AVANT-PROPOS
C'est ici la seconde partie d'une trilogie de l'humanité dont la première, déjà publiée, porte le titre : « Le Mythe de la femme et du serpent^ i^ et qui se terminera par « VHistoire des trois Mages, i^
Nous expliquerons notre conception quand nous publierons cette troisième partie. En attendant, nous disons que, en toutes choses, c'est le type qui importe. Le type est le but qu'il est du devoir de l'homme de ne jamais perdre de vue. Pour l'atteindre, ou du moins pour en approcher autant que possible, le philosophe se sert des formules, des axiomes, des maximes, des lois et autres propositions que lui fournit la science, autant d'outils au moyen desquels le savant règle ses
recherches, contrôle et expose les résultats qu'il a obtenus, marque le chemin qu'il a réussi à parcourir et % mesure la route qui lui reste encore à faire.
Mais c'est là un travail rationnel et méthodique, et . l'homme du peuple en est incapable. Pourtant, comme il est homme, et que, tout comme le savant et le philosophe, il peut dire :
Homo sum : humani nihil a me alienum puto,
il se sent poussé à satisfaire les aspirations qui l'agitent, et il y parvient tant bien que mal par des symboles qui s'appellent mythes, fables, légendes ou contes. Cela manque de précision et de clarté; mais pour qui sait débrouiller ces expressions de sentiments confus et obscurs, il est démontré, qu'au fond, l'humanité s'y dépouille de ses enveloppes grossières et y apparaît en son état typique de réalité idéale.
Rien d'ailleui^ n'est plus positif : l'humanité est, en principe, une idée, un idéal. Par ainsi, seulement, on explique comment il se fait qu'elle vit sur les idées et trouve à les méditer sa plus grande volupté. Il est incontestable que dans ces moments où il éprouve un bonheur pur et sans mélange, l'homme ne se sent ainsi enlevé à l'état habituel de la vie que par l'intel* ligence, et l'objet de l'intelligence est toujours une idée
pure, ou y revient. Oui, toujours, quand même cet objet s'appellerait le matérialisme de Lametterie ou deHobbes, de Cabanis ou de Bûchner.
Ce qui donne en ce sujet le change aux esprits appesantis ou distraits par les intérêts vulgaires et les met facilement en désarroi, c'est la difficulté qu'ils éprouvent de s'élever au-dessus d'eux-mêmes et, partant, leur incapacité de s'expliquer clairement ce que c'est que
ridée : xcw lu^ôvra tiç 7ravT«s àSuvorov Xiyciv (1), De là, CUtrC IC
commun des spiritualistes et des matérialistes une irritation perpétuelle se traduisant en disputes qui vont jusqu'aux injures, chacun des partis croyant posséder seul la bonne et vraie formule. Le sage, qui voit toutes choses comme il est bon de les voir, ne s'inquiète pas des agissements et des prétentions de la plèbe philosophique; il se demande bien comme le Romain : Qu'est-ce que la vérité ? Mais, sachant qu'il est insensé de l'affirmer réellement présente dans aucun contingent, soit physique, soit moràl^ il se contente de saisir ' intuitivement la réalité de l'Être, et de l'exprimer par une formule scientifique abstraite ou par une allégorie. Du reste, pour se faire comprendre par tout le monde, le sage est obligé de parler comme tout le monde. Il
(1) TinuBiu, p. 28. £| invenium indkare in nulgus nefas.
