LE CID SOUS LE ROI DON SANCHE
Le Ci(i rappelle à don Sanche son serment.
Roi don Sanche, roi don Sanche, ta barbe commence à pousser; mais celui qui te la vit naître ne te verra pas en devenir plus sage.
Et voici qu'en ces temps, pour convoquer les cortès, il envoya des lettres par tout son royaume, dans les; mes invitant à venir avec prière, dans les autres l'ordonnant avec colère et menace.
Et voici que tous étant arrivés, il leur a parlé de la sorte :
a Vous savez bien, mes vassaux, comment mon père, à sa mort, distribua ses terres à qui les lui convoitait fort; comment il donna les unes à dona Elvire, et d'autres à dona Urraque, d'autres aussi à mes frères. Or, toutes étaient
miennes, et cela par droit d'héritage. Si je les leur enlève, je n'aurai donc commis aucune injustice; car, pour reprendre ce qui m'appartient, je ne fais tort à personne. »
Tous regardèrent le Cid pour voir s'il se lèverait pour répondre au Roi ce qu'il en pensait. Le Cid, se voyant ainsi regardé, répondit au Roi en ces termes :
a Vous savez bien, Roi mon seigneur, comment le Roi, à sa mort, nous fit prêter, à nous tous qui nous trouvions là, ce serment : qu'aucun de nous n'agirait contre ce qu'il avait demandé, et n'enlèverait ses terres à qui il les avait léguées. Tous nous dîmes: « Amen!»; aucun ne s'y refusa. Or, aller contre son serment, je ne connais pas de loi qui le permette.
« Cependant si vous voulez, seigneur, en agir à votre fantaisie, nous ne pourrons laisser que d'obéir à vos commandements. Mais jamais un fils n'est heureux, qui manque de parole à son père. Dans quelque entreprise qu'il fasse, jamais il n'obtient le succès, jamais Dieu ne le favorise, et ce ne serait point justice. »
Victoire de don Sanche sur don Alphonse.
Don Sanche régnait en Gastille, et Alphonse, son frère, en Léon : ils se sont déclaré une grande guerre à qui aura les deux royaumes.
Les rois firent bataille auprès de la rivière de Carrion, pour la mort de nombre de leurs gens. Don Sanche, ayant perdu le champ du combat, dut prendre la fuite : il s'en va triste et profondément affligé.
Cependant le roi Alphonse défend à sa troupe de tuer ces Chrétiens. Il s'émeut de grande pitié sur ces événe-
ments, et se plaint que son frère ait été la cause de leur récente rupture.
Rodrigue Diaz de Bivar, ce bon Cid renommé, se met à réconforter son seigneur par ce discours :
« Roi et seigneur, je ne vous dis que la vérité, en vous disant que les troupes galiciennes que possède votre frère, sont maintenant à se réjouir en toute sécurité dans leurs logis, et n'ont de vous nulle crainte, non plus que des gens de votre armée.
« Faites rebrousser chemin aux fuyards, maintenez-les dans votre camp, et demain, à l'aube naissante, tombez sur tous, Léonais et Galiciens, avec grande vigueur, d'un bras bien intrépide, en sorte que l'ardeur de votre courage les remplisse d'épouvante.
« Car c'est leur coutume, quand ils ont remporté quelque victoire, de s'enorgueillir de leur vaillance et de se moquer de l'ennemi. Aussi passeront-ils la nuit à rire et à boire, et dormiront-ils au matin comme des hommes sans pensée. Et vous, brave Roi, vous triompherez d'eux et resterez bien vengé. »
Le Roi approuve fort ce que le Cid vient de lui conseiller. Aussi avec tous ses gens pousse-t-il aux ennemis ; les uns sont tués, les autres pris, la déroute est générale. Le roi Alphonse lui-même est saisi dans un temple consacré que Ton appelle Sainte-Marie de Carrion.
Les hommes de Léon, voyant leur seigneur prisonnier, combattent avec une nouvelle furie, et s'emparent du roi don Sanche, que quatorze chevaliers prennent sous leur forte garde.
Le brave Cid, à cette vue, les a aussitôt rejoints, et il leur dit :
« Chevaliers, consentez à relâcher mon seigneur, car je puis vous rendre don Alphonse, de qui vous êtes vassaux. »
Les hommes de Léon répondirent à ce Rodrigue de Bivar tant renommé :
« Ruy Diaz, retournez en paix, sinon vous irez en captivité avec votre seigneur roi que nous emmenons ici avec nous. »
Des paroles qu'il vient d'entendre, le Cid a conçu grande colère : il s'élance contre tous ces gens et délivre son seigneur. Treize ont été tués et le quatorzième s'est enfui.
On emmena à Burgos Alphonse, frère du Roi, fait prisonnier grâce à la grande vaillance et aux exploits de ce brave Cid castillan.
Même sujet.
Entre deux rois chrétiens il y avait très-grande division, don Sanche, roi de Castille, et don Alphonse, roi de Léon.
Don Sanche prétend que ce royaume de Léon lui revient par héritage; don Alphonse proteste, et demeure en possession.
Aucun de leurs courtisans ne pouvant les calmer, ni prélats, ni riches-hommes, ni religieux de monastère, on a remis l'affaire aux armes, et avec cette condition : que le vaincu perdrait son royaume sans nul droit de recours.
Déjà les armées se choquent, déjà la lutte commence ; les armées se sont choquées dans les plaines, les plaines de Cardon.
Les Léonais combattaient en hommes de courage : cela tourna mal pour les Castillans; ils se virent perdus et se mirent à fuir tous sans aucun ordre. Don Alphonse, compatissant par nature, fut ému de pitié et ne voulut point qu'on les poursuivît.
Mais voici que sur ces entrefaites un pennon a paru, tout de soie écarlate, à bordure d'or et au milieu duquel se
montre par dévotion une croix verte. Cette troupe était toute de Castillans, toute d'hommes de Castille, car c'était le Cid et sa gent. Ils n'avaient pu se trouver à la bataille, étant occupés d'ailleurs. Aussitôt qu'il les vit, don Sanche se trouva consolé.
Ils sont tombés sur les Léonais qui ne se tenaient point en défiance, et ont saisi le roi don Alphonse qu'ils emmènent en captivité.
Comme on entraînait ainsi ce roi captif, le Cid se présente au camp ennemi, et il leur parle en bon chevalier et homme plein de sagesse :
« Écoutez-moi, chevaliers, et acceptez cet accommodement : rendez-nous notre roi avec grande courtoisie, et nous, nous vous donnerons le vôtre incontinent, sans plus tarder. »
Les Léonais s'y refusèrent avec grand orgueil et présomption, craignant que leur roi ne se trouvât mort et que cela ne fût trahison.
Alors le Cid fit d'eux grand carnage, délivra son roi et les jeta dans la confusion. Puis ils emmenèrent le roi don Alphonse, que c'était pitié de le voir, et, sans plus de considération, le mirent clans les fers.
Doua Urraque intercède auprès de don Sanche pour obtenir la vie de don Alphonse.
Comme le roi don Sanche régnait en Castille, il eut barbe puissante, ce roi don Sanche, et n'en devint pas plus sage.
Malgré les Français, il traversa les défilés d'Aspa ; sept jours et sept nuits il les attendit en rase campagne, et ne les voyant pas venir, il s'en retourna en Castille.
Il tua le comte de Niebla et lui enleva son comté.
Il jeta en prison son frère don Alphonse, et, après l'avoir ainsi enfermé, annonça, par la voix du crieur public, que quiconque intercéderait pour lui serait regardé comme traître.
Aussi n'est-il ni dame, ni chevalier, qui ose implorer pour lui, personne, si ce n'est sa sœur qui vient demander sa grâce au Roi.
« Roi don Sanche, roi don Sanche, mon frère et seigneur, quand j'étais petite, je me souviens que vous me promîtes une faveur : aujourd'hui que je suis grande, seigneur, accordez-la moi. »
— « Demandez, ô ma sœur; mais à condition que vous ne me demanderez pas Burgos; ni Burgo?, ni Léon, ni Valladolid la riche, ni Valence d'Aragon ; toute autre chose, ma sœur, ne saurait vous être refusée, non. »
— « Seigneur, je ne demande pas Burgos; ni Burgos, ni Léon, ni Valladolid la riche, ni Valence d'Aragon; ce que je vous demande, c'est mon frère que vous gardez en prison. »
— « Cela me convient, je l'avoue, ô ma sœur; demain je vous le livrerai. »
— « Mais c'est vivant que vous me le livrerez, vivant, oui vivant, et non pas mort, oh non! »
— « Mal soit pour vous, ma sœur, et pour qui vous conseilla pareille chose; eh bien, oui, demain, dès le matin, je vous le donnerai, mort (1). »
(1) Je crois qu'il faudrait lire moine au lieu de mort, monje au lieu de muerto. En effet, les romances eux-mêmes, comme nous allons le voir, ne nous permettent pas de supposer qu'il ne soit sorti de prison que pour être exécuté; d'ailleurs les histoires et les chroniques sont d'accord à dire que s'il obtint la vie sauve, ce fut à la condition (inobservée, il est vrai) de se renfermer dans un cloître.
KOMANOES 11
Victoire de don Sanche sur don Game,
Le roi don Sanche régnait dans le royaume de Castille, et don Garcie, frère de don Sanche, en Galice. Au sujet de leurs couronnes ils ont déjà beaucoup guerroyé, et voici qu'ils se rencontrèrent encore tous deux dans une bataille fort sanglante. Nombre de leurs gens y périrent, et don Garcie., ayant fait don Sanche prisonnier, le remit à la garde sévère de six chevaliers, puis il s'élança à la poursuite des partisans de son frère.
Don Sanche, se voyant captif, en conçut un vif dépit; aussi supplia-t-il ses gardiens de le laisser aller sain et sauf, promettant de les récompenser largement, de leur accorder pour toujours son assistance, et aussi de ne tenter aucune entreprise contre le royaume de son frère.
Ils répondirent tous d'une même voix qu'ils ne feraient point ce qu'il leur demandait, jusqu'au retour du roi qui devait statuer à cet égard.
Cependant que don Sanche est ainsi captif, Alvar Fanez est arrivé, et il parle en cette sorte aux chevaliers qui le retiennent captif : « Traîtres , lâchez mon roi, que vous retenez prisonnier! »
Et, fondant sur eux, il les combat tous les six à la fois; il en désarçonne deux et met en fuite les quatre autres.
Don Sanche, ainsi affranchi de ceux qui le gardaient, s'est écrié d'une voix forte :
« Venez ici, mes vassaux; rappelez-vous, mes chevaliers castillans, l'honneur que vous avez remporté des batailles et des luttes où vous êtes entrés. Ne consentez point à le
perdre aujourd'hui; jurez au contraire de l'accroître encore. »
Quatre cents chevaliers se sont empressés autour de lui, et comme ils étaient ainsi réunis, le bon Cid a paru : il amène trois cents chevaliers qui sont tous gentilshommes.
A leur vue, don Sanche s'est senti un grand courage, et a dit aux siens :
« Descendons vite dans la plaine ; puisque le Cid est venu, le champ aujourd'hui doit rester à nous. »
Il fit bon accueil à Ruy Diaz, le renommé Castillan, car il lui dit : « Soyez le bienvenu, ô Cid, l'homme aux grandes fortunes! Aucun vassal, jusqu'à ce jour, n'a obtenu dans le service de son maître aussi beau succès que vous, Cid trèshonorable. »
Le Cid répondit au Roi d'un cœur intrépide : « Vous pouvez bien croire, seigneur, que ce champ de bataille vous verra vaincre votre frère don Garcie et vous restera, ou que je mourrai pour vous, comme doit tout vrai gentilhomme. »
Comme ils parlaient ainsi, don Garcie est arrivé. Il vient chantant et allègre, ignorant ce qui s'est passé, et disant comme quoi il a vaincu son frère le roi don Sanche, comme quoi il l'a fait prisonnier et l'a mis sous bonne garde.
Aussitôt que les rois se virent, ils commencèrent une nouvelle bataille plus violente que la première, où le roi don Sanche avait été fait prisonnier.
Don Garcie est vaincu et une grande partie de ses gens tués. Grâce à sa valeur sans pareille, le Cid s'empare de don Garcie, et, avec une excessive satisfaction, le remet aux mains de son seigneur. Par ordre du roi don Sanche, il est lié de fortes chaînes, et on va l'enfermer au château de Luua.
ROMANCES lo
Aventure t!e don Alphonse a Tolède.
Alphonse, fils du roi don Ferdinand, se trouvait à Tolède, où SI s'était enfui par crainte du roi don Sanche, son frère. Il y avait été reçu par Alymaimon, roi de cette ville, qui bientôt l'aima beaucoup; beaucoup- aussi l'estimaient les Maures.
Un jour qu'il dormait dans un verger, à l'ombre d'un arbre protecteur, voici qu'Alymaimon et ses Maures sont venus causer auprès de lui.
« La ville est forte, dit le roi; on ne saurait s'en emparer, si on ne lui coupe le pain et toutes denrées pendant sept ans, par un blocus acharné dont on ne se relâche jamais: faute de vivres, elle serait prise la huitième année. »
Don Alphonse entendit ces mots, mais il feignit d'être resté endormi.
Les Maures ont pour coutume, coutume née des prescriptions de leur loi, d'égorger un bélier à certain jour : ils allaient donc l'égorger. Don Alphonse accompagnait le cortège, au côté même du Roi, et ses chevaliers aussi, quoique Chrétiens, nouvellement arrivés de Castille.
Don Alphonse est très-bel homme ; il a été enrichi de beaucoup de faveurs. Tous les Maures sont charmés de lui et le comblent d'éloges.
Les deux rois marchaient donc ensemble derrière deux Maures qui devisaient entre eux.
