‹ La légende du Parnasse contemporainChapitre 16 sur 36 · LA TRAVERSÉE GALANTE · texte numérisé non relu

LA TRAVERSÉE GALANTE

A une Jeune dame qui me voulait persuader de faire vn voyage aux JJes,

Tout est bien. Je ne veux pas mieux Bouche de fleur, doux œil d'étoile.

Ton souffle suffit à ma voile, Ton rayon suffit à mes yeux.

Que les Jasons ambitieux.

Vers l'horizon qu'un brouillard voile Cherchent, en déployant leur toile, D'autres terres sous d'autres cieux 1

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Je navigue dans des parages

Que troublent parfois, seuls orages,

Tes courroux qu'on peut apaiser.

Et ma plus longue traversée, Au cap du Désir commencée, Aborde à Hle du Baiser,

SONNET DAl^S LE GOUT APTGIEN

Powr la même dame, q\*i avait résolu de fait'C pénitence de ses fautes et

des miennes.

Quoi ! Philis, sommes-nous fâchés f Vous jurez, bouche écarlatine, De vous rendre bénédictine Pour vous laver de vos péchés I

Oyant cela sous la courtine, Les petits Amours débauchés Veulent fonder des évêchés Dans la Cythère libertine.

Ainsi soît-il ! Mignonne, adieu I Si vous tenez voire promesse, Le couvent sera tôt en feu ;

Selon les rites du Permesse, Amour y sera le seul Dieu, Et les Grâces diront la messe !

Cependant je ne dois point laisser croire que tout le livre est d'un ton langoureux comme le Rossignol ou minaude comme ces deux sonnets.

A côté de l'adolescent rêveur et du petit abbé de cour, il y avait un lyrique, fort chétif sans doute, mais un lyrique en somme. Parmi les pièces les moins indignes d'être conservées se trouve un long poème intitulé PanUléia.

Pantéléia, c'est-à-dire toute parfaite. Par une rencontre assez bizarre, il y a, au ciel et dans les livres d'astronomie, une étoile qui porte ce nom. Je l'ignorais alors et sans doute je n'eusse pas osé donner sciemment un titre aussi lumineux à une œuvre aussi peu éclatante. Dans Pantéléia f créature idéale et chimérique, j'avais rêvé de faire vivre, de rendre sensible l'idée de la Beauté étemelle. Pantéléia, errant nue dans les forêts mystérieuses, parmi les bêtes sauvages qui l'adorent et les petits oiseaux qui la chantent, c'était tout le rêve humain, toute la perfection jalouse qui se refuse, hélas ! à

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Tambition des hommes. Tout ce qui vit, tout ce qui respire, tout ce qui végète Tadmire, la convoite et rimplore.Mais elle demeure seule, éternellement vierge dans sa froide solitude. Ce plan me paraissait alors avoir quelque grandeur et je crus un moment ne point l'avoir trop mal exécuté. Combien je me trompais !

Je ne vous dirai qu'une page de ce poème, celle où je voulais exprimer que tous les types suprêmes de beauté conçus par l'homme sous des noms divers, — Vénus, Astarté, Freya, Madeleine, — s'étaient incamés en Pantéléia.

PANTÉLEIA

Cypris. fille de Tonde, adorable chimère, Immortelle aux yeux noirs, Reine au cœur indulgent, Qui mires ta beauté dans les hymnes d*Homère !

Tu courbais sous tes lois les grands monstres nageant Près des rochers moussus où Molpéa repose, Ft les bêtes des bois lichaient tes pieds d'argent !

Et les oiseaux, légers habitants de lair rose, Dont notre œil sous la nue à peine suit Tessor, La blonde mélisette au sein des fleurs éclose,

l66 LA LÉGENDE

La gazelle qu'au fond des bois trouble le cor, A tes travaux charmants soumis avec délices, T'adoraient, vierge auguste à la couronne d'or 1

Sur la crête des monts, Diane aux jambes lisses Qui, fière et dédaignant le chœur mélodieux De ses Nymphes, conduit les aboyantes lices

Dans le bois où lattend le faune insidieux,

N'évita point ton joug, ô terrible Aphrodite I

Et par toi les désirs naissaient au cœur des Dieux.

Les hommes, enfouis dans leur fange maudite, S'agenouillaient en foule à tes autels divins ; Le débauché qui rit, le sage qui médite,

Le poète qui va, troublé de songes vains.

