‹ La légende du Parnasse contemporainChapitre 2 sur 36 · VT · texte numérisé non relu

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Poètes, quelle strophe chantez-vous? la sienne! Dramaturges, à qui devez- vous le drame ? à lui ! Je vais plus loin : Romanciers appelés naturalistes et qui n'êtes en réalité que des romantiques effrénés, — il ne faut pas croire, parce qu'elle traîne dans le ruisseau, que la frange du manteau de Don César de Bazan ne fasse plus partie de ce manteau ! — romanciers naturalistes, qui donc a proclamé le premier la liberté de tout regarder et de tout dire? Lui. En vérité, ceci est notre acte de foi : Tout procède du Père. Allez, travaillez, soyez féconds, soyez grands .ou soyez célèbres, tentez les cimes, si tel est l'orgueil de votre front, scrutez les bas-fonds, si telle est la pente de votre regard, n'importe ! Quiconque monte ou descend, le suit; les rébellions mêmes ou les désertions sont une conséquence de son incessante victoire.

Puisque la plupart des Parnassiens pensaient ainsi, ils ne devaient pas songer, on le comprend maintenant, à être des révolutionnaires en poésie. Quoi donc, dira-t-on, ils se résignaient d'avance à l'imitation servile du Maître ? Point du tout ! Je m'explique.

Victor Hugo, d'un puissant coup d'aile, a

rompu la vieille entrave de l'école, il a mis en liberté la pensée ; à l'ode, il a rendu ses ailes d'aigle ou de rossignol ; il a fait du roman l'épopée moderne ; du ventre de la tragédie morte, il a tiré le drame vivant ; dans un ordre d'idées plus humble en apparence, — en apparence seulement, — il a quadruplé le nombre des mots en usage dans ce qu'on appelait la langue noble, — sans néologisme cependant, car le néologisme est hideux, — exhumant les expressions des époques naïves, acceptant les termes populaires de l'époque nouvelle; enfin il a réalisé notre admirable vers français, que Ronsard avait entrevu, que Corneille avait voulu, que Chénier avait rêvé, ce vers peu compris peut-être par les oreilles étrangères et inconsidérément calomnié, qui, souple et divers, harmonieusement nombreux et propre à s'emplir de choses comme le vers métrique d'Homère et de Lucain, en outre porte à sa cime, comme une bannière claquante, sa retentissante rime, multiple, innombrable, et dont l'effet, personnel à notre langue, manque à toute autre poésie que la nôtre. En un mot Victor Hugo a découvert un Nouveau Monde poétique.

Mais il serait absurde d'en conclure que les poètes actuels ne sont, ne peuvent être que ses imitateurs, que les pâles reflets de sa lumiéie,

A cause même de son immensité, il y a de la place dans ce continent intellectuel pour tous les efforts, pour toutes les entreprises. Chacun, selon son génie, peut y manifester sa pensée, y accomplir son œuvre. Celui qui se meut dans la sphère de Lamartine ou dans celle d'Alfred de Musset semble ne faire qu'un avec eux, parce que cette sphère, étant celle d'une personnalité, est forcément étroite. Mais dans l'orbe décrit par Victor Hugo, toutes les ailes sont à l'aise, palpitent librement, peuvent garder l'originalité de leur vol, — Pour reprendre notre première comparaison, est-ce imiter Christophe Colomb que d'aller en Amérique défricher une forêt vierge ?

Donc, être des poètes personnels et nouveaux, sans vouloir rénover de fond en comble l'art poétique du dix-neuviême siècle tel que l'avait promulgué Victor Hugo, être soi tout en procédant de lui, ce fut l'ambition de la plupart des Parnassiens. Ont-ils atteint leur but ? Ce groupe de jeunes hommes a-t-il produit des œuvres

remarquables, a-t-il bien servi la cause de la poésie, a-t-il étéutile, n'a-t-il pas été sans influence sur la littérature œn temporal ne ? c'est ce que nous verrons dans la suite de ces causeries.

