‹ La légende du CidChapitre 9 sur 59 · LE CID SOUS LE KOI DON ALPHONSE · texte numérisé non relu

LE CID SOUS LE KOI DON ALPHONSE

Don Alphonse est averti de la mort de son frère.

Dona Urraque, l'Infante, pour envoyer des lettres à don Alphonse son frère, alors à Tolède en compagnie du roi maure, avait dépêché des messagers.

Ceux-ci, montés sur les chevaux de selle les plus élancés, les plus légers, et faisant marche hâtive le jour et la nuit, s'approchaient rapidement de Tolède, lorsqu'en un endroit fort peuplé et portant pour nom Olias, Olias le saccagé, ils rencontrèrent Peranzures, chevalier renommé, qui avait beaucoup bataillé pour la délivrance de son roi.

Le chevalier les appela en un lieu écarté, leur coupa la tête, et après s'être saisi de leurs lettres, s'enfuit à Tolède sans rencontrer personne.

t. il. 8

Là, il se rendit auprès du roi don Alphonse dont il était grandement aimé, lui raconta tout au long comment le roi don Sanche avait reçu la mort et comment on venait à lui pour lui offrir le royaume de son frère : qu'il tînt la nouvelle secrète parce qu'il ne l'avait point communiquée au Roi. Don Alphonse répondit qu'ainsi il ferait, qu'il n'eût souci.

Cependant, à peine le chevalier parti, le roi don Alphonse se présente chez le roi Alymaimon, ce vainqueur de Tolède. 11 lui apprend en secret tout ce qui vient de se passer. Car don Alphonse fut toujours discret et avisé, et il pensait que si le Roi était informé de ces choses d'un autre côté, il n'en résulterait pour lui aucun bien, mais grand mal et dommage.

Fort réjoui par son discours le roi lui répond :

« Je t'affirme, sur ma parole et ma foi, que ton Dieu t'a bien conseillé, car je possède sur les routes nombre de gens à cheval, qui t'auraient fermé les entrées et les passages et les issues. Sortais- tu de la ville sans ma permission, tu étais un homme mis en pièces. Mais pour t'être ainsi montré fidèle, tu auras une récompense. »

Alors ils se sont assis devant une table et ont pris un échiquier. Don Alphonse jouait si bien que le Roi en ressentit de la colère et par trois fois s'écria : « Va-t'en ! Vat'en! sors du palais! »

Don Alphonse fort satisfait retourna en sa demeure et avec lui Peranzures, qui se réjouissait aussi beaucoup de l'affaire.

Ils y prennent de grosses cordes à cable pour sauter en bas du mur : leurs chevaux les attendent au dehors, dans un champ. Ils sortent à minuit alors que tout est plongé dans le repos, par un ciel rempli d'étoiles el une lune resplendissante. Ils descendent par Saint-Augustin, monastère fortifié et situé sur les bords du lleuve du Tage : puis ils débouchent dans la plaine et rejoignent la route, sur la-

quelle ils ne s'arrêtent ni jour ni nuit, pour qu'on ne puisse les atteindre.

Don Alphonse arrive très-promptement à Zamora, la ville Lien fermée. Les habitants le reçoivent, quoique ne lui ayant pas encore prêté le serinent du vasselage.

Gomme il s'entretenait avec sa sœur de la mort de son frère, voici qu'un chevalier est entré du nom de Ruy Diaz. 11 déclare qu'il se refusera à baiser la main au Roi, jusqu'à ce que celui-ci ait prouvé par un serment qu'il est complètement innocent de la mort donnée à son frère le roi don Sanche. Des vassaux du Roi nul n'aurait été assez osé pour lui demander pareil serment, si ce n'est le Gid, homme de grand mérite.

A ces mots le Roi répondit, -— écoutez bien ses paroles — •.

