‹ La légende du CidChapitre 11 sur 59 · ELVIRE · texte numérisé non relu

ELVIRE

Et si bien qu'à son prince Chaque pas du banni gagnait une province, Et qu'en marchant tonjours de combats en combats, Vous n'avez jamais pu sortir de vos États.

{La Fille du Cid,

heureux saint Millan (1), je vous jure que je vous enfermerais aussitôt. )>

Tels sont les discours que, poussé par des traîtres, le roi don Alphonse, le sixième du nom, tint au Cid, l'honneur de ses royaumes.

Réponse du Cid au roi Alphonse.

« Je saurai vous répliquer, je saurai vous contredire, car les vaillants n'ont pas peur, les innocents n'ont pas crainte.

« Si mon honneur pouvait rester anéanti sous le poids de ces injures, vous m'auriez fait plus de mal par vos paroles que vous ne m'en feriez par votre prison.

« Moi, je me traînerais humblement sur cette terre comme votre esclave, quand je possède ces bras et puis m' élever sans les vôtres !

ce Qu'ils se couvrent et vous ménagent, ces oisifs flatteurs : quoique je ne le sois point, j'ai le droit de me couvrir le premier.

« Depuis l'an passé, pendant l'hiver, les certes se sont réunis deux fois : direz-vous que c'est pour le bien commun ou pour vos propres intérêts? Vous les avez rassemblés à Léon, cependant que je tenais les miens dans les champs déserts et jetais bas les remparts de l'ennemi.

« Vous voyez ce que j'ai fait à Alcala, et non ce que j'ai

(1) Saint populaire en Espagne; plusieurs villes s'y disputent même l'honneur de l'avoir vu naître. Sa vie, écrite d'abord en latin par saint Branlio, a été donnée en langue romane et mise en vers plus tard par Gonzalo de Berceo. Sa principale gloire est d'être accouru avec saint Georges au secours des Chrétiens, dans une bataille livrée aux Maures à Toro.

lait auparavant; or celui-là est mauvais juge qui prononce sans connaître à fond le procès.

« Réjouissez-vous de ce que les Maures de là-bas portent respect au vaillant capitaine; qu'ils cessent pour le capitaine, et ils ne continueront pas longtemps pour le Roi.

« Vous me semblez peu généreux de ressentir encore du dépit après si longtemps, pour avoir été contraint à un serment! Il ment, celui qui m'impute le crime du traître Dolfos, car vous savez ce qui s'est passé, ce que j'ai fait dans le défi. En somme, mon tort en cette circonstance fut de chevaucher sans éperons. Ces infâmes calomnies font saigner un cœur noble et simple!

« Et puisque j'ai consacré mon avoir à votre service, puisque je vous ai choisi pour maître et seigneur de tout ce que je gagnais, vous ne sauriez me le confisquer, ni vous, ni vos conseillers; car vous auriez peine à m'enlever des biens que je ne possède pas. Mais d'aujourd'hui je serai plus riche, puisque d'aujourd'hui je m'exile de vous; d'aujourd'hui je rentre en ma possession, puisque d'aujourd'hui je me soustrais à la vôtre. »

Telles sont les paroles que dit le noble Cid en réponse aux reproches injustes du roi don Alphonse, le sixième du nom.

XÏY

Plaintes du Cid.

Ce bon Cid Castillan se plaint du roi Alphonse à cause de l'injuste récompense qu'ont obtenue de lui ses services. Le visage triste et altéré, d'un ton irrité, furieux, il s'écrie :

« 0 Roi, je ne t'appelle pas injuste, parce que je suis ton vassal, et parce que tu m'as exilé de ton royaume et de mon

comté, mais seulement parce que, à suivre tes veloutés et tes caprices, j'ai couru à ma propre perte. Pour avoir accru tes États, je suis mai vu dans le monde; pour avoir suppléé à tes faiblesses, on me traite de voleur et d'assassin.

« 0 ces faux amis qui composent ton conseil, loups dans l'apparence, agneaux dans les carnages! Comme ils craignent peu de te jeter dans mille passes dangereuses, dont tu ne sortirais peut-être sans mon assistance, qu'au prix de mille désastres !