En attendant, il est temps de dire comment et par quelles aventures s'est formé ce cénacle, si longtemps bafoué.

En ce temps-là, par une belle matinée de juin, — vous voyez, c'est le début d'un roman, — un être extraordinaire projetait d'interminables jambes sur l'un des grands chemins qui aboutissent à Paris. Si longue que fût la route, ces jambes certes en atteindraient le bout. Maigre, plus maigre qu'en aucun temps il n'a été donné à aucun homme de l'être, transparent même si son étroite redingote, quoique amincie par l'usage, n'eût offert encore quelque apparence d'opacité, il allait, ses courts cheveux dressés par le vent qui rebroussait sa course, sa narine de faune relevée comme si elle eût flairé quelque nymphe prochaine. Parfois, sans s'arrêter, il paraissait écouter le bruit que fait sur les cailloux le clair ruisseau qui court et souriait

pris dans cette toile d'araignée en or, et le fils du gendarme suivit les vagabonds que le père eût peut-être arrêtés ! Ce fut le commencement de son Roman Comique. Le côte grave de l'escapade, c'était qu'il fallait gagner sa vie. La soubrette, que nous appellerons Zerbine, par discrétion, eut heureusement une excellente idée. « Vous serez souffleur, » dit-elle à son amoureux, et elle lui expliqua ce que c'est que d'être souffleur. Il ne compritpasbien.cequine l'empêcha pas de répondre : u C'est convenu ! » A vrai dire, il rencontra d'abord quelques difficultés dans l'exercice de la profession acceptée. Ce n'était pas qu'il ne sût pas souffler, c'était qu'il ne savait pas lire. Huit jours plus tard il avait appris, en soufflant. Oui, c'est à force d'êpeler les mornes phrases de M. Scribe ou de M. Anicet Bourgeois, qu'il retint ses lettres, cet enfant qui plus tard devait égaler en délicatesse et en préciosité les plus subtils ouvriers du style. Il est probable que l'apprentissage fut amer. Mais du fond de sa niche, il voyait flamboyer dans l'apothéose du gaz ou des quinquets les cheveux dorés de Zerbinette, et la comédienne le consolait des comédies. D'ail-

triste, combien de temps dura cette vie ? quatre ou cinq années, je crois. Elle ne semblait pas près de s'interrompre lorsque, un jour, â Alençon, le vagabond rencontra l'éditeur Poulet- Malassis et Charles Asselineau, le regretté bibliophile qui fut le plus cher ami de l'un de nos plus chers maîtres. Ils lurent ses premiers vers, ils furent étonnés et ravis. Ce cabotin dont on parlait dans la ville comme d'un fou, était un vrai poète, h II faut aller à Paris, » lui dirent-ils. a C'est bien, dit Glatigny, j'y vais! » et il partit, à pied, naturellement.

Que venait-il faire dans la grande ville ? La conquérir. Et il était grand temps en effet que Glatigny fît la conquête de Paris, car alors, pendant que Victor Hugo était là-bas, dans l'Ile, les choses allaient assez mal au point de vue poétique dans la capitale de la littérature française.

Certes l'art suprême était noblement représenté par quelques maîtres glorieux.

Incontesté, paisible, heureux, Théophile Gautier régnait, regardant face à face la calme

figure de Goethe et peu détourné des vis

sereines par la nécessité du feuilleton et d vaine critique ; mais il s'était retiré de la 1 définitivement triomphant. Lui, Gautier, les soirs de Hentant, beau, jeune, aux 1 cheveux noirs, agaçait de son gilet roug Bêtise au front de taureau, » vétéran iilus cette heure, il vivait dans l'orgueil et aussi i la lassitude des victoires d'autrefois, et mépris pour les sots servait de prétexte à olympienne indifférence. L'auteur de la Co> de la Mort et des Emaux et Camées se recuei dans la sérénité que donne- aux grands art la conscience de l'œuvre accomplie. Lui, avait écrit ces strophes :

Travaille I l'art robuste Seul 3 l'éternité ;

Le busie Survit à la cité ;

Et la médaille austère Que trouve un laboureur

Révèle un empereur ;

lui qui avait écrit ces strophes, il n'était pas inquiet de l'avenir, sachant qu'il avait frappé une médaille sur laquelle ne prévaudraient ni le temps ni la rouille.

