‹ La légende du CidChapitre 2 sur 59 · LE CHD SOUS LE ROI FERDINAND · texte numérisé non relu

LE CHD SOUS LE ROI FERDINAND

Le Cid, a l'âge de dix ans, remplit l'office de juge.

« Ne me reprenez point si j'ai suivi la justice et le devoir, puisque vous m'avez nommé juge malgré mon jeune âge. Entre tous vous m'avez choisi comme de tête plus mûre pour faire droit aux actes bons et mauvais.

« Ne me faites pas de blâme, si j'ai pendu le voleur : pour le crime les hommes n'ont pas de récompense. Comme la vérilé me satisfait, je n'ai pris garde à la plaisanterie : qui combat pour l'honneur, la traite en ennemie. Considérez donc que ma justice, en ces vérités et ces plaisanteries, fut une verge droite et ferme à ne pouvoir fléchir. Au milieu du jeu et de la plaisanterie, la vérité, fille de la foi, est comme une roche demeurant toujours malgré vent et eau.

« ïl me souvient que mon aïeul, — son âme soit dans la

vie bienheureuse! — me disait à fréquentes reprises ces mots que je vous redirai : « Dès ses jeunes, ans, l'homme « ne manquera pas d'apprendre à obéir au droit en toutes « choses, même des plus plaisantes. » Ainsi ai-je fait ceite fois, et j'estime que j'ai bien fait, puisque j'ai imité ce vénérable aïeul dont personne ne se plaignit jamais. »

Rodrigue parlait de la sorte, agenouillé aux pieds du Roi, devant ceux qu'il avait jugés, n'ayant pas encore dix ans.

Diègue Laynez éprouve ses fils.

Diègue Laynez s'afflige sur l'outrage reçu par sa maison, noble, riche et ancienne avant celle de Nuno et d'Abarca, et il voit que les forces lui manquent pour la vengeance.

Inhabile à la prendre par lui-même à cause de ses vieux jours , et voyant que le comte d'Orgaz, ivre de joie et de renommée, se promène tranquille et libre sur la place sans que personne ne l'en empêche, don Diègue ne peut plus dormir la nuit, ni goûter aux viandes, ni lever les yeux de terre; il n'ose sortir de sa maison, non plus que causer avec ses amis : pour eux, au contraire, il s'abstient de toute parole, crainte de les offenser par le souffle de son infamie.

Ainsi, comme à ces affreuses pensées de déshonneur son cœur se soulevait, pour tenter une expérience dont l'issue fut heureuse, il fit appeler ses fils. Et sans leur dire mot, il alla de l'un à l'autre, serrant leurs nobles et tendres mains. Il n'y chercha point les raies de la chiromancie, car cette pratique de sorcier n'existait pas en Espagne. Mais i'honneur lui prêtant des forces malgré ses ans et sa tête blanche, malgré le sang figé de ses veines, malgré ses nerfs et ses artères glacés, de telle sorte les serra-t-il qu'ils s'é-

crièrent : « Seigneur, assez! Que désirez-vous, ou que prétendez-vous? Làchez-nous vite, car c'est nous tuer. »

Mais quand il arriva à Rodrigue, comme l'espérance du résultat qu'il avait attendu était presque morte, — où Ton n'y pense pas quelquefois Ton rencontre, — - voici que les yeux étincelants, tel qu'un tigre furieux d'Hyrcanie, avec grande colère et grande audace, Rodrigue lui a dit :

a Lâchez, père, en cette mauvaise heure, lâchez, en cetle heure mauvaise, car si vous n'étiez point mon père, je ne prendrais point satisfaction en paroles, mais de cette même main je vous arracherais les entrailles, mon doigt vous fouillerait comme la pointe du poignard ou de la dague (1). )>

Le vieillard pleurant de joie lui dit : « Fils de mon âme, ta colère m'apaise, ton indignation m'enchante. Tes trans-

it) Diamante, en cet endroit, est ainsi traduit par M. Hippolyte Lucas :

« Rodrigue. Lâchez-moi, mon père, sans quoi vous verrez votre main déchirée par mes dents.

« Don Dièuue. As^ez, mon fils.

« Rodrigue. Puisque vous me lâchez, soit.

« Don Diègue. Tu m'as blessé ! Tu commences a verser du sang? (À part.) Tu vengeras mon offense, l'épreuve a réussi. » Documents relat. à Pfdst. du Ciel

Guillen de Castro avait aussi imité ce passage :

« Fils de mon âme, j'adore ce beau courroux. Cette colère me plaît; je bénis cette fureur. Le sang prompt k s'enflammer, qui bouillonne dans tes veines, et qui brille dans tes regards, est celui que m'a transmis la maison de Castille; c'est le sang que tu tiens par moi de Layn Calvo et de Nuno, le sang, que vient d'insulter, en me frappant la figure, le comte d'Orgaz. » Las MocedadesdelCid, Ve part., 1re jour. Trad. de M. A. La Beaumelle.

On se rappelle ce vers de Corneille dans Le Cid :

« Agréable colère!

Digne ressentiment a ma douleur bien doux! »

ports, mon Rodrigue, montre-les dans la cause de mou honneur, qui est perdu, s'il n'est recouvré par ta victoire. »

Il lui conta son outrage, et avec sa bénédiction lui remit Tépée avec laquelle Rodrigue donna la mort au comte, et commença ses exploits.

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