« Pour quelle cause, ô mes vassaux, pour quel cause ou quel péché, Ruy Diaz reste-t-il seul à ne pas me baiser la main? Je l'ai toujours traité avec honneur, comme mon père me l'avait recommandé, je l'ai toujours traité avec bienveillance. C'était mon favori entre tous. »

Le Cid répliqua avec un visage composé :

<( Don Alphonse, don Alphonse, vous ne régnez que par la force : car tous vos vassaux nourrissent ce soupçon, que vous avez été seul coupable dans la mort qu'à reçue votre frère en son camp.

« Pour moi quiconque me voudra pour vassal et défenseur devra me payer bonne solde : sinon je garde ma liberté. De plus, il ne me convient, ni ne me plaît, d'obéir à un traître.

« C'est pourquoi faites le serment que tous vous ont demandé. »

Le Roi se réjouit fort de ce que le Gid venait de dire :

« Dieu vous fasse honneur, ô Cid, grand honneur et grande prospérité. Je demande à la Vierge Marie et à son Fiis bien-aimé de me faire mourir de la même mort que le roi don Sanche, si j'ai participé aucunement par parole ou

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par action au meurtre de mon frère, quoiqu'il ait, comme vous le savez tous, usurpé mon trône. Et après je vous supplie, seigneurs, comme amis et vassaux, de donner ordre et de faire en sorte que je sois relevé de ce soupçon. »

Tous ses vassaux et ses serviteurs lui dirent alors :

« Ce serment, ô Roi, c'est à Burgos que vous devez le prêter, en l'église où jurent toujours les gentilshommes, l'église de Sainte-Agathe, vous et douze chevaliers de votre royaume de Tolède. »

Le Roi fut très-content de cette demande, et avec plaisir il s'empressa de la satisfaire.

Comme don Alphonse se trouvait assis avec ses chevaliers dans l'église de Sainte-Agathe de Burgos, le Cid est venu vers eux, tenant à là main un livre sacré où se trouvent les Évangiles et une image du Christ en croix. Il leur adresse la parole :

« Chevaliers, leur dit-il. vous êtes tous venus avec le Roi pour qu'il prêtât serment, et par là fût relevé. Périsse de maie mort quiconque a participé à ce meurtre, que ce soit l'un d'entre vous, ou vous-même, ô roi don Alphonse! »

— « Amen, amen, ajouta le Roi, car de ce crime je ne suis point coupable. »

Alors ses vassaux lui ont remis les clefs de leur ville et l'ont proclamé Roi. Tous lui baisent les mains, tous reçoivent de lui des faveurs, tous l'aiment et le chérissent.

Même sujet.

Alphonse se trouvait à Tolède sans plus songer à la royauté, don Sanche l'ayant chassé de son pays pour lui ravir son trône.

BOMANOES 137

Voici que doua Urraque a envoyé un messager à don Alphonse; les nouvelles que celui-ci lui apporte lui font grand plaisir :

« Roi Alphonse, roi Alphonse, on vous envoie chercher. Castillans et Léonais vous ont proclamé roi, après la mort de don Sanche assassiné par Bellido. Seul entre tous Rodrigue refuse de vous accepter. Parce qu'il aimait beaucoup le Roi, il veut que vous prêtiez ce serment, que dans sa mort, seigneur, vous n'avez rien eu à vous reprocher. »

— « Soyez les bienvenus, messagers, mais que votre présence demeure secrète : car si le roi maure apprenait ces choses, il nous retiendrait ici. »

Il lui fut conseillé par le comte Peranzurez de ferrer ses chevaux solidement, et à l'envers.

Il se laissent couler le long du mur, sortent de la ville, et font chemin vers la Castille où l'on est à les attendre.

