XL
Entrevue du Cid avec le Roi.
« Que vos bras nerveux se jettent autour de mon cou, car je suis pour vous un maître plein d'amour et comme le monde n'en renferme point d'autre. Ne refusez pas de m'embrasser, puisque ce sont ces bras d'homme fort qui ont délivré mes terres et conquis celles des Maures. Ne craignez point, je vous le permets ; prenez garde seulement de me tacher; car sur votre armure je vois des gouttes de sang maure encore fraîches.
« Oubliez le mal que je vous ai fait, car sachez qu'il vous mérité cette faveur, et que désormais instruit par vous, je ne prendrai plus à mon service ces gens qui auprès des rois cherchent leurs intérêts. D'ailleurs, si je vous ai exilé, Rodrigue, c'était pour que vous détournassiez les dévastations de ces Maures toujours grossissants, et que votre renommée volât bien haut. Je ne vous ai point banni de mon royaume pour satisfaire des fourbes malveillants à votre égard, mais pour montrer mon pouvoir dans les pays étrangers.
190 EOMANCES
(( Des mains de votre cousin Alvar Fanez j'ai reçu votre présent, Rodrigue, non comme celui d'un vassal, mais comme celui d'un ami. Les drapeaux que vous avez conquis là-bas sur les Maures et que vous m'avez ainsi envovés, vous les verrez à Saint-Pierre.
« Votre Chimène Gomez, qui vous a toujours si tendrement aimé, me querelle sans cesse, parce que je l'ai dcmarièe. N'écoutez point ses plaintes quand elles s'adressent à moi : le plus petit ressentiment triomphe des femmes les plus sages. Volez à sa rencontre ; car je crois qu'elle est dans l'attente, plus désireuse sans doute de vous voir, que vous n'êtes désireux en cette rencontre de me voir moimême.
« Si les mauvais conseillers font ce qu'ils ont coutume de faire, au lieu de me saluer vous ne songerez qu'à ma mort. N'y songez point, brave Gid, mais que saint Laurent vous aide, et que par saint Jean ces dissentiments se changent en une paix toujours durable.
« Jetez vos bras autour de mon cou : ces bras pendant la paix peuvent bien prendre ainsi votre Roi, puisque pendant la guerre ils ont pris cinq rois ennemis. »
Ainsi parla le roi don Alphonse le sixième au valeureux Cid, lorsque après sa campagne contre les Maures, il revint vers lui victorieux.