jette donc les idées transcendantes dans le moule des images, tout comme il le fait quant aux choses concrètes, sociales ou historiques. Pour le peuple, pour les masses, il n'y a pas de grand enseignement philosophique direct possible. Le vulgaire est inconscient par nature, et tout ce qui l'agite prend, sous l'expression linguistique dont il le revêt, le cachet poétique, à coup sûr, mais délusif, que nous voyons imprimé aux mythes, aux légendes, aux fables et aux contes. Il y a là un besoin si impérieux, que le sage est obligé de s'y conformer, et c'est ainsi qu'il se fait que les événements les plus positifs et les plus avérés prennent avec le temps une teinte légendaire, c'est-à-dire symbolique, que la critique la plus détersive ne réussit pas toujours à dissiper. Qu'on essaie donc de me dire, par exemple, si c'est un fait réel, ou une légende, ce qu'on raconte de Genséric, savoir qu'au moment de faire voile du port de Garthage, le maître pilote aurait demandé au destructeur de Rome : « Où allez-vous? > A quoi le Vandale aurait répondu : « Où Dieu me poussera, Quo Deus impulerit (1). i^
Retenons l'exemple. Il y a là une transition toute trouvée au sujet que nous traitons dans les pages qui
(1) Procopius, De Bello Vandalico, I, p. 188.
vont suivre. Le héros vandale fut en effet le chef d'une nation qu'on peut appeler le Juif-Errant parmi les peuples, et lui-même, il navigua le plus souvent, à ce qu'il semble, au vent du hasard. Au reste, peu importe. Si on conteste que le Vandale puisse être rais en parallèle avec le Juif, il faudra toujours convenir que l'esprit symbolique populaire a rendu confuse la vision concentrée en principe sur des faits historiques dont nos deux personnages sont censés être les représentants. Toutefois, l'historicité de Genséric n'a pas pu être absorbée par la légende à l'égal de celle que je suppose à Ahasvérus. Le Juif-Errant est devenu une véritable énigme. Mais plus le voile dont se couvre une légende est épais, plus le chercheur se sent poussé à vouloir jouir de l'évidence de son état premier. Tout adepte de la mythologie comparative est un Damétas auquel Galalée, courant se cacher, lance une pomme. Il se jette sur la pomme, arrive aux saules et veut découvrir la nymphe. Gomme Galatée, le mythe se laisse faire; mais, les compétiteurs sont nombreux, et souvent, à moins d'être constitués en société d'admiration mutuelle, ils se montrent de difficile composition. L'exclusivisme des savants, membres de quelque mutual fraise Society^ est aussi violent que la jalousie des amants, et volontiers ils passeraient des paroles malséantes à des arguments
— iode police pour mettre en interdit le chercheur assez hardi et assez indépendant pour ne pas se conformer aux dispositions qu'il plaît à leur cuistrerie tyrannique ou à leur hypocrite puritanisme d'établir, de maintenir et d'exploiter.
J'espère toutefois qu'ils ne trouveront rien dans ces recherches sur la légende du Juif-Errant qui puisse les faire crier assez pour effrayer les simples. Au reste, qu'ils sachent que la seule chose qui m'importe, c'est de suivre constamment le conseil de l'int^re et clairvoyant Seuroe :
Versuche nur um gut und firo xa leben, Und deinen musenstunden salz zu geben, Und lâche wenn der tadler zischt.
c Tâche de vivre sans peur et sans reproche, de donner du sel à tes heures de loisir, et moque-toi des sots. >
Et pour lui la tombe Ne s*ouyre jamais !
(/.-£., de Scribe.)
La légende de ce personnage original, qui ne peut pas perdre la vie parce qu'il a perdu la mort, est fort connue ; mais peut-on dire que, généralement parlant, elle soit très-populaire? (1) Ce qui prouve que non, c'est qu'elle
(1) En France, on a essayé de lui donner ce caractère en y introduisant rélément comique. Ainsi, la complainte faite par un anonyme en 1805 contient cette strophe :
Je donnerais tout mon quitus Pour monter dans un omnibus.
Mais cinq sous ne suffisent plus ;
C'est six que réclame
Un cocher sans âme.