L'un disait à l'autre : « Qu'il est beau ce Chrétien! Il mérite d'être grand seigneur! Rien ne lui serait donné qu'à bon droit!
Le second répondit : « Cette nuit j'ai rêvé qu'Alphonse t. ri. S
entrait à Tolède en chevauchant sur un porc; il sera roi de Tolède, tenez-le d'avance pour certain. »
Comme ils parlaient ainsi, les cheveux de ce bon roi Alphonse se sont hérissés; Alymaimon de sa main les ramenait toujours en bas, mais toujours ils recommençaient à se dresser.
Le roi maure n'en avait pas moins entendu tout ce qui avait été dit, aussi fit-il appeler ces deux Maures qui jouissaient d'un grand renom de sagesse, les deux Maures qui avaient dit qu'Alphonse s'emparerait de la couronne de Tolède. Ils conseillèrent de le tuer.
Le Roi n'agréa pas cet avis, car il aimait beaucoup don Alphonse; mais il lui demanda de jurer que jamais il ne lui porterait tort, à lui non plus qu'à ses enfants. Alphonse fit et exécuta cette promesse bien volontiers. Le roi maure l'aima beaucoup et se trouva rassuré sur son compte.
Le Cid est envoyé par don Sanche auprès de doha Urraque,
Auprès de cette ville de Zamora est arrivé le roi don Sanche; il amène avec lui nombreuses troupes, car il désire beaucoup s'en emparer.
Monté sur son cheval, et accompagné du Cid, il se promène à l'entour, en parlant ainsi à Rodrigue :
« Comme toute celte ville se dresse redoutable sur ses roches taillées! Rien puissantes sont ses murailles, bien nombreuses sont ses tours, et le Douero vient encore baigner leur pied. Oh! oui, elle est merveilleusement forte; tous les hommes qui sont en ce monde ne suffiraient pas pour la conquérir. Si ma sœur voulait me la donner, je la préférerais à l'Espagne.
ce Gid, mou père vous a élevé et vous a comblé de bienfaits; par lui vous avez été le premier de sa maison, et chevalier à Coïmbre, quand il enleva cette ville aux Maures. Lorsqu'il mourut à Cabezon, il vous recommanda à moi et a mes frères : nous jurâmes alors entre ses mains d'élever pour vous les faveurs à leur comble. Aussi vous ai -je fait le premier de ma maison, aussi vous ai-je donné une grande terre, qui vaut mieux qu'un comté, le meilleur même qui soit en Castille.
« Je vous demande, don Rodrigue, comme à un ami de prix, de vous rendre à Zamora en qualité de messager royal. Vous direz à dona Urraque, ma sœur, qu'elle me livre cette ville pour une forte somme ou quelque avantageux échange, comme elle le jugera meilleur.
« Pour cette ville, je lui donnerai Médina de Rioseco avec tout Tapanage, et je lui promets de plus Villalpando et son territoire, ou Valladolid la riche, ou Tiedra, qui est un bon château. D'ailleurs, je ferais serment avec douze de mes vassaux d'accomplir ce que j'ai dit; et si elle ne veut point y consentir, je prendrai Zamora de force. »
Le Cid baisa la main au Roi, et, lui ayant dit adieu, se dirigea vers Zamora en compagnie de quinze chevaliers.
Uéponse de dona Urraque au Cid Campeador.
Après avoir tristement gémi sur la mort de Ferdinand, et recueilli la succession, le roi don Sanche, son fils, au milieu de mille hésitations, avec mille promesses et mille prières, ordonne au Cid Castillan d'aller vers le peuple dé Zamora. 11 doit prier dona Urraque, de la part du Roi, dé remettre Zamora au pouvoir et à l'autorité de son frère.
16 KOMAJSCES
Le seigneur de Biyar ayant cheminé pour remplir la mission royale, arrive à la vieille poterne de la ville qu'on avait donné ordre de garder. Aussi, quoiqu'il soit la gloire du peuple espagnol, lui refuse-t-on l'entrée. Il cherche à forcer la consigne pour remplir les ordres du Roi : la sentinelle, préposée à la surveillance de la porte, essaie de résister et de défendre le passage. •
Au bruit que fait le Castillan, malheureuse doha Urraque, velue d'une robe noire, appuie son sein contre le mur, et le visage et les mains agitées, les yeux trempés de larmes, elle dit au brave Rodrigue :
« Arrière, arrière, Rodrigue, superbe Castillan. 11 devrait te souvenir de ce bon temps passé où je t'armai chevalier sur Fautel de saint Jacques : mon père te donna Farmure, ma mère te donna le cheval, et moi, je te chaussai l'éperon d'or pour que tu fusses plus honoré (1).
« Que viens -tu frapper à ces portes jadis étrangères, mais conquises par ta valeur? Tu viens m'ordonner, n'estce pas, de ne plus vivre qu'une vie de chagrins, d'être morte pour la gloire? Puisque tu as déposé les formes de l'amitié, et que tu lèves la main, sans voir que je suis la justice, arrière, arrière, Rodrigue, superbe Castillan.
« Arrière, puisque tu as brisé la parole et le serment donnés à celle dans l'âme de qui tu étais entré, puisque tu
(1) La glose, que Ton retrouve assez souvent dans les anciens Cancioneros,est en poésie ce que sont en musique les variations. L'ode, mise dans la bouche de dona Urraque, est donc une glose, dont le thème, ou la letra, pour me servir du terme espagnol, se trouve constituée par la première strophe : cette strophe, en effet, pour la terminaison de chacune des strophes suivantes, donne un couple de vers. Du reste, cette letra est très-populaire en Espagne ; nous allons la retrouver tout a l'heure, et le Romancero gênerai la donne encore intercalée dans un Romance qui a pour titre : El Amante apaleado ; niais la, elle est en langue portugaise, et, à la place des deux derniers vers, le chantre d'amour répète les deux premiers.
KOMANi 'ES 77,
as rempli sou cœur de chagrins pour qu'elle ne pût y conserver ton amour; mais quand ta main cruelle signa l'arrêt de mon malheur, encore que le roi te l'enjoignît, tu aurais dil te rappeler ce bon temps passé.
a Je suis femme, et ma passion ne me permet point de demander ta perte au ciel, car si mon âme est offensée, offensé pareillement est mon cœur. Et quoique mourant par ta faute, je ne t'en souhaite pas mauvaise récompense, car je me rappelle, ô cruel, le jour où je t armai chevalier sur l'autel de saint Jacques.
« Ce que tu n'as pas considéré, les femmes le considèrent ; ainsi, quand tu assistas au complot, tu te souvins de ce que tu étais, et tu oublias ce que tu avais été : j'imagine pour toi cette excuse, car tu es aujourd'hui gentilhomme d'armes. Mais tu ne Tétais point, tu n'étais qu'un simple vassal, quand mon père te donna ton armure et ma mère ton cheval.
« Us te firent monter au rang que par ta faute j'ai perdu : ils firent ton bien et mon mal; car autant d'honneur ils te donnèrent, autant tu m'en enlevas à moi. Et cependant, conservant la soumission filiale due à un père chéri, je te chaussai V éperon d'or pour que tu fusses plus honoré. »
Mauvais succès et exil du Cid.
Le Cid, étant entré dans celte ville de Zamora, se présente devant dona Urraque, qui le reçoit très-bien. Alors il lui dit le message que pour elle il apportait. A l'entendre, doua Urraque a versé beaucoup de larmes, et elle s'écrie :
« Malheureuse ! malheureuse ! c'est ainsi que m'aimait don Sanche ! ainsi qu'il remplit le serment par lui fait à
mon père ! A peine ce père mort, il a pris à don Garcie toutes ses terres et l'a jeté dans un cachot, où, aujourd'hui encore, ainsi qu'un voleur, il est gisant. Il détient pareillement le royaume de mon frère Alphonse, qui s'est enfui à Tolède et se trouve en ce jour avec les Maures. 11 a enlevé Toro à ma sœur, à ma sœur dona Elvire, et h moi il veut prendre Zamora. Quel malheur pour moi !
« Il sait trop bien, ce roi don Sanche, que moi je ne suis qu'une femme, et que je ne combattrai pas avec lui; mais je ferai qu'en secret ou en public il reçoive cette mort qu'il a si bien méritée. »
Alors, Arias Gonzalo s'élant levé, répondit ainsi à la Reine :
« Ne pleurez point, madame, je vous le demande en grâce. En cette heure de péril, le meilleur parti à suivre est de ne pas tant vous affliger, car il vous en adviendrait grand dommage.
a Parlez à vos vassaux, dites-leur ce que le Roi demande ; s'ils trouvent cette demande légitime, livrez -lui la ville incontinent. Mais s'il ne leur semble point juste d'obtempérer aux désirs du Roi, mourons tous en cette ville comme le doivent des gentilshommes. »
L'Infante jugea bon d'exécuter ce qu'il disait, et elle entendit.ses vassaux lui jurer qu'ils périraient tous enfermés dans Zamora, avant que de livrer leur ville au Roi.
Avec cette réponse, le Cid est retourné vers son bon Roi ; celui-ci, à pareille nouvelle, de s'écrier : « C'est vous, Cid, qui avez conseillé de ne pas me donner ce que je voulais, parce que vous avez été élevé dans les murs de cette ville. Si ce n'était pas les soins de mon père, je vous ferais pendre sur-le-champ. Mais d'aujourd'hui en neuf jours, je vous ordonne de vider mes terres et le royaume de Castille. »
TttMANCES T.)
Rappel du Gui.
Le Cid alla à sa terre et, avec ses vassaux, prit la route de Tolède, où se trouvait Alphonse depuis sa fuite.
Les comtes et les riches -hommes disaient au roi don Sanche de ne pas perdre un tel vassal, un homme de vaillance pareille à celle du Cid Ruy Diaz, qui vraiment était bien grande.
Le Roi, voyant qu'il serait bon de suivre ce conseil, appela Diègue Ordonez et le chargea d'aller dire au Cid qu'il eût à revenir incontinent vers lui ; qu'il le traiterait en brave et lui donnerait la première place entre les gens de sa maison.
Ordonez courut après le Cid et lui transmit son message. Celui-ci réunit en délibération les gens qu'il emmejiait avec lui, leur demandant si c'était leur avis qu'il se conformât aux ordres du Roi.
Ils lui conseillèrent de revenir vers le Roi, puisqu'il avait envoyé son excuse, et le Cid revint avec eux.
Le Roi l'ayant appris, fit deux lieues à sa rencontre, accompagné de cinq cents chevaliers. Le Cid, à la vue du Roi, descendit de cheval et lui baisa aussitôt les mains. Puis il revint au camp, et tous les Castillans eurent grand plaisir a le revoir avec eux.
Mise du siège devant Zamora.
À la mort du roi don Ferdinand, qui mourut, dit-on, cité devant Dieu, son fils, le roi don Sanche, lui succéda sur le trône. Gomme il convoitait Zamora, en guise d'ambassade il envoya à sa sœur, doua Urraque, un certain Pero Hernandez, avec une lettre ainsi conçue :
a Ma sœur, si vous voulez y penser, vous verrez que, pour vous avoir donné Zamora, mon père fut mal conseillé, sachant bien qu'il ne pouvait ainsi distraire cette ville de mes États. Le mieux serait donc, pour votre décharge comme pour la sienne, de la laisser revenir à ma couronne, qu'elle a quittée par injustice. Quant à votre subsistance, je vous payerai pension alimentaire.
<( Réfléchissez bien à cette lettre, madame. Communiquez h cet Arias, nommé Gonzale, les propositions qu'elle contient. Et si ces choses vous déplaisent, tenez-vous bien pour dit que je vais aller conquérir Zamora, l'épée à la main. »
La Reine, ayant reçu cette lettre, dit en réponse « que doua Urraque possédait Zamora de bon droit, et qu'elle ne saurait abandonner une ville qu'elle tenait de son père. »
A la nouvelle de ce refus, don Sanche, bien déterminé, a donné des instructions à ses capitaines et rassemblé ses troupes pour marcher sur Zamora.
Le Gid l'en détourne. Mais, aveuglé par la convoitise, il ne s'inquiète guère des conseils. Marchant à journées réglées, il arrive devant Zamora, et sous les murs donne une bataille rangée, où les deux partis s'entre-choquent avec une grande fureur.
BOMANOES 8]
Siège de Zamora,
A peine Ferdinand mort, Zamora est déjà assiégée : d'un côté l'assiège le Roi, et de l'autre le Cid. Du côté qu'assiège le Roi, Zamora ne se rend aucunement; du côté que presse le Cid, elle est déjà prise. Dans un si grand péril dona Urraque se mit à la fenêtre d'une tour plate et dit ces mots:
XÏÏI
Reproches de dona Urraque au Cîd.
« Arrière, arrière, Rodrigue, le superbe Castillan ! Il devrait te souvenir de ce bon temps passé, où tu fus armé devant l'autel de saint Jacques, quand le roi fut le parrain, et toi, Rodrigue, le filleul. Mon père te donna l'armure, ma mère te donna le cheval, et moi, je te chaussai les éperons pour que tu fusses plus honoré.
« Je pensai à me marier avec toi : mes péchés ne le voulurent point, et tu épousas Chimène, fille du comte Lozano. Avec elle tu as trouvé de l'argent, avec moi tu aurais trouvé un royaume : or, si la rente est bonne, la couronne est encore meilleure. Tu as fait un beau mariage, Rodrigue, mais tu pouvais en faire un bien plus beau : tu as dédaigné la fille du roi pour prendre celle du vassal. »
À ces paroles, don Rodrigue demeura tout troublé, et dans son trouble il se mit à répondre :
« Si vous le désirez, madame, nous pouvons bien défaire, cela. » *
Dona Urraque répliqua d'un visage très-tranquille : « Que le Dieu du ciel ne permette pas que par moi arrive un tel malheur : je serais remplie de chagrin d'avoir été cause de cette séparation. »
Aussitôt le Gid se retourna, et d'une voix très-triste : « Arrière, arrière, mes hommes, mes gens de pied et mes gens de cheval, car de cette tour plate on m'a lancé un trait. La flèche n'avait point de fer, mais elle m'a transpercé le cœur ; je n'y vois aucun remède : toute ma vie en sera plus malheureuse. »
Défi de deux chevaliers zamorans.