Ecouter la chanson des brises parfumées Et respirer la nuit douce dans les ravins,

Le conquérant farouche enivré de fumées,.

Le bandit qui s'embusque au détour du chemin,

L'hétaïre au péplum agrafé de camées.

Les vierges, la bacchante aux lèvres de carmin. Au col enguirlandé de pampres, et, dans Tombre, Les filles de Lesbos qui se tiennent la main,

Les gais adolescents, les vieux à Tâme sombre,

Ceux qui vont à la nuit, ceux qui viennent au jour,

 travers tous les temps, dans tous les lieux^sans nombre,

Qu'ils aient, à l'heure pâle où s'éveille l'amour,

Vu l'aube redorer les montagnes d'Asie

Ou faire étinceler les glaciers du Këar-Mour ;

Qu'ils aient brûlé leur âme aux genoux d'Aspasie, Ou nourri de leurs cœurs les filles de Paris, Ces succubes divins que rien ne rassasie,

En ce temps où le musc et la poudre de riz Attachent aux jupons soyeux des amoureuses Le troupeau suppliant des jeunes gens épris ;

Tous, la poitrine sèche et les lèvres fiévreuses,

Par les mille sentiers que l'homme se fi-aya

Sur les sommets brûlants, dans les plaines poudreuses,

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Dévorés d'une soif dont plus d*un s'effraya,

Tous buvaient ta splendeur^ ô beauté surhumaine,

Aphrodite, Astarlé, Madeleine, Freya 1

Mais Astarté, Freya, Vénus et Madeleine Ont dédaigné Tamour des hommes, et, le soir.

Lorsque vers les hauteurs monte Tombre sereine,

Sur une cime, ensemble, elles vinrent s'asseoir... Le soufBe qui passait les surprit enlacées.

Et, blanches, les porta vers le firmament noir.

Elles prirent plaisir, les belles fiancées,

A regarder la nuit d'étoiles s'iriser ;

La nue enveloppa leurs formes balancées,

Et, pâles, savourant lextase du baiser.

On vit leurs corps épris, ceints d'une lueur blonde,

Lentement se confondre et se vaporiser I

Il ne demeura plus qu'une écume féconde.

Blanche vapeur parmi l'air immatériel.

Et surpassant Vénus, perle éclose de Tonde,

Pantélïa naquit de l'écume du ciel f

Je reviens à la légende du Parnasse.

Quand il eut quitté les bureaux delà i?«;ii^/tfiftaisisUj — il serait peut-être plus exact de dire : quand on Fen eut mis à la porte, — le futur Parnasse passa les ponts et s'alla loger dans le quartier latin. Jusqu'alors, il n'y avait fait que de courtes apparitions ;il ne s'y sentait pas tout à fait chez lui. Cela peut sembler étrange au premier abord. Comment ! nous, si jeunes, nous n'avions pas été attirés vers le beau pays de la jeunesse et des espérances, et c'était sur l'asphalte boule vardier que nous avions songé à élever nos premiers temples à la Muse ! Il y avait eu une raison à cela, que nous ne démêlons bien qu'aujourd'hui. Alors, beaucoup d'entre les esprits nouveaux s'adonnaient à la politique, commançaient l'œuvre des revendications sociales, et c'était l'autre côté de l'eau qui était le lieu de ces travaux ; c'était là que se plaçait le centre de ce mouvement. Les jeunes gens du pays latin publiaient peu de journaux littéraires ; ils avaient d'autres ambitions et c'est dans quelques-unes des feuilles éphémères, mais toujours renaissantes que fondaient de hardis étudiants en droit peu inquiets de l'amende cer-

taine et de la prison possible, que se révélèrent pour la première fois les hommes qui depuis ont été le gouvernement de la République.

Naturellement, entre ce groupe de tribuns futurs et notre groupe, à nous, purement littéraire, il était difficile qu'il s'établit une entente très profonde, etd*un commun accord, instinctif, ils avaient choisi Tun et Tautre des lieux d'action différents. N'allez pas en conclure qu'ils fussent séparés par des aversions farouches.