(V. Chants et chansons populaires de la France, 95* Iît.)
n'a donné lieu, tant en français qu'en allemand, qu'à un seul dicton ou à un seul proverbe, et aucune autre langue ne vient, que je sache, y en ajouter un second. Quand on a dit en français : « C'est un juif-errant, > ou : c Cest un vrai juif-errant >, et en allemand : Dos tstder ewige Jude, ou : Er ist wie der ewige Jude^ on a épuisé le trésor linguistique que le peuple a amassé au sujet de notre héros (1). Pourquoi cette indigence ? Évidemment, c'est parce que, pour arriver à la grande popularité, il faut que le sujet d'une fable ou d'une légende saisisse vivement l'imagination de la foule. Marcher, marcher toujours, la belle affaire ! Tout le monde croit pouvoir le faire, et, en tout cas, un tel acte, comme celui de dormir toujours, n'a rien de bien séduisant. Les Sept-Dormants (2) ne nous charment pas plus que l'homme qui court toujours. Si vous
(1) Cette légende du Juif-Errant, Thomme qui marche toujours, a inspiré à un dramaturge la pensée de le baptiser du nom à'Iglouf, expression légèrement masquée de ich lauf, je cours. L'auteur s'appelle Gaignez, et sa pièce fut représentée en 18^12 sur le théâtre de la Gatlé.
(2) C'est, je crois^ Grégoire de Tours qui a été le premier à nous faire connaître cette légende (Y. Epistola ad Sulpitium Bituriensem) dans ses Œuvres traduites par l'abbé de Maroltes, II, 712 ; cf. p. i48. Il y a deux légendes distinctes, ou même trois. V. d'ailleurs Paul Wamfrid, dit Paul Diacre, mort en 801 (De gestis Longobardorum^ I, c. 4), puis le Byzantin Métaphraste, au X« siècle ; enfin les Bollandistes (Acta Sanctorum, julii XXVII. t. Vï, p. 375 sqq.). Déjà Grégoire de Tours distingue ceux d'Éphèse de ceux de Marmoutiers (Mairmoutier). a Ceux-cy ne sont pas les mesmes, » dit-il ; mais l'abbé Marolles se trompe quand il ajoute qu'il les croit les mêmes c desquels a parlé Paul Diacre. » Les Sept-Dormants de Warnfrid reposent in extremis Germaniœ finibus, in ipso Oceani littore, antrum sub eminenti rupe. Avec cette indication-là, il est loisible de placer les septem viri longo sopiti sopore dans VUltima Thule^ que MûUenhoff voit dans l'Ile d'Unst aux Shetlands.
— 13 ~ voulez vivement intéresser le peuple, parlez-lui de travaux qui exigent, pour être accomplis, une grande ruse, une grande force ou une grande adresse; parlez -lui du Renard, d'Hercule ou de Tell. Sortir triomphant de situations difficiles ou désespérées par les ressources d'une intelligence* pénétrante et déliée, à l'exemple du renard dans certains contes du Panéatantra, des Âvadânas, de Kalilah et Dimnah, et surtout dans cette grande satire du moyen âge qui porte le nom même du Renard (1), ou bien soulever le monde et le porter sans broncher comme le fit le grand Christophe (2), ou, enfin, faire un maître coup comme Guillaume Tell, car en Suisse on s'imagine que c'est arrivé (3) ; voilà des actes qui rendent un nom célèbre du levant au ponant et le placent ex œquo avec les talents auxquels est réservé, dit Salluste, une gloire éclatante et durable.
Après cela, il faut dire que la célébrité ne manque pas non plus au Juif-Errant ; beaucoup de poètes et de romanciers se sont inspirés de ses faits et gestes ; sa légende a surtout servi de sujet à nombre de dissertations académiques et de traités théologiques. Et là est peut-
(i) Yoy. aussi Mone, Anzeiger fur Kunde der deutschen Vorzeit, V, col. 451 sqq., et al.; 437 sqq. Il serait facile de citer une infinité d'autres ouvrages où le renard tient une place considérable. Par exemple, on nous assure que le Talmud renfermait trois cents fables relativement au renard. Elles n'y sont plus. (V. BrûU, Jahrbûcher fur jûdische Geschichte, 11, 153.)
(2) Super te totum mundum hahuisti, lui dit le Gbrist. (Jac. de Voragine, Legenda aurea, XCV, Lugduni, 1486, fol. ci, verso).
