant de cette ville; le jour suivant ils s'arrêtaient à Molina.
Dès que le Maure Abegalvon sut qu'il arrivait des gens du Campeador, il sortit à leur rencontre, témoignant d'une grande joie : « Venez, vassaux d'un ami fidèle! Le service qu'il me demande ne me pèse point; il est tout plaisir pour moi, sachez-le bien. »
Muîio Gustioz parla sans attendre personne : o. Mon Cid vous salue et vous fait prier de vous mettre en course sans délai avec cent cavaliers. Sa femme et ses filles sont dans Médina. Son désir est que vous alliez les chercher pour les
amena dans ce pays et que jusquea à \ alence vous ce \ous sépariez point d'ellei
alvoD répondit : « C'eal ce que je ferai bien volontiers. »
Ce Boir-là, il leur fil distribuer grande abondance de vivres. !)rs le matin on pense à chevaucher. On ne lui avait demandé que cent hommes, il en emmène deux cents. Ils passent les montagnes qui sont hautes et ardues, ils traversent Mata-dc-Toranz de telle façon qu'ils n'ont rien à craindre, puis le Val-de-Arbuxedo, et tout le détachement se trouve à Médina.
Minaya Alvar Fanez envoya deux chevaliers s'informer au juste de ce qui se passait. Il n'attendit pas longtemps, car ceux-ci avaient leur message à cœur. L'un d'eux resta avec les arrivants, et l'autre s'en retourna vers Alvar Fanez.
« Les troupes du Campeador nous viennent chercher, dit-il. Vous allez les voir; c'est Pero Bermuez et Mufio Gustioz, vos deux fidèles amis; Martin Antolinez, l'habitant de Burgos, le loyal et saint évêque don Hiéronyme et l'alcayaz Abegalvon avec les hommes de sa suite. Ils se conforment aux désirs de Mon Cid et lui font grand honneur. Ils viennent tous ensemble, et seront ici tout à l'heure. »
Minaya dit alors : « Allons! à cheval! » Ce qui fut fait aussitôt, nul ne voulant se mettre en retard.
Ils sortirent une centaine de belle prestance, sur de bons chevaux à poitrails et à grelots et à housses de soie; ils portaient leurs écus à leur cou. En main ils tenaient leurs lances à pennons, pour qu'on apprît par là de quelle prudence était doué Alvar Fanez. Oh! de quelle façon sortirent de Castille Alvar Fanez et les dames qu'il conduisait !
Ceux qui s'avançaient les premiers marchant à la découverte, mirent la main à leurs armes et se replièrent en hâte, mais quand ils rejoignirent le reste de la troupe sur les bords du Jalon, il y eut grande joie, et tous allèrent faire hommage à Minaya Alvar Fanez.
Dès que le vit Abegalvon, ^ui arrivait, il courut l'embrasser, le sourire aux lèvre?, et lui donna l'accolade suivant sa coutume : « Quel heureux jour que celui qui nous réunit, Minaya Alvar Fanez ! Qui ne se prévaudrait de la présence de ces dames dont vous êtes le guide? Femme du Cid le Batailleur, et vous, ses filles légitimes, tel est le destin du Campeador que nous devions tous vous honorer. Quand nous lui voudrions du mal, nous ne pourrions lui en faire. En paix comme en guerre, nous sommes toujours en son pouvoir. Et je tiens pour complètement fou qui ne voit la vérité de ce que j'avance. »
Minaya Alvar Fanez sourit de ses lèvres : « Et vous êtes son bien sincère ami, Abegalvon, ajouta-t-il. Si Dieu me ramène vers le Cid et que je le revoie en vie, vous ne perdrez rien à ce que vous avez fait. Allons nous reposer : le souper doit être prêt. »
Abegalvon répondit : « Cette offre me plait, et avant qu'il soit trois jours je vous la rendrai en double. »
Us entrèrent dans Médina : Minaya les fit servir, et tous furent joyeux de la façon dont il s'en acquitta.
L'huissier du Roi pressa le départ. Mon Cid, de Valence où il restait, tint à grand honneur l'abondance des vivres qui affluaient à cause de lui à Médina. Le Roi prit pour lui toute la dépense, et Minaya put partir sans dette. La nuit écoulée, le matin venu et la messe entendue, ils chevauchèrent aussitôt. Ils sortirent de Médina et passèrent le Jalon. Au-dessus d'Arbuxuelo, ils purent avancer rapidement. Bientôt ils eurent traversé la plaine de Torancio et se trouvèrent à Molina, que gouvernait Abegalvon.
L'évêque don Hiéronyme, un vrai bon chrétien, tout en veillant nuit et jour sur les dames, chevauchait le grand destrier qui lui servait de monture et se faisait suivre de ses armes. Les dames cheminaient ensemble entre Alvar Fanez et lui.
Ils sont entrés à Molina, bonne et riche ville. En vérité,
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le Maure Abegalvon les traita fort bien. Do tout c<> qu'il» voulurent, rien ne leur lii faute, il U-ur lit donner jusqu'à des fers pour leurs chevaux. Dieul quels honneurs il rendait à Minaya el aux dames !
Le lendemain, de bonne heure, ils chevauchaient rapidement. Jusques à Valence, il n'est point de service qu'Anegalvon ne leur rendit. Le Maure y mettait du sien et ne voulait rien accepter d'eux.
La nouvelle deces plaisirs et honneurs les accompagnait. Les voici près de Valence, à trois lieues comptées.
Mon Cid, celui qui à une heure bonne reçut le jour, vit arriver un message à Valence. Jamais plus grande, jamais telle allégresse pour Mon Cid; car il lui venait des nouvelles des elres qu'il chérissait le plus. Il fait sortir immédiatement deux cents chevaliers pour recevoir Minaya et les nobles dames. Pour lui, il reste à Valence, dans l'attente et les préparatifs, bien assuré qu'en tout Alvar Fanez n'agit qu'avec sagesse.
Tous ces chevaliers firent un brillant accueil à Minaya, aux dames, aux jeunes filles et au reste de la compagnie. Mon Cid donna des ordres aux gens de sa maison pour la garde de l'Alcazar, des tours les plus élevées, de toutes les portes, des issues, des entrées; puis il se fit amener Babieca, dont il s'était emparé depuis peu. Il ne savait pas encore, Mon Cid, celui qui en une heure bonne ceignit l'épée, si Babieca serait coureur et s'il aurait un bon arrêt. A la porte de Valence, où il n'avait rien à redouter, il voulait paraître en armes à l'arrivée de sa femme et de ses filles.