Deux chevaliers zamorans qui, au dire des gens, sont le père et le fils, remontent en chevauchant les rives du Douero. Us vont échangeant entre eux ces paroles très-orgueilleuses, qu'ils se battraient avec trois, et aussi bien avec quatre, et que cinq se présentant, ils ne leur refuseraient point bataille, pourvu qu'ils ne fussent ni frères, ni cousins du Gid, non plus que de sa tente ou de sa table. Mais que des tentes royales sortent les plus valeureux : à tous ils donneront satisfaction, ils en prennent l'engagement.
BOMÀNCFiS %3
Réponse du Cid.
Auprès du mur de Zamora on voit passer un chevalier armé de toutes pièces, et qui, monté sur un cheval au poil noir, crie d'une voix forte :
« Qu'on fasse bonne veille sur le rempart. Car celui que je trouverai veillant, je l'aiderai de mon cri, et celui que je trouverai dormant, je le jetterai vif en bas. Car pour l'honneur de Zamora j'ai été appelé et je suis venu.
« S'il est ici quelque chevalier, qu'il vienne combattre avec moi, pourvu que ce ne soit pas le Cid, non plus que son cousin Bermudez. »
Le bon Cid a entendu les paroles qu'il vient de dire ;
« Quel est ce chevalier qui fait pareil défi ?
— « Je m'appelle Ortuno, Cid ; Ortuuo est mon nom.
— J« Il devrait te souvenir, Ortuno, du passage de la rivière, en ce jour où je vainqnis les Maures, et où Babieca était avec moi. En ce temps-là, tu n'étais pas encore aussi hardi. »
Ortuno, l'ayant entendu, lui répondit de la sorte :
« Alors j'étais novice, aujourd'hui j'ai pris de l'âge, et à user ainsi de la guerre, j'ai pris cette hardiesse.
« Cependant, toi, je ne te défie point, non plus que (on cousin Bermudez ; car je vous tiens pour mes seigneurs, et vous me tenez pour votre ami.
« Mais s'il est quelqu'autre chevalier qui veuille faire combat avec moi, voici que je l'attends au champ avec mes armes et mon cheval. »
Suite du défi.
Deux chevaliers zamorans remontent en chevauchant les rives du Douero. Ils portent des emblèmes de couleur verte et montent des chevaux alezans. Ils sont armés d'une bonne armure ; ils ont au eôîé de riches épées, devant la poitrine des écus, à la main de lourdes lances ; ils se servent d'étriers à la genette et de freins à ornements d'argent. Et de ce que ces choses sont bien disposées, ils paraissent encore mieux armés.
D'une colline qui domine le camp, ils descendent plus rapides que des lévriers, et on sort, pour les regarder, du quartier du roi don Sanche.
A peine arrivés de l'autre côté, ils firent tourner leurs chevaux; puis, après un long moment d'attente, ils tinrent cet orgueilleux discours :
« Serez-vous deux contre deux, deux chevaliers castillans à pouvoir faire le coup de lance contre nous, deux chevaliers zamorans, pour que nous vous donnions à connaître que le Roi n'agit pas comme un gentilhomme, en enlevant à dona Urraque ce que son père lui a donné ?
« Nous renonçons à toute estime, nous renonçons à tout honneur, et à ce qu'un roi fasse cas de nous, et à ce qu'un comte nous place à son côté, si à la première rencontre nous ne les avons renversés. Cela, quand même il en viendrait trois; cela, quand même il en viendrait quatre; cela, quand même il en viendrait cinq, quand même le dîabte viendrait : pourvu que ne vienne pas le Gid, qui nous a pour frères d'armes, non plus que le roi don Sanche, que
nous reconnaissons pour seigneur, des autres chevaliers viennent les plus braves ! »
Deux comtes, qui étaient beaux-frères, ayant entendu ce défi :
« 0 chevaliers, attendez que nous ayons nos armes ! »
Aussitôt ils demandent leurs armes, sautent sur de bons chevaux et courent aux tentes sous lesquelles habite le roi don Sanche; ils sollicitent de lui permission d'aller tenir le champ contre les chevaliers, qui viennent de parler avec tant de fierté*
Le bon Cid, modèle des braves, dit alors :
« Ces deux guerriers ennemis, je ne les regarde pas, moi, comme des lâches; car en maintes passes d'armes s'est montrée leur valeur. Ainsi, au siège de Zamora, ils ont tenu le champ contre sept : le jeune homme en tua deux, le vieillard en tua quatre ; pour un qui leur échappa, ils ne laissent plus pousser leur barbe. »
Comme, à ces paroles du Cid, les deux comtes irrités se retiraient, le Roi, les voyant ainsi partir, ordonna qu'ils revinssent, et alors, plutôt de force que de gré, leur accorda tout ce qu'ils demandaient.
Pendant que les comtes revêtent leur armure, le père tient au fils ce langage :
«Tournez-vous, mon fils, vers Zamora, vers Zamora et ses remparts. Voyez-vous comme ces dames et ces demoiselles sont tout entières à nous regarder ? Mais ce n'est pas moi, mon fils, qu'elles regardent, moi vieux et blanchi : mon fils, c'est vous, qui êtes jeune encore et valeureux. Si vous vous comportez en brave, vous serez leur très-honoré ; si vous vous comportez en lâche, vous leur serez un objet de mépris et d'insultes. Affermissez-vous sur les élriers, affermissez cette lance en votre main et ce bouclier devant votre poitrine. Excitez votre cheval, car celui qui attaque le premier est estimé le plus vaillant. »
A peine a-t-U parlé, que déjà les comtes se présentent :
celui-ci vient couvert de noir, celui-là d'écarlate I). Nos champions s'élancent les uns contre les autres et se choquent violemment. Le jeune Zamoran renverse de son cheval l'adversaire qui lui était échu, et le vieux à une rencontre transperce le sien d'outre en outre. A cette vue, le comte jeté bas quitte le champ-clos en fuyant.
Les deux Zamorans victorieux retournent à leur ville en tout honneur.
Trahison de Bellido Dolfos.
Comme la grande ville de Zamora se trouvait assiégée par le roi don Sanche et mise en très-pressant danger par la gent castillanne, le traître Bellido Dolfos, désireux de son salut, fit une poterne dans le mur et se rendit au quartier du Roi. Il avait tramé une grande trahison, une trahison telle qu'on ne saurait l'imaginer.
Sans attendre aucun introducteur, il est entré dans la tente royale, et, le genou à terre, il a parlé de la sorte :
« 0 don Sanche, roi fameux de la Castille renommée ! désirez-vous conquérir Zamora, la ville bien fermée, et réduire ses habitants au fer de l'épée ou au feu ? Vous le pouvez, mais à une condition ; prenez envers moi le loyal engagement de l'observer et ne retirez pas votre parole. Il faut que vous veniez seul avec moi, sans garde, jusqu'à la muraille. Là vous verrez une poterne dégarnie de sentinelle par laquelle vos gens pourront entrer et mettre fin à la guerre. »
(i) Timoneda, dans la Rosa Espanola, donne cette variante : ( Celui-là de vert, on le dit amoureux, »
Le Roi reste pensif, la main dans la barbe ; il a différentes pensées, et ne sait pas trop ce qu'il doit faire. D'un côté, il suspecte quelque sanglante trahison ; de l'autre, il a confiance en l'insidieuse parole. Enfin, il se laisse vaincre par l'envie de voir Zamora prise et son armée h bout d'une lutte si douteuse.
Il ordonne que le conseil se rassemble ; tous les officiers de sa maison y sont appelés. Il leur expose d'abord les faits qui viennent de se passer, puis sa détermination à l'égard de la condition exigée.
Les conseillers furent d'accord pour déclarer mauvais le sentiment du Roi : l'affaire était dangereuse, les propositions perfides. Ils voulaient lui arrêter la main ; mais leurs efforts servirent de peu, sa mauvaise fortune lui inspirant le contraire.
Le roi don Sanche s'en va donc seul, en compagnie de Bellido.
De Zamora, on lui annonce quelle trahison est préparée contre lui; mais, malgré cet avis, il se confie en sa résolution.
Tout à coup le traître Bellido Dolfos s'est baissé pour prendre un javelot par lui caché contre la muraille. Non loin était le piège qu'il avait tendu au Roi : celui-ci, sans penser à trahison, arrive auprès de la poterne.
Alors Bellido Dolfos s'écrie en reculant de quelques pas : u Aujourd'hui, Don Sanche, Zamora restera vengée. »
De sa main cruelle, avec une fureur et une force extraordinaires, il a lancé le javelot aigu. Le Roi est percé de part en part. Oh! qu'il voudrait se venger! mais la Parque inexorable l'arrête en son dessein. La blessure était mortelle, et il tomba mort, ce roi don Sanche, courage et honneur de l'Espagne.
Avertissement du roi don Sanche.
« Prends garde, prends garde, roi don Sanche! Des murs de Zamora s'est échappé un homme déloyal : ne nie point que je t'en aie averti. Il se nomme Beilido Dolfos, fils de Dolfos Beilido. Il a déjà fait quatre trahisons, tout à l'heure il en aura fait cinq. Si le père fut grand traître, plus grand traître encore est le fils. »
Dans le quartier royal on pousse des cris, parce que don Sanche est méchamment blessé.
Beilido Dolfos l'a tué, en commettant une grande trahison. Et aussitôt après l'avoir tué, il est rentré par une poterne, et il parcourt les rues de Zamora en disant, en criant : « C'est l'heure, dofta Urraque, de remplir votre promesse. »
Beilido assassine don Sanche.
« Roi don Sanche, roi don Sanche, ne dis pas que je ne t'avertis point. De cette Zamora que tu assièges un traître est sorti. Il se nomme Beilido Dolfos, fils de Dolfos Beilido, qu'il a tué lui-même et jeté ensuite à la rivière. S'il te trompe, roi don Sanche, ne dis pas que je ne te préviens point. »
Le traître a entendu ces mots, et il en a conçu une grande fureur. 11 va où se trouve le Roi et lui parle de la sorte :
« Vous savez bien, seigneur, l'animosité de la querelle que ce méchant Arias Gonzale et ses fils ont contre moi. Aujourd'hui encore ils m'ont poursuivi jusqu'à votre quartier. Cela, parce que je les accuse d'empêcher par leur faction que doua Urraque remette Zamora en votre pouvoir.
« De plus aujourd'hui, ayant surpris mon intention bien arrêtée de vous livrer Zamora par une poterne dérobée, ils veulent assurer votre propre perte en me perdant moi-même dans votre crédit. Si vous m'agréez pour vassal, je vous servirai sans récompense. »
Content de ces paroles, le bon Roi lui répondit :
« Montre-moi, ami, par où je dois prendre cette ville. Bientôt, certes, tu y seras plus que cet Arias Gonzale qui la gouverne avec tant d'écarts. »
Le traître lui baisa la main et lui dit tout bas :
« Allons-y, vous et moi, seigneur, seuls, pour ne pas faire tumulte. Vous verrez ce que vous me demandez, et auprès une grotte où vous disposerez vos gens. Le reste à ma prudence! Avec cent hommes de pied, je m'engage à tuer les sentinelles, et alors vos bannières pourront entrer par la poterne que je leur aurai gardée. »
Le lendemain, dès le matin, s'acheminent Sanche et Bellido : le bon Roi sur son cheval, et Bellido sur son roussin. Ils vont ensemble examiner l'enceinte, ils vont seuls examiner la poterne.
Comme le Roi achevait le tour des remparts, il arriva près de la rivière, et eut à descendre en cet endroit pour certaine nécessité. Il remit son javelot à ce maudit Bellido, un javelot court et doré, qu'il portait avec lui. Ce traître le lança contre lui et l'atteignit dans le dos d'un mauvais coup : transpercé, le Roi tomba à terre. Bellido de tourner bride et de courir en hâte à la poterne.
Don Rodrigue, dit de Bi\*ar, lui a demandé la cause de cette fuite : le méchant ne répondant point, le Cid s'élance vite h
cheval et le poursuit sans éperons; mais avant qu'il Tait atteint, Bellido est rentré à Zamora. Doua Urraque pourvoit à ce qu'on le mette en prison, et Arias Gonzale veille sur lui jusqu'à ce que la justice le réclame.
Le Cid s'en retourne avec dépit de n'avoir pas saisi Bellido, avec malédiction contre lui-même d'avoir chevauché sans éperons. Encore ne soupçonne-t-il point pareil malheur, il croit à tout autre crime. Oh! s'il connaissait la réalité, il attaquerait avec rage cette poterne, jusqu'à bonne vengeance du bien-aimé roi don Sanche.
Même sujet.
Dolfos sort de Zamora, il court en toute hâte ; il va fuyant les fils du bon vieillard Arias Gonzale. C'est dans la tente du bon Roi qu'il s'est mis à couvert.
« Que Dieu vous maintienne, ô Roi!
— «Bellido, sois le bienvenu.