« Souviens-toi, Roi Alphonse, que je suis le Cid ton vassal, plus prompt à me dévouer pour toi que tu ne l'es à me payer le prix de mes honorables services. Tu te dis, j'imagine, que je possède de l'or, et tu ne réfléchis point que, tout ce que je possède, je l'ai gagné de mon corps et démon bras, en échange de sang et de coups; non à vivre dans l'oisiveté qu'abrite ton royal palais, où les jours se passent aussi à faire de grands carnages, mais carnages de réputations de gentilshommes, et pas de Maures de la frontière.

« Roi, je n'aspire aux bonnes grâces d'aucun de tes favoris ; qu'elles me manquent, j'aurai du moins celles de maints bons gentilshommes. »

Ainsi parlait le Cid, en faisant tous les apprêts nécessaires pour aller en exil.

Même sujet.

Le Cid sort du palais blessé des paroles royales : celui que l'injure n'émeut point, manque de sentiment.

Il se tord les mains en furieux, mais sans songer à îa vengeance, car tout à l'heure il ne les a point levées contre

la tète de don Alphonse. Ses yeux, semblables à deux volcans, lancent feu et flamme, l'âme y peignant ses affections comme sur une toile; ses cheveux se sont hérissés; son poil a blanchi : ainsi, au contact du déshonneur, la barbe se décolore.

Il se promène çà et là, et il élève sa voîx troublée : car le cœur se console à raconter son chagrin :

« Vous avez mal parlé de moi, ô Roi, vos discours ont eu de l'aigreur; et moi, je n'ai répondu mot, car pour moi parlaient mes œuvres, car pour mon honneur et pour sa réputation ma Tizona aurait parlé, si la place que vous tenez à mon égard ne l'eût fait rester muette en son fourreau.

( Votre parole, ô roi Alphonse, ne détruit pas mon honneur, car le seigneur, quoi qu'il dise à son vassal, ne le flétrit point.

« Vous m'exilez de mon pays, je n'en conserve nul ressentiment, parce qu'un brave gentilhomme se fait une patrie de la terre étrangère.

« Auprès de vous il y a nombre de gens envieux de mes exploits. D'ordinaire l'envie accompagne la vertu. Au milieu de leurs plaisanteries ils glissent des accusations déguisées, et comme vous ne vomissez point, la pilule dorée fait son chemin. Mille menteries flatteuses et non la vérité, voilà ce qu'ils vous servent : un jour les courtisans à la vérité déclarèrent la guerre,

« Vous ne sentirez point mon absence jusqu'à la première bataille, car nous ne connaissons pas le bien avant qu'il ne nous fasse défaut. »

Ainsi parlait le Cid Ruy Diaz, et, chevauchant sur Babieca, il s'achemina vers la riche et belle plaine de Valence.

Le Cid exilé.

Alphonse nourrissait grande colère contre le bon Cid Castillan, parce qu'il lui avait demandé un serment au sujet du meurtre de don Sanche; mais il cachait son ressentiment et attendait une occasion de vengeance.

Le roi maure de Tolède, nommé Alimaimon, a envoyé au Roi plainte contre le Cid, qui est entré dans son royaume et à Tolède même, pour faire ses Maures prisonniers. Ils sont ainsi sept mille captifs, sans compter beaucoup d'autre butin.

Le roi Alphonse est affligé de cette nouvelle ; la grande colère qu'il nourrissait auparavant contre le Cid s'en est encore accrue : car, à cause de l'envie qu'ils portaient au Cid, les grands du royaume l'avaient brouillé avec le Roi. Il lui mande donc par lettre de sortir de son royaume dans les neuf jours ; qu'il ne lui accorde pas plus long délai.

Le Cid a montré la lettre à ses parents. Tous font des reproches au Roi. Pourquoi ne pas y réfléchir davantage? Pourquoi exiler un chevalier aussi vaillant, aussi courageux, qui a rendu d'excellents services à son père, à son frère, à lui-même?

Ils lui offrent de l'accompagner en son exil, de le servir volontairement, de mourir tous avec lui au champ de bataille. Mais le Cid les remercie de l'engagement qu'ils lui proposent.

Et le jour suivant le Cid est sorti de Bivar, son domaine, avec toute sa troupe de gens déterminés. Il s'est tourné vers es chevaliers et leur a dit ces mots ;

« Amis, s'il plaît à Dieu que nous revenions en Castille, je vous annonce que nous y reviendrons tous très-riches et très-honorés. »

Même sujet.

