XL VI
Lâcheté des comtes de Cardon.
Son dîner terminé, le seigneur Cid s'est endormi sur son précieux banc à dossier, la tête soutenue par la main. Sont à veiller sur son sommeil ses gendres Diègue et Ferdinand, et le bègue Bermude, déterminé dans la bataille.
Ils s'occupaient de rapporter des choses plaisantes, et chacun en rapportait à son tour, et, pour réprimer leurs rires, ils tenaient la 'main pressée contre les lèvres, quand ils ont entendu des voix tonnantes dans le palais, ces cris : a Gare le lion ! Mal meure qui Ta lâché ! »
Don Bermude ne se trouble point, mais les deux frères, dans toute l'amertume de la frayeur, oublient leur gaieté; ils échangent quelques mots à voix basse et précipitée, et se décident bien vite à une prompte fuite.
Le plus jeune des deux, Fernand Gonzalez, a le premier accompli cette lâcheté : il s'est accroupi derrière le Cid, sous son banc à dossier; Diègue, l'aîné, s'est caché un peu plus loin, dans un lieu si sale, qu'il ne peut être nommé.
Cependant la foule entre en criant, et le lion en rugissant : Bermude est à l'attendre, l'estoc au poing.
Alors le Cid dit un mot, auquel, comme par miracle, la bête féroce s'apaisa et devint timide, et remua la queue. Le Cid l'en remercia, et, lui mettant le bras autour du cou, le ramena à sa cage avec mille caresses.
La foule reste ébahie de ce qu'elle a vu, mais point compris : elle a vu deux lions, dont le plus brave était le Cid.
Celui-ci, de retour dans la salle, souriant et tranquille, s'informe de ses deux gendres, car il a deviné leur méfait.
Bermude lui répond : « Je vous donnerai nouvelle de l'un d'eux, qui s'est accroupi ici pour voir si le lion était mâle ou femelle. »
Alors entra Martin Pefciez, le timide Asturien, qui s'écria: « Bonne nouvelle, on Ta retiré! »
— « Qui donc? » demanda le Cid.
— « L'autre frère, répondit-il, qui de frayeur s'est mis là où ne se mettrait pas le diable. Yoyez-le venir, seigneur; mais retirez-vous de côté, car pour vous tenir auprès de lui vous auriez besoin d'un encensoir. »
L'un fut tiré de sa cache, l'autre amené par le bras, tous deux avec leurs riches habits de noces souillés de vilaines choses.
Le Cid, transporté de colère, les regarde l'un et l'autre, et il s'efforce de parler, il s'eiïorce de se taire. A la fin la voix du superbe Castillan éclate et leur adresse les reproches que je vais rapporter.