II
Il nous semble que la filiation du Juif-Errant se trouve maintenant suffisamment élucidée, et que Tétude des mythes parallèles nous a .éclairés aussi sur le sens originel du légendaire vagabond. Gain fut le premier qui fit la guerre et qui tua son frère, le doux et paisible Abel ; le premier, Âhasvérus-Laquédem, demanda la mort du Juste : primus Christum cruci suffigendum exclamaverit (1). Le châtiment de Caïn est d'errer agité sur la terre ; une légende du XIII^ siècle nous le montre qui roule jusqu'à la fin du monde, renfermé dans un tonneau, autour d'une vaste et stérile plaine qu'elle nomme le désert d'AbiUant (2). L'expression est peut-être symbolique, et signifie le pays d'Abel, la terre que le meurtrier a ensanglantée et rendue stérile. Le châtiment de Laquédem ne manque pas non plus de grandeur tragique. « Je suis, dit-il, de ceux qui, par leur arrogance, crucifièrent le Sauveur des humains (3) >, et de même que l'Étemel mit un signe sur Gain afin que personne ne le
(1) Boulenger, loc. c,
(2) V. Huon de Bordeaux^ ch. XXXIV, dans la Biblothôque bleue.
(3) V. ci-dessus, p. 14, ComplaifUe d'un Juif encore vivant, errant par le monde, st. 5.
fuât/le^Christ détourne la mort de la tête de Laquédem. « La mort ne' me peut rien >, dit-il,
Chacun meurt à son tour, Et moi je vis toujours.
On n'a guère compris ce que signifie la sentence que Jésus renouvelle en punition de la c cruelle audace » du Juif. Des poètes ont voulu faire mourir le c cruel et rebelle > ; Ed. Grenier a imaginé « la mort du Juif- Érrant *, et Schubart le fait s'endormir d'un sommeil qui ressemble au sommeil éternel (1). La légende^ d'ailleurs, n'a pas été plus intelligente à l'égard du Chasseur, dont le Juif est la forme renouvelée ; dans la Westphalie, on montre la tombe du Chasseur sauvage sur le Hainberg, prés de Bockenem (2). Cependant le Chasseur, pas plus que le Juif, ne saurait mourir, car Caïn, son ancêtre, ne meurt pas ; personne ne le tuera. La châsse est synonyme de guerre ; l'une comme l'autre « dresse des pièges daïis le sang (3) x>. Si jamais on voit la fin de la guerre, ce sera quand il n'y aura plus de combattants. Là guerre seule pourra tuer la guerre, et c'est ce que la vieille Voluspâ nous fait entendre, quand elle dit que Vali, à qui appartient le champ de bataille jonché de cadavres, brûle l'aveugle Hôdhr (4'). Mais cela
(1) En 1831, un poêlé dramatique a montré, à la t^orte-Saint-Martin, le Juif-Errant prenant son vol vers le ciel en compagnie de Franklin et de Napoléon.
(2) Kuhn, Sagen, etc., aus Westfaleriy I, 315.
(3) Micbée, Vil, 2.
(4) Voîuspà, st. 31 Cf. Karl Weinhbld, Die Sagen von tofci, dans ZeUsch. fur D. A., Vil.
n'arrivera qu'à la fin du monde actuel, qui périra, comme Ilion, jusque dans ses ruines : eiiam periere nUnœ (1).
Toutefois, c'est pour renaître sous une autre forme, et j> ne sais si, par une sorte d'intuition prophétique, comme on en rencontre tant dans les dépositaires inconscients des mystères de l'humanité, la légende n'a pas voulu indiquer ce renouvellement par le nom de Bultadeus, qu'elle attribue au Juif-Errant qui, d'abord et avant tout, est le symbole de l'état discordant actuel du genre humain, et par conséquent celui de l'obscurité. Ce nom singulier, avec lequel nous avons déjà fait con-^ naissance, se trouve mentionné, pour la première fois et comme au hasard, dans la Praxis Alchymiœ, imprimée à Francfort en 1604, de Libàvius (2), savant médecin oublié aujourd'hui, injustement sans doute, car, le premier, il eut la grande et salutaire idée de la transfusion du sang. Mais que signifie le nom de Buttadeus? Nous n'hésitons pas à l'interpréter par < poissondieu ». En effet, quand on le décompose, on a biMa et iieus (3). Or butta^ en tant que mot dte provenance allemande et, par conséquent, allemand, butta désigne
(i) Lucain, Pharsale, IX, 969. Je marque l'endroit de ce passage, parce que plus d'une fois j'ai pu voir que des professeurs même de l'Université ne savent pas où il se trouve.