Tandis qu'on recevait les dames avec de grands honneurs, l'évêque don Hiéronyme entra devant, et laissant son cheval, se dirigea vers la chapelle avec tous ceux qu'il put réunir en ce moment. Ils sortirent, avec leurs croix d'argent et revêtus de leurs surplis, a la rencontre des dames et du bon Minaya.
Celui qui naquit à une heure bonne ne perdait pas de
temps. Il avait pris ses armes de fût et revêtu le surcot (1). On voyait sa barbe qu'il portait très-longue. Alors il monta Babieca qu'on lui avait sellé et sur lequel on avait jeté des couvertures. La chevauchée qu'il fit sur ce cheval, qu'on nommait Babieca, parut fort extraordinaire, et il n'y eut personne à la vue d'une telle course qui ne s'émerveillât. De ce jour, Babieca fut apprécié dans toute la grande Espagne.
Enfin Mon Cid s'arrêta et descendit de cheval. Il s'avança vers sa femme et ses deux filles. Doua Ghimène, en le voyant, se jeta à ses pieds : « Merci, Campeador, à une heure bonne vous avez ceint 1 epée. Vous m'avez soustraite à de bien tristes humiliations. Voyez, nous sommes devant vous, seigneur, moi et vos deux filles, qui sont bien élevées maintenant avec l'aide de Dieu et la vôtre. » Mon Cid ne se lassait pas d'embrasser la mère et les filles, et dans leur joie des larmes remplissaient leurs yeux.
Toutes les compagnies faisaient grande fête, et les armes en main brisaient les iablados (2).
Écoutez ce que dit celui qui, à une heure bonne, reçut le jour : « Vous, chère et honorée femme, et vous, mes filles, mon cœur et ma vie, entrez avec moi dans cette ville de Valence, que pour vous j'ai conquise en héritage. » La mère et les filles lui baisèrent les mains.
Elles entrèrent à Valence entourées de grands honneurs. Avec elles Mon Cid se dirigea vers l'Alcazar, il les fit monter au lieu le plus élevé, et de là les regards de ces beaux yeux purent se porter de tous côtés. Ces dames admirèrent Valence et la position de cette cité, et la mer dont on a vue sur un autre point. Elles admirèrent le verger, sa richesse,
1, La lance était la seule arme de fût dont se servissent alors les chevaliers. Le surcot n'était autre chose qu'une sorte de surtout.
(2) Cibles.
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sa grandeur, el elles levèrent les mains pour prier Dieu,
.Mou Cid el Bea compagnies ne peuvent assez se réjouir du profil el de L'importance < 1 * 1 1 1 1 < • telle 'conquête. Cependant voilà l'hiver enfui, le mois de mars va commencer.
Je veux voua parler de ce qui se fait de l'autre côté de la mer, el de ce roi Yucef, qui reste en Maroc. Il est aigri, ce roi de Maroc, contre Mon Cid don Rodrigue: « il s'est mis parla violence dans mes héritages, el n*en rend grâces à personne, si ce n'est à Jésus-Christ. »
Ce roi de Maroc réunit ses troupes. Elles sont au complet avec cinquante milliers d'hommes d'armes. On les met dans des barques, ils prennent la mer pour aller à Valence chercher Mon <ii-l don Rodrigue. Voici les nefs arrivées, ils en sont déjà sortis. Ils se dirigent sur Valence, la cité qu'a conquise Mon Cid; autour plantent les tentes et campent, toutes ces tribus mécréantes.
La nouvelle en arrive à Mon Cid : « Béni soit le Créateur et Père des âmes ! s'écrie-t-il ; tout le bien que je possède, je l'ai maintenant sous les yeux. Ce n'est pas sans peine que j'ai conquis Valence ; elle est devenue mon héritage, et la mort seule peut me la faire laisser. J'en remercie le Créateur et sainte Marie sa Mère ! Ma femme et mes fille?, les délices de ma vie, sont venues me rejoindre sur ces rivages; je les ai près de moi. Je ne le puis éviter, j'aurai recours aux armes. Ma femme et mes filles me verront combattre, elles verront comment se font les demeures en ces pays étrangers, elles verront comment se gagne le pain. »
Il fit monter à l'Alcazar sa femme et ses filles. Elles levèrent les yeux et virent les tentes plantées : « Qu'est cela, Cid ? Que le Créateur nous sauve ! »
« Bien, femme honorée, n'ayez point d'inquiétude. C'est merveille! des trésors immenses viennent s'ajouter aux nôtres. Vous n'êtes arrivée que depuis peu, on veut vous offrir un présent de bienvenue; vos filles sont à marier, on vous apporte la dot. » *
« Je vous en rends grâces à vous, Cid, et au Père des âmes. »
« Femme, restez dans ce palais, et, si vous le voulez, dans l'Alcazar. N'ayez aucune crainte en me voyant combattre. Avec la grâce de Dieu et de sainte Marie sa mère, votre présence ici fait croître mon courage. Cette bataille. Dieu aidant, je la veux gagner. »
Les tentes sont plantées, le crépuscule paraît. A grande hâte on battait les tambours, et Mon Cid dans son allégresse s'écria : « Quel beau jour c'est que ce jourd'hui ! »
Dona Chimène a peur, son cœur palpite à se briser. Les dames et ses deux filles sont dans le même état : du jour quelles naquirent elles n'avaient eu tant de peur.
Il se prit la barbe, le bon Cid Campeador : « N'ayez crainte, rien ne se fait qu'à votre avantage. S'il plaît au Créateur, avant quinze jours d'ici, on déposera devant vous ces tambours, et vous verrez ce qu'ils sont. Ensuite ils reviendront à l'évêque don Hiéronyme, pour qu'il les place aux pieds de sainte Marie, mère du Créateur. » Tel est le vœu que fit le Cid Campeador. Les dames sont joyeuses, et leur terreur se dissipe peu à peu.