Chacun baisait la main au Roi. Mais le Cid s'y refuse, et ses parents castillans se joignent tous à lui :

« Vous êtes héritier de la couronne, Alphonse : personne ne veut vous le contester. Mais nous vous demandons, seigneur, s'il vous plaît, et ce serment ne doit point vous coûter, de nous jurer hautement, vous, avec douze des vôtres, ceux-là mêmes que vous désignerez, que dans la mort du Roi vous n'avez rien eu à vous reprocher. »

— « Volontiers, Castillans, je suis prêt à tout vous accorder. »

A Sainte-Agathe de Burgos, c'est là que le Roi va prêter son serment. Le Cid sans perdre un instant s'avance pour le recevoir, et il se met à conjurer don Alphonse sur une serrure bénie.

« Don Alphonse, et vous Léonais, vous venez pour vous disculper d'avoir pris aucune part au meurtre de don Sanche, de vous en être réjouis en quelque façon, d'y avoir en rien donné lieu.

« Périssez de maie mort, ô Alphonse! si vous ne dites la

vérité; et qu'à cette mort il n'y ait que des vilains, et non des gentilshommes de bonne maison, et pour votre plus grand déshonneur qu'ils ne soient pas Castillans , mais Astufiens d'Oviedo, et qu'ils ne montrent pour vous nulle pitié. »

— « Amen! amen ! ajouta le Roi, jamais je n'ai pris part à si mauvaise action. »

Par trois fois ce serment lui fut demandé et par trois fois il le prêta. Mais à se voir ainsi pressé, il conçut de la colère contre le Cid :

« C'est me persécuter beaucoup, Rodrigue, en une chose où il n'y a point place au doute. Mais demain vous aurez à me baiser la main si aujourd'hui vous exigez de moi serment. »

— « Oui, seigneur, répartit le Cid, si vous consentez à me donner la solde : car les autres rois dans leurs Etals donnent une solde aux gentilshommes. Celui dont je serai le vassal doit donc m'en payer une aussi. Si vous pouviez y consentir, cela me ferait plaisir. »

Pour ce discours le Roi se mit en colère contre le Cid, et dès lors, et par la suite pendant fort longtemps, il lui voulut du mal.

Iïl

Serment du roi don Alphonse.

Le roi don'Sanche est mort, Bellido Ta tué, A don Alphonse, son frère, qui commandait à Zamora, Léonais et Castillans baisent les mains comme à leur Roi, Asturiens et Galiciens accordent la couronne, Navanois aussi promettent obéissance. Mais, le Cid s'y étant refusé , Alphonse lui a dit :

a Tons me prennent pour Rigueur, et me prêtent servent de vasselage : vous seul, ô Cid, pwt quel wtilt secret ne le voulez-vous point? Cap je vous ai toujours fait du bien, ainsi que je l'avais promis à mou père quand il mourut à Calezon et quitta ee monde. Faites ee qu'Ai font, o Gid, je vous en serai reconnaissant. »

Le Cid al«»rs se leva et répondit :

« Seigneur, tous ceui que vous voyez soupçonnent fortement que le roi don Sancbe est mort par votre commandement; si vous ne vous en disculpez pas, je ne vous baiserai pas la main. »

— « Volontiers, dit le Roi, car je ,l(' suis nullement coupable. J'ai pour bien ce que vous me demandez et je vous trde comme très-digne homme. Ici même je jure à Dieu, et à la Vierge Marie, que jamais je ne commandai, ni conseillai même pareil meurtre, et qu'apprenant cette mort; je n'en ressentis aucun plaisir, quoique don Sanehe m'eût chassé de mou pays et me détint mon royaume. »

Le Eloi demande alors conseil aux assistants. Des grands et des prélats lui disent d'aller jurer à Sainte^Âgathe de Burgos, s'offrant à L'accompagner et lui promettant que ce serment le relèverait de tout soupçon.

Le Roi agrée la ehose et se rend à Burgos.