(3) H. Pfannenschmid a traité à fond ce sujet, et maintenant le dernier voile qui couvrait encore maître Tell est déchiré. (Voy. Germania, X, p. 1 sqq.)
être la raison pourquoi les livres du peuple, les Volksbûcher, le connaissent si peu : c'est un sujet théologique. Rarement les livres populaires parlent de notre héros, et les chansons vraiment anciennes l'ignorent entièrement. On ne trouve la légende du Juif-Errant, ni dans le Cor magique^ des Rnaben Wunderham^ ni dans la grande collection des lieder historiques de Liliencron, où d'ailleurs les chansons sur les juifs ne manquent pas, ni dans le répertoire si riche pourtant de Mone. La plus ancienne < complainte d'un juif encore vivant, errant par le monde », ne remonte pas au-delà du dix-septième siècle (1) ; et la ballade anglaise The wandering JeWy que, pour la première fois, on trouve publiée en 1700 (2), n'est peut-être pas plus vieille que la complainte belge que reproduit la complainte mirifiquement enluminée d'Epinal et autres lieux (3).
Le Juif-Errant n'est donc pas une vraie légende primitive ; l'antiquité l'ignore, et il parait que c'est aussi le cas pour l'Église. Pour l'antiquité, la chose va de soi, puisque notre légende se rattache à la passion du Christ; mais cette attache pourrait bien ne venir que de la transformation d'un fonds ancien. En effet (disonsle par anticipation), nous saisissons, sous la forme actuelle du sujet que nous étudions, un mythe qui se rapporte, en
(1) On la trouve dans un petit in- 8» de 16 pages, imprimé c à Bordeaux, jouxte la eoppie imprimée en Allemagne, 1609, > portant ce titre: c Discours véritable d'un Juif errant, lequel maintient a?ec parolles probables avoir esté présent à voir crucifier Jésus-Christ, i
(t) Par Pepys, Collection of English Ballads. De Ht elle a passé dans les Reliques of ancient English Poetry by Thomas Percy, II> p. 316, éd. 1847. La première édition remonte à 1775.
<3) Communément, il est vrai, on la date de 1775.
premier lieu, au mouvement perpétuel de l'atmosphère et aux redoutables phénomènes que ce mouvement provoque. « C'est le Juif-Errant qui passe, > disent encore aujourd'hui les paysans de Picardie après un de ces coups de vent qui s'élèvent soudain au milieu d'une atmosphère tranquille et par un beau jour d'été. La mythologie védique a personnifié ces faits cosmiques dans les dieux Indra et Rudra, se ruant avec leurs créatures, les Maruts, sur les Vritras conduits par Ahi ; et, dans les croyances germaniques, le même rôle, sous une forme qui garde quelque chose d'humain, est rempli, par Wodan et la foule de ses élus, les Einlierjar, se combattant réciproquement, comme aussi par Widar, le fils d'Odhinn, courant sus au loup Fenris, appelé ailleurs SkôU et Hati, surnommé Managarm (1), chien lunaire.
Dans ces données, notre légende ne serait pas non plus sans filiations avec l'antiquité classique. S'il ne nous parait pas possible d'y rattacher le mythe d'Hécate, l'archère; ceux de Persée, de Bellérophon, de Mars et d'autres encore se présentent sous un aspect [qui nous permettra de les utiliser.
La légende du Juif-Errant, dans la forme où nous l'avons, ne s'est répandue en Europe que depuis le XVI« siècle. Créée sans doute en Orient, dans la primitive Église, comme on pourrait le conclure d'un passage de Grégoire de Tours que nous donnerons plus loin, nous n'avons néanmoins, quoi qu'en dise la com-
(1) Siûvant ses diverses fonctions d'avaleur du soleil ou de la lune. (Grimmsmal, st. 39; Waflhrudnismal, st. Â6; Gylfaginning, 12. Cf. Simrock, Handbuch der deutsdu» mythologie, p. 27.)
