ECHANGES
Dernières dispositions du Cid.
Cet heureux front du bon Cid tant de fois couronné par la victoire est à frissonner sous l'enceinte de la mort. Saint Pierre se trouve présent, qui a voulu montrer par sa présence quelle fin joyeuse méritait cette vie. Dona Chimène le pleure, car elle est grandement affligée de sa perte, et si elle l'aima dans sa vie, dans sa mort elle l'aime beaucoup plus.
Alors le bon Cid a commencé de faire ses dispositions comme il a vu que cela convenait pour l'avantage de son âme, de ses biens, sa famille et ses serviteurs.
Il dit : « Parce que je sais que Bucar vient pour assiéger Valence avec une force considérable, j'ordonne qu'on mène mon corps à la bataille, avec son armure et monté sur Babieca, ma Tizona dans ma droite (1), et mon autre main tenant quelque insigne.
« Et j'ordonne, contrairement aux usages, qu'on ne porte aucun habit de deuil, mais au contraire des robes de soie, qu'on montre grande allégresse, que toute la musique ne cesse point de résonner, et que Chimène monte sur les remparts, y amenant avec elle ses dames et toutes celles qui lui paraîtront les plus nobles, et que mes gens soient vêtus en blanc, violet et vert;
Quant à moi, si je meurs, qu'un convoi me ramène A travers les Païens, au tombeau de Chimène ; Que, droit sur les arçons et Tizonade au vent, La face à l'ennemi, mon corps marche en avant, Et si désir leur vient de vous barrer la route, Mon ombre suffira pour les mettre en déroute.
Casimir Delavigne, la Fille du Cid, acte 3.
a La bataille terminée, j'ordonne qu'on emporte en Castille mon cadavre avec mon trésor, duquel je veux qu'hérite ma femme doua Chimène : et que l'évoque don Hiéronyme lui en abandonne la charge, pour qu'elle fasse toutes dépenses;
« J'ordonne que chacun de mes nobles chevaliers hérite après ma mort de cinq cents maravédis, et de mille s'il les a mérités ;
« Que mon cousin Bermudez, partout où se trouve Chimène, lui serve toute sa vie de majordome.
« Item, j'ordonne que le roi Alphonse hérite des villes, manoirs et châteaux forts, aussi bien qu'il les possède à présent, puisque je n'ai jamais conquis de cités ni de villes fortes, si ce n'est au nom et comme vassal de mes seigneurs les rois.
« Mais je ne fais restitution aux rois de Castille d'aucune somme d'argent, car ils me devraient plutôt les richesses que j'ai dépensées à combattre avec les infidèles : mais tout cela, je le leur remets sans qu'ils m'aient rien rendu.
« Item, j'ordonne qu'on enterre Babieca après sa mort, pour que les oiseaux ne mangent pas ce corps qui a tant bataillé ;
« Et j'ordonne qu'on porte mon corps à Saint-Pierre de Cardeïïa, monastère en Castille, où je désire qu'il soit enterré ;
« Et je demande à Dieu de me pardonner quand je m'en irai de ce monde. »
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Les derniers moments du CiJ.
Les vieilles bannières que la victoire aima un temps, attristées, se tordent et gémissent sous le vent, puisqu'elles
ne peuvent parler. Aux sons rauques des tambours qu'on a détendus et aux chants superbes des clairons les rues et les places tressaillent.
Le Cid Campeador était couché en son lit, tranquille et patient, et soumis aux rigueurs delà Parque vengeresse.
Il voulut revoir les reliques de ses victoires passées et donna ordre qu'on lui apportât ses fidèles compagnes, ses épées. Et dès qu'on les lui eût remises, sur son séant il se plaça, et, les prenant entre ses mains, il leur adressa ces paroles : « Ma Tizona, ma Colada — Golada, épée rigide, trempée dans mille blessures, enfoncée dans mille cuirasses — qu'allez-vous faire sans moi? A qui vous confier, pour que votre honneur ne soit point terni, qui si facilement se ternirait? »
Incontinent après il commanda que Babieca lui fût amené ; car il voulait aussi le revoir avant de se mettre en route. Plus docile que le docile agneau, le cheval est entré, et il ouvre de grands yeux, et, comme s'il ressentait son malheur, il se tait.