— « Seigneur, je suis votre vassal, votre vassal et votre partisan. Aussi, comme je conseillais au vieil Arias Gonzale de vous rendre cette ville de Zamora dont on vous a frustré, il voulait me tuer : mais je me suis échappé. Je viens donc, seigneur, me mettre à vos ordres, avec le désir de vous servir comme un bon gentilhomme. Je vous ferai pénétrer dans Zamora, n'en déplaise à Arias Gonzale : je sais une fausse poterne qui vous y donnera entrée. »
Le brave Arias, l'homme loyal, du haut de la muraillf , avertit le Roi en ces termes :
« Je vous déclare, ô Roi, à vous et à tous vos Castillans, que ce Bellido qui vient de sortir d'ici est un méchant
traître; en sorte que, si quelque trahison s'exécute, elle ne nous soit pas imputée. »
Bellido l'entendit, car il tenait le Roi par la main :
« Ne croyez pas, seigneur, ce qu'il avance contre moi. Don Arias m'accuse ainsi, pour empêcher qu'on entre dans la place, car je connais l'endroit faible de cette place, il le sait bien. »
Le Roi lui répondit, plein de confiance : « Je n'en doute pas, Bellido Dolfos, mon bon serviteur; ainsi, allons voir incontinent la fausse poterne. »
— « Allons incontinent, seigneur : mais sortez seul, sans accompagnement. »
Gomme ils étaient déjà loin du camp, le bon Roi voulut s'écarter pour certain besoin dont personne n'est exempt, et confia à Bellido le javelot qu'il portait.
Celui-ci, dès qu'il le vit, le dos tourné, sans méfiance, se dressa sur ses étriers et lui lança l'arme avec vigueur. Le trait, ayant frappé entre les épaules, ressortit par la poitrine : sous ce coup le Roi s'affaissa aussitôt, mortellement atteint.
Don Rodrigue l'ayant vu tomber, don Rodrigue de Bivar l'ayant vu tomber blessé, s'élança sur son cheval. Mais il y mit tant de hâte qu'il ne chaussa point ses éperons. Le traître allait fuyant, le Castillan allait derrière lui. Si Bellido était sorti à grande vitesse, à plus grande encore il rentrait.
Rodrigue arriva, qu'il se trouvait en sûreté. Alors le petit-fils de Layn Calvo de s'adresser mille malédictions :
« Maudit soit le cavalier qui chevauche ainsi que moi ! Si j'avais porté mes éperons, le traître ne m'échappait pas. »
Tous vont voir le Roi, qui gît moribond, et tous lui débitent des flatteries; personne ne lui eût dit la vérité, si le comte de Cabra, un bon vieux chevalier, n'eût été là.
« Vous êtes mon seigneur et mon roi, et je suis votre vassal. ïl faut que vous songiez à vous, je vous parle selon
la vérité, que vous vous occupiez de votre âme, sans plus faire nul cas de votre corps. Recommandez-vous à Dieu, car nous sommes en un malheureux jour. »
« — Bonne fortune à vous, comte, pour m'avoir conseillé de la sorte! » j
En disant ces mots, le Roi rendit son âme à Dieu,
Ainsi mourut-il par un excès de confiance.
Conseils du comte de Cabra a don Sanche mourant,
Bellido Dolfos, ce traître renommé, venant d'abattre par une mort cruelle le valeureux don Sanche, les principaux du camp se réunissent clans la tente de ce roi. Toute sa maison s'y trouve, tristement curieuse de voir le javelot aigu dont il a été transpercé : on ne veut pas le lui extraire avant qu'il se soit confessé.
Alors le comte don Garcie, dit de Cabra, voyant le Roi en si malheureux état, lui adressa ces paroles :
« 0 Roi, en qui j'avais mis l'espérance de ma patrie! Je vous vois si malement blessé, que je ne saurais vous donner aucun remède, mais seulement vous rappeler au souvenir de vos obligations.
« Réglez le compte de votre conscience et examinez en quoi vous avez péché contre le Seigneur du ciel qui vous réduit aujourd'hui en cet état. Ne prenez plus garde au corps, car son temps est passé. Déjà vos jours sont remplis et le terme se fait proche. Acquittez-vous des obligations que vous avez contractées lorsqu'on vous baptisa.
« La mort, esclave et maîtresse, ne vous accorde pas plus long délai : elle ne consent pas à un rappel, elle exige
KUAiANCKS 93
immédiate satisfaction. Prenez donc soin de votre âme, et du corps n'ayez souci. »
Le Roi lui répondit; mais il est tout baigné de larmes, sa langue bégaie et son geste a changé :
« Que la fortune, ô comte, vous accompagne dans vos aventures de guerre, car tout cela est très-bien dit, et vous m'avez donné excellent conseil.
« Je sais bien pour quelle cause je me trouve réduit en pareil état : c'est pour les péchés que j'ai commis envers la majesté sacrée de Dieu, et aussi pour le parjure dont je me suis rendu coupable envers mon père, en faisant le siège de cette ville qu'il avait léguée a ma sœur.
« Je recommande à Dieu mon âme; et puisque je me trouve en telles dispositions, apportez-moi les sacrements. Nous sommes arrivés à la mort. »
Alors son âme s'échappa, et son corps devint froid. Cependant ses vassaux ont envoyé à Zamora don Diègue Ordonez, chevalier estimé. Il dit aux habitants de la ville que, comme Bellido Dolfos, vassal de don Sanche, atuéson Roi, il vient défier l'infâme pour son forfait, l'infâme et tous les Zamorans, puisqu'ils sont ses concitoyens, et leur pain, et leur eau, et des enfants que renferme l'enceinte, ceux qui sont nés, ceux qui ne le sont pas encore, tous enfin, grands ou petits, engendrés ou non engendrés.
Dernières paroles de don Sanche.
Dans le camp établi devant Zamora, gisait le roi don Sanche, blessé par un javelot qui l'avait percé de part en part. C'est de la main traîtresse de Bellido qu'était parti le coup.
Le Roi ne saurait échapper : déjà sa vie touche à son terme. Il s'est levé sur son séant, et il dit à ses vassaux :
« Bellido m'a donc assassiné, ce pervers, quoique étant mon vassal, car j'avais reçu son vasselage. En sont cause les transgressions dont je me suis rendu coupable envers Dieu, et la transgression du serment que j'avais fait à mon père. J'ai enlevé à mes frères ce qu'il leur avait donné. »
Gomme il s'accusait ainsi, le bon Gid, agenouillé devant son lit, et répandant beaucoup de larmes, lui a tenu ce discours :
« Je demeure dans l'abandon, sans conseil ni joie, et pareillement tous ces vassaux, qui me reconnaissent pour seigneur.
« Car lorsque ton père, le roi Ferdinand, partagea ses royaumes entre tes frères et toi, il vous recommanda à tous de me traiter avec faveur, pour les services que je lui avais rendus. J'abandonnai tous tes frères pour ne servir que toi seul : pour remplir tes ordres, je leur fis môme beaucoup de mal.
« Je n'oserais donc rester en ce lieu, non plus qu'aller en Maurérie. Urraque et don Alphonse nourrissent contre moi grande inimitié, parce qu'ils croient que tout ce qui s'est fait s'est fait par mon conseil, que tu ne les as maltraités qu'à ma suggestion.
ci Avant de mourir, ô bon Roi, je te demande en grâce de me rappeler à ton souvenir, je l'ai bien mérité. »
Alors le Roi, s' adressant à ses vassaux et riches-hommes là présents, et évêques, et archevêques, et encore nombreux chevaliers :
« Mes fidèles vassaux, je vous demande et vous ordonne de dire ceci à mes frères et à don Garcie : qu'ils me pardonnent les torts que j'ai eus envers eux, et qu'ils soient grandement bienfaisants pour le Gid, que vous voyez près de moi. Il le mérite en tout point : de leur malheur, la faute n'est pas à lui. »
Alors le Roi prit un cierge et rendit à Dieu son âme, à la très-grande douleur de tous, qui le chérissaient de trèsgrande affection.
Mort de don Sanche.
Comme il se couchait., Phœbus aperçoit, dans la plaine de Zamora, un javelot fiché en terre, tout tremblant encore. Son fer massif retient cloué au sol le roi don Sanche, qui par ses plaintes déchirantes fait gémir les rochers, et des flots de son sang rougit les blancs jasmins. De ses dents, cet homme délicat arrache l'herbe à l'endroit où il gît, et de ses mains crispées les pierres : ces efforts continus meurtrissent son visage.
Ses traits sont décomposés, ses yeux voilés d'un nuage, et il s'écrie que juste est le ciel, juste cette punition du sang. De sa voix affaiblie et râlante, que la campagne seule entend, le pied posé sur le seuil de la mort, il dit ces mots lamentables :
« Ce n'est pas Bellido qui m'a tué, mais plût à Dieu que c'eût été lui, car je m'avancerais moins désolé par une route moins incertaine.
« Ceci est le fruit d'une malédiction de celui même à qui je dois l'être; comme il put me mettre en ce monde, le ciel permet qu'il m'en enlève.
« Encore que ma faute ait été grande, ne pouvait-il en arrêter le châtiment, qu'en me voyant périr sous la condamnation de l'homme dont je m'entendis appeler le fils ?
Tant aveugle la passion, qu'un père veut que son lils meure de cette sorte, par sa malédiction seule! à
11 voulait parler encore, mais il ne le put, une défaillance l'en empêcha.
La nouvelle de cette malheureuse aventure parvient au quai lier royal. Aussitôt ont chevauché le Cid, Bermudez et le brave don Diègue ; aussitôt à l'appel des rauques tambours, tout le camp castillan s'est ébranlé pour aller prendre vengeance du traître qui fit l'assassinat. Mais ils arrivèrent trop tard : Beliido se trouvait en sûreté.
Alors toute la fleur de la Castille revint au quartier royal avec le cadavre pour l'enterrer.
Plaintes du Cid à la mort de don Sanche.
Comme sous les murs de Zamora, — - s'il en était resté loin il se porterait mieux, — le malheureux don Sanche excitait une douce pitié par ces lamentables discours, son âme s'est enfuie du corps agonisant.
Un traître lui a donné la mort, un traître qui eut toujours cette renommée : mais don Sanche, par obstination, voulut lui garder sa confiance, et s'abandouna à sa protection, à ses mauvais desseins. Qui se livre à un traître tombe en de semblables malheurs.
Le fameux Cid se trouve présent : s'il savait son Roi encore en vie, il ne le laisserait pas tuer pour un monde.
11 médite sur ces désastreux événements, et il voit que, pour comble de disgrâce, il ne saurait brandir sa lance contre Zamora. Un serment qu'il a fait lui enchaîne les mains. Aussi, tandis que la passion le pousse, Dieu et sa parole l'arrêtent-ils : aussi cherche-t-il quelque remède sans pouvoir en trouver; présent est le cadavre, mais absent l'assassin.
KOMAJNCES 9*7
Le Cid s'est attendri, parfois il soupire et s'arrête, parlois il regarde le corps et le retourne, et, le voyant mort, il se tait. Il semble rempli de confiance, puis d'un désespoir qui glace sa parole, puis son sang se réveille, et il s'écrie en l'embrassant :
« Roi fameux, qui vas voir la froide terre triompher de ta force et de ton bras valeureux, et qui vis le monde entier dans la terreur, quand tu résolus de le soumettre à ton obéissance, de quoi Ta servi celte bravoure? Voici que ta funeste, ta cruelle destinée, t'étend sur cette terre dure, vaincu parla plus étrange et la plus triste des catastrophes.
« Reconnais enfin, ù Roi, que celle-là était ta sœur qui défendait sa demeure et sa terre, reconnais que le Cid avait raison, quoique tu Taies dédaigné, quand il te conseillait de terminer cette querelle. Aujourd'hui Urraque sera joyeuse et triomphante de voir mort celui qui tant l'offensa, mort, étendu sur la terre froide et dure, par la plus étrange et la plus triste des catastrophes. »
Il lui adresse ces paroles, et une douce compassion s'empare de lui, et tout mort que soit cfon Sanche, il le respecte encore et le tient pour son roi.
Ils mettent le cadavre au tombeau, après l'avoir revêtu d'un linceul, et retournent au quartier tracer un plan pour sa juste vengeance.
Les Castillans se préparent a venger don Sanche.
Le roi don Sanche gît inanimé ; Bellido l'a fait périr. Transpercé d'un javelot, il excite grande pitié. Toute la fleur de la Castillo est à pleurer sur lui.
Don Rodrigue de Bivar s'afflige plus qu'aucun autre, et les yeux baignés de larmes, on l'entend s'écrier :
t. îi. 6
98 KOMANCKS
« 0 Roi don Sanche, mou seigneur! Qu'il fut malheureux ce jour où, contre ma volonté, tu assiégeas Zamora! Celui qui te l'avait conseillé, ne craignait, ô Roi! ni le ciel, ni la terre, car il te fit enfreindre la loi de chevalerie. »
Puis brisant sur ce point, il poursuit d'une voix forte : f
u Qu'avant la chute du jour un chevalier soit nommé qui délie Zamora pour si grande trahison. »
Tous confessent que c'est très-bien dit; mais au champ personne ne va. On craint Arias Gonzale et ses quatre fils, jeunes gens de très-grande vigueur, de très-grande vaillance et réputation. On se met à regarder le Cid pour voir s'il se chargera de la chose.
Le Cid a compris, et il s'explique en ces termes :
« Chevaliers gentilshommes, vous savez bien que je ne puis m'armer contre Zamora, ayant juré de ne point le faire. Mais je vous donnerai un chevalier qui combattra pour la Caslille et tiendra le champ si courageusement qu'on ne s'aperçoive pas que je fais défaut. »
Alors Diègue Ordohez, qui restait assis aux pieds du Roi, s'est levé : c'est la fleur des hommes de Lara et le meilleur de la Castille. D'une voix rauque et irritée, il prononce ces mots :
« Puisque le Cid a prêté un serment qu'il ne devait pas prêter, il n'est pas besoin qu'il choisisse un champion pour soutenir le duel. 11 est, en cette armée, des chevaliers d'aussi grande force et vaillance que le Cid, encore qu'il soit trèsbrave et que pour tel je le tienne.