plainte (1), le témoignage d'aucune écriture pour Taffirmer positivement ; il n'en est parlé ni dans les évangiles apocryphes, ni dans Josèphe, ni dans Eusèbe, ni dans Socrate, ni dans Sozomène, ni dans l'ouvrage d'aucun Père de l'Église. Elle est cependant de provenance théologique ; c'est un homme d'église qui Ta fixée en Allemagne. Pourquoi en Allemagne? Il y a pour cela plusieurs raisons, et d'abord cette raison générale que le peuple allemand est le fabricateur de légendes par excellence ; il est, on peut le dire, toujours en travail de légendes. Puis, spécialement, le Juif-Errant trouvait en Allemagne le terrain tout préparé par le mythe de Wodan vegtamr, le dieu qui est sans cesse par voie et par chemin, el se transforme de bonne heure en chasseur perpétuel. Enfin, ce n'est guère qu'en Allemagne que l'esprit populaire a pu s'éprendre du Juif comme sujet d'une légende renouvelée sur un fond ancien, parce que c'est en Allemagne seulement que les juifs ont toujours joui d'une sorte de popularité (2). De tout temps, le peuple y a aimé à occuper son imagination des faits et gestes des juifs, ce qui ne l'a pas empêché, il est vrai, de les persécuter ; le mot judmhatz, qui n'a d'équivalent dans aucune autre langue, est caractéristique à cet égard, et déjà Gharlemagne y a
(1) N'êtes-Yous pas cet homme De qui Ton parle tant, Que l'Écriture nomme Isaac Juif-Errant?
(St. 10.)
(2) On y voit, ce qui est presque inouï ailleurs, des chrétiens adopter la religion mosaïque. Ainsi, en Prusse, dix-neuf chrétiens se sont faits juifs en 1875, Tannée de la dernière statistique religieuse.
préludé par certaines dispositions de ses Capitulaires (1). Mais, en aucun temps du moins, on ne les y a mis au ban de la terre natale, comme on Ta fait en Angleterre, en France (2), en Espagne, en Sicile, en Russie (3) et ailleurs ; le chez soi était inviolable, suivant l'ancien droit germanique ; je ne pense pas non plus qu'on les y ait pendus par les pieds {A). Les rois d'Allemagne, et, avec eux, les ducs et autres grands vassaux, juraient, à leur avènement, la paix aux juifs tout comme aux chrétiens (5). Les termes de leur promesse reviennent constamment à ceux dont se servit l'empereur Frédéric II : Judei omni die et omni tempore firmam pacem habebunt in personis et in rébus.
Voilà donc plus de raisons qu'il n'en faut pour expliquer qu'une légende dont un juif est le héros éclot sur le sol allemand préférablement à tout autre pays, et pourquoi aussi elle y subsiste encore depuis le jour où elle
(1) V. Monumenta Germaniœ historica, Leges, 1, p. 194.
(2) C'est à Charles Vi, le roi qui tomba en démence, ou à ceux qui gouvernaient en son nom, que les juifs durent de vider promptement les pays de Languedoyl comme de Languedoc, « par saine et meure deliberacion, » dit l'arrêt. (V. Ordonnances des rois de France, VIT, p. 676, ad an. 1394.) Déjà ils avaient été bannis une première fois par Philippe-Auguste, en 1182. Mais ce roi a été assez humain pour les rappeler.
(3) En Russie, les juifs sont toujours encore considérés comme des hôtes étrangers, inostrdnnie gàsti^ et il leur faut, de père en fils, une permission de séjour délivrée par la police.
(4) C'est ce que rapporte, pour les juifs du Midi, Bernard de Gordon, médecin de Montpellier, au commencement du Xiy« siècle. (Hist. litt. de la France, XXV, p. 328.)