« Voici que je pars, brave ami, voici que votre maître va vous manquer. Je voulais vous donner belle récompense : mais comme récompense contentez-vous de voir votre nom immortel pour les exploits que j'ai accomplis. »
Et davantage il ne parla point : la mort l'avait frappé de son trait (1).
(1) On me permettra de citer encore ici l'imitation de la Bibliothèque universelle des Romans :
« Vieilles, vénérables et lamentables bannières, bannières que « j'ai si longtemps chéries, mon dernier regard vous voit encore « flotter aux vents, et pleurer, quoique vous n'ayez point de lar- « mes ni de plaintes à répandre. »
« C'est ainsi que parla le Cid, le foudroyant Cid Compéador, humilié sur le lit fatal et plus faible qu'un enfant.
« Adieu, montagnes d'Albaracin et de Terouel; adieu, sa belle Valence; adieu, nobles reliques de son courage et de sa fortune ; adieu, la gloire et la vertu : la mort n'est rien, ne veut de rien,
XGIII
Testament du Cid.
Ce bon Cid Campeador, qui louche à sa dernière heure et qui repose sur son lit, très-fatigué, veut aujourd'hui
ne laisse rien; le brillant Cid va s'en aller comme un ver qu'il ne vaut pas.
« Pour dérober ses cendres aux vautours, Allez, Guerriers, fouillez ces jeunes herbes Que le zéphyr gardait a ses amours, Enfermez-le dans des marbres superbes ; Hélas 1 les vers le trouveront toujours.
(( Avant que de rendre son âme au Ciel, tout ce qui lui fut cher sur la terre occupa sa pensée. — A vous, ma pauvre Chimène, je vous laisse ma conquête, et pour la défendre, mon courage et mon épée : ne crains rien, Tizonade; je t'avais promis que tu ne passerais point entre les mains des femmes, tu n'y passeras point en effet. Ma Chimène est un homme qui sera bon ménager de ton honneur.
« Vous donnerez tous les ans mille maravédis pour marier des filles orphelines, et deux mille pour l'entretien d'une maison que vous consacrerez à l'hospitalité, dans ces montagnes de Terouel où j'ai tant eu soif.
« A vous, ma fille dona Sol; à vous, Elvire, tous les joyaux que j'ai pris aux Sarrasins, et la leçon de ma vie pour vous apprendre a choisir des époux! Ah! malheureuses!
« A toi, Minaya, mon armure, tous mes chevaux; et si tu m'as aimé, tu soutiendras ma renommée, tu protégeras ma femme et mes enfants ; tu distribueras les lots à mes autres amis, et k mes soldats, avec la magnificence qui convient à un homme tel que le Cid, c'est-à-dire dont le cœur fut toujours tendre et généreux, si son bras et sa tête furent terribles.
« Qu'a-t-il dit, le terrible Campeador? il est étendu dans son lit plus faible qu'un enfant. Il n'a plus de tête ni de voix que pour demander à voir son ami Babieca.
« ïl vint, le noble coursier du héros; on le fit entrer; et lors-
mettre ordre à ses affaires, et en présence d'Alvar Fanez, écrivain de renom, qu'ont accompagné deux témoins, il dicte ainsi ses dispositions :
« Pour mon âme, selon toute justice, qui la créa, doit l'avoir.
« Pour mon corps, je le rends à la terre dure, puisque de la terre il est le produit.
<( J'ordonne qu'à ma Chimène bien-aimée on remette toutes ces terres conquises par ma valeur et mon épée ;
« Item, qu'elle remplisse l'obligation de donner chaque année dix maravédis pour le mariage des orphelines sans soutien;
« Item, que Ton consacre ensuite sept réaux à construire
qu'il vit les vieilles, vénérables et lamentables bannières, honteusement inclinées sur le corps de son maître, il parut sentir que les courses de la gloire étaient finies : il se tenait là plus doux qu'une brebis innocente,, ouvrant de larges yeux ; et pour montrer qu'il se pénétrait de douleur, il ne disait rien. Son maître a voulu le voir, et ne peut lui rien dire. Chimène et ses filles pleuraient sans parler ; le brave Fanez de Minaya se consumait de douleur en silence, et se serait battu contre la mort. Jusqu'aux bannières qui flottaient avec bruit, agitées par le vent des fenêtres, vinrent à se taire d'un noble silence de tristesse.