Loin de là ! On a récité bien des sonnets autour des tables du café Procope, après quelque chaleureuse improvisation de Léon Gambetta qui lui-même disait les vers avec un très rare talent, — les Châtiments, surtout. Mais enfin nous n'étions pas faits, eux et nous, pour nous accommoder, sinon par rencontre, d'un voisinage très intime, et, malgré les sympathies personnelles, les deux groupes, chacun de son côté, suivaient leur voie, en se souriant de loin, de temps en temps.

Dans un des passages les plus étroits, les plus obscurs qui avoisinaient alors la rue Dauphine, — on se demandait pourquoi ces maisons avaient des fenêtres puisque jamais le soleil n'en profi-

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tait pour entrer, — il y avait un hôtel garni absolument dénué de confort et d élégance.

J*en revois encore l'escalier, sans éprouver aucunement l'envie d'en remonter les marches ! Si, au lieu de s'élever, on eût descendu, on aurait juré qu'on entrait dans une cave. Au premier étage un long couloir jaune, pareil à ceux des prisons, — je pouvais encore me croire à Sainte-Pélagie, — avait de petites portes étoites où des numérss étaient peints en noir, et chacune de ces chambres était l'alvéole de quelque pauvre Parnassien, Tristes abeilles, menacées de perdre dans cette ombre jusqu'au souvenir des fleurs ! Eh bien, non^ elles ne perdirent pas ce souvenir. La jeunesse même misérable s'obstine à l'amour, à la joie, à l'idéal. Qu'est-ce que cela fait, des murs nus, quand le cœur est plein? ou des habitacles sombres, quand on a le soleil dans la tète ? Et puis, il y avait les consolatrices. La R^ue fantaisiste n'était morte depuis assez longtemps pour que les Muses sans orthographe de naguère eussent tout â fait oublié les poètes, et il y avait souvent — que de fois déjà je vous ai demandé de la clémence pour ces frivolesaventures !— ily avait souvent dans

Tescalier des froufrous de soie qui montent vite avec des clic-clac de bottines aimées et souvent aussi, derrière les portes closes, des éclats de rire interrompus par des silences plus doux.

D'ailleurs, tant qu'on logeaitau premier étage ^ tout allait bien encore. C'est là qu'étaient les chambres luxueuses, avec des fauteuils d'aca* jou, et des pendules en zinc doré, et des rideaux, en lampas de laine rouge, absolument dérougis ! Il y avait même dans ces chambres des sonnettes qui consentaient quelquefois à sonner et à l'appel desquelles ne dédaignait pas toujours de répondre l'unique garçon de l'hôtel. Mais le malheur, c'était que les locataires — j'entends les locataires poètes — ne séjournaient pas longtemps dans les chambres du premier ! Après cinq ou six quinzaines échues, quand le propriétaire du lieu reconnaissait que l'un des Parnassiens paraissait absolument décidé à ne pas payer un sou de loyer, — hélas ! cela n'était pas de notre faute ! il prenait une grande résolution, le brave homme II entrait dans la chambre du lyrique insolvable, et, d'un air à la fois contrit et ferme, il déclarait qu'il avait besoin de l'appartement, — il appelait cela des appartements!

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— pour un riche étranger qui venait visiter la capitale ou pour quelque général péruvien curieux d'étudier en France les progrés des armements européens. « De sorte que monsieur voudra bien sans doute, pour ne pas me faire perdre un si bon client, monter au second étage dans une petite chambre. Oh ! monsieur y sera très bien; des meubles tout neufs, un lit excellent, et je ferai mettre une sonnette ! » Le Parnassien comprenait, baissait la tête, empaquetait quelques hardes dans un mouchoir, — une fois il a suffi à l'un de nous du creux de son chapeau pour opérer son déménagement, — et montait au deuxième étage, en soupirant. Là, c'était lugubre ! Dans les chambres du second, l'acajou était aussi ignoré que dans la hutte souterraine d'un Samoyède, et personne ne se souvenait d'avoir jamais vu, même après des clameurs désespérées, le garçon de l'hôtel s'aventurer jusqu'à ces hauteurs où nous eûmes pour compagnons de chambre les paisibles araignées de coins jamais époussetés, et les horloge-de lamort qui font un bruit triste dans les vieux bois de lit.Cependant, dans cette pauvre maison garnie,il y avait,par une antithèse étrange, un luxe

absolument inattendu, — leluxedela lingerie!