Le Cid a pris \[\\ livre, ee sont les Évangiles, il l'a posé

sur l'autel, et sur le livre a mis la main de don Alphonse. Alors il lui demande son Serment, il le lui demande en ees

termes \

« Roi don Alphonse, il vous convient de jurer que vous n'avez aucunement conseillé le meurtre par lequel a péri le roi Banehe, voire frère, et mon seigneur, que beaucoup j'aimais. Si vous ne dites pas la vérité, mais affirmez avec sermenl le mensonge, plaise au ciel qu'un traître vous enlève la rie; que ce soit un de vos vassaux, comme Beilido était vassal de voire, frère don Sanche, que j'avais aussi pour seigneur. »

140 EOMANCES

Don Alphonse répond : « Amen », mais il a perdu ses couleurs : et comme on lui redemande le serment , il le répète même deux fois.

Cependant pour ce que le Cid vient de faire, il a conçu contre lui de la colère, et lorsqu'il veut lui baiser les mains, il s'y refuse. De ce jour en avant, le Roi a le Cid en inimitié, quoique le Cid soit valeureux et merveilleusement brave.

Même sujet.

C'est à Sainte-Agathe de Burgos, où jurent les gentilshommes, qu'on demande serment à Alphonse sur la mort de son frère, et c'est le bon Cid, ce bon Cid Castillan, qui vient le recevoir, sur un verrou de fer et une arbalète de bois, le livre des Évangiles, et un crucifix à la main :

Les termes en sont si forts qu'ils donnent de l'épouvante au Roi :

« Que des vilains vous tuent, Alphonse, des vilains, non des gentilshommes, et vilains des Asturies, d'Oviedo, noa de Castille; qu'ils vous tuent avec des aiguillons, non avec des lances ou des dards, avec des couteaux à manche de corne, non avec des dagues dorées; qu'ils soient chaussés ù'abarcas (4), non de souliers lacés; qu'ils portent des capes pour la pluie, non du drap de Courtray ou de la soie frisée, des chemise d'étoupes et non de Hollande ni ouvrées; qu'ils ne montent que des ânesses, non des mules ou des chevaux; qu'ils aient des guides de corde, non de cuir neltoyé au feu ; qu'ils vous tuent par les terres labourées, non dans un bourg ou un village; que vivant ils vous

(1) Chaussures grossières portées surtout par les campagnards.

arrachent le cœur par le côté gauche, si vous ne répondez point la vérité sur ce que je vais vous demander. Avezvous, oui ou non, participé à la mort de votre frère? »

Ce serment était si terrible que le Roi ne le prêtait pas. Alors parla un chevalier très-familier avec le Roi :

« Faites le serment, bon Roi et ne gardez nul souci. Jamais roi ne fut traître, jamais pape excommunié. »

Le bon Roi jure donc qu'il n'a point été mêlé à ce meurtre. Puis il se hâte d'ajouter avec colère et ressentiment.

« Très-mal tu m'as fait jurer, ô Cid! 0 Cid, tu m'as fait très-mal jurer. Tu viens de demander serment à celui dont tu devais baiser la main! Va-t'en de mes terres, chevalier malappris, et n'y rentre pas de ce jour à un an. »

— «Volontiers, répondit le bon Cid, volontiers et de grand cœur, d'autant que c'est le premier ordre que vous donniez en votre royame. Vous m'exilez pour un an ; moi je m'exile pour quatre. »

Et déjà le bon Cid part pour cet exil volontaire avec trois cents chevaliers. Ils sont tous gentilshommes, ils sont tous de jeune âge : aucun d'entre eux qui ait cheveux blancs. Chacun porte au poing sa lance au fer émoulu , chacun porte un écu à houppes écarlates.

Pour asseoir son camp le Cid ne fut pas embarrassé,

Plaintes de don Alphonse.

« Montrez plus de déférence, don Rodrigue, lorsque je vous parle; songez que je suis votre Roi, quoique je n'aie pas encore prononcé le serment, quoique ce verrou de fer et cette arbalète de bois soient prêts à consacrer ma honte comme ma véracité.