Pendant que Théophile Gautier se reposait, Alfred de Vigny s'isolait. Avec un demi-sourire où le respect mitigeait l'ironie, ceux qui l'approchaient disaient de lui qu'il s'était retiré dans sa tour d'ivoire. Ce sévère et délicat esprit avait toujours eu peu de goût pour les rumeurs de la foule ; il s'était fait une sorte de gloire à l'écart.

Deux autres soldats de la guerre romantique, morts aujourd'hui, s'étaient, e\qi aussi, éloignés des batailles. Ils n'étaient pas très vieux, bien - qu'ils eussent vu tant de choses, mais on imagine partout des vieillards lorsqu'on a dix-sept ans. C'étaient deux frères, Antoni et Emile Deschamps. Antoni avait écrit, outre quelques morceaux poétiques d'un sentiment très pur, une traduction en , vers de Dante Alighîeri. Il avait eu tort : le vers français ne traduit pas. Esprit désabusé des espérances, peu satisfait peut-être d'une renommée sans éclat, il s'éteignait, attristé, sans amertume d'ailleurs. L'autre

OU Louis XV. Il avait traduit Shakespeare, il imitait Gentil Bernard ou Dorât; le tout, je pense, pour être plus poli. Il était aveugle depuis plusieurs années; il n'en profita pas pour se comparer à Homère ou à Milton, tant il avait horreur de toute outrance. Il s'effaçait paisiblement, doux, aimable, aimé. Je n'ai pas voulu passer sans lui sourire devant cette chère et modeste mémoire.

A la même époque, il y avait trois autres poètes, plus jeunes, plus grands, très grands.

Dans la hauteur sublime de ses rêves, dans la fierté de son pur génie, Leconte de Lisle, plus illustre que célèbre, planait, n'interrogeant qu'Homère ou Hésiode évoqués sur la beauté de ses Poimes antiques.

Charles Baudelaire, qui déjà ravissait de rares esprits, étonnait la multitude des sots ; il passait pour quelque peu diabolique, en attendant qu'on le reconnût divin.

Plus imprudent et plus familier, Théodore ds Banville jetait sur tous à pleines mains ses resplendissantes pierreries. Celui-là, il fallait bien qu'on le vit, car il éblouissait de tout prés. Ce rôle de météore à travers la foule obscure

l'amusait, et parmi les auteurs d'opérettes, de vaudevilles et de mélodrames, il laissait la traînée lumineuse d'un dieu qui passe dans le soir.

Mais, autour de ces maîtres, qui faisait de beaux vers alors? Auguste Vacquerie, en proie au drame et les yeux tournés vers l'exil d'où devait revenir le Maître, semblait avoir oublié les strophes et les rythmes ; il s'en est souvenu depuis. Louis Bouilhet s'éloignait rarement du théâtre. Léon Dierx, l'un des plus élevés parmi ceux qui devaient venir, ne s'était pas révélé encore. Sully Prudhomme était un nom que l'on ne connaissait pas. Ignoré, François Coppée s'ignorait lui-même. Seul Alphonse Daudet avait publié ses délicates Antoureuses, mais le roman devait bientôt nous le prendre, en nous laissant un long regret. Par exemple, si personne ne faisait de beaux vers, on peut dire que tout le monde en faisait de mauvais ! Hélas ! la fade romance et l'élégie aux rimes pauvres, triomphaient. Faisant voguer des nacelles de papier dans des cuvettes qui croyaient ressembler au lac céleste d'Elvire, repleurant avec des "yeux de veau les larmes divines d'Alfred de

Musset, quelques hommes, oh! qu'ils soient oubliés! se croyaient des poètes. De Tart, nul soupçon ; de la langue, du rythme, nul souci. Du moins la tendresse vraie, Témotion sincère, la passion en un mot, Texprimaient-ils parfois? Jamais. Et pas un seul d'entre eux ne posséda une seule des qualités auxquelles, précisément, ils se vantaient de sacrifier toutes les autres.