Nos nappes, nos serviettes, nos draps, les taies d'oreiller où nous rêvions à des vers, étaient de la plus fine toile de Hollande, garnie de dentelles quelquefois, souvent brodée de soie et d'or. Longtemps nous nous demandâmes en vain d'où pouvait provenir une somptuosité aussi imprévue ! On apprit enfin que le patron de l'hôtel occupait je ne sais quel emploi à la lingerie du Palais de Napoléon III, et il réalisait une notable économie en nous faisant coucher dans les draps impériaux.

Ce fut en somme une époque de lourde tristesse. Sans être bien vieux encore, nous n'étions plus les enfants de tout à l'heure et en conservant l'enthousiasme pour l'idéal nous étions bien forcés d'admettre les réalités de la vie. Ah ! les tristes soirs, — les petites bottines aimées oubliaient quelquefois le chemin de l'escalier, — les tristes soirs, avant les lendemains plus tristes ! Dans l'une des merveilleuses études qu'il intitule Lettres chimériques, Théodore de Banville disait l'autre jour de l'un de nous j

qu'il avait toujours été presque riche, qu'il avait toujours vendu au poids de l'or les pierreries de

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ses rimes. Pour la première fois de sa vie, mon maître s*est trompé. Nous avons connu la noire pauvreté qui ne sait plus où loge le boulanger, la misère créancière qui ne laisse pas de trêve, et qui, même à Thôtel du Dragon Bleu, — c'était le nom que Ton donna à notre domicile, — savait trouver des sonnettes pour nous éveiller en sursaut. Une fois, l'un des jeunes hommes qui logeaient là resta trente-six heures sans manger. Oui, un jour, puis une nuit, et tout un autre jour ! Vers la fin de la seconde journée, il était fatigué, trouvant que ce n'était plus drôle. Déjà il n'avait plus faim ; et, marchant dans la rue à la lueur des réverbères, quand il regardait les enseignes pour se distraire, il les voyait doubles. Tout à coup il eut une espèce de folle espérance. Il venait de se rappeler qu'un an auparavant, à neuf heures du soir, en passant place de la Bourse devant le magasin du parfumeur Piver, il avait trouvé sur le trottoir, par hasard, une pièce d'or, de dix francs. Chose absurde ! il eut cette pensée que, s'il retournait ce soir-là, à la même place, il y trouverait peut-être une pièce de monnaie encore. Il traversa la ville et s'arrêta devant la

boutique de parfumerie au coin de la rue de la Bourse. Hélas ! aucune pièce d*or, ni d'argent. Il haussa les épaules, en souriant de sa folie; un sourire qui n'était pas gai ! Mais en ce tempslà, au coin de la rue de la Bourse, se tenait une vieille femme, l'air d'une marchande de journaux, qui vendait des berlingots, des pains d'épice, et d'autres bonbons au rabais, rangés dans des cases sous la vitre d'un petit étal. Le poète considéra les sucreries, les considéra longtemps. Piètre nourriture, mais enfin nourriture ! Hélas ! pas un sou dans la poche. Il allait s'en aller je ne sais où, peut-être du côté de la rivière, lorsqu'il s'entendit appeler par son nom. Quelqu'un qu'il connaissait à peine, un jeune homme aussi, pas un poète, rencontré dans quelque hasard. « Comme vous regardez les pains d'épice ! » dit le passant. Le poète répondit, avec gravité: « C'est que je les adore! — Vraiment? — • Oui, à la folie. Il y a des jours où j'en mangerais pour vingt sous. — Vous voulez rire! Je vous parie les vingt sous que vous n'en mangerez pas autant que vous dites. — Je tiens le pari ! » s'écria le Parnassien avec un enthousiasme famélique, et il se précipita vers

Tétai, mangea les pains d'épice, en eut mangé pour des sommes énormes, — ayant soin de choisir d'ailleurs les morœaux où il n'y avait pas d'amandes, qui étaient moins bons, mais qui, au même prix, étaient plus gros ! C'est ainsi qu'il ne mourut pas de faim.