(5) V. Monum. Germ. hist. Leges, t. II, p. 60, ad an. 1103; p. 267, ad an. 1230; p. 368, ad an. 1254; p. 375, ad an. 1255, et al.
apparut, pour ainsi dire subitement, à Hambourg, un jour d'hiver de l'an 1547. C'est d'ailleurs dans les pays avoisinant cette ville qu'elle est demeurée le plus vivace. Il n'y a pas encore longtemps qu'on prétend avoir vu le Juif-Errant à Lunebourg et dans le Sundewilt, vis-à-vis de l'île d'Alsen, \k l'endroit où sont les fameuses redoutes de Dùppel. Notre héros, dit-on, n'avait pas l'air vieux, malgré ses dix-neuf siècles d'âge, et ne demandait à personne à boire ni à manger (1).
De Hambourg, ville de commerce universelle, la légende, allant, comme l'amante de Properce, où il plaisait au vent, vmto quolibet, se répandit étonnamment vite, a Dans toute l'Europe, il n'est question que du Juif- Errant ^, disait déjà, en 1610, Rodolphe Boulrays, Botevins de son nom latin, avocat au parlement de Paris. On voyait passer notre Juif dans toutes les grandes villes, depuis Moscou jusqu'à Madrid (2), et partout on y croyait, sauf peut-être en Italie, d'où une tradition le fait revenir par la route fort incommode du glacier de la Furca, sur les confins du Valais. Les Italiens, comme de juste, n'aiment que les légendes et les superstitions romaines. Cependant, à Paris aussi, où, suivant Boulenger, autre avocat, quelques personnes disaient l'avoir vu, en 1604, il n'a pas pu s'acclimater. Mais on sait que
(1) Mûllenhofif, Sagen, Màrchen, etc., au$ Schleswig, HoUtein und Lauenhurg, p. 160, 547. Il n'y a que la relation de Louvet (£ris(. etAntiquitez du diocèse de Béarnais, 11, p. 678, Rouen, 1635) qui dise que le Juif-Errant quêtait dans les maisons, lors de son apparition dans cette Tille, en octobre 1604.
(2) Cf. Thomas Bartholinus ap. Hadeck, a, 2, recto : Qui nuperis annis maximam Europœ partem emensus.
les Parisiens sont sceptiques, et les avocats payés pour rêtre. Aussi, les deux jurisconsultes que nous venons de citer ne se gênèrent-ils pas pour dire leur sentiment sur Tapparilion du pèlerin. Credat Judœus Appella! s'écrie Boulenger (1), et Boutrays s'excuse auprès du lecteur de rapporter la fable. Vereor^ dit -il, ne quis nugarum anilium probro me àffkiat^ si quœ tota Europa narratur, de JudcBo coœvo servatoris Christi fabulam huic paginœ inseram, etc. (2). Cependant, en Allemagne non plus les incrédules ne manquèrent pas, ainsi que nous le voyons par la Relation du pasteur Iladeck qui l'écrivit en 1681 (3)j et par le candidat en théologie Christophorus SchuUz, dont la Dissertation date de 1698. Ce dernier prétend que la crédulité a joué un tour à l'adolescence (4) de celui qui vit,. le premier, le héros de notre légende en 154.7, et sous les auspices duquel le Juif-Errant fut introduit en Allemagne, et probablement même en Europe.
Mais c'est peut-être à la jeunesse de son parrain ou du moins à l'ardeur ecclésiastique de cet introducteur, en quête d'un argumentum fidei christianœ, que le Juif- Errant doit de n'avoir jamais pu s'établir solidement dans la croyance générale et conquérir une véritable popularité, celle qui assure aux légendes une place au foyer domestique
(1) Historia sui tempom^ 1. XI, p. 357, in-fol.
(2) Botereii De rébus in Gallia commentar., 1. XI, t. II, p. 17*2.
(3) Joh. Georg Hadeck, Relation eines Wallhruders mit Nahmen Ahasvérus ein Jude, welcher bey der Creutzigung des Herren Christi gewesen, und von da annoch herumb wallen und leben soll, §§ III, IV.