Le bon Roi se rendait à la messe à Saint-Marc de Léon, et de beaux courtisans marchaient autour de lui. Pour le voir les nobles s'approchaient et aussi les vilains, plusieurs même, pour mieux le voir, étaient montés sur leurs toits. Oh! comme il allait bien vêtu, le bon roi Alphonse le batailleur! Il portait un manteau d'écarlate que lui avait donné un empereur, et des bottines de soie, des chausses de couleur verte, un pourpoint et une ceinture tourterelle.

« Que Dieu vous garde, bon Roi; bon Roi, que Dieu vous garde ! lui dirent deux chevaliers récemment arrivés. Nous apportons des nouvelles de Burgos, mais des nouvelles fort douloureuses. Don Ruy Diaz de Bivar est parti pour la guerre et est entré sur les terres de votre ami Almenon. Donnez-lui châtiment, bon roi, châtiment de traître. »

— « Point ne ferai -je, répondit don Alphonse; celui qui à une bonne heure naquit5 est noble entre les plus nobles de Castille et de Léon. A Sainte-Agathe, il m'a irrité en me forçant de jurer, mais depuis il m'a rendu des services et m'a montré son dévouement. »

— « Avec cet air de brave chevalier et de fidèle vassal, il se moque de vous, bon Roi ; bon Roi, il se moque de vous. »

Ces méchantes paroles ont allumé la colère du Roi : il ordonne qu'à l'instant le Campeador sorte du royaume. Et déjà quitte la Castille celui qui à une bonne heure naquit, celui qui porte lance vaillante, don Rodrigue le batailleur.

1 Et tous sont en pleurs dans la Castille et le Léon, tous s'écrient : « Oh Dieu ! quel bon vassal, s'il avait eu un bon seigneur! 0 bon Roi, bon roi Alphonse, qui combattra pour vos intérêts, si vous châtiez la loyauté et donnez récompense à la fourberie. Chassez de Castille, ô bon Roi, si méchant calomniateur, chassez les flatteurs, mais vos serviteurs, ne les chassez point. »

Le Cid nroteste.

« J'obéis à la sentence, encore que je ne sois pas coupable, car c'est justice que le Roi commande et que le vassal obéisse. Et plaise à Notre-Dame de vous accorder si grande fortune, que, privé de mon épée et de mon bras, vous n'obteniez pas moindre succès. Je soupçonne bien que vous n'avez pas été excité contre moi par quelque mienne offense, et je sais que parfois les envieux gâtent les plus nobles cœurs. Mais à la fin le temps vous témoignera qu'eux, ils sont femmes, et moi Rodrigue.

« 0 les braves infançons qui mangent à voire côté! conseillers menteurs! grands guerriers de cour! Comment ne vous ont-ils pas secouru lorsqu'on vous entraînait prisonnier, et qu'au milieu du champ de bataille, je vous délivrai de treize, moi, tout seul? Les lâches ne s'enfuyaient-ils pas, bride abattue, montrant que par la langue Us étaient beaucoup et par le bras rien. Mais à la fin le temps vous témoignera qu'eux, ils sont femmes, et moi Rodrigue.)

« Souvenez-vous, roi don Alphonse, de ce que je vous dis aujourd'hui, vous en colère, moi calme; vous avec votre vengeance, moi avec mon outrage. Je prends engagement envers saint Pierre et saint Paul, et Dieu aidant, d'engager

ma troupe avec les païens; et, si je demeure victorieux, de placer sous vos ordres châteaux et frontières, peuples, biens, vassaux... Mais à la fin le temps vous témoignera queux, ils sont femmes, et moi Rodrigue. »

* Le Roi se justifie.

Le roi don Alphonse écouta les paroles doucereuses que le Cid, à son départ pour la guerre, lui adressait en adieu, et se tournant vers ses infancons :

« Aujourd'hui nos drapeaux sont désertés par le plus valeureux guerrier qui ait répandu le sang maure.

