XC1V
Même sujet.
« Celle qui ne pardonne à aucun, aux rois non plus qu'aux riches-hommes, comme j'étais gisant à Valence, s'est présentée à ma porte et m'a appelé. Je me trouve prêt à suivre ses ordres, c'est pourquoi je fais ce testament où sont mes dernières volontés.
« Moi, Rodrigue de Bivar, nommé d'ailleurs le brave Cid Campeador des nations mauresques :
a Je recommande mon âme à Dieu, pour qu'en son royaume il la mette;
« Et quant à ce corps fait de terre, j'ordonne qu'à la terre il retourne : lorsqu'il aura trépassé, qu'on le prépare et l'embaume et le conserve avec les aromates des coffrets dont me fit présent le roi de Perse, et que, placé sur Babieca, derrière ma bannière (1) et mes pennons, on le montre au roi Bucar et à tous ses défenseurs ;
(1) La bannière et Técu du Gid sont conservés aujourd'hui dans l'église de Saint-Pierre ; mais la bannière a perdu toute couleur,
EOMANCES 277
« Et j'ordonne que mon Babieca soit mis en fosse et sépulture, crainte que les chiens ne mangent ce cheval qui à tant de chiens brisa les os;
a Et pour faire mes obsèques, que mes infançons se réunissent, ceux qui mangent à ma table mon pain, les braves conquérants ;
« Et à la sainte Confrérie du riche et pauvre Lazare, je lègue le pré de Bivar, deçà et delà, avec les dépendances;
« Item, je défends que pour me pleurer on loue des pleureuses; les larmes de ma Chimène me suffisent sans qu'on lui en fasse acheter d'autres ;
« Et qu'à Saint-Pierre de Cardena, auprès du Saint- Pêcheur, on me donne une tombe avec son mausolée en bronze;
a Item, j'ordonne qu'au Juif que je dus tromper dans ma pauvreté, on rende un coffre d'argent du même poids que le coffre de sable ;
« Et à Gil Diaz le déserteur, qui des Maures est venu à Dieu, je lègue mes brassards, mes grèves et mes cuirasses ;
« Que le noble roi don Sanche, le bon évêque don Lope, et mon neveu Alvar Fanez me servent d'exécuteurs ;
« Et ce qui restera de mon bien, qu'on le distribue parmi les pauvres , qui sont entre l'homme et Dieu parrains et intercesseurs. »
Féca toute devise et tout emblème. Cependant, de nos jours, on a relevé heureusement ce noble étendard du héros castillan dans la guerre contre le Maroc, et l'on a crié avec enthousiasme : « Le monde a reconnu les enfants du Gid. »
XGV
Mort du Cid.
C'était pendant le courant de Tannée mil cent trentedeux, le quinzième jour de mai, que le bon Cid gisait souffrant à Valence, la ville renommée, qu'il avait conquise sur les Maures.
Sa femme étant présente et aussi ses familiers, il se met à faire son testament, dans lequel il dit en substance :
« On enterrera mon corps à Saint-Pierre de Cardena;
« Je lègue à chacun des gentilshommes que j'avais à mon service cinq cents maravédis, et mille à certains;
« A doîia Chimène Gomez tous les biens que je possède : ma volonté est qu'elle vive en ce monde très-honorablement, et qu'elle habite au monastère dit de Cardena ;
« J'ordonne à Gil Diaz, mon familier, d'être son respectueux serviteur ;
« Les exécuteurs testamentaires que je nomme sont doua Chimène, et l' évoque don Hiéronyme, et je leur adjoins Àlvar Fanez : mon cousin Pèdre Bermudez prendra également ce soin. »
Puis il a demandé les sacrements, car pour lui la vie se termine, et ce bon Cid les a reçus avec très-grande dévotion.
Et ses yeux pleuraient, ses yeux versaient beaucoup de larmes.
Et il se coucha en son lit, appelant le Christ à son aide, etdisant :
« La puissance est à toi, fils de la Vierge Marie, tiens sont les royaumes, et le monde t'obéit : partout ta volonté s'accomplit, rien qui ne soit sous ton commandement.
ROMANCES 27t>
« Je te demande en grâce de ne pas laisser mon âme se perdre, mais de la conduire au repos qui n'a point de fin.» Et en disant ces mots, le noble héros mourait. Dieu a reçu son âme, qui s'en va pure de toute tache.