« Eh bien, je prends Dieu à témoin, et aussi notre patron saint Jacques, que je n'ai point participé traîtrement au meurtre de don Sanche.

a Ne montrez pas, Rodrigue, que vous êtes partial et emporté : car, encore qu'il ait raison, le vassal doit s'humilier. Avec les ennemis soyez toujours vaillant, et humble avec les rois : l'on vous en estimera davantage. Que votre langue ne vienne pas éclipser les exploits de votre bras : car c'est aux hommes efféminés qu'il appartient de parler sans occasion.

« Il me souvient bien du temps où comme un brave soldat vous assistiez dans le^ batailles mon père don Ferdinand : mais ne vous enorgueillissez point des triomphes que vous avez remportés, car la jactance est une flétrissure, une flétrissure pour les faits les plus éclatants.

« Vous souhaitez que des vilains me donnent la mort, si j'ai pris quelque part au meurtre de mon frère. Vous avez bien parlé, ce, seraient des vilains. Jamais un vassal gentilhomme ne se lèvera contre son roi, les gentilshommes n'entreprennent point pareils méfaits. »

Ainsi parla le roi Alphonse, la main étendue sur le verrou de fer et l'arbalète de bois.

Le Cid s'excuse.

Le Cid fit faire au roi Alphonse un serment solennel devant les grands de la nation, alors nombreux à Burgos. Il lui demanda de se présenter avec douze siens chevaliers, tous prêts à jurer comme lui, l'un après l'autre, au sujet du meurtre de don Sanche, impudemment assassiné pendant le siège de Zamora, par trahison, au pied des murailles.

Quand ils se trouvèrent tous réunis dans le temple, le Cid se leva de son banc à dossier pour leur adresser ces paroles :

« Par la sainte maison où nous nous trouvons en ce moment, je vous adjure de me répondre la vérité sur ce que je vous demande. Si c'est par vous, ô Roi, ou par quelqu'un des vôtres, qu'est arrivé le meurtre de don Sanche, ayez la mort qu'il eut. »

Tous répondirent : à Amen! » Mais le Roi demeura interdit. Cependant, pour donner satisfaction à l'assemblée, il s'écria à son tour : « Je le jure aussi. »

Alors le Cid mit genou en terre pour lui faire humblement la cour, et par devant tous il lui tint ce sage discours :

a O mon Roi, si je ne vous ai point baisé la main hier, c'est que je ne l'ai pu, vous le voyez; mais aujourd'hui, je vous la baise en toute liberté et contentement. Dans la demande que je viens de vous faire, je ne vous ai nullement outragé. Je devais cela au roi don Sanche comme son fidèle vassal, et si j'avais agi autrement, j'aurais passé pour parjure, le peuple tout entier m'aurait tenu pour mauvais chevalier. »

Ressentiment de don Alphonse.

Le noble roi don Sanehë ayant été tué sous les murs de Zamora, don Alphonse, son frère, se présente pour régner en Castille. Il demande le trône comme son héritage; il est en effet l'héritier légitime. Mais avant de le proclamer roi, les grands ont décidé qu'il devrait aller à Sainte-Agathe, et là, jurer qu'il avait été innocent dans la mort bien cruelle

reçue par son frère. Don Alphonse, l'apprenant, dit qu il s'y prêterait volontiers.

Il s'avance donc, amenant à son côté nombreux gentilshommes d'escorte. Sitôt qu'ils sont entrés, les portes se referment, et sur un autel consacré, sur un crucifix doré, et un verrou d'acier, comme le porte la coutume, ce bon Gid Castillan vient lui demander son serment. Ils sont stupéfaits du langage qu'il ose tenir :

« Que votre règne en ce pays, don Alphonse, ne dure pas un an, et qu'après votre mort le diable emporte votre âme, si prévenu du meurtre de don Sanche, vous l'avez approuvé. »

Le Roi ne répondit rien; mais, étonné, il regardait le Cid. Alors Pero Anzures, le précepteur qui avait élevé don Alphonse, prit la parole :

« Avancez la main, seigneur, et jurez que vous êtes innocent, que vous n'avez jamais agi en traître, que vous ignoriez complètement ce méfait. »

