T. IL
nombre de cent cinquante chevaliers. Contre tous le Cid combat et triomphe comme un brave. 11 s'empare de sept chevaliers et de leurs chevaux, les autres s'enfuient du champ de bataille, se souciant peu de l'attendre.
Les prisonniers demandent merci, ils le supplient de les relâcher: le Cid, homme d'honneur par excellence, se rend à leur demande.
XXYIII
Réconciliation du Cid avec ie Roi.
Comme Adofir de Mudafar tenait Rueda en sa garde au nom du bon roi don Alphonse qui venait de la conquérir, le Maure Almofalas, avec une audacieuse adresse se glissa dans le château et s'en empara.
Adofir, sitôt qu'il l'eût appris, envoya message au Roi et lui demanda son secours pour reprendre la ville. Le Roi lui dépêcha Ramire et le comte don Garcie, avec nombre de gens armés marchant en leur compagnie.
A cette nouvelle le Maure a dit qu'il livrerait le château à ce bon roi don Alphonse, mais qu'à tout autre il refuserait. 11 Ta môme invité à sa table, pour lui faire trahison là-bas, à l'intérieur du château.
Cependant le Roi eut des craintes, et comme il ne voulait pas y aller, c'est l'infant don Ramire accompagné du comte qui se rendit à ce dîner. Or sitôt qu'ils eurent franchi la porte, on leur enleva la vie à tous deux et aux gens dont ils étaient suivis.
Le Roi en a eu grand chagrin, et se tenant pour déshonoré, a envoyé une lettre au Cid, le pauvre exilé de Castille, qui se trouvait près de là.
Le Cid lit le message, et se rend incontinent auprès du Roi ; il est accompagné de chevaliers gentilshommes.
Quand le bon Roi le vit, il lui accorda son pardon, lui raconta ce qui vient d'être raconté, et lui demanda de le venger, de s'en retourner avec lui à son royaume et seigneurie.
Le Cid lui baisa les mains pour le pardon qu'il lui délivrait, mais il refusa de l'accepter que le Roi ne lui eût promis d'accorder aux gentilshommes un délai de trente jours pour sortir du pays s'ils commettaient quelque crime, et de ne jamais les exiler avant qu'ils eussent été entendus, non plus que de contrevenir aux privilèges dont ses vassaux jouissaient, non plus que de les imposer au delà du convenable : au cas où. il le ferait, ils pourraient se soulever contre lui.
Le Roi donne toutes ces promesses sans rien refuser.
Le Cid s'avance donc en Gastille et assiège le Maure qui avait si mal agi. Il le réduit par une violente famine et envoie aussitôt au Roi les premiers d'entre les traîtres. Le Roi les ayant reçus fait d'eux grande justice; et remercie beaucoup le Cid du présent qu'il lui a envoyé.
Lâcheté de Martin Pelaez,
Ce bon Cid Castillan tenait Yalence assiégée, combattant chaque jour avec les Maures qu'elle renfermait. 11 en avait tué ou blessé beaucoup, il en avait fait d'autres prisonniers.
Au quartier général du brave Rodrigue un chevalier est venu, du nom de Martin Pelaez, Martin Pelaez FAsturien, de très-haute taille et de très-puissante membrure, et en outre de belle mine. Mais il est fort poltron, il l'a montré dans les luttes et dans les batailles où il s'est trouvé. Le bon Cid a donc grand déplaisir de le voir à son côté :
homme si efféminé n'est point fait pour vivre avec lui.
Un jour le bon Gid, le Cid avec ses vassaux, entra en bataille contre les Maures. Ils luttaient en braves. Martin s'était rendu au combat avec sa forte armure et son cheval : mais plutôt que de se jeter dans la mêlée il retourna au camp et honteux se cacha dans sa tente. Il y resta enseveli, jusqu'à ce que le Cid lui-même fût revenu, après avoir remporté la victoire et laissé nombre de Maures sur la place.
Cependant le Cid s'est assis pour le repas : comme c'est sa coutume, il se trouve sur son banc à dossier et tout seul à sa table. A une autre table sont d'entre ses chevaliers ceux qu'il tient en estime, et personne ne mange avec eux, sinon les plus renommés. Ainsi l'a ordonné le bon Cid pour en faire des hommes vaillants, en sorte que chacun s'efforce d'accomplir d'honorables exploits afin de dîner à la table d'Alvar Fanez et de son frère.