XGVI
On ressuscite le Cid après sa mort.
Pendant que Chîmène, dans le- silence de la nuit, se prépare avec quelques-uns des siens à quitter Valence, et que les nobles Castillans, plus braves que nombreux, avec une feinte joie veillent à la défense des superbes remparts, Alvar Fanez de Minaya, don Ordono et don Bermude, apprêtent pour la bataille le corps défunt du Cid.
Pour accomplir ce qu'il commanda à son dernier moment, ils ne lui mettent point la cuirasse qu'il portait dans les batailles, mais ils lui donnent heaume et écu de parchemin peint. Son cadavre embaumé a été placé entre deux planches, et revêtu d'un justaucorps vert, à teinte gaie. Sur sa poitrine sa rouge insigne, honneur et effroi du monde. Des culottes de couleur, agrémentées de desseins qu'on a figurés sur la toile crue, car de toile crue elles sont. Le bras droit levé, du moins autant qu'il se peut, et dans la main sa Tizona, le fer nu et brillant.
Ils l'apprêtèrent de la sorte, et quand il fut ainsi apprêté, ils ne le regardèrent pas sans peur, tant il se montrait furieux ! Ils amenèrent alors Babieca, qui à sa vue devint fort triste, comme s'il n'eût pas été une brute sans raison.
Puis ils attachèrent fortement les jambes aux arçons, et les pieds aux étriers pour les assurer davantage.
Et à la lumière de l'étoile du matin qui pour le contempler s'arrêta, avec leur capitaine inanimé ils s'élancèrent
tous au champ, où ils vainquirent Bucarpar le bon plaisir de Dieu.
Et quand ils terminèrent la bataille, le soleil terminait sa course.
Victoire du Cid après sa mort»
Il gît mort, ce bon Cid que Ton appelait de Bivar.
Gil Diaz, son bon serviteur, a rempli ses ordres. Le corps embaumé demeure tout roide. La figure reste pleine de beauté, très-belle et vivement colorée ; tes yeux s'ouvrent également : la barbe est fort bien arrangée. 11 ne semblerait pas qu'il soit mort, mais tout au contraire il paraît vivant.
Pour que le corps se tînt droit, voici de quel expédient usa Gil Diaz. Il le plaça sur une selle, une planche contre les épaules et une autre contre la poitrine, qui .arrivant toutes deux jusque sous les bras, se rejoignaient par les côtés. Celle de derrière couvrait le derrière de la tête, et celle de devant montait jusqu'à la barbe. Elles maintenaient ainsi le corps droit, sans qu'il pût incliner d'aucun côté.
Douze jours s'étant passés depuis la mort du Cid, ses gens s'apprêtèrent pour sortir au combat contre ce roi maure Bucar et toute sa valetaille.
Quand le milieu de la nuit fut venu, ils posèrent surBabieca le corps ainsi préparé et l'attachèrent au cheval.
Se tenant droit et bien d'aplomb, il semblait être vivant. Il avait aux jambes chausses tissues de blanc et de noir, et aux bras brassards pareils à ceux qu'il portait étant en vie. On lui passa un vêtement dont l'arrière-point se voyait. Au cou on lui mit son écu avec sa devise flottante ; et sur
BOMANCES 281
la tête, un morion en parchemin peint, qu'on aurait dit de fer, tant il était bien imité. La Tizona lui fut habilement attachée à la main droite, et elle se dressait si bien que' c'était merveille.
D'un côté s'avançait le fameux évêque don Hiéronyme, et de l'autre Gil Diaz, menant Babieca.
Cependant don Pèdre Bermudez est sorti, la bannière du Cid au vent, avec quatre cents gentilshommes qui forment sa garde. Derrière lui marchentles bagages, gardés par égal nombre de gentilshommes : puis le corps du Cid, au milieu d'une troupe fort vaillante. Ils sont ainsi cent à escorter et conduire l'honoré corps. Dona Chimène suit le convoi, en compagnie dé six cents chevaliers qu'on lui a donnés pour cortège : ils vont en silence et si doucement qu'on ne les croirait pas vingt.
Et les voilà hors de Valence. Le jour s'annonçait brillant.
Alvar Fanez fut le premier à se précipiter avec grande ardeur sur le puissant parti de Maures qu'amenait avec lui Bucar.