L'état de la poésie française à cette date a été exprimé beaucoup mieux que je ne saurais le faire dans une page un peu folle et humouristique , mais toute charmante, et si belle parfois, de M. Henry Laujol;' vous me saurez gré de vous la lire .

Ea ce tempc-là, « un barde y> était tenu, avant toutes choses, de pleurer sans fatigue pendant au moins deux cents vers, et dispensé largement du reste d'expliquer pourquoi il pleurait. Ce qu a mouillé de mouchoirs cette génération est incalculable! Pauvres gens, quelle tristesse était la leur! Mais en retour, que de dames se sont évanouies délicieusement à la lecture du « Poète malade )» ou des a Jeunes Ji lies mourant es , n <iu on entendait le soir dans ces salons littéraires d'aspect sépulcral où Teau sucrée coulait comme les larmes 1 Devant un auditoire choisi, composé de colonels en retraite, traducteurs

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DU PARNASSE CONTEMPORAIJT 3$

d^Horace, de diplomates ensevelis dans d'opulentes redingotes pareilles à des linceuls» de professeurs tournant le petit vers, de philosophes éclectiques, intimement liés avec Dieu, et de bas-bleus quinquagénaires rêvant tout bas, soit Tœillet de Clémence Isaure, soit 1 opprobre d*un prix de vertu, un jeune homme pâle, amaigri et se boutonnant avec désespoir comme s'il eût collectionné dans sa poitrine tous les renards de Lacédémone, s'avançait hagard, s'adossait à la cheminée, et commençait d'une voix caverneuse la lecture d'un long poème où il était prouvé que le Ciel est une patrie et la terre un lieu d'exil, le tout en vers de douze ou quinze pieds; ou bien encore, quelque vieillard chargé de crimes, usurier peutêtre à ses heures, en tout cas ayant pignon sur rue, femme et maltresse en ville, chantait les joies de la mansarde, les vingt ans, la misère heureuse, l'amour pur, le bouquet de violettes, le travail, Babet, Lisette, Frétillon, et finalement, tutoyait a le bon Dieu» et lui tapait sur le ventre dans des couplets genre Béranger.

Et alors triomphaient à la fois la tristesse et la gaieté française I

Nul ne s'était préoccupé d'examiner si ce qu'on venait d'entendre était écrit dans une langue seulement décente. Qu'importait cela, pourvu qu'on fût ému, et qu'on sentît battre les viscères sous la flanelle? L'essentiel en poésie n'est-il pas de ressentir une émotion vraie, et quel plus bel éloge pourrait-on faire d'un poète, que celui-là : a II fit pleurer les dames de son temps 1 »

Le plus triste est que ces malheureux avaient souillé

la Nature en la rendant complice de leurs sanglgcs ; ils invoquaient la lune ; les astres étaient de moitié dans leurs pleurnicheries ;ils déshonoraient les petits oiseaui.

Ce n'est pas tout ! 11 y avait encore l'école utilitaire, pratique, qui méprisait la vaine harmonie des mots et ne s'attachait qu'au H fonds 1), la forme étant une question secondaire. Ah certes 1 respeet atix esprits qui, dans la tangue des prophètes, enseignent à l'humanité ses grands' devoirs '. mais, pour ceui dont nous parlons, la poésie était d'instruire les masses en développant des vérités usuelles, quotidiennes, banales. Résultat : les poèmes sur la direction des ballons, la télégraphie sous-marine et le percement de nouveaux canaux, avec dédicace meaaçaote aui souverain : « Cesse de vaincre ou je cesse d'écrire!» et les morceaui de haut goût où il suffit de s'écrier ; « L'âme est immortelle » ou o Le chien est l'ami de l'homme » pour être considéré comme un penseur.