« Si vous y consentez, chevaliers, je combattrai donc ce combat, ne craignant pas d'y aventurer ce corps et d'y risquer ma vie, car un bon vassal doit offrir sa vie pour son roi. »
Apprêts de Diègue Ordoiïcz pour le défi.
Le visage empreint de tristesse et les traits altérés, le castillan Ordonez s'arme pour aller à Zamora. Il est tout couvert de deuil jusqu'aux pieds de son cheval, et sous ces noirs vêtements il porte une armure bien trempée. Il a posé sa lance sur son épaule, à la main il tient un crucifix.
Il va ainsi par la plaine sans étonner personne : car s'il s'est équipé de la sorte, c'est pour venger don Sanche.
En marchant il regarde son crucifix et récite cette prière : « Je vous supplie, mon Seigneur, de me garder en votre main. Par la passion que vous avez soufferte, cloué sur votre croix, et par la mortelle blessure qui perça votre côté, veuillez me protéger en ce combat où je me suis engagé. »
Alors il fait le serment de ne point revenir qu'il n'ait vengé don Sanche en faisant payer au traître Bellido sa fourberie et sa cruauté. Puis il s'écrie d'une voix vibrante :
« Â mon aide, chevaliers, vous qui vous appelez gentilshommes, car de quelqu'un qui ne le serait point, je ne voudrais pas être aidé. »
Défi porté à Zamora par Ordonez.
Déjà sort Diègue Ordonez, déjà Diègue Ordonez est sorti du quartier royal pour défier les Zamorans comme traîtres
100 KOMANCES
et déloyaux. Il est armé d'une forte armure et tient en main une lourde lance : son cheval est noir comme le jais, son heaume de fin acier. Il a donné de l'éperon à la bête, mais près de la muraille il rompt son élan, et là, d'une voix grandement courroucée, il a parlé en cette manière :
« Je vous défie (1), Zamorans, comme traîtres et déloyaux; je défie les grands et les petits, les morts et les vivants; je défie les herbes de la plaine, pareillement les poissons du fleuve, je défie votre pain et votre viande, pareillement votre eau et votre vin. »
Le bon vieillard Arias Gonzale lui a répondu du haut du mur :
« Vous avez parlé comme un homme de vaillance, mais non d'entendement. En quoi les morts sont-ils coupables de ce que font les vivants? en quoi les petits sont-ils coupables de ce que font les grands? Apprenez d'ailleurs que c'est une coutume, aussi inviolable que la loi, que celui qui a défié une cité combatte contre cinq des citoyens (2). »
(1) Heto ou riepto, qui par son étyniulogie latine, repetere, s\gmùe proprement accusation, a pris aussi par extension le sens de défi : j'aurais voulu qu'il me fut permis de traduire accusation en tant que suivie de défit ne le pouvant, j'ai dû choisir entre les deux interprétations.
(2) Cervantes : Don Quijotc de la Mancha, part. 2, chap. 27.
a car un particulier ne peut offenser toute une cité, si ce
n'est en la. défiant pour trahison d'une manière générale, parce qu'il ne sait point qui, en particulier, a commis la trahison pour laquelle il la défie. Nous en avons un exemple dans don Diègue Ordonez de Lara, qui défia toute la cité de Zamora, comme il ignorait que Belliilq Dolfos seul avait traîtreusement assassiné son Roi, et aussi les défia-t-ii tous, et à tous appartenaient la réponse et la vengeance. 11 est toutefois très-vrai que le seigneur don Diègue alla trop loin dans sa fureur et dépassa de beaucoup les limites du défi, car il n'avait point a défier les morts, ni les eaux, ni les pains, ni les enfants à miîire, ni ces autres bagatelles que rapporte l'histoire : mais bah! quand la colère sort de son lit, la langue n'a plus dérives, ni de maître, ni de frein qui la contiennent. »
— « Je sais bien, Arias Gonzale, je sais bien ce que je dis. Que demain mes adversaires se rendent au champ-clos,, avant le soleil levant. »
XXVIH
Même sujet.
Diègue Ordofiez sort, Diègue Ordofiez est sorti du quartier royal, armé de fortes armes et sur un cheval noir comme jais. Il porte sa lance en travers et se tient debout sur ses étriers. Il va porter défi aux habitants de Zamora pour la trahison de Bellido.
Ayant vu Arias Gonzale se promener au-dessus de la forteresse, Ordofiez lui a dit avec une colère féroce :
« Je défie les habitants de Zamora comme traîtres éprouvés, parce qu'ils ont médité le meurtre du roi don Sanche, mon cousin, et qu'ils ont accueilli dans leur ville celui qui avait accompli le forfait. Pour cela ils furent traîtres trois fois, en pensée, action et parole. Pour cela je défie les vieillards, pour cela je défie les enfants, et ceux qui viennent de naître, et ceux qui ne sont pas nés encore; je défie votre pain, je défie vos viandes, je défie et votre eau, et votre vin, depuis les arbres de la -montagne jusqu'aux pierres du ruisseau. »
Alors Arias Gonzale lui a répondu, oh! qu'il lui a bien répondu!
« Si j'étais tel que tu le prétends, je n'aurais point dû naître. Mais tu parles comme un homme de courage et non d'entendement, car tu sais que c'est une coutume établie en Castille, que celui qui défie une cité combatte contre cinq des citoyens, et que la cité soit relevée du défi s'il est Taincu par quelqu'un d'eux. »
Don Diègue, ayant entendu ces mots, fut quelque peu repentant; mais sans montrer couardise, il répondit : « Je maintiens mon dire, même avec ces conditions j'accepte le démenti. Qu'ils viennent, et je les tuerai dans le champclos, ou ils parleront comme moi. »
Arias Gonzale relève le défi d'Ordonez,
Déjà sort Diègue Ordonez, déjà Diègue Ordonez est sorti du quartier royal, armé d'une forte armure, et sur un cheval au poil noir.
Il va, enflammé de colère, défier les Zamorans pour le meurtre perfide du roi don Sanche son cousin.
Ayant vu Arias Gonzale se promener au-dessus de la forteresse, il a couru jusqu'à lui en donnant des éperons à son cheval, et, d'une voix haute, ce téméraire lui a parlé de la sorte :
« Je vous défie, Zamorans, comme traîtres éprouvés; par vous a été tué le roi don Sanche, par vous a été accueilli dans cette ville le traître, auteur de sa mort : ainsi avezvous traîtreusement agi. Pour cela je défie les morts, pour cela je défie les vivants, pour cela je défie les hommes et je défie également les enfants, pour cela je défie les herbes et les eaux du fleuve. »
Arias Gonzale entendant ces paroles répondit ainsi :
« Si j'étais tel que tu le prétends, je n'aurais point dû naître; mais tu parles comme un homme courroucé, non comme un homme expérimenté. En quoi les morts sont-ils coupables de ce que font les vivants? et en quoi les enfants sont-ils coupabl&s de ce que font les hommes? et pareille-
ment les eaux, pareillement les herbes toutes choses privées de sentiment?
« Tu connais d'ailleurs l'ancienne coutume qui existe en Espagne. L'homme qui défie une cité doit combattre contre cinq des citoyens, et, s'il est vaincu par quelqu'un d'entre eux, la cité se trouve relevée du défi. »
A ces mots don Diègue s'est senti fort repentant, et il a répondu :
a Le bon droit que je possède excuse mon dire : si j'ai péché par la langue, je n'ai pas péché par les intentions et les sentiments. Au surplus, Arias Gonzale, j'accepte le démenti des cinq champions : ou je les tuerai dans le champclos, ou ils parleront comme moi. »
« A la bonne heure, ô don Diègue, s'écria Arias Gonzale. Je prends Dieu pour juge, parce que juste est son jugement. Plaise au ciel qu'il ne vous aide pas plus que votre parole niest la vérité. La mort du Roi n'est arrivée que par une permission supérieure, parce qu'il avait enfreint l'ordre par lui reçu du Roi son père. Ainsi, je crois, mourront ceux qui suivent son parti. »
Ses officiers ont rassemblé les habitants pour leur apprendre la nouvelle : pour se disposer au combat, trois ou neuf jours sont accordés.
Réponse des Zamorans au défi.
Arias Gonzale en sa réponse se plaint de ce que ces paroles sont calomnieuses, et on convoque une assemblée d'hommes éminents pour donner une décision en ces circonstances. Ils sortent de Zamora au nombre de douze, et en même nombre du camp.
104 BOMANCKS
Arias Gonzale s'était armé pour combattre selon sa promesse, et il avait amené avec lui les quatre fils que Dieu lui donna en ce monde.
Il adresse ces paroles à tous les Zamorans : « Si parmi vous, hommes* d'humble condition ou de mérite et de fortune, il se trouve quelqu'un qui puisse se trouver mêlé à la mort de don Sanche et à la trahison de Bellido, quMl le confesse en grande hâte et n'éprouve pas de honte à l'avouer. Pour moi, j'aime mieux m'en aller exilé, et exilé en Afrique, qu'être vaincu en champ-clos comme traître et pervers. »
Tous répondent aussitôt sans qu'aucun garde le silence : « Que le feu d'enfer nous brûle, ô comte, si nous avons participé à cette mort : non, il n'est personne à Zamora qui ait médité pareille infamie. Le traître Bellido Dolfosl'a concertée à lui seul : vous pouvez bien marcher tranquille, et que Dieu vous accompagne, Arias Gonzale. »
Arias Gonzale et ses quatre fils te présentent comme champions.
Don Diègue Ordonez de Lara, ce noble et valeureux vengeur du roi don Sanche (dont Dieu ait l'âme), venant de défier Zamora, doua Urraque a rassemblé son conseil dans le palais. La mort de son frère l'afflige, et ce défi la tourmente.
Et comme la basse envie, dans sa haine contre la vertu et sa jalousie contre la faveur, noircit toute innocence, on remarquait déjà méchamment l'absence d'Arias Gonzale, et par de criminels soupçons on incriminait son retard. Mais à ceux qui le calomnient ainsi, Nuno Cabeza de Vaca, en brandissant son épée, répond d'une voix vibrante :
« Le bourgeois qui augure crainte, bassesse ou mauvaise loi de la part de mon oncle Arias Gonzale a menti, et menti par la barbe : et si quelqu'un refuse encore son respect à ses vénérables cheveux blancs, qu'il vienne m'en demander raison, à moi qui les révère ! »
Sur ces entrefaites, le bon vieillard entre dans la salle, portant le grand deuil : ses fils lui font faire place. Il prend la main de l'Infante et la baise ; puis, après un salut aux bons-hommes, il commence en ces termes :
« Noble Infante, fidèle conseil, don Diègue Ordonez de Lara — ce nom indique suffisamment un brave chevalier,— en place du Cid don Rodrigue, qui a juré alliance avec vous, vous accable, pour la vengeance de son roi mort, sous un infâme défi. Je me suis donc rendu à cette assemblée, accompagné de ces quatre citoyens, mes fils, du sang honorable de Layn Calvo. J'ai tardé un peu à venir, car les discours ne me plaisent point lorsque les événements demandent action, courage et vengeance.»
En même temps le vieillard et ses fils, déchirant leurs longs vêtements de deuil, apparaissent sous de brillantes armures. Nouvelles larmes de l'Infante et ébahissement des graves vieillards.
L'Infante approuve leur résolution : car tous avaient offert des avis; mais personne des bras.
Arias Gonzale poursuit, disant :
« Agréez, Urraque, mes cheveux blancs pour le conseil et mes fils pour la bataille. Donnez-leur votre main, madame : leur fière jeunesse deviendra invincible si elle est touchée par votre main royale. Honorer la gent noble et payer la gent commune, tel est le devoir du roi qui désire dompter ces forces contraires.
« Il faut que sous le sang de don Diègue s'efface la tache infamante qu'imprime à votre peuple et à vous cet insupportable défi.
« Et si ce sang qui est généreux et qui doit se vendre
106 BOMANCES
bien cher, s'épuise, ce sera pour réassurer par une mort honorable une immortelle renommée. Je serai le cinquième ou le premier à marcher pour votre cause, et je veux, malgré mes ans, marcher comme un jeune homme noble offensé. Je vais donc au champ, madame, et pour cela ne me rendez point grâce; car le bon vassal doit à un bon roi fortune, vie et renommée. »
Arias Gonzale arme chevalier son plus jeune fils.
Le plus jeune des fils d'Arias Gonzale, Pèdre Arias, pour répondre au défi, a passé la veillée d'armes.
Son père lui sert de parrain, doua Urraquede marraine, et PÉvêque de Zamora doit chanter la messe. L'autel est paré et le sacristain encense saint Georges, et saint Romain, et saint Jacques, celui d'Espagne.
L'armure neuve, l'armure vierge attend auprès sur une table; elle est nette comme un miroir et donne courage à qui la regarde.
Cependant l'évêque est venu avec ses habits, il a- célébré la messe chantée, et, après avoir béni les harnais pièce à pièce, il en revêt Pèdre Arias. Il lui enlace le heaume magnifique, qui brillait comme le soleil, avec ses reliefs tout fleuris, et son cimier de plumes blanches.
Au moment de l'armer chevalier, le parrain tira son épée et, après l'en avoir frappé, il lui dit ces paroles :
« Tu es chevalier, mon fils, gentilhomme et de noble maison, élevé dans de bons principes dès le sein de ta nourrice.
« Dieu te fasse devenir, ce que j'ai toujours désiré, indomptable dans la fatigue, et dans la bataille valeureux,
et par la bonne fortune de ton épée, l'effroi de tes ennemis, mais de tes amis et concitoyens le rempart, le secours et l'espoir.
« Ne te complais point avec les traîtres, ne les regarde pas même au visage.
« Celui qui se confiera en toi, ne le trompe point, tu te tromperais toi-même.