Il rencontra tout d'abord une Mauresque fort intrépide et fort habile à lancer les flèches du carquois avec les arcs de Turquie. Elle avait été surnommée l'Étoile à cause de son adresse à frapper de ses dards. Elle allait en avant, montée sur un cheval, avec cent compagnes très-vaillantes et très-courageuses. Les gens du Cid les ont hardiment frappées et les laissent étendues à terre.
Le roi Bucar et les rois de son parti les avaient aperçus, et à considérer la gent chrétienne ils restèrent stupéfaits. Il leur sembla qu'ils s'avançaient sept cent mille cavaliers, tous blancs comme neige, et parmi eux, plus grand que tout autre, un guerrier merveilleux, porté sur un cheval blanc, ayant sur sa poitrine une croix écarlate. en sa main une blanche bannière : et de feu paraissait l'épée, dont il blessait les Maures, et il faisait d'eux grand carnage, mettant en fuite ceux qui ne l'attendaient point.
Le roi Bucar et ses alliés d'abandonner le champ, et de prendre le chemin de la côte, où mouillent leurs vaisseaux.
Les gens du Gid poursuivent enfrappant : aucun ne doit leur échapper. Ils tombent tous dans la mer, et se noient plus de dix mille, car avec la hâte qu'ils y mettent, ils ne peuvent s'embarquer. Vingt de leurs rois sont morts : Bucar s'est sauvé par la fuite.
Les gens du Cid s'emparent des lentes et d'une grande quantité d'or et d'argent : le plus pauvre devient riche du. butin qu'il ramasse.
Puis ils ont cheminé vers la Gastille comme l'avait ordonné le bon Cid , et ils arrivent à Saint-Pierre dit de Cardeha.
C'est là qu'ils laissent le corps du Cid, celui que l'Espagne tant honorait.
Le corps du Cid est conduit a Saint-Pierre de Cardeïïa.
Le roi Bucar, avec tous ses alliés, avait été vaincu à la* bataille du Cid, dans la plaine de Valence.
On suit le chemin de Castille.
Le bon Cid n'est plus en vie, mais il va chevauchant sur Babieca, avec les siens à son côté. 11 ne porte aucune armure et n'a que ses vêtements : ceux qui ne savent point sa mort le croiraient vivant. Chaque fois qu'une journée est terminée, on le descend de sa monture, et il demeure roide et droit, à cheval sur la selle.
La bonne Chimène Gomez avait envoyé message aux parents du Cid pour qu'ils vinssent lui rendre honneur, et aussi à ses deux gendres, qui étaient rois couronnés.
Comme ils faisaient route, Alvar Fanez proposa de mettre
le cadavre dans un cercueil fermé, qu'on recouvrirait de pourpre, et clouerait avec beaux clous d'or. Mais doua Chimène ne l'a point voulu, et elle parle ainsi :
« Le Cid a le visage beau et les yeux très-brillants. Tant qu'il restera en cet état, il n'y a pas de raison pour rien changer» D'ailleurs mes gendres comme mes filles aimeront bien mieux voir ce corps tel qu'il est maintenant qu'enseveli. »
Tous reconnurent pour bonne la pensée de Chimène.
Don Sanche et aussi Garcie étaient à attendre le Cid : ils se sont tous rejoints à une demi-lieue d'Olmedo.
Ce bon roi d'Aragon amène des chevaliers armés, qui ont leurs écus renversés et suspendus à leurs arçons, et portent en signe de grand deuil des manteaux noirs dont les capuchons sont rabaissés, selon la coutume castillane.
Doua Sol et ses dames avaient mis mantilles cl'étamine, et elles voulaient aussi vêtir grand deuil. Mais Chimène le leur a défendu, parce que tel est l'ordre du Cid, et que l'on doit agir suivant cet ordre.
Le Roi et sa femme sont arrivés auprès du Cid. Tous deux lui baisent la main, et à le voir ont grand étonnement, qu'il ne semble point mort, mais vivant et très-honoré.
Du royaume de Castille beaucoup viennent le voir.
Tint aussi don Garcie, roi du royaume de Navarre : il amenait avec lui sa femme, fille du bon Cid renommé. Ils baisèrent les mains au Cid en répandant maintes larmes.
