‹ La légende du CidChapitre 16 sur 59 · XLI1I · texte numérisé non relu

XLI1I

Le Cid défend Valence contre le Miramamolin.

Ce fameux Cid est renommé à bon droit, car il a fait la conquête de Valence, il s'en est emparé sur les Maures. Sa femme s'y trouve, sa femme, fille du comte Lozano,

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avec dona Sol et doîia El vire. Il y a peu de temps qu'elles sont arrivées de Saint-Pierre de Cardena où le Cid les avait laissées.

Le Cid étant ainsi à se réjouir, il lui est survenu cette nouvelle, que le grand Miramamolin, couronné roi de Tunis, s'avançait avec une immense troupe de gens à cheval pour lui enlever Valence : ces cavaliers étaient cinquante mille, et les fantassins n'en finissaient plus.

Le Cid, comme il était vaillant et fort expérimenté dans les armes, sût apprêter ses châteaux et mettre partout des provisions, puis encouragea ses chevaliers comme c'était 3a coutume.

Il fit monter doua Chimène, et avec elle ses filles, sur la plus haute tour qui se trouvât dans l'Alcazar.

Elles regardaient du côté de la mer; elles se mirent à regarder comment les Maures dressaient leurs tentes avec beaucoup de hâte et beaucoup de soin. Tout autour de Valence ils poussaient de grands cris, et à battre leurs tambours ébranlaient les airs.

Dona Chimène et ses filles en ont conçu une grande frayeur : car jamais elles n'avaient vu tant de troupes dans un camp. Cependant le Cid les rassure en leur parlant ainsi :

« Ne craignez point, dona Chimène, ni vous, filles, que j'aime tant. Tant que je demeurerai vivant, ne vous inquiétez de rien.

« Les Maures que vous voyez ici vont être vaincus, et avec leurs grandes ricKesses, mes filles, je vais vous marier. Car plus les Maures sont nombreux, plus ils laisseront de butin. Et ces trompettes qu'ils portent, qu'ils ont fait sonner devant vous, serviront pour l'église de ce bon peuple de Valence. »

Et voyant que les Maures viennent de pénétrer dans les jardins par bandes et petites troupes, sans ordre comme sans précaution, le Cid appelant Alvar Salvadores :

« Soyez vitement armé, et prenant avec vous deux cents hommes habitués au cheval , faites une charge contre ces chiens de païens, pour que Chimène et ses filles voient que vous êtes vaillant. »

Salvadores de faire aussitôt ce que le Cid. lui commande. Il est tombé à l'improviste sur les Maures et les a chassés des jardins. Avec les siens il va frappant sur eux, il va frappant et tuant jusque dans les tentes qu'ils ont dressées.

Les siens revinrent tous après avoir tué deux cents Maures. Mais Salvadores resta prisonnier; car pour être le premier il s'était engagé si avant au milieu des ennemis qu'il avait été pris. Le Cid tailla les Maures en pièces le jour suivant, et le délivra.

Bataille contre le Miramamolin.

Déjà sortent en bon ordre de Valence les troupes du brave Cid Castillan, gens de pied, gens de cheval. Bermudez le vaillant porte la bannière flottante. C'est par la porte de la Couleuvre que tous vont au champ. Don Hiéronyme, l'Archevêque, marche en avant, bien armé. Ils s'avancent contre le roi Maure nommé Miramamolin qui est venu pour enlever au Cid sa conquête.

Le Maure amenait sous ses ordres cinquante mille chevaliers.

Les deux armées fort bien ordonnées se sont jointes.

Les Maures étant nombreux, les Chrétiens qui étaient en si petit nombre, se trouvaient en grand péril : mais, chevauchant sur Babieca, le bon Cid est arrivé, qui a crié d'une voix forte ; « Dieu nous aide, et saint Jacques! » Ils vont

frappant sur les Maures, ils vont frappant et tuant. Le Cid a grand plaisir de se voir bien monté sur son cheval Babieca, et il lève son bras baigné du sang des Maures, baigné de ce sang jusques au coude. Il ne frappe pas plus d'une fois le Maure qui ose l'attendre.

Aussi les Maures ont fini par s'enfuir et lui abandonner le champ : alors en s' élançant à leur poursuite, il se rencontre avec leur roi. Il l'a déjà frappé trois fois, mais le Maure porte bonne armure et le cheval du bon Cid l'a dépassé de beaucoup, et quand il revint à lui, celui-ci avait gagné beaucoup de terrain.