(( Pardonne au pauvre vaincu qui ne peut plus brandir la lance et ne permets pas à ton bras de briser les armures craintives. Mais tant que l'ennemi conservera sa fureur, n'hésite pas à frapper fort, n'épargne point les estocades.
« Je te recommande Zamora contre don Diègue de tara : celui-là n'a aucun sentiment d'honneur, qui ne défend pas sa cité. »
Et il lui demande sa parole, son serment sur le livre de l'autel.
Pèdre Arias répond : « Oui, je le jure par ce saint livre.
Puis son parrain lui donne le baiser de paix, et lui passe au bras le fort bouclier, et au côté gauche dona Urraque lui ceint l'épée.
XXXÏli
Exhortations d'Arias Gonzale a ses fils.
Il ne faisait pas complètement jour, le ciel avait encore ses étoiles, qu'à Zamora ce bon vieil Arias Gonzale commençait de se préparer. Ses fils déjà armés lui revêtent son armure. Pendant ces préparatifs guerriers, le généreux vieillard leur dit :
« Vous devez être cinq champions, mes fils, et si je n'ai choisi que vous quatre, c'est que je voulais être moi-même le cinquième et dernier à descendre au champ-clos.
(( J'ai confiance cependant, ù mes fils, que ce fardeau me sera rendu léger : car où vous vous trouvez, je n'arrivi qu'avec un privilège.
« Mais le défi de don Diègue n'a fait grâce à aucun, qu'i soit vieux, jeune ou petit, ou à naître, ou déjà mort herbes, eaux, plantes, poissons, il a tout embrassé en soi défi, et puisqu'il n'épargne rien, je ne veux pas êtr< épargné.
« Songez, mes tils, que vous agissez devant celui qu vous engendra.
« Songez à ce que dit ce refrain, si connu en Castille « Pour sa loi, et son Roi, et sa terre, tout homme de bien « est tenu de mourir, et qui est gentilhomme est plus « qu'homme de bien. »
« Songez, mes fils, que vous êtes du sang qui fait battre ce cœur, et qu'honneur et honte reposent entre vos mains.»
Plaintes de dona Urraque et départ de Pèdre Arias
Les Zamorans ont ressenti une grande tristesse et un grand brisement de cœur. Eux, défiés comme traîtres! Eux, appelés déloyaux ! Mais tous ils aimeraient mieux recevoir la mort que ce nom de traître.
C'était le jour de saint Millan, le jour fixé. Tout le monde dormait encore à Zamora, qu'Arias Gonzale ne dormait déjà plus. Aux environs de deux heures il s'est levé de son lit, et il va exhorter,ses fils et les aider h s'armer : les paroles qu'il leur dit sont paroles de pitié et d'affliction :
« Dieu vous aide, ô mes fils! Dieu vous garde, fils bienaimés : car vous savez combien est injuste le défi que nous avons reçu.
KOMAJNCES 100
« Ayez courage, ornes fils, et si le courage vous manque encore, souvenez-vous que vous descendez du sang de ce Layn Calvo, dont la pure et glorieuse renommée n'a pas subi l'oubli jusqu'à présent.
« D'ailleurs vous saurez que don Diègue est un vaillant chevalier, mais il soutient un mensonge, et d'imposture Dieu ne se paie point. Celui qui s'aide de la vérité, voilà celui que le ciel aide toujours.
« Des cinq champions il en manque un : mais pour qu'il n'y en ait pas d'autre que vous quatre, je veux être le cinquième champion et entrer le premier au champ-clos. Je veux mourir et ne pas voir la mort de fils que j'aime tant*
« Mes fils. Dieu vous bénisse, comme cette main vous bénit! »
Le bon vieillard demande alors son armure : ses fils s'empressent de l'en revêtir, et ils lui attachaient ses grèves, quand dona Urraque est entrée. Elle lui a jeté ses bras autour du cou, et versant des torrents de larmes :
« Où allez-vous, mon vieux père, pourquoi prendre l'armure et charger de pareil poids ce corps vieux et brisé? Vous savez bien que votre mort est la perte de mon État. Souvenez-vous que vous avez promis à mon père don Ferdinand de ne jamais m'abandonner, de ne jamais retirer de moi votre main. »
— « C'est ma volonté , madame , » répond Arias Gonzale.
Pèdre Arias, l'un de ses fils cadets, encore jeune de jours,, mais déjà fort à Faction, est arrivé à cheval.
« Chevauchez, mon fils, lui dit-il, car on vous attend au champ-clos : comportez-vous avec tant d'honneur et de fortune, que vous nous tiriez de peine. »
Pèdre Arias a chevauché sans mettre le pied aux étriers, il a passé par la vieille porte, et il arrive où se tenaient les juges en l'attendant. Ceux-ci partagèrent le soleil aux combattants et vidèrent le charnp-clos.
Diègue Ordonez soutient son défi.
Déjà par la porte qui conduit au champ sort le comte Arias Gonzale ; ses fils se pressent à côté. Il veut être le premier au duel, parce qu'il ne s'est trouvé pour rien dans la mort de don Sanche. Mais, les yeux remplis de larmes et les cheveux en désordre, l'Infante le détourne de ce combat :
« Ah! pour Dieu je vous en prie, dit-elle, généreux comte Arias Gonzale, renoncez à cette bataille, vous êtes vieux et brisé. Ne me laissez pas ainsi sans défense, lorsque tout ce que je possède est menacé. Vous savez si mon père vous recommanda vivement de ne point m'abandonner : aujourd'hui, en pareilles circonstances, moins que jamais. »
Le comte montra grand déplaisir d'avoir entendu ces paroles ;
« Laissez-moi aller, madame; puisque je suis délié, et que l'on m'a nommé traître, je dois livrer bataille. »
Plusieurs chevaliers se sont joints à l'Infante pour prier le comte de renoncer au combat, qu'ils s'engagent à soutenir.
A cette vue le chagrin du comte redoubla. Il appela ses quatre fils et remit à l'un d'eux toutes ses armes, son écu, son estoc et son cheval. Tout d'abord il l'avait béni, car il l'aimait beaucoup. Ce fils avait pour nom Pèdre Arias.
Pèdre Arias le Castillan s'élança en armes par la porte de Zamora, et au dehors il rencontra don Diègue, son ennemi et son adversaire ;
« Que Dieu vous garde, don Diègue Ordoîiez, et vous
ROMAJNCES 111
donne prospérité, vous rendant heureux à la guerre et vous délivrant des traîtres. Vous avez deviné que je viens pour le duel convenu, pour décharger Zamora de l'accusation sous laquelle on l'accable. »
Don Diègue, que l'orgueil remplit, lui répondit:
« Oui, tous, vous n'êtes que des traîtres, et votre traîtrise va rester bien prouvée. »
Tous deux alors ont tourné bride pour prendre du champ.
En même temps et comme par accord, ils se frappent sur la poitrine : la violence de ce choc brise le bois des lances, mais les guerriers ne se font aucun mal, tant est bonne leur armure.
Bientôt don Diègue, ayant atteint Pèdre Arias à la tête, lui enlève le heaume tout entier avec uu morceau du crâne.
Pèdre Arias, se voyant ainsi blessé et perdu, se retient au cou de son cheval par la crinière, et, malgré ce coup mortel, puisant encore du courage dans sa faiblesse, cherche à frapper don Diègue; mais il atteint le cheval, son sang qui coulait lui voilant les yeux. Et aussitôt après Pèdre Arias le Castillan tombe mort.
A cette vue, don Diègue prit la baguette en sa main, et s'écria :
« G Zamora! Où es-tu, Arias Gonzale? Envoie ton second fils : car pour le premier, c'est fini. »
Le vieillard envoya son second fils : il s'appelait Diègue Arias.
Don Diègue retourne au champ avec ses armes et un nouveau cheval, et il donne la mort à ce second champion comme il l'avait donnée au premier.
Le comte, voyant que de ses fils deux déjà lui manquent, se décide, quoique avec un redoublement de crainte, à envoyer le troisième. Les yeux en pleurs, il lui dit :
« Va, iils bien-aimé, et en brave chevalier soutiens le combat auquel tu t'es engagé. Puisque tu soutiens la vé-
rite, tu auras l'aide de Dieu. Venge la mort que viennent de souffrir tes frères innocents. »
Fernand Arias7 le troisième, est arrivé à la barrière : il veut à don Diègue grand mal, grand dommage et grand mal. Il a donc levé la main avec colère et lui a déchargé un beau coup, qui malement le blesse à l'épaule, à l'épaule et au bras. Don Diègue avec son estoc y va aussi de bien bon cœur, il le frappe sur la tête et pénètre jusqu'au crâne. Fernand Arias pour la riposte donne un grand coup au cheval : la bête s'enfuit emportant don Diègue par tout le champ-clos.
Ainsi se termina ce duel sans qu'il demeurât constaté, quels étaient les vainqueurs, des champions de Zamora ou des champions du camp. Don Diègue eût fortement désiré de retourner au combat; mais les juges ne le voulaient point et ils lui en refusèrent la permission.
Mort de deux fils d'Arias Gonzale.
Don Diègue était au camp, attendant ses adversaires, quand le bon Arias Gonzale est sorti de Zamora. Le vieillard s'avance accompagné de ses fils; comme il semble vénérable !
Lorsqu'il se voit proche de don Diègue, il appelle Pèdre Arias, et après lui avoir donné sa bénédiction, lui parle de la sorte :
(( Tu es mon fils, tiens-en compte : tu es gentilhomme, songes-y. Sache combaltre pour ta cité, ainsi que tu y es obligé. Meurs en chevalier, et déshonoré, ne reviens pas. Pour toi mieux vaut demeurer mort que de vivre dans l'infamie. »
BOMANOES 113
Avec grande furie, Pèdre Arias se précipite où on l'attend. Les deux champions se sont heurtés de leurs lances, mais sans se blesser. Alors, avec une merveilleuse colère ils ont mis la main à leurs épées. Pèdre Arias se défend, mais sa défense lui a servi de peu : violemment atteint, il tombe mort de cheval.
Don Diègue saisait aussitôt un bâton qui se trouvait fiché en terre, et le levant en l'air, il s'écrie à grande voix :
« Don Arias, envoie un autre fils, car celui-ci a son compte. »
Don Arias, l'ayant entendu, appela Diègue Arias, et après avoir donné sa bénédiction à son enfant, l'envoya au combat.
Diègue Arias se comporta avec courage; mais son courage lui servit de peu. Don Diègue le traita comme il venait de traiter son frère, et saisissant de nouveau le bâton, il répéta son grand cri :
« Don Arias, envoie le troisième : le second est expédié.»
Mort du troisième fils d'Arias Gonzale.
Don Diègue Ordonez venait de tuer deux des fils d'Arias Gonzale : en attendant le troisième, il prit un peu de repos.
Cependant le vieillard a appelé Rodrigue Arias, et, les traits altérés, il lui a parlé en ces termes :
« Je ne crois pas nécessaire, ô mon fils! de te rappeler l'obligation que tu as de mourir pour ta cité, quand sou droit est si clair et si évident.
« Sois ému, ô mon fils! à la vue de ce champ de combat baigné dans le sang, dans le sang innocent de ton premier et de ton second frère. Et si tu ne regardes point le sol,
ROMANDES
crainte de t' attendrir, tu ne peux moins faire que de regarder Fépée de ton adversaire : eh bien, tu verras que le long de son épée ce sang a ruisselé jusque sur sa main. »
En lui adressant ces paroles, il lui donne mille bénédictions :
« Que Dieu et l'apôtre saint Jacques soient avec toi, ô mon fils! le bon droit que tu défends soutiendra ton courage. »
Et il le baise sur la figure* et il le baigne de ses larmes.
Rodrigue Arias, le brave et ardent jeune homme, s'est rendu avec intrépidité au lieu où don Diègue l'attendait en mangeant un morceau. Celui-ci a aussitôt changé de lance et d'écu et pris un nouveau cheval : et ils s'élancent l'un contre l'autre, et ils se choquent violemment.
Rodrigue Arias, qui était vaillant ne craignait pas de presser don Diègue; celui-ci, en grande fureur, lui déchargea un coup de revers, qui lui tombant sur la tête, la fendit par le milieu.
Rodrigue dans les angoisses de la mort, comme un homme en délire, a levé le bras encore une fois pour frapper son adversaire. Ce coup atteint à la tête le cheval d'Ordohez et tranche la bride ; la bête se sentant sans frein se met à fuir. Don Diègue voudrait la retenir, mais il s'efforce en vain. Rodrigue Arias, tout mort qu'il soit, demeure sur le champ-clos (1).
(1) Don Guillen de Castro conserve à Rodrigue Arias après ce terrible coup encore assez de vie pour qu'il puisse retourner auprès de son père, et lui dire en rendant son dernier soufile : « Mon père, je suis vainqueur! » Las Mocedades del Cid, 2* Partie, 3e Journée.
Zamora est relevée du défi.
Le valeureux don Diègue se trouve démonté, hors de l'enceinte, qu'en sautant de cheval il a dépassée d'une longueur d'épée. Prêt h rentrer en lice, il garde un pied sur la limite. Les uns de dire : « 11 est vaincu ! » les autres : « Qu'il retourne au combat! » Les uns le poussent en avant, les autres lui barrent le passage.
Cependant les juges sont survenus et ils lui ordonnent de s'en aller : ils jugeront le cas, conformément aux coutumes d'Espagne, et se rendront au bon droit, sans préjudicier en rien à personne.