(^ Libavii Praxis Alchymiœ, p. 637, in-8<>. Habituellement on le trouve cité fautivement sous le nom de Libarîus et de Liberius.
(3) Libàvius, et tous ceux qui reproduisent le nom (Schudt, Compend, hisL jud., III, 8, p. 461 ; Martin Drôscher, Dissertatio theol. de duobus testibus mis, c. II, § 1 sqq., et autres) écrivent dœns, mot qui n'en est pas un, car il n'a pas de sens. C'est donc cbez Libàvius un lapsus calami ou une faute d'impression ; les autres Font copié sms inquié-
un (les poissons les plus estimés du genre rhomhus (i), auquel appartient aussi ce turbot de Domitien, au sujet duquel le sénat romain ne crut pas déroger, en délibérant à quelle sauce il fallait le manger, ou du moins comment il convenait de le préparer (2). Martial nous dit que, pour ne pas se rendre à un repas où on servait un turbot, il ne pouvait y avoir qu'un seul motif : avoir la certitude d'entendre lire à table de mauvais vers (3). C'était donc et c'est encore, on peut le dire, le poisson par excellence. Aussi, une de ses variétés est-elle nommée heiligbutt, rhombe ^sacré.
Ne sait-on pas que la primitive Église aimait, en vue du déluge de nos péchés, à désigner le Christ par le mot i;^evç, parce que le Sauveur demeure comme un c poisson » vivant au milieu des abîmes d'eau, où nous autres nous périssons ? Plus tard, le symbolisme passablement raffiné des Alexandrins trouvait dans ce mot, indiqués initialement, les mots d'une phrase que saint Augustin nous a conservée (4), et qui est iwcrovç x/)i<rroî, eeov, Tto; 2ft>T^/), Jésus-Christ, fils de Dieu sauveur. De ce
tude. On retrouve, estropié quant à la première partie, mais correctement quant à la seconde, le nom de BuUadem chez les Saxons de la Transylvanie sous la forme de Bedeus»
(1) Cela n'empêche que, étymologiquement, le mot ne soit synonyme de c bout d'homme > ou de c nain. » Les lutins ou farfadets (kobolde) sont des butte. (Simrock, Handb. der D, M,, p. 472.) D'un autre côté, Fôrstemann {Altdeutsches Namenbuch, v. Bud) interprète Butte par c seigneur, i
(2) Jurenal, Satire Vf.
(3) Martial, Epigram., III, 45.
(4) August., De civitate Dei, XVIII, 23.
Pisds, les païens ont ensuite fait le sobriquet de pisci* culi (1), donné aux chrétiens.
Or, quand on réfléchit que, comme Jésus-Christ, le Juif Buttadeus est toujours par voie et par chemin, qu'il n'a pas de lieu ou reposer sa tête, sinon nuitamment, sur une sorte de croix improvisée avec un arbre ou avec des instruments aratoires (2), qu'on le voit assister dévotement aux sermons et donner le bon exemple d'un pécheur qui veut expier son crime (3) ; qu'il gémit de ne trouver à ses différentes visites que des juifs dans la ville chrétienne de Hambourg (4); qu'il exhorte les gens (5) et les convertit en tous pays, grâce à la faculté qu'il a de comprendre et de parler, comme les apôtres, toujours la langue du pays qu'il traverse (6) ; qu'il accepte
(1) Tertullian., De Baptismo, I : c Sed nos pisciculi secundum iX^ nostrum Jesum Ghristum, etc. »
(2) V. Kuhn, Sagen atis Wesifalen, I, p. 1)5; II, p. 33. Mûllenhoff, Sagen, etc., ans Holstein, etc., 160, 547.
