‹ La légende du Parnasse contemporainChapitre 17 sur 36 · FINALE · texte numérisé non relu

FINALE

Je n*ai jamais commis de crime.

On ne m'a pas assassiné.

Mon remords fut imaginé

Et mon cœur saigne pour la rime.

Jeune, on aime à parler trépas.

Byron, Musset, l'exemple tente.

Sais-tu de quoi lame est contente?

De montrer qu'elle ne l'est pas.

Le spleen a de sinistres charmes.

On a le caprice entêté D'affirmer sa virilité Par le désespoir et les larmes.

Mais ces choses là n'ont qu'un jour.

Sourire est bon. La vie belle.

On se lasse d'être rebelle A la clémence de l'amour.

L'heureux ciel d*été qui flamboie N'a pas honte de ses rayons ; Si nous sommes joyeux, ayons Le courage de notre joie.

Je suis le passant ingénu, Celui qai soupire et qui chante Parce que Tépine est méchante Et que l'avril est revenu.

Je m'étais égaré sans doute; Une ogresse me menaçait; Mais mon cœur, ce Petit Poucet, A bientôt retrouvé sa route.

Vers un gîte plein de douceurs Il ramena des lieux contraires Tous les jeunes désirs, ses frères.

Et les illusions, ses sœurs.

C'est à peine s'il se rappelle Qu'il fut un instant fourvoyé; Il est dans son nid mieux choyé Que les petits d'une hirondelle.

l88 LA LÉGENDE

S*il souffrit, ce fut en rêvant.

Le rêve a sa mélancolie

Mais une nouvelle folie

Guérit d'un vieux songe souvent,

Et, bercé d*un souffle qui vole De Weimar à Valladolid, J'ai joué les airs de mon lied Sur une guitare espagnole I

Parmi les jeunes hommes qui logeaient ou venaient souvent à l'hôtel du Dragon Bleu...

mais je m'aperçois que je ne vous ai pas dit encore pourquoi j'appelle ainsi cet hôtel de la famine et de l'insomnie.

En réalité, il avait une enseigne beaucoup moins chinoise, beaucoup moins chimérique.

L'hôtel du Brésil, ou du Pérou, si j'ai bonne mémoire. Je tiens à rester un peu vague, car, tout est possible, et le propriétaire de cette maison hospitalière en somme — il existe sans doute encore — n'aurait qu'à me faire un procès à cause de mes médisances sur la médiocrité de

ses lits et Tinsuffisance de ses sonnettes ! Donc, l'hôtel du Pérou.

Mais alors, pourquoi cette appellation fantasque : Thôtel du Dragon Bleu ? Voici.

Quelque temps après la publication du premier Parnasse contemporain — publication dont je vous parlerai bientôt — il parut un recueil de vers intitulé le Parnassiculet, On nous parodiait déjà. Et quels parodistes ! Nous ne pouvons songer à cela sans quelque orgueil. C'étaient Gustave Mathieu, un poète d'une valeur réelle qui daignait pasticher mes vers hindous, Paul Arène, un des plus fins esprits de ce temps, faisait des imitations de François Coppée et Alphonse Daudet,sans méchanceté d'ailleurs, dans des vers écrits en caractères grecs, boufFonnait les poèmes de Leconte de Lisle ou de Louis Ménard. Peste ! on pouvait être fier d'avoir de tels railleurs et leur ironie impliquait évidemment quelque estime. Par exemple, bien que je raconte ici une légende, il en est une que je veux détruire. Tout le monde peut lire dans le Dictionnaire Larousse, à l'article Parnassiens, qu'à propos du Parnassiculet, j'ai envoyé des témoins à Alphonse Daudet ; c'est, en vérité, l'invention

igO LA LEGENDE

la plus saugrenue du monde. Il n'y a jamais eu entre Alphonse Daudet et moi que des relations parfaitement amicales. Déjà en ce temps-là, je l'admirais beaucoup, et Ton ii'a pas envie de tuer les gens que Ton admire. La vérité, c'est que j'avais été mis d'assez méchante humeur, — à vingt-cinq ans, on a la tête près du bonnet, — parla préface du Parnassiculet contemporain,qui n'était pas signée, et je priai deux de mes amis, Léon Dierx et François Coppée, de rechercher l'auteur. On pensait que c'était Paul Arène.