« Et quoique ce langage vous paraisse, ou plutôt quand ce langage vous paraîtrait hardi, il ne l'est point. Les sentiments du cœur qui bat dans une poitrine royale enflammée de l'amour du pays ont toute liberté pour s'épancher.

a II nous quitte pour un exil lointain, et quand je considère son départ, je vois un homme s 'éloignant seul, mais entraînant mille volontés. Car un brave guerrier, qui abandonne ainsi son roi, et, réprimandé par toute la cour, se réfugie à l'étranger, c'est, pour ainsi dire, une pierre qui se détache de quelque grand édifice, et., le plus souvent, par sa chute seule, précipite tout à terre.

« Oh ! non, les rois n'ont pas à se réjouir, ils n'ont pas à se réjouir, quand ils songent au bien de la patrie et font la guerre au loin. Si pour leur roi les gentilshommes entrent au combat avec leur épée, le roi y entre, y souffre, y bataille avec son épée et son cœur.

« Le Cid est un grand combattant, un homme valeureux

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et noble en toutes choses. Mais s'il n'est humble à l'égard de Dieu et du roi, qu'attend-il?

« Il convient que le Cid s'éloigne. Alors on dira dans les pays lointains qu'Alphonse fait justice, et, dans son châtiment, n'épargne personne. »

Le Cid emprunte de l'argent a deux Juifs.

Don Rodrigue de Bivar est à s'entretenir avec dona Chimène de son exil, car il se voit banni quoique innocent, par ordre du roi Alphonse, pour la réjouissance de ses envieux et pour les pleurs de la Castille, qu'il laisse orpheline.

Le Cid a dépensé à la guerre une grande partie de ses biens; aussi, pour faire sa route, n'a-t-il pas trouvé d'argent en ses domaines.

Il convie donc deux Juifs qu'il fait asseoir à sa table, et avec d'amicales caresses leur demande mille florins. Il leur dit de prendre en gage deux coffres d'argenterie, qu'ils vendront, pour retrouver leurs intérêts, s'il ne les a point payés au bout de Tannée. L'affaire se conclut, et il leur livre deux coffres fermés, tous les deux remplis de sable, et, confiants à son égard, les Juifs lui remettent les deux mille florins.

« 0 infâme nécessité, combien d'hommes honorables se trouvent forcés, pour échapper à tes étreintes, de faire mille choses indignes!

« Roi Alphonse, mon seigneur, tu prêtes l'oreille aux traîtres, et aux loyaux gentilshommes tu fermes oreille et palais.

« Demain je sortirai de Burgos pour gagner sur la frontière quelque pauvre château où ma troupe séjourne, tout en considérant les quatre parties du monde comme une

demeure trop étroite ; car je n'emmène pour combattre avec moi que des gens à tête fière. On verra flotter mes bannières sur les remparts qui serviront de refuge à tous les chevaliers maltraités.

« Et pour conserver le nom de ton royaume, qui est ma patrie, les pays dont je ferai conquête s'appelleront la Nouvelle-Castille.:»

Le Cid s'arrête à Saint-Pierre de Cardefia.

Ce bon Cid Campeador, — qu'en santé Dieu maintienne! — fit veillée d'armes à Saint-Pierre de Cardena : car le chevalier chrétien, s'il veut vaincre à la guerre, doit fortifier son bras des bénédictions de l'Église. Dona Elvire et dona Sol y viennent en compagnie de leur mère, apportant une riche offrande.

Après que la messe eût été chantée, l'abbé et les moines s'avancèrent pour bénir le pennon, le pennon à croix écarlate. Le Cid détacha son manteau de ses épaules et revêtit sa nouvelle armure, et, saisissant les bouts du pennon, parla de la sorte :

« 0 pennon saint et béni, un Castillan t'emporte, que son roi a malement exilé et que sa patrie regrette bien.

« Alphonse a prêté l'oreille aux mensonges des traîtres, il leur a livré ses trésors, le malheureux, et aussi, le malheureux, mes exploits! Quand les rois se payent ainsi de flatteries perfides, leurs sujets courent à de grand dangers, et soudain le malheur survient.

« Roi Alphonse, roi Alphonse, ces chants de sirène t'endorment pour te tuer. Malheur à toi si tu ne te réveilles ! Tu m'as interdit la Castille parce que je m'étais vanté d'y

être l'épouvante des méchants , de ne pas les laisser demeurer auprès de moi.

« Plaise au ciel que, privés de mon bras, tes créneaux ne tombent point! Tu as le sentiment et tu m'outrages, ils ne l'ont point et ils me pleurent.