Martin Peîaez, bien persuadé que le Cid n'avait point vu sa fuite, se lave les mains et vient s'asseoir à la table où se trouve Alvar Fanez avec la compagnie des preux.
Mais le Cid est allé à lui et l'a tiré par le bras en lui disant :
« Vous n'êtes point tel que vous vous asseyiez à telle table, et que vous osiez vous approcher ainsi de mes parents. Ils valent mieux que vous et moi : ils sont braves et éprouvés. Mais asseyez-vous à la mienne et prenez avec moi dans mon plat. »
Faute d'entendement, Pelaez ne pensa point que ce fussent des reproches, et alla s'asseoir avec le Cid, à sa table, à son côté. Le Cid avec grande sagesse lui fit ainsi réprimande.
Réprimande du Cid à Martin Pelaez.
C'est en particulier que le Cid reprend Martin Pelaez, car c'est en particulier qu'on reproche aux braves leurs fautes. Il lui dit avec un visage irrité :
« Est-il possible qu'un homme ose fuir, lorsqu'il est noble, épouvanté par la bataille? Vous surtout, étant ce que vous êtes, venant d'où vous venez? Mais quand vous seriez resté mort, cette mort vous était glorieuse !
« Je me lève de table où je ne saurais manger une bouchée. Et comment donc manger quand ii me semble vous voir encore?
« Faites attention à mes paroles, et ne songez point à fuir, parce qu'en fuyant vous outragez votre honneur et moi-même.
« Si l'excuse de votre conduite est dans le nombre des Maures que vous avez vu accourir, je refuse de la recevoir. Entrez en religion, où vous pourrez vivre en servant Dieu tout à votre aise, mais vous n'êtes pas à la guerre pour ne servir que lui.
a Placez-vous à mon côté • peut-être que là votre frayeur vous abandonnera et vous pourrez réparer vos fautes. Venez au combat ce soir : je veux voir si vous souffrirez d'être bravé mille fois plutôt que de tomber mort dans la lutte, et il peut arriver que vous en sortiez vivant. Je veux y aller pour voir ce que vous ferez et si vous connaissez l'honneur.
a Sur ce, Martin, adieu. Il vous faut manger sans moi jusqu'à ce que vous vous soyez rendu digne de la faveur que je viens de vous accorder. »
174 EO-MANCES
Même sujet.
« Le juste ciel a mis souillure dans le creuset de votre honneur, car vous avez quitté la mêlée et l'on vous a vu en sortir par la fuite.
« Levez-vous, Martin Pelaez, puisqu'il a été publiquement reconnu que vous n'étiez qu'un efféminé, un jeune homme plein de couardise. Ne dinez point parmi les infançons : pour manger avec eux, il faut avoir combattu d'un cœur intrépide et vaillant.
« Souvenez-vous, Martin, de vos pères et de vos aïeux, et répétez les paroles que je prononce à l'instant :
« J "aime mieux perdre la vie chez les Païens, que chez les Chrétiens l'honneur, et puisque le juste ciel me poursuit, je vais me comporter de telle sorte que sa fureur s'apaise. »
« Pesez ces paroles, et prenez garde que le vent ne les emporte : celui-là qui vit sans honneur vit pour ainsi dire dans la mort.
« A quoi vous a servi votre noblesse? Qu'avez-vous fait dans la bataille de vos noms et de vos titres? Ils ne sont encore écrits qu'en noir. Et où avez-vous laissé vôtre cheval? Je crois que vous l'avez laissé mort, car celui qui s'oublie lui-même ne peut guère prendre souci d'autrui. »
C'est ainsi que le bon Cid parlait en grand secret à Martin, puis, élevant la voix, il s'écria de sa poitrine a acier :
« J'aime mieux perdre la vie chez les Païens, que chez les Chrétiens l'Jwnneur. »
xxxu
Exploit de Martin Pelaez.