Tout franchement, il délara que non. Mis sur une autre piste, mes camarades se rendirent chez M. Jean du Boys qui était, paraît-il, l'auteur réel de la préface. Ici, j'oublie ce qui se passa. On pourrait peut-être trouver quelques renseignements là-dessus, si la chose en valait la peine, dans un procès-verbal publié par les journaux du temps. Ce dont je suis certain,c'est que j'eus lieu de juger sufi&santes les satisfactions obtenues.

Or c'est dans cette malencontreuse préface que l'hôtel du Pérou, notre médiocre habitacle, avait été pittoresquement appelé Thôtel du Dragon Bleu, et aujourd'hui il ne me déplaît pas de lui

aisser ce no m, ne fût-ce que pour aflSrmer à quel point nous avons répudié toute rancune des vaines brôuilleries d'autrefois.

Je reprends mon récit.

Parmi les jeunes hommes qui logeaient ou venaient souvent à Thôtel du Dragon Bleu, il y avait deux amis, deux inséparables, presque deux frères : Albert Mérat et Léon Valade. On était si accoutumé à les voir ensemble, qu'on avait pris l'habitude de mêler leurs noms comme ils mêlaient leur vie, et on les appelait volontiers Albert Valade et Léon Mérat. Ce sont là les amitiés charmantes de la vingtième année..

Ils travaillaient ensemble à une traduction de V Intermezzo de Henri Heine, et allaient publier ou venaient de publier, toujours ensemble, un livre de vers avec ce titre frais comme le printemps. Avril, Mai, Juin. Il faut s'arrêter sur l'œuvre de ces deux délicats esprits.

Il y a dans une île de la Seine, à Courbevoie^ tout près du pont, un petit édifice aux grêles colonnes ioniennes, qui, de loin, a un peu de l'air d'un débris de temple antique. Que fait-il là, étrange et joli, païen en pleine banlieue parisienne, tandis que les canotiers aux vareuses

rayées passent rapidement dans leurs fines yoles ? Je ne sais, mais j*ai toujours pensé que c'était là le temple de la muse d'Albert Mérat. Et sans doute, dès que le soir monte et que tremblotent Au ciel les yeux blancs des étoiles, les Faunes de nie de Croissy, avec les Naïades de la Grenouillère s'en viennent vers elle en folles théories, et, lui jetant pour offrande des violettes des bois qui sentent la poudre de riz, forment autour d'elle des chœurs, sur le rythme de la dernière valse d'Olivier Métra.

C'est qu'en effet, Albert Mérat est, avant tout et surtout, le poète des environs de Paris. Mieux qu'aucun autre, il chante cette nature si spirituellement artificielle où les arbres ont l'air de figurer dans une forêt de féerie au théâtre du Châtelet, où les horizons se piquent de ressembler à des décors. Il dit tous les mystères à deux voix qui chuchotent sous les cerisiers de Montmorency, et les bavardages derrière les tonnelles des guinguettes, et les jolis mensonges des lèvres roses, plus roses de s'être mouillées dans le vin de bois de campêche qui usurpe le nom d'Argenteuil. Mais, remarquez-le bien, malgré la modernité familière de son vers, il ne s'en-

DU PARNASSE CONTEMPORAIN IqS

canaille jamais dans la banalité de la chanson. Il sait voir le côté d'élégance et de poésie des dimanches à la campagne et, grâce à son art tout à fait charmant, les Asnières et les Meudon qu'il célèbre sont dignes d'une oaristys.

Page 1