Les Maures de Maroc chevauchent infatigables. Les voilà bravement au milieu des vergers. A cette vue, Yatalaya (1) sonne la cloche. Les troupes de la gent chrétienne courent aux armes, elles sont prêtes, pleines d'ardeur, et s'élancent hors de la ville. Partout où elles rencontrent les Maures, elles les attaquent sur le champ. Bientôt elles les eurent repoussés des vergers de la belle manière. Elles en tuèrent en ce jour cinq cents passés. La déroute dura jusques au campement. Grands étaient leurs exploits, les Chrétiens pensèrent à chevaucher. Dans ce combat, Alvar Salvadores demeura prisonnier.
(1) Le mot arabe atalaya désignait soit une sentinelle placée sur une tour, soit la tour elle-même, construite à cet effet.
POBMB
Vers Mon Cid sont retournés ceui qui mangent son pain. Ce qu'il avail vu de lee yeui Lui eal de nouveau raconté. Mon Cid eal s itisfait de tous leun exploita, « Êcoutez-i chevaliers, leur dit-il» noua n'en resterona paa la : aujourd'hui, là journée fut bonne, meilleure elle aéra demain. Soyez tous en armes demain ayant le jour. <)u vous dira la messtv el pensez à chevaucher: l'évèque don Hiéronjme nous donnera l'absolution. Nous irons frapper ces Maures au nom du Créateur et de L'apôtre saint Jacques. Ne vaut-il pas mieuz les vaincre, plutôt que de les laisser ainsi déi ter la plaine
A cea paroles, ils répondirent : « ("est notre vœu, nous le voulons ! »
Minaya parla sans plua tarder : « Puisque tels sont vos projets, Cid, ordonnez-moi autre chose. Conûez-moi cent trente chevaliers pour combattre au besoin. Dès que vous aurez commencé votre attaque, moi, je me frayerai un chemin du coté opposé. A tous les deux ou à l'un au moins Dieu donnera la victoire. » Le Cid dit alors : « J'y consens de grand cœur ! »
Le jour est tombé et la nuit venue. Les troupes chrétiennes s'apprêtent sans délai. Au premier cri des coqs, avant l'aurore, l'évèque don Hiéronyme leur chanta la messe. La messe dite, il leur donna une absolution générale : « Je délivre de ses péchés qui mourra frappé en face dans le combat, et Dieu aura son àme. Quant à vous, Cid don Rodrigue, c'est à une heure bonne que vous ceignîtes l'épée. Je vous ai chanté la messe ce matin, si je vous demande une faveur, qu'elle me soit accordée. Octroyez-moi l'honneur .des premiers coups à frapper. » Le Campeador répondit : « Dès ce moment, ils vous sont assurés. »
Tous armés sont sortis par les tours de Valence, Mon Cid encourageant de son mieux ses vassaux, et laissant aux portes des hommes de beaucoup de prudence.
Mon Cid s'élance sur son cheval Babieca, dont tous les
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harnais sont dans le meilleur état. Ils déploient la bannière et se précipitent hors de Valence. Quatre mille hommes moins trente s'avancent, Mon Gid à leur tête. Ils \ont gaiement frapper les cinquante mille Maures. Alvar Alvarez et Minaya Alvar Fanez les assaillent d'un autre côté. Tel fut le bon plaisir du Créateur, que les Chrétiens fussent victorieux. Mon Cid employa la lance et mit la main à l'épée. Il tua telle quantité de Maures qu'on n'en sut jamais le nombre. Le coude par en bas lui dégouttait de sang. Il frappa de trois coups le roi Yucef, qui ne lui échappa que de la longueur d'une épée, et grâce à l'extrême vitesse de son cheval. Il atteignit le palais fortifié de Guyera. C'est jusqu'à cet endroit que les poursuivit Mon Cid de Bivar en compagnie de quelques-uns de ses bons vassaux.
De là s'en retourna celui qui à une heure bonne reçut le jour. Il avait grande joie de la chasse qu'il venait de faire, et de ce jour il apprécia Babieca de la tête aux pieds. Tout ce butin est resté à sa discrétion. Compte fut dressé des cinquante mille prisonniers. A peine en était-il échappé cent quatre. Les compagnies de Mon Cid ont pillé le camp. Soit or, soit argent, on y trouva trois mille marcs; on n'eut pu compter le reste des dépouilles. Mon Cid et tous ses vassaux étaient joyeux que Dieu leur eut fait la grâce de remporter la victoire.
Après avoir ainsi défait le roi de Maroc, Mon Cid laissa Alvar Fanez s'assurer de l'état de toutes choses, et avec cent chevaliers rentra dans Valence.
Son visage, débarrassé du heaume, paraît fatigué. Mon Cid fait son entrée sur Babieca et l'épée en main. Les dames qui étaient dans l'attente le reçoivent. Devant elles, Mon Cid s'arrête et prend son cheval par la bride : « Dames, je vous rends hommage! Je viens de vous gagner un grand trésor. Tandis que vous gardiez Valence, moi, j'ai vaincu dans la plaine. Telle était sans doute la volonté de Dieu et de tous ses saints en nous envoyant un tel butin pour voire
POBME
bienvenue. Voyez-vous mon <,\»'<• sanglante et mon cheval en sueur ? C'est avec un cheval comme celui-ci que se vainquent l<'s Maures au champ de bataille. Priez le Créateur qu'il vive encore pour vous quelques ai : rerez de l'honneur et l'on vous baisera les main-. Ainsi parla Mon Cid au sujet de Babieea.
Lorsqu'elles le virent descendu de cheval et à pied, les dames, Bes filles, dona Chimène, femme de grand raé toutes tombèrent aui genoux du Campcador : Noos mes en votre merci, puissiez-vous vivre de nombreuses années! »
Au retour, elles entrèrent avec lui au palais el allèrent -eoir en sa compagnie, sur des bancs à dossier de bois précieux: « Ah çà! doua Chimène, ma femme, il est une l'hose que vous m'avez demandée, ce me semble. Ces dames que vous avez amenées et qui vous rendent tant de services, je veux les marier avec de mes vassaux. Je donne à chacune d'elles deux cents marcs d'argent : on saura en ! tille à quelle sorte de gens elles ont rendu tant de services. Quant à ce qui est de vos filles, cela viendra, mais dans quelque temps. » Toutes se levèrent et lui baisèrent les mains : grande fut l'allégresse qu'il y eut dans le palais.