Tous vont à Saint-Pierre, car c'est là qu'on doit l'ensevelir.
Ce bon roi Alphonse, l'ayant appris également, a quitté Tolède et est venu à Saint-Pierre. Toute la parenté du Cid a voulu sortir pour le recevoir. Le Roi fit grand honneur au corps du Cid honoré, et ordonna qu'on ne l'enterrât point, mais que son corps embaumé fût placé sur le côté de l'autel, Tizona clans la main droite.
Et il resta ainsi un long temps, un temps plus long que dix années.
Douleur de Chimèiie aux obsèques du Cid,
Dona Chimène célébrait à Saint-Pierre de Cardeîia les obsèques funéraires de Rodrigue de Bivar : avec elle ses deux filles que le ciel vient de faire reines, en réparation de l'outrage que ne méritait guère leur innocence.
Elle a placé le corps dans un cercueil aussi noir que son chagrin, et, comme s'il était vivant, éplorée, elle lui parle de la sorte :
« 0 appui des Chrétiens ! Foudre du ciel sur la terre ! Fouet de la Maurérie ! Défense de la foi de Dieu!
« N'êtes-vous pas celui à qui ne virent jamais tourner le dos ces hypocrites amis, auteurs de votre bannissement?
« N'êtes-vous pas celui qui, exilé sur les calomnies des flatteurs, soumit à son roi mille châteaux et frontières?
« N'êtes-vous pas celui qui s'empara de Valence, et qui, dans six batailles, vainquit sans pitié mille âmes féroces ?
« 0 amère solitude ! comme tu apprends au cœur blessé à se révolter contre cette terrible justice de Dieu, contre cette séparation déchirante ! »
Mais la très-noble dame ne put rien ajouter, car elle tomba sur le corps, défaillante et demi-morte.
Éloge du Cid,
A Burgos naquit la gloire, la valeur et le soutien de l'Espagne : car c'est coutume que sur la tête se trouve la plus brillante insigne.
Celui dont les triomphes d'éternelle mémoire ont gravé le nom aux deux pôles et dont l'âme est entrée dans la gloire des cieux ;
Celui de qui les rois espagnols ont reçu assez de sang, qu'ils en sont réveillés pour la guerre et les exploits, s'ils s'endorment;
Celui qui fracassa les épées des fils d'Agar, et, déjà trépassé, vainquit encore au champ de bataille sept de leurs rois;
Celui qui, vaillant et fidèle à son roi comme à sa patrie, rendit l'Hespérie fameuse, et jusqu'aux étoiles exalta sa renommée;
Celui que les hommes sages proclament un guerrier unique, et pour ses grands exploits nomment prince des combats ;
Celui que ses ennemis, les Maures, appelaient l'invincible Rodrigue et le seigneur de la plaine.
Étant si bon qu'il l'était, l'envie lui a décoché son trait ; mais le bouclier de la vertu n'a point été transpercé de cette flèche, et, comme il arrive toujours, qui mal commence mal finit, et les coups d'uue arme traîtresse tuent leur propre maître. D'aussi nombreuses perfidies n'ont pu tacher sa renommée : avec l'infamie de ses détracteurs, le ciel la purifiait.
236 KOMANCES
Son corps est au large dans la terre à Saint-Pierre de' Cardena : là elle ne lui manque plus, comme elle lui manqua pendant sa vie.
Miracle au tombeau du Cid.
A Saint-Pierre de Cardena se trouve le corps embaumé du Cid, ce vainqueur invaincu des Maures et des Chrétiens.
Par ordre du roi Alphonse, il a été assis sur son banc à dossier. Sa noble et vaillante personne est parée de riches vêtements; son visage, qui respire grande gravité, reste découvert; il a barbe blanche et longue comme un homme estimé; il porte à son côté la bonne épée Tizona; il ne semble pas qu'il soit mort, mais vivant et très-honoré.
Ainsi demeura-t-il sept ans, comme on l'a déjà dit. Chaque année, pour son âme entrée dans la gloire, on faisait fête à Saint-Pierre : et la première année seulement hors de l'endroit où il était.
Grande gent est accourue pour voir son corps si bien conservé.
Mais son corps reste seul, sans personne pour le garder.
