La légende du Parnasse contemporain
■s Conférences n'ont pas été parlées ;jt i ai lue» -N'ayant jamais discouru devar \ auditoire nombreux, je m'étais défié d émotion prohable. Elles ont été improvisées ce} dant: Je dictais dans lajournéece queje dira soir. Ily paraît, comme le lecieurne tardera p le reconnaître; il trouvera plus loin de« express dix foi» répétées, des tours de phrase d'une cor tion douteuse, et un pitoyable détordre. Il ne n pas été impossible,jepense,deremédier quelque « cela par des retouches. Jeme suispourtant dé
i publier ces quatre eauêeries telles quelles. Voici pourquoi. Des remaniements, même de petite importance, m&me dépure forme, auraient pu, si Von y avait pris carde, inspirer le soupçon de modi/îcalions plus essentielles .
J'ai voulu me réserver la possibilité d'a^rmer fune façon absolue qu'aucun changement n'a été ipporié au texte de mes conf^ences Les pages (u'on va tire sont identiques à celles que j'ai lues, î celles que le public a daigné approuver avec ine chaleureuse sympathie dont je lui offre ici oute ma gratitude.
e appellation qui eût affirmé eur médiocrité? Lavanitéinhésion de rimeur suffit à prouver été leurs propres parrains. La le nom de «Parnassiens s a été ndu par quelques plaisantins, parus, dé&nitivement oubliés, ips-là, n'étaient pas sans avoir «sur l'opinion publique. Ces lus, heureusement! La presse a plus frivole, ne croit pas que ::ontînu soit une forme honnête pense qu'il ne convient pas de e bafoue point les chercheurs, s, d'idéal et, littéraire, s'honore norant la littérature. Voulant si 1 collectif de vers nouveaux, ^ d'alors avaient cherché un i n'impliquât aucun parti pris, indiqué par aucune école, ne iginaltté des inspirations dîver- : que leur livre commun fût à la Salon annuel est à la peinture, atureilement aux publications >ètes leurs ancètres,et ils publié-
rent le Parnasse conttmporain, comme Théo de Viau avait publié le Parnasse saty comme d'autres lyriques avaient publié d'à Pamasies. Où était le mal, où était le ridi D'ailleurs, pour les baptiser sans leur pe sioii on n'avait, pas attendu l'apparition d« œuvre collective. Parce qu'ils s'inquiétaie la correction et de la pureté du style, o avait nommés les Stylistes ; les Formistes, • Fo-irmisUs, nvecdes voix de Brid'oisons — ; qu'ils prenaientsoucidelaforme; les i-'aofai parce que l'un d'eux avait fondé un jo intitulé la Revu fantaisiste. Une fois, A Glatigny dédia un poème ù. Théophile G; sous ce titre : Plntpassible; Louis-Xavii Ricard, un des nôtres que les études soi nous ont ravi-, s'avisa, dans une lettre à un qui fut imprimée je ne sais où, de recomm; l'impassibilité aux penseurs, et moi-même j écrit ces deux vers :
La grande Muse porte un peplum bien sculp Et le trouble est banni des âmes qu'elle hanii
dès lors, nous eûmes beau pousser des ( faire des gestes de réclamation, prendre, <
'S^TW?!
lO LA LÉGENDE
elle, ne savait pas même l'orthographe, de renoncer pour jamais à Fart des vers et de se borner à l'avenir à boire dans ses châteaux et à chasser dans ses forêts. Lord Byron eut l'outrecuidance de ne pas obéir à ce conseil, et je pense qu'il n'eut point tort.
Donc, nous aurions pu nous réjouir avec fierté d'être moqués et calomniés comme les maîtres. Mais, je l'ai dit, nous étions, quoique rimeurs, fort modestes, et nous n'osions pas croire qu'une analogie dans le dénigrement impliquât la moindre parité dans la valeur intellectuelle. Nous prenions notre mal en patience, ayant de belles consolations. L'amour de notre art, d'abord, un amour désintéressé, effréné, jamais ralenti ; la persuasion que nous faisions , sinon œuvre belle, du moins œuvre honnête ; et avec cela l'estime encourageante des vrais grands artistes et des vrais grands poètes. Une parole de Victor Hugo, un sourire approbateur de Théophile Gautier, de Leconte de Lisle, de Charles Baudelaire, de Théodore de Banville, nous faisaient oublier toutes les vaines criailleries et tous les rires cruels.