Don Alphonse s'empressa de suivre les conseils de son précepteur ; il avança la main, et, devant Dieu son Créateur, jura que ce meurtre s'était accompli sans qu'il le sût ni l'approuvât. En prêtant ce serment, il se trouvait face h face avec le Cid; aussi lui dit-il en homme profondément irrité :

« Je suis indigné, brave Cid, de ce que tu m'aies ainsi maltraité; mais je me console parce que l'année ne se termine pas aujourd'hui. Tu me demandes maintenant mon serment, mais tu seras bientôt mon vassal. »

Le Cid, mécontent, lui fit cette réponse : « Vous en userez, ô bon Roi! comme vous voudrez en user. »

Et mettant l'épée à la main, le bon Cid Castillan sort de la salle, et d'une voix altérée, jure sur la croix de ne jamais rentrer dans les cortès, ni obéir aux ordres du Roi, avant que celui-ci ne l'en ait supplié par trois fois. 11 chevauche et s'en va aussitôt avec nombreux compagnons.

Même sujet.

A cause de la mort donnée devant Zamora au roi don Sanche, les gens de bien et d'honneur ont prêté serment au roi don Alphonse, Castillans et Léonais, et avec eux Galiciens et Asturiens. Mais le Gid s'y refuse, et le bon Rai l'interroge en ces termes :

« Dites-moi, brave Gid, pourquoi ne voulez-vous pas me baiser la main, alors que me l'ont baisée tous les grands que compte mon royaume? »

Le Cid répondit : « Seigneur, je l'aurais fait volontiers, mais je m'en suis gardé à cause du vulgaire, fermement saisi de ce soupçon, que don Sanche n'a été tué en trahison que sur votre ordre et le mien. Pour qu'en cette affaire on discernât plus clairement le vrai et le faux, il serait boa que vous fassiez serment, sur un autel consacré, comme quoi vous n'avez jamais pris part à si infâme et si atroce action. »

Le Roi se montra content; et, à un autel consacré, les deux mains sur un saint Évangile, il déclara qu'il n'avait pris aucune part au meurtre de son frère.

Mais comme le Cid demandait trois fois ce serment, le Roi irrité s'écria : « Il vous suffirait de faire justice et non rigueur; mais je vous jure et vous promets que je me serai bientôt vengé. »

— « Bon Roi, repartit le Cid avec calme, agissez à votre guise. Pour moi, j'ai rempli mon devoir comme un honorable chevalier. »

146 H0MA1NCES

Nouvel exil du Cid.

Stfr les remparts de Toro se trouvait une damoiselle vêtue de robe noire, resplendissante comme une étoile. Le roi don Alphonse étant passé se prit pour elle d'amour.

« Si elle est fille de roi, il se mariera avec elle, et si elle est fille de duc^ il la prendra pour maîtresse. »

Le Cid de lui faire réponse, le Cid de dire :

« C'est votre sœur, seigneur, cette femme est votre sœur. »

— « Si elle est ma sœur, s'écria le Roi, que le feu maudit la dévore. Appelez-moi mes arbalétriers. Que chacun lui décoche sa flèche, et qu'on coupe la tête à quiconque la manquera. »

Le Cid de lui faire réponse, le Cid de dire : « Oui, passera par ce châtiment quiconque tirera contre elle. »

— « Sortez de mes tentes, Cid, je ne veux point que vous y restiez. »

— ce Volontiers, répondit le Cid, elles sont vieilles et antiques. Je m'en vais aux miennes, qui sont de brocard et de soie, et que je n'ai pas gagnées en me reposant ou en buvant à la taverne, mais clans les batailles avec ma lance et ma bannière. »

Victoire du Ciel sur le roi maure Almucanis.