« Fifres, clairons et tambours, éclatez maintenant; étouffez les cris des femmes ; accompagnez l'âme du Guerrier ; la voilà partie. »
Voici l'imitation de Herder. On verra que cette couleur germanique que lui reprochent quelques critiques est en réalité une teinte française du dix-huitième siècle. Il est un peu plus sensé que son modèle, telle est la plus grande distinction qu'on puisse établir entre eux :
« Bannières, bonnes, antiques bannières, qui si souvent accompagnâtes le Cid dans ses combats et ses triomphes, ne bruissezvous pas tristement dans les airs, que vous n'avez pas assez de gémissements, ni de sanglots, que vous n'avez pas assez de larmes? car voila que s'éteint son regard; il vous voit pour la dernière fois.
« Salut k vous, belles montagnes, Teruel et Albaracin, immor-
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une maison où reçoivent l'hospitalité les pèlerins qui passeront ;
« J'ordonne que doua Sol, ma fille aînée, soit avantagée de vingt maravédis et d'une aljuba([) d'écarlate.
« Item, je lègue à dona Elvire un coffret ayant appartenu au roi de Yalence, tout recouvert de cuir et garni d'une feuille de fer-blanc ;
« A Marlin Pelaez mon cheval et deux lances, ma saye et mon pourpoint, et pareillement mes chausses;
a Je lègue à Nunez trois réaux> mais sous la condition de faire dire pour moi trente messes quand je m'en irai de ce monde;
« J'ordonne qu'entre mes soldats on partage six réaux,
tels témoins de sa gloire, de sa fortune, de sa bravoure ; salut k vous, belles hauteurs, et a toi, vaste horizon des mers. Hélas! la mort nous enlève tous comme un voutour, elle nous enlève tous. Voyez, ses yeux tournent, il regarde pour la dernière fois.
« Qu'a-t-il dit, le bon Cid? Il est étendu sur sa couche. Où est son âme de fer? C'est à peine si on peut encore entendre qu'il demande son ami Babieca, qu'il veut le voir encore une fois.
« Babieca arrive, le fidèle compagnon du héros dans maint, maint combat. Comme il voit les bonnes vieilles bannières a lui si connues, qui se déployaient jadis dans les airs, penchées sur ce lit de mort (et) au-dessous d'elles son ami,
« Il sent que son cours de gloire est fini, il se tient là avec de grands yeux, muet comme un agneau : son maître ne lui peut pas parler, ni lui à son maître : Babieca regarde tristement le Cid, et le Cid Babieca pour la dernière fois.
« Volontiers Alvar Fanez se fût battu contre la mort; Chimène se tient sans voix : le Cid leur serre encore la main.
« Et maintenant bruissent les vaillantes bannières, h. travers la fenêtre ouverte souffle un vent des hauteurs. Soudain vents et bannières se taisent d'un silence solennel : le Cid meurt.
« Allons, allons maintenant ! Tambours, fifres, trompettes, sonnez; résonnez de plaintes et de gémissements; ainsi le voulut le Cid. Accompagnez l'âme du héros qui meurt.
« Il a expiré, le bon Cid, qui se nommait de Bivar. »
J; Robe mauresque.
pour qu'à mon intention ils prient Dien, en qui j'ai mis mon espérance ;
« Item, j'ordonne que mon corps, aussitôt la bataille terminée, soit porté à Saint-Pierre dans un cercueil, ou sur une civière, et que devant le maître-autel on me fasse un riche sépulcre, au-dessus duquel soient toujours allumées trois lampes argentées ;
« Pour la construction de ce temple et pour cette huile, je donne en legs quatorze maravédis que le roi de Cordoue payera. »