Don Diègue, pour leur obéir, retourne donc au quartier royal, à pied, car il ne veut pas prendre de cheval, tant il est en colère : son mal et son bien ne l'inquiètent plus aucunement. Il ne réfléchit pas qu'il va blessé, que ce voyage à pied peut lui devenir funeste, que le quartier royal est éloigné et l'armure pesante. Il porte sa lance sur l'épaule et soutient à peine son écu. Parfois il précipite sa marche, parfois il s'arrête. Il ne dit rien à ceux qu'il rencontre, même quand il lui adressent la parole. Il lève les yeux au ciel et aussitôt les abaisse à terre. Il pousse des cris ou garde un lugubre silence.
Il est parvenu ainsi jusqu'à sa tente et se jette aussitôt sur son lit. Personne ne l'a vu entrer, il n'a appelé personne : il est donc tout seul. Voici qu'il gémit sur luimême :
« Don Diègue Ordonez, don Diègue, qu'est-il advenu du sang de Lara, et du brave Diègue Roal, et de Gonzale Mu-
darra, puisque de leur sang un homme s'est trouvé, qui a déshonoré l'Espagne?
a Que tu es heureux, Rodrigue Arias, d'être mort à l'intérieur de l'enceinte comme un gentilhomme, dans le noble et sanglant combat !
« Roi don Sanche, mon seigneur, maudite soit la confiance que tu as mise en ce traître et le pain qu'il a mangé à ta table !
« Que dira toute la Castille qui me chargea du duel, sinon que je fis sortir mon cheval parce que mes forces s'épuisaient?
« Que diront les étrangers, quand ils apprendront ce haut fait, sinon que les Castillans, mécontents de leur Roi, tramèrent une trahison et lui donnèrent la mort? Et de parler ainsi ils n'auront que trop raison : car les traîtres vivent encore et le forfait reste sans vengeance.
« Diègue Ordonez, ton Roi est mort et tu demeures couché sur ton lit! »
Il allait sortir de sa tente quand le Cid Ruy Diaz est arrivé et lui a dit en tombant dans ses bras :
« Où allez-vous, don Diègue Ordonez? Déjà la sentence est rendue, qui donne à Zamora délivrance, à vous palme et victoire. Ne vous plaignez point de la fortune qui ne vous fut jamais contraire. Si votre cheval a fui, c'est que Dieu le voulait. »
Les paroles du Cid ont un peu apaisé don Diègue : il permet qu'on étanche son sang et qu'on panse ses blessures.
Arrêt des juges du combat.
Du haut des murs de Zamora Arias Gonzale observe que le camp du roi don Sanche est tout troublé, tout bouleversé. On se croise en tous sens. Les uns mesurent le sol, les autres effacent la raie du champ-clos. Ici Ton dit : « Il est sorli en fuyant. » Là au contraire : « La faute en est aa cheval et non à son maître. Don Diègue Ordonez a parfaitement rempli son devoir de chevalier. » Dans ces débats surgissent de part et d'autre, pour le condamner et l'absoudre, des cris violents qui se heurtent et se mêlent.
Arias Gonzale voit ces choses et entend un bruit confus, sans pouvoir distinguer ce que c'est. Mais il attend bien résolu pour la vengeance de ses fils morts à se présenter comme quatrième champion. Ainsi, sans penser davantage à gémir, il est tout ardent de colère et de fureur.
Il tient son cheval tout sellé et il porte en secret son armure. Il l'a recouverte sous des vêtements de deuil, par méfiance de dona Urraque, par crainte que l'Infante s'oppose à sa sortie, comme elle l'a fait d'autres fois.
C'est ainsi que, sans mot dire et ferme en sa résolution, il attend, écoutant les cris et la rumeur qui croit toujours. Oh ! comme il semble changé et attentif, ce vieillard, comme il est tout yeux et tout oreilles!
Cependant voici que du milieu de la foule il a vu un cavalier s'élancer, et pousser droit à Zamora, avec nombre de gens courant derrière lui. Arias Gonzale se met aussitôt à un endroit où Ton puisse le voir tout d'abord, et du haut de la muraille, il appelle le messager avec son mouchoir.
Celui-ci approchait toujours : il s'aperçoit que ces signes lui sont adressés, et, ayant reconnu Arias Gonzale, il lui crie d'une voix forte en arrivant :
« Les juges m'envoient vers toi, avec mision de t'annoncer la sentence qu'ils ont portée : le siège est terminé. Diègue Ordonez pour soutenir son défi n'a encore tué dans le champ-clos que trois adversaires, et la coutume demande cinq victoires : mais comme au troisième duel son cheval s'est emporté et dans sa fuite désordonnée l'a emporté lui-même hors de l'enceinte, les juges ont délivré Zamora du défi, et attribué à don Diègue les honneurs du combat. »
Arias Gonzale se trouble et ne répond point ; mais son cœur recommence à déborder de colère et de tristesse; il verse de nouvelles larmes et exhale de nouveaux soupirs. Aux gémissements que lui fait pousser le réveil de ses douleurs, l'Infante s'est levée en sursaut et est accourue sans couleur, altérée, tremblante, les cheveux en désordre flottant sur ses épaules, les dents claquant les unes contre les autres, le corps saisi par un frisson glacé ; car, où rè^rne la crainte, là règne le désordre, et c'est la crainte qui a mis en cet état dona Urraque.
Le vieillard, la voyant ainsi s'avancer, les yeux baignés de larmes., se mit à dire :
« Notre combat est terminé et notre sïége a vu sa fin. Les juges ont délivré Zamora de l'accusation de trahison. C'est trois fils qu'il m'en coûte ; mais je me réjouis de leur perte, car tous trois ils sont morts au champ-clos, ambitieux de s'acquérir de l'honneur et de défendre le nôtre, morts pour leurs concitoyens, comme des braves. Oui, je demeure joyeux et content qu'ils aient choisi pour périr pareille occasion, et que leur vainqueur ait triomphé de leurs vies, non d'eux-mêmes. Je le répète, ils sont morts comme de nobles chevaliers pour la patrie, en l'absolvant du crime qui lui était imputé, en lui rendant son blason. Ils ont
versé leur sang pour elle, et à se livrer ainsi h la mort, ils ont acquis vie éternelle. »
Défi porté par Arias Gonzale a don Diègue.
Sur les remparts de Zamora se promène le vieil Arias Gonzale, la main dans la barbe, le visage triste et défait. Tantôt il regarde le ciel, tantôt avec un soupir il ramène ses yeux sur le champ-clos, où sont en lutte Rodrigue Arias, le valeureux, et le castillan don Diègue.
Son cœur se troubla, son cœur qui n'avait jamais battu à faux, quand il vit don Diègue Ordonez quitter l'enceinte comme fuyant, mais emporté par son cheval, que ce combat avait affranchi du mors et de la bride, tandis que Rodrigue Arias demeurait gisant au champ d'honneur, se débattant, le malheureux, dans le sang qui coulait de ses blessures.
Le bon vieillard, à cette vue, court en toute hâte jusqu'à la muraille. 11 n'est pas nécessaire qu'on lui dise ce qui s'est passé dans le champ-clos ; il ne demande conseil à personne, et de personne ne veut recevoir consolation. Il retourne droit à sa maison, y entre, et revêt ses armes de deuil. Seul, il met ses grèves et attache sa cuirasse, mais de heaume il ne prend point : un serment l'en empêche.
Il marchait couvert de deuil jusqu'aux pieds de son cheval, le manteau un peu relevé au bras qui portait la lance. Son armure lui allait très-bien ; car, malgré sa vieillesse, il était de première vigueur.
Par la porte de Zamora, il est sorti rapide comme un éclair, s'écriant d'une voix forte : « Attends, bon Castillan, et puisque tu m'as tué trois fils, tue encore le père, cela fera quatre. Si tu es bon chevalier, tu ne saurais le refuser.
Ne meurs pas, mon fils Rodrigue, si tu veux te voir vengé. »
Mais le vieillard ne put exécuter la résolution qu'il avait formée. Déjà les juges du combat avaient relevé Zamora du défi et don Diègue du danger. Ils le proclament bon cavalier et fortuné dans les aventures guerrières.
Le vieillard, quand il l'apprit, trembla dans tout son être. Il n'en alla pas moins le défier, lui, ou quatre : les chevaliers de Jaen lui donnèrent satisfaction.
Même sujet.
Le sol a été couvert de sang zamoran par les trois fils bien-aimés du bon vieil Arias Gonzale : le dur sol a été couvert de débris d'armures et de morceaux de palissade tombés sous les coups. Le cadavre de Rodrigue Arias gît au milieu de l'enceinte.
Quoique son cheval se fût enfui hors du champ-clos, le généreux Ordonez veut retourner à la lutte, pour combattre encore avec les deux champions qu'il lui reste à vaincre.
D'ailleurs, le vieil Arias Gonzale, dans sa fureur, s'est armé et a brandi sa lance. Avec elle, il compte venger celte grande effusion de sang. Il fiasse au milieu de tous, et de sa voie rauque et terrible, il dit au vainqueur de ses fils ces paroles de colère :
« Puisque ce sang, ardent jeune homme, loup cruel, ne te suffit point, apaise ta soif avec le mien, avec le sang d'un vieillard qui te hait, prêt à boire le tien pour rassasier son courroux, prêt à suivre ses fils dans leur mort pour la patrie. »
romance?; 121
Querelle d'Arias Gonzale et de don Diègue.
Devant la noblesse et le commun du peuple zamoran, le vieil Arias Gonzale échange des paroles vives avec Diègue Ordonez. Dans les discours qu'ils tiennent, Arias montre la colère qui bouillonne en sa poitrine, et Ordonez son cœur de gentilhomme.
« Lâche! lui dit le vieillard, intrépide avec les enfants, mais devant un menton barbu timide comme le lièvre devant le lévrier !
« Si je m'étais présenté à la bataille, vous ne marcheriez pas si triomphant, je ne m'enfermerais pas pour mes fils dans ce noir manteau : pour vous, au contraire, le comte de Beirac porterait le deuil comme je le porte, et mon bras aurait accompli là un de ses plus petits exploits.
« Car je sais bien quel vous êtes, Ordonez, un homme plus arrogant que brave, et vous savez aussi que, pour moi, je fais toujours plus que je n'annonce.
« Vous n'ignorez pas davantage que, par crainte, le roi don Sanche dissuada les trois comtes d'entreprendre de lutter avec moi ; il leur rapporta mes prouesses et ce que je disais au soldat zamoran : « Brandis le fer et tue le « sang, et éperonne le cheval »
« Vous apprendrai-je que je tuai deux de mes adversaires, et que pour le troisième qui s'était enfui, je m'en allai m'arrachant la barbe, de même que si j'eusse été vaincu ? et que les comtes, pour avoir été osés de la sorte, furent abattus de leurs chevaux par mon premier coup de lance ? Pour ce beau coup, les dames descendirent de leurs gradins, et ce fut entre elles dispute à qui me jetterait ses bras autour
du cou. Oh ! comme pour ces embrassemenls les jeunes hommes eussent donné leurs tendres et fraîches années! comme ils enviaient de tout cœur l'âge du vieillard à cheveux blancs !
« Auriez-vous également mémoire de ce jour* où, seul, je fis escarmouche contre dix païens, et de dix en laissai neuf gisants?
« Auriez-vous oublié cette autre matinée où je vainquis Albenzaidos, par ruse me présentant à pied, tandis que ce Maure adroit restait à cheval; je lui laissai la vie, et il me dit : « Arias Gonzale, mieux vaut par toi être vaincu « que sortir vainqueur d'un tournoi. »
« Et tant d'autres hauts faits dont le monde parle, mais que je tairai, parce qu'il me semble qu'ayant du temps à l'infini, je n'aurais point le temps de les raconter.
a Crainte que la peur ne te tue> je ne te montrerai pas non plus mon estoc, qui s'est émaillé de sang et émoussé à faire un million de morts.
« C'est pour ta honte et ma gloire que je rappelle ces honorables exploits : les tiens sont d'avoir tué un jeune homme, et avec lui un enfant. »
Don Diègue Orclonez était un cavalier bien appris; il sut se modérer en conséquence, et fit réponse d'une voix claire, mais d'un ton humble et tranquille. Gardant son bras légèrement incliné, le menton sur la main, le coude sur l'épée, et, prenant un air gracieux, il dit au vieillard :
«Ces prouesses, ces coups merveilleux, c'est le ciel et ta bonne fortune qui les ont permis à ton bras. Je témoigne donc et je peux témoigner en ta cause, car je parle selon la raison ; mais tu ne peux témoigner en la mienne, car la passion t'emporte. Je saurais bien aussi raconter de moi vaillantises et rares exploits, exploits rivalisant avec les tiens de près, ce qui suffirait pour t'offenser ; mais je ne parlerai que pour rétablir mon honneur, que tu as voulu renverser; je dirai seulement que j'ai tué deux fils à ce
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guerrier glorieux, qui ne craint pas de se présenter au quartier général de son ennemi. »
Le vieillard, dont le cœur venait de jeter son feu, reconnaît qu'il a entrepris une action téméraire. Repentant donc de ce côté, et d'ailleurs attiré par le mérite d'Ordonez, il lui témoigne de son amitié et lui demande une main amie. Don Diègue Ordonez de Lara, dont le visage s'est épanoui , lui donne la main, et ils se tendent les bras, et ils s'embrassent. Chacun, et tout d'abord le Cid Castillan se réjouit de cet heureux dénoûment.
Après quoi Arias Gonzale revint à Zamora.
XLIIT
Funérailles de Fernand Arias.
Par cette vieille porte qui jamais ne fut fermée, je vis venir une bannière rouge avec trois cents hommes à cheval ; ils portaient un pennon ensanglanté et tout bordé de noir, et au milieu de leur troupe le cadavre d'un trépassé, qui avait nom Fernand Arias, fils d'Arias Gonzale.
Il n'est pas mort, au sein des divertissements, entre les dames, mais à la défense de Zamora comme un honorable chevalier : don Diègue Ordonez l'a tué pour soutenir son défi contre Zamora.