« Eh bien! après tout cela, dans ma fidélité je te promets les territoires dont je ferai conquête sur la frontière par mes lances et mes arbalètes; car la vengeance du vassal contre son roi ressemble à la trahison, et souffrir les torts que l'on reçoit est la marque d'un sang noble. »

Aussitôt après avoir prononcé ce serment, le Cid embrassa doha Chimène et ses deux filles, puis les laissa muettes et éplorées.

XXIÏ

Conseils du Cid k doua Chimène.

Déjà couvert du casque, au moment de partir pour les combats de Valence, le Cid s'entretenait avec sa Chimène.

« Vous savez, lui disait-il, madame, combien notre tendresse, proclamant par là son amoureux vouloir, se résout de mauvais gré à la séparation. Mais où intervient la force le droit est anéanti : et force n'est-il pas pour un sang noble d'aller servir le Roi?

« Dans mon éloignement, comportez-vous comme une femme sensée que vous êtes, et, qu'on ne voie en vous nulle inconstance, puisque vous descendez d'honorable souche.

« Pendant les heures rapides , occupez-vous de vos intérêts; et dans l'oisiveté ne demeurez pas un instant, car c'est même chose que la mort.

« Gardez vos robes précieuses pour le temps où je serai de retour; car une femme sans mari doit aller avec grande modestie.

c Soyez préoccupée de vos filles. Cachez-les et ne leur laissez pas deviner que vous vous précautionnez contre le mal, car vous leur auriez fait deviner le mal lui-même. Qu'elles ne s'écartent pas un instant de dessous vos yeux, parce que des filles éloignées de leur mère sont bien près de la perdre.

« Montrez-vous grave avec les serviteurs, gracieuse avec les dames, pénétrante avec les étrangers, et avec les amis sévère.

« Ne communiquez point mes lettres à votre plus proche parente, et je ne ferai pas savoir à l'homme le plus prudent combien j'estime les vôtres; et montrez-les à vos filles, si vous n'avez pas assez de sagesse pour cacher votre joie, ce qui est un peu le propre des femmes.

« Si l'on vous conseille bien, faites ce que l'on vous conseille, et si Ton vous conseille mal, faites ce qui vous conviendra le plus.

« Je vous laisse vingt-deux maravédis pour chaque jour: traitez -vous selon votre qualité et ne soyez pas dure à la dépense. Si l'argent vous manquait, faites qu'on ne s'en aperçoive pas et envoyez-m'en demander ; mais n'engagez point vos joyaux. Ou bien cherchez un prêteur sur ma parole : vous trouverez bien avec elle qui vous secoure en votre nécessité, puisque j'ai toujours assisté le prochain.

« Et sur ce, madame, adieu, voici que j'entends un cliquetis d'armes. »

Et après un étroit embrassement, le Cid a sauté léger sur Babieca.

XXIlï

Exploits du Cid dans son exil.

Déjà le noble Cid honoré avait fini sa veillée d'armes et quitté doïia Chimène et ses deux filles éplorées. Comme il était encore en vue de Saint-Pierre, dans une large plaine, voici qu'il a dit à sa troupe attentive :

« Vous êtes à m' accompagner cinq cents gentilshommes, auxquels je ne dirai point les grandes obligations que ce nom impose. Puisque le Roi me bannit pour d'injustes griefs, sachez bien, ô mes amis, que vous allez tous en exil, car mon honneur reste commis à la garde de votre courage et de mon bras. Quoique le Roi ait été injuste, ses vassaux ne doivent point se montrer tels. »

Avant que de courir à la victoire et de verser le sang des ennemis, tous répondent : « Bon Cid, vos discours sont approuvés, car il suffit que vous commandiez pour que nous nous sentions obligés. »

Ils entrent sur les terres des Maures, et gagnent beaucoup de batailles, et soumettent beaucoup de châteaux, et rendent beaucoup de rois tributaires. La grande valeur de ce noble Cid honoré fut si puissante, qu'en peu de temps il eut poussé jusqu'à Valence, dont il s'empara.

Ayant trouvé dans cette ville de grands trésors, il envoya à l'ingrat roi Alphonse un magnifique présent de cent beaux chevaux, tous avec riches caparaçons à broderies variées; et de cent Maures, ses esclaves, qui les tenaient par la bride; et de cent clefs des villes et châteaux qu'ils avaient conquis. Il envoya aussi à don Alphonse quatre rois ses vassaux. Ordono, son grand favori, était chargé de ce présent.