Par!erai-je aussi de ceui qui jugeaient bon d'informer leurs contemporains de l'amour qu'ils portaient à leurs mères ) Les poètes bons Jils ont été innombrables. Nous en avons encore quelques-uns de cette sorte. Aujourd'hui ' même, un poète est mal vu dans te monde quand il n'a pas au moins une vieille tante à pleurer.

Mais de tous ces mauvais poètes, les plus exécrables assurément étaient les derniers débraillés restés fidèles aux traditions du cénacle d'Henry M ûrger. Ceux- là étaient les apâtres du désordre. Désireux avant tout de passer pour originaux, ils se distinguaient, d'abord par la malpropreté Toulue de^^rs vftements, et ensuite par leur

absence de talent poétique. Sur leurs crânes vides crois* saient de véritables forêts vierges, inexplorées du peigne ; dans leurs vastes poches jaunissaient des manuscrits mort-nés. Ces jolis messieurs étaient persuadés qu^une chemise crasseuse et un gilet rcuge à boutons de métal remplaçaient avantageusement le génie. Mais laissons-les: il n'est resté d'eux qu'un mauvais souvenir.

J'entends déjà les gens de bon sens et de bonne foi s'écrier : « Âh oui ! la théorie parnassienne ? La poésie sans passion et sans pensée ? Le mépris des sentiments humains ? Le culte des vers bien faits qui ne veulent rien dire ? » Non.

Nul plus que nous, sachez-le, n'admire ces purs et mélancoliques poèmes semblables à de beaux lis au fond desquels tremble une goutte de rosée qui est une larme humaine ; dans cette goutte, un poète fait tenir tout un océan de douleurs, et c'est son triomphe d'éveiller dans l'âme de c^ux qui le lisent une émotion fraternelle, mais pudique, voilée, mystérieuse, et s'exhalant simplement dans un soupir. La passion I elle est une source éternelle de poésie. La pensée ! elle a ridé le front de tous les artistes dignes de ce nom. Lequel de nous a dit que l'art poétique pouvait se passer de ses éléments principaux de force et de grandeur, et dans quel monde inconnu trouver un poète qui ne soit pas pétri d'humanité ? Mais encore une fois s'il est nécessaire d'être homme et mieux homme qu'un autre pour être un créateur, cela ne suffit pas. L'art existe-t-il, oui ou non ? S'il ne faut qu*avoir beaucoup de chagrin pour mériter le nom sacré

de poète, le digne homme qui vient d'accompagner au cimeiiire une jeune et adorée fille unique, n'aplus, pour dépasser les artistes célibataires, qu'à faire mention, sur une feuille de papier trempée de ses larmes, de la douleur qu'il éprouve! Misérable confusion entre les choses du CŒUr qui appartiennent à tous, et ta rare faculté de les eiprimer idéalisées par l'imagination ! Etre capable de ressentir et plus prontondément que quiconque, mais avoir en surcroît le don inné, puis développé par le travail, de communiquer dans une forme parfaite ce qu'on a ressenti, voila ce qui est indispensable pour être poêle et voilà aussi pourquoi les vrais poètes sont si rares '. En un mot, puisque vous êtes homme, aimez, espérez, souffrez (cela est fatal, d'ailleurs !) mais pensez et rivez et sachez mettre en usage, du plus noble au plus humble, du rythme à la ponctuation, tous les moyens de voire art.

Ces dernières lignes contiennent en réalité toute la théorie parnassienne tant de fois moquée.

Mais pour la faire triompher il fallait vaincre tous les faux élégiaques, tous les faux humanitaires, tous les débraillés, tous les mauvais poètes.