(3) € Je fay, dit-il, icy bas péDitence, etc. » V. ci-dessus, l'avantdernière strophe, p. 22. Dans VHistoire admirable, etc., de Bruges, il dit qu'il n'a pas voulu se laisser baptiser, et il ajoute : c Et m'en ai repenti (p. 26). »
(4) G*est un Irait rapporté par Pierre Dupont.
(5) Dans le cantique, l'œuvre d'un romancier moderne d'Épinal ou de Montbéliard, qui suit la complainte, le Juif-Errant s'écrie :
Amendez-vous, pécheurs, amendez-vous ; Songez à l'état de vos consciences; Afin d'apaiser de Dieu le courroux, Disposez-vous à faire pénitence !
(V. le cantique, st. 13, dans la Légende du Juif-Errant, par P. Dupont, p. 5.)
(6) Discours véritable, etc., p. 7 : c Aussitôt qu'il entre en une terre, il entend la langue. >
Taornône sans en a^oir besoin pour lui-même et seulement pour la distribuer aux pauvres (1), qu'il fait des miracles (2) et se montre cependant constamment doux et humble, qu'il n'est sévère qu'aux impies et aux blasphémateurs ; je dis que lorsqu'on réfléchit à tous ces traits auxquels on trouvera à en ajouter d'autres également édifiants, il est difficile de se refuser à la pensée que la légende, par l'attribution du nom de € dieu-poisson », a eu en vue l'identification fmale du Juif criminel et sombre d'allures avec le Juif pur et lumineux, le Christ, rénovateur et vivificateur comme le soleil, le soleil levant (3).
Maintenant, on voit distinctement aussi le joint déjà indiqué de notre légende avec les mythes de Persée, de Widar et de Mars. Le punctum saliens, la victoire du soleil sur les ténèbres, est le même chez tous; seulement les procédés diffèrent. Ce que le mythe réalise par un acte dramatique, la légende l'opère par une transformation morale. Persée, Bellérophon, Widar, Mars entrent en lutte ouverte contre un monstre, qui vit d'une existence séparée de la leur; Laquédem n'accomplit qu'un combat tout intérieur. La légende a christianisé le mythe. Pour elle, la Gorgone, la Chimère, le Loup est le péché
(i) c Si on luy bailloit quelqu*argent, il ne prenoit pas plus de deux ou trois sols, et tout à l'heure les donnoit aux pauvres. » (V. Discours véritable, etc., p. 5.) Ces deux ou trois sols doTiennent deux schillings ou un groschen dans les récits allemands, et cinq sous dans la complainte d'Épinal, et dans le cantique.
(2) V. D. Galmet, Dictionnaire de la Bible, s. y. Juif-Errant.
(3) On sait que TÉglise appelle le Christ: (kiens, splendor lucis œtemœ, et SoL (V.les Antiennes qui annoncent la fête de la naissance du Sauveur.)
mortel qu'a commis Ahasvérus et qu'il expie 3 par §es courses forcées et par les œuvres de charité, dont son existence ambulatoire lui fournit fréquemment les occasions. Au surplus, l'intention de la légende se manifeste déjà, nous l'avons vu plus haut, dans le conte du Chasseur, l'ancêtre immédiat d'Ahasvérus. Il apparaît même avec la qualification de butta, et cela surtout dans des pays foncièrement catholiques, comme par exemple la Westphalie. Il y porte le nom de buddejàger (1). La christianisation de notre héros est donc fort ancienne, relativement parlant, et ainsi nous sommes assurés que Libavius (-h 1616) n'a pas inventé l'épithète de buttadeus. Il l'a trouvée établie dans la tradition populaire, comme, du reste, il est aisé de le voir à la* manière 'dont il cite le mot (2).