Le Cid a pris par la main, sans reproche et sans colère, le jeune Martin Pelaez qui venait de fuir dans la bataille, et «pour mieux le reprendre de sa méchante couardise, Pa fait asseoir à sa table, où il tient ce langage paternel :
« Prenons notre repas ensemble, car ce n'est pas mon sentiment ni mon désir que vous dîniez avec les grands, qui ont triomphé par l'épée. Mangez dans cette écuelle qu'on se passe en Rappelant l'un l'autre. Gomme vous n'avez pas été brave, je veux vous voir ici, à mon côté : ceux qui dînent et s'assoient là -bas avec Alvar Fanez, ont obtenu par leurs prouesses cette table et une éternelle renommée.
« Il convient de laver nos taches dans le sang d'ennemis qui tombent blessés selon l'honneur et rendant l'âme. Une vie honteuse attend celui qui manque de valeur, encore que ses richesses le mettent entre les plus grands d'Espagne.
« Qu'il vous souvienne des exploits que mon ami Pèdr¥ Bermudez vient d'accomplir dans la bataille et du bon tranchant de son épée. Conduisons-nous de telle sorte que nous ne recevions injure de personne, que les Maures de Valence ne puissent en nous frappant souiller leurs lances. L'homme qui remplit son devoir se décharge de toute faute, parce que chez lui il ne saurait y avoir manquement aux prescriptions de l'honneur. »
Après quoi le Gid se tut.
Et aussitôt le repas terminé, il ordonna que les trompettes sonnassent et que l'on courût aux armes. Les Maures de Valence et les troupes asturiennes soutinrent ce nouvel
engagement avec une nouvelle ardeur. Martin Pelaez, honteux des paroles qu'il venait d'entendre, fit en ce jour de tels exploits, que le Cid fut dans l'admiration et l'émerveillement, de tels exploits, que cette victoire fut attribuée à Martin Pelaez.
Les Maures craignent désormais ce nom, qui a conquis palme et laurier.
Même sujet.
Martin Pelaez s'était beaucoup ému des paroles du Cid ; il en avait conçu grande honte et en était resté fort préoccupé. 11 se rendit à sa tente, et là, avec tristesse et anxiété, se prit à considérer comme quoi le Cid, ayant vu très-clairement sa couardise, ne lui permettait point pour sa peine de manger avec les braves. Et il résolut d'être courageux ou de mourir au champ de bataille.
Le lendemain, le Cid ayant quitté son camp et s'étant approché de Valence, les Maures se hâtèrent de sortir et de #mber sur les Chrétiens; ils s'élancèrent avec une furieuse et folle ardeur.
Martin Pelaez est le premier qui entre en lice, et il frappe sur eux avec tant de vigueur, qu'il en désarçonne un grand nombre. Alors il perd toute crainte, se sent rempli d'un courage extraordinaire et combat vaillamment tant que dure le combat.
Comme il donnait partout mort ou blessure, faisant des ennemis grand carnage, ceux-ci se sont écriés :
« D'où donc sort ce diable? Jusqu'à présent, nous n'avions vu homme si fort et si courageux ! Tous il nous tue ou nous blesse, il nous chasse du champ de bataille. »
Cependant il refoulait les Maures derrière les portes de Valence. Ses bras s'étaient baignés dans le sang jusqu'au coude; nul, si ce n'est le Cid renommé, n'avait combattu comme lui.
Les Maures vaincus, Pelaez s'en retourna. Quand il fut arrivé, Rodrigue, qui était à l'attendre, l'embrassa avec une joie sans égale et lui dit :
« Martin Pelaez, vous êtes devenu brave et vaillant. Vous n'êtes plus tel que vous méritiez de vous asseoir désormais auprès de moi. Asseyez-vous auprès d'Alvar Fanez, mon cousin germain, et de ces chevaliers vaillants et estimés. Vos belles actions leur seront toujours en mémoire. Vous êtes leur compagnon, vous devez manger à leur table. »
De ce jour et avant, il accomplit en bon chevalier les exploits les plus remarquables, brave autant que le plus estimé. Et ainsi s'accomplit ce proverbe, connu de tout le monde : Qui sous bon arbre s'arrête, de bonne ombre estcouvert.
Un Maure prédit la prise de Valence.
Valence se trouve serrée et ne peut faire bonne défense, parce que les Almoravides refusent de la secourir.