Mais si nous étions tristes, nous n'étions pas désespérés. Il y avait en nous une foi capable de résister à toutes les privations comme elle devait résister plus tard à tous les dédains. On mourait de faim ; n'importe ! on travaillait. On avait des bottines éculées et des habits qui se déchiraient; n'importe, avec ces bottines, sous ces habits, on allait dans les bibliothèques, dans les musées. L'amour du livre, l'admiration des marbres et des toiles nous était une consolation quotidienne. L'estomac vide, tant pis ! on déjeunait d'une page de Ronsard, ou de la contemplation d'un tableau du Titien, et, le soir, brisés, affamés, solitaires, on ne songeait pas à se désoler, car, dans les petites chambres de l'hôtel du Dragon Bleu, nous avions pour compagnons adorés tous les espoirs et tous les rêves. L'unique bougie s'éteignait bien tard dans le logis souvent sans feu. Nous faisions des

vers, des vers encore, des vers toujours, et nous ne pensions à la nuit achevée qu'après Tode finie. Ah ! le rythme, c'est le divin consolateur; il berce toutes les angoisses, adoucit toutes les amertumes. Le balancement de sa musique, même quand il n'a pas été précisé encore par la netteté du mot, vous emporte, vous enlève, vous charme. On vit dans une harmonie idéale où tout s'oublie délicieusement. Et vraiment l'on prend en pitié alors, si malheureux qu'on soit, tous ceux qui s'imaginent être heureux. Au surplus nous pensions déjà, — et nous le pensons encore, — que la misère, au commencement, est chose salubre; quiconque hésiterait à la subir pour atteindre un but glorieux n'est Jpas digne de poursuivre ce but. Aujourd'hui quand un très jeune poète veut bien me consulter sur ses premiers vers, avant de les lire je lui demande : « Avez- vous peur d'avoir faim ? Avez-vous peur de supporter les angoisses des heures misérables, l'horreur d'être chétif, amaigri, humilié? Avez-vous peur de ce moment du soir où, sous la pluie et la neige, on ne sait pas dans quel gîte dormir ? » Et si, à cette question, je vois le jeune homme se trou-

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bler,si jelis dans ses yeux la moindre hésitation, cela me suffit, je ne suis pas en présence d'un poète véritable, et je lui conseille immédiatement de chercher une place dans une maison de commerce ou de solliciter un emploi dans n'importe quel ministère ! Car le vrai artiste est celui qui, pour l'art, est prêt à tout endurer. Ceci ne veut pas dire que l'enrichissement futur ne puisse être entrevu parles poètes qui entrent dans le combat. Loin de là. Il est même bon à un certain point de vue que la pauvreté cesse et cède la place, sinon au luxe, du moins au bien-être. Dans un temps où quelques personnes, de plus en plus rares, sont encore tentées de considérer la poésie comme une chose vaine et digne de dédain, il y a une espèce d'orgueil que l'on peut se permettre à montrer, aux gens de finance, par exemple, que l'art sacré peut lui aussi être une source de richesses ; et la Muse éprouve quelque fierté à être aussi bien logée que la Spéculation. Quand Charles Baudelaire se présenta à l'Académie, — il eut pendant quelques semaines cette fantaisie ironique, — je me souviens que je lui demandai un jour comment il s'y prendrait, lui, l'impec-

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cable et sublime artiste, pour faire l'éloge de M. Scribe dont il sollicitait le fauteuil. Charles Baudelaire, après quelques minutes de réflexion, me répondit: « Je dirai: M. Scribe était homme de lettres et il fut riche ! »

Donc l'espérance des jours meilleurs ou la vie est assurée ne doit pas être interdite aux artistes nouveaux. Mais celui là serait parfaitement méprisable qui verrait dans la fortune autre caose qu'un complément médiocre de la gloire, autre chose qu'une satisfaction secondaire obtenue par surcroît ; et quiconque la veut trop rapide, cette fortune, quiconque ne consent pas à souflfrir longtemps, n'a qu'à rester dans la vie commune, n'a qu'à renoncer aux magnifiques chimères. Qu'il dorme, boive et mange bien, et ne se mêle pas aux poètes, ces gueux. Ce n'est pas en carosse que l'on arrive aux sommets et l'on y monte bien en s appuyant sur un bâton de pauvre !

La noire misère d'alors faisait si peu d'ombre dans notre esprit que c'est à cette époque pré-

t^jÊmâmmbmÊ^i^-.^ ,

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cisément que j'écrivis le plus futile et le plus souriant de mes petits recueils. Il était intitulé: les Sérénades, Je suis honteux de vous parler si souvent de moi et j'ai quelque peur de mériter enfin un reproche absolument contraire à celui que m*ont adressé des lettres trop bienveillantes. Mais je ne suis en somme qu'un coupable involontaire. Il n'y a pas de ma faute si à tous les coins de cette légende je rencontre si fréquemment le souvenir de moi-même.