Cependant on a exécuté les ordres de Mon Cid. Minaya Àlvar Fanez, écrivant et comptant, était allé dans le camp avec toutes les troupes. De tentes, d'armes, de vêtements précieux, on en trouve tant que c'est chose extraordinaire. Et ce que je vais vous dire est plus remarquable encore : iis ne purent savoir le nombre des chevaux. Ils courent tout euharnachés, et personne pour les prendre : beaucoup y gagnèrent les Maures de l'endroit. Malgré tout cela, il revint de droit à l'illustre Campeador mille et cinq cents des meilleurs chevaux. Lorsque Mon Cid en reçoit tant au partage, les autres doivent bien se trouver contents.
Que de tentes aux étoffes précieuses et aux pieux ouvrés ont gagnées Mon Cid et tous ses vassaux ! La tente du roi de t. i. 16
Maroc, la plus importante de toutes, était supportée par deux pieux ouvrés d'or. Mon Cid Ruy Diaz voulut qu'elle restât debout et que nul chrétien ne l'enlevât. « C'est une tente comme celle-ci, dit-il, une tente venue du Maroc, que je veux envoyer à Alphonse le Castillan , pour qu'il ajoute foi aux nouvelles qu'on lui rapporte sur les richesses de Mon Cid.<<
Chargés de toutes ces richesses , ils sont revenus à Valence.
Combien est fatigué de frapper à deux mains l'évêque don Hiéronyme, ce glorieux tonsuré! Il ne sait plus le compte des Maures qu'il a massacrés. Ce qui lui échoit en partage est vraiment magnifique, et Mon Cid don Rodrigue, celui qui à une heure bonne reçut le jour, lui fait encore ajouter la dîme de tout son cinquième.
Joyeuse est dans Valence la gent chrétienne de tout ce qu'elle possède de chevaux, d'armes et de trésors. Joyeuses sont doua Chimène et ses deux filles, et toutes les autres dames qu'on tient pour mariées. Le brave Campeador, Mon Cid, sans plus tarder : « Où êtes-vous, glorieux Minaya? dit-il. Venez ici. Point de remercîments pour ce qui vous est échu. Je vous le dis sans feinte, prenez de mon cinquième à votre bon plaisir, et laissez le reste. Mais demain au matin vous partirez sans faute avec des chevaux pris sur ma part de butin, chacun portant une épée, sa selle et son frein. Vous le ferez par amour pour ma femme et mes deux filles, qui seront satisfaites de l'envoi que je fais. Ces deux cents chevaux offerts en présent, le roi Alphonse ne médira pas de celui qui gouverne Valence. » Il donna ordre à Pero Bermuez d'accompagner Minaya.
Le lendemain matin, ils chevauchent rapidement, emmenant deux cents hommes en leur compagnie. Ils sont porteurs des saluts de Mon Cid pour le roi Alphonse : il lui baise les mains, lui envoie en présent deux cents chevaux gagnés dans cette dernière bataille et s'engage à le servir tant que le souffle lui restera.
ici 2TC9
ils sont sortis de Valence et pansent à narcber. On s'étonne du vaste butin qu'ils emmènent. Jour et nuit ils arancent, el roilà qu'ils onl traversé la sierra qui sépare les deux régions. Ils s'informent du lieu ou réside le roi Alphonse, el passant les sierras, les montagnes, lesrivièi ils panriennenl à Valladolid où I»' roi Alphonse se trouvait alors. Pero Bermuez el Minaya envoient an message pour qu'il donne l'ordre de recevoir celte compagnie, chargée par Mou Cld de Valence d'apporter son présent.
Le Roi lui joyeux; jamais von* ne vîtes telle allé- 11 fit aussitôt monter a cheval tous ses gentilshommes. Le Roi, des premiers, B'élança dehors pour voir ces messages que lui envoyait celui qui à une heure bonne reçut le jour. Les infants de Carrion accoururent, sachez-le, comme aussi le comte don Garcia, son méchant ennemi. Les uns se réjouissent, les autres s'affligent.
Les gens du Campeador le hrave, né à une heure bonne, les voyant s'approcher sans héraut, croient que c'est une armée. Le roi don Alphonse s'arrête en se signant.
Minaya et Pero Bermuez sont arrivés en sa présence. Ils descendent de leurs chevaux : les voilà à terre fléchissant les genoux devant le roi Alphonse, baisant la poussière et baisant ses pieds. « Merci, roi Alphonse, on vous révère; c'est au nom de Mon Gid le Gampeador que nous vous baisons ainsi les pieds, el il tient à grand prix l'honneur que vous lui faites. Il vous proclame pour seigneur et se regarde comme votre vassal. Il y a peu de jours, Roi, qu'il a -remporté une victoire sur ce roi de Maroc qu'on nomme Vucef.
« Il a défait dans la plaine ses cinquante mille hommes. Le butin qu'il a fait est vraiment étonnant; riches sont devenus tous ses vassaux; il vous envoie deux cents chevaux et vous baise les mains. »
Le roi Alphonse répondit : « Je les reçois avec plaisir. Je remercie Mon Cid de m' avoir envoyé un tel don. Puissé-je
bientôt voir l'heure où il ait de moi quelque retour. » La foule se réjouit, et on lui baisa les mains.
Le comte don Garcia en est peiné et en conçoit grande colère. Avec dix de ses parents, il se retire à l'écart. « N'est-ce pas merveille, se disent-ils, que la renommée du Cid croisse de telle façon? Nous sommes déshonorés par la gloire qu'il s'acquiert. Quoi ! pour avoir misérablement vaincu des rois dans quelque combat, envoyer ici leurs chevaux comme s'ils étaient morts de sa main ! Tout ce qu'il fait là va être pour nous une cause d'embarras. »
Le roi don Alphonse parla et prononça ces paroles : « Grâces soient rendues au Créateur et au seigneur saint Isidore de Léon ! Avec ces deux cents chevaux que m'envoie Mon Cid, je pourrai désormais rendre de meilleurs services à mon royaume. Quant à vous, Minaya Alvar Fanez et Pero Bermuez. vos personnes seront , en ces lieux, honorablement servies et vêtues, et l'on vous fournira de toutes armes, comme vous le désirerez, afin que vous paraissiez convenablement devant Ruy Diaz Mon Cid. Je vous donne trois chevaux que vous pouvez choisir parmi ceux-ci. C'est ainsi que je pense, et mes paroles expriment ma volonté. Tout ce qui vient d'arriver tournera à bien. »
Ils lui baisèrent les mains et entrèrent pour se reposer. Le Roi leur fit servir tout ce dont ils avaient besoin.