A cette vue, un vieux Maure, versé dans la divination, est monté sur une haute tour pour mieux contempler la ville. Plus elle lui paraît belle, plus son chagrin augmente; il soupire avec une profonde tristesse, et on l'entend s'écrier :
«0 Valence! ô Valence! digne d'un règne immortel! Si Dieu n'a compassion, de toi, ta gloire va être anéantie,
et avec elle les joies que nous avions accoutumé de savourer.
« Les quatre pierres angulaires sur lesquelles se trouve assise ta muraille voudraient, si elles le pouvaient, se réunir pour pleurer. Les solides remparts qui, sur ce fondement, se dressaient si. fiers, je les vois tout tremblants pour avoir reçu tant d'attaques. Les tours que tes enfants apercevaient de loin et ne considéraient jamais sans s'enorgueillir de leur splendeur et de leur majesté, ces nobles tours s'écroulent peu à peu, sans qu'on puisse les réparer. Et tes blancs créneaux, qui étincelaienl comme le cristal, ont perdu ce bel et brillant aspect.
« Ton fleuve si puissant, ton fleuve Guadalaviar, est sorti de son lit, et comme lui le reste de tes eaux. Tes ruisseaux, autrefois transparents, ne roulent plus que des ondes troublées. Tes sources et tes fontaines ont toutes tari.
<c Tes verdoyants et fertiles vergers ne sont plus doux à voir pour personne, parce que les bêtes en ont rongé jusqu'à la racine des plantes. Tes prairies aux cent mille fleurs n'exhalent plus de parfums, mais les tiges y languissent flétries, sans couleur, sans odeur.
« Les honorables richesses que tu retirais de cette plage, de cette mer, se sont changées en dommage et en déshonneur, pour elles tu es malheureuse.
« Les montagnes, les champs et les terres, sur lesquels s'étendait ton pouvoir, aveuglent tes yeux de la fumée de leurs incendies.
« Ton infortune est si profonde et ta maladie si grave, que les hommes désespèrent de pouvoir te procurer le salut (1).
(1) La Chronique du Cid donne de la détresse des Valcnciens assiégés un tableau effrayant; mais ce récit, calqué sans doute sur la narration arabe, n'a rien d'invraisemblable, si Ton réfléchit que le siège dura dix mois.
« On ne pouvait obtenir ces vivres qu'a très-haut prix de ceux
a 0 Valence! ô Valence! Dieu veuille te secourir, car maintes fois j'ai prédit ce qu'aujourd'hui je vois en pleurant. »
Le Cid après la conquête de Valence.
« Sans perdre le temps en réflexions, rendez-vous auprès des Maures : prenez soin des blessés et mettez en terre les
qui tenaient le pouvoir. On se nourrissait donc de cuir de vache et de bouillon fait avec ce cuir ; les hommes pauvres mangeaient même la chair des cadavres. Tout le peuple se trouvait dans les on ries de la mort ; l'on voyait un homme, et il tombait mort de faim. En sorte que toutes les places étaient remplies de fosses, et dans chacune Ton mettait ensemble dix ou douze corps. Ceux qui pouvaient sortir de la ville allaient se mettre prisonniers au pouvoir des Chrétiens... Et cela dura bien deux mois, de façon qu'il ne resta dans la ville aucune bête de somme, si ce n'est trois ou quatre chevaux et une mule. Et les gens étaient si exténués de faim, qu'il n'y avait personne pour monter sur le mur, hormis le très-petit nombre de ceux qui possédaient quelque chose... » Cliap. CXCIII, CXGiV.
Enfin, les assiégés se rendirent.
« Et ils ouvrirent les portes sur l'heure de midi, et tous les habitants de la ville se réunirent, lesquels semblaient sortir des tombeaux : ainsi en sera-t-il pour la convocation qui se fera au jour du jugement, alors que les morts sortiront de leurs fosses et viendront devant la majesté de Dieu; ils sortaient pareillement défigurés. — Les Maures d'Alcudia vinrent .pour vendre des vivres, et ceux qui ne pouvaient en acheter mangeaient les herbes des champs : et ils se tenaient pour heureux, parce qu'ils sortaient a volonté et rentraient sans crainte. Mais les Maures prudents eurent défiance et pressentirent ce qui allait arriver ; car les vivres furent funestes : ceux qui ne cherchaient pas à se rassasier recouvrèrent la santé, mais tous les autres moururent ; c'est pourquoi la mortalité se trouva si grande parmi eux, que les champs S£ remplirent de tombes. » Chap, GCil.