Ce bon Ciel Campeador est déjà sorti de Castille, et par ordre du roi Alphonse, il a porté un message au maure Almucanis, roi de Cordoue et de Séville, pour que celui-ci lui remette le tribut arriéré dont il est redevable. Le Cid se trouve donc à Séville remplissant l'objet de sa venue.

Mudafar, roi de Grenade, voulait du mal à Almucanis, et auprès de lui Mudafar avait des chevaliers castillans, et ces chevaliers comptaient parmi les plus estimés qu'eût produits la Castille. C'était d'abord Garcia Ordono, salué par tous du titre de comte, puis Fernand Sanchez, gendre du roi don Garcie, avec lui Lope Sanchez, son frère, et encore un autre chevalier honorable du nom de Diègue Perez.

Conduits par Mudafar et avec de grandes forces, ces chevaliers s'avancèrent contre Almucanis, le roi tributaire de Castille. A cette nouvelle, le Cid ressentit grand chagrin, et il leur envoya une lettre, dans laquelle il leur disait « de ne pas venir avec leurs gens contre le roi de Séville, tributaire du roi Alphonse, et en même temps l'un de ses amis; que s'ils persévéraient dans leurs projets, son Roi, fort désireux de batailler contre eux, porterait secours à son vassal Almucanis. »

La lettre est reçue, mais on n'en tient nul compte. Les chevaliers entrent sur les terres du Roi, du roi maure de Séville; ils vont, brûlant et égorgeant, jusqu'à la ville de Cabra.

Le Cid l'a appris, il s'est élancé contre eux, il entraîne avec lui des Maures et les Chrétiens qu'il a pu recruter.

Yoici que les deux armées se sont rencontrées. Le Cid tuait et blessait. La mêlée fut très-acharnée, elle dura presque tout un jour, jusqu'à ce que le Cid vainqueur eût mis en fuite ses ennemis. Le bon Cid s'empara d'un grand nombre de Chrétiens, et on n'aurait su compter les Maures qu'il fit captifs. Mais il ne retint que trois jours dans les fers ses prisonniers chrétiens.

Avec gros butin le Cid rentra à Séville, y reçut le tribut d'Almucanis, et revient en Castille.

Le roi Alphonse fut très-satisfait de ce que le Cid venait d'accomplir, et de ce jour en avant, on ne dit plus que le Cid Campeador.

Querelle du Cid avec le moine Bermude.

Un jour de fête, après la messe, le bon roi Alphonse était à converser avec le Cid dans le cloître de Saint-Pierre de Cardena. Ils s'entretenaient de la recouvrance de ces pays malheureusement perdus par les péchés de Bodrigue (1), que l'amour excuse et condamne.

Le bon Boi a proposé au Cid d'aller conquérir Cuença, et le sage Bodrigue lui fait cette réponse :

« Vous êtes nouveau, roi Alphonse, vous êtes nouveau sur ce trône. Avant de partir pour la guerre, mettez le calme en votre royaume. Nombre de désastres sont survenus par la faute des rois qui se sont absentés, à peine la couronne échauffée sur leur front. N'êtes-vous plus sous le coup de la calomnie qu'on intenta contre vous, au sujet du

(1) Il s'agit du roi Bodrigue.

meurtre de don Sanche sous les murs de la vieille Zafliora? Ne reste-t-il pas encore du sang de Bellido, même dans les veines nobles? Celui qui fit ce javelot en fera trente si on les lui paie! »

B Mmude se chargea pour le Roi de répondre au Cid : « Si les travaux de la guerre ou les regrets de Chimène vous fatiguent, ô Rodrigue, retournez à Bivâr et laissez au Roi celte entreprise. Il ne manque point de guerriers assez généreux pour ne revenir qu'avec le succès. »

— a O mon honoré frère, repartit le Cid, qui vous introduit ainsi au conseil de guerre, revêtu de votre capuchon? Montez en chaire et priez Dieu que nous vainquions : Josué n'eût pas vaincu si Moïse n'avait prié. Portez, vous, la chape au chœur, je porte, moi, le pennon à la frontière. Et que le Roi pacifie sa maison avant de troubler celle d'autrui. Pour moi, ni l'amour, ni le chagrin ne me rendront lâche. Celle que j'ai toujours à mon côté, c'est Tizona et non Chimène. »