Comme les choses se trouvaient en cet état, un juif ainsi venu, réfléchissant en lui-même, raisonna de la sorte :
« Voilà donc le corps du Cid de tous si vanté; et ils disent que pendant sa vie nul ne lui toucha la barbe. Eh bien! moi, je veux la toucher, et la prendre en ma main. Puisqu'il est là bien mort, il ne s'en défendra point. Je veux voir ce qu'il fera, s'il me donnera quelque effroi. »
Et le juif a étendu la main pour faire ce qu'il méditait ; mais avant qu'il touchât la barbe, le bon Cid avait em-
?poigné son épée et lavait tirée d'une palme. A cette vue, le juif conçut très-grande frayeur, et tomba tout de son long à la renverse, à demi mort d'épouvante.
Ceux qui entrèrent dans l'église, le trouvant ainsi étendu, lui jetèrent de l'eau par la figure pour lui rendre ses •esprits; et sitôt qu'il revint à lui, tous lui demandèrent pour quelle cause ils l'avaient vu en si triste état : et lui leur révéla incontinent comment les choses étaient survenues.
Tous rendent grâces à Dieu pour le miracle raconté, parce que, se souvenant de son serviteur, il n'avait point permis qu'il fût souillé par la main de ce juif, guidé de si mauvaise pensée.
Le juif se fit aussitôt chrétien et prit nom Diègue Grill. Il resta au service de Dieu dans ledit Saint-Pierre, et y termina ses jours en bon chrétien.
Don Sanche abandonne son butin en l'honneur du Cid
Don Sanche, à qui pour ses hauts faits l'on a donné le surnom de Vaillant, revient de Castille eu Navarre et s'avance avec sa troupe.
Il pousse devant lui le butin que son bras fort vient de gagner sur les terres de Castille, sans que personne l'en ait empêché. Triomphant, riche et satisfait, il s'en retourne à journées comptées, laissant les Castillans dépouillés Ad leurs biens.
Il avait ordonné que le convoi et l'escorte fissent cette route par Saint-Pierre de Cardena, afin de passer en cet endroit.
Le bruit en parvint à l'abbé qui tenait en sa garde le
288 KOMANCES
saint (1 ) corps du Cid. S'attendant donc à la venue du Roi, il apprêta tout comme pour une procession solennelle, et se disposa à sortir avec la bannière du Cid sitôt que le Roi paraîtrait.
Yoici, marchant sept à sept, au son rauque des tambours, les gens de don Sanche, qui amènent leur Roi au milieu d'eux : ils le regardent avec bonheur et fierté, tandis que lui-même tient gaiement ses yeux fixés sur les drapeaux qui flottent à ses côtés, comme sur son plus doux trésor.
Le vaillant don Sanche, s' avançant ainsi avec ses cavaliers, est arrivé au lieu où le saint abbé l'attendait joyeusement. Celui-ci met les genoux en terre, disant :
« Roi, ne dédaigne point ce discours, et ne ferme pas à ma voix ton oreille équitable.
« Tu sais bien, Roi valeureux, et vous le savez aussi, vous tous ici présents, que ce butin a été fait sur les Chrétiens et qu'il n'est point juste de l'emporter. Les guerres qu'ils entretiennent avec toi sont causes que tu remets sans cesse l'épée à la main pour leur mal, pour leur carnage. Le sang que tu répands chez eux pourrait fort bien s'épargner, et ton épée se retourner contre les Maures qui nous vainquent.
« Considère, ô bon Roi! cette bannière, la bannière du Cid, de qui tu descends. Je la mets devant toi pour que tu abandonnes ce butin. »
Le Roi, reconnaissant la bannière, a quitté son cheval, et, les genoux en terre, il la salue de la sorte :
« O puissant étendard de cet excellent guerrier qui fut le
(1) Cette qualification de saint fut prise au sérieux. Plusieurs siècles après la mort du héros, les Espagnols portaient encore des reliques du Cid et se rendaient en pèlerinage à son tombeau. Le roi Philippe II chargea même son ambassadeur auprès du Saint-Siège de solliciter l'instruction du procès de canonisation.
rempart de la Castille et Je couteau de la mort; qui fit trembler la Maurérie et écrasa ses forces, et après sa mort vainquit le roi Bucar; qui eut des rois pour vassaux; à qui les Saints parlaient et tenaient toujours compagnie, et obtinrent de Dieu de ne pas vous voir vaincu ! A vous et devant vous, je consacre, ainsi qu'un hommage bien dû, ces dépouilles de guerre. Qu'en votre temple elles soient placées! »
Et après avoir dit ces mots, il ordonne qu'on délivre les prisonniers et qu'on remette au saint abbé tout le butin : cela, par amour et révérence envers le Cid, à qui proprement il l'offre, lui rendant ainsi honneur après sa mort.