Cependant, d'où venait tant de haine acharnée
CONTEUPORAIN
contre des poètes dont le crime le plus séri était de ne pas ignorer totalement la synl française et d'aimer le son des belles rin contre des enfants, parmi lesquels se trouvai ces hommes futurs, François Coppée, L Dierx, Sully Prudhomme, José-Maria de Hi dia, Villiers de l'Isle-Adara, Léon Cladel bien d'autres? 11 serait pourtant bien difficiU faire croire aujourd'hui que ces noms étai alors des noms d'imbéciles!
Cette haine, si je ne me trompe, avait di causes, et voici la première :
Tout jeunes alors, quelques-uns d'entre m n'étaient pas sans défauts ; ce qui ne veut dire que, vieillis, ils soient devenus parfa Ils avaient, ayant dix-huit ans, — je parle commencements premiers, — toute l'audace adolescences, avec quelque impertinence au Eux, les néo- romantiques, — c'était le nom l'on aurait pu nous donner, — ils ressemblai quelque peu aux Jeune-France d'antan pa défi de ia parole et de l'attitude. Même, étaient ces Jeune-France, ressuscites. Dans U illusions juvéniles, ils pensaient qu'ils éta: [«venus, les temps de belle folie où l'on ju
par sa bonne lame de Tolède, où tout homme qui ne portait pas un pourpoint écarlate agrémenté de têtes de mort passait pour un philistin; où quiconque s'appelait Louis se faisait appeler Aloysius ; où M. Auguste Maquet signait Augustus Mac-Keat ; où Petrus Borel, — dénué de talent, d'ailleurs, s'imaginant que la lycanthropie peut suppléer au génie et banal dès qu'il n'était plus furibond, — où Petrus Borel allait dire au bourreau de Paris: «Je désirerais, monsieur le bourreau, que vous me guillotinassiez » ; temps de fantaisie exaspérée, mais aussi d'admirable enthousiasme, contempteur fantasque à la fois et fanatique du vieux, du laid, du vulgaire, de l'étroit, de tout ce qui dans les moeurs et dans l'art était classique et convenu, temps extraordinaire en effet, qui ressemblait à la fois à un mardi gras et â une croisade I Plusieurs des nôtres étaient si bien convaincus de vivre dans les jours romantiques qu'ils se permettaient d'avoir beaucoup de cheveux et de les porter assez longs. On ne sait pas assez quelle influence désastreuse sur la destinée d'un homme de lettres et sur l'opinion de ses contemporains peut avoir sa chevelure! Être
««Tî'" .V - "T ■ •XI
DU PARNASSE CONTEMPORAIN l3
un poète chevelu, c'est être un poète digne de tous les dédains et de toutes les railleries, dans la pensée du moins des vaudevillistes chauves et des chansonniers glabres. Cela est si vrai que la colère contre les Parnassiens s'est singulièrement ralentie depuis qu'ils ont perdu ou à peu près leur opulente toison de naguère. On commence à trouver que nous avons quelque talent à présent que nous avons beaucoup moins de cheveux et, qui sait? — un excès en amène un autre, — on nous accordera peut-être du génie, bien à tort, lorsque nous serons chauves, d'une façon définitive.
Mais l'allure un peu capitane des néo-romantiques n'était pas le seul motif de l'injustice aujourd'hui évidente dont ils étaient l'objet. Ces poètes gênaient la prose. C'étaient des impertinents, ces nouveaux venus, absolument ignorés hier, qui prétendaient conquérir le public au respect de l'idéal et du travail persévérant, à l'amour des belles formes, des beaux vers et des belles rimes, à l'enthousiasme pour l'art sacré. En ce temps d'opérettes et de romans bâclés à la diable, on se souciait peu de la beauté et de la perfection rêvées. Mlle Schneider s'accom-
modait mal du voisinage de la Muse Erato et de la Muse Uranie. Il était injurieux pour les improvisateurs du théâtre et du feuilleton, que des gamins à peine évadés du collège eussent l'air de leur faire la leçon en mettant parfois une année à achever un poème bon ou mauvais. Écrire un sonnet, c'était se faire des ennemis de tous les rimailleurs de couplets, de facture, et la chanson de café^x)ncert avait ses raisons pour ne pas faire bon ménage avec l'ode lyrique ou avec la noble élégie. Rien de plus naturel que la haine des gens de métier contre les hommes d'art. Quant au public, il se laissait aller à croire ce qu'on lui disait. Il n'était pas coupable, personnellement, de cette injustice littéraire. Je suis persuadé qu'il y avait en lui, malgré les mauvais conseils et les mauvaises habitudes qu'on lui donnait, un magnifique désir du beau poétique et des élévations intellectuelles. Les poètes loB plus humbles eux-mêmes, il aurait été porté, sinon à les admirer, du moins à les estimer, à cause de la générosité de leurs tentatives, eussent-elles dû rester vaines. Mais comment voulez-vous que le pubhc se mît en rapport avec les écrivains