Mais cette hardiesse de la légende qui ramène Wodan, c'est-à-dire le diable (3), et le Christ, c'est-à-dire le prince de la paix, à l'unité personnelle de Laquédem-Buttadeus, ne saurait étonner ; le peuple, tout comme le génie, est un grand philosophe ; ses créations, si divergentes qu'elles
(1) Kuhn, Sagen aus Westf.y II, 12.
(2) c Âlius ipsum (se. Ahasverum Judœum) appellat Buttadœmn, alius aliter (loc. c). >
(3) Nous avons déjà indiqué Tidentification de Wodan avec le diable. Aussi le Chasseur^ qui est Wodan, ne craint-il rien tant que la figure de la croix. Quand il passe et qu'on se croise les bras, ou qu'on se place à un endroit où les chemins se croisent, on n'a rien à craindre de lui. (V. Hœfer, dans Germania, I, 103; Birlinger, Aus Schwaben, p. 94.) L'identification de Wodan et du Chasseur avec le diable s'étend aussi au Juif. Un ^pi;o verbe frison appelle le diable de olle Jôd, le vieux Juif. (Kern, OstfriMand voie ç$ denkt und sprkht, 122, 3e éd.)
soient, aboutissent toujours à une synthèse quelconque. La seule condition pour cela, c'est qu'elles soient inconscientes. L'inconscience est la loi de toute véritable création. Si celui qu'on peut appeler le Chrétien errant, François d'Assise, n'est point parvenu à s'identifier avec le Christ, c'est uniquement parce que la condition d'inconscience a manqué aux créateurs de sa légende. Pour y mettre trop [de voulu, ils ont été faiseurs plutôt que créateurs. La légende du chef de l'ordre ambulant par excellence (1) présente son héros toujours en fuite devant le diable dans les gorges de la Verna (2), et recevant la promesse que cette existence inquiète et vagabonde, si elle était correctement suivie, ne finirait qu'avec le monde. Mais on n'a pu faire qu'elle le fût longtemps ; la décadence des religieux mendiants s'accuse visiblement déjà, alors qu'ils n'ont pas encore traversé un seul siècle ; la polémique de John Wiclef, curé de Lulterworth (3), et les satires de Chaucer en font foi (4), et le Christ d'Assise s'en est allé à vau-l'eau, malgré les auto-da-fé avec lesquels ses indignes disciples prétendaient le glorifier (5).
(1) Sa marche fut si rapide, qu'après vingt-cinq ans d'existence on trouve les Franciscains déjà au cœur de la Russie, et au-delà de l'Asie, parmi les Tatars.
(2) c Grudo sasso infra'l Tevere et l'Âmo. > (Dante, D. C, Parad., XI, 106.)
(3) Nomen omen, c'est le cas de le dire. Le précurseur de Luther, curé d^n endroit qui vaut Lutter ou en a la vertu ; car c'est ainsi qu'on peut traduire le nom de Lutterworth.
(4) V. The Sompnoures Taie, v. 7348 sqq., et The Prologue^ dans les Contes de Canterbury, v. 209-272. Cf. R. Pauli, Bilder aus Alt- England, p. 45 sqq.
(5) Le premier bûcher, sur lequel ils eurent la satisfaction de brûler vif un wiclefite, date du 26 février 1400.