Je veux maintenant vous parler des infants de Carrion. Us avaient leur secret, et se consultaient disant : « La renommée du Cid grandit rapidement. Demandons ses filles pour nous marier avec elles : nous croîtrons en considération et pourrons nous avancer plus loin. »
Dans ce dessein ils viennent au roi Alphonse : « Nous vous demandons une grâce comme à notre roi et seigneur légitime. Si tel est votre avis, nous sommes prêts à le suivre. Veuillez demander pour nous les filles du Campeador : nous désirons nous marier avec elles, à leur honneur et à notre profit. »
Pendant une grande heure Le Roi p usa el réfléchit : i J'ai exilé du royaume le bon Campeador; je Lui ai t'ait grand mal et lui ne m'a jamais rendu que du bien, je ne sais si ce mariage sera de son goût. Mais puisque vous le délirez, entamons cette négociation. ■
Le roi don Alphonse appela sur L'heure Minaya Alvar Fanez el Pero Bermuez et se retira dans mu: salle avec eux. Écoutez-moi, Minaya, et vous, Pero Bermuez, leur dit-il. Mon Cid le Campeador me sert avec dévouement, je lui en (luis de la reconnaissance et il aura de moi son pardon. O.ji il vienne me voir, s'il en a le désir. On fait quelques projets à ma cour : Diègue et Fernand, les infants de Carrion, ont la pensée d'épouser ses deui filles. Soyez bons messagers, et moi je vous en prie, répétez-le au brave Campeador : il croîtra de réputation et trouvera honneur à accepter pour gendres les infants de Garrion. »
Ainsi parla-t-il à Minaya, et Pero Bermuez fut satisfait de ses paroles. « Nous lui demanderons ce que vous dites, et fasse ensuite le Cid ce que bon lui semblera. »
— « Vous direz à Ruy Diaz, celui qui à une heure bonne reçut le jour, reprit le Roi, que j'irai le yoir en lieu convenable et que lui-même fixera ; que ce soit sur la frontière. Je veux visiter Mon Cid en tout bien tout honneur. »
Ils prennent congé du Roi et s'en retournent avec ce message. Eux et tous les leurs se dirigent vers Valence.
A cette nouvelle, le bon Campeador monte aussitôt à cheval et sort à leur rencontre. Mon Cid les embrasse en souriant. « Venez, Minaya, et vous, Pero Bermuez, leur dit-il. Deux vassaux comme vous sont rares sur la terre. Queb sont les saluts d'Alphonse, mon seigneur? Est-il content et a-t-il reçu mon présent? »
Minaya dit : « D'âme et de cœur il est content, et il vous rend son affection. » Mon Cid s'écria : « Dieu soit loué ! »
Ce disant, ils en viennent à leur message : Alphonse de Léon le priait de donner ses filles aux infants de Cardon,
ce qui lui assurerait de l'honneur, comme aussi plus de considération ; enfin il le lui conseillait d'âme et de cœur.
Mon Cid le bon Campeador, les ayant écoutés, pendant une heure entière pensa et réfléchit : « De tout cela je rends grâces au Christ mon seigneur, dit-il. On m'a chassé de ma terre, on m'a ravi mon honneur, et ce n'est qu'à grand' peine que j'ai gagné ce que je possède : enfin, et j'en rends grâces à Dieu! le Roi m'accorde sa faveur et me demande mes filles pour les infants de Carrion. Ils sont fort orgueilleux et gens de cour, je n'aurais pas eu de penchant pour ce mariage; mais puisque le conseille celui qui vaut mieux que nous, examinons ce dessein et prenons part à son exécution. Fasse le Dieu du ciel que nous nous accordions pour le mieux. »
— « Alphonse vous fait dire en outre de venir le trouver où bon vous semblera. 11 désirerait vous revoir et vous rendre son affection. Vous pourriez ensuite vous entendre au mieux.
Le Cid répondit alors : « J'y consens de grand cœur. »
— « C'est à vous de savoir, dit Minaya, en quel lieu vous voulez avoir cette entrevue. »
— « Ce n'est pas le difficile, reprit le Campeador, si tel est le désir du roi Alphonse. Pour lui rendre les honneurs dus au Roi de notre pays, nous aurions été le chercher jusqu'à ce que nous l'eussions trouvé. Mais ce qu'il a voulu, nous le voulons aussi. Nous aurons cette entrevue sur les bords du Tage, le fleuve le plus important de la frontière, ainsi que le veut mon seigneur (1). »
(1) Le texte du poème est ici un peu différent de ma traduction. D'après le poète, ce que j'ai rendu par un dialogue ne serait que le. discours de Minaya commençant à ces mots : « Alphonse vous fait dire, » etc. Ce ne serait pas inexplicable jusqu'ici, mais d'après la suite, il me semble difficile de ne pas admettre l'hypothèse d'une erreur de copiste. J'ai donc préféré suivre les rectifications de M. Damas-Hinard. Son édition du Poème du Cid est, comme je
On écrit une lettre, on la scelle et deui che-
valiert partent aussitôt avec elle. Le Campeador attend, pour les exécuter, les ordres du iî<>i.
Les chevaliers arrivent en pi • Roi <-t lui
remettent la lettre. En la voyant, don Alphonse s.- réjouit en lui-même : • Saluez pour moi Mon Cid, celui qui à une heure bonne ceignit l'épée. Cette entrevue aura lieu trois semaines, et, si je suis en vie, je m'y trouve faute. »
plus de retards ils retournent vers Mon Cid.
Des deux côtés on s'équipa pour l'entrevue. Qui vit jamais par la Castille tant de mules de prix et tant de palefrois agiles? tant de coursiers beaux et bons coureurs9 tant de brillants pennons mis à de brillantes lances? tant d'écus à boucles d'or et d'argent? tant de manteaux, de fourrures et de riches étoffes d'Àdria ? Le Roi donna l'ordre de transporter des vivres en abondance sur les bords du Tage, à l'endroit où s'apprêtait l'entrevue.