Le Cid ne put donc l'atteindre, et il se réfugia dans un château. Des hommes qu'il avait amenés, il ne lui restait plus que mille et cinq cents : le reste était mort ou prisonnier.

Le Cid eut un grand butin et d'or, et d'argent, et de chevaux, et la tente la plus riche qu'on pût voir chez les Chrétiens. Il trouva dans la tente don Alvar Salvadores, ce qui le réjouit fort.

Le Cid revient à Valence, et Chimène et ses filles en conçoivent grande joie.

Le Cid marie ses filles aux comtes de Carrion.

Les comtes (de Carrion) considérant le mérite du seigneur de Bivar, et songeant que sa renommée s'accroît toujours par les prouesses qu'il accomplit, demandent au roi don Alphonse de les marier avec ses filles : avoir le Cid pour beau-père, c'est une gloire qu'on peut estimer. Le Roi pour leur procurer cette gloire lui envoie aussitôt un mes-

: qu'il vienne h Requefia traiter avec lui de l'affaire.

Rodrigue, ayant lu la lettre, en fit part à Chimène : car en ces circonstances les femmes ont d'ordinaire très-grande autorité.

Elle ne l'apprit pas avec satisfaction, et dit au Cid : « Il ne me plaît point de m'emparenter avec les comtes, encore qu'ils soient de bon lignage. Faites d'ailleurs en cela, Rodrigue, ce qui vous sourira davantage : il ne manque point de conseil là où vous vous trouvez avec le Roi. »

Rodrigue part donc pour Requefia, et le Roi s'y rend également en compagnie des deux comtes, pour que le Cid les voie et leur parle.

Après qu'une messe eût été dite en grande solennité devant le Roi et les grands, par don Hiéronyme, évêque, le Roi emmena le Cid à part de tous les assistants, et d'un visage empreint de gravité lui parla ainsi :

« Vous savez bien, don Rodrigue, que je vous porte assez grande affection, et que je songe à vos affaires avec sollicitude suffisante. C'est pourquoi vous saurez que j'ai fait ce voyage dans le but de parler avec vous de certaine chose qu'il importe de traiter ainsi.

« Les comtes de Carrion m'ont prié de m'entendre avec vous à cet effet, que vous leur accordiez vos filles. Si je conclus ce mariage, si vous leur faites cette faveur, ils nous seront reconnaissants, car c'est justice et raison d'estimer les filles nées de tel père. Ils aspirent à votre amitié, attendent un bienveillant accord, sont pleins d'ardeur pour vos intérêts et d'estime pour votre sang. »

Alors le Cid remercia le Roi de si grande faveur, et lui dit de disposer de tout ce qui lui appartenait : que sous ses ordres il se mettait lui-même, et ses filles, et ses biens, qu'il ne mariait point ses filles, mais les lui donnait à marier.

Le Roi le remercia pour cette parole, et commanda qu'on

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leur remît huit mille marcs d'argent pour le jour des noces : il chargea l'oncle des damoiselles, le brave Alvar Fanez, de les garder jusqu'à ce qu'elles se mariassent.

Aussitôt le Roi manda les comtes, et leur ordonna de baiser les mains au Cid Ruy Diaz, et de lui rendre hommage. Et ainsi firent-ils devant le Roi et les grands, que le Cid alors convia tous à la cérémonie des noces.

Puis le Roi partit pour la Castille, et le seigneur deBivar partit avec lui, mais après deux lieues le Roi lui défendit d'aller plus avant.

Rodrigue est retourné à Valence, où il veut que les comtes et les chevaliers se réunissent pour les noces. Quand le Cid les voit assemblés, il dit à Alvar Fanez d'exécuter à point et incontinent tout ce qu'avait commandé le Roi, d'amener ses nièces et de les remettre aussitôt aux comtes ou infants, dits de Carrion.

Elles furent remises, et alors les comtes donnèrent des marques d'amour, des signes de la joie qui naissait pour eux de ce mariage. Car l'amour est si violent et ses effets sont tels, que les yeux le publient encore que la langue le taise.

L'Évêque remplit son office, donna paix et bénédiction.

Il y eut fête pendant huit jours, cannes (1), taureaux et bals.

Le Roi fit de grands présents aux comtes et aux magnats : car celui qui est grand dans ses exploits a coutume d'être grand en toutes choses.

(1) Espèce de tournoi inoffensif où les lances étaient remplacées par des roseaux.

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