Conquête d'Alcocer.

Le Cid suit la route de l'exil auquel il est condamné : car don Alphonse lui a enjoint de quitter la Castille, sur les rapports sinistres qu'il a reçus de ses envieux.

Conséquence naturelle de son heureux destin ! Ainsi arrive-t-il toujours que contre l'homme dont le mérite est reconnu, se dressent, par suite même de cette considération, de farouches ennemis. Ils sont jaloux de yoir que les yeux des gens sensés se tournent sur lui et non sur eux, que leurs noms soient obscurcis par un nom hier inconnu. Comme s'ils ne connaissaient point les sources de leur propre noblesse ! comme si leurs titres aussi bien que les siens n'avaient pas été acquis en l'une de ces trois choses, l'amitié des rois, les lettres ou la milice ! Pourquoi s'indigner de l'exaltation de cet homme qui se fait un nom par sa valeur? Quelle petite chose qu'une antiquité vieille d'un jour, et ne devraient-ils pas présumer que cet homme est de sang pur et illustre, puisque ce sang est le seul qui enfante de nobles actions.

Un sujet est donc une victime dévouée à l'envie, contre lui les médisants exercent leur langue en mille manières différentes. Ils voient en effet que par ses exploits il s'assure la renommée, et que les leurs menacent de mourir avec eux-mêmes. Aussi songent-ils à empêcher qu'on ne répète, qu'on ne célèbre ces hauts faits du prochain, que les rois ne les apprennent, et, poursuivant leur but avec perversité, cherchent- ils à tout dévorer comme d'immondes harpies.

Je dis donc que le Cid ne s'entendait pas à la paix, que son regard s'attachait toujours aux plus périlleuses entre-

prises, et qu'ainsi il vint assiéger Alcocer. C'était la place forte des Maures par excellence et la ville la plus importante qu'ils possédassent sur la frontière.

Ne pouvant y entrer malgré d'affreux massacres, le Cid eut recours à la ruse, chose permise et usitée à la guerre, par conséquent non moins louable, non moins honorable, non moins digne de procurer renommée, que la vaillance et le courage.

Pour abuser les Maures, il feint donc de s'enfuir avec sa gent, et de lever le siège par suite de la faim, de la soif, des fatigues : il laissait derrière lui nombre de tentes remplies de toutes sortes de riches objets, afin que le Maure avide sortît et s'élançât sur le butin, apportant au pillage autant de désordre que d'empressement, et privant la ville de la seule force par laquelle elle résistât aux assaillants.

Et ainsi arrive-t-il; quand les Maures voient cette retraite subite, ils abandonnent leur citadelle et commencent la poursuite. Aussitôt le brave de Bivar a fait volteface avec bonheur, et, brandissant sa lourde lance, il est tombé sur le gros Sarrasin, il s'est baigné dans le carnage. Sans perdre un soldat, il entre dans la ville et dans la forteresse.

Défense <T Alcocer.

Sur l'ordre du roi Alphonse le bon Cid est allé en exil et avec lui sont partis trois cents chevaliers, tous gentilshommes.

Comme le bon Cid s'était emparé d'Aleocer, ce château renommé, les Maures avec tous leurs alliés vinrent l'y assiéger.

Or, il n'osait sortir pour la bataille h cause du nombre des païens : c'est alors que le brave Alvar Fanez, dit de Minaya, s'adressa en ces termes aux compagnies du Gid :

« Amis, nous avons quitté le royaume de Léon où se trouvent nos terres pour venir jusqu'ici : que ce ne soit pas en vain. Déployez ce courage dont vous êtes remplis. Car à ne pas combattre contre les Maures, nous mangeons un pain mal gagné. Sortons incontinent et frappons sur eux avec intrépidité. Ainsi nos ancêtres ont conquis de la gloire. »

Le Cid lui dit : « Minaya , vous parlez comme un honorable, comme un brave et bon chevalier que vous êtes. Vous montrez bien que vous descendez d'un lignage justement estimé, et que vos aïeux n'ont jamais déchu de leur gloire, mais au contraire l'ont toujours accrue, ne redoutant pas de mourir, ne redoutant pas de souffrir toutes fatigues, quand devant eux ils voyaient cet honneur que vous prenez vous-même pour règle. »

