‹ La légende du CidChapitre 13 sur 59 · KO M ANC ES · texte numérisé non relu

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gue, grâce à ce présent, pense rentrer demain à Burgos pour y renouveler vos outrages. »

Alvar Fanez a enfoncé son bonnet, sa droite empoigne son épée, et bégayant de colère, il fait ainsi réponse au comte :

« Que personne ne bouge ni ne parle ! Et si quelqu'un voulait bouger, qu'il le sache bien : c'est le Cid présent qui lui parle, car je le suis, moi, en son absence. Et la moindre faiblesse viendrait-elle à envahir mon petit courage, la grande fermeté du Ciel me soutient de Valence même. Qu'aucun fourbe ne le vende, ni aucun flatteur, car par le nom du Cid je ne répondrais plus de sa tête ni de la mienne.

« Et vous, Roi, qui vous accommodez, qui vivez de ces flatteries, n'ayez que la flatterie pour rempart et vous verrez ce qu'elle est à la guerre.

« Pardonnez si dans ma fureur je perds le respect dû à Votre Altesse, et remettez-moi, si vous le voulez bien, les trésors bien-aimés du Cid : je dis doua Chimène, et avec elle ses deux filles, puisque je vous offre leur rançon comme si elles se trouvaient en captivité. »

Alors le roi Alphonse s'est levé, il a prié Alvar Fanez de s'apaiser, et il lui demande de venir avec lui voir Chimène.

Lettre du Cid au Roi.

« Le vassal déloyal, le banni, le traître; celui qui ne demeura point dans la Castille quoiqu'il y fût né; celui qui fut méprisé de tous, et de vous plus que de tout autre ; celui qui pour s'occuper de vos intérêts ne se souvient plus de lui-même; celui qui aujourd'hui ne se rappelle plus,

pkis du tout vos outrages, vous envoie salut de Valence, que Dieu vous l'accorde.

« Du tort que vous lui avez fait, seigneur, il ne demande point vengeance, parce qu'il en est résulté votre avantage et sa gloire.

« De même il pardonne à ses calomniateurs encore qu'indignes de pardon.

« Ainsi les secrets de Dieu sont de bien grande profondeur. Parfois, où l'homme croyait se voir menacé de ruine, il rencontre la for! une. Comme ces mystères sont donc élevés!

« Je parle d'expérience, et je sais à qui il a donné la gloire, et comment il vous a fait roi et, en quelque sorte, un instrument avec lequel il travaille.

« Dans ce grand coffre d'argent je vous fais don d'un riche présent : ayez-le, don Alphonse, en grande estime, car grande estime il mérite.

« Il y a dedans cinq couronnes, avec pennons royaux et cinq sceptres d'or pur pris sur cinq rois.

(.( Il y a également cinq clefs, que comme à son Roi et seigneur votre serviteur vous remet : ce qu'un traître ne ferait point. Parez-en votre écu, votre gloire n'en sera point ternie : leur dure conquête me coûte assez de sang!

« Ne donnez rien au messager, car je l'ai déjà payé, c'est Alvar Fanez Minaya, un mien serviteur. Faites connaissance, seigneur Roi, avec cet homme excellent, et parlezlui tendrement, quoique je n'aie jamais obtenu de vous pareil traitement. Les bonnes paroles coûtent si peu aux rois, seigneur, et cependant elles rendent les vassaux fidèles, ce que ne fait point la crainte. Car la crainte et l'amour ne mangent pas dans un même plat, oh non, et l'homme que l'on craint est rarement aimé de cœur.

« Vous direz que ce Rodrigue a toujours été un donneur de- conseils : mais le temps vous apprendra bien vite si vous en avez quelque autre meilleur. Car je ne suis point si

mauvais vassal, qu'avec nombre de vassaux comme moi, je n'eusse promptement recouvré tout ce qu'a perdu le roi goth.

« Jouissez mille ans de ce que je vous donne, je vous mets aujourd'hui même en possession. Je ne désire rien pour moi ; j'attends seulement que vous soyez bienveillant et que vous pensiez à ma Chimène, dame de grand mérite, et à mes filles. C'est le seul bienfait que je vous demande en prix de mes services, s'ils ont mérité quelque salaire, et il ne vous sera point difficile de remplir cette obligation. »

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