cadavres. Dites à ces malheureux, expliquez à ces malheureuses que si nous sommes terribles dans la guerre, dans la paix nous devenons compatissants. Donnez-leur assez de confiance pour leur inspirer de venir à moi, en sorte que de ma bouche même ils apprennent si mes intentions sont aucunement de m'emparer de leurs trésors, — ce en quoi j'échouerais peut-être, — - ou de prendre leurs filles pour maîtresses. Je n'ai point commerce avec d'autre femme que ma femme légitime, qui se trouve aujourd'hui, selon mes ordres, à Saint-Pierre de Cardefia.
« Et je vous ordonne, Alvar Fanez, si j'ai pouvoir de rien vous ordonner, d'aller vers elle et mes filles, mes filles avant toute autre chose. Portez-leur trente marcs d'or, en sorte qu'elles puissent faire le voyage de Valence, et voir cette ville, et s'y divertir.
« Pour l'autel de Saint-Pierre, prenez trente autres marcs d'argent, que vous remettrez à don Sanche, puisqu'il y est abbé.
« Et prenez pour le roi don Alphonse, mon bon seigneur par droit de naissance, deux chevaux bien enharnachés à mon usage.
<x Et aux honorables juifs Rachel et Vidas, portez deux cents marcs d'or, autant d'argent, et pas davantage. C'est ce qu'ils m'ont donné en prêt lorsque je partis pour la guerre, sous la garantie de deux coffres remplis de sable et de ma bonne foi. Vous aurez à les prier de ma part de vouloir bien me pardonner : car je n'ai agi ainsi qu'en cédant à une grande nécessité. Et encore qu'ils croient n'avoir dans leurs coffres que du sable, l'or de ma parole s'y trouve enfoui. Payez-leur les intérêts, que je suis obligé de compter du jour même où j'ai tenu leur argent à ma disposition.
« Et vous, Martin Antolinez, vous irez en sa compagnie, et vous raconterez à ma Chimène mes bonnes aventures. Vous direz au roi don Alphonse de me prêter son bouffor,
EOMANCES 181
parce que ma Chimène aime beaucoup la guitare et les chansons. »
Ainsi parla le Cid quand il eut conquis Valence et y fut entré vainqueur.
Même sujet.
Le Cid se trouvait exilé de Castille, de la cour comme de son château, par son Roi, qui s'était fatigué de vaincre à la guerre.
Mais les armes lui ont été heureuses.
Le sang des Maures qu'il vient de vaincre à la frontière avait à peine séché sur ses habits, et sur les superbes remparts de Valence humiliée, ses pennons tremblaient encore, quand il ordonna pour le roi Alphonse un riche présent de prisonniers et de chevaux, de dépouilles et de richesses. Il dépêcha le tout à Burgos et à Alvar Fanez, qui est chargé de la conduite, et qui doit répéter ses paroles au Roi. Il parla de la sorte :
c< Obtiens, ami, duroi Alphonse, que Sa Grandeur veuille bien accepter l'hommage et l'offrande d'un gentilhomme exilé, et dans ce pauvre présent prendre en considération cette seule chose, qu'il a été acheté des Maures au prix d'un sang généreux.
« Oui, en deux ans, avec mon épée, je lui ai conquis plus de terres que ne lui en avait laissé son père, le roi Ferdinand (puisse-t-il être dans la gloire 1) ; qu'il reçoive ce présent en témoignage de cette vérité.
« Et si je paye, moi, mes dettes à mon roi avec les dépouilles d'autres rois, que don Alphonse ne me l'impute point à orgueil ; mais puisqu'il a bien pu, en qualité de t. il. H
Roi, m'enlever mon bien, je peux bien, moi, en qualité de pauvre, le payer avec le bien d'autrui.
« Et qu'il reconnaisse que, pour son bonheur, des milliers d'ennemis sont devant mes enseignes, comme les ténèbres devant le soleil. Et j'espère en Dieu que ce bras continuera de l'enrichir, tant que ma main tiendra Tizona et que mon talon frappera Babieca.