DU PARNASSE CONTEMPORAIN iS
nouveaux, si la critique ne les lui indiquait pas ? Est-ce qu'il pouvait acheter tous les livres à peine parus, lire tous les vers à peine écrits, en un mot faire son choix lui-même entre les vingt publications de chaque jour ? Point du tout ! II était bien obligé de s'en rapporter à l'opinion de ceux qui avaient assumé la responsabilité d'être ses guides II y a, entre le public et les écrivains, le journal, comme il y a, entre le public et les auteurs dramatiques, le directeur de théâtre. Nous, les auteurs, et vous, la grande foule intelligente, nous ne pouvons pas nous mêler tout seuls et tout d'abord; il faut que nous soyons présentés l'un à l'autre, et, en ce tempslà, ceux qui avaient la charge de ces présentations n'avaient aucune raison de faire connaître sous un jour favorable des téméraires qui, mieux appréciés, auraient pu faire ouvrir les yeux sur la bassesse et la médiocrité des choses littéraires d'alors. Remarquez bien que je ne prétends pas affirmer que tous les Parnassiens fussent admirablement doués. Qu'il y ait eu, qu'il y ait encore parmi eux des rimeurs sans haute valeur intellectuelle, je suis prêt à le reconnaître et je le dirai moi-même dans la suite de ces causeries,
l6 LA LÉGENDE
avec une entière franchise. Mais plusieurs, cela J
ne saurait être nié aujourd'hui, étaient clignes d'enthousiasme et d'admiration, et ceux-là, même, qui furent inférieurs à leurs heureux t
émules méritaient quelque respect parla sincérité, sinon par la hauteur de leur vocation ; j et, les connaissant mieux, le public ne les eût j pas bafoués.
Heureusement, l'heure de la justice semble venue, grâce à la ténacité de nos efforts et au loyal appui de la presse nouvelle. Quelques-uns d'entre les nôtres, — et quel groupe en aucun tenïps a produit plus de quelques grands artistes ? — quelques-uns d'entre les nôtres sont en plein succès, on peut dire en pleine gloire. Sully Prudhomme est à l'Académie, François Coppéey sera demain (i). Les théâtres, les librairies, les journaux nous sont ouverts. Et comme pas un de nous n'a cessé de travailler avec acharnement, nous pouvons compter sur un avenir plus beau que le présent encore.
Même nos ennemis- de jadis — je n'entends pas parler des jeannins sans importance, oubliés , dispersés, évanouis, mais de quelques écrivains
(i) Prédiction réalisée.
ïi
de valeur qui, d'abord, nous furent hostiles, — même nos ennemis de jadis sont devenus, à de rares exceptions près, nos amis ; eux manquant de mémoire, et nous de rancune, nous nous sommes réconciliés. Tout est bien qui finit bien. Mais cela avait bien mal commencé !
Je crois donc que le moment n'est pas inopportun pour faire connaître les premières espérances, les premiers efforts, les premières œuvres du groupe à qui l'on doit des hommen déjà illustres; pour raconter son histoire, ou plutôt sa légende, sa légende bizarre, tourmentée, aventureuse, grave et triste souvent, souvent folle et chimérique. Car, je vous l'ai dit, ceux qu'on appelait Parnassiens étaient tous, à leurs débuts, de très jeunes hommes. C'est un roman par bien des endroits que leur vie littéraire, un roman quelquefois fantasque comme les charmantes épopées d'Alexandre Dumas. Léon Dierx, le plus grave de tous, ne pourrait-il pas faire songer à la figure mélancolique et sereine d'Athos ? Glatigny est une sorte de d'Artagnan qui ferraille à coups de ballades. François Coppée a quelque chose de l'attitude fine et délicate d'Aramis. Contées comme elles ont été
vécues, c'est-à-dire un peu au hasard, mais avec
enthousiasme et belle humeur, nos premières i d'être assez intérespas savoir les conter!
. dû m' empêcher d'en IX luttes, aux espoirs, ires, aux joies de ces été mêlé. Quorum fiars en latin parait plus ivent, dans ces causeou dire Moi. Je vous 'ance, c'est une des lion sujet. Et puis, lue gêne à parler de i, qui sont mes amis oujours ? Ne serai-je quand je louerai, ou id je désapprouverai ?
juble écueil à force .'ailleurs, si le récit de srd de son autorité à abattants, — le plus ignera peut-être quel- :t en pittoresque.