Le Roi mène avec lui mainte bonne compagnie. Les infants de Cardon faisaient joyeusement la route, payant ceci et prenant cela à crédit, tant ils se tenaient déjà pour accrus dans leur fortune et possédant, en or et en argent, toutes richesses à souhait. Le roi don Alphonse chevauchait rapidement. Puis venaient les comtes et podestats, et des troupes nombreuses. Les infants de Carrion commandaient de fortes compagnies. Avec le Roi étaient encore les Léonais et ia milice galicienne; quant aux Castillans, sachez bien qu'on n'eût pu les compter. Ils lâchent les brides et se dirigent vers le lieu fixé pour rendez-vous.
A Valence, Mon Cid le Campeador se prépare sans perdre de temps pour l'entrevue. Que de hautes mules et de
l'ai déjà dit, un travail fort remarquable, et je ne crois pouvoir mieux faire qu'y renvoyer tout lecteur curieux d'archéologie et de philologie, et qui désirerait étudier plus à fond ce vieux monument de la littérature castillane.
jeunes palefrois! que de belles armures el de chevaux bons coureurs! que de belles capes, que de manteaux, que de pelisses! Petits et grands sont brillamment vêtus. Minaya Alvar Fanez et Pero Bermuez, Martin Munoz et Martin Anlolinez, le brave Burgalais, l'évêque don Hiéronyme, le meilleur des clercs, Alvar Alvarez et Alvar Salvadores, Muno Gustioz, le chevalier rempli d'honneur, Galind Garciaz, venu d'Aragon, et tous tant qu'ils sont se préparent à accompagner le Campeador. Mais le Campeador voulut qu' Alvar Salvadores et Galind Garciaz d'Aragon restassent à garder Valence de cœur et d'âme, avec tous ceux qui se trouvaient sous leurs ordres. Us ne devaient ouvrir les portes de l'Alcazar de jour ni de nuit, car sa femme et ses filles, en qui il a mis son bonheur et ses affections, y étaient enfermées avec les autres dames, leurs fidèles servantes. Il a recommandé en bon seigneur qu'aucune d'elles ne pût sortir de l'Alcazar jusqu'au retour de celui qui à une heure bonne naquit.
Us sortent de Valence, lancent leurs chevaux et les éperonnent. Tous ces destriers coureurs et de haute taille. Mon Cid ne les a reçus en don de personne ; il les a gagnés. En ce moment il se rend à l'entrevue qu'il s'est ménagée avec le Roi.
Le roi don Alphonse est arrivé un jour à l'avance. Lorsque ses gens virent arriver le bon Campeador, ils sortirent pour le recevoir en grande pompe. Dès que celui qui à une heure bonne reçut le jour eut le Roi devant ses yeux, il fit arrêter tous les siens, hormis ses chevaliers qu'il chérissait de cœur. Comme s'en était entendu avec quinze d'entre eux celui qui à une heure bonne reçut le jour, il descendit de cheval, et les genoux et les mains sur la terre, il prit entre ses dents les herbes du champ, pleurant de ses yeux, tant il débordait de joie. Ainsi sait-il rendre hommage à son seigneur Alphonse.
Le roi don Alphonse fut très-affligé de le voir prosterné
de la sorte à ses pieds, a Allons, deb mt, lui dit-il, r vous, Cid Campcador. Baisez les mains, ci non les pi
VOUa De laites ainsi, VOUS n'aurez pas mon amitié.
Le Campeador restait à genoux. "Je vous en prie, mon légitime seigneur, accordez-moi merci. Tandis que je guis ainsi devant vous, rendez-moi votre amitié, et que tous ceux qui sont ici en puissent entendre la promesse. »
Le K«>i dit : « Je le ferai de grand cœur. En ee moment je vous pardonne, je vous rends mon amitié, et dès aujourd'hui pleine liberté dans mon royaume. »
Mon Cid parla et dit : « Merci ! je l'accepte, mon seigneur Alphonse! Et j'en rends grâces au Dieu du ciel, puis à vous et à ces compagnies qui nous entourent. »
Genoux en terre il lui baisa les mains, puis, se levant, le salua sur la bouche. Tous les assistants eurent plaisir à cela; mais Alvar Diaz et Garci Ordonez en furent irrités.
Mon Cid voulut parler encore et prononça ces paroles : « Le Créateur en soit béni! Maintenant j'ai la faveur de don Alphonse, mon seigneur. Nuit et jour Dieu me protégera. Acceptez de moi l'hospitalité, s'il vous plaît, seigneur. »
Le Roi répondit : a Ce n'est pas convenable aujourd'hui : vous venez d'arriver, et nous, nous sommes ici depuis hier. Vous serez mon hôte, Cid Campeador; quant à demain, nous ferons ce qu'il vous plaira. » Mon Cid céda et lui baisa la main.
Les infants de Carrion vinrent alors lui faire hommage : « Nous vous honorons, Cid, à une heure bonne vous reçûtes le jour. Autant qu'il est en nous, nous voulons vous venir en aide pour votre plus grand avantage. » Mon Cid répondit : « Dieu le veuille ainsi ! »
Mon Cid Ruy Diaz, celui qui naquit à une heure bonne, fut en ce jour l'hôte du Roi. Don Alphonse ne se peut lasser de lui, tant il l'aime de cœur : il reste à regarder sa barbe, qui lui avait crû très-rapidement. Tous tant qu'ils sont s'émerveillent de Mon Cid.
Le jour est passé, la nuit venue. Le lendemain matin, le soleil se leva radieux. Le Campeador ordonna aux siens de préparer un repas pour tous ceux qui sont présents. Mon Cid le Campeador les satisfit si bien que tous étaient dans l'allégresse et s'accordaient à dire que depuis trois ans passés il ne leur était jamais arrivé de faire meilleur repas.