Puis, se tournant avec bienveillance vers Pèdre Bermudez et lui remettant son étendard, il lui dit : « Pèdre Bermudez, vous êtes brave et courageux. C'est pourquoi je vous remets mon étendard, comme à un noble gentilhomme. Jusqu'à ce que je vous donne l'ordre, ne vous avancez pas trop. »

Pèdre Bermudez répondit : « Je vous jure, bon Cid honoré, par le vrai Dieu de la Trinité et par l'apôtre saint Jacques, de porter aujourd'hui cet étendard en lieu où il n'a jamais pénétré, et, si je ne lui fais pas acquérir grand honneur, de mourir en gentilhomme. »

Et avec une merveilleuse ardeur, il a donné de l'éperon à son cheval, et il a frappé au milieu des Maures et il y est resté sans blessure.

Le Cid les frappa de son côté et conquit sur eux le champ de bataille.

Le Cid à ses calomniateurs.

<( Chefs de guerre menteurs, qui des actions d'autrui savez composer un plat au goût de maintes oreilles sourdes d'ailleurs; gentilshommes de Villalon, chevaliers de Valduerna, bonnes gens de Villalva, et Chrétiens de Sansueha, écoutez-moi, si vous êtes demeurés avec ce souvenir, que mes plaintes sont filles de vos injures, et de vos fautes petites-filles.

« Je suis le Cid Campeador, et me trouve aujourd'hui près de Consuegra, aussi soumis au roi Alphonse que m'est soumise dona Chimène; je suis celui dont l'armure, dans la semaine tout entière, ne quitte pas deux fois le corps qui la porte, celui qui dans les rudes batailles, avec sa lance et son arbalète, marche toujours le premier, et sous la tente ne s'endort point.

« Je ne fais aux miens aucun tort, quoique je le puisse *. au contraire, je leur partage justement et l'or et la terre.

« Je combats avec la Tizona et n'attaque point avec les paroles, pour ne pas ressembler par là aux femmes à mauvaise langue.

« Je mange sur le sol, par manque de tables dressées, et pour dessert j'ai des assauts qui sont fruits me plaisant.

« Je ne déterre point les actions d'un brave homme ou d'une brave femme, et ne dis point comment un tel est gentilhomme, s'il a payé l'impôt ou le paye. Après dîner je ne m'occupe point de faire offense à personne, mais de savoir si l'on a bien serré les sangles de Babieca.

« Je ne me couche point en cherchant quelque fraude qui me donne des terres : si je le puis, j'en fais conquête ;

sinon, je m'en passe. Et quand je prends un château, je fais peindre sur les murailles les armes du roi Alphonse, et devant elles je m'humilie.

« Je pleure, lorsque je me trouve seul, ma douce compagne Chimène, restée seule ainsi que moi, et triste comme la tourterelle, sur une terre étrangère; car bien que ce soit sa patrie, elle s'y trouve entourée d'ennemis, ou plutôt des ennemis de son époux, mais qui douterait qu'ils ne soient les siens?

« Je demande justice et je pense que mes prières parviendront au ciel. Puisque mes prières sont justes, comment douter qu'elles puissent y parvenir. »

Voilà ce qu'écrivait Rodrigue aux comtes de Consuegra, riches gentilshommes sans honneur comme sans biens.

Victoire du Cid sur don Pèdre d'Aragon.

Ce bon Cid Campeador est parti de Saragosse, amenant avec lui ses gens, et enseigne déployée, pour faire une course sur Monzon et après sur Huesca, et aussi sur Onda, sur Almenar, qu'il ravage.

Le roi Pèdre d'Aragon fut pénétré d'une très-grande inquiétude quand il sut que le bon Cid se trouvait aussi près de lui. Il convoqua ses gens qui accoururent merveilleusement nombreux, et avec eux se rendit à Piedra-AUa, où il fit planter les tentes. Il y était en vue du Cid, mais il ne s'avançait pas contre lui.

En compagnie de douze des siens, armés de la bonne manière, le Cid sort de Monzon pour courir la campagne. Les gens du roi d'Aragon l'ont appris aussitôt par les sentinelles apostées, et voici qu'ils s'élancent contre lui au

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