Pent^être aussi que là légende de saint Christophe a fait tort à celle de saint François. Déjà un chrét^n errant on du moins intrépide marcheur se trouvait (tfr anUquo identifié avec le Christ. Saint Christophe portait le Sauveur à cheval sur ses é{mules^ j^t^rtim sibi ivh kumeris el^cms, Christum portait (1), et ainsi il se présentait au peuple comme un autre Hercule (3). Impos*^ sible de lutter victorieusement avec un symbole aussi populaire. Mais la tentative du génie poétique U plus inconscient qui fût, au moins dans sa première périodCi la tentative que tîœthe a faite, dans la pièce déjà men-^ tionnée, en nous présentant le Juif-Errant sous un point de vue renouvelé du moyen âge, à la manière satirique et goguenarde de Hans Sachs, aurait pu peut-être, à cause du talent du poète, rajeunir la conception qui se révèle dans le nom de Buttadeus. Autant, du moins, que nous en pouvons juger par l'état fragmentaire où est restée cette pièce, Gœthe, sans connaître d'ailleurs, à ce qu'il parait, le nom fatidique de Buttadeus, songeait à l'assimilation finale du Juif-Errant et du Christ. Les allures du Christ gœthéen ressemblent à s'y méprendre à celles de Buttadeus. Il erre au loin et arrive, sur l'appel du Père, en bronchant tout à travers les étoiles, pour recevoir
(i) Jacobus de Voragioe, Legenda aurea, XGV. Le peuple et l'Église même n'ont pas cessé d'ajouter foi à cette légende créée par la primitive Église. Luther voyait en saint Christophe l'exemple et l'image de la vie chrétienne : c Exempel und Ebenbild eines christlichen Lebens. Daher heisst auch ein ieglicher Christ Christoferus, das ist, eîn GhrisUreger. t (Ap. Joh. Ând. Tafinger, Dissertatio theologica de invocatione S. Christophori, etc. Tubingœ, 1748, p. 15 sq.)
(2) Sur une métope retrouvée dans les fouilles d'Olympie, Hercule porte en effet la charge habituellement dévolue à Atlas.
une mission de charité relativement à la planète terrestre, déjà visitée par lui. L'état où il la trouve lui ôte, dit-il, le repos dans le sein de Dieu. Il la parcourt, et, tout à ses investigations et informations, il passe par les campagnes et les villes, paraissant aux gens un étranger pauvrement vêtu. Ils disent : Cet homme arrive de bien loin. Où qu'il s'informe, il en entend de belles sur la manière dont on pratique la religion ; et si, intrigué par ses allures, on lui demande qui il est, il répond, en s'éloignant d'un pas tranquille : (Enfants, je suis le fils de l'homme ». Fils de l'homme ? On ne sait ce que cela veut dire, mais la forte tête de l'endroit explique que le père de ce fils s'appelle Homme.
Il est temps de nous résumer.
Le Juif-Errant finit, sous le nom de Buttadeus, par s'identifier avec le Christ, et cette transformation laborieuse part d'une base fort compliquée. L'origine de notre héros est, en effet, dans une triple filiation. La légende a réuni en lui le Cartaphilus arménien, toujours en visites de bon voisinage et en goguette chez les gens d'église; le charpentier au pied léger, né dans cette tribu que la Genèse compare à une biche libre (i), et le Chasseur sauvage qui ne dort jamais, comme le « veilleur étemel >, ewiger nachtwœchterj avec lequel le peuple l'identifie dans quelques pays (2). Par Cartaphilus, notre héros se rattache à ce jeune Juif bien-aimé qui était censé devoir rester sur la terre jusqu'à la seconde venue du Christ; il est judéo-chrétien. Par le portier de Ponce- Pilate, il devient une < âme criminelle d, condamnée à quelque grande peine ; par le Chasseur, cette peine se réalise sous la forme d'une existence perpétuellement errante. Le coupable est c en marche jour et nuit » ; il ne peut s'arrêter ni s'asseoir : nec slave nec sedere
(1) La tribu de Nephtali. V. Genèse, XLIX, 21.
(2) V. Kuhn, Sagen, etc., aus Westf,, II, 33.
potuit{\). € Quand je m'arrête, dit-il (2), je suis dessus des charbons ardens; encore bien que je suis assis, mes jambes remuent i. En effet, le Christ lui avait dit :
Ich zwar gehe bald zur Ruh, Aberfvandern solUi nun du Und warten, bis ich komme(3).