C'est à cela que le groupe parnassien fut utile. Et voilà pourquoi il était grand temps que Glatigny, le premier des Parnassiens, vînt

A. la conquête de Paris et, à travers le concei des sanglots enroués, fit sonner les belles rime: avec un bruit joyeuK de sequins entre-choqués

Malheureusement, les sequins de ses rimes Glatigny ne les avait pas dans sa poche, mém en menue monnaie. Le poète parisien fut auss pauvre que le comédien de province. Vainemen quelques amis, parmi lesquels, au premier rang Théodore deBanville qui a toujours ranimé ceu qui défaillaient, l'encourageaient et tentaien de le secourir. Il souffrait, — mais il ne le disai pas. Pour un dîner de moins dans son sobr estomac, pour une déchirure de plus au coud< de son habit, i! se fût plaint, lui qui, en pleii hiver, sous les froides étoiles, après avoir soup d'une carotte arrachée dans un champ voisin n'avait eu, un soir, d'autre vêtement qu'ui étrange costume de théâtre fait avecdevieu:

journaux peints de couleurs voyantes ? Je n'exa gère rien. J'ai vu cet habit. Sept ou hui numéros du journal la Patrie, où Glatigny aval tiacé des zébrures blanches et roses, leprésen

COMTEMPORAIN

d'un rêve qui leur rend l'horrible passé ! Donc, l'ami du comédien- poète en était U: le pÂle cadavre bien-aimé sur le lit dans une chambre garnie, et pas d'argent! Cette horrible extrémité, il l'avoua à Glatiny, ajoutant qu'il s'était adressé à je ne sais quelle administration, — il paraît qu'il en est de telles, — qui avait consenti à faire l'avance des frais mortuaires ; mais, le lendemain, à huit heures du matin, il fallait donner deux louis aux gens qui viendraient pour emporter la défunte ; sinon l'enterrement n'aurait pas lieu. « Soyez tranquille, dît Glatigny, demain, à huit heures précises, je vous apporterai les quarante francs. » Comment s'y prit Glatigny pour réaliser cette somme énorme? C'est ce que j'ignore. Des avances de pièces de cinq francs dans quelques journaux amis, des camarades du quartier latin, que sais-je ? Tout ce qu'on peut faire honnêtement, Glatigny le tenta, et il réussit. A onze heures du soir, il avait la somme, exactement. Ill'enferma avec soin chez lui, dans un tiroir, puisqu'il lui sufiirait de l'apporter le lendemain à huit heures à l'ami veuf; et, délivré de souci, respirant librement, il alla se promener par les rues.

QuandGlatignyse mettait à marcher on ne savait jamais où il s'arrêterait, tant ses jambes dévoraient l'espace avec délices. La nuit était belle, toute pleine d'étoiles. L'idée le prit de s'en aller i la campagne. Il avait des amis qui demeuraient à deux ou trois kilomètres d'Asnièrés, de l'autre côté de la Seine, et qui ne demanderaient pas mieux que de lui donner l'hospitalité. Il partit, et quand il fut hors de la ville, dans la solitude et dans la fraîcheur de la nuit, il eut une heure charmante, parce qu'en marchant il récitait des sonnets aux étoiles ! Après la longue course, il fut accueilli à merveille par ses camarades de la campagne, — tout la monde accueillait bien cet homme doux et bon, — il dormit à poings fermés et se réveilla de bon matin selon son habitude. Il avait tout le temps de revenir à Paris à pied, de passer chez lui où il reprendrait les deux louis, et de les porter à l'ami de la morte avant l'heure des obsèques. En route de nouveau ! par les chemins mouillés de rosée, sans avojr pris le temps de dire adieu à ses hôtes. Après trois quarts d'heure de promenade heureuse du côté de Paris, il arriva à Asnières et se disposa à passer le pont. Mais,