(4) Juvenes autem creduli sunt, (Christophorus Schultz, Dissertatio historica de Judœo non-mortali, etc., § XIÎ; Regiomontî, 1698, în-4«.) La thèse fut soutenue le 26 janvier 1689.
et dans la chambre des nourrices. Sans doute, une complainte (nous l'avons déjà citée) se fait jour à Bordeaux, dès le commencement du XVII<> siècle, en 1609(1); mais sa facture et aussi les paroles du Juif montrent bien qu'elle n'est pas l'œuvre du peuple. Je la transcris pour que le lecteur en juge :
Le bruit courant, ça et là par la France, Depuis six mois qu'on avoit espérance Bien tost de voir un Juif qui est errant Parmy le monde pleurant et souspirant.
Comme de fait en la rare campagne Deux gentils-hommes au pays de Champagne Le rencontrèrent tout seulet cheminant.
Non pas vestu comme on est maintenant.
De grandes chausses il porte a la marine.
Et une Juppé comme a la Florentine, Un manteau long jusques en terre trainnant Comme un autre homme il est au demeurant.
Ce que voyant lors ils l'interrogèrent D'où il venoit et ils luy demandèrent Sa nation, le mestier qu'il menoit, Mais cependant tousiours il cheminoit.
le suis dict-il Juif de ma naissance Et l'un de ceux qui par leur arrogance Crucifièrent le Sauveur des humains Lorsque Pilate en lava ses deux mains.
(1) V. ci-dessus, p. 14. Il est dommage que van den Bergh, De Nederlandsche Volksromans, ne nous fasse pas connaître la complainte que, dans le même siècle, les chanteurs populaires produisirent en Hollande sous le titre : Een echt verhaal van den Joodschen wandelaar, p. 91.
11 dit aussi qu*il a bien souvenance Quand lesus-Glu'ist, à tort receut sentence, Et qu'il le vit de sa croix bien chargé Et qu'à sa porte il s'estoit deschargé.
Lors le Juif par couroux le repousse, L'iniuriant et plusieurs fois le pousse, En luy monstrant le supplice appresté Pour mettre à mort sa haute Maïesté.
Nostre Seigneur bien ferme le regarde.
En luy disant : Â cecy prens bien garde, le reposeray et tu chemineras, Partant regarde a ce que tu feras.
Tout aussi tost le Juif meit à terre Son petit fils, et s'encourut grand erre Mais il ne sçeut iamais en sa maison Mettre les pieds en aucune caison.
Hierusalem, le lieu de sa naissance, Femme et enfans ne fust en sa puissance Jamais de voir n'y pas un sien parent, Et par le monde s'en va ainsi errant.
De son mestier cordonnier il dict estre, Et à le voir il semble tout champestre.
Il boit et mange avec sobriété, Et est honneste selon la pauvreté.
Longtemps il fut au pays d'Arabie, Et aux déserts de la triste Lihie, Et a la Chine en l'Asie Mineur, Jardin d'Eden et du monde l'honneur.
Gomme en semblable en la stérile Afrique, Au mont Liban, au Royaume Persique, Et au pays de l'odoreux levant.
Tousiours il va son chemin poursuyvant.
N'aguere estoit en la haute Allemagne, En Saionie, puis s'en va en Espagne, Pour s'en aller les Ânglois visiter^ Et nostre France puis après habiter.
Pour estre about de son pèlerinage Et accomplir son désiré voyage, Il n'a plus rien qu'un tiers de l'Occident Et quelques Iles pour aller Dieu aydant.
Tout cela le iugement faict attendre 11 faut de Dieu, et repentant se rendre Afin, dictil, qu'entre les reprouvez Par nos mentes nous ne soyons trouvez.
le fay, dit-il, icy bas pénitence, Touché ie suis de vraye repentence, le ne fay rien que d'aller tracassant.
De pays en autre demandant en passant.
Quand l'univers ie regarde et contemple le croy que Dieu me fait servir d'exemple Pour tesmoigner sa Mort et Passion, En attendant la Résurrection.
N'est-il pas vrai que cette complainte est trop savante pour avoir été composée par un homme du peuple ?