De ces trois éléments, le dernier est le plus important ; s'il n'était venu se joindre aux autres > nous n'aurions eu qu'un Juif localisé» msds le Juif errant n'existerait pas, et l'étude comparative qu'on ferait à son sujet des mythes d'Indra, de Rudra, de Persée, de Mars, de Wodan serait sans but ni raison. Le Chasseur seul s'identifie intimement avec k Juif-Errant, et h preuve c'est que souvent le peuple les confond l'un avec l'autre, qu'il nomme l'un pour l'autre (4)< Mais par le Chasseur, nous remontons aisément à Widar et à Wodan ; puis de là à Indra, à Rudra, à Persée, à Jason, à Mars» à Belléropbon, qui, tous, personnifications du vent ou démons de l'or^^e, vont, cavaliers ou voituriers consommés (5), à la poursuite de quelque ennemi voisin ou
<i) Hâdeck, loc, e., § ix. L'ouvrage est de 1681.
(2) Histoire admirable, etc.« p. 40.
(3) W. Schlegel, Die Warnung, st 18.
(4) Meier, Schwàbische Sagen, I, 116; Simrock, Handb. derÙ. St., p. 226.
(5) Partout, daad le Véda, Indra appaffttt à ehetal ou Bionté en voiture traînée rapidement par deux chevaux jaunes d'or, hari. V. R, V., m. I, h. 82, dont presque toutes les strophes se terminent par la phrase: < Yojâ nv Inâré te k'trî, attella maintenant, ô Indra, tes haris. > Cf. h. 8^, i(. 2 : € Iniram indhari mhato, les haris
du moins localisé. Le Chasseur seul, et plus encore à son imitation le Juif, courent indéfiniment dans l'espace, sans but précis, à l'instar des âmes en peine, et c'est en effet ces âmes qu'ils représentent. Gomment? Mais, par un retour inconscient de la légende au sens primitif de la fable, où les Maruts ou Rudras, qui entourent leurs chefs, manUvantaSy et les entraînent, rudrânâm eti pradiça (1), ne sont au fond que des âmes. C'est un fait que, dans les idées de la haute antiquité, le vent est adéquat à l'âme ou l'esprit; un seul et même radical désigne l'un et l'autre, tant dans les langues indo-européennes que dans les idiomes sémitiques (2). Rappelons seulement les mots âtman, aûhva (cî. anhelitus), anima,
conduisent Indra, » et ailleurs. — Persée va combattre à cheval le monstre éthiopien (V. Hesiodi Theogonia, v. 280 sqq.), et, Ândro* mode délivrée, Bellérophon se sert de Pégase pour fondre sur la Chimère. {Ib., v. 319 sqq.; Schœmann, Die Hesiod. Theog.^^, 158; Preller, Gfr. Myih,^ II, 71.) Quant à Mars, le mythe le dote, comme Indra, de deux coursiers, equi bijuges {Georgica, 111, 91), quHl aiguillonne et qui volent plus rapides que le vent. (Ovide, Fast.^ II, 858 ; Virg., Énéid., XII, 332 sqq.) Porté sur les chevaux de Mars, Quirinus échappe à TÂchéron. (Horat., Odes, III, 3.) Nous avons déjà dit que Wodan va à cheval ou en voiture. L'Edda ne le représente qu'à che\al, à moins qu'elle ne lui fasse traverser les espaces au vol. {Havamal, st. 156; Voluspâ, st. 64.) Il en est de même du Chasseur; il est cavalier ou voiturier. (V. Simrock, D. M., p. 229.)
(1) V. Rig-Véda, h. 101, st. 4 sqq.
(2) Chez les Égyptiens, il est vrai, un seul et même hiéroglyphe, Vépervier, signifiait Vâme et le sang; ensuite de quoi Moïse, qui avait puisé sa science en Egypte, a dit : c L'âme^ c'est le sang, » {Lév., XVII, II); mais c'était là l'àme animale. L'àme spirituelle, le principe subtil, qui quitte le corps à l'heure de la mort et voyage dans les mondes ultraterrestres, est désignée par l'hiéroglyphe du phénix, et aussi par celui de Yétoile. (Voy. HorapoUon, par Lauth, dans Sitzungs^ berichte der k. Académie zu Munchen^ 1876, 1. 1, p. 7B.)