A son entrée dans la ville, de grandes lamentations ont commencé. Toutes les dames le pleurent et tous les gentilshommes. Les uns disent : « Ah ! mon cousin ! » les autres : « Ah ! mon frère ! »
Arias Gonzale s'écrie : « Oh ! mon Arias, pour tenir ainsi ton cadavre entre mes bras, je n'aurais point voulu t'engendrer ! »
On fait sonner les cloches, et on se rend pour l'enter-
renient à la cathédrale dédiée à saint Jacques. 11 est mis dans un tombeau très-riche, comme sa condition le demandait.
Même sujet.
Par cette vieille porte qui jamais ne fut fermée, je vis venir un pennon rouge avec trois, cents hommes à cheval. Au milieu de ces chevaliers venait un riche catafalque, et dans le catafalque venait un cercueil de bois, et dans le cercueil venait le cadavre d'un mort, et ce mort était Fernand Arias, fils d'Arias Gonzale.
Cent damoiselles le pleurent, toutes cent de noble race, toutes ses parentes au troisième ou quatrième degré. Les unes lui disaient cousin, les autres l'appelaient frère ; les unes lui disaient oncle, les autres l'appelaient beau-frère. Mais par-dessus toutes le pleure Urraque Ferdinand.
Oh ! comme il les console bien, ce vieil Arias Gonzale !
« Pourquoi pleurez-vous, mes damoiselles ? Pourquoi faites-vous si grands gémissements? Ne pleurez pas ainsi, mes dames, car ce n'est pas l'occasion de pleurer. S'ils m'ont tué un fils, ils m'en ont encore laissé quatre, il n'est pas mort dans les tavernes en jouant aux tables, mais bien sous les murs de Zamora, pour défendre votre honneur, mais bien comme un vrai chevalier en combattant avec ses armes. »
Plaintes sur la mort de Rodrigue Arias.
Arias Gonzale pleurait sur le cadavre et baisait à maintes reprises le visage sanglant et glacé de son fils Rodrigue. Sous le joug de cette douleur, sa généreuse poitrine avait ployé, à ce coup mortel s'était égarée sa raison.
Le cœur débordant de souffrances, il murmure d'une voix rauque et altérée :
« Oh ! jeunesse trop intrépide ! oh ! trop malheureuse jeunesse ! Et pourquoi s'abattit-il sur vous, ô mes fils ! ce mauvais sort qui devait me revenir ? Car de mon existence il ne résulte grand profit pour personne. Pourquoi la fortune vous enleva-t-elle ce que la nature vous avait donné?
« Je ne pleure point votre mort, qui vous a fait gagner vie et renommée, puisqu'en mourant vous avez assuré votre gloire, jusqu'alors incertaine, et sauvé Zamora d'une honte bien grande ; mais ce qui m'afflige, ô mes fils ! c'est de n'avoir pas été assez disgracié pour tomber dans le champ-clos et tomber le premier. A mourir, vous avez perdu votre repos ; je n'aurais perdu que ma douleur !
« Oh ! que tu fus traître et fourbe, Bellido, et comme il me coûte cher de t'avoir donné entrée à Zamora ! et comme ce cœur désolé se défiait justement de ton hypocrite malice (1) ! »
Mais le vieillard laisse ces gémissements pour consoler dona Urraque, qui se jetait sur le cadavre en furieuse. Ses yeux, comme deux fontaines, inondaient de larmes son
(1) Dans la Jeunesse duCid, en punition de sa trahison, Rellido est éeartelé.
beau visage, et elle s'écriait, en arrachant ses cheveux d'or fin :
« Père et seigneur, celle qui causa tant de mal, tant de morts, tant de désastres, celle qui eut tant de disgrâces, vous la voyez ici présente : sur moi vengez votre colère !
« Ah ! Rodrigue, le plus vaillant qui se trouvât dans toute l'Espagne, je demande à Dieu de voir de votre mort une pleine vengeance, de voir celui qui contre si grand courage remporta si grande victoire quitter lui-même la vie avec rage et fureur ! »
Arias Gonzale fait violence à ses sentiments et console l'Infante :
a N'accroissez pas davantage, madame, la douleur qui m'assassine; car non-seulement mes trois fils aînés, mais moi encore, et le fils qui me reste, nous serions morts volontiers pour défendre en cette occasion vos intérêts. A périr ainsi en braves, nous affranchissions Zamora ; à périr ainsi, nous avions une mort qui n'en était pas une, puisqu'elle nous donnait la vie. »
XLYI
Histoire du siège et du défi de Zamora.
Par le péché de la convoitise, on voit se produire nombre de malheurs. C'est par la convoitise que le roi don Sanche Ferdinand arrivera un jour à la mort, et par elle qu'il a aujourd'hui aux rois ses frères enlevé leurs royaumes, mis Garcie en prison et exilé don Alphonse.
Mais don Alphonse s'est enfui à Tolède, dans les Étals du roi maure Alymaimon, qui lui a donné très-bonne hospitalité.
Don Sanche donc, comme il s'occupait de conquérir des
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royaumes et rencontrait toujours le succès, envoya des messagers à doîia Urraque, avec injonction d'abandonner incontinent Zamora de son plein gré, et menace, si elle s'y refusait, de prendre la ville. Doua Urraque répondit que, tenant Zamora de son père, elle ne ferait point ce qu'il lui commandait; qu'en cela il avait été très-mal conseillé.
A cette nouvelle, .le Roi mit le siège devant la ville, et il lui livra maints assauts , mais il la trouva bien défendue.
Cependant Arias Gonzale, brave vieillard, voyant que le Roi prenait l'affaire à cœur, a conseillé à l'Infante de lui abandonner la ville et de s'enfuir à Tolède auprès de son frère don Alphonse, avant qu'ils soient tous morts ou que leur délivrance devienne impossible.
L'Infante adoptant l'avis du vieillard, on allait déserter Zamora, lorsque Bellido se présenta devant doîia Urraque Alphonse et lui donna promesse qu'il ferait lever leur camp aux assiégeants. L'Infante accepta ses offres, mais lui recommanda expressément de se garder de toute action mauvaise, crainte qu'il ne fût appelé traître.
Ainsi congédié par l'Infante, Bellido lança son cheval devant les portes de la demeure d'Arias Gonzale, et là s'écria à haute voix :
« Traître sois- tu, méchant vieillard, pour dormir avec l'Infante, avec Urraque Ferdinand, et faire au Roi la grande injustice de ne pas lui livrer cette ville ; si tu vois la chose de mauvais œil, c'est que tu es un vieux fourbe. »
Cependant les Zamorans, ayant appris la résolution de Bellido, criaient à haute voix du haut des remparts :
« Nous allons t' avertir, ô Roi ! et nous t'avertissons que la perfidie de ce Bellido qui vient à toi a déjà été prouvée par de nombreuses trahisons. Prends garde qu'il ne te fasse un mauvais sort. C'est lui qui a tué un comte appelé don Nuno, et il l'a tué sans montrer aucune crainte, et il en a tué quatre autres ainsi, et il te tuera de même, ô Roi ! si tu ne te tiens en défiance. »
Gomme le Roi recevait ces avis, Bellido est arrivé au quartier royal ; il parle à son tour à don Sanche, et voici ce qu'il lui dit :
« Arias Gonzale et ses fils, seigueur, ont résolu ma mort, parce que je les ai engagés à vous livrer ia ville. Ils viennent de me poursuivre jusqu'ici, avec grande hardiesse et grande fureur, m' accusant de trahisons auxquelles ils n'ont jamais cru.
« Mais je veux vous servir malgré leurs cris, à voire contentement, et vous apprendre que dans les murs de Zamora existe une vieille poterne, complètement condamnée, laquelle, aux jours où nous vivons, — je ne parle pas des temps passés — n'a jamais donné passage à personne. C'est pourquoi elle est ignorée de tous, et je me trouve seul à la connaître. Par cette poterne, vous pourrez vous introduire dans la ville et vous en emparer. »
Le roi lui ayant demandé d'aller voir de ses yeux la poterne dont il parle, ils s'y rendent. Mais en route, pour une nécessité, le Roi dut descendre ; il remit à Bellido un javelot qu'il portait. Le traître le lui lança, lui fit mortelle blessure, et aussitôt la perfidie accomplie, retourna vers Zamora,
Les gens du camp l'ont vu, ils ont poussé une grande clameur et se précipitent en foule à l'endroit où le Roi est tombé ; ils le trouvent gisant et transpercé de part en part. Le Cid, à voir don Sanche en cet état, a éprouvé une grande douleur. Il galope sur son Babieca, il galope en se plaignant tristement ; il voudrait atteindre Bellido et tirer de lui vengeance. Mais Bellido est entré dans la ville avant que le Cid l'ait rejoint, parce qu'il n'avait point ses éperons, ce Cid valeureux. Aussi Rodrigue, avec une sainte colère, porte accusation contre lui-même, et contre tous les chevaliers qui ont chevauché sans éperons, parce que le traître n'a dû qu'à cela de s'échapper.
Cependant le brave comte de Cabra, dit de Granon,
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avait adressé la parole au Roi et lui tenait ce langage :
« Bon Roi. souvenez-vous de Dieu, restituez le bien usurpé. Car vous avez reçu un coup mortel, ne croyez pas en échapper. La mort- est voisine ; vous approchez d'elle à grands pas. »
— « Vous me donnez bon conseil, » lui répondit le Roi.
Sa blessure bientôt lui eut fait quitter ce bas monde.
Don Diègue Ordonez de Lara a poussé de grands cris et, rempli d'un vif courroux, il s'est armé en toute hâte. Il s'est rendu au pied des remparts, et là, d'une voix forte, il a dit ces mois :
« Fourbes et traîtres soyez-vous tous, ô Zamorans! pour avoir accueilli dans votre enceinte ce maudit, ce déloyal Rellido, qui vient de tuer le roi don Sanche, mon bon seigneur et bon roi, forfait qui me cause si grande affliction. Or ceux qui accueillent les traîtres, méritent eux-mêmes d'être appelés traîtres, et comme tels je vous défie, et vous, et vos ancêtres, et je mets au même rang le pain et l'eau qui vous alimentent, et cette trahison, vous la confesserez, aussi véritablement que je me trouve sous une armure, ou je combattrai contre ceux qui refuseront de l'avouer, contre cinq champions successivement, comme c'est la coutume en Espagne, pour quiconque a défié une cité ainsi que je viens de le faire. »
Après qu'on eût entendu le long discours d'Ordorio, le vieil Arias Gonzale répondit ces quelques mots :
« Je n'aurais point dû naître, si j'étais celui que tu prétends. Mais j'accepte le défi par toi proposé et je te ferai connaître que fausses sont tes accusations. »
Dans cette résolution, pour combattre cet Ordoîio qui vient de les défier, le vieillard a armé ses fils et s'est armé lui-même en homme de cœur : qu'ils soient tous tués plutôt que d'être appelés déloyaux.
Arias Gonzale recommande à ses fils de déployer tout leur courage, parce que Ordoîio est plein de valeur et s'é-
lance au combat avec grande intrépidité. Il leur rappelle les exploits de leurs aïeux et la gloire qu'ils se sont acquise, en les exhortant à ne point la laisser perdre.
Comme il tenait ce langage, doîïa Urraque est survenue, elle s'est précipitée vers le brave vieillard, elle s'est cramponnée à son armure, et, le visage tout baigné de larmes, elle l'a supplié en ces termes :
« 0 mon père et seigneur, ne me laissez pas dans l'abandon, car mon père à sa dernière heure, me recommandant à vous, disait que, si vous descendiez au champ de bataille, mes États étaient perdus, »
Pour lui donner quelque satisfaction, le vieillard s'est dépouillé, et il a vêtu de cette môme armure l'un de ses fils, Pèdre Arias, qui est le plus jeune, mais qui a grande force et grand courage. Comme il était presque entièrement équipé, son père lui parle ainsi :
« Mon fils, reçois cette bénédiction que je te donne de bon cœur : tu as pour toi un bon droit évident et Dieu te viendra en aide. Puisque Ordoîïo a osé nous défier ainsi à tort , montre ta vaillance et ta vigueur en cette éclatante occasion : et à toi seul délivre ta ville natale, délivre l'honneur de l'Infante commis à ma charge. »
A entendre ces mots, Pèdre Arias s'est senti une grande ardeur; il a baisé les mains de son père, et prestement chevauché jusqu'à l'endroit désigné : don Ordono l'y attend avec un visage intrépide. Le duel s'engage : Pèdre Arias le vaillant trouve la mort. Don Ordono tue également Diègue Arias, et aussi Rodrigue Arias, leur frère.
Le défi ne fut point terminé parce que le cheval qui portait Ordono le renommé, franchit le fossé d'enceinte.
De grandes clameurs s'élèvent à Zamora et l'inquiétude remplit tous les esprits. On n'entend plus que des gémissements sur la mort des trois frères; Urraque Ferdinand surtout s'en afflige, et avec elle leur pauvre vieux père qui les aimait tant.
L'Infante à la vue de tout cela s'adressa entin à don Alphonse qui par crainte du roi don Sanche s'était enfui à Tolède : elle lui rendit un compte exact de tous les événenements survenus. Elle le supplia de venir incontinent dans ce royaume de Castille, pour s'en saisir et le gouverner, puisqu'il en avait hérité en même temps que de la. Galice et du royaume dit de Léon.,
Don Alphonse accourut sans retard, et ayant porté partout secours, se fit couronner roi de tous les royaumes que je viens de nommer.
Ainsi s'accomplit pour Alphonse cette bénédiction du roi Ferdinand et l'heureux sort qu'il lui avait prédit au moment de trépasser : que, pour s'être montré fidèle aux commandements paternels, il réunirait sous sa domination les royaumes divisés.