Le jour suivant, au matin, comme se levait le soleil, révoque don Hiéronyme chanta la messe. Au sortir de la messe, tous se rassemblèrent, et le Roi, sans plus tarder, leur tint ce discours : « Écoutez-moi, hommes d'armes, comtes et infançons. J'ai une prière à faire à Mon Cid le Campeador. Veuille le Christ que ce soit pour son bien! Je vous prie, Campeador, de donner vos filles doua Elvire et doua Sol pour femmes aux infants de Carrion. Ce mariage me semble honorable et offre de grands avantages. Les infants vous en prient, et moi je vous le recommande. Que tous ceux qu'une cause ou une autre a ici amenés, vos gens comme les miens, s'unissent à nos souhaits. Donnez-nous les, Mon Cid, et que le Créateur vous ait en sa garde! »
— « Je pourrais bien ne pas marier mes filles, répondit le Campeador, car elles comptent peu d'années et sont bien jeunes encore. Les infants de Carrion sont de grand renom; ils conviennent pour mes filles et même pour de plus nobles. Toutes deux je les engendrai, et vous, seigneur, les avez fait ce qu'elles sont; aussi sommes-nous, elles et moi, à votre merci. Voici en votre main doua Elvire et doua Sol : donnez-les à qui vous voudrez, je ne pourrai qu'en être content. » — c Merci, dit le Roi, à vous et à toute l'assemblée. »
Aussitôt les infants de Carrion se levèrent, vinrent baiser les mains de celui qui naquit à une heure bonne, et échangèrent leurs épées sous les yeux du roi Alphonse.
Le roi don Alphonse, ce bon seigneur, dit encore : « Merci et grâces au Créateur d'abord, puisa vous, mon bien bon Cid, du don que vous me faites de vos filles pour les infants
de Carrion. En ce moment je prends en main doua Elvire etdona Soi, el les donne pour Bancées aux infants de Carriou. Cest moi-même, avec votre assentiment, qui veux marier vos Biles. Plaise au Créateur que vous puissiez noms en réjouir ! Je laisse en vos mains les infants ds Carrion, qui vont ?ous accompagner, el mi i, je m'en retourne, je leur donne trois cents marcs d'argent, qu'ils consacreront ;.u\ frais de leurs noces, là où vous voudrez, soit à Valence la grande. Ils vous appartiennent; gendres et filles désormais tous sont vos enfants : faites d'eux ce qu'il vous plaira, bon Campeador. »
Mon Gid les accepta et baisa les mains au Roi : « Je vous remercie infiniment, comme mon roi et seigneur. C'est vous qui mariez mes filles, et non moi qui les leur offre. »
Ou se donna parole que le lendemain matin, au lever du soleil, chacun s'en retournerait au lieu d'où il était venu. Mon Gid le Campeador se mit alors en frais. Que de hautes mules et déjeunes palefrois Mon Cid octroya à qui voulut en recevoir le don ! que de bons vêtements de soie ! Chacun reçoit ce qu'il demande, et nul ne refuse ce qu'on lui offre. Mon Cid donna ainsi en présent soixante de ses chevaux. Tous tant qu'ils sont demeurent satisfaits de l'entrevue. Ils veulent enfin partir, car la nuit est venue.
Le Roi prit les mains des infants et les plaça sous la garde de Mon Cid le Campeador : « Voyez en eux vos enfants, lui dit-il, puisqu'ils sont en réalité vos gendres. Dorénavant c'est à vous de savoir comment les traiter, Campeador! »
— « Je vous rends grâces, Roi, et accepte votre don, dans l'espoir que Dieu qui est au ciel voudra bien m'en récompenser. »
Mon Cid s'élança sur son cheval Babieca. a Ici, je le dis en présence de mon seigneur le roi Alphonse : qui veut m'accompagner aux noces et recevoir mon présent, tirera, je pense, de ce voyage quelque profit. Je vous demande en-
core en grâce, comme à mon roi légitime, que, me prenant mes filles et les mariant à votre bon plaisir, vous veuillez confier à quelqu'un le pouvoir de les donner, car pour moi, je ne les leur donnerai pas, et ils ne pourront se vanter de les tenir de ma main. »
Le Roi répondit : « Très-bien; voici Alvar Fanez qui se chargera de ce soin. Prenez-les et remettez-les aux infants, comme moi-même je les prendrais si elles étaient en ma présence. Soyez leur parrain tout le temps des fiançailles, et dites-moi la vérité lorsque nous nous retrouverons ensemble. » Alvar Fanez dit : « Seigneur, j'y consens. >> Tout est ainsi disposé, sachez-le, avec beaucoup d'habileté.
Le Campeador dit alors : « Maintenant, roi don Alphonse, seigneur très-honoré, ne quittez pas cette entrevue sans avoir accepté quelque chose de moi. Je vous amène vingt palefrois aux beaux harnais, et trente chevaux de course bien sellés. Acceptez cette offre, et je vous baise les mains. »
Le roi don Alphonse dit : e Ce n'est pas sans grand embarras que je reçois ce don, mais vous l'avez fait venir pour moi. Veuillent le Créateur et tous ses Saints que ce plaisir que vous me faites ait bonne récompense ! Mon Cid Ruy Diaz, vous m'avez rendu de grands honneurs, de grands services, et je me liens pour satisfait. Tienne un jour dans l'avenir où je puisse vous être utile de quelque façon! Dieu vous aide ! Pour moi, je sors content de cette entrevue, où le Dieu du ciel a voulu que tout s'arrangeât au mieux. »
Voilà que Mon Cid a pris congé de son seigneur Alphonse, et ils se séparent aussitôt, le Roi n'ayant pas voulu qu'il le reconduisît.
Alors on eût pu voir des chevaliers, richement montés, se séparer du roi Alphonse. Ils lui baisaient les mains et disaient : « Telle soit votre merci et nous le pardonnez ; nous irons sous la conduite de Mon Cid à Valence la grande, nous assisterons aux noces des infants de Cardon avec les
potlcl 289
filles de Mon Ciel, «loua Elvire et dofia Sol. i Cela plût au |{di, <|iii leur ''ii laissa la liberté.
La compagnie du Cid augmente, celle du l!<>i diminue : nombreux sont 1rs gens qui vont avec le Campeador. On s'achemine vers Valence, la ville conquise m un moment de bonheur. Don Pernand et don Diègue furent confiés à la garde de Pero Bermudez et de Muno Guslioz. Dans la maison de ifon Cid il n'en est pas do plus apte à découvrir les habitudes des infants de Carrion. Avec eux était le turbulent Asm- Gonzalez, vaillant en paroles, mais en faits un peu moins redoutable.