Que jamais son nom ne meure!
Cïll
Même sujet.
En Navarre se trouvait don Sanche, surnommé le Vaillant, arrière-petit-fils de ce bon Cid qui fit l'honneur de l'Espagne : il entretenait guerre avec le roi Alphonse, roi de Caslille.
Don Sanche parcourut le pays jusqu'à la ville de Burgos, où il fit grand carnage. Il amenait nombreux cavaliers et il enleva maints troupeaux qui valaient un beau prix.
Il s'en retourne en Navarre avec cette très-orgueilleuse présomption, que nul ne saurait lui résister, que personne ne l'arrêterait.
Cependant il a passé auprès de Saint-Pierre dit de Cardena, où se trouve le corps du Cid, celui qui pour la défaite de Bucar fut surnommé le vaillant Campeador, celui que tous vantent, parce qu'il n'eut jamais son second en bonté, force ni ruse.
Pour supérieur du monastère se trouvait là un vieil abbé
qui, chevalier dans un autre temps, avait conquis de l'honneur dans les armes : c'était un gentilhomme.
L'abbé s'affligea fort de voir emporter aussi grand butin que celui qu'emportait le roiSanche. Il détacha la bannière du Cid de l'autel près duquel on l'avait mise, et se rendit auprès de don Sanche bannière haute.
Le Roi fut fort étonné de voir cet étendard, parce qu'à cette époque il n'y en avait aucun qui lui ressemblât, aucun dans toute l'Espagne.
Le moine dit au Roi devant lequel il s'était prosterné :
« Tu sauras, bon Roi et seigneur, que mes paroles sont la vérité, et mes paroles sont celles-ci :
<c Ce monastère m'a été donné en garde : c'est là que repose le corps du bon Cid, le bon guerroyeur.
« Enhardi par ta bonté, et demandant ta bienveillance, j'apporte devant toi cette bannière du Cid, qui mérite respect, et je te prie de consentir à laisser là ton expédition par révérence pour le Cid et son étendard estimé. N'enlève point de butin cette fois : tu feras une chose louable, ô Roi, si tu accomplis ce que je demande. »
Le Roi demeura suspendu, et sans trouver de réponse, tout préoccupé de l'audace que l'abbé avait montrée à son endroit : il restait à considérer un bijou. Enfin il lui parle de la sorte :
« Je consens, bon père, à abandonner le butin que tu me demandes; je me sens poussé à le faire par de nombreuses raisons.
« Et la première, c'est que je viens moi-même du sang de ce bon Cid Campeador, qui s'appelait Ruy Diaz. Car je suis son arrière-petit-fils, étant fils du roi de Navarre, qui eut nom Garcie ; lui-même petit-fils de ce Cid dont je parle , comme fils de dona Elvire qui se maria avec mon aïeul; laquelle était fille du Cid et personne très-estimée.
« En second lieu, j'abandone mon butin pour faire hon-
neur à celte bannière et à ce corps que vous tenez en votre garde.
« Et je n'aurais point ces raisons que je devrais encore l'abandonner, car si le Gid vivait, je ne me serais point avancé jusqu'ici, et je n'oserais pas emporter cette proie.
« Pour toutes ces causes que je viens de dire, je vous accorde votre demande. »
Le Roi ordonne alors de rendre le butin et tout ce qu'ii emporte.
Il est resté un long temps à Saint-Pierre de Cardena, et il y a fait de grandes aumônes en l'honneur du bon Gid dont le corps s'y trouve.
Martyre des moines de Saint-Pierre de Cardeîia.
A Saint-Pierre de Cardena, où gît le Gid enterré, et aussi sa doua Chimène, car ils ont eu tous deux cette faveur, gisent aussi maints rois et maints gentilshommes qui, par leurs valeureux exploits, ont acquis renommée.
Entre toutes ces gloires, il en est une qui s'élève si haut que les cieux admirent encore sa merveilleuse grandeur.
