La légende du Cid
Les Romances sont, de tout ce que produisit l'Espagne sur ie Gid, la partie la plus brillante, la plus connue, la plus souvent imitée. C'est par les Romances que le Gid, laissé d'abord de côté par l'histoire, y fut ensuite ramené en triomphe avec tout le merveilleux de la légende; c'est par les Romances que, célébré d'âge en âge aux foyers et sur les places publiques, il devint le type le plus populaire du parfait Castillan; c'est dans les Romances que les poètes sont venus saisir cette grande figure pour en reproduire dans des chefs-d'œuvre les traits héroïques.
Aussi les Romances (1) ont-ils été nommés une Iliade sans Homère. Que leur manque-t-il, en effet, pour former un vrai poëme? Ce n'est assurément ni la grandeur du sujet, ni la simplicité de la forme; ce n'est ni la popularité, ni l'antiquité, ni la foi vive et sincère aux événements qui s'y racontent; non, c'est le génie d'un rapsode, qui eût efface tous les disparates qui se trouvent nécessairement en une œuvre créée par tous, en temps et lieux différents. Ceux qui se sentent attirés par les charmes sévères de cette littérature qui enfanta les poèmes épiques, ont ici un curieux phénomène à étudier. Tandis qu'au berceau de tant de nations se trouve une épopée, et que les chauts populaires qui servirent à la former se sont perclus, ici nous retrouvons bien ces chants populaires, mais nulle main puissante ne les ayant jamais rassemblés, aucun fruit n?est sorti de toutes ces fleurs (2). Tels qu'ils sont cependant, les Romances ont une grande valeur. C'est l'histoire de tout un peuple racontée par lui-même, histoire héroïque et légendaire, où se reflètent toutes ses croyances, toutes ses admirations et toutes ses haines, sa vie et son essence tout entière, et jusqu'à sesmœurset ses coutumes.
Les Romances sont connus, et tout ce que j'en pourrais dire ayant déjà été dit bien mieux que je ne saurais le faire,
(1) J'ai déjà dit dan* mon premier volume que je croyais le genre masculin préférable pour le mot Romance, employé en ce sens, afin de le distinguer de son homonyme français.
(2) Si je ne parle pas ici du Poème du Cid, dont j'ai donné la traduction dans mon premier volume, c'est parce que ce poëme, selon toutes les probabilités, fut fait h une époque trop rapprochée du héros pour avoir été formé uniquement ou même : principalement. de chants populaires. Nul doute cependant qu'il ne jouît alors d'une grande célébrité, mais il fut oublié dans la suite, et certainement il n'est pas aussi pleinement l'expression de toute la pensée espagnole sur le Cid, que le serait une épopée composée avec le Romancero.
je me contenterai d'expliquer en quelques mots ce qu'est le volume que j'offre aujourd'hui au puLIic.
J'ai réuni et traduit tout ce que j'ai pu trouver de Romances sur le Cid, et ce Romancero est plus complet que tous ceux publiés jusqu'à ce jour. Je n'ai écarté que quelques Romances sans intérêt, tous mauvaises variantes de Romances que j'ai donnés.
J'ai mis en notes quelques-unes des imitations les plus remarquables qu'on en a faites en France ou à l'étranger. On y verra comment le Cid, grandissant d'âge en âge, est devenu la plus noble personnification du génie guerrier de J'Espagne/ et comment, ses exploits répétés en Europe par de grands poètes, la Castille n'est plus seule intéressée à sa gloire, car le génie crée des liens puissants, et Roland, le grand Français, n'est pas en France plus populaire que le Cid.