Grands honneurs sont rendus aux infants de Carrion. Les voici dans cette Valence conquise par Mon Cid. A leur arrivée, la joie augmente. Mon Cid dit à don Pero et à Muno Guslioz : « Donnez un palais aux infants de Carrion, et restez avec eux, je l'exige. Au matin, quand poindra le soleil, ils verront leurs épouses doua Elvire et dofia Sol. » Tous, pour la nuit, s'en furent à leurs demeures.
Mon Cid le Campeador entra dans l'Alcazar, où le reçurent doua Chimène et ses deux filles : « Venez, Campeador. à une heure bonne vous ceignîtes l'épée. Puissionsnous de longs jours encore vous voir des yeux du visage. »
— « Grâces au Créateur, rne voilà de retour, femme vénérée! Je vous amène des gendres qui nous feront honneur. Remerciez-m'en, mes filles, car je vous ai bien mariées. »
La femme et les deux filles, et* toutes les dames à leur service, lui baisèrent les mains. Dofia Chimène dit : « Au Créateur et à vous, grâces soient rendues, Cid à la belle barbe. Tout ce que vous faites ne saurait être mieux. De votre vie vos filles ne seront dans le besoin. » — « Oui, mariées par vous, nous serons bien riches. »
— « Femme doua Chimène, dit le Cid, je remercie le Créateur. Je vous le dis, dofia Elvire et dofia Sol, mes filles, votre mariage nous fera plus illustres; mais, sachez t. i. 17
bien la vérité, ce n'est pas moi qui l'ai décidé. Mon seigneur Alphonse vous a demandées, voulues même si positivement et d'aussi grand cœur, que pour moi, d'aucune façon, je n'ai pu lui dire non. Toutes deux, mes filles, je vous ai mises en ses mains. Croyez-m'en, c'est lui, et non moi, qui vous marie. »
Alors on pense à parer le palais, on le couvre de tentures du haut en bas : que de pourpre, que de salin, que d'étoffes précieuses ! Vous auriez eu plaisir à rester et à vivre dans ce palais.
Bientôt tous les chevaliers sont réunis, on envoie chercher les infants de Carrion; et les infants, avec de beaux vêtements et splendidement équipés, chevauchent en avant, se dirigeant vers le palais. Dieu! quand à pied ils entrèrent, que de calme, que de bonheur ! Mon Cid les reçut avec tous ses vassaux. Ils rendirent hommage au Campeador et à sa femme, et allèrent s'asseoir sur un banc à dossier de grande valeur.
Tous les gens de Mon Cid sont rassemblés et se tiennent attentifs à ce que veut dire celui qui, à une heure bonne, reçut le jour. En pied s'est levé le Campeador : « Puisque nous le devons faire, pourquoi retarderions-nous davantage? Venez ici, Alvar Fanez, vous que j'aime et que je chéris. Vous voyez mes deux filles : je les remets en vos mains. Vous savez que telles sont mes conventions avec le Roi. Je ne veux changer en rien ce qu'il a disposé. Donnezles de votre main aux infants de Carrion, qu'elles reçoivent la bénédiction nuptiale et que tout soit fait avec sagesse. »
Minaya répondit alors : « Je le ferai volontiers. »
Elles se lèvent, et Minaya les remet aux mains des infants de Carrion, en leur disant : « Devant Minaya, vous voici, les deux frères. Par la main du roi Alphonse, et suivant ses ordres, je vous donne ces dames, toutes deux de noble maison, afin qu'en tout honneur et loyauté vous les preniez pour épouses. »
HMMË 291
Tous deux les acetptanl avec bdom efl recoM
Mon Cid et à sa femme ils roof baiier les mains. Cela fait,
ils sortent du palais cl se dirigeai aus.-ilot ■inte-
Marie.
L'èféqM don KBéroayme se rétif iTomftement el vint les
attrmiiv a la perte de l'église. 11 leur donna fa bénédictin!
et chaula la messe.
Au sertir et l'église, erestenenl ils remontèrent à cheval Us s'élancèrent hors de Valence et vinrent sur la grève.
hicu' comme menèrent bien leurs armes le Cid et sec Sàux! Il changea trois fois de cheval, celui qui à une heure bonne reçut le jour. Mon Cid était très-satisfait de toul ce qu'il voyait, et les infants de Carrion avaient bien chevauché.
Ils s'en retournent avec les dames et rentrent dans Valence. Somptueuses furent les noces dans l'illustre Alcazar. Le lendemain, Mon Cid fit planter sept tablados. Tous étaient brisés avant qu'on rentrât pour le dîner.
Ils firent ainsi durer les noces pendant quinze jours entiers.
Déjà les quinze jours tirent à leur fin, déjà s'en vont les gentilshommes. Mon Cid don Rodrigue, celui qui à une heure bonne reçut le jour, tant en palefrois qu'en mules et en chevaux de course, se priva d'une centaine de bêtes pour les donner. 11 donna aussi des manteaux, des pelissons et autres beaux vêtements; on ne compta pas l'argent monnayé. Les vassaux de Mon Cid étaient aussi convenus que chacun, pour sa part, donnerait des présents. Qui voulait trouver quelque argent en était comblé. Ceux qui étaient venus aux noces s'en retournèrent enrichis en Castille.
Déjà ces hôtes commençaient à partir, prenant congé de Ruy Diaz, celui qui naquit à une heure bonne, prenant congé de tous, dames et gentilshommes. Ils s'en vont satisfaits de Mon Cid et de ses vassaux, et disant partout, comme de juste, grand bien d'eux.
292 POEMK
Diègue et Fernand, ceux qui étaient fils du comte don Gonzalo, avaient grande allégresse.
Les hôtes sont de retour en Castille, tandis que le Cid et ses gendres sont restés à Valence. Les infants demeurent en ce lieu bien près de deux ans. L'amour dont on les entoure est vraiment extraordinaire. Content est le Cid, ainsi que tous ses vassaux. Plaise à sainte Marie et au Père céleste que Mon Cid et celui qui les favorisa soient satisfaits de ces unions.
Ici prennent fin les strophes de cette Chanson. Le Créateur et tous ses Saints vous daignent protéger!