— « Je suis homme, dit Bermude, et, si avant d'entrer dans les ordres je n'ai pas vaincu des rois maures, j'ai engendré qui saurait les vaincre, et aujourd'hui, l'occasion s'offrant, je mettrais bien une salade en place du capuce, et je piquerais bien un cheval de l'éperon. »

— « Pour fuir, mon père, répondit le Cid, il peut se faire que vous le fassiez, car vos habits portent plutôt des taches d'huile que des taches de sang. »

Le roi intervenant : « Taisez-vous, en cette heure mauvaise, trop mauvaise, vous devriez vous souvenir du serment et de l'arbalète. Je vois en vous, beau Cid, certaines choses à faire parler les pierres. Pour le premier enfantillage vous feriez de l'église un champ de bataille. »

Passait le comte de Ornate, conduisant avec lui sa femme; pour lui faire politesse, le Roi l'accompagna jusque la porte.

150 BOMANÇES

Reproches du roi Alphonse au Cid.

« Atlendez-vous que cette main vous relève, autant vaudrait attendre que mes bras vous transportent au ciel. Vous vous trouvez trop bien à genoux : debout! vous faites peur à voir, et le sol est un siège assez digne des superbes. Mieux vaut pour vous rester tête nue depuis qu'on a mis à nu les excès mal déguisés de votre présomption!

« Quels empêchements vous sont survenus, que depuis l'hiver passé on ne vous ait point vu aux cortès, bien que les cortès se soient réunis? Pourquoi, quand vous êtes courtisan, portez-vous la barbe hérissée et les cheveux en désordre comme les pères du désert? Et lorsque je vous interroge ainsi, je devine assez vos réponses : je suis édifié sur votre subtilité, sur l'hypocrisie de votre visage. Vous allez me dire qu'uniquement préoccupé de mon royaume, de ma défense, vous ne songez point à peigner votre barbe et votre longue chevelure.

« A l'assemblée d'Alcala vous avez repoussé mes projets de trêve et de paix, comme si votre volonté eût eu sur la mienne plein pouvoir.

« Vous dites que les Maures des frontières vous sont soumis au point de vous adorer ainsi que Dieu : vous avez d'eux grands biens!

« Vous avez assisté à mon serment, après la triste aventure du roi don Sanche, mon frère, tué par le traître Bellido. Quand tous me baisaient la main et me reconnaissaient pour seigneur, vous étiez seul à me contrarier, à me demander ce serment. C'est pourquoi je l'ai prêté à Sainte-

Agathe sur les quatre Évangiles, et r arbalète dorée, le dard tourné contre ma poitrine.

i A vous comporter en brave, vous immoliez Bellido, car il ne m'a pas manqué de gens pour dire que vous avez eu assez de temps pour l'atteindre. Vous l'avez poursuivi jusqu'à la muraille, et tout procbe, à l'entrée et à l'intérieur de la porte se trouvait quelqu'un qui a rapporté qu'alors la crainte vous arrêta.

« Et jamais les miens n'ont été assez rusés et perspicaces pour penser que don Sanclie était mort par mon conseil. Il est mort parce que Dieu l'avait ainsi décidé dans ses jugements secrets, peut-être en punition de sa désobéissance aux ordres paternels.

« Pour toutes ces offenses, ces fautes, ce mauvais vouloir, à titre d'«ennemi, je vous exile de ce royaume (1). Je détiendrai vos comtés jusqu'à ce que je sache parfaitement si, avec l'assentiment des miens, je puis vous les confisquer.

« Ne répliquez mot : car par saint Pierre et par le bien-

(1) Ce passage a inspiré a M.Casimir Delavigne quelques heureux vers que je citerai avec plaisir :

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