spiritus, pneuma^ geisty ruach^ le spiritus Dei. Il est d'ailleurs certain que, dans le mythe de Wodan, le populaire en Allemagne voit depuis longtemps une procession d'esprits (1), et dans la légende du Chasseur, comme nous Favons déjà dit, un cortège d'âmes damnées (2). Dès lors, nous sommes en présence d'un fait psychologique et moral, d'un fait humain par conséquent et, de plus, historique. Une simple donnée psychologique et morale ne suffit pas pour créer un mythe, encore moins une légende; pour qu'ils aient prise sur l'imagination populaire, il leur faut un fond historique (3). La légende d'une âme agitée et sans repos exige, pour point dejdépart, l'histoire d'un homme coupable et partant errant et fugitif.
Mais quel est l'homme en qui les documents les plus anciens que nous ayons personnifient un fait de ce genre ? Si ce n'est pas celui du document que reproduit, d'après d'autres plus anciens sans doute, le chapitre IV de la Genèse, on cherche vainement ailleurs. Le sagace trouveur d'histoires primordiales, George Smith, est mort, et ne sera certes pas de sitôt remplacé (4). Nous pouvons donc, en attendant,
(1) Cf. Kuhn, dans Zeitschrift fur D. 4 , V, p. 488; Hœfer, dans Germania de Pfeiffer, I, p. 103.
(2) Cf. Bechsteio, Der Sagenschatz, etc., des Thûringerlandes, I, p. 135.
(3) La généralité des mythographes s'est fourvoyée en eipliquant ùbiquement les mythes par des motifs cosmiques, par des impressions que les phénomènes météorologiques et autres auraient faites sur les hommes des anciens jours. G*est faire trop d'honneur au soleil, à la lune, à Taurore, à la pluie et au beau temps. J'y vois, avec Hoitzmano, un engouement qui passera, et un jour on arrivera à distinguer clairement que le principal motif des mythes est dans des faits historiques,
(4) Quoi qu'on en ait dit dans le Journal savant de Gœttingue, on ne rabaissera .pas un tel mérite avec des jeux de mots.
accepter la légende de Gain comme la légende mère de nos mythes cosmiques par la suite, puis comme la source spontanément renouvelée du Juif-Errant. La descendance est suflfisamment illustre, et, pour la rendre plus grande, il n'est pas besoin de la transformer par des éléments cosmogoniques, comme l'a fait Quinet, ou par des motifs lyriques à la Schubart, ou par des faits romanesques, ainsi que l'a essayé le R. G. Groly avec son Salalhiel.
Laquédem est donc le descendant légendaire du maudit, 11*lfc< (4), que personne ne tuera; Gain est son ancêtre. Mais
Gaïn est maudit, parce que, le premier, il a outragé l'humanité en versant le sang humain, parce qu'il l'a tuée, autant qu'elle peut l'être par un homme. Inventeur du fléau qui désole l'humanité, comme l'ouragan dévaste la nature, Gaïn est la personnification de la guerre toujours fratricide, et, coupable sans trouver le repos nulle part, c'est avec vérité que nous l'entendons nous dire par son descendant: a Je n'ai pour compagnons de voyage que les vents, la foudre et les tempêtes (2) ».
... Le tourbillon m'entraîne.
C'est rhumanité que Dieu venge.
Béranger remonte de quelque manière, par le mot < humanité », aux sources de notre légende, mais faute de la comprendre seulement dans le sens moral dont l'opposé
(1) Genèse, IV, 11.
(2) Caignez» Le Juif-Errant, act. II, se. 9. Cf. le dicton des paysans de Picardie et de Bretagne, cité plus haut, p. 311.
est € rinhumanité » d'un autre poète (1), il emploie le mot à faux. C'est aussi le cas de Reiffenberg, qui voit dans le Juif-Errant t une leçon d'humanité en ce que ce personnage montre à tous les yeux le châtiment de celui qui insulta aux douleurs inouïes du Sauveur du monde (2) ». Le savant éditeur de la Chronique rimée croit-il donc aussi que c'est arrivé? D'autres exégètes ne sont guère mieux inspirés, quand ils prennent le Juif-Errant pour le représentant du peuple juif, en ce que ce peuple, coupable en bloc, il paraît, est perpétuellement à l'état errant, qu'il n'est nulle part chez lui, qu'il n'a pas de home. Rien n'est plus faux, et Simrock a déjà remarqué que c'est là une explication inadmissible (3). Du reste, demandez à tous les Juifs.