Je suis obligé de commencer par la parti plus grave de mon sujet. Les théories av l'œuvre et l'action. C'est une exposition ini pensable.
Beaucoup de personnes, dans une intenl de dénigrement ou d'éloge, ont dit et impr que les Parnassiens avaient prétendu fon une école.
L'erreur est grande. Ils ont été un grou oui; une école, non.
Attirés les uns vers les autres par leur o mun amour de l'art, unis dans le respect maîtres et dans une égale foi en l'avenir, ils prétendaient en aucune façon s'engager à sui une voie unique. Divers les uns des autres étaientbiendécîdésàdévelopperleuroriginE native d'une façon absolument indépendai Aucun mot d'ordre, aucun chef, toutes personnalités absolument libres. Les curieux des choses modernes, les autres é; des antiquités religieuses ou légendaires ; Idous ou Parisiens; ceux-ci familiers, ceu épiques ou IjTriques, quelques-uns rîmi d'odelettes galantes, tous n'avaient à rer compte à aucun du choix de leurs sujet
beaucoup moins qu'on ne suppose, sans lui, qui est général et éternel, aucune œuvre ne subsiste éternellement.
Cette loi, Alfred de Musset eut, à notre sens, le tort de la méconnaître. Ce sont ici des opinions personnelles et que nous ne prétendons imposer à personne. Qui donc jamais naquit plus brillamment doué que l'auteur des Coules d'Espagne et d'Italie ? La passion, la mélancolie, le rire, il avait tout cela, ce jeune homme, ce jeune dieu. Et une belle éclosion vivace d'idées hardies et de rares images lui fleurissaient l'esprit. Mais par paresse peut-être, ou par dandysme, il secoua le joug pesant du devoir poétique, railla la forme, bafoua la rime, nargua la syntaxe, ne se soucia guère de la propriété des termes, prenant pour une audace de bon goût ce qui n'était qu'une rébellion criminelle. Eelisez-Ie maintenant, ce poète toujours adorable.
Certainement elle n'est pas morte, sa verve passionnée ; on se laisse emporter par ses élans, on se sent le cœur serré de ses angoisses, on rit son rire, on pleure ses larmes. Mais combien de fois les délices de l'émotion communiquée sont interrompues par quelque négligence de
langage ou de rythme, par l'insufBsance dans l'expression et surtout par l'incohérence des images I II n'y a rien de plus fastidieux, de plus désolant, cela est évident, qu'un poète froidement correct, mais il est sur aussi qu'une faute de français annule le plus beau vers.
Une autre raison me porte à craindre que l'œuvre de Lamartineetl'ceuvrede Musset, moins durables que lagloire de leurs noms, ne survivent pas inimortellement. J'entends leur coutume de hasarder sans cesseleurs personnalités dans leurs poésies. Toujours hautaineet presque religieuse chez l'un, tour à tour enthousiaste ou ironique, passionnée ou désillusionnée chez l'autre, la personnalité chez l'un et chez l'autre déborde, s'impose, veut qu'on s'inquiète sans c?sse d'elle seule. Sans doute il sied, il est indispensable que chaque artiste marque ses créations d'un sceau spécial, et celui qui peut être confondu avec quelqu'un n'est pas quelqu'un lui-même.
Mais ce n'est pas de l'égotisme continu que doit résulter l'originalité. Un véritable poème n'a que faire d'être une autobiographie, et, au contraire de ce que dit le proverbe, la poésie, cette charité suprême que les esprits font à la foule, la poésie
ordonnée commence par les autres. Qui- [ue a été uniquement préoccupé de soi ne pas se survivre toujours dans la reconiance ou l'admiration du prochain ; ce qui it qu'uH homme est menacé de disparaître cet homme,
îLamartine, comme Alfred de Musset, ir Hugo, certes, est lui-même. Mais il est ême temps tous les autres; il est un homme vit l'homme. Son génie, si prodigieusemagnifique et puissant qu'il se dresse 'mparable dans l'histoire des lettres frans, s'agrandit encore de l'universalité de son là cette influence toujours continuée les esprits environnants. Il est normal qu'il le maître de son siècle, étant ce siècle luie. Et sa gloire nessra pas bornée par les parce que la merveilleuse exubérance de imagination accepte les justes règles qui une gêne pour les faibles, une aide pour les . Ce magnanime prophète consenti être rtiste parfait.
)nc, nous le répétons, toute poésie vient de ;e meut en lui, retourne à lui. Il tient ce si que les empereurs des peintures :nt le globe universel.