au moment où il s'y engageait, un homrc s'approcha de lui et lui demanda le prix d passage, car alors on payait encore pour passi le pont d'Asnières. Péage médiocre : un sot Mais Glatigny n'avait pas ce sou! non, dai aucune poche ! pas un sou. D'abord, il fut si le point de rire. Puis il songea qu'il éta attendu à Paris, que s'il n'arrivait pas à tenif avec les deux louis, la misérable morte ne sera pas enterrée. Ah ! ce sou qui manquait, un sou c'était une chose bouflbnne et c'était une chos horrible. Glatigny se iigurait les croquemorl assis sur l'escalier, attendant, ayant reçu l'ordi de ne pas faire leur besogne avant d'avoir reç l'argent, et il voyait son ami, le veuf, l'abai donné, l'accusant d'avoir manqué à sa parole i s'arrachant les cheveux. Tout cela pour un sou Et le temps pressait. S'il ne continuait pas so chemin tout de suite, il arriverait trop tard. '. perdit la tête, il n'osa pas prier l'homme d pont de le laisser aller pour rien. Peut-être n' songea-t-il pas. Il regardait autour de lui. '. était tenté de demander l'aumône aux rar< gensquipassaient.il y avait bien un moyen gagner le long de la Seine le pont de Courbevoi

dont le passage étaitgratuit. Mais le pont de Courbevoie est assez éloigné. Que de temps perdu! Alors il n'hésita plus, il descendit vers le bord du fleuve, où, à cause de l'heure matinale, il n'y avait personne encore, se déshabilla derrière une arche du pont, fit un paquet de ses vêtements, qui étaient peu nombreuxet peu lourds, et, les ayant attachés autour de son cou, il se jeta dans l'eau. Remarquez que c'était vers le milieu de l'automne et que Glatigny était un nageur assez médiocre. - N'importe ! il réussit à traverser l'eau, regagna Paris en courant, et la défunte put être enterrée.

Telles étaient les misères d'alors. Mais Glatigny luttait contre elles dans une belle humeur inaltérée. Sans souci apparent, il arpentait Paris avec ses jambes de sept lieues. Pluie ou beau temps, il allait, et toujours, quelle que fût l'anxiété intime de son âme, c'était le même Albert Glatigny, joyeux, familier, conteur de bouffonnes histoires, faisant sauter à force de rire les boutons de son gilet, — quand il restait à son gilet des boutons, — fou de passion pour son art et d'enthousiasme pour ses maities, amoureux de toutes les femmes, même des

blement l'influence directe de Théodore de Banville et de Charles Baudelaire, ne saurait être comparéaux vers achevés plus tard par Glatigny, lorsque, viril et devenu grave, moins peut-être à cause de ses longues souffrances qu'à cause du bonheur de s'en voir consolé par une aimante et dévouée épouse, il put recueillir son cœur et son esprit dans des poèmes plus proches de la sorte de perfection à laquelle il lui était permis d'aspirer. Mais que d'éclat déjà et de luxe ! quel magniiîque lyrisme dans ces strophes parisiennes et pîûennes! je l'ai dit: la nouvelle Muse avait le tort de venir après celle de Théodore de Banville;mais, pour être de la suite de Diane, les nymphes de Thrace n'en sont pas moins belles. A l'époque où il fut publié, ce livre dépourvu de la niaise sensiblerie qui déshonorait alors la poésie, et révélant un artiste soucieux des nobles formes, dut paraître remarquable et l'était en effet. Il conserve l'honneur de marquer une date heureuse dans l'histoire poétique de ces dernières années.

Vous entendrez avec plaisir quelques fragments des Vignes folles.

Des vers OÙ l'extase déborde.

Des vers où le caprice torde Comme il veut les mètres divers ; Des vers où le poète oublie Tout, honnis la sainte folie :

Des vers, enfin, qui soient des vers!

Viens donc, Ronsard, maître, et me livre Toutes les splendeurs de ton livre

me réfugie, ;t noble orgie.

Vous aimerez plus encore une pièce intitulée les Bohimims, où bat vraiment le cœur de Glatigny,

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