« La prédilection supposée aux Juifs, dit l'un d'eux (4), pour l'existence errante, est un des axiomes créés par le fanatisme de la race arienne ». Et, en effet, où et quand a-t-on jamais vu les Juifs errant comme les Tsiganes ou Gitanes? Partout ils sont établis, et si solidement que les gouvernements, au temps passé, chaque fois qu'ils ont voulu se débarrasser d'eux, pour une cause ou pour une autre, mais surtout parce qu'ils leur devaient
(1) Ed. Grenier, La mort du Juif-Errant, ch. III, v. 12 :
Le plus grand des forfaits, c'est rinhumanité.
dit Ahasver à son hôte.
(2) V. V Annuaire de la Bibliothèque royale de Belgique, III, p. 199,
(3) Zeitschrifl fur Deutsche Mythologie de J. W. Wolf, 1, p. 432.
(4) J. Derenbourg, Revue aitique du 30 septembre 1876, p. 214, note 1.
beaucoup d'argent, ont dû recourir aux moyens les plus violents. Jamais nulle part, à moins d'être chassés et dépouillés, les Juifs n'ont pu se décider à quitter leurs domiciles ; jamais la vie errante n'a été de leur goût; ils ont regretté même la terre si excessivement dure pour eux, la terre des Pharaons. Bien plus, les Juifs sont si peu enclins à changer de pays, que volontiers ils se l'approprieraient et diraient aux aborigènes, comme le personnage de la comédie :
La maison m'appartient; je le ferai connaître.
Et effectivement, la crainte qu'ils n'en vinssent là a parfois obsédé le moyen âge. On leur interdisait, à cause de cela, l'accès aux charges publiques (1) et aussi le prosélytisme (2). Un lied de cette époque pousse à persécuter les Juifs, € parce qu'ils veulent nous chasser ».
Zu trost der christenheit, Dass toir die juden zwingen.
Die uns wôUen vertringen.
Le sens de notre légende est donc tout autre que l'état supposé du peuple juif. Le mot de son origine est la guerre, et sa, fin, nous croyons l'avoir démontré, trouve son expression dans le nom de Buttadeus, en ce qu'il revient à l'expression qui désigne le Christ, à savoir i^Bùç. Oui, certes, l'allégorie de la légende est transparente;
(1) c Ne Judœi super Ghristianos magistri vel ministri ponantur. t {Uonum. Germ. hist., II, p. 79; pars altéra. Cf. p. 97.) (2)Iô., p. 121.
rinoonnu qu'elle renfennait, boqs l'avons dégagée : e'est révolution de la guerre, l'état originel de l'humanité, aboutissant à la paix, qui est son état typique. La paix est la fin de toute agitation et de tout discord ; toutes choses se meuvent en cette tin. Le poète a donc été bien inspiré en mettant dans la bouche du Juif-Errant ces deux vers, qui résumât le sens et la portée de l'existence du héros :
La fin de Tunivers est la fin de mes maux !
Pour eux tous» c'est la mort ! Pour moi, c'est le repos ! (1)
Voilà l'apophthegme de notre légende ; et maintenant, pour terminer, nous pouvons dresser, par un tableau synoptique, l'arbre généalogique de notre héros. Le voici :
Le fait brut.
Gain (la guerre). — Nephtali. — Enoch. — Élie. Rudra. — Mars. — Wodan. — Ostiarius. — Saint Jean. Chasseur sauvage. — Cordonnier. — Cartaphilus.
Juif-Ërrant. — (Xerxès) Ahasvérus.
Isai^c Laquédem. — I/OO^.
Buttadeus (la pcdx).
L'idéal raiLosormouB.
(i) Le Juif-Errant, de Scribe, act. IV, se. 4.
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