« Et en même temps, pendant que cette poitrine, comme une forte muraille, protège leur vie et leurs domaines, que mes envieux se reposent, qu'ils sachent se retenir au palais, qu'ils prennent garde de m'insulter. Car voici qu'un jour je lâcherai la troupe de mes prisonniers maures, et leur torrent se précipitera contre leurs châteaux, pour voir s'ils défendent aussi bien leur honneur qu'ils ternissent celui du prochain. Et si je leur donnais à voir ce qui ne leur a été donné que d'entendre, ils verraient que le Gid n'est pas aussi méchant que le sont leurs meilleures actions. Car h la paix et h la guerre, avec leur langue ou leur épée, comment servent-ils le Roi, ces courtisans menteurs ?
« Et le bon roi Alphonse verra si ses forces se trouvent à Burgos, si les champs de bataille sont de brique, et si les pierres ont du courage.
« Je le supplie de permettre que ces bannières soient placées sous les regards de mon glorieux Prince de l'Église, en signe que, grâce à son aide, il en reste à peine autant de déployées dans toute l'Espagne, et que je pars pour les conquérir.
« Et je le supplie de m'envoyer mes filles et ma Chimène, douces joies, doux trésors de cette âme triste et isolée. S'il ne s'émeut point de ma solitude, qu'il s'émeuve au moins de celle de Chimène et lui donne de se réjouir de la gloire par moi acquise pendant si longue absence.
« Attention, Alvar, et ne vous trompez point ; que dans chacune des paroles que vous porterez devant le Roi éclate ma justification et mon innocence. Dites-lui hardiment que
je sais que sur la roue de la fortune se trouveront des courtisans à peser mes pensées et votre langage lui-même. Faites en sorte que vos discours, encore qu'ils affligent ceux que mon bien afflige, ne leur laissent pas autre chose que de l'envie contre moi, contre vous, contre vos paroles. « Et si au retour vous ne me trouviez point dans ma Valence bien-aimée, vous me trouveriez combattant contre les xMaures de Consuegra. »
Message cTAlvar Fanez.
Ce bon et fameux Rodrigue de Bivar, le valeureux Castillan, a fait la conquête de Valence. Les grandes richesses qu'il y trouve, c'est sur les Maures qu'il s'en est emparé.
Comme bon et loyal serviteur, il a envoyé son présent à ce bon roi Alphonse, dont il est le vassal. Il lui rend l'hommage que lui doit tout brave gentilhomme. C'est cent chevaux qu'il lui envoie, avec selle et freins : ceux qu'il a chargés de les conduire sont gentilshommes très-honorables Martin Antolin de Burgos et l'illustre Alvar Fanez.
Les messagers du Cid sont arrivés à Palencia, où se trouve le roi Alphonse et les grands de son royaume. Les deux chevaliers remettent le présent au Roi à son sortir de la messe et ils lui baisent la main . Alors le Roi, s'adressant à Alvar Fanez :
« Soyez le bienvenu ! Quelle nouvelle apportez-vous du Cid, mon loyal serviteur ? »
Celui-ci répondit : « Bon maître, il vous baise les mains et les pieds, comme à son seigneur par droit de nature, dont il doit attendre le bonheur.
« Ce qui est arrivé au Cid vous sera par moi raconté. Sur les Maures, qui montraient grande vaillance, il a rem-
porté trois batailles rangées. Il leur a enlevé quatre châteaux très-fortifiés, et leur a pris également la noble cité de Valence, où il a mis un archevêque, à cause de l'importance de la ville. Du butin qu'il a fait, il vous envoie cent chevaux, comme étant son seigneur, il vous envoie aujourd'hui cent chevaux. »
Le Roi fut dans l'étonnement quand il entendit ces paroles, et d'avoir appris de pareilles choses, il se mit à faire son signe de croix :
« Saint Isidore me protège ! J'avoue que je suis émerveillé de ce que vous me racontez de ce bon Cid tant renommé ! Je me réjouis fort de ses succès, et je reçois avec plaisir son présent comme celui du plus noble et plus honorable vassal qui se soit trouvé dans les Espagnes par tous les siècles déjà passés.