Là, deux cents moines qui avaient ressemblé à saint Benoît par le vêtement et par la vie, moururent saints martyrs.
D'autres ordres bénis donnent leurs saints un à un; mais toi, en signe du grand nombre que tu en renfermes, tu en donnes deux cents pour un.
0 bienheureux Cardena! quoique tu sois resté sur la terre, par le sang de tes fils tu es monté jusqu'au ciel. Tous tes enfants sont hommes de guerre; mais dans leurs combats les uns ont vaincu en mourant, et les autres en tuant. Ces
Maures mécréants, lorsqu'ils sont entrés dans ta sainte maison, ne pensaient pas trouver un Ciel : ils en ont trouvé deux cents.
Et vous, glorieux Benoît, vous pouvez bien être fier de voir que dans votre famille il y a de si braves soldats.
GV
Justification des prouesses du Cid.
De tous ceux qui parlent mal du Cid, aucun ne parle selon la vérité, car le Cid fut un bon chevalier et des meilleurs d'Espagne, grand serviteur de ses rois, grand défenseur de sa patrie ; ennemi des traîtres et ami de gent honorable, le Cid, dans sa vie comme dans sa mort, mérita digne louange, quoique des poètes méchants s'attaquent h lui et le bafouent.
L'un dit : « Les faits que l'on rapporte de lui ne renferment point la vérité, mais nos histoires ne sont que contes et sornettes. » Le philosophe nous enseigne qu'il ne faut point discuter contre celui qui nie le principe, et c'est justice, puisqu'il nie par ignorance. Celui-là qui manque à la vérité a coutume de médire de l'histoire, pour faire confusion et réciter son mensonge.
Ils disent : « Aux sots à croire qu'il remporta des victoires après sa mort! » comme si c'était chose impossible pour celui que protégeaient les saints.
Ils nomment encore fausseté cette tradition, qu'il tira la moitié de son épée contre un juif voulant, après sa mort aussi, lui toucher la barbe. Ces vils poètes, comme ils sont eux-mêmes éloignés de la grâce, n'entendent pas que Dieu se souvienne des siens et les défende. Oui, quand les lois de
la guerre ne lui auraient pas prescrit cette conduite, Dieu devait, parce qu'il avait gardé sa loi, après sa mort le délivrer de l'infamie.
Ils disent aussi que le Gid se fâcha beaucoup trop contre les comtes de Carrion, et qu'il n'agit pas selon l'honneur en les citant. Veux-tu donc, méchant poëte, que les comtes restent tranquilles après semblable trahison, et que l'offensé se taise?
Que peux-tu dire du Cid , si parce qu'il recourt à la justice pour le châtiment des déloyaux, tu t'élèves contre lui en outrages? Sans doute ton sens pervers permettrait qu'on exerçât pareilles infamies sur ta femme, sur tes filles, tu le souffrirais et tu garderais le silence, soit que le courage te manque, soit que vengeances si élevées ne conviennent point à ces lâches poitrines où la langue tient la place du cœur.
Quel diable, poëte à n'enfler qu'un chalumeau, te poussa à parler du noble Cid, de ses exploits et de sa maison? N'avais-tu pas auprès de toi d'autres hommes contre lesquels tu te serais rué, sans que jamais les faits fussent en désaccord avec tes injures?
Ta langue impitoyable ne pouvait-elle, réponds, parler de cet autre qui, sans savoir môme le roman, discourt sur toutes sciences, et mange plus de bénéfices que dix ânes ne boivent d'eau?
Ou de cet autre flatteur, dont la voix connue ose maltraiter tout le monde comme gibier de potence?
Du fils de je ne sais qui, que l'on voit marcher parmi les gentilshommes : un livre de nouvelles est la plus haute question qui l'occupe?
C'est là qu il conviendrait d'affiler ton rasoir. Tu peux bien parler en pantoufles, mais non de l'honneur de l'Espagne.
De ta folle audace, vengeance doit être prise. Je te cite et t'assigne à venir entendre ma sentence : « Que tes écrits
soient excommuniés, tes vers effacés et rejetés, ta méchante langue condamnée, tes paroles abominées. »
En récompense de tes œuvres et pour le funeste effet de tes paroles, je prie le ciel de te donner si beau palais, que tu n'aies ni feu ni lieu.