Les Sérénades, sous-intitulées poèmes ingénus, formaient un tout petit ensemble de toutes petites pièces amoureuses. Cela voulait ressembler aux lieder de Henri Heine ; et cela ressemblait aux tendres complaintes que chantaient sous les balcons les étudiants de Castille. Un mélange de songerie allemande et de crânerie espagnole. Sans me faire aucune illusion sur le mérite réel de ces courts poèmes, j'ai conservé pour eux une certaine tendresse, à cause peutêtre, que sais-je, de quelque souvenir qui s'y rattache. L'inspiration aux yeux d'un poète peut surtout valoir par l'inspiratrice.

Je vous dirai deux ou trois sérénades. Voici le sonnet-prélude: Dona Clélie, à la fenêtre, interroge un jeune passant :

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Qui frappe au balcon? moi, personne, L*enfant né de rois inconnus, Qui dort nu-tête et court pieds nus De ce qui brille à ce qui sonne.

Que me veut-il? Ils sont venus,

Sa guitare et lui, de Solsone,

Cœur qui tremble et bols qui frissonne,

Vous chanter des vers ingénus.

La chanson est-elle jolie ?

Elle pleure ; Tair est ancien Et triste jusqu'à la folie.

Pourquoi donc ce musicien Pleure-tils? c'est dona Clélie, Pour ton plaisir, et pour le sien.

L'une des premières Sérénades n'a que trois strophes et fut adressée je ne sais pliis à qui, hélas !

Inoessu patuit avis, colore flo 8 JoÀCHiic DU Bellay.

Elle marche d'un pas distrait.

Légèrement, comme une oiselle ;

DU PARNASSE CONTEMPORAIN i83

Elle a Tair d'un lys qui serait Une rose ; je n*aime qu'elle.

Elle a des goûts séditieux En fait de vers et de toilettes; Je n*aime qu'elle. Ses doux yeux Disent: Mes sœurs, aux violettes.

Mais est-elle toujours ainsi Qu'elle m'est, un soir, apparue ?

Car voici bien longtemps, voici Bien longtemps que je ne l'ai vue !

Quelquefois les sérénades sont plus courtes encore ; en voici une qui n*a que six vers :

Florinda perdiô tu flor.

Eomaneero del rey.

Le matin riait, ingénu ;

Tu m'as dit: Viens! je suis venu.

Un peu plus tard, tu m'as dit : Chante I J'ai chanté ta grâce méchante.

Mais vint la nuit, la nuit d'été; Tu m*as dit : Pars I je suis resté.

En voici une autre à peine plus longue :

Ecoutez bien I j*étais ailé, De nuit, vers un bois désolé.

Là, j'ai surpris mon Ennemie Dans ses cheveux bruns endormie.

Elle souriait dans les flots

De ses cheveux bruns, les yeux clos.

« Ce sourire, par un prodige Cruel, tu me l'as pris, lui dis-je.

Et tu dors, succube assouvi.

Le sommeil que tu m'as ravi ! »

Alors j'ai tué l'Ennemie

Dans ses cheveux bruns endormie.

Son sang fatal, de ci, de là, Sur la ronce éparse coula.

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Son sang latal parmi les branches Déshonora les roses blanches.

Vous avez bu sa vie, ô fleurs D'où s'égouttent d*étranges pleurs I

Les pourpres sombres de sa plaie Eclatent dans la roseraie.

Oh I s'enfuir ! et ne vous voir plus, Floraisons rouges du talus !

Mais le charme, avec ses délices Mornes, revit dans les calices.

La langueur de Tancien poison Pèse dans leur exhalaison.

O cœur vaincu, tu désespères De jamais quitter les repaires

Du vaste bois ! cœur exilé.

Par les roses ensorcelé !

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Vous le voyez, malgré le ton puéril de ces petits poèmes qui imitaient des chansons populaires, il s'y glissait parfois des amertumes et je ne sais quoi d'amer et de fatal, — Berquin Werther. Je m'en suis excusé dans le Fimle qui est la dernière pièce que je vous lirai.

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