« Je lui accorde Valence avec tout ce qu'il a conquis et tout ce qu'il conquerra. Qu'il tienne ses terres sous son commandement, qu'il s'en proclame le seigneur, en restant toujours mon vassal, car je suis seigneur naturel du pays où il est né.
« C'est avec mon agrément que tous iront le servir et l'aider, car c'est justice qu'on soit servi quand on est le Cid, le Cid très-honoré. »
Môme sujet,
Le Cid a envoyé au Roi quatre rois ses vassaux : c'est Ordono, son grand favori, qui a porté ce présent, et voici qu'il dit au roi Alphonse : « Le Cid, ton fidèle vassal, t'envoie ce présent, car un gentilhomme n'est exilé que dans son corps, non pour son devoir. »
Le Roi le remercie beaucoup et répond : « Je rappelle le Cid de son exil, car il le mérite par cette noble et digne conduite. »
Ordoïïo s'est alors relevé de terre, a baisé la main au Roi. et, se tournant vers ceux qui le regardaient, leur a dit tout ému : « Ainsi, lorsqu'on ne murmure point en ce palais, se comportent les Rois avec celui qui est (si je puis ainsi parler) le soutien de la Castille, celui dont le nom seul fait trembler le pays sarrasin. Et je vous ai tenu ce langage d'après Tordre du Cid. »
Ordono paya aux juifs ce dont il leur était redevable, capital et intérêt, sans leur retenir un comado, et, ouvrant les coffres, leur dit : « Votre argent n'était point prêté sur un gage, mais seulement sur l'honneur du Cid, qui avait enfermé dans ces coffres l'or de sa vérité (1), trésor sans prix. »
Alvar Fanez a la cour.
Alvar Fanez est arrivé à Rurgos, amenant au Roi sa part de butin, prisonniers et chevaux, dépouilles et richesses. Il entre et baise la main à don Alphonse, qui le lui a permis, et, se tenant à genoux devant lui, commence ainsi son message :
« Puissant roi Alphonse, que votre grandeur veuille accepter l'hommage et l'offrande d'un gentilhomme exilé. Don Rodrigue de Rivar, votre défenseur, votre inébranlable
(1) La loyauté du Cid se trouve si bien établie en Espagne, que cette expression : Foi de Rodrigue! y est restée une formule de serment populaire.
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rempart, banni par l'envie de ses domaines et de votre royaume, m'a enjoint, en me chargeant de sa justification, de vous parler avec franchise. Je vais donc, pour ne point me tromper, vous répéter ses propres paroles.
« Il dit que dans ce pauvre présent vous preniez en considération cette seule chose, qu'il a été acheté des Maures au prix d'un sang généreux ; qu'en deux ans, avec son épée, il vous a conquis plus de terres que ne vous en avait laissé votre père le roi Ferdinand ; que vous receviez ce présent en témoignage de cette vérité, et que, s'il paye ses dettes à son Roi avec les dépouilles d'autres rois, vous ne le lui imputiez pas à orgueil ; qu'il peut bien, puisqu'on qualité de seigneur vous lui avez enlevé son bien, vous payer, en qualité de pauvre, avec le bien d'autrui. Il dit que vous espériez en Dieu et en lui d'être encore enrichi par son bras, tant que sa main tiendra Tizona et que son talon frappera Babieca ; et que vdus consentiez à laisser placer ces bannières à Saint-Pierre, sous les regards du grand et glorieux Prince de l'Église, en signe que, grâce à son aide, il en reste a peine autant de déployées dans toute l'Espagne, et que le Cid est déjà parti pour les conquérir ; qu'il vous supplie d'envoyer vers lui ses filles et sa Chimène, douces joies, doux trésors de son âme triste et affligée ; que si vous ne vous émouvez de sa solitude, vous vous émouviez au moins de celle de Chimène, et lui accordiez de se réjouir de la gloire par lui acquise pendant si longue absence. »
« Je ne voudrais point m'être trompé, car je dois, ô Roi! dans chacune de ces paroles vous apporter la justification et l'innocence de Rodrigue. »
A peine a-t-il accompli son message, qu'éclate l'envie des flatteurs jaloux et des vils médisants. Un comte se lève qui s'est senti blessé et dit au Roi :
« Que votre Altesse n'ajoute point crédit à ces paroles, qui sont ruses pour vous